P. M. Emonet, O. P.
In Angelicum 42, pp. 195-199
Quand j’arrivai à l’Angelicum, jeune Frère
dominicain, mes confrères plus âgés m’avaient déjà donné du Père Garrigou
l’image d’un Maître prestigieux. Ils racontaient volontiers maints épisodes
amusants et rapportaient certains aphorismes où s’affirmait sa personnalité. Un
contact de quelques années, en plus de l’admiration pour le Maître, a suscité
en moi la vénération pour le religieux.
Quand je vins à Rome, c’était la guerre. Le
Père atteignait alors la soixantaine. Ce n’est donc pas du jeune professeur que
je parlerai. Celui-ci, nous a-t-on dit, était passionné, véhément à l’extrême.
J’ai connu un Père Garrigou assagi, imprégné de douceur et de sérénité. Parfois
quelques saillies laissaient deviner pourtant la fougue d’antan.
Ceux qui voulaient profiter au maximum de son
enseignement s’inscrivaient aux trois cours différents qu’il donnait alors. Le
cours ordinaire de théologie, le cours de métaphysique le jeudi matin et le
cours de mystique du samedi après-midi.
Le cours de mystique avait ceci de
particulier pour nous qui habitions l’Angelicum, c’est qu’on y voyait des
visages nouveaux. C’étaient des étudiants de la Grégorienne ou d’autres
séminaires romains attirés par la réputation du professeur. On remarquait même
parfois des prêtres âgés, qui venaient sans doute chercher des enseignements
pour la conduite des âmes. La matière de ce cours était celle de ses grands
ouvrages : Perfection chrétienne et
contemplation ou Les trois Ages de la
vie intérieure. Il s’arrêtait
volontiers sur ses thèmes préférés : les grandes purifications qui ouvrent
le chemin de la contemplation infuse ou l’appel des âmes à la contemplation.
Chaque jeudi, dans la matinée, le Père
Garrigou faisait une leçon sur les Métaphysiques d’Aristote. L’exposé n’avait
rien de scientifique, au sens moderne du mot. Il ne s’agissait pas de choisir
entre les interprétations de Jaeger, de Bonitz ou de Robin. Il prenait
simplement le Commentaire de S. Thomas, et nous initiait à Aristote à travers
le texte.
Dans ce cours, on le sentait chez lui. C’est
peut-être durant cette heure qu’il connaissait ses joies les plus fortes. Il
aimait avec passion la pensée d’Aristote. Parfois, pour traduire son
enthousiasme, il nous disait avec sa mimique inimitable : « Je
pourrais enseigner Aristote pendant trois cents ans, sans ressentir de
fatigue ». Et je le crois volontiers !
Par dessus tout, il aimait à nous entretenir
de cette première saisie de l’être par l’intelligence à même la perception
sensible, dans ce premier contact avec les choses de ce monde. Il descendait
alors de sa chaire, s’avançait vers les auditeurs du premier banc, et prenait
l’un d’eux pour cible. Par des gestes expressifs il distinguait ce qui, dans la
chose (en l’occurrence, la tête d’un moine), est objet des sens et objet de
l’intelligence. Nous étions amusés et saisis à la fois.
Puis, quand il nous parlait de l’être en tant
qu’être, il devenait lyrique. Il entrait dans l’univers où il aimait à respirer
intellectuellement, dans sa vraie patrie. Je me souviens que je faisais des
efforts de pensée désespérés, pour tenter de voir, moi aussi, ce qu’il voyait.
Je l’enviais de contempler un ciel si pur et si lumineux. Il nous disait alors
que cela valait bien une promenade à Frascati.
Jamais dans le restant de mes études, je n’ai
rencontré un homme à qui les premiers principes de l’intelligence parlaient à
ce point. Ces principes, il les proclamait devant nous d’une voix solennelle.
Invariablement, alors, nous entendions le commentaire. « Il faudrait
chanter ces principes en chant grégorien » ou encore cet autre :
« Il faut, de temps en temps, aller se promener dans le jardin, avec un
grand principe pour compagnon ». On ne savait si c’était sérieux, ou bien
de l’humour, ou encore de la naïveté. Je crois qu’il y avait les trois
ensemble !
Son cours de Théologie, le Père le donnait
dans l’aula à gradins. C’était un magnifique auditoire quand les places étaient
toutes occupées. Ce qui me frappait dans ce cours, c’était la puissance de
synthèse. Il excellait à mettre en relief l’agencement des articles dans une
question, ou des questions dans un traité. L’année où je suivis ce cours, il
exposait le traité de l’Eucharistie. Ce fut magistral. Il se mouvait avec un
plaisir communicatif dans les questions de la substance et des accidents, dans
le problème du mode spécial de présence du Christ au sacrement. Il y eut des
heures d’intensité merveilleuse quand, interrompant son exposé didactique, il
prolongeait son commentaire en des perspectives de vie spirituelle. L’auditoire
était fortement impressionné. Ce n’était plus le professeur, c’était le
contemplatif qui vivait la réalité devant ses élèves.
A ces qualités pédagogiques, le Père Garrigou
joignait un don de comédien dont il faut dire un mot. Je ne voudrais, pas
manquer de respect à sa mémoire, mais il avait le sens du comique. Dans une
heure de cours, il était rare qu’il n’y eût quelques moments d’hilarité. Il
était aidé par certaines particularités de son visage : de petits yeux pleins
de malice, rieurs, mobiles extrêmement, la tête presque complètement dégarnie,
un visage pouvant mimer l’horreur, la colère, l’ironie, l’indignation,
l’émerveillement. Le cours était entrecoupé de sentences répétées
invariablement, attendues avec impatience. J’ai vu des abbés rire aux larmes et
s’amuser cordialement. Puis, de nouveau, c’était le calme ou l’ardeur contenue.
Il aura été donné à peu de dominicains, de
vivre, à cette profondeur, les trois Sagesses dont parle la Somme :
sagesse métaphysique, sagesse théologique, sagesse mystique. N’est-il pas
significatif que le Père Garrigou enseignât de front ces trois savoirs ?
Et ce n’était pas chez lui une coïncidence. Cela répondait chez lui a un besoin
profond. Cette synthèse le faisait vivre. Qui l’a connu, n’imagine pas que le
Père Garrigou eût pu s’enfermer dans une spécialisation.
Il aimait tellement cette synthèse, qu’elle
suffisait à son propre épanouissement, à ses exigences intellectuelles. On
aurait aimé parfois, chez le philosophe, un don de sympathie pour la pensée
moderne, du moins la patience d’en lire les ceuvres. Il condamnait
l’existentialisme, mais qu’avait-il lu de Heidegger ou de Sartre contre lequel
il fulminait ? En théologie, on pouvait souhaiter un enseignement plus
enraciné et nourri dans le donné biblique. Les heures où il énumérait les lieux
scripturaires ou patristiques étaient languissantes. On le sentait trop peu
intéressé et pressé d’en venir enfin à la spéculation. De même sa culture avait
des lacunes. Mais faut-il voir l’aveu d’une souffrance dans cette
boutade : « J’ai la tête brûlée par la métaphysique ».
Ces lacunes que sont-elles en regard de la
valeur du religieux ! Ce professeur de réputation universelle vivait sa
vie religieuse avec une régularité exemplaire et sans ostentation. A l’office
toujours. Si, pendant les quatre années que j’ai passées à l’Angelicum, je l’ai
vu une dizaine de fois absent du chœur, c’est le maximum. Quand on arrivait à
l’église, il était déjà là, dans sa stalle, debout, appuyé au mur, méditatif, concentré,
grave et parfois comme lumineux. Il avait une voix chevrotante, un latin plein
de réminiscences françaises. Son oraison, il la faisait toujours à genoux, le
visage enfoui dans ses mains. Il était immobile.
Comme saint Dominique, il avait compassion
des pauvres. Pour eux, il quêtait. Sur son bureau, une petite boîte portait
l’inscription : « Pour mes pauvres ». Pauvre, il l’était
lui-même. Quand, pendant les vacances, il allait prêcher ses retraites de
couvent en couvent, il portait ses sermons dans une sacoche qu’il avait en
bandoulière.
Quand le Père Garrigou descendait de sa
chaire au temps des vacances, c’était pour s’en aller prêcher en France, en
Suisse. S’il quittait sa cellule de l’Angelicum où il méditait et écrivait,
c’était pour les âmes. Le Père Clérissac voit dans la vocation dominicaine une
triple grâce : la grâce du contemplatif, du docteur, de l’apôtre. Qui a vu
vivre le Père Garrigou-Lagrange peut affirmer que la grâce dominicaine a abondé
en lui. Il fut un vrai fils de saint Dominique et un disciple génial de saint
Thomas d’Aquin.
J’aimerais, en terminant, apporter le
témoignage d’un jeune étudiant de ma connaissance. A ceux qui pensent que
l’œuvre du Père Garrigou n’a plus de prise sur les consciences de notre temps,
je raconterai l’histoire suivante
Etudiant au collège, ce jeune homme de 18 ans
avait perdu la foi. La lecture de Sartre et de Camus avait ruiné l’édifice de
ses croyances. Or un jour lui tomba dans les mains : Le Sens Commun. On sait
que Le Sens Commun est l’un des
premiers ouvrages du Père. Ce fut l’illumination. « J’ai compris, me
disait-il, que la philosophie de l’être est la vérité. Et j’ai retrouvé la foi
en même temps que cette intuition métaphysique ». Ce livre d’ailleurs
orienta sa vie. Il engendra en lui un tel enthousiasme qu’il se mit à apprendre
le latin - c’était un élève de l’Ecole de commerce - pour pouvoir suivre les
cours de philosophie, à l’Université de Fribourg. L’ouvrage, en apparence le
moins fait pour saisir une intelligence moderne, a bouleversé ce garçon, en lui
révélant en même temps la beauté de la philosophie, l’accord possible de la
raison avec la foi, et le sens de sa vie. Quelle plus belle récompense pour un
maître que de pouvoir engendrer des âmes à la Vérité de la vie !