M. R. GAGNEBET, O. P.
In Angelicum 42
II. -
L’ŒUVRE PHILOSOPHIQUE ET THEOLOGIQUE DU P. GARRIGOU LAGRANGE
1. -
Status quaestionis : le problème religieux selon la philosophie
moderniste.
3. -
Connaissance naturelle de l’existence de Dieu et de sa nature.
Le 15 février dernier, aux premières lueurs
de l’aube, dans la maison filialement hospitalière de la Fraternité
sacerdotale, en la fête d’Henri Suso, le mystique dominicain, le P.
Garrigou-Lagrange rendait son âme à Dieu, quelques jours avant ses quatre-vingt
sept ans accomplis. Cette longue vie avait été une recherche ardente de la
divine Vérité et un effort constant pour aider à son rayonnement sur les hommes
d’aujourd’hui. A vingt ans, une illumination divine lui avait montré la
présence de cette Vérité dans l’enseignement de l’Eglise. Arrivé à la maturité,
au moment où le modernisme désespérant de l’atteindre, cherchait à fonder le christianisme
sur les puissances du sentiment, le P. Garrigou-Lagrange s’employa avec toutes
ses forces et de toute son âme à revendiquer pour la raison laissée à elle-même
la faculté de connaître le Dieu créateur, et pour la foi le pouvoir d’atteindre
Dieu tel qu’Il est en Lui-même à travers le voile argenté des formules
révélées. Cette oeuvre immense apparaît tout entière inspirée par le noble
désir de tracer aux hommes d’aujourd’hui l’itinéraire intellectuel et spirituel
qui les conduira à Dieu. Appelé à l’honneur redoutable d’exprimer l’hommage à
sa mémoire de Votre Académie à laquelle il appartenait depuis 1915, dans la
mesure de mes faibles forces, mais avec la plus filiale affection et la plus
entière gratitude, j’ai cru devoir insister sur ce caractère essentiel de son
effort. Avant de vous exposer les grandes lignes de cette œuvre immense,
permettez-moi de glaner à travers sa jeunesse quelques faits qui manifestent sa
forte personnalité.
Marie-Aubin-Gontran Garrigou-Lagrange naquit à
Auch le 21 février 1877. Son père, limousin, était directeur des Contributions
indirectes. Sa mère, occitane, appartenait à la famille du célèbre historien de
Lourdes, Henri Lasserre. Par sa grand’mère maternelle
le P. Garrigou descendait de la noble famille des David de Lastour.
Son grand-père paternel avait pour frère, je crois, un chanoine du diocèse de
Toulouse, mort en odeur de sainteté (1766-1852), fondateur d’une Congrégation
encore florissante. Au péril de sa vie, il avait exercé le ministère durant la
Révolution et, après la tourmente, il s’en fut vivre près de la Basilique Saint-Sernin où l’on avait alors transporté les reliques de
S. Thomas d’Aquin. Le P. Garrigou lisait sans cesse les instructions de ce
saint prêtre à ses filles sur la vie intérieure et sur la compassion au Christ
à l’imitation de la Vierge.
Gontran Garrigou-Lagrange fit ses études à la
Roche-sur-Yon, en Vendée, à Nantes et à Tarbes. Il
exprimait souvent son attachement à la culture classique indispensable à ses
yeux pour ouvrir l’esprit aux grands problèmes humains et pour prendre
conscience de l’unité foncière de la nature humaine dans la diversité des lieux
et des époques. Cet aspect du classicisme l’intéresse davantage que la
perfection des formes littéraires. Son échec au baccalauréat fut provoqué par
sa réponse significative à un examinateur qui l’invitait à expliquer une scène
de Cinna : « demandez-moi plutôt les grandes caractéristiques de
l’art de Corneille ». Le P. Garrigou appartient à cette famille d’esprits
trop riches d’idées pour ne pas en prêter généreusement aux auteurs qu’ils
lisent. Il préférera toujours les grandes synthèses doctrinales à l’exégèse
minutieuse des textes.
Sa classe de philosophie au Lycée de Tarbes
fut son triomphe. Un jour, un inspecteur de passage est tellement frappé de ses
réponses qu’il ne veut plus perdre de vue la jeune lycéen prodige. Inspecteur,
Jules Lachelier (1832-1918) l’était devenu pour ne plus enseigner et ne plus
écrire. Car ne parvenant pas à concilier son credo catholique avec sa pensée
kantienne, il avait sacrifié sa philosophie à sa foi. Après la publication du Sens commun et la philosophie de l’être, l’ancien inspecteur écrit à l’ancien
lycéen son regret d’être resté à peu près étranger à la philosophie
scolastique. Elle lui aurait fourni la solution du tourment de son existence.
En 1950, un de ses anciens condisciples de Tarbes, neveu du Maréchal Foch,
apporte au P. Garrigou une dissertation du jeune Gontran, qu’il a fait copier
dans le cahier d’honneur du Lycée. Elle est consacrée au problème de la
douleur. Le jeune lycéen insiste sur les avantages intellectuels, moraux et
artistiques de la souffrance. Mais il passe sous silence sa signification
religieuse.
Cette remarque nous prépare à comprendre
l’événement central de son existence qui se produisit à Bordeaux en 1897, alors
qu’il était étudiant en médecine. L’occasion fut la lecture d’un ouvrage
d’Ernest Hello : L’homme, réédité par son parent Henri Lasserre. Cet ouvrage composé de divers essais oppose la
conception chrétienne de l’homme à l’homme médiocre, toujours soucieux de ne
rien affirmer et de ne rien nier pour ne pas paraître intolérant, et toujours
appliqué à édulcorer la vérité pour la rendre plus acceptable. Entre cet
écrivain surnommé par Léon Bloy « le croyant absolu » et le champion
intraitable du thomisme, qui ne voit la parenté intellectuelle toujours
confessée par le P. Garrigou ?
Mais dans une conversion - c’est toujours
ainsi que notre maître nommait cet épisode fondamental de son existence - les
hommes peuvent servir d’instruments, c’est toujours Dieu qui illumine
l’intelligence. Une réponse à une enquête sur les origines de sa vocation
sacerdotale décrit ainsi cette illumination divine. Pendant la lecture de ce
livre, « en un instant, dit-il, j’ai entrevu que la doctrine de l’Eglise
catholique était la Vérité absolue sur Dieu, sa vie intime, sur l’homme, son
origine et sa destinée surnaturelle. J’ai vu comme un clin d’oeil que c’était
là non une vérité relative à l’état actuel de nos connaissances, mais une
vérité absolue qui ne passera pas, mais apparaîtra de plus en plus dans son
rayonnement jusqu’à ce que nous voyions Dieu facie ad f aciem. Un rayon lumineux faisait resplendir à mes yeux les paroles du
Seigneur : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne
passeront pas ». J’ai compris que cette vérité doit fructifier comme le
grain de froment dans une bonne terre… Gratia est semen gloriae ». Selon
Bergson, toute grande œuvre doctrinale tire son origine d’une intuition simple
que le penseur s’efforce d’exprimer dans tous les détails de son œuvre, quelque
sujet qu’il aborde. Dans ses vingt-trois ouvrages et ses six cents articles
publiés entre 1904 et 1960, le P. Garrigou-Lagrange exprimera-t-il autre chose
que ce caractère absolu, immuable et spirituellement fécond de la doctrine de
l’Eglise catholique que lui avait manifesté une illumination surnaturelle dans
sa vingtième année ?
Six mois après cette grâce, il entre au
Noviciat des Frères-Prêcheurs d’Amiens, où avec ses
confrères, le P. Gillet, le P. De Poulpiquet et le P.
Noble, il est formé aux solides vertus religieuses par des hommes austères
auxquels il gardera toujours une gratitude filiale : le P. Constant et le
P. Alix. Sous la direction de son maître filialement aimé, le P. Gardeil, il se livre pendant cinq ans à l’étude de la Somme
et de ses grands commentateurs, surtout Cajetan et Jean de S. Thomas. Mais pour
comprendre ce livre, pour en exploiter toutes les richesses dans le combat pour
la vérité, il faudrait, dit-il, connaître toute 1a pensée humaine, depuis les
spéculations des Grecs jusqu’aux errements des philosophes contemporains, en
passant par les oeuvres lumineuses des Pères et des Docteurs chrétiens.
Est-ce pour satisfaire ce rêve ambitieux de
sa jeunesse que le P. Gardeil l’envoie étudier en
Sorbonne ? Le P. Gardeil voulait aussi,
confiait-il plus tard au P. Couturier, compléter sa formation littéraire. A
cette époque la licence en philosophie comportait tout un programme littéraire.
Le Père Réginald rechigne : « A vingt-sept
ans, écrit-il, disserter sur Malherbe ou tout autre sujet qu’on ignore, écouter
des explications littéraires interminables de la Pharsale, de Bérénice ou des
dialogues de Lucien, passer trois heures chaque jour à faire des thèmes latins,
c’est insupportable ! ». Le P. Gardeil doit
céder. Le P. Garrigou-Lagrange ignorera toujours les finesses du beau langage,
aussi bien en français qu’en latin. Il exprimera sa pensée dans une langue
simple et claire, dépourvue de tout ornement. Cela n’empêchera pas le succès de
ses livres traduits en tant de langues.
Il faudrait rapporter ses conversations avec
ses maîtres parisiens : Delbos, Durkheim,
Lévy-Bruhl, Picavet, Séailles,
Brochard et surtout Bergson. Il va même un jour au cours de Loisy qui développe
son thème favori : « Jésus a prêché le royaume et c’est l’Eglise qui
est venue ». Mais le temps manque pour exploiter ses admirables lettres au
P. Gardeil[2]. Toute sa vie le P.
Garrigou gardera le souvenir de ces grands esprits auxquels, pour la plupart,
une philosophie fallacieuse a fermé le chemin de la foi. Il leur enverra ses
livres et ils lui écriront d’intéressantes lettres. Citons seulement Bergson.
Le philosophe du devenir, que le P. Garrigou n’a pas ménagé, lui écrit son
émotion profonde à la lecture de La
providence et la confiance en Dieu. Après
Le Sauveur et son amour pour nous, il
lui avoue que le problème posé par le
dernier chapitre sur la nécessaire adhésion à l’Eglise
ne saurait être éludé.
Toutefois, il est une rencontre que je ne
saurais omettre. Un jour, chez Séailles, un jeune
bergsonien, aux cheveux longs, au regard très doux, qui vient toujours au cours
accompagné d’une femme qui semble être sa soeur, critique la morale kantienne
par les raisons alléguées contre la philosophie du concept. Il se prononce pour
une éthique qui, au-delà des lois, cherche à saisir l’absolu :
« C’est une danse, conclut-il, qui se joue à travers les formes du devenir
sans jamais s’arrêter à aucune »[3]. Neuf ans après,
en 1914, le P. Garrigou-Lagrange reçoit le premier livre de Jacques Maritain -
car c’est lui le bergsonien au regard très doux - sur La philosophie bergsonienne. Il se demande par quel miracle le
bergsonien est devenu thomiste. Son étonnement s’explique. A cette époque, de
jeunes abbés passent leur temps à appeler de leurs vœux une théologie, inspirée
de la philosophie de Bergson, accommodée aux besoins de notre temps.
Heureusement ils ne perdent pas leur temps à la construire. Elle aurait été
périmée avant d’être achevée. Ils auraient pu passer au chantier de la théologie
existentialiste dans lequel travaillent avec tant d’ardeur de jeunes ouvriers,
encouragés, disent-ils, je ne sais pourquoi, par Vatican II.
Pauvres créatures d’un jour qui s’agitent une heure ! Le miracle qui
étonne le P. Garrigou, c’est que Jacques Maritain est devenu catholique.
Bergson continue à dire de son ancien disciple, même après leur
séparation : « C’est la plus grande tête philosophique
d’Europe ». Aussi Jacques Maritain comprend-il ce que les jeunes abbés ne
soupçonnent pas. Si le concept était, comme le veut Bergson, un simple
instrument pratique « incapable à lui seul de transmettre le réel à notre
esprit, bon à morceler artificiellement des continuités ineffables et qui
laisse fuir l’absolu comme l’eau à travers le filet, comment Dieu pourrait-Il
s’en servir pour nous exprimer en miroir et en énigme, mais réellement les
vérités les plus inaccessibles à la raison et que Dieu est seul à savoir de
Lui-même ? La foi catholique a fait de Jacques Maritain un thomiste avant
même qu’il ait ouvert la Somme. Bientôt, il l’ouvrira et elle lui inspirera un
enseignement lumineux, plein de chaleur, qui par ses écrits et par sa parole se
répandra dans tout l’univers. Le P. Garrigou nous commente au cours avec des
accents inoubliables telle ou telle page des Degrés du savoir. On ne
saurait mieux dire déclare-t-il. Chaque année, Jacques et Raissa
Maritain réunissent autour d’eux une foule d’esprits d’élite aux fameuses retraites prêchées à Meudon par le P. Garrigou. Là viennent
entre tant d’autres le Chanoine Richaud, l’Abbé Journet, l’Abbé Macquart, le P.
Bruno de Jésus Marie, le P. Bernadot, le P. Lavaud, des laïcs : Massignon, Roland Dalbiez, Yves Simon, Henri Ghéon, Jean Daujat,
Olivier Lacombe, Jean de Fabrègues, Jean de Menasce et tant d’autres.
En ce même moment, un autre grand maître,
Etienne Gilson, expose au Collège de France, dans une langue magnifique, avec
le plus grand succès, la vieille scolastique. Cette ferveur thomiste enchante
nos vingt-cinq ans. Il nous semble déjà voir en marche la réalisation du grand
dessein de Léon XIII : la restauration de l’intelligence catholique :
« Magnus ab integro saeclorum
nascitur ordo ». Depuis, hélas, de tragiques
événements ont empêché les fruits de réaliser toutes les promesses des fleurs.
Ce n’est pas la faute de ces infatigables maîtres auxquels va toute notre
reconnaissance.
Mais retournons à la Sorbonne. Frère Réginald commence à se lasser d’écouter des cours. Il veut
en faire et avoir du temps pour se livrer à une étude personnelle des grandes
oeuvres philosophiques et théologiques. Avec lui, le P. Gardeil
cède toujours. Après un court séjour à Vienne et à Fribourg, où il admire
surtout le P. Del Prado, le P. Garrigou commence son enseignement au Saulchoir par l’histoire de la philosophie moderne et ensuite
l’exposition de la Somme. En 1909, le P. Cormier l’appelle à Rome pour
enseigner l’Apologétique jusqu’en 1918. De 1918 à 1959, le P. Garrigou commente
les principaux traités de la Somme. En 1915, il inaugure à l’Angélicum le cours sur le texte de la Métaphysique
d’Aristote promu par votre Académie. En 1917, en même temps que le P. De
Guibert, à la Grégorienne, il fonde avec les encouragements de Benoît XV, la
première chaire dans l’Eglise de théologie spirituelle qu’il gardera jusqu’en
1960.
Ses cours ne sont pas des monologues parlés,
ce sont des drames joués. On voit sortir de leur tombe les grands penseurs des
siècles passés pour venir proposer deux difficultés opposées qui enferment
l’esprit dans une impasse. Héraclite au nom de l’expérience des sens nie
l’être, il n’existe que le devenir dans lequel s’identifient l’être et le
non-être. Parménide, lui, oppose la perception de l’intelligence selon laquelle
il n’existe que l’être : le devenir est une pure apparence. Le P. Garrigou
montre qu’il y va du principe de contradiction. Un instant de suspense. Platon
s’avance, les yeux fermés, la tête baissée, cherchant à retrouver dans sa
mémoire les traces d’une vérité contemplée dans le ciel intelligible :
« Non ens quodammodo existit ». Enfin Aristote, tenant d’une main un gland
et de l’autre montrant un chêne, propose la distinction libératrice :
« Inter ens et non ens
existit ens in potentia », dit-il élevant bien haut le gland. Le P.
Garrigou s’extasie : découverte plus importante pour l’avenir de l’humanité
que celles de l’avion à réaction ou de la machine à vapeur. Il déroule devant
nos yeux émerveillés la chaîne des conséquences de cette géniale distinction,
grâce à laquelle se concilient l’évidence de nos
représentations sensibles et la certitude de l’appréhension intellectuelle. Le
principe de contradiction est sauvé. Par lui, même le devenir devient
intelligible. Le P. Garrigou voudrait composer une mélodie pour chanter cette
grande vérité comme une cantilène. Enfin, il provoque en combats singuliers tous
ceux qui, au travers des âges, ont méconnu ou obscurci une vérité si importante
et si chèrement conquise. Ce sont d’abord les nominalistes, « ces pelés,
ces galeux d’où vient tout le mal ». Cependant il ne veut pas être injuste
envers eux. Il rappelle les services qu’ils ont rendus au développement de la
science expérimentale, comme le lui enseignait Duhem dans leurs conversations
interminables à Bordeaux. Naturellement, par lui, S. Thomas triomphe de tous
les adversaires. Nous sommes tous convaincus de l’importance souveraine des
paroles de Pie X si souvent répétées : « Aquinatem
deserere, praesertim in re metaphysica, non sine magno detrimento esse ». Ce
drame est récité en trois langues : le latin domine, mais de temps en
temps il y a des intermèdes français ou italiens, sans que pour cela ne soit
jamais modifié l’accent de sa Gascogne natale. Le P. Garrigou trouve une
mimique originale pour exprimer les vérités les plus abstraites comme la
distinction entre l’essence et l’existence ante
considerationem mentis. Cette heure quotidienne est pour lui un tel épanouissement que
lorsque sa voix cassée l’oblige à mettre fin à son enseignement, il lui semble,
selon sa propre expression, qu’on lui arrache l’âme. Aux derniers mois de sa
vie, alors qu’il paraît avoir sombré dans l’inconscience, il lui suffit de voir
devant lui quelques personnes pour commencer un cours : « Prenez le
livre à la page 245 : In Deo omnia unum et idem sunt », etc.
Mais il est temps d’en venir à la doctrine,
mêmes s’il faut pour cela sacrifier mille rencontres avec d’illustres personalités romaines comme le P. Lepidi
ou le P. Billot, le P. Hugon, le P. Pègues. Avant de survoler rapidement, comme en caravelle,
cette œuvre immense, exposons selon sa manière chère le status quaestionis qui en fixe
l’orientation : la crise moderniste qui battait son plein durant sa
formation et les premières années de son enseignement.
Au modernisme, mouvement complexe, le P.
Garrigou ne s’intéresse que sous son aspect métaphysique. A ce point de vue, ce
mouvement apparaît comme un tentative désespérée de
sauver la religion catholique du prétendu naufrage de la métaphysique classique
dont l’Eglise se sert pour démontrer les bases rationnelles de ses croyances et
les exprimer.
L’orgueilleuse aventure de la philosophie
moderne - à soigneusement distinguer avec le P. Fabro
de la pensée moderne - commence par la prétention de n’admettre pour vrai que
ce qui apparaît tel. Descartes découvre cette évidence première dans la
conscience de sa propre pensée : Cogito
ergo sum. Sans
le vouloir il ferme ainsi à l’intelligence les portes de la réalité extra-mentale. A travers un long cheminement et des
péripéties multiples, suivant cette route, la philosophie moderne aboutit à la fin du XIX° siècle à
l’agnosticisme empiriste ou idéaliste.
Selon le positivisme empiriste, la raison
enfermée dans le cercle des phénomènes n’exprime dans ses principes que le
résultat de son expérience sensible. Aussi, dépourvus de toute nécessité et de
toute universalité, ces principes ne permettent pas à l’intelligence de
s’élever au-dessus des réalités visibles. Or, vous le savez, dans ce monde visible,
nos astronautes ne rencontrent pas Dieu au cours de leurs randonnées spatiales.
Les chirurgiens du siècle dernier eux non plus ne touchaient pas l’âme avec le
scalpel.
Sans doute l’idéalisme kantien reconnaît la
nécessité et l’universalité des premiers principes de la raison. Mais c’est une
nécessité purement subjective qui fait d’eux la loi de la pensée, non celle du
réel. Ils expliquent la genèse en nous de l’idée de Dieu, mais ne nous
permettent de rien conclure sur son existence en dehors de nous. Ainsi
l’intelligence ne saura jamais rien sur Dieu ni par ses propres forces, ni par
les enseignements de la foi.
Cette incapacité totale est, prétendent les
modernistes, une certitude à jamais acquise pour tout esprit ayant reçu le
baptême philosophique du kantisme. Aussi s’appliquent-ils à découvrir une autre
voie toute moderne pour trouver Dieu. Cette voie avait déjà été ouverte par le
protestantisme libéral. On demande à l’expérience du divin de nous faire
découvrir en nous les certitudes que la raison ne peut plus aller chercher hors
de nous. Dans la conscience, où l’idéalisme a enfermé notre esprit, ne peut-on
pas percevoir l’action du divin qui opère en toutes choses ? C’est là le
fondement et l’essence même de toute religion. La Révélation n’est que la prise
de conscience de ce rapport intime avec le divin. Le dogme n’est que son
expression à travers les catégories toujours provisoires de notre milieu
culturel. La foi n’est que le sens intime qui perçoit en nous cette réalité
inconnaissable, objet et cause de notre expérience.
Le Christianisme lui-même ne s’explique pas
autrement. Jésus est le maître inégalé des hommes de tous les temps, dans cette
expérience du divin. Ses exemples et ses enseignements proposés sous une forme
symbolique, sans rien nous apprendre sur Dieu, nous tracent les voies à suivre
pour progresser toujours dans cette expérience religieuse.
Tous les catholiques repoussent ces
doctrines. Mais dans une noble intention, certains veulent user de la méthode
d’immanence pour retrouver les enseignements objectifs de la foi par l’analyse
des exigences de l’action à partir de la conscience. Le P. Garrigou-Lagrange
reconnaît qu’avec l’usage des principes de la raison, on peut par cette voie
retrouver le Dieu de la foi. Mais, sans eux, elle n’est propre qu’à réveiller
dans l’âme un vague besoin religieux. Elle n’aboutit qu’à l’autel d’un Dieu
inconnu. La raison, prisonnière du monde phénoménal et de nos états de
conscience, ne peut plus être l’Apôtre qui manifeste au cœur dans ce Dieu
inconnu le Dieu qui s’est révélé à nous dans le Christ Jésus. Sans elle,
l’homme ignorera toujours si ce divin est personnel, quels sont ses attributs,
s’il est distinct du monde et si même il existe. Pourquoi cette
ineffable expérience dont l’objet se dérobe aussi bien à la raison qu’à la foi
ne serait-elle pas une magnifique illusion inventée par le genre humain pour se
consoler des déboires quotidiens ? Le subjectivisme est comme l’enfer.
Quand on y entre pour avoir rejeté la valeur objective et transcendante des
principes rationnels, on n’en sort plus : « Vous tous qui entrez ici,
laissez toute espérance ».
Aussi la seule défense efficace de la foi
catholique exige-t-elle avant tout la reconnaissance de la valeur objective et
universelle de ces principes. Les Pères de Vatican I jetant leur regard de
pasteurs sur la misère des hommes de leur temps sans Christ et sans Dieu dans
ce monde, avaient bien compris la racine profonde de l’incroyance moderne
qu’est le rationalisme subjectiviste. Ils lui avaient opposé dans la
Constitution Dei filius
une synthèse grandiose de l’enseignement catholique sur la connaissance
naturelle de Dieu, la révélation, la foi et la théologie. Pie X rappelle cet
enseignement dans l’encyclique Pascendi et dans
le décret Lamentabili. Le P. Garrigou-Lagrange n’a jamais
cessé de méditer ces actes du Magistère. Son œuvre tout entière n’est que leur
explication et leur défense contre la théologie moderniste. Sur le Magistère,
il aimait à répéter le mot de Lacordaire : Dieu l’a institué pour garder nos
esprits de la tyrannie de l’erreur dans laquelle nous entraîneraient les
intelligences de génie. Aussi à la lumière de cet enseignement de l’Eglise il
entreprend la défense de la valeur objective et transcendante des premiers
principes qui lui permettront de restaurer toutes les bases rationnelles de la
foi et la valeur objective et immuable des dogmes.
Pour nous conduire jusqu’à Dieu et pouvoir
nous communiquer ses mystères les plus secrets, nos idées doivent être capables
d’exprimer le réel extra-mental et de transcender le
monde de l’expérience sensible. La manifestation par le P. Garrigou de cette
valeur ontologique et transcendante des premières notions et des premiers
principes qui s’y rattachent est simple. Exposée déjà en 1909 dans Le sens commun et la philosophie de l’être, elle sera partout reprise et éclaire
toute son œuvre.
En dehors de nos sens qui saisissent les
qualité sensibles des choses, nous possédons une intelligence capable
d’appréhender l’être, son objet formel qui subsiste sous les phénomènes Aussi
dès la présentation du premier objet sensible, cette faculté spirituelle
abstrait la notion d’être et formule les grandes lois de l’être, principes
premiers de toute la connaissance humaine. Ces principes se rapportent à
l’être. Ils ne sont donc pas seulement les lois de la pensée. Mais ils sont les
lois de la réalité extra-mentale. Leur valeur n’est
pas limitée au monde des phénomènes. Elle est universelle et nécessaire
puisqu’il n’existe rien et ne peut rien exister qui ne soit de l’être.
Leur évidence contraignante s’impose à notre
esprit. Certes il existe des philosophes sensualistes et idéalistes qui les
nient. Mais selon la réflexion d’Aristote (Mét. 1005 b 25) « Tout ce qu’on dit, il n’est
pas nécessaire qu’on le pense ». Ces philosophes pensent-ils pouvoir être
en même temps eux et un autre ? Doutent-ils d’être l’auteur de leurs
propres systèmes et des livres dans lesquels ils les exposent ?
Aussi n’est-il pas possible de tenter une
démonstration proprement dite de ces principes. Mais on peut montrer que leur
négation entraîne celle du premier principe ; « il est impossible
qu’un même être sous le même rapport soit et ne soit pas en même temps ».
Ce principe apparaît ainsi comme la loi suprême non seulement de la pensée mais
aussi du réel : un cercle carré n’est pas seulement impensable, mais il
est irréalisable, même par l’infinie puissance divine. A cette notion d’être se
rattachent les autres premières notions de l’intelligence en rapport avec
l’être telles que unité, vérité, bonté, intelligence, volonté, substance,
cause, etc.
Dans le savoir humain, sous les visions
phénoménales différentes du monde modifiées par le progrès des sciences
expérimentales, existe donc un élément stable, immuable et universel. Il
constitue la charpente de « cette métaphysique naturelle de l’esprit
humain » ou de cette « philosophia perennis » qui, ébauchée par Platon et Aristote, a été
conduite à sa perfection par les Pères et les Docteurs de l’Eglise sous la
lumière de la révélation. L’Eglise n’a jamais cessé de la recommander à ses
fils. Seule elle est capable de justifier les certitudes spontanées du sens
commun qui sont le préambule à l’enseignement de la foi. A la lumière de cette
doctrine trop brièvement esquissée ici, le P. Garrigou-Lagrange s’attaque
d’abord au problème de l’existence de Dieu et de sa connaissance naturelle dans
l’article Dieu du Dictionnaire
d’Apologétique en 1910, repris et développé dans son ouvrage
monumental publié en 1915 : Dieu, son existence et sa nature.
Le principe de causalité est un de ces
principes premiers qui expriment les lois de l´être. « Tout être
contingent qui n’a pas en lui-même la raison d’être de son existence exige une
cause qui explique non seulement son devenir, mais aussi sa persistance dans
l’être ». Sa valeur ontologique et transcendante permet de remonter des
réalités créées jusqu’à l’Ipsum esse subsistens qui
existe par lui-même et cause l’être dans tout ce qui le possède.
A cet être parfait ne sauraient convenir les
perfections limitées propres aux créatures, qui dans leur concept même
impliquent une imperfection comme l’animalité ou la rationabilité.
Ainsi se trouve écartée l’illusion de l’anthropomorphisme. Mais il est d’autres
perfections absolues comme l’être, l’unité, la vérité, l’intelligence, la
volonté, la causalité, etc. qui n’impliquent dans leur concept aucune imperfection.
Aussi en vertu du principe de causalité pouvons-nous les attribuer formellement
à Dieu purifiées du mode imparfait selon lequel elles existent dans les
créatures.
Dans la partie la plus originale de ce livre,
le P. Garrigou s’attaquant aux- antinomies kantiennes montre comment
ces perfections purifiées de toute imperfection tendent à s’identifier dans
l’éminente simplicité de la Déité. Traitant de la liberté divine, il résoud par l’application de la distinction entre la
puissance et l’acte les objections que lui oppose le déterminisme intellectuel
des motifs.
Par la réduction du principe de causalité au
principe d’identité, le P. Garrigou montre que refuser la force de cette
démonstration, c’est installer l’absurde non seulement au sein de la pensée,
mais au centre même de la réalité. Ici, comme on l’a remarqué, il anticipe sur
les existentialistes athées contemporains. En effet, comme Sartre, il est
convaincu que si l’on refuse les principes qui fondent l’existence de Dieu, il
n’y aura plus de loi morale : « Si Dieu n’existe pas, tout est
permis », disait Dostoïevski. Le monde non plus n’a aucun sens ainsi que
le confesse dans sa prière à Jupiter le Caligula de Camus :
« Instruis-moi de la vérité de ce monde qui est de ne pas en avoir et
donne-moi la force de vivre à la hauteur de cette vérité ». Dieu, la
suprême valeur dont tout dépend dans la vie aussi bien personnelle que sociale,
est ainsi rattaché au suprême principe de la connaissance dont l’évidence peut
être niée en parole, mais s’impose à l’esprit de façon contraignante. On
comprend que le Cardinal Billot applaudisse un tel livre qui ouvre le chemin
vers Dieu créateur.
L’enseignement catholique ne nous propose pas
seulement des vérités accessibles à la raison, mais notre credo contient des
vérités surnaturelles que nous devons croire parce que Dieu les a révélées.
Pour le modernisme, ces vérités ne sont que l’expression humaine du divin
expérimenté par la conscience. Elles ne nous apprennent rien sur Dieu et sa vie
intime. Elles expriment seulement des règles pratiques pour nous guider dans
notre vie religieuse vers cette expérience. La preuve en est l’incapacité de
notre raison à saisir les réalités divines et aussi l’impossibilité pour elle
de s’arrêter à une conception stable.
Déjà le P. Garrigou a trouvé le principe de
solution de ces difficultés dans la valeur ontologique et transcendante des
premières notions. Mais il importe de s’arrêter un instant à l’exposé qu’il en
fait dans son traité d’apologétique publié en 1918 : De Revelatione per Ecclesiam catholicam proposita. Tout
d’abord i1 est certain que l’Ecriture infailliblement interprétée par Vatican I
ne nous présente pas la révélation comme une expérience d’un divin
inconnaissable, mais comme une manifestation de vérités que Dieu était seul à
connaître de Lui-même. « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Le Fils unique
qui est dans le sein du Père, lui, le fait connaître ». (Jean, 1, 18). Comment s’est fait cette révélation, l’Epitre aux Hébreux nous l’enseigne : « Après nous
avoir parlé à maintes reprises et sous maintes formes dans les prophètes, Dieu
nous a parlé ces derniers temps en son Fils » (1,1-2). Grossier
anthropomorphisme à ne pas prendre à la lettre. A la lumière de cet instrument
merveilleux de l’analogie, cet anthropomorphisme dévoile une réalité
intelligible. La parole est pour les hommes le moyen d’exprimer la pensée ou de
manifester les sentiments. Cet échange requiert seulement que nos idées
exprimées par les mots représentent les choses que nous voulons faire connaître
et qu’elles soient accessibles à nos interlocuteurs. Or nous l’avons vu, parmi
nos concepts connaturels tirés des choses sensibles, certains sont capables
d’exprimer imparfaitement sans doute, mais très réellement les perfections sans
limites de l’Etre parfait. Pourquoi Dieu ne pourrait-Il pas par son action sur
l’intelligence du prophète, ordonner nos concepts, les unir dans des
affirmations ou les séparer dans des négations de telle façon qu’ils
représentent « in speculo et in aenigmate », mais réellement, ces aspects de son être
infini inaccessibles par nature à toute intelligence créée ou même créable. En
fait, nous le voyons utiliser les concepts de paternité ou de filiation, de
verbe ou d’esprit pour nous dévoiler le plus inaccessible de ses mystères. La
révélation est donc un enseignement divin par lequel nous sont manifestées sur
Dieu des vérités inaccessibles à toute autre intelligence que la sienne.
Cependant, pour exprimer ces vérités,
l’Eglise dans ses dogmes use de notions étrangères à la révélation et qui
semblent empruntées à la philosophie d’une époque déterminée. Ainsi elle nous
dit que Dieu est un dans sa nature et trine dans ses personnes. Elle confesse
dans le Christ Jésus une personne et deux natures. Or ces expressions ne se
trouvent pas dans l’Ecriture qui nous propose l’enseignement divin dans des
images solidaires de la vision du monde des temps bibliques : Jésus
descend aux enfers, monte au ciel, s’assoit à la droite de Dieu. Selon S.
Thomas, ce procédé des Livres Saints est imposé par la nature de notre
intelligence qui saisit l’intelligible dans le sensible. Dans le monde
extérieur, notre esprit saisit l’intelligible dans les images sensibles que lui
apportent ses sens. Ainsi, des images et des faits concrets contenus dans les
Livres Saints, elle dégage les réalités intelligibles qu’ils contiennent et les
exprime dans ses propres notions connexes avec l’être et ses propriétés. L’histoire
des dogmes nous décrit dans les premiers siècles ce passage des affirmations
scripturaires aux formules dogmatiques des conciles dans leurs définitions ou
leurs symboles. Ces formules sont encore celles dont usent non seulement
l’Eglise catholique, mais encore la plupart des confessions chrétiennes pour
exprimer les mystères fondamentaux de notre foi.
L’Eglise nous propose ses dogmes comme
révélés par Dieu. Car le concept objectif qui rend cet aspect de l’objet divin
présent à notre esprit en tant qu’intelligible était celui-là même
qu’exprimaient les figures ou les faits concrets de l’Ecriture. Elle n’a pas à
craindre que le progrès des sciences modifie la signification de ce concept
parce qu’il appartient aux notions stables de l’intelligence humaine. L’on ne
saurait redouter qu’il devienne inaccessible au sens commun. Car l’intelligence
essentiellement constituée pour saisir l’être et ses propriétés restera
toujours la même. On nous dit de divers côtés qu’il faudrait trouver une
nouvelle notion pour exprimer le dogme eucharistique parce que la notion de
substance dont s’est servi le Concile de Trente est tombée en poussière. A ces
doctes théologiens qui dressent ainsi le certificat de décès d’une immortelle
notion, le P. Garrigou se serait contenté de demander si chacun d’eux est
demeuré un et le même, malgré la diversité et la multiplicité des phénomènes
qui ont affecté son corps et son âme depuis sa naissance. Un jour, un enfant de
sept ans, remarquablement intelligent, se posait devant moi le problème de la
conversion eucharistique du vin dans le sang du Christ-Jésus :
Comment peut-il se faire que le sang ait pris la place du vin, bien que
subsistent le goût et la couleur du vin ? Après un instant de
réflexion : C’est que, dit-il, ce qui fait que le sang est sang a remplacé
ce qui fait que le vin est vin. Que nos doctes théologiens ne craignent pas,
ces notions de l’immortelle métaphysique
naturelle de l’esprit humain sont encore et resteront toujours accessibles
au sens commun même d’un enfant. Lorsque l’on parle de la possibilité de leur
substituer d’autres notions équivalentes empruntées à d’autres philosophies, on
tombe sans s’en douter dans un nominalisme conceptuel. On oublie que le concept
objectif est un aspect de la réalité même présent à l’esprit dans sa
représentation analogique intelligible choisie par Dieu lui-même. C’est ce même
aspect de la réalité qui existe en elle et dans l’esprit sous un mode
d’existence différent. Le dogme n’en est pas pour autant lié à une philosophie.
Car en premier lieu, il est arrivé que cette notion ait dû subir une
élaboration à la lumière de la révélation pour signifier la réalité révélée que
l’on voulait exprimer par lui. Ainsi les notions de personne et de nature
n’existaient pas dans la philosophie antique avec la signification propre
qu’elles ont dans le dogme de l’incarnation. Elles y apparaissaient comme de
simples distinctions de raison. A la lumière de la révélation, la raison a
perçu que cette distinction était réelle. En second lieu, dans un système
philosophique déterminé, une notion particulière reçoit une signification
spéciale en raison de sa connexion avec les principes et les autres notions de
ce système. Elles n’entrent pas dans l’expression du dogme avec cette
signification spéciale mais seulement à titre de notion stable de l’esprit
humain accessible au sens commun. Cette conception n’exclut pas le progrès
dogmatique. Car au cours de sa marche séculaire, l’Eglise découvrira sans cesse
de nouvelles vérités intelligibles dans le dépôt révélé et elle les intégrera
dans une représentation toujours plus large de la réalité divine où chacune
d’elles apparaîtra dans une lumière plus totale et plus éclatante.
Grâce à ces profondes analyses, le P.
Garrigou peut écarter la notion de la foi, instinct aveugle qui adhère au Dieu
inconnaissable, objet et cause de l’expérience religieuse. La foi, comme
l’enseigne le Vatican I, s’appuie sur l’autorité de Dieu, vérité première, pour
adhérer avec une certitude infaillible aux enseignements de Dieu. A travers les
formules de foi, elle atteint déjà comme dans un miroir obscur l’essence de
Dieu un en trois personnes. Sans doute la foi exige-t-elle la connaissance
naturelle du fait de la révélation manifeste par les signes de crédibilité. Le
P. Garrigou démontre par les principes de raison la possibilité et la discernibilité du miracle et de la prophétie que l’Ecriture
propose comme preuves de ce fait. Mais la propre certitude de la foi ne dérive
pas de cette connaissance naturelle. Elle s’appuie sur son propre motif formel
qu’elle connaît dans sa propre lumière : l’action incréée de Dieu par
laquelle il manifeste les secrets de son être et les desseins de sa volonté. Je
n’ai pas besoin de souligner la place capitale que tient dans la théologie du
P. Garrigou cette thèse de la surnaturalité
essentielle de la foi.
Si à travers les formules de foi accessibles
à notre intelligence se manifeste à nous d’une façon imparfaite, mais réelle,
le mystère de Dieu, il sera possible à l’homme, par son intelligence guidée par
la foi, d’obtenir une intelligence analogique de ces mystères très
fructueuse ; selon l’expression du Concile du Vatican I. C’est le but vers
lequel tend la théologie auquel le P. Garrigou consacra toutes les forces de
son esprit. Le temps me manque pour le suivre à travers les douze traités de
théologie qu’il a composés sous forme de commentaire aux principaux traités de
la Somme. On lui a reproché de ne s’être pas assez penché sur les question d’actualité. En realité,
il pensait que le principal effort du théologien doit porter sur la pénétration
et l’exposition des principaux mystères de notre foi dont la contemplation au
ciel fera notre béatitude et des vérités que Dieu nous a révélées pour nous y
conduire. Je caractériserai d’un mot seulement sa manière. Sa grande
préoccupation fut toujours d’expliquer les principes et de rattacher à ces
principes suprêmes toutes les conclusions, afin de se rapprocher le plus
possible de la connaissance divine dont la théologie est une
participation : « quaedam impressio divinae scientiae ».
Sa théologie fut la théologie de S. Thomas.
Un jour, alors qu’il était déjà vieux et fatigué, il entendit dire que la
théologie de S. Thomas n’étant plus actuelle était fausse. Alors comme un vieux
guerrier qui a déjà suspendu son épée à sa panoplie retourne au combat à
l’annonce d’un danger public, le P. Garrigou reprit en mains sa plume
redoutable de polémiste pour défendre la pérennité de la doctrine de S. Thomas,
« l’homme de toutes les heures de l’histoire de l’Eglise », écrivait
Sa Sainteté Paul VI, le 7 mars dernier. C’est avec les éléments stables de
l’intelligence fournis par la raison, utilisés par la révélation, élaborés par
les Pères et le Docteurs, que S. Thomas a édifié la synthèse grandiose de
l’enseignement révélé. Ces notions reçoivent sans doute dans cette synthèse une
signification explicite et précise qu’elles n’ont pas dans les formules de foi.
Il existe cependant une continuité entre leur signification dogmatique et leur
signification théologique semblable à celle qui existe entre les notions
spontanées du sens commun et leur élaboration par la philosophie de l’être.
Peut-être ses adversaires confondaient-ils la théologie avec l’apostolat
intellectuel. Ce dernier exige évidemment qu’on utilise le langage des hommes
auxquels on s’adresse. Mais la théologie, science de Dieu révélé, tend vers
l’intelligence des dogmes par leur connaissance la plus parfaite possible. Sans
doute elle ne cessera jamais d’être perfectible, mais elle exprime à travers
les données stables de notre esprit les vérités que Dieu a manifestées. Ce
serait une illusion de croire que chaque génération, dans le court espace d’une
vie humaine, doit refaire pour son compte le travail des génies et des saints
en vingt siècles de christianisme. Ce serait une illusion plus grave encore de
penser qu’elle peut le refaire sur les bases fragiles d’un système éphémère
dont s’enchantent pendant quelques heures les hommes qui passent si vite. Cela
ne veut pas dire qu’ils n’existe pas dans ces systèmes
des éléments assimilables par la philosophie de l’être et utilisables par la
théologie pour mettre en lumière quelques aspects des mystères révélés.
Ici encore, comme partout, le P. Garrigou
défendait la vérité absolue et immuable de la doctrine de l’Eglise que lui
avait manifestée la lumière divine de sa conversion. Selon lui, le débat
fondamental entre le modernisme et l’enseignement catholique portait sur la
notion même de vérité, ainsi qu’il l’a répété sans se lasser durant toute sa
vie. Selon les modernistes, que Pie X accusait de « pervertir l’éternelle
notion de vérité », elle consiste dans une conformité aux besoins toujours
changeants de la vie. Selon la doctrine traditionnelle elle consiste dans une
conformité entre le jugement de l’intelligence et la réalité : adaequatio rei et intellectus. A
travers la révélation, dans les dogmes auxquels adhère la foi et qu’explicite
la théologie, c’est la réalité divine qui, d’une manière imparfaite sans doute,
mais réellement se manifeste à nous. Le P. Garrigou ne repousse pas seulement
la doctrine des modernistes, mais il écarte aussi des tentatives séduisantes de
réduire la foi à l’expérience religieuse, et la théologie à l’expression de
cette expérience. D’abord, il est évident que tous les dogmes que l’Eglise
impose à notre foi ne peuvent pas être l’objet d’une expérience, comme par
exemple la création dans le temps ou l’éternité des peines de l’enfer. Ensuite
et surtout, le P. Garrigou voyait dans ces doctrines un péril de rabaisser Dieu
à la mesure de nos sentiments plus ou moins purifiés, alors qu’il s’agit
d’élever nos sentiments à la mesure du Dieu qui s’est manifesté à nous dans le
Christ Jésus.
Le bien objet de la volonté est d’abord saisi
par l’intelligence sous sa raison de vérité. Aussi tous les mouvements
affectifs qui se portent vers lui dépendent de sa proposition par
l’intelligence à la volonté. Bonum per prius pertinet
ad rationem sub ratione veri, quia appetitus voluntatis non potest esse de bono nisi prius
apprehendatur a ratione. Toute notre vie affective religieuse
dépend donc, dans l’ordre de la spécification, de l’intelligence éclairée par
la foi qui nous propose la souveraine Bonté comme fin ultime de toute notre
vie. Sans cette authentique connaissance surnaturelle de Dieu qu’est la foi,
cet authentique amour surnaturel de Dieu qu’est la charité est impossible,
enseigne S. Thomas : Non enim diligit qui non credit quia non figitur affectus nisi in illo quod ostendit intellectus. Le
P. Garrigou défendant la valeur objective et immuable des enseignements de la foi
avait conscience de défendre le fondement inébranlable de toute notre vie
religieuse qui, guidée par la charité dirige vers la gloire de Dieu toute notre
activité par l’exercice des vertus théologales et morales infuses.
Il n’ignorait pas certes que l’effort
solitaire de l’esprit sur les concepts révélés ne suffit pas à manifester à
l’âme tous les attraits de la divine bonté. Il savait qu’entre le créateur et
la créature on ne rencontre jamais une ressemblance qui ne s’accompagne d’une
dissemblance plus grande encore. Il nous le rappelait dans un beau livre admiré
de tous : Le sens du mystère et 1e
clair obscur intellectuel, en
1934. Aussi s’efforçait-il de faire monter nos désirs vers une connaissance
plus haute capable de goûter dans la réalité divine ce surplus que le mode humain de la connaissance de la foi ne lui
permet pas de manifester. On n’y parvient que par la pratique des vertus
morales infuses et par un effort soutenu pour mettre toutes nos puissances au
service de la charité. Il faut même que l’action purificatrice de Dieu vienne
extirper en nous les restes d’égoïsme et de concupiscence si profondément
enracinés. Alors par l’effet d’amour filial réalisé en nous par l’Esprit
d’amour et à la lumière de son inspiration, il nous est donné de goûter et
d’expérimenter dans l’intime de notre âme les choses divines. Nous les
connaissons, non plus pour les avoir apprises dans les livres, mais parce que
nous les éprouvons dans notre âme. Ce Dieu objet de cette expérience intime
n’est pas le Dieu inconnu des modernistes, c’est le Dieu de la foi dont les
enseignements guident cette expérience. A travers ces « lampes de
feu », selon l’expression de S. Jean de la Croix, le maître mystique du P.
Garrigou, s’impriment en nous les images créées des divins attributs qui nous
illuminent et nous réchauffent. A travers l’image créée de la divine Trinité
réalisée en nous par la vie de la grâce, les divines personnes nous manifestent
leur présence au centre de nous-mêmes. Tous les mystères de la foi deviennent
savoureux. Quand le P. Garrigou-Lagrange commença en 1917 ses cours de
mystique, régnait la célèbre théorie des deux voies née au XVIIe
siècle en réaction contre les excès de la fausse mystique. Selon elle, cette
contemplation était un phénomène extraordinaire comme les visions et les
révélations qu’il faut se garder de désirer et auquel il ne faut pas prétendre.
Sur les conseils du P. Arintero, son confrère
espagnol, mort en odeur de sainteté, il s’attaqua à cette thèse dans son
premier volume de théologie spirituelle : Perfection chrétienne et contemplation, publié en 1923. Notre maître montrait que cette contemplation,
acte du don de sagesse, est connexe avec le plein développement de notre
organisme surnaturel. Ce fut le début d’une longue bataille. Le P. Garrigou
resta debout sur le rempart pour la défendre aussi longtemps qu’il y eut des
adversaires pour l’attaquer.
Car il tenait à intégrer à son itinéraire
vers Dieu les aspirations mystiques de notre époque. Mais pour les empêcher de
s’égarer, il plaça le terme vers lequel elles tendent à l’issue d’un chemin
éclairé par les certitudes de la raison et les enseignements infaillibles de la
foi, seul moyen proportionné de l’union avec Dieu. Le temps manque ici pour
montrer comment cette doctrine qui met à leur place toutes les valeurs, sans en
sacrifier aucune, est au carrefour de tous les problèmes qu’agitent de nos
jours non seulement la théologie catholique mais aussi la théologie protestante
avec Bultmann et Robinson.
Vous me permettrez de souligner d’un mot l’importance
de cette restauration des valeurs intellectuelles à laquelle le P. Garrigou
travailla toute sa vie. Ce serait une illusion de chercher la cause unique de
l’incroyance contemporaine dans le désordre social. Il y a certes contribué
comme cause dispositive. Mais sa « cause
propre » comme dirait le P. Garrigou, ce sont les opinions fausses qu’on a
répandues dans le peuple, ainsi que le disait Léon XIII qui n’est pas seulement
l’auteur de Rerum novarum, mais qui est aussi le maître d’Aeterni patris : « Si l’on considère la malice des temps, si
l’on embrasse par la pensée l’état des choses tant publiques que privées, on
découvre sans peine la cause des maux qui nous accablent, comme de ceux qui
nous menacent : c’est que des opinions erronées sur les choses divines et
humaines, sorties des écoles philosophiques se sont répandues dans tous les
rangs de la société et ont fini par se faire accepter d’un grand nombre
d’esprits. Il est naturel à l’homme de se guider par les lumières de sa raison.
Aussi les erreurs de l’esprit entrainent-elles
fatalement les défaillances de la volonté. La fausseté de notre pensée influe
sur notre conduite et la rend perverse. Au contraire, une intelligence saine et
fermement appuyée sur des principes vrais et solides, est pour la société comme
pour les particuliers la source de grands avantages et d’innombrables
bienfaits » (Aeterni
Patris). Le
P. Garrigou-Lagrange a été fidèle à l’illumination divine de ses vingt ans.
Dans cet interview que nous citions en commençant, il rendait grâce à Dieu
d’avoir écrit ses livres principaux qui lui apparaissaient comme un effort
poursuivi toute son existence pour exprimer cette vérité absolue, immuable et
spirituellement féconde de l’enseignement de l’Eglise.
Toute sa vie ne fut pas autre chose qu’un
service continuel de la divine vérité. Le P. Garrigou-Lagrange a écarté de son
existence toutes les distractions même les plus légitimes qui l’auraient divisé
et dispersé et empêché de concentrer toutes ses forces dans l’étude et la diffusion
de la divine vérité. Par une rigoureuse économie de son temps, par son
observance de la sainte loi du silence, il a essayé d’éloigner de lui tout ce
qui l’aurait arraché à sa contemplation studieuse. Il a travaillé pour la
divine vérité non seulement par l’enseignement et par ses publications, mais
aussi par le service discret des Congrégations Romaines. Ces Congrégations
n’ont pas l’habitude de se prononcer à la légère sur tous les problèmes
doctrinaux que pose la vie quotidienne de l’Eglise dans le monde entier. Elles
ne négligèrent pas de faire appel à la compétence du P. Garrigou-Lagrange.
Benoît XV, Pie XI et surtout Pie XII par l’intermédiaire de Mgr Montini, recoururent souvent à ses
lumières. Jean XXIII le nomma conseiller de la Commission centrale
préparatoire, mais le Père dut confesser au Pape son
impuissance offerte à Dieu pour le Concile. Le Pape ému lui envoya une cordiale
bénédiction.
Le P. Garrigou-Lagrange, malgré son
enseignement et le service de la Curie, trouvait encore le temps de prêcher et
sa prédication était appréciée des âmes les plus simples. Tant il est vrai que
lorsqu’on a assimilé par l’admirable méthode scolastique les vérités divines,
leur communication aux plus simples ne fait pas de difficulté. Il exerçait le
ministère de la direction spirituelle, toujours compatissant aux épreuves des
âmes. Sa sollicitude aimait se pencher sur les pauvres qu’il allait visiter
lors de ses deux sorties hebdomadaires. Il ne leur prêchait pas la révolte,
mais selon l’expression de Bernanos, « il prêchait la pauvreté aux
pauvres » les exhortant à mettre à profit leur douloureuse condition pour
conquérir l’unique nécessaire. Cela ne l’empêchait pas de sentir dans son cœur
l’angoisse de leur dénuement matériel. Pour subvenir à leurs nécessités, le P.
Garrigou se faisait quémandeur près de tous, mêmes des ministres, des rois, des
Présidents de la République et des Papes eux-mêmes.
C’est que dans son coeur vivait une charité
nourrie par une mortification intense et par une vie continuelle de prière. Du
choeur, il n’était jamais absent. C’est là, disait-il, que me viennent mes
idées les plus lumineuses. Là il intercédait pour l’efficacité intellectuelle
et spirituelle de son enseignement, là il priait pour les grandes intentions de
l’Eglise toujours présentes à son esprit, ainsi que le prouve son dévouement à
de grandes oeuvres comme la messe pour la pacification du monde, qu’il ne cessa
d’animer.
Mais, disait-il, on ne peut pas enseigner aux
autres la Croix du Christ sans être au moins prêt à accepter celles que Dieu a
préparées pour la sanctification de nos âmes et l’efficacité de notre
apostolat. Aussi recommandait-il d’accepter tous les jours toutes ces croix
inconnues. Quand il cessa son enseignement, il comprit la forme que cette croix
allait revêtir pour lui. N’avait-il pas écrit : « L’infirmité vient
accabler l’homme dans ce qui faisait sa gloire. Ainsi Beethoven devint sourd
les dernières années de sa vie ». Sa gloire et sa vie à
lui, ce fut la recherche ardente et la défense de la divine vérité, avec toutes
les forces si vigoureuses de son intelligence, ce fut la prière continuelle qui
lui semblait devoir déboucher les dernières années de la vie dans une
contemplation plus haute. Or il sentit que tout cela allait lui manquer. Un
jour, on le trouva accoudé sur sa table, de grosses larmes coulant le long de
ses yeux, et il confia : « mes dernières années seront terribles.
Seigneur, je serai une brute devant Vous, ut
jumentum factus sum apud te. C’est dur, mais si vous le
voulez ». Le P. Garrigou vivait alors l’agonie du Christ ;
« Père, s’il est possible que ce calice passe loin de moi ». Mais un
jour, il se rappelle la prière de son saint oncle : « Seigneur,
faites que je meure avant de mourir ». Il la fit sienne et il fut exaucé.
Il est mort avant de mourir. Il ne discernait plus le saint Corps du Christ. Il
ne pouvait plus réciter son Rosaire, le compagnon aimé de toute son existence.
Il ne reconnaissait plus ses amis les plus chers et paraissait toujours absent.
Pourtant à des moments de lucidité de plus en plus rares, il faisait des
confidences bouleversantes : « il m’est bon d’être ainsi puisque Dieu
le veut. Sur la terre, il n’y a qu’une chose nécessaire : aimer Dieu,
et dans mon état, je peux encore aimer Dieu ». Le matin du 15 février, tandis
que nous l’assistions dans sa dernière heure, nous revenait en mémoire cet
enseignement qu’il nous avait donné. Mieux vaut souffrir ici-bas les
souffrances purificatoires qu’après la mort. Après la mort, ces souffrances ne
sont plus méritoires tandis qu’elles peuvent l’être ici-bas. N’est-ce pas son
purgatoire qu’achevait celui que quelques heures plus tard Sa Sainteté Paul VI
devait appeler « un fidèle serviteur de l’Eglise et du Saint-Siège » ?
Alors cet instant de sa mort aurait été son entrée dans la Vision de la Vérité
divine vers laquelle avaient tendu tous ses désirs. Qui fecerit et docuerit, hic erit magnus in regno caelorum.