Le Naturalisme
par le P. Emmanuel
II. La nature peinte d’après
nature Par l’auteur de « l’Imitation ».
III. Explication des mots :
naturel, surnaturel, grâce. Le naturalisme destructeur de la nature.
IV. Une profession de foi
naturaliste.
V. Les illusions naturalistes sur
l’amour de Dieu et du prochain.
VI. Le naturalisme chez les
croyants.
III. La morale du Décalogue et la
morale indépendante.
IV. Les ignorances du naturalisme.
La foi nous
enseigne que la nature humaine fut élevée à un état surnaturel par les grâces
que Dieu se plut à verser sur nos premiers parents. Il voulut, en effet, qu’ils
fussent, non seulement ses créatures, mais ses amis. Il leur donna la foi,
l’espérance, la charité, trésors infiniment précieux, par lesquels les hommes
auraient à mériter des biens plus précieux encore, un bonheur infini dans le
sein de Dieu même.
Ce que Dieu
donna à Adam, il le destina à tous ses enfants, lesquels devaient recevoir du
même coup la nature et la grâce.
Ce plan
magnifique de Dieu fut dérangé par le péché d’Adam : et depuis, tous ses
enfants reçoivent de lui la nature, mais la nature dépouillée de la grâce, la
nature entachée du péché, la nature détériorée et quant au corps et quant à
l’âme : quant au corps, car il est devenu sujet aux maladies et à la
mort : quant à l’âme, car elle est assujettie à l’ignorance, à la
concupiscence, et finalement à la mort éternelle.
Sans ces
données de la foi, l’homme est à lui-même un mystère inexplicable. Car il y a
dans l’homme des traces encore bien sensibles de sa grandeur première. Il
aspire au bonheur, il le cherche avec une ardeur incomparable : il veut
l’immortalité : la mort est pour lui une énigme. D’autre part il trouve en
lui-même des inclinations qui le font rougir, des appétits qu’il condamne et
qui voudraient être satisfaits : il en porte la honte, et cette honte est
encore une énigme. Pourquoi, en effet, rougir de ce qui est naturel ? Et,
d’autre part, comment la nature humaine porte-t-elle en elle-même ce dont il
lui faut rougir ?
Ces
problèmes sont grands dans le présent, mais ils ne le sont pas plus que ceux de
l’avenir. Que deviendra cette âme qui veut être immortelle ? Quel sera le
résultat final de la responsabilité des actes de chaque jour ?
A toutes ces
questions, qui ont occupé les esprits sérieux de tous les temps, il n’y a que
la foi qui puisse répondre. Dans la foi seule, l’homme peut trouver
l’explication de sa nature. Preuve avec tant d’autres, que la nature a été, et
demeure créée pour une fin surnaturelle.
L’état de
nature, c’est-à-dire l’état d’homme créé à l’état purement naturel, sans grâce
comme sans péché, est un état qui n’a jamais existé. L’humanité n’a jamais été
qu’avec la grâce, ou déchue de la grâce, et par suite en état de péché.
Quand
l’humanité était avec la grâce, elle était en la voie du bonheur, et la main de
Dieu l’y aurait conduite infailliblement.
Maintenant
que l’humanité est tombée de l’état de grâce à l’état du péché, elle est hors
de la voie du bonheur, et par suite en voie de l’éternel malheur.
La venue du
Rédempteur nous retire de la voie malheureuse, nous retire du péché, nous fait
rentrer en grâce avec Dieu, nous ramène au ciel : mais en dehors de la
Rédemption de Notre-Seigneur, il n’y a point de salut pour l’humanité, il ne
lui reste qu’à souffrir ici-bas, et les souffrances d’ici-bas ne sont que le
commencement de maux qui ne finiront pas.
Voilà le vrai !
Or, il y a
un système prétendu religieux, prétendu philosophique, prétendu suffisant à
tout, tout pour le présent et pour l’avenir.
Un système
qui, prenant l’humanité comme il la trouve, et force lui est de la prendre
telle, ce n’est pas lui qui l’a faite ; un système qui, prenant l’humanité
comme il la trouve, lui enseigne que, pour elle, tout est bien.
Un système
qui ne tient aucun compte de la chute primitive, ni des plaies que nous portons
en nous comme conséquence de cette chute.
Un système
qui ne daigne pas même faire attention à ce qu’est pour nous la Rédemption de
Notre-Seigneur Jésus-Christ : qui ne compte pour rien notre baptême et
tous les sacrements que nous avons reçus de la miséricorde de Dieu pour notre
salut.
Un système
qui, s’insurgeant contre la parole dite à saint Paul : ma grâce te suffit, dit, au contraire : la nature se suffit.
Un système
qui, volontairement, ferme les yeux sur la honte
que nous portons en nous-mêmes, et qui, loin de l’expliquer, veut mettre sa
gloire dans ce qui fait sa confusion.
Un système
qui, n’ayant pas de doctrine sur l’origine de notre nature, pas de doctrine sur
l’avenir de l’humanité, se pose cependant en maître, en docteur, en panégyriste
de la nature, lui criant sur tous les tons que, pour elle, tout est bien.
Ce système,
c’est le naturalisme.
Imaginez un
malade. Il est tombé, le voilà meurtri par sa chute, brûlé par la fièvre,
dévoré par une soif que rien ne peut apaiser.
Un médecin
arrive et lui dit : La soif qui vous dévore, la fièvre qui vous brûle, la
douleur de ce que vous appelez vos plaies, tout cela n’est qu’un effet de votre
imagination, travaillée par des préjugés d’enfance. Dépouillez-vous de tout ce
bagage ; nous travaillerons ensuite à vous faire connaître, estimer et
suivre la nature. Ses aspirations sont justes et bonnes ; le développement
de vos facultés natives vous en convaincra de plus en plus. Ne dites pas que
vous avez des plaies ; ne croyez pas à ce que vous appelez de la
fièvre : quant à cette soif, nous avons des calmants... Vous n’êtes pas
malade !
Ce malade,
c’est l’humanité : ce médecin, c’est le naturalisme.
Prenant
l’humanité comme elle est : le naturalisme lui crie : Tu es bien,
marche !
A la
naissance, l’acte civil ; c’est naturel et c’est assez. Après une
naissance civile, il va de soi qu’il y aura mariage civil ; et, à la mort,
enterrement civil. Tout cela s’appelle, s’enchaîne, se suit.
Des individus peuvent marcher dans cette
voie : l’humanité, jamais. L’humanité a d’autres aspirations auxquelles
des particuliers peuvent se soustraire : mais, pour elle, elle reste ce
que Dieu l’a faite. Elle existe pour le surnaturel, et elle en a un besoin
invincible. Les grandes questions se posent nécessairement à elle : Qui
suis-je ? D’où viens-je ? Où dois-je aller ? Quelle route à
tenir ?
Le
naturalisme a des essais de réponse ; il peut les insinuer par-ci, par-là,
mais à l’humanité, non. Elle n’y croit pas. Car elle a besoin de croire :
c’est surnaturel, et c’est dans elle.
On la tuerait qu’on ne l’y ferait pas renoncer.
Le
naturalisme a des docteurs. Ils arrivent, et dissertent de ce qu’ils appellent
la religion naturelle, la morale naturelle.
Ah !
nous voudrions les entendre, et savoir d’eux au nom de qui ils parlent ?
Si leur parole est leur parole, ou la parole d’un autre ? Si elle est
autorisée, ou si elle ne l’est pas ? Et si elle l’est, par qui et
comment ? Car, pour parler à un homme, il suffit d’être homme ; mais
pour parler à l’humanité, il faut être Dieu ou l’envoyé de Dieu.
Nous
voudrions savoir si les docteurs du naturalisme croient à leur parole, ou s’ils
n’y croient pas ? Nous appelons croire à sa parole, être prêt à se faire
tuer pour elle, comme les Apôtres et les martyrs de notre sainte religion.
Nous
demanderions aussi aux docteurs du naturalisme, si ce qu’ils appellent religion
naturelle, morale naturelle, a été pratiqué quelque part, et est pratiqué
encore par quelque fraction de l’humanité ? Et dans quel lieu ? Et
par qui ?
Car depuis
que l’humanité est l’humanité, la religion et la morale ont toujours été
surnaturellement enseignées aux hommes. Si, par-ci par-là, quelques païens se
décorant du nom de philosophes ont enseigné quelque chose sur la religion et la
morale : jamais l’humanité n’a fait autre chose que les laisser disserter
à leur aise : elle ne les a jamais écoutés.
Jamais, en
effet, l’humanité n’a existé à l’état
naturel. Le paganisme lui-même,
bien qu’il fût une immense aberration, cherchait le surnaturel. Il ne
l’atteignit jamais, par la raison fort simple qu’il lui tournait le dos, et
qu’il demandait la lumière au prince des ténèbres.
Les docteurs
du naturalisme trouvent qu’il y a du bon dans notre décalogue, surtout dans les
commandements de la seconde table.
S’ils
pouvaient briser la première, la cacher à tout jamais, et dire que la seconde
est à eux : ils croiraient avoir fait beaucoup pour le système.
Mais ils ne
sauraient faire cela. Le décalogue est antérieur au naturalisme. Le décalogue
est, en un sens, très naturel parce
qu’il règle au mieux les devoirs de la nature : mais il est, en somme, tout surnaturel, ayant été enseigné de Dieu à Adam, puis à Moïse.
Le
naturalisme peut faire au décalogue des emprunts, même très larges. Il lui
manque une grande chose : l’autorité pour nous parler.
Accordons au
naturalisme qu’il puisse formuler un code de morale. Il n’aura pas d’autorité,
c’est évident : mais passons là-dessus. Le code de morale une fois édicté,
il faudra le garder.
Mais si vous
laissez la nature à elle-même, ne lui arrivera-t-il pas de suivre ses
inclinations perverses (dont vous ne tenez pas compte), plutôt que vos leçons
de morale ?
Supposons
même que la nature veuille garder vos préceptes, quels moyens avez-vous de la
fortifier contre ses propres défaillances ? Hélas, vous n’en avez
aucun ! Vous n’y pouvez absolument rien.
L’instruction,
l’instruction, dira-t-on ? Mais l’instruction s’adresse à l’esprit, et ne
saurait guérir une volonté malade. Par l’instruction, vous ne guérissez pas le
mal, et souvent vous lui ouvrez une porte pour s’agrandir.
Les
statistiques judiciaires nous font assez connaître combien de crimes sont
commis par des gens instruits, mais instruits à la façon naturaliste.
L’instruction
qui moralise ne peut être donnée que par une institution surnaturelle, qui se
nomme la sainte Eglise catholique.
Impuissant à
guérir la nature, sans autorité pour l’instruire, que sait donc faire en somme
le naturalisme ? Une seule chose, il flatte la nature. Et pour cela il se
met lui-même dans une position qui n’est pas flatteuse.
Tout d’abord
il se divise. Ce n’est pas une preuve de force. Il se divise en naturalisme
spiritualiste, et en naturalisme matérialiste.
Le
naturalisme matérialiste n’est pas, à vrai dire, un système : c’est une
brutale négation. Mais voyez, dans cette négation même, une logique formidable.
Le naturalisme a nié l’ordre surnaturel, se contentant de la nature : et,
par suite, il est amené à nier l’âme humaine, se contentant d’être corps, chair
et sang.
Il y a là
une justice de Dieu, nous pouvons l’adorer mais quand le naturalisme se fait
ainsi matérialisme, on cesse de raisonner avec lui.
Echangeons
encore un mot avec le naturalisme spiritualiste, qui veut bien reconnaître
l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme.
L’immortalité
de l’âme emporte avec elle l’alternative des récompenses ou des châtiments dans
la vie future.
Le naturalisme spiritualiste nous accorde cette vérité.
A quoi nous
ajoutons : Si l’âme doit un jour être ainsi heureuse ou malheureuse, que
deviendra le corps ? Sera-t-il, ou ne sera-t-il pas participant de l’état
heureux ou malheureux de l’âme ?
Ici, le
naturalisme n’est pas sur un lit de roses.
S’il dit que
le corps ressuscitera, le voilà pris en flagrant délit : car il transporte
à la nature ce qui est de l’ordre surnaturel. Mourir, c’est naturel : mais
ressusciter est surnaturel. Si le surnaturel est indispensable à la fin, pourquoi l’avoir repoussé au commencement ?
Si, d’autre
part, le naturalisme a une horreur persistante pour le surnaturel, et qu’il
dise : non, le corps ne ressuscitera pas, le système tombe alors dans deux
grands inconvénients. Le premier, c’est de détruire la morale, qui prescrit des
devoirs dans lesquels le corps a sa part : car si le corps n’a rien à
attendre après la vie présente, pourquoi n’en jouirait-il pas à sa manière,
quoiqu’en dise la morale ? Le second inconvénient, c’est qu’en vouant le
corps au néant, le système détruit la nature.
Et voilà
comment le naturalisme, après avoir repoussé la grâce, arrive inévitablement à
la destruction de la nature.
Donc, le naturalisme, c’est le mal.
Dans un
précédent article, nous avons montré comment le système naturaliste, voulant
flatter la nature, ne peut que la tromper en la jetant dans l’impossible et
dans l’absurde. Nous avons dit que la nature est malade ; la preuve, c’est
qu’elle en meurt. Or, nous sommes à même de produire, et nous produisons avec
complaisance un observateur très attentif, qui ayant étudié à fond la nature,
et la nature de son mal, a consigné son avis dans les termes suivants :
« Observez
avec soin les mouvements de la nature :
Elle est
pleine d’artifices ; elle en attire plusieurs, elle enlace, elle trompe,
et n’a jamais d’autre fin qu’elle-même.
Elle ne veut
ni mourir, ni être contrainte, ni vaincue, ni obéir, ni se soumettre de bon
gré.
Elle
travaille pour son intérêt, et calcule le profit qu’elle peut tirer d’autrui.
Elle reçoit
de bonne grâce les honneurs et les respects.
Elle craint
la confusion et le mépris.
Elle aime
l’oisiveté et le repos du corps.
Elle
recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est
vil et grossier.
Elle a des
yeux pour les biens du temps, elle se réjouit d’un gain terrestre, s’afflige
d’une perte, et s’irrite d’un seul petit mot d’injure.
Elle est
cupide, et aime mieux recevoir que donner elle aime ce qui lui est propre et
particulier.
Elle incline
vers les créatures, la chair, la vanité, les distractions.
Elle reçoit
volontiers quelque consolation extérieure, dans laquelle elle se délecte avec
sensualité.
Elle fait
tout pour le gain et l’intérêt propre : elle ne peut rien faire de
désintéressé : mais pour ce qu’elle fait de bien, elle espère recevoir ou
autant ou mieux, ou la faveur, ou des louanges : elle souhaite vivement
que l’on estime ce qu’elle fait, ce qu’elle donne, ce qu’elle dit.
Elle cherche
de la joie dans le nombre des amis, dans ses proches : elle se glorifie
d’une naissance élevée, d’un rang distingué : elle sourit aux puissants,
flatte les riches, et applaudit à ses semblables.
Elle est
prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui l’offense.
Elle
rapporte tout à elle, pour elle, elle combat et discute.
Elle est
curieuse de secrets et de nouvelles : elle veut se montrer et toucher à
tout : elle veut être connue, et s’attirer les louanges et
l’admiration. »
Voilà, de la
nature, une photographie bien antérieure à la photographie moderne. L’auteur de
ce tableau n’est guère connu, et n’a guère cherché à l’être. C’est l’auteur de l’Imitation (Lib. III, c. LIV.).
Il nous a
montré la nature prise sur le fait. Le fond de son caractère, c’est l’égoïsme et la vanité.
Avec cela elle est glorieuse.
Qu’on vienne donc lui dire qu’elle n’est pas malade !
Nous avons parlé du Naturalisme ; et, comme si nous avions visé juste,
plusieurs de nos lecteurs ont tenu à nous répondre sur ce sujet si intéressant.
Tous nous encouragent à continuer la besogne commencée ; et, sans aucun
doute, pour nous aider, plusieurs nous demandent des développements qu’ils
jugent nécessaires, ou des explications qui devront être utiles à plusieurs.
Nous sommes
vraiment enchanté du concours qui, pour cette fois, nous est ainsi apporté, et
nous ne souhaitons pas mieux que de creuser encore le sujet du naturalisme,
afin de mieux faire sentir à tous le besoin où nous sommes du surnaturel divin.
Donc, commençons par les explications qui nous sont demandées.
Nous
appelons donc naturel tout ce qui est inhérent à la constitution de l’homme
composé d’un corps et d’une âme. Nous appelons naturel tout ce qui constitue le
corps avec ses organes si variés, l’âme avec ses facultés si puissantes et si
belles. Nous appelons naturel l’usage et le développement des organes du corps
et des facultés de l’âme dans tout ce qui n’élève pas la nature au-dessus
d’elle-même, au-dessus de la connaissance naturelle et d’elle-même, et de ce
qui l’entoure, et même de son Créateur ; car celui-ci peut être
naturellement connu par ses œuvres, lesquelles sont là sous les yeux de tous,
et parlent également à tous un langage que tous ne comprennent pas également.
Mais l’homme
n’ayant pas été créé pour demeurer dans la mesure du naturel, et Dieu ayant
bien voulu le destiner à une fin supérieure, nous n’avons pas à rechercher ce
qu’il aurait pu être, ce qu’il serait devenu si Dieu l’eût créé pour une fin
que nous ne connaissons pas. Nous avons donc à dire maintenant ce que c’est que
le surnaturel.
Nous
appelons surnaturel tout ce qui achemine, conduit et fait arriver l’homme à la
fin surnaturelle qu’il a plu à Dieu de lui donner, laquelle est la
participation du bonheur de Dieu même, par la claire vue de l’essence même de
Dieu.
Tout don de
Dieu surajouté à la nature pour aider l’homme à atteindre sa fin, se nomme
grâce, et est effectivement grâce, puisqu’il est donné à l’homme par une pure
libéralité de Dieu, sans que jamais l’homme par lui-même puisse s’élever à la
connaissance, encore moins au désir, encore moins au mérite de ces dons
surnaturels.
Le passage
du naturel au surnaturel est impossible à la créature : l’ange n’y peut
pas plus que l’homme. L’ange et l’homme ont reçu de Dieu la fin surnaturelle
qu’il a plu à la Majesté souveraine de leur assigner, et avec cette
destination, les dons surnaturels sans lesquels il leur aurait été impossible
d’atteindre une fin si haute et si disproportionnée à la nature, même à la
nature angélique.
Saint Thomas[1]
se demande si l’homme peut obtenir ce suprême bonheur de voir Dieu. Et il
répond : Il le peut. L’intelligence humaine étant capable de connaître le
bien suprême et parfait, qui est Dieu ; sa volonté étant capable de le
désirer et de l’aimer, il s’ensuit que l’homme est capable d’arriver à la
jouissance de ce bien qui est tant au-dessus de lui, et de trouver en ce bien
son bonheur éternel.
Puis, le
saint Docteur ajoute : L’homme par ses facultés naturelles peut-il arriver
à ce suprême bonheur ? Et il répond : Non !
Il y a,
ajoute-t-il, un bonheur imparfait dont on peut jouir en cette vie, et auquel on
peut arriver naturellement : mais la parfaite béatitude de l’homme
consistant en la vision de Dieu même, nul ne peut l’atteindre par ses facultés
naturelles ; ni les facultés du corps, ni les facultés de l’âme ne peuvent
atteindre l’essence divine ; nous pouvons bien connaître ses œuvres, à
l’œuvre reconnaître l’ouvrier, mais arriver à le voir tel qu’il est, cela nous
dépasse et nous dépasse de tout. Si l’homme avait une puissance naturelle de
voir Dieu, Dieu lui serait en quelque sorte soumis ; cela ne saurait être.
Si donc l’homme arrive à la vue de Dieu, c’est que Dieu aura bien voulu se
révéler à lui, c’est que Dieu aura bien voulu lui donner les moyens d’arriver à
voir son Créateur. C’est là le vrai et l’unique bonheur de l’homme, et il est
tout surnaturel : surnaturel en lui-même, surnaturel dans le moyen d’y
parvenir.
Ce moyen,
avons-nous dit, c’est la grâce. Mais comme nous avons dit la grâce, puis les grâces, un de nos correspondants nous demande
s’il y a quelque différence entre ces deux manières de nous exprimer. Au fond
il n’y en a pas. Quand nous disons la
grâce, nous entendons tout ce que
Dieu surajoute à la nature pour la conduire à la vie éternelle. Quand nous
disons les grâces, nous avons en vue l’ensemble des dons
divins par lesquels l’homme est disposé pour la souveraine béatitude.
Ces grâces
sont principalement, ou du moins premièrement, la foi, l’espérance et la
charité : la foi, qui élève l’intelligence en la soumettant à la
révélation divine ; l’espérance, qui élève et perfectionne le désir
naturel que l’homme a du bonheur en tournant ce désir vers Dieu lui-même ;
enfin, la charité, qui divinise en quelque sorte la puissance que Dieu nous a
donnée d’aimer, et qui achève la disposition de l’âme pour la suprême félicité,
en l’unissant à Dieu par avance au moyen du lien le plus doux et le plus fort,
celui de l’amour.
Mais pour
que l’homme arrive effectivement au suprême bonheur, il est nécessaire, non
seulement qu’il ait reçu ces grâces divines de la foi, de l’espérance et de la
charité, mais qu’il y persévère ; c’est ce que nous appelons le don de la
persévérance finale, lequel assure à jamais l’éternel bonheur de la créature,
ange ou homme.
Voilà
comment Dieu a constitué l’humanité. Tous les hommes du monde ne sauront jamais
faire une révolution assez radicale pour la constituer autrement. Le rêve d’une
constitution autre pour l’humanité,
c’est précisément ce qui constitue le naturalisme.
Mais le
naturalisme, s’il travaille à faire manquer à l’humanité le seul bonheur qui
lui soit préparé, n’a pas un bonheur d’un nouveau genre à lui offrir. Ni les
richesses, ni les plaisirs, ni les jouissances de cette vie, ne peuvent être le
partage de tous : ceux-mêmes que l’on peut regarder comme bien à même de
jouir et des richesses et des plaisirs, nous disent qu’ils ne sont pas heureux.
Ceux-là
seulement peuvent, en un sens relatif et restreint, être heureux sur la terre,
qui cherchent, qui désirent et qui travaillent à mériter le bonheur parfait
dans la vie éternelle.
Que le
naturalisme prévale, qu’arrivera-t-il ? Les hommes seront détournés du
bonheur éternel ; avec cela tous auront perdu le bonheur même partiel
qu’ils pouvaient goûter ici-bas en recherchant le bonheur d’en haut :
somme toute, la terre sera devenue l’antichambre de l’enfer.
Et dans la
volonté de Dieu, elle devrait être l’antichambre du paradis.
Il est évident dès lors que le naturalisme est un crime à la
fois contre Dieu et l’humanité.
Crime contre
Dieu dont il repousse les bienfaits, contredit la providence, condamne la
sagesse, outrage la bonté, provoque la justice, et attire les châtiments.
Crime contre
l’humanité dont il ruine les espérances, détend tous les ressorts, empêche le
bonheur dans le temps et dans l’éternité.
Il suit encore de là que, malgré son nom, le naturalisme est
l’ennemi de la nature.
Sous
prétexte de lui vouloir du bien, il la dépouille de son vrai bien ; puis
il lui crie : Travaille et jouis ! Travaille si tu veux, et jouis si
tu peux !
Le
naturalisme renverse tout, et n’édifie rien : il nous ôte tout et ne nous
donne rien.
Son œuvre,
œuvre de Satan, n’a jamais été que de faire des malheureux.
Donc, comme
nous l’avons déjà dit : le naturalisme, c’est le mal.
A Paris, la ville-lumière, comme dit Victor Hugo, un
homme non baptisé publie un journal appelé La
Justice, dans lequel nous lisions
naguère une déclaration de principes naturaliste, énoncée en ces termes :
« Ce
qui distingue la science de la religion, ce n’est point le dogme théologique,
c’est la notion même du surnaturel.
Les
religions se querellent entre elles pour savoir s’il y a un seul Dieu ou
plusieurs dieux... si les hommes ont des âmes... La science n’aborde pas de
telles discussions. Tout ce qui échappe à l’observation ou à l’expérience lui
est étranger. Elle tient en égale indifférence les conceptions du judaïsme, du
catholicisme, du brahmanisme, du fétichisme, du déisme, du théisme, du
spiritualisme et de toutes les théories qui reposent sur l’absolu et sur une
pure hypothèse.
L’instruction laïque ne devant avoir pour base que la science... »
Nous nous
permettrons d’examiner cette profession de foi.
« Ce
qui distingue la science de la religion, c’est la notion même du
surnaturel. » Si l’auteur avait voulu dire que la science est un bien de
l’ordre naturel, et la religion un bien de l’ordre surnaturel, nous ne pourrions
qu’applaudir à son langage. Mais sa pensée est loin de là ; et, pour lui,
la science est la science parce qu’elle rejette la notion du surnaturel.
Et nous
disons, nous, que cela n’est pas du tout scientifique. Nous voyons, en effet,
la science agir de diverses manières sur les natures qui nous sont inférieures.
Tantôt l’homme décompose un corps, le transforme, le fait pour ainsi dire
passer d’une nature en une autre. Tantôt, prenant un agent naturel, il le fait
opérer d’une manière tout à fait extra-naturelle pour le corps ainsi dominé par
la science. Est-il naturel au feu de conduire sur la terre les voitures, et sur
la mer les navires ? Est-il naturel au fer de transmettre la pensée à des
distances incommensurables avec une rapidité que rien n’égale sinon la
foudre ? Ne voyons-nous pas là une action humaine, réellement naturelle en
l’homme, mais extra-naturelle et dès lors quasi surnaturelle en la matière
élevée par la science à une puissance qu’elle n’avait pas ?
Et si
l’homme exerce ainsi son pouvoir, en élevant, à la hauteur de la science, les
natures qui lui sont inférieures, n’est-il pas logique d’admettre que Dieu peut
exercer un pouvoir analogue sur sa créature, et élever l’homme à l’état
surnaturel ?
La science a
senti la puissance de cette raison d’analogie ; aussi, craignant d’être
amenée à reconnaître le surnaturel divin, si elle reconnaissait la nature
divine, elle en est venue à nier l’existence de Dieu. Or, quand une fois on est
entré dans la voie des négations, on va loin, nous en aurons bientôt la preuve.
Ecoutons
notre auteur
« Les
religions... » Nous avons le regret d’être obligé de dire que ce mot n’est
pas français. La religion est une, comme l’humanité, comme la vérité, comme
Dieu lui-même. On ne dit pas plus les religions, qu’on ne dit les humanités,
les dieux. Mais comme la vérité est une, et que l’erreur peut être multiple, on
dit les fausses religions comme on
dit les faux-dieux. Passons.
« Les
religions se querellent entre elles pour savoir s’il y a un seul Dieu ou
plusieurs dieux. La science n’aborde pas de telles discussions. »
Pourtant, de
telles discussions sont très dignes d’un être raisonnable et raisonnant. Il n’y
a pas d’effet sans cause ; et à la vue des merveilles de la nature, il ne
serait pas digne de la science de remonter à la cause de tout ce que nous
voyons ? L’homme, qui ne s’est pas fait lui-même, n’agirait pas selon la
science s’il cherchait à se raisonner son existence, à connaître la cause et la
fin de son être ? Il y a là, certes, une science que la science peut ne
pas dédaigner.
Mais
distinguons, il y a science et science. Il y a une science qui confesse qu’il y
a une cause, une cause première, mais, dit-elle, cette cause nous échappe. En
d’autres termes, nous apercevons bien la vérité, la vérité qui est Dieu, mais
nous ne voulons pas de cette vérité.
Voilà bien
la science du jour. Dieu lui fait peur, elle le nie. Sa négation n’est pas un
acte de science, c’est un effet de la peur.
Mais la
science vraie est sans peur et sans crainte. Grâce à la raison que Dieu nous a
donnée, elle nous démontre l’existence et l’unité de Dieu, la distinction de
l’esprit et de la matière, la spiritualité de nos âmes. La science vraie jouit
de ces vérités, et l’étude qu’elle fait de Dieu et de ses œuvres lui montre que
Dieu peut agir et agit effectivement sur notre nature, tantôt par une action
qui laisse la nature dans l’ordre naturel, comme quand il nous donne la santé,
la force, l’intelligence, tantôt par une action qui élève notre nature
au-dessus d’elle-même, comme quand il nous donne la foi, la charité, la
béatitude.
Tout cela
est bien autrement scientifique que les négations de la science du jour. Mais
étudions-la de plus près : « Tout ce qui échappe à l’observation et à
l’expérience lui est étranger. » La science vraie emploie précisément ces
deux grands moyens : l’expérience et l’observation. Elle observe qu’il n’y
a pas d’effet sans cause, et dès lors, elle remonte à la cause première, qui
est Dieu. Elle observe que les êtres créés sont contingents, et dès lors elle
remonte à l’être nécessaire, qui est Dieu. Tout cela nous paraît scientifique
au premier chef. D’autre part, l’expérience nous démontre l’impossibilité
d’êtres qui se succèdent par génération sans qu’ils aient eu un commencement
qui n’était pas la génération, et qui n’a pu être que la création. L’expérience
vient encore nous démontrer le Créateur, qui est Dieu.
Mais, pour
notre auteur, l’observation intellectuelle n’existe pas. Pour lui il n’y a que
l’observation matérialiste, positive ; et après avoir nié Dieu, par peur,
il lui faudra en venir à nier l’intelligence humaine. C’est un pas en avant
dans la voie des négations ; la science matérialiste devra aller encore
plus loin. Elle ira, et pour notre édification, nous l’y suivrons.
La
science... Elle tient en égale différence les conceptions du judaïsme, du
catholicisme, du brahmanisme, du fétichisme, du déisme, du théisme, du
spiritualisme et de toutes les théories qui reposent sur l’absolu et sur une
pure hypothèse. »
Remarquons
tout d’abord que, seules, les conceptions du matérialisme ne sont pas tenues en indifférence par notre auteur. Le
matérialisme, pour lui, c’est la science. Son énumération est calculée à sa
manière, elle est scientifique. Elle débute par le judaïsme et le catholicisme. Voilà qui est parfaitement bien, et
conforme à la tradition de l’humanité. La vérité passe avant tout, et notre
auteur n’a pas complètement perdu son patrimoine. Faisons la réflexion de
Tertullien « O témoignage d’un esprit naturellement chrétien ! »
Notre auteur
jette ensuite les yeux sur l’Asie, et dit du
brahmanisme, puis sur l’Afrique et l’Océanie et
dit : du fétichisme ; c’est tout : le monde entier y a
passé.
Il fait
ensuite une synthèse philosophique, et revenant des régions de l’erreur aux
pures lumières de la vérité, il dit :
du déisme, du théisme, du spiritualisme. C’est vraiment bien. Mais le faible arrive vite, il ajoute :
Et de toutes les théories qui reposent
sur l’absolu et sur une pure hypothèse.
Puisque
notre auteur a de la philosophie, il doit comprendre qu’en niant l’absolu, il rend impossible le relatif. Et dès lors il n’y aura plus ni hommes,
ni science, ni thèse, ni hypothèse.
Après avoir
nié Dieu, il aurait fallu nier l’intelligence humaine, puis il aurait fallu
nier tout. Le dernier mot de la science sera une négation complète. La science
se sera creusé cette fosse, et sur sa tombe on écrira un point d’interrogation.
Quoi ?
Il nous
reste à goûter ce petit mot : « L’instruction laïque ne devant avoir
pour base que la science... » Nous voudrions bien savoir comment la science démontrera à un enfant que
son père est son père, que sa mère est sa mère. « Tout ce qui échappe à
l’observation et à l’expérience lui est,étranger. » Par quelles
observations, par quelles expériences l’enfant arrivera-t-il à se démontrer son
père, à se démontrer sa mère ? Jusqu’ici l’enfant apprenait à croire à son père et à sa mère comme il
apprenait à croire en Dieu ;
mais la science changera tout cela. L’enfant va se trouver en face d’une pure hypothèse, d’un absolu inadmissible. Il ne pourra
que s’établir en une égale indifférence, et décréter au nom de la science que
son père n’est pas, que sa mère n’est pas, et qu’il est l’enfant de la nature,
si tant est qu’il soit l’enfant de quelque chose.
Nous n’exagérons rien : car les conséquences monstrueuses de ce
naturalisme impie sont admises par l’école qui veut l’abolition du mariage.
Terribles conséquences de la logique. Après avoir renié son Père qui est
aux cieux, il faut en venir à renier son père qui est sur la terre.
Et voilà la profession de foi du naturalisme. C’est entendu !
Quand la
colère de Dieu a déchaîné sur une population ce fléau redoutable qu’on nomme la
peste, il en est qui en sont atteints et frappés à mort ; il en est
d’autres qui, sans être précisément touchés par le fléau, en subissent
cependant un malaise quelquefois considérable.
Le
naturalisme est pour les âmes une véritable peste. Ceux qui en sont atteints en
plein sont par là même mis hors des voies du salut. Semblables à ces pestiférés
qu’il faut nécessairement isoler du reste des hommes, ils s’excommunient
eux-mêmes. Le naturalisme, dans ce cas, est poussé jusqu’à l’hérésie formelle,
renouvelant les impiétés d’Arius et de Pélage, et assumant sur lui tous les
anathèmes dont l’Eglise a frappé ces épouvantables hérésies.
Mais le mal
se montre quelquefois à un état plus bénin. Il évite tout ce qui est hérésie,
et à ce prix il peut faire croire qu’il est inoffensif. Mais il ne veut point
embrasser dans sa plénitude le surnaturel divin, il lui cherche volontiers de
petites querelles, se tient vis-à-vis de lui dans la défiance et, en un mot,
chante plus volontiers la nature que le naturel.
Même dans
cet état, qui paraît bénin, le naturalisme est un mal très dangereux. Et pour
le démontrer, il nous suffira de signaler deux des nombreuses illusions dans
lesquelles il a coutume de jeter les âmes.
Chacun sait
que, pour nous chrétiens, le grand commandement, c’est d’aimer Dieu ; le
second, qui lui est semblable, est d’aimer le prochain.
Or, nous
disons qu’au sujet de ce double devoir, le naturalisme jette les âmes dans des
illusions très funestes.
Dieu, qui
nous a créés, a mis au fond de notre nature une inclination invincible à aimer
le bien en général. Et comme Dieu est le souverain bien, le bien unique des
âmes, les âmes, naturellement, se doivent porter vers Dieu. Tout homme qui
pense et qui réfléchit à l’auteur de son être, se sent naturellement porté vers
lui. C’est un devoir à la fois de justice et de reconnaissance. Et les notions
de la justice et de la reconnaissance ont sur nous une puissance d’autant plus
grande que l’on ne peut raisonnablement s’y soustraire, et qu’il est toujours
honorable de s’acquitter de devoirs fondés sur des titres si authentiques.
Sans le péché originel, la nature se porterait tout droit vers son
Créateur : mais l’ignorance et la concupiscence, fruits malheureux de la
chute originelle, ont fait que trop souvent l’âme s’arrête à des biens
passagers, s’amuse et use à aimer des riens, au lieu de faire remonter son
amour jusqu’à la source de son être.
Même dans
cet état de chute, la loi de Dieu demeure
Tu aimeras
le Seigneur ton Dieu ! Et la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous
rend possible, et facile, et douce l’observation du grand commandement.
Le mal,
c’est que, trop souvent, après avoir perdu la grâce, après être déchu de la
charité, comme on trouve toujours en soi l’amour du bien en général et
l’inclination naturelle à aimer Dieu, on se contente de ces dispositions et
l’on se croit quitte envers Dieu. On est dans le péché mortel, et comme les
inclinations naturelles à aimer Dieu, l’amour du bien en général restent au
fond de l’âme, on prend ces dispositions naturelles, communes à tous les
hommes, pour ses dispositions personnelles, pour son état particulier devant
Dieu. Cet état, devant Dieu, est le péché mortel, mais on ne l’aperçoit
pas : les inclinations naturelles restent, on les aperçoit, on s’en
contente, et l’on se fait croire que Dieu s’en contentera aussi. On se dit à soi-même :
Je n’en veux point à Dieu, je sais qu’il est bon – je l’aime par
inclination : comment Dieu pourrait-il m’en vouloir, puisque je ne lui en
veux pas ? Serait-il moins bon que moi ?
Voilà bien,
prise sur le fait, la grande illusion dont la racine est le naturalisme.
Combien de pauvres âmes ne voyons-nous pas négliger les devoirs les plus
essentiels du christianisme, vivre sans la grâce sanctifiante, sans
Notre-Seigneur Jésus-Christ, et cependant affirmer avec aplomb qu’elles aiment
bien le bon Dieu !
Il nous
souvient d’un malheureux qui mit fin à ses jours, et avant de commettre son
irrémédiable crime, il écrivit un adieu à sa famille et dans cet écrit, il
affirmait son amour pour le bon Dieu !
Il est de
toute évidence qu’il prenait l’inclination naturelle à aimer Dieu, que nous
avons tous, pour sa disposition personnelle qui était on ne peut plus contraire
à l’amour de Dieu. Illusion naturaliste !
Le second de
nos grands devoirs, c’est l’amour du prochain. Cet amour a pour base une
inclination naturelle qui porte tous les êtres semblables à s’associer, à
s’aimer les uns les autres. L’Ecriture le dit : Omne animal diligit
simile sibi. (Eccli, XIII, 19).
Cette
inclination naturelle est très vive et très puissante. Souvent même, elle est
plus sensible que l’inclination à aimer Dieu lui-même. Car nous ne voyons pas
Dieu, et nous voyons nos semblables.
C’est elle
qui porte les hommes à s’aider mutuellement, à se prêter secours et assistance
de mille manières et en mille circonstances. Cette inclination est si
puissante, si inhérente à l’humanité, qu’elle lui emprunte son propre nom. Etre
insensible au mal d’autrui, c’est n’avoir pas d’humanité ; mais compatir
aux souffrances du prochain, c’est être humain, c’est avoir de l’humanité.
Venant de
Dieu, ces inclinations sont bonnes, assurément : nous louons leurs œuvres,
nous applaudissons à toute bienfaisance. Mais, chrétiens que nous sommes, nous
devons aimer notre prochain comme Dieu entend que nous l’aimions, c’est-à-dire
de l’amour surnaturel, qui tend au bien de la vie présente et au bien de la vie
éternelle, qui est sensible à tous les besoins du prochain, à ceux du temps et
à ceux de l’éternité, à ceux du corps et à ceux de l’âme, car l’homme ne vit
pas que de pain.
Cet amour
surnaturel, embrassant tous les besoins du prochain, n’est pas un amour
facultatif : il est strictement et rigoureusement obligatoire.
Mais quand
un chrétien a perdu l’amour surnaturel du prochain, il n’a pas perdu pour cela
l’inclination naturelle a aimer ses semblables ; et l’illusion consiste à
se contenter de l’inclination naturelle, comme si elle suffisait pour
satisfaire au devoir de l’amour du prochain.
Comme le
commandement d’aimer le prochain est semblable à celui d’aimer Dieu, l’illusion
que l’on se fait sur l’amour de Dieu a tout à côté d’elle une illusion
semblable au sujet de l’amour du prochain.
Et cette
nouvelle illusion n’est pas si rare qu’on pourrait croire. M. X... était riche.
Il était absorbé par ses affaires, son commerce, ses plaisirs peut-être. Il
vivait étranger pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne donnait rien à Dieu.
Mais il était bienfaisant, bon pour les pauvres. Il mourut presque subitement
et n’eut certainement pas le temps d’arriver au repentir d’une vie trop peu
chrétienne. Eh bien ! l’on entendra des voix qui lui promettront la vie
éternelle pour ses œuvres de bienfaisance, fruit naturel de l’inclination
naturelle qu’il avait pour ses semblables.
L’illusion
naturaliste consiste donc à se contenter des œuvres naturelles, là où Dieu
demande les œuvres surnaturelles : à promettre le salut sans la foi, sans
la charité, sans les œuvres de la foi et de la charité, par des œuvres et pour
des œuvres purement naturelles.
Entendu
ainsi, le naturalisme serait purement et simplement le pélagianisme.
Nous aimons
mieux la grâce de Dieu, qui guérit la nature, la sauve et la mène à la vie
éternelle.
Dieu nous garde des illusions du naturalisme !
Le
naturalisme est un mal ancien, un mal qui, de nos jours, il est vrai, a été
porté aux dernières extrémités. Mais, précisément parce que le mal est ancien,
il a pénétré là même où toutes les avenues auraient dû lui être fermées. Les
croyants eux-mêmes souvent sont dupés par des opinions naturalistes. Par
exemple, la foi nous enseigne tout ce que nous devons à Notre-Seigneur
Jésus-Christ. Le naturalisme veut constituer la nature sans le Rédempteur, et
ainsi ne lui rien devoir. Par une suite malheureuse de la diffusion du mal, il
se trouve des croyants qui pensent ne pas devoir tout au Rédempteur, et qui, volontiers, rendent un hommage exagéré
aux forces, à la puissance de la nature.
Et il y a
longtemps que le naturalisme, sous couleur d’opinions permises, s’est faufilé
dans bien des esprits, même des meilleurs.
A ce sujet,
nous transcrivons ici une des lettres que nous avons reçues au sujet de nos
articles sur le naturalisme. Elle nous est arrivée avec le titre suivant :
Le cardinal de Bérulle et le naturalisme.
Vous avez
entrepris une vigoureuse campagne contre le naturalisme. Ah ! je vous en
conjure, poussez-la à bout pour la joie des âmes et le triomphe de la grâce de
Notre-Seigneur. Car, pour emprunter une locution célèbre : Le naturalisme,
pour nous, c’est l’ennemi.
Voici un
petit trait qui pourra édifier plus d’un lecteur du Bulletin sur les origines du naturalisme. Il est tiré d’un recueil
très édifiant des vies des Pères de l’Oratoire, écrites au commencement du
siècle dernier par le Père Cloyseault, oratorien, et réédités par le Père
Ingold, du nouvel Oratoire. L’extrait que je vous envoie est pris de la vie du
Père Gibieuf, l’un des disciples les plus intimes du saint cardinal de Bérulle.
« Dans
ce temps-là, dit le P. Cloyseault, toutes les disputes de la grâce n’avaient
pas éclaté jusqu’au point qu’elles ont fait depuis, et il était permis à chaque
docteur d’avoir, sur sa bonne foi, tel sentiment qu’il voulait, pourvu qu’il
fût appuyé de l’autorité de quelques scolastiques, sans qu’il fût exposé à la
censure ni à la critique de personne. Le P. Gibieuf, qui, pendant qu’il était
en Sorbonne, ne s’était presque occupé qu’à lire des scolastiques des derniers
temps, y avait pris des sentiments touchant les questions de la grâce, qui
étaient beaucoup plus appuyés sur les raisonnements humains que sur l’autorité
des divines Ecritures. Quoique, depuis qu’il fût entré à l’Oratoire, il se fût
uniquement adonné aux exercices de piété, qu’il fût entièrement guéri de
quantité de fausses maximes dont il était auparavant prévenu cependant cela
n’empêchait pas que de temps en temps il ne raisonnât de ces questions
conformément aux principes qu’il en avait. Le P. de Bérulle, dont la conduite
était pleine de douceur et de patience, ne jugea pas à propos, du commencement,
de lui en faire voir la fausseté, de crainte de donner lieu à des disputes
scolastiques ; mais il se contenta de lui dire quelquefois
agréablement : Vous me paraissez un
pauvre chrétien ; vous n’avez
pas assez de reconnaissance pour Jésus-Christ : vous lui avez très assurément plus d’obligation que vous ne croyez. D’autres fois, lui expliquant la
profondeur des plaies que le péché d’Adam avait faites à l’homme, il lui
laissait à inférer combien nous étions redevables au Libérateur qui nous avait
retirés d’un état si déplorable. Enfin, souhaitant que son esprit fût éclairé
d’en haut, il invoqua les lumières du Saint-Esprit sur lui. Il arriva
heureusement qu’un jour, l’ayant pris pour l’accompagner dans une visite de
charité qu’il rendit, pendant qu’il paria à la personne qu’il était allé voir,
le bon P. Gibieuf tira de sa poche les épîtres de saint Paul pour en lire
quelques versets ; et à mesure qu’il en médita le sens, il sentit comme
des écailles lui tomber des yeux : les ténèbres de son esprit se
dispersèrent, et il se trouva tellement pénétré des lumières les plus sublimes
de cet Apôtre touchant la grâce de Jésus-Christ, qu’il ne pouvait concevoir
comment il avait pu avoir des opinions si contraires à la vérité et si
désavantageuses à Jésus-Christ. Depuis ce temps, il disait qu’il était surpris
qu’il fût tombé dans des erreurs si grossières que de croire qu’on pût se
sauver sous la loi de grâce sans connaître ni aimer Jésus-Christ en toute sa
vie ; qu’on pût dans le paganisme mériter le ciel sans la grâce, et que
nous ne fussions pas moins redevables de notre salut à notre propre volonté qu’au
secours et à la miséricorde de ce divin Sauveur. Il demeura si pleinement
pénétré de l’abondance et de l’efficacité de ce don que Dieu nous a fait en
Jésus-Christ son Fils, qu’il en parlait avec une onction qui charmait tous ceux
qui l’entendaient, et qu’il en portait même les effets d’une manière très
sainte et très efficace dans les âmes qui avaient l’avantage d’être sous sa
conduite. »
Après nous
avoir donné ce récit très instructif et très édifiant, notre correspondant
continue en ces termes :
« Ce récit,
tout plein lui-même d’une onction admirable, nous apprend bien des
choses :
1. Qu’il
existait au commencement du dix-septième siècle des opinions trop humaines
touchant la grâce de Dieu, lesquelles portaient à mésestimer l’inestimable
bienfait de la Rédemption ;
2. Que ces
opinions, grosses de naturalisme, avaient cours dans les écoles et même dans
les facultés de théologie ;
3. Qu’elles
avaient imbu même de bons esprits, et qu’elles paralysaient dans bien des
prêtres la grâce du saint ministère ;
4. Que les
seules lumières de l’Esprit-Saint avaient puissance pour détruire pleinement
ces préjugés, disons mieux, ces grossières erreurs. La méditation des Epîtres
de saint Paul y était également un excellent remède.
De nos
jours, Notre Saint-Père le pape Léon XIII nous propose un autre remède qui, au
fond, n’est que l’application des deux premiers : c’est une étude
approfondie de la tradition de l’Eglise représentée par saint Thomas.
A ce propos,
mon Révérend Père, pourriez-vous me dire comment il se fait... »
Notre
honorable correspondant n’a rien à apprendre de nous. Et sur ce, nous lui
offrons nos salutations et nos remerciements, pressés que nous sommes par
l’heure de notre catéchisme.
Dans plusieurs
articles précédents, nous avons considéré le naturalisme plus particulièrement
au point de vue spéculatif : nous l’avons envisagé comme une doctrine. Et
comme toute doctrine tend à passer dans les actes et à devenir pratique, nous
allons maintenant considérer le naturalisme au point de vue pratique, le
naturalisme tel qu’il est passé dans la morale de tant de gens.
Et il faut
dire tout d’abord que si le naturalisme dogmatique est le fait d’un nombre
d’esprits assez restreint, il en est tout autrement du naturalisme pratique,
qui est aujourd’hui un peu partout.
Il nous faut
avant tout constater que la nature est aujourd’hui dans un état bien différent
de ce qu’elle était en sortant des mains de son Créateur. Ecoutons à ce sujet
le langage si grave et si profond du plus grand des moralistes chrétiens.
Méditant ces paroles de Job : Pourquoi m’avez-vous
rendu contraire à vous, et pourquoi
suis-je devenu à charge à moi-même ? (Job, VII, 20), il dit :
« Dieu
a rendu l’homme contraire à lui, quand l’homme en péchant a délaissé Dieu. Pris
dans les tromperies du serpent, il est devenu l’ennemi de celui dont il méprisa
les préceptes. Le Créateur toujours juste considéra l’homme comme lui étant
opposé, et le réputa comme ennemi à cause de son orgueil. Mais cette opposition,
œuvre du péché, devint pour l’homme un lourd supplice, en sorte que, par une
liberté déplacée, il est asservi à la corruption, lui qui, par une heureuse
dépendance, jouissait librement du bonheur. Abandonnant la citadelle assurée de
l’humilité, il arriva par son orgueil au joug de l’infirmité ; voulant
s’élever, son cœur ne fit que se rendre esclave, et pour n’avoir pas voulu se
soumettre aux divins commandements, il se trouva assujetti à toutes les misères
présentes.
« Cela
deviendra plus évident, si nous considérons premièrement les misères du corps,
et ensuite celles de l’âme.
« Pour
ne rien dire des douleurs dont souffre le corps, ni des fièvres qui le brûlent,
ce qu7on appelle la santé est emprisonné dans bien des maux. Le corps est
amolli par le repos, et épuisé par le travail : l’abstinence l’épuise à
son tour, alors il se conforte par la nourriture afin de subsister : la
nourriture le fatigue de nouveau, et il a besoin de se soulager par
l’abstinence afin de reprendre vigueur : il lui faut le bain pour ne se
pas dessécher ; ensuite il s’essuie avec des linges, pour ne pas se
résoudre en eau ; il s’entretient par le travail pour ne pas languir dans
le repos ; puis il répare ses forces par le repos, pour ne pas succomber à
l’excès du travail. La fatigue de la veille se répare par le sommeil : la
pesanteur du sommeil se secoue dans la veille, car un trop long repos le
fatiguerait davantage. Il se couvre d’habits, pour ne pas être pénétré de
froid : puis, souffrant du chaud qu’il a cherché, il se remet à la
fraîcheur du vent.
« Cherchant
à éviter un mal, il en trouve un autre : portant une funeste blessure, il
se fait pour ainsi dire malade, de ce qui est un remède à son mal. Quand donc
nous serions à l’abri des fièvres, et exempts de douleurs, notre santé est
elle-même une maladie qu’il faut soigner sans cesse. Car autant de soulagements
nous cherchons pour les besoins de la vie, autant de remèdes nous opposons à
notre maladie. Il y a plus, car le remède lui-même se convertit en une maladie,
puisque, en en usant un peu trop longtemps, nous nous trouvons plus mal de ce
que nous avions cherché pour nous guérir.
« C’est
ainsi qu’il a fallu punir notre présomption, c’est ainsi qu’il fallait
renverser notre orgueil. Une fois seulement, la nature s’est enflée d’orgueil,
et pour cela nous portons tous les jours un corps de boue toujours en
défaillance.
« Notre
âme de son côté porte aussi ses peines : bannie des joies solides et
intérieures, elle est tantôt trompée d’un vain espoir, tantôt agitée de
crainte, tantôt abattue de tristesse, tantôt livrée à une fausse joie. Elle
s’attache avec opiniâtreté aux biens qui passent, et sans cesse elle est brisée
de la douleur de les perdre, parce qu’elle est à tout moment transformée selon
le cours rapide de leurs changements. Assujettie à ces choses toujours
inconstantes, elle devient sans cesse changeante en elle-même. Cherchant ce
qu’elle n’a pas, elle le trouve, et ce n’est pas sans angoisse ; dès
qu’elle le tient, elle commence à s’ennuyer de ce qu’elle a cherché. Souvent
elle aime ce qu’elle avait dédaigné, et dédaigne ce qu’elle avait aimé.
« Elle
apprend avec bien de la peine les choses de l’éternité, et elle les oublie vite
si elle ne cesse de travailler. Elle cherche longtemps pour trouver quelque peu
des choses célestes ; puis, retombant bientôt dans ses habitudes, elle ne
se maintient pas même dans le peu qu’elle avait acquis. Qu’elle désire être
instruite, elle a une peine extrême à vaincre son ignorance – une fois
instruite, elle a une peine plus grande encore à vaincre la vaine gloire de la
science.
« Avec
bien du mal elle soumet la tyrannie de la chair, puis au dedans elle souffre
encore des images du péché, encore qu’elle en ait réprimé les actes extérieurs.
« Qu’elle
cherche à s’élever à la connaissance de son Créateur elle se trouve peu après
comme repoussée et embrouillée dans les ténèbres des choses corporelles,
ténèbres qui malheureusement lui sont chères encore.
« Elle
voudrait savoir comment, étant incorporelle, elle gouverne son corps, et elle
n’y arrive pas. Elle se demande avec étonnement des choses sur lesquelles elle
ne peut se répondre, et son ignorance demeure à court, là où cependant il était
sage à elle de chercher à savoir. Se voyant tout ensemble et grande et bornée,
elle ne sait plus ce qu’elle doit penser d’elle-même ; car si elle n’était
pas grande, elle ne chercherait pas de si grandes vérités, et si elle n’était
bornée, elle saurait trouver au moins ce qu’elle cherche.
« Job a
donc bien raison de dire : Vous m’avez
rendu contraire à vous, et je suis
devenu à charge à moi-même. Car
l’homme chassé du paradis, souffrant des incommodités en la chair et des
questions difficiles en son esprit, est devenu à lui-même un pesant fardeau.
Pressé de mille maux, tout accablé d’infirmités, il s’était imaginé, qu’après
avoir abandonné Dieu, il trouverait en lui-même son repos, mais il n’a
rencontré qu’un abîme de perturbations ; et ainsi, après s’être trop
cherché au mépris de son Créateur, forcé de se fuir lui-même, il n’en a plus
les moyens. »
Ainsi parle
saint Grégoire le Grand[2].
De son côté,
le Docteur Angélique, nous montrant à nu les plaies du péché originel,
dit :
« Comme
la maladie corporelle consiste en quelque chose de négatif, qui est l’absence
de l’ordre qui fait la santé, elle consiste aussi en quelque chose de positif,
c’est-à-dire en la perversion des humeurs ; de même le péché originel
emporte avec lui la perte de la justice originelle, et avec cela une
disposition déréglée des parties de l’âme. Il n’est donc pas une simple
privation, mais un certain état mauvais[3]. »
Et plus
loin, se demandant si le péché originel diminue le bien naturel, il
répond :
« Le
bien naturel se peut entendre de trois manières on peut entendre par là
premièrement les principes mêmes de la nature, ce qui la constitue, ce qu’elle
est, et les attributs qui en dérivent, comme les puissances de l’âme.
Secondement, l’homme ayant naturellement l’inclination à la vertu, cette
inclination même est un certain bien naturel. Troisièmement, on peut appeler un
bien de la nature, le don de la justice originelle, lequel fut dans le premier
homme conféré à toute la nature humaine.
« Le
premier bien de la nature n’est ni ôté, ni diminué par le péché. » - Saint
Thomas veut dire que par le péché l’homme ne perd ni son corps, ni son âme, ni
l’intelligence, ni la liberté, principes constitutifs de sa nature. Il pèche,
mais il ne cesse pas d’être homme.
« Le
troisième des biens de la nature lui a été tout à fait enlevé par le péché
d’Adam. Mais le second, l’inclination naturelle au bien, est diminué par le
péché. En effet, le péché étant contraire à la vertu, dès qu’un homme pèche, il
diminue de ce bien naturel qui est l’inclination à la vertu[4]. »
On voit par
ces témoignages irrécusables de nos grands docteurs combien notre nature est
malade, et combien de plaies elle porte depuis la chute. Nous considérerons en
particulier ces plaies si douloureuses, et nous demanderons au naturalisme quel
baume il a pour les guérir.
Nous n