Une
« religion » au vent du monde :
New Age
La
recherche de beaucoup de gens va dans une autre direction : ici on
agrandit l’échelle. En effet, l’ancien monde arrive à son terme, disent-ils, et
les religions traditionnelles n’arrangeront rien. Cherchons donc plus grand,
plus vaste ; cherchons l’universel. Foin de l’étroitesse des vieux dogmes,
d’une morale qui sent le renfermé, d’institutions sclérosées en train de se
survivre !
Vous-même,
ne l’avez-vous jamais ressenti ? Vous voulez autre chose, un souffle
nouveau, une sagesse de vie plus universelle et solidement fondée sur la
science, au service d’un monde unifié et fraternel. Un système de pensée
positif à l’intérieur duquel il y ait une nouvelle chance pour votre personne
et pour votre passé, s’il y a eu un raté. Ne plus errer à la lueur incertaine
des dogmes, mais aller de l’avant sur d’authentiques signes du ciel. Etre
guidé, non plus par un fantomatique Esprit Saint, mais par les ondes
mystérieuses du cosmos. Faire l’expérience directe du divin, que dis-je,
devenir Dieu vous-même.
De
prime abord, vous vous dites : « Qui peut croire cela ? Cela
ressemble à de la science-fiction ! Pas un homme moderne ne peut s’y
laisser prendre ! ». Qu’on se détrompe : des millions
d’hommes se laissent prendre. Surtout sous la forme du New Age, cette nouvelle
« religion » a déferlé comme un raz de marée à partir de la
Californie sur le monde entier, et par des voies qu’on a peine à
imaginer : d’abord dans les pays hypercivilisés de Scandinavie, plus tard
dans toutes les nations industrialisées d’Europe occidentale. Chez nous
également, des milliers de gens ont subi la contagion. En librairie, les livres
sur le New Age se vendent comme des petits pains.
De
quoi donc s’agit-il ? D’une opération de charme ensorcelante ? Jugez-en.
Un
dépliant dans la boîte aux lettres…
« Etes-vous
prêt à créer un monde nouveau ?
Tout
le monde est d’accord : « Quelque chose doit changer dans ce
monde ! ». Mais quoi ? Quand ? Comment ? Et surtout
grâce à qui ? Vous seul avez la réponse à ces questions. N’attendez-pas
que votre voisin fasse le premier pas. N’espérez pas non plus que le
gouvernement ou l’administration lise dans votre tête vos plus chers souhaits.
Il vous appartient à vous de créer et d’agir. Tout de suite, maintenant !
Vous devez exprimer ce que vous portez profondément à l’intérieur de vous. NE
RESTEZ PAS SEUL ! Rejoignez les millions d’hommes qui partagent le même
but : se réunir, réfléchir, agir ensemble en vue de se créer un nouvel
avenir.
Ayez
une pensée positive sur le monde. Décrivez, dessinez ou visualisez de façon
simple le monde tel que vous le voudriez. Ne vous arrêtez pas aux crises ni aux
problèmes actuels. Il ne faut pas les écarter, mais les vaincre, élargir votre
vision des choses et la projeter vers l’avenir. Concentrez-vous uniquement sur
votre environnement tel que vous le souhaiteriez : tant le monde que votre
famille, tant votre profession que votre vie intérieure.
Faites
le premier pas ! Posez un geste ou un acte qui concrétise votre conception
de l’avenir. C’est le début. Cette onde de collaboration positive par tout le
globe terrestre, est déjà en elle-même une contribution à son amélioration,
parce que vous êtes des millions à faire le même pas au même moment.
Vos
idées, vos actions comptent : elles créeront la dynamique, l’originalité
et la dimension universelle de ce projet : CREER ENSEMBLE !
Grâce
à vos talents artistiques, à votre action ou tout simplement à votre
transformation intérieure, vous allez changer quelque chose quelque part dans
le monde ».
Voilà
le texte du petit dépliant. Il provient de « Global cooperation for a
better World ». l’une des filiales des nouvelles
« religions ». De fait, il s’agit d’une sorte de religion :
attente d’un monde nouveau, différent de l’actuel, attente formulée dans un
langage proprement messianique et prophétique. « Il est en train
d’arriver quelque chose » et « Vous pouvez le susciter en vous
associant au même moment à des millions d’autres, réunis dans une sorte de
nouvelle « communion des saints », qui, de par sa force et sa
créativité intrinsèque, dispose du levier capable de faire basculer le monde du
bon côté ».
D’ailleurs,
malgré l’approche indiscutablement américaine, chacun se sent d’une certaine
manière interpellé et touché par ce langage. En effet, ça n’est pas rien que de
pouvoir faire du monde une réalité fraternelle et dynamique, ensemble avec des
millions d’autres, au même moment, en prenant appui sur la force spirituelle de
transformation intérieure et de créativité artistique ! Pouvoir aider à
faire le premier pas et obtenir ce que jamais n’ont pu réaliser aucun
gouvernement, aucune coalition politique, aucune administration : créer
ensemble !
Ce
n’est pas de l’utopie : regardez, c’est déjà là !
Tout
cela n’est pas un rêve, vous assure-t-on. Regardez autour de vous : c’est
en train de se réaliser. Vous le constatez, quelque chose est en train de
mourir dans cette civilisation. Qu’ont apporté science et technique ?
Progrès et confort, oui, mais aussi un océan de misères : pollution de l’environnement,
matérialisme et inanité.
Vous
êtes devenu un numéro qui doit garder l’alignement ; nulle part, on ne
fait cas de vos sentiments, de vos émotions. Vous êtes un oiseau dans une cage
dorée. De plus, vous avez perdu tout contact vital avec la nature et le cosmos ;
vous n’êtes qu’un pauvre orphelin en cet univers.
Heureusement,
les meilleurs l’ont compris. Ils ont découvert une nouvelle conception de vie,
une nouvelle philosophie et une nouvelle « religion ». En ce
« siècle des surprises » il se produit quelque chose d’inattendu et
de merveilleux : nous retrouvons notre âme. Elle se réveille de la torpeur
d’une science impersonnelle et d’une civilisation technique ; la belle
dormeuse se réveille enfin. Même chez de grands scientifiques, il se passe quelque
chose : des prix Nobel tiennent des colloques sur des sujets non
scientifiques concernant immédiatement le bonheur de l’humanité. De grands
hommes d’affaires sont à la recherche de nouveaux types de relations pour leurs
entreprises et abandonnent les lois aveugles de la rentabilité et du profit.
Des chefs de religions se réunissent et prient ensemble pour la paix du monde.
Partout la conscience l’emporte sur la matière, l’émotion sur la raison, la
sagesse sur le savoir technique, l’âme sur les réalités extérieures.
« Si
vous éprouvez cela… alors vous devez être des nôtres »
Si
vous souffrez de pas mal de frustrations… Si vous êtes à la recherche d’autre
chose… Si vous allez voir des films comme « E.T. »ou « Le cercle
des poètes disparus »… Si vous prenez de la nourriture macrobiotique… Si
vous préférez la médecine douce et les méthodes naturelles… Si vous êtes décidé
à accroître votre potentiel humain… Si vous avez suivi quelque session s’y
rapportant… Si des livres sur l’ésotérisme et l’occultisme figurent parmi vos
livres de chevet (vous savez bien, ce sont ces élégantes couvertures noires à
caractères dorés)... Si vous vous intéressez au secret, à l’étrange, au
mystérieux, à la science-fiction... Si vous êtes persuadé que votre moi est
traversé de rayons et ondes cosmiques et que les étoiles ont une influence sur
votre destin... Si vous cherchez avec sérieux, vous posant des questions
fondamentales, et que vous ne trouvez aucune réponse ni dans les milieux
religieux classiques, ni dans les sciences, ni dans la technique... Alors votre
place est parmi nous, au New Age.
Probablement,
pas mal de chrétiens « classiques » hésiteront-ils à reconnaître
exactement leur portrait dans l’énumération ci-dessus. Mais très peu d’entre
eux pourront dire que rien en eux-mêmes n’a vibré à la lire. Quant aux
chrétiens non classiques, des milliers s’y reconnaîtront parfaitement :
c’est leur portrait. A leurs yeux, ce n’est pas du tout le bric-à-brac d’un
« bazar » mioriental mi-U.S.A. L’état de manque de ceux de nos
contemporains qui sont devenus étrangers au christianisme est dramatique et ils
font flèche de tout bois.
New
Age
New
Age est difficile à définir. Il n’est pas une religion, mais est quand même
religieux ; il n’est pas une philosophie, mais quand même une vision de
l’homme et du monde, ainsi qu’une clé d’interprétation ; il n’est pas une
science, mais s’appuie sur des lois « scientifiques » même si
celles-ci sont à chercher dans les étoiles. New Age est une nébuleuse qui
contient de l’ésotérisme et de l’occultisme, de la pensée mythique et magique
au sujet des secrets de la vie, et un brin de christianisme, le tout mêlé à des
pensées provenant de l’astro-physique.
Le
mouvement est né en Californie (le paradis de la prospérité) ; il est en
général relié à la parution en 1948 du livre d’Alice Ann Bailey
(1880-1949) : ‘Le retour du Christ’ Depuis lors, ses idées se sont
largement répandues et sont devenues le bien commun d’un grand nombre
d’associations, fraternités et mouvements : fraternité blanche
universelle, Graal, Rose-Croix, communauté de Findhorn (Ecosse), etc. Toutefois
l’héritage est déjà présent chez des millions de gens sans qu’ils en soient
bien conscients. En fait, New Age n’a pas de fondateur, pas de siège social,
pas de livres saints, pas de leader, pas de dogmes. C’est une
« spiritualité » au sens large, une spiritualité sans Dieu ni grâce.
Mais elle épouse « l’esprit du temps ».
Il
est vrai que New Age se réclame d’une série de « patrons
prestigieux » : Aldous Huxley, Carl Gustav Jung, G. Lessing, R.
Sheldrake, W. James, Rudolf Steiner, et aussi Teilhard de Chardin et Maître
Eckhart. A tort d’ailleurs, au moins pour ce qui est des deux derniers.
New
Age connaît un succès inouï. On estime le nombre des adeptes à plusieurs
millions ; librairies et boutiques disposent de plus de 18.000 titres (les
ventes les plus fortes se font dans les kiosques de gare et les grandes
surfaces) ; il existe quarante à cinquante mille points d’implantation ou
bureaux de consultation. « Dans l’évolution du monde, il s’agit d’un
bond aussi important, dit Peter Russell, que celui de l’énergie et de la vie
même, il y a trois millions et demi d’années ».
New
Age est fondé sur quatre piliers.
Premier
pilier : une substructure scientifique
Le
succès de New Age est dû en bonne partie à sa prétention de s’appuyer sur des
bases scientifiques. L’homme moderne rêve depuis longtemps de réconcilier
religion et science.
La
meilleure religion serait celle qui pourrait exhiber les plus solides lettres
de créance. Et New Age le peut. En effet, c’en est fini de la physique
classique telle qu’elle était de mise depuis Newton. Celle-ci considérait
l’univers comme une grande machine dont tous les éléments s’équilibrent par
interaction et maintiennent de la sorte l’univers en mouvement. Einstein avait
déjà établi que la matière ne consiste pas en particules, mais en ondes ou à la
fois en ondes et en particules.
N’est-il
pas significatif qu’un physicien atomiste, Fritjof Capra, soit considéré comme
l’idéologue du New Age ?
Car
New Age a emboîté le pas : non, l’univers n’est pas une machine, mais un
grand corps vivant unique, soutenu non par la mécanique, mais par des rapports
qualitatifs. Tous les êtres sont parents les uns des autres, une même famille.
L’homme fait intimement partie de ce tissu, comme un morceau d’un tout :
il participe tout simplement à la vie organique de l’ensemble. Il ne peut pas
se tenir à l’extérieur comme un observateur neutre ou un su)et indépendant. Il
doit être de la famille.
En
conséquence, l’homme n’est plus réellement libre ni responsable de ses
actes : il prend seulement part, même si ce n’est pas son sentiment. Tout
est donc un (monisme) ; même Dieu est une pièce du cosmos (panthéisme).
Pas question donc de création. Puisque tout est un, les distinctions sont
toutes gommées : entre âme et corps, Dieu et monde, intelligence et
sentiment, intérieur et dehors, zones conscientes et zones inconscientes ;
entre ciel et terre.
Il
est impossible de suivre New Age sur ce terrain. La science doit garder son
autonomie et ses droits, et la tentative de New Age visant à l’annexer à son
profit, fait fort penser au bon vieux concordisme. Il est indéniable toutefois
que quelque part au tréfonds de l’homme il y a ce rêve d’unité, de
réconciliation, ou de fusion avec Dieu et avec le cosmos. Et que ce rêve est
particulièrement séduisant à une époque de morcellement, de distinctions à
l’infini, d’émiettement. Nous aimerions tant être apparentés à tout.
Deuxième
pilier : les « religions » orientales
Ce
sont précisément les « religions » orientales qui concrétisent le
mieux ce rêve d’unité primitive et de fusion. Ainsi, pour l’ancienne sagesse
chinoise (taoïsme), la réalité tout entière n’est qu’un organisme vivant unique
dont les forces opposées, le yin et le yang, se maintiennent en équilibre l’une
l’autre. Le yin est féminin, obscur, passif, enveloppant, introverti,
synthétique ; le yang est masculin, clair, actif, créateur, extraverti,
analytique. L’homme ne peut être heureux qu’en réalisant en soi-même cette loi
de la nature, l’équilibre entre yin et yang ; il est appelé à la paix
intérieure.
New
Age a une autre raison de regarder vers l’Orient : ces religions sont
bâties davantage sur l’expérience que sur la raison et l’autorité. Leur point
d’appui, c’est le sentiment. Le christianisme, dit New Age, comme toutes les
autres grandes religions occidentales, est une religion du Livre. Il repose sur
un dogme et une morale ; et ceux-ci sont imposés de l’extérieur.
Peut-être
n’est-ce pas tout à fait à tort que New Age accuse le christianisme d’un manque
d’expérience vécue, de méfiance à l’égard de la mystique, d’incessantes
exhortations morales et d’une insistance exagérée sur l’orthodoxie de la
doctrine. Dans les dernières années surtout, le christianisme a presque été
réduit à un système éthique. Le credo, en tant que doctrine de vie et source
d’expérience religieuse ou mystique, a été fort oublié. Beaucoup se sont
fatigués de ce moralisme obstiné et sont allés chercher la paix ailleurs. Or le
Christ n’a-t-il pas dit : « Venez à moi, vous tous qui peinez et
ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et
mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez
soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger »
(Mt 11, 28-30) ?
Il
est encore un autre motif de l’opposition de New Age au christianisme. Celui-ci
divise. Il n’a rien produit que conflits, schismes, inquisition et guerres de
religion. Il attache trop de poids au moi, à la liberté et à la responsabilité.
L’Orient estime que ce n’est pas le « moi » qui est ce qu’il y a de
plus profond dans l’homme ; plus profond que le « moi » il y a
le « soi » qui n’a pas part à notre existence historique en ce monde.
Et ce « soi » plus profond coïncide avec « Dieu ». Dans ce
cas, l’homme ne peut pas non plus vraiment pécher. Il est sans péché, incapable
même de pécher. Toute la notion de personne – si chère au christianisme – s’évanoui
donc ici.
C’est
le « soi » profond que l’homme doit rechercher. Il y arrive par
intuition et expérience, par détachement de tout ce qui a partie liée avec le « moi »
superficiel. Certaines techniques (comme le yoga et les mind machines,
cet appareillage moderne) et certains maîtres peuvent l’y aider. Et si l’on n’y
arrive pas en cette vie, ce sera toujours possible par après, dans une vie
nouvelle.
Car
il y a réincarnation, et plusieurs fois de suite, jusqu’à ce que l’homme
aboutisse au « vide », entièrement endormi et bienheureux. On peut
rattraper une existence gâchée.
Ces
notions peuvent paraître étranges. Mais les ont-elles vraiment ? 23 % des
catholiques en Occident et même 31 % des catholiques pratiquants croiraient à
la réincarnation. Et qui d’entre nous n’a pas fait un jour un rêve du genre :
« Que ne puis-je recommencer ma vie ? » -« Qui me
délivrera de la responsabilité de tel acte ? » - « Pourquoi tant
d’interdits ? » - « Pourquoi tant de commandements et de tabous
dans le christianisme, alors qu’on prête si peu d’attention à l’expérience, au
sentiment et à la mystique ? » - « Pourquoi tout est-il écrit
d’avance dans les livres et y a-t-il si peu de place pour ce que moi je
ressens ? ».
Troisième
pilier : la nouvelle psychologie
Les
arguments tirés du registre psychologique font toujours recette auprès de nos
contemporains. Et ce genre d’argument, New Age prétend l’avoir. En effet, son
idée que le moi conscient baigne dans l’océan d’une conscience
suprapersonnelle, a quelque chose de commun avec ce que disait, au début de ce
siècle, C.A. Jung, le psychologue suisse réputé. Toutefois, la pensée de ce
dernier est complexe et très nuancée ; jamais il n’a voulu franchir les
frontières de son domaine scientifique. New Age a retenu certains éléments de
sa pensée, tout en les comprenant à sa façon et en simplifiant à outrance.
Selon
New Age, il existe d’après Jung, un inconscient collectif, présent dans tous
les hommes. Il est comme le dépôt de l’expérience de l’humanité depuis ses
origines : images, représentations, expériences, modes de pensée.
Normalement, ces matériaux ne sont pas conscients, mais on peut y avoir accès,
au moins partiellement, dans certains rêves, contes de fées et légendes
mythiques.
Toujours
selon New Age, Jung penserait que l’une de ces données au fond de notre âme
serait le « soi » et que ce dernier serait proche de Dieu, sinon
peut-être Dieu lui-même. S’il en est ainsi, nous pouvons en descendant tout au
fond de nous-mêmes rencontrer Dieu : Il est en nous.
Cela
peut être compris de deux manières (Jung lui-même n’a pas tranché). La
première : Dieu vit en nous, mais distinct de nous ; Il est notre
Créateur et Seigneur. Ceci est parfaitement chrétien : Augustin déjà, ne
le disait-il pas ? Mais New Age ne l’entend pas ainsi : Dieu est le
plus profond de nous-même. Il n’est pas distinct de nous : nous sommes
Dieu. Ceci est tout différent, une chose inadmissible pour un chrétien.
Que
tout cela ait du succès, n’est pas tellement étonnant. Qui n’a jamais fait
l’expérience d’une certaine « présence » au plus profond de
soi-même ? Ne serait-ce pas Dieu ou du moins quelque chose de Lui ?
Il est des expériences exceptionnelles où la conscience s’ouvre largement et
aboutit à une plénitude, une béatitude, presque « surnaturelles ». Il
existe des états de conscience suprasensoriels, mystiques. Certains saints en
ont eu. Ils ne sont peut-être pas si exceptionnels, mais ceux qui les éprouvent
osent rarement en parler.
New
Age prétend que l’on peut revivre les événements de sa naissance, et faire par
ailleurs des expériences-limites « à l’approche de la mort ». New Age
provoque systématiquement ces phénomènes : « rebirth » ou
nouvelle naissance (pour évacuer certains traumatismes), « voyages aux
portes de la mort » ainsi que le fameux « channelling »
ou entrée en contact avec des choses ou des êtres au-delà du monde visible.
Quoi
qu’il en soit, il est indéniable que le monde de la psychologie exerce un
attrait inouï sur nos contemporains.
Quatrième
pilier : l’astrologie (« c’est inscrit dans les étoiles »)
Le
quatrième pilier de New Age est le plus étrange, et peut-être, justement pour
ce motif, le plus séduisant : c’est l’ésotérisme et la connaissance secrète.
L’humanité a toujours cru qu’il devait exister quelque part des sources de
connaissance dissimulées, des chemins vers le bonheur qui ont été fermés par
les dieux afin que les hommes ne puissent pas y accéder ; ces
connaissances ne sont transmises qu’à des initiés, mais celui qui les possède a
tout pouvoir.
C’est
surtout la lecture dans les étoiles (astrologie et prédictions des horoscopes
qui en découlent) qui, depuis des temps très reculés, est considérée comme une
connaissance secrète. Les aventures de notre vie sont inscrites dans les
étoiles. New Age est d’avis que nous sommes à la veille d’événements
exceptionnels. En effet, aux environs de l’an 2000 le soleil va entrer dans une
nouvelle constellation, celle du Verseau. Du coup, le cours de l’univers et de
l’histoire va se trouver changé. Il fut un temps où l’homme a vécu sous
l’influence de la constellation du Taureau, et ce furent les empires et les
religions de Mésopotamie ; puis ce fut la constellation du Bélier avec la
religion mosaïco-judaïque, maintenant celle du Poisson avec la religion
chrétienne (le symbole du Christ n’est-il pas « ichthus », le
poisson ?). Autour de 2000, nous entrons dans le Verseau : ce qui
amènera un nouvel ordre mondial, une nouvelle humanité, une nouvelle « religion ».
Peu
de gens veulent admettre qu’ils « croient » aux étoiles, mais cela ne
les empêche pas de lire les horoscopes de leur magazine de fin de semaine.
L’astrologie n’est rien d’autre qu’une croyance absolument contraire à la
science : elle part de quelque chose de vrai pour en tirer des conclusions
injustifiées. « Il est évident que le soleil a une influence sur la vie
terrestre, mais pas nécessairement sur la vie amoureuse des êtres
humains ; la lune joue un rôle dans le cycle des marées, mais elle est
incapable de donner un conseil utile dans le choix d’un billet de
loterie ; la planète Mars est rougeâtre et porte le nom d’un dieu de la guerre
qui lui a été donné par des hommes, mais ça ne signifie pas pour autant que
cette planète possède des vertus guerrières ni qu’elle provoque des conflits... »
(A.R. Van de Walle).
Doctrine
secrète et techniques occultes
Toujours,
l’homme a été friand de connaissances mystérieuses et de recettes de bonheur
inconnues. Même autour du personnage de Jésus se sont développées des doctrines
secrètes.
Au
2e et au 3e siècle, il y eut la gnose ; gnose est
une sorte de nom générique pour toutes les collections possibles d’écrits pour
initiés, où figuraient sur Jésus des données secrètes non relatées dans les
évangiles. Les initiés en question se considéraient dès lors comme à part – et
au-dessus – des autres chrétiens ; ils n’étaient plus tenus de se
préoccuper de règles dogmatiques et morales ; ils étaient au-dessus de la
vérité du commun, au-dessus du bien et du mal. Dans sa première lettre, Jean se
dresse déjà énergiquement contre cette manière de voir ; il souligne que
celui qui pense être sans péché, pouvoir aimer Dieu sans aimer son prochain, ne
pas devoir tenir compte des commandements, pouvoir disloquer Jésus – l’Homme
Dieu – en un Dieu lointain ou un simple être humain, que celui-là se fait des
illusions et qu’il ne peut pas être un vrai disciple de Jésus. « Ils
marchent dans les ténèbres, et pas dans la lumière ».
Au
cours de l’histoire, cette tendance n’a jamais tout à fait disparu.
Régulièrement, elle refait surface. Son représentant le plus connu a été
Joachim de Flore (+ 1202) qui défendait l’idée de l’avènement de l’âge du Saint
Esprit, après celui du Père (ancienne alliance) et celui du Fils (nouvelle
alliance). Ensuite, il y eut les Frères du Libre Esprit contre lesquels
réagissait la dévotion moderne de Geert Grote avec sa spiritualité « des
deux pieds sur terre ». Même à Bruxelles, vivait au 14e siècle
Bloemaerdinne, une dame qui elle aussi défendait une doctrine secrète et qui
était fort écoutée dans la ville ; Ruusbroec ne l’appréciait guère.
Aujourd’hui,
nous retrouvons un exemple semblable de doctrine secrète et de techniques
occultes dans le livre « Le retour du Christ » d’Alice Bailey.
Le Christ historique n’a aucune importance. Le Christ est une idée (un ensemble
de vibrations) qui peut s’incarner dans diverses apparitions : Bouddha,
Hermès, Zarathoustra, Jésus, Mani, etc. Bientôt, il va se réincarner à nouveau,
pour manifester aux hommes comment ils peuvent se sauver eux-mêmes. L’auteur
indique entre-temps toute une série de méthodes d’initiation et de méditation
pour aboutir à cette auto-rédemption. Elle croit tout particulièrement à la
force d’une Journée Générale de Supplication, où tous les adeptes s’unissent
dans la prière au même moment et où ils pourront, grâce à une concentration
collective extrême, infléchir le cours du monde.
Le
cœur inquiet de l’homme moderne
Il
doit régner une grande souffrance, une énorme inquiétude, dans le cœur de nos
contemporains, pour qu’ils cherchent leur salut dans cette mixture. Mais ils le
font, et par millions. L’offre peut paraître inconsistante, et l’observateur
impartial se trouver mal à l’aise ; l’offre existe et on se précipite sur
elle avec avidité.
Quelle
est donc la faim qui fait rêver de tels menus ? Il est clair que tout ce
que propose New Age, est à l’image de l’homme moderne : en négatif, ce
dernier peut y contempler son propre portrait comme dans un miroir. Comme
Narcisse qui regarde dans l’eau, l’homme voit son propre visage réfléchi dans
les nouvelles religions. Au milieu d’un âge technologique, l’homme reste un « animal
métaphysique » et plus que jamais il aspire à un cadre global de référence
à l’intérieur duquel il puisse mettre de l’ordre dans ses idées et émotions.
L’homme
d’aujourd’hui tient à l’unité sans divisions : il rêve d’un monde sans
conflits, de réconciliation et de fraternité universelles, de cette paix
messianique dont parlait déjà Isaïe : « La vache et l’ours
paissent ensemble, et l’enfant peut jouer sur le nid de la vipère » (Cf.
Is. XI, 6 ss.). Tout doit pouvoir vivre en harmonie : corps et âme, passé,
présent et futur, raison et émotion, moi et toi, Dieu et l’homme. L’homme
moderne veut une vie sans difficulté ni résistance, sans stress, sans maladie
et sans manque d’argent, une vie d’où tout contretemps ou obstacle soit
écarté : une existence euphorique. Il aime ce « sentiment cosmique »
qui le transporterait, comme dans le char du soleil, sur les ondes d’une
énergie mystérieuse.
New
Age prône une pensée et un agir fortement axés sur le bien-être du moi, fort
égocentriques. « Je suis co-créateur avec Dieu » - « Le Christ, c’est moi » - « Le bonheur
du monde est entre mes mains : il est à ma portée ». Le moi
gonflé, hypertrophié, est sans conteste l’une des toutes premières
caractéristiques de la pensée et de l’agir actuels. Le règne des yuppies est
encore tout frais dans les mémoires.
Syncrétisme :
manger a tous les râteliers
Le
syncrétisme va de soi : on mange mieux en piquant quelque chose à tous les
râteliers, à la carte. Qu importe ce que vous croyez, pourvu que vous vous en
portiez bien. Vous pouvez d’ailleurs en toute quiétude appartenir à plusieurs
religions : il n’y a là rien de contradictoire. New Age pratique
l’hospitalité envers toutes les religions : il est une sorte de
super-religion qui plane loin au-dessus de tout dogme, autorité, clergé et
livres saints. C’est le triomphe de « l’œcuménisme ». « Qu’est-ce
d’ailleurs que la vérité ? Ce qui est bon pour vous, c’est cela la
vérité ! ». Le principe est dès lors : « Servez-vous
tranquillement au comptoir où vous trouvez ce que vous cherchez ».
Le
sentiment l’emporte sur la raison et la mystique sur la morale. New Age est une
affaire d’expérience. Il révèle une logique du cœur, une pensée « dans un
rocking chair », une morale de la félicité « dans un bain-mousse ».
Rien n’est vraiment bon ou mauvais, et on peut réparer tout faux pas éventuel
au cours d’une nouvelle existence. Ou plutôt il est réparé automatiquement à la
prochaine réincarnation. On n’a que trop longtemps raisonné ; le temps est
venu du sentiment, de l’amour et de l’action : « Aime et fais ce
que ton cœur t’inspire ». Toute la crispation éthique de la religion
chrétienne a eu pour seuls résultats la fatigue et les pièges d’un sentiment de
culpabilité exacerbé, avec son arrière-goût de découragement et d’impuissance.
L’âge de la loi doit donc cesser, la parole est à l’amour et à la joie.
Le
règne de la conscience commence, le temps de laisser s’exprimer toutes nos
potentialités. Nous pouvons tout, grâce à la collaboration intense de toutes
les consciences : elles sont le levier qui fait basculer le monde.
New
Age emploie un vocabulaire qui lui est tout à fait propre : d’harmonie et
de paix (unité, amour, lumière, paix, quiétude), d’énergie (ondes, vibrations,
rayonnement), d’individuation (réalisation de soi, prise de conscience,
créativité, ici et maintenant), de surprise (re-naissance, mutation, bond,
émergence, apocalypse). Un vocabulaire « soft », énergique et plein
d’espoir en même temps. Tout à l’image d’ailleurs de l’homme d’aujourd’hui
lui-même.
Un
défi pour les Chrétiens
New
Age constitue un grand défi pour le christianisme. Non seulement parce qu’il se
propage avec tant de vigueur, mais surtout parce qu’il s’en prend expressément
au christianisme, encore qu’il annexe des pans entiers de l’héritage chrétien,
à commencer par la Bible. De plus, New Age s’érige en religion nouvelle,
planétaire, universelle, la religion qui succède à toutes les religions
précédentes et les mène à leur perfection ; New Age s’y entend à merveille
pour caresser les rêves de l’homme moderne.
Cela
dit, New Age propose aussi de bonnes choses : sens de la fraternité
universelle, de la paix et de l’harmonie, conscientisation, engagement pour
rendre le monde meilleur, mobilisation générale des forces pour le bien, etc.
Les techniques prônées ne sont pas toutes mauvaises non plus : yoga et
relaxation peuvent parfois avoir des effets bénéfiques.
Est
vraiment bon, seulement ce qui est vrai
Une
distinction s’impose : tout ce qui fait du bien n’est pas forcément sain
et tout ce qui est agréable n’est pas forcément vrai. C’est là que réside le
problème, également pour les chrétiens : eux non plus n’aiment pas tracer
des frontières pour distinguer et, au besoin, pour séparer. Ils préféreraient
que tout le monde puisse avoir raison quelque part. Si quelqu’un souligne le
caractère nécessaire et unique de la foi chrétienne, aussitôt il est taxé
d’esprit de suffisance, d’orgueil, de manque de sens œcuménique. Car il y a du
bon et du vrai partout : on peut donc hardiment panacher. Malheureusement,
cela n’est pas exact : l’addition de demi-vérités ne mène qu’à une autre
demi-vérité.
Autre
réflexion qu’on entend souvent : « Qu’importe la vérité théorique,
si elle donne de bons résultats dans la pratique ! Au reste, c’est quoi la
vérité ? On reconnaît l’arbre à ses fruits ; considérez les fruits :
s’ils sont bons, l’arbre l’est aussi ».
Rien
n’est moins vrai. Nulle part, n’est écrit qu’une foi déviante ne puisse jamais
porter quelque bon fruit. Origène pouvait être un saint homme, mais sur
certains points de doctrine, il ne fut pas orthodoxe. La perversion de la
vérité est assurément la plus grande faute. Elle peut être à l’origine de
graves aberrations morales. Pour Paul, la chose est claire : « Ils
ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature de
préférence au Créateur, qui est béni éternellement ! Amen. Aussi Dieu les
a-t-il livrés à des passions avilissantes » (Rm. I, 25 s). Il est donc
nécessaire de déterminer avec soin le contenu exact de la foi chrétienne et ce
qui s’en écarte. Il n’y a pas équivalence : il faut choisir.
Un
Dieu qui crée librement, un homme libre
Dieu
ne coïncide pas avec le monde : Il n’est pas son âme immanente
(panthéisme). Le monde n’est pas non plus sorti de Dieu par émanation, sans
libre volonté de sa part ; non, Dieu a créé le monde librement, par amour.
Il
est tout aussi faux de dire que Dieu coïncide avec l’homme. Il habite en lui
certes, mais cela n’empêche pas qu’Il reste aussi le vis-à-vis de l’homme,
comme son Créateur, Seigneur et Sauveur. Entre Dieu et l’homme, il y a une
relation d’altérité. Dieu est autre ; Dieu se tient vis-à-vis de l’homme
comme un je et un tu, libres, partenaires en amour, sans fusion ni confusion.
L’amour ne produit d’ailleurs jamais de fusion : il fonde même l’altérité.
Or, c’est une des thèses fondamentales de New Age que tout est dans tout, que
Dieu coïncide avec l’homme et que soit le monde entier est divin, soit Dieu
s’identifie avec le cosmos. Ce même principe, on le retrouve sous l’une ou
l’autre forme dans la plupart des religions orientales. Il est inconciliable
avec la foi chrétienne.
La
prière
La
prière n’est jamais une coïncidence avec le moi le plus profond. La prière
suppose dualité : c’est se situer librement dans l’altérité, en adoration,
action de grâces, supplication, foi et obéissance. La prière chrétienne, ce
n’est pas de l’introspection, c’est entrer humblement dans la volonté de
l’Autre : « Père... que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne
qui se fasse » (Lc 22, 42). C’est pourquoi une expression du genre « Dieu
est mon moi le plus profond » est très imprécise. Dieu habite en moi,
il est vrai, mais Il demeure l’Autre : je suis plutôt habité par Lui.
D’ailleurs
la prière chrétienne est toujours christologique. Elle épouse la structure même
de la foi chrétienne. L’Ecriture nous montre le chemin en la matière. La prière
chrétienne n’est pas une parole, elle est tout au plus une réponse : la
parole de Dieu précède, sinon nous ne saurions même pas ce qu’il nous faut dire
ou demander. Le livre des Psaumes nous apprend à voir tous les bienfaits de
Dieu dans la création et la rédemption. Le Nouveau Testament nous révèle
comment l’Esprit nous introduit au mystère du Christ. Dans l’Esprit, nous
sommes introduits dans la compréhension des paroles et des gestes du Christ. La
structure de la prière chrétienne est en plus trinitaire : adressée au
Père, par le Fils, dans l’Esprit Saint. Enfin elle est aussi ecclésiale :
nous prions dans l’Eglise et avec elle, qu’il s’agisse de liturgie officielle
ou de prière « dans le secret de notre chambre ».
La
grâce gratuite et indispensable
Selon
New Age, l’homme est bon : de lui-même il est porté à ce qui est bien. A
vrai dire, il n’est pas libre et il n’y a pas à proprement parler de bien ou de
mal. L’homme se suffit à lui-même ; il est self-supporting ; il n’a
pas besoin de révélation, ni de rédemption, ni d’aucune aide extérieure.
Le
christianisme parle un autre langage. L’homme est foncièrement bon, oui, mais
blessé. De lui-même, il n’est pas en mesure de vouloir ni de faire le bien. Il
a besoin de rédemption. Sans la grâce, il ne peut rien. « C’est Dieu
qui opère en vous à la fois le vouloir et l’opération même » (Phil 2,
13).
L’homme
n’est ni sans péché, ni incapable de pécher. Il est libre, mais ne peut rien
sans la grâce. Il existe donc bien une morale, et des commandements sont
nécessaires pour éclairer l’homme afin qu’il puisse trouver le chemin vers la
vie. L’homme n’est pas au-dessus de la loi. Pour cela, il lui manque et la
lumière et la force.
Aucune
recette ésotérique de salut, aucun faisceau de concentration psychique, aucun
effort communautaire de millions de consciences, ne peuvent sauver l’homme.
Notre seule voie de salut, c’est notre foi au Christ, qui est venu et qui est
entré dans notre histoire « pour nous et pour notre salut ».
De
nos jours, la doctrine de la grâce est sans doute le chapitre le plus négligé
de la théologie et de la vie pratique des chrétiens ; que l’homme ne
puisse pas se sauver lui-même, ne fût-ce que partiellement, mais qu’il est
entièrement porté par la grâce gratuite de Dieu, c’est là une pierre
d’achoppement pour beaucoup. On ne parvient pas à comprendre que la grâce ne
supprime pas la liberté et l’autonomie de l’homme, mais que bien au contraire
elle en est le fondement. Le rêve d’un homme se suffisant à lui-même est
apparemment impossible à extirper. Or accepter l’idée de notre dépendance
vis-à-vis de Dieu, c’est cela précisément croire.
Jésus
Christ, fils des hommes, Fils de Dieu
D’après
New Age, le Christ ne serait pas une figure historique. Il est une idée. Le
Christ-idée est un esprit ou une âme qui pénètre tout et qui s’est manifesté,
chaque fois différemment, dans de grands personnages comme Bouddha,
Zarathoustra et d’autres. L’une de ces manifestations (avatars) a été Jésus de
Nazareth.
Voilà
la principale différence entre la foi chrétienne et New Age. La foi chrétienne
peut être exprimée en une seule phrase : Dieu est entré dans l’histoire en
Jésus Christ, son propre Fils, qui est à la fois Dieu et homme. Jésus Christ
est un être humain historique, particulier, né de Marie à Bethléem et sous
l’empereur Auguste, alors que Quirinius était gouverneur de Syrie et procédait
à un recensement (Cf. Lc 2). Il est mort sous Ponce Pilate, un peu en dehors de
la ville de Jérusalem lors d’une fête de Pâque des juifs. Cet homme était le
Fils de Dieu et il s’est relevé d’entre les morts.
Il
y a ici assurément un point de désaccord insurmontable entre la foi chrétienne
et tout le courant New Age. Le voici : « le Verbe de Dieu est
devenu homme et Il a habité parmi nous ». (Jn I,14). Tout au long de
l’histoire, ce fut d’ailleurs toujours là une pierre d’achoppement pour
certains « spirituels » : que Dieu soit à l’œuvre dans un homme
qui fait de la boue avec sa salive et en frotte les yeux d’un aveugle pour le
guérir ! Ainsi Dieu nous vient en aide de manière terrestre et
matérielle ! Toutes les formes de gnose et tous les mouvements spirituels
aux confins du christianisme ont toujours tenté de rendre Dieu plus crédible en
le préservant de la poussière de la terre. Le corps du Christ n’était
qu’apparence, sa souffrance illusion optique. Car Dieu ne peut pas souffrir. Ou
bien le Christ n’était qu’un simple être humain. L’appeler fils de Dieu était
une simple façon de parler. De la sorte, la foi chrétienne devenait acceptable,
plausible : le tranchant en était émoussé. Mais ce faisant, il ne
s’agissait plus de foi chrétienne. Bien de gnose ou de New Age.
Pas
de place pour la souffrance ni la mort
Il
va de soi qu’il n’y a pas de place dans New Age pour la souffrance : souffrir
est absurde et stérile. « En face de la souffrance et de la mort, je me
cramponne, dit l’adepte de New Age, à une spiritualité du sensible et de la vie… ».
Il
est encore plus invraisemblable que le Christ ait sauvé le monde précisément
par la souffrance de la croix. La rédemption vient de techniques salvatrices
d’élargissement de la conscience, de renaissance, de voyages aux portes de la
mort, par toutes sortes d’artifices qui aident à se relaxer et à rendre
opérationnel ou à accroître son potentiel énergétique.
Oui,
le chrétien lui aussi lutte contre la souffrance ; mais quand elle est là,
il ne la passe pas sous silence ou ne la déclare pas insensée. La souffrance
portée en union avec la croix du Christ, est salvatrice. La souffrance - en
soi, un phénomène assez absurde et incompréhensible - et la croix - un
instrument de supplice - sont choisies par la sagesse de Dieu comme les moyens
pour révéler son amour aux hommes. Paul a raison de dire que personne n’aurait
pu avoir pareille idée :
« Aucun des princes de ce monde n’a
connu cette sagesse de Dieu - s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas
crucifié le Seigneur de la Gloire - ; mais, comme il est écrit, nous
annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui
n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment »
(1 Cor 2, 8 s.).
Pour
le chrétien, la mort n’est pas l’accès à une nouvelle réincarnation, suivie
d’autres jusqu’à ce que l’homme arrive au bienheureux nirvana. La mort est un
événement unique : le passage unique pour la vie définitive. Elle est
préparée par la vie sur terre où chaque acte libre de l’homme a valeur
d’éternité. L’homme ne tourne donc pas en rond, insouciant d’ailleurs, sur le
radeau de la Méduse ou en route pour quelque Cythère. Il est un timonier
responsable qui doit gouverner son embarcation vers le port où Dieu l’attend.
Croire
est un acte libre
Il
est vrai que croire a quelque chose à voir avec une expérience. Que c’est aussi
un phénomène intérieur appartenant en partie au domaine de la psychologie
religieuse. Cependant, la foi est et reste avant tout un choix libre -encore
que fait sous l’action de la grâce de Dieu -et un abandon libre à un Dieu qui
se révèle. Croire ce n’est pas un simple acquiescement à son moi le plus
profond. La foi suppose toujours une transcendance qui dépasse l’homme, qui est
devant lui, au-dessus et en dehors de lui. Croire c’est recevoir l’Autre et se
donner librement à Lui.
Pour
New Age, croire est seulement une forme d’expérience de soi. En ce sens, quels
que soient les horizons qui s’ouvrent devant lui, l’homme reste là à se heurter
à la paroi de verre de son propre moi, comme un oiseau aux barreaux de sa cage.
Même une dilatation extrême du moi n’échappe pas à cette prison.
LE
CHRIST OU LE VERSEAU ?
La
réponse chrétienne à New Age et aux nouvelles « religions » est
contenue tout entière dans la fête de Noël : c’est le Fils de Dieu, né de
la Vierge Marie « pour nous sauver ».
C’est
qu’il y en a de la peine dans le cœur de nos contemporains. Et qui a mal essaie
tous les médecins. Cela explique l’abondance de l’offre actuelle en matière de
connaissances secrètes et de recettes de bonheur pour échapper à la souffrance.
Et la proximité de l’an 2000 fait encore monter la fièvre.
« Et
ceci vous servira de signe... » (Lc 2, 12)
Les
gens d’aujourd’hui sont à la recherche de signes. Ils regardent les étoiles.
Noël donne un signe à l’humanité. Mais ce n’est pas l’étoile des mages.
Celle-ci montre seulement de loin, elle cède la place quand parait le signe
véritable. Celui-ci n’était pas destiné aux sages, mais aux bergers : « Et
ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes
et couché dans une crèche » - « Ils vinrent donc en hâte et
trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche » (Lc
2, 12.16).
Le
signe n’est pas un signe abstrait dans le ciel, mais un homme concret et
historique : Jésus, né de Marie à Bethléem. C’est ainsi que sont les
signes chrétiens : ils sont incarnés, de simples événements historiques
dissimulés dans les plis de la vie de tous les jours. Jésus - le signe - n’est
pas une position favorable des étoiles au firmament, il est un petit enfant qui
pleure dans une crèche.
Dieu
est tellement grand qu’Il peut se faire petit, si universel qu’Il est capable
de devenir particulier, si fort qu’Il peut se pencher sur l’histoire des hommes
et y entrer. New Age rêve de l’apparition prochaine du Maître - la « Maitreia »
- haut dans le ciel, que tous pourront voir, écrasante. Dieu n’est pas ainsi.
Dieu
devient homme : la vraie mystique d’union
New
Age rêve d’une mystique d’union : tout est un et tout est en relation avec
tout. Il en est de même pour Dieu et pour l’homme. Mais de telle manière qu’il
n’y ait plus de distinction.
Noël
est la fête de l’union entre Dieu et l’homme. Dieu devient homme afin que
l’homme soit divinisé. C’est cela précisément l’incarnation. L’enfant dans la
crèche est à la fois le Fils même de Dieu et le fils de Marie : il est
adoré bien qu’enveloppé de langes.
Mais
jamais il n’y a fusion entre l’homme et Dieu : ils restent distincts comme
un je et un tu. Dieu et l’homme restent des personnes distinctes. Sinon,
comment pourraient-ils s’aimer ? Deux ingrédients chimiques mêlés dans un
alliage ne s’aiment pas : ils sont simplement fusionnés. Seules des
personnes autonomes et libres peuvent s’aimer. Le rêve d’unité de New Age
relève plutôt du règne minéral, non de l’univers de l’homme, moins encore de
celui de Dieu.
Christ,
énergie cosmique ?
Les
chrétiens qui ont des faiblesses vis-à-vis de New Age, en appellent parfois à
Teilhard de Chardin. Il voyait en effet dans le Christ le cœur qui met en
mouvement la réalité matérielle tout entière. Grâce à l’énergie de son
incarnation, l’univers se retrouve dans une sorte de champ magnétique de Dieu.
En Jésus, Dieu a voulu se faire le « cœur » de la matière pour
l’élever à un statut divin. Seulement, la pensée de Teilhard reste résolument dans
une logique d’incarnation : le Christ demeure un personnage particulier et
historique, il ne devient pas l’âme universelle du monde. Centre du cosmos, il
attire à soi toute la réalité matérielle à la manière d’un aimant. Mais cet
aimant reste situé à Bethléem et au Calvaire. Jésus garde ses plaies. Noël et
Pâques ne sont jamais dépassés. L’énergie continue à venir de la crèche et de
la croix.
Espérance
La
quête fiévreuse de beaucoup de nos contemporains à la recherche de sources
d’encouragement et de joie, participe de près au brouillard de mélancolie qui
enveloppe notre époque. Nous sommes tristes, mais avec le sourire.
Est-ce
de la lassitude, de la désillusion, parce que notre terre connaît si peu de
bonheur malgré une telle abondance de possibilités et de moyens ?
Cherche-t-on à s’immuniser contre les souffrances et l’échec de l’histoire
humaine en se réfugiant dans des « conformités aux lois cosmiques »
qui pourraient nous rendre automatiquement heureux ? Si du moins nous
parvenons à découvrir la clef de leur secret. Il faut en effet pouvoir cueillir
le bonheur dans les étoiles.
Noël
nous apprend qu’il n’existe pas de raccourcis secrets vers le bonheur, qui
puissent nous épargner l’effort de chaque jour. Dieu lui-même ne connaissait
pas de sentier dérobé pour nous sauver. Il est devenu homme et a mené une
existence toute pareille à la nôtre, avec toutes les joies et les peines qu’une
vie d’homme comporte normalement Jésus a parcouru, sans la raccourcir, jusqu’à
la fin, une existence humaine normale - et quelle fin !
Mais
Noël, c’est aussi une espérance : « Aujourd’hui vous est né un
Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la cité de David » (Lc 2,
11).
Sauvés
par un Autre ..
New
Age donne une place tout à fait centrale au « soi » de l’homme. « C’est
vous-même qui vous sauvez, alors même que vous vous servez pour ce faire des
forces cosmiques » dit-il.
Malgré
la compagnie de toutes les constellations, de toutes les religions et de tous
les gourous de l’Orient, de toutes les recettes de bonheur, d’un éventail
infini de techniques psychologiques et concepts plus ou moins scientifiques,
New Age nous laisse absolument seuls. Nous n’avons qu’à nous débrouiller nous-mêmes :
à être notre propre sauveur.
Ainsi,
après de longues pérégrinations pour y échapper, l’homme du New Age revient
précisément à son point de départ : l’obsession des performances
personnelles qu’il a en horreur. De nouveau, il a à se sauver lui-même.
La
bonne nouvelle de Noël est différente : nous sommes sauvés pour rien par
Celui « qui pour nous les hommes, et pour notre salut, descendit du ciel »
(Credo). Un Autre est venu nous sauver.
« Venez,
adorons… »
+
Godfried Cardinal DANNEELS, Archevêque de Malines-Bruxelles.
Extrait
de la brochure « Le Christ ou le Verseau »