AU PÈRE GARRIGOU-LAGRANGE.
Charles JOURNET
Il n’y a, au vrai, qu’une preuve de l’existence de Dieu, celle qui
oblige l’intelligence à passer de la constatation du monde à l’affirmation de
Dieu, de la connaissance de l’être contingent à l’Affirmation de l’Etre Absolu.
Les cinq arguments de saint Thomas ne sont pas cinq preuves différentes, ce
sont cinq aspects de la même preuve, cinq voies, qui pour aboutir à l’existence
de l’Absolu, partent des cinq faits qui décèlent le plus profondément la
contingence radicale, la foncière indigence du monde, c’est-à-dire du multiple
(4e voie) et du devenir, étudié d’abord en lui-même (1ère
voie), puis dans ses causes efficiente et finale (2e et 5e
voies), enfin dans ses résultats (3e voie). Notre dessein n’est pas
de parcourir chacune de ces cinq voies, mais d’exposer la preuve de Dieu d’une
façon volontairement implicite, en cherchant ainsi à retrouver l’intuition
intellectuelle originelle que saint Thomas a fixée si fortement dans la Somme. Nous étudierons brièvement à cet effet :
1° Parménide et les premières données de la raison ;
2° Héraclite et les premières données de fait ;
3° Aristote et saint Thomas, ou la conciliation des
premières données de la raison et des premières données de fait, par la notion
de puissance et l’affirmation
corrélative de Dieu.
L’être est, le non-être n’est pas. Tout le monde s’accorde
là-dessus. Le nier forcerait à une abdication initiale de la pensée. Mais pour
révéler aux Grecs les étonnantes exigences de ce principe, il a fallu le génie
de Parménide. L’être est, le non-être n’est pas. Hors de l’être il n’y a donc
que le néant. Or, poursuivait Parménide, ce qui devient, n’est pas encore
autrement il ne deviendrait plus, il serait. Le devenir est
donc extérieur à l’être. Mais en dehors de l’être il n’y a que le non-être, le
néant. Le devenir est donc néant.
Parménide disait de même à propos de ce qui nous paraît multiple :
l’être est ce qu’il est, l’être est identique à lui-même. En dehors de l’être
il n’y a que le néant. Donc une multiplicité est impossible. En effet, s’il y
avait deux êtres, l’un différerait de l’autre par autre chose que l’être, ce
qui est impossible, puisque hors de l’être il n’y a que le néant, et que le
néant ne peut distinguer un être de l’autre.
Donc, disait Parménide, si l’on veut conserver le premier principe de
la raison : l’être est, le non-être n’est pas, on
est contraint de soutenir que ni le devenir ni le multiple ne sont possibles.
Aussi est-ce pour l’homme une obligation de triompher de la fascination des
sensations qui lui persuadent de croire au multiple et au changeant, et de
fixer héroïquement son esprit dans l’intuition suprême de l’intelligence,
affirmant que seul l’être est. Il est mieux de sacrifier le sens que la raison,
le périssable que l’éternel. Pour faire droit aux exigences despotiques de la
pensée, Parménide niera le monde, le devenir et le multiple, et affirmera l’être
un, immuable, éternel, infini. Il sauvera Dieu, mais en lui immolant le monde.
Il échappera à l’athéisme, mais au prix de l’acosmisme qui est un mal égal. Tel
est le surprenant résultat auquel aboutirent les premiers des philosophes qui
surent découvrir l’écrasante dignité de la pensée et la vertu souveraine du
principe de non-contradiction, qui en est la première donnée.
Les premières données de fait, à
l’opposé des premières données de la raison, sont la constatation impérieuse du
devenir et da multiple dont se compose le monde. Il est vrai, convenait
Héraclite, que les premières données de la pensée rendent impossibles le
devenir et le multiple. Mais qui consentirait à renoncer au visible pour l’invisible ?
à sacrifier les données de fait aux exigences de la
pensée ? Ce qu’il faut annoncer hardiment, c’est la faillite initiale de l’intelligence.
Le devenir et le multiple sont donnés concrètement ; la pensée, dès sa
première démarche, ne s’en accorde pas ; c’est donc elle qui doit
disparaître. Le principe de non-contradiction peut bien régir la pensée ;
mais le monde qui est devenir et multiplicité, est une contradiction réalisée,
une violation pragmatique perpétuelle du premier principe rationnel. Il devient
donc obligatoire de répudier, comme radicalement illusoire, toute tendance de
la raison à affirmer l’être, son identité avec lui-même et son absence de
multiplicité, son immutabilité et son absence de devenir. Héraclite proclame la
réalité du monde, mais en supprimant la réalité de Dieu. Il échappera à l’acosmisme
mais au prix de l’athéisme.
La première donnée de la pensée est le principe de non-contradiction.
La première donnée de fait est le devenir et le multiple.
Parménide sacrifie la première donnée de fait pour sauvegarder la
première donnée de la raison.
Héraclite sacrifie la première donnée de la raison pour sauvegarder la
première donnée de fait.
Tel est le drame intellectuel de la Grèce, plus tragique que l’Antigone
de Sophocle.
Sommes-nous donc contraints à opter pour l’un ou l’autre de ces
nihilismes dont chacun introduirait l’absurdité stricte à l’origine même de
notre connaissance, et aurait pour résultat prochain de dissoudre le monde en
Dieu, ou Dieu dans le monde ?
A cette question qui décide du sort de notre intelligence et de notre
vie proprement humaine, Aristote a répondu non. Il a brisé le dilemme
formidable qu’on lui proposait, par l’introduction de la notion géniale de puissance.
La notion de puissance permet seule d’accorder d’une part le devenir
et le multiple (premières données de fait), avec, d’autre part, l’immutabilité
et l’identité de l’être (premières données de la
raison). Elle délivre enfin l’intelligence du suicide. Mais cette notion de
puissance, salut de l’intelligence, est la base infrangible de la preuve de
Dieu. En sorte que sans qu’on le cherchât, on n’arrachait l’homme à l’absurdité
qu’en le jetant dans les bras de Dieu. Il n’y a pas dans l’histoire de l’humaine
sagesse, de fait plus digne de méditation que la prise de conscience par
Aristote, de la notion de puissance, grâce à laquelle la pensée philosophique
passait de l’absurdité radicale à l’affirmation de Dieu.
Aristote maintenait d’une part le principe de non-contradiction, d’autre
part, le devenir et le multiple. Du rapprochement de ces deux données devait
sortir la notion de puissance et quasi-simultanément la notion de Dieu.
Voici comment.
Il est vrai, sans doute, de dire que le devenir n’est pas,
puisque ce qui devient, ne peut être déjà ; que le
multiple n’est pas, puisque l’être étant identique à lui-même, le multiple,
autrement dit l’absence d’identité, est une absence d’être. Si je disais que le
devenir est, et que le multiple est, j’identifierais le devenir
et le multiple à l’Etre, c’est-à-dire à ce qui, étant déjà, ne devient plus, et
à ce qui, étant identique à lui-même, n’est pas diversifié.
Pourtant je ne puis pas dire : le devenir n’est pas, le multiple n’est
pas, au sens où je dis du néant qu’il n’est pas. Parler ainsi serait identifier cette fois-ci le devenir et le multiple au Néant.
Que dire donc ? Le devenir est-il ou n’est-il pas ? Le
multiple est-il ou n’est-il pas ? En tout cas, ce que je sais, c’est qu’il
est métaphysiquement impossible d’identifier le devenir et le
multiple au néant, et qu’il est tout aussi impossible de les identifier à l’être.
Ils ont trop de réalité pour que l’intelligence puisse les déclarer un néant ; ils n’en ont pas assez pour qu’elle puisse reconnaître en eux la. dignité de l’être. Ils sont
entre l’être et le néant. Ils sont ce qui Aristote a appelé de la puissance.
L’intelligence connaît que le devenir et le multiple sont de l’être en
puissance. Elle saisit dans une quasi intuition, leur contingence.
Qu’est-ce à dire ? Sinon qu’elle rencontre en eux trop et trop peu de
consistance : trop pour dire qu’ils ne sont pas et ne plus se
préoccuper d’eux ; et trop peu pour dire qu’ils sont, et déclarer
ainsi qu’ils se suffisent. Elle leur voit juste assez d’être pour qu’il
leur soit possible d’étaler au jour leur misère ontologique native. Le devenir
et le multiple, et en particulier le monde, ne sont à proprement parler ni
être, ni néant. Ils sont de l’être en puissance, de l’être qui ne se suffit
pas, de l’être qui a besoin d’explication. Au contraire, ni le néant ni l’Absolu
ne requièrent d’explication. Dire que le monde, le devenir et le multiple n’ont
pas à être expliqués, serait par conséquent retourner à l’absurdité radicale,
en prenant, selon le choix, la voie de Parménide ou celle d’Héraclite. Le monde
multiple et changeant ( 1re donnée de fait)
ne cessera d’être un scandale pour le principe de non-contradiction (1re donnée de la raison),
que lorsque, refusant contre Parménide d’en faire un néant, et refusant contre
Héraclite d’en faire un Absolu, on le reconnaîtra pour ce qu’il est : une
réalité qui ne se suffit pas, offrant
un besoin permanent d’être expliquée par l’Etre qui se suffit, l’Etre sans
devenir ni multiplicité, l’Absolu dont le nom est Dieu.
« L’intelligence qui comprendrait tout le sens et toute la portée
du principe d’identité verrait quasi a simultaneo que la réalité
fondamentale, l’Absolu, n’est pas cet univers multiple et changeant, mais bien l’Ipsum esse, transcendant de par son
absolue identité et immutabilité [1] ».
En Lui est la Source de l’unité et de la paix.