Les sectes
“Small is beautiful”
Modèles
réduits…
Certains
cherchent leur voie en réduisant l’échelle : ce sont les sectes. La
plupart d’entre elles sont d’origine chrétienne, elles portent en elles une
bonne part de l’héritage du Christ. Nous ne visons pas les grandes
Eglises-Sœurs du catholicisme (Protestants, Anglicans et Orthodoxes), mais bien
toute une nébuleuse d’églises libres (free churches) et de prédicateurs
électroniques. Il y a aussi les organisations et mouvements de provenance
orientale qui vantent à qui mieux mieux recettes de bonheur et sagesses
ésotériques.
Les
sectes sont championnes dans la réduction d’échelle, la miniaturisation. De
petites communautés chaleureuses, un choix minimal de textes de l’Ecriture, peu
ou pas de dogme, une liturgie créative et spontanée, beaucoup d’attentions
personnelles, une proximité qui fait du bien et qui console, une attente
anxieuse du retour prochain du Christ. Nulle part de clergé distant, nulle part
de réglementations ecclésiales tatillonnes.
Leur
clientèle, les sectes la prospectent partout. Mais elle est constituée surtout
de jeunes qui n’ont encore poussé de racines nulle part et qui aspirent à des
liens affectifs. Déçus par les grandes Eglises ou simplement ignorants, ils
cherchent du côté du petit format. Certains adultes se laissent tenter aussi.
Pas seulement des « pauvres types », également des gens d’un niveau
culturel et social supérieur. Ainsi pas mal d’universitaires voient une issue
plutôt de ce côté.
Enfin,
il y a toujours ceux qui ont eu des ennuis avec des prêtres ou qui se sentent
marginalisés par l’institution ecclésiale.
Pourquoi
cette attirance ?
Le
plus souvent, les sectes présentent les factures impayées des grandes Eglises.
Assurément une partie de leur succès est dû à leurs méthodes de recrutement,
voire de manipulation, mais la raison principale de ce succès semble être la
tendance de notre société à la dépersonnalisation. Les gens deviennent des
numéros. Il est rare qu’on les aborde encore en tant que personnes. Il en
résulte un froid et une solitude à peine supportables. C’est précisément là
qu’interviennent les sectes avec leur approche bien plus affective
qu’intellectuelle. Elles cultivent la logique du cœur, non celle de la raison.
Et elles vous déclarent uniques.
S’ajoute
à cela une quête généralisée d’harmonie, de paix, d’absence de stress,
d’encouragement et d’estime, d’intégration du corps et de l’esprit, de
participation aux décisions et aux réalisations.
« Où
trouver un chez-moi ? »
Chacun
aspire à un chez-soi. Seulement, les foyers sont en ruines : famille,
village, traditions. Où suis-je encore chez moi ? L’imagination de
millions d’hommes modernes est hantée de rêves et fantasmes de communication,
proximité, communauté, chaleur, amitié, accueil, dialogue, rencontre, partage,
abri, apaisement et sécurité. Autant d’étoiles au firmament de leurs rêves.
Les
sectes veulent répondre à ces aspirations. Elles mettent de la chaleur dans les
relations : on vous y accueille personnellement avec beaucoup d’égards et
d’amour ; vous êtes introduits bien à l’abri dans une petite communauté
moelleuse, où l’on pense et décide à votre place, et qui vous conduit au-delà
des temps morts et des moments de crise. « Chez nous, vous n’êtes jamais
seul, et, qui que vous soyez, vous êtes le bienvenu ! ».
Des
réponses claires
Il
n’y a plus rien de simple dans notre société. Nous vivons dans des structures
compliquées, captifs de prescriptions et servitudes sociales comme d’une toile
d’araignée. Qui s’y retrouve encore dans la mer de questions qui nous
assaillent chaque jour ? Dans cette période post-moderne qui est tellement
fragmentée, l’homme cherche l’unité, une sécurité qui englobe tout.
Les
sectes fournissent des réponses claires, courtes et prégnantes à des questions
obscures. Elles simplifient les vérités et valeurs traditionnelles, souvent
proposées ailleurs de façon tellement entortillée, trop nuancée et très peu
claire. Les sectes ignorent les mots « à moins que »,
« si » ou « mais ». Leur oui est oui, leur non non. Leurs
directives sont nettes et courtes, leur morale claire, exempte d’astuces
casuistiques : « c’est ainsi et pas autrement ». Les preuves ne
viennent pas d’une argumentation ou d’une compétence intellectuelle. Elles sont
du genre « frappant » : phénomènes de langues, extases, prophéties,
guérisons, incantations…
La
recherche d’unité
Pas
mal de gens ont le sentiment d’être déboussolés, en conflit avec eux-mêmes,
avec les autres, la société et le monde entier. Canots à la dérive sur une mer
peu sûre. Ils ont fait des expériences de déchirure, et non d’unité et
harmonie. D’où ne sont pas venues leurs blessures : parents, école, Eglise
et clergé, société tout entière ! Or, de la religion, ils attendent
qu’elle restaure l’unité et l’harmonie : une vision de réconciliation,
d’apaisement et de participation. La liturgie devrait être thérapeutique de ce
point de vue : elle devrait réunir et réconcilier, le corps et l’âme, le
moi et le prochain, Dieu et le cosmos entier. Aussi doit-elle me guérir de tous
mes maux.
C’est
ce qu’offrent les sectes : un sentiment de détente qui apaise et décrispe,
de réconfortantes expériences religieuses, l’unification de la personne, la
réconciliation par-delà les déchirures ; leur liturgie est
vivifiante ; c’est un lieu où peuvent s’extérioriser et se calmer les
émotions, où coulent des sources de vie. Par-dessus tout, les sectes offrent la
guérison – spirituelle et corporelle – par la prière, l’imposition des mains,
l’ambiance de chaude amitié. Même des problèmes d’alcool ou de drogue arrivent
à être résolus, au moins dans certains cas, grâce a une présence patiente qui
jamais ne renonce et qui guérit.
Je
suis quelqu’un de tout à fait particulier
Nous
éprouvons un intense besoin d’échapper à l’anonymat afin d’être nous-mêmes et
de pouvoir construire et sauvegarder notre moi. Personne ne veut être un numéro
sans visage dans la masse. La générosité cachée, sans nom, n’est plus
« in » : il ne faut surtout pas oublier de remercier
personnellement chacun de ses collaborateurs. Ceci s’avère spécialement
difficile dans les grands organismes ou les grandes paroisses, équipés d’une
administration forcément plus froide. Où est-il encore possible de pratiquer la
visite à domicile systématique ?
Des
expressions telles que : affirmation de soi, avoir sa chance, entrer en ligne
de compte, avoir son tour, sont sur toutes les lèvres. Aussi les sectes
font-elles grand cas de l’individu : leurs propagandistes vont de maison
en maison, la correspondance est adressée personnellement.
Il
y a Quelqu’un dans les coulisses
Il
existe un arrière-plan des choses que nous ne voyons pas, quelque chose ou
quelqu’un plus loin que ce qui est immédiatement perceptible, au-delà du
vérifiable et du contrôlable. Quelque chose donc ou quelqu’un qui donne un sens
à tout et qui dirige tout. Ils sont un nombre incalculable, nos contemporains,
qui en sont convaincus aujourd’hui bien plus qu’il y a quelques années. De
nouveau, nous sommes entourés de secrets et de mystères ; quelque chose ou
quelqu’un est sur le point de se manifester : quelque chose d’extraordinaire,
un prophète, un messie. Quantité d’hommes sont en recherche. Mais en privé,
car, disent-ils, « les grandes Eglises ne proposent que de la théorie
et de la morale : rien de neuf ni de captivant ; d’ailleurs, quand
nous parlons de nos expériences religieuses profondes à des prêtres, ils ne
nous croient pas, ne nous prennent pas au sérieux, voire nous ridiculisent. Les
sectes, elles, nous prennent au sérieux. Elles ont le sens du mystère, du
sacré, de la mystique, du réveil spirituel, du souffle libre de l’Esprit,
d’espoir de renaissance. De plus, elles nous donnent l’occasion de nous
occuper, dans une « zone protégée », d’importantes questions de vie
et d’expériences intimes. Elles ont d’ailleurs un langage et des concepts pour
aborder ces sujets et leur donner des réponses claires ».
Quelqu’un
accepte-t-il de m’accompagner et de me guider ?
Beaucoup
de gens se sentent absolument seuls et impuissants quand il s’agit de leur âme.
A une époque où les grandes Eglises ne disposent quasi plus de conseillers
spirituels, pas mal de gens sont en quête de quelqu’un de pareil, quelqu’un qui
veuille les accompagner avec patience et les aider à « discerner ».
Or ils ne trouvent personne pour les orienter, pour leur servir en quelque
sorte de « père », pour oser s’aventurer sur des sentiers inexplorés.
Les
sectes, elles, le font : elles disposent en général de chefs
charismatiques qui ne sont pas inhibés et n’hésitent pas à trancher. A votre
place, au besoin. Or beaucoup sont à la recherche de pareil maître, guide,
gourou. Ils consentiront aussi à ce que ce dernier exige éventuellement une
soumission absolue et l’abandon de tout esprit critique. On préfère le risque
d’un détour à celui de moisir sur place.
Impossible
de vivre sans perspectives d’avenir
C’est
surtout l’avenir qui angoisse les gens : où allons-nous avec tous ces
conflits ? A peine la guerre froide a-t-elle pris fin qu’il surgit une
autre menace avec de nouvelles images d’épouvante. Pensez aussi au racisme ou
au fanatisme religieux. On cherche des raisons d’espérer, des portes d’issue.
Chacun veut collaborer à un monde meilleur, mais ils sont peu nombreux ceux qui
l’attendent pour demain. Les sectes ont des mots qui mobilisent : vision,
réveil, ordre nouveau, monde meilleur, issues, alternatives, espérance.
Les
sectes disent : « Porte un autre regard sur toi-même »
- « Aie une pensée plus positive sur les autres » - « Un âge
nouveau se prépare, un nouveau monde et un ordre nouveau ». Les sectes
relisent les vieux textes des prophètes dans cette perspective ; entre
autres elles font ample usage du Livre de la Révélation de Jean. « Viens
chez nous : nous avons des perspectives d’avenir et un projet ».
Puis-je
être de la partie ?
Beaucoup
de ceux qui sont en recherche ne se contentent pas de perspectives quant à
l’avenir de la société, ils veulent avoir leur mot à dire là où on projette,
décide et met en œuvre. Ils tiennent a participer, a collaborer de façon
constructive, a être concernés, à être consultés, à compter parmi l’élite.
Les
sectes voient souvent la chose de façon particulièrement concrète ; C’est
qu’elles ont du sens pratique en matière d’aide sociale, de collaboration à une
mission, d’engagement pour une bonne œuvre. Chacun est irremplaçable et doit
donc participer. Les relations fort personnalisées à l’intérieur de la secte
font que personne ne se sent oublié : chacun se sait important.
« En
résumé, on peut dire que l’essor des sectes est dû à ce qu’elles croient avec
beaucoup de conviction, de générosité et d’ardeur. Elles vont à la rencontre
personnelle des gens. Elles sauvent l’individu de l’anonymat, favorisent la
participation, la spontanéité, le sens de la responsabilité, l’engagement.
Elles accompagnent de près les gens par de multiples contacts, visites à
domicile, encouragements : un accompagnement ininterrompu. Elles aident à
interpréter les expériences personnelles et à répondre aux problèmes grâce à un
système de pensée global et cohérent. Elles disposent d’une parole qui
convainc : prédication, livres et brochures, mass médias (avec usage
abondant de la Bible) ; souvent elles font appel aussi au ministère de la
guérison. En un mot, elles se présentent elles-mêmes comme la réponse unique,
limpide et décisive, comme la bonne nouvelle dans un monde
chaotique. » (Le phénomène des sectes ou nouveaux mouvements
religieux - Un défi pastoral, Secrétariat pour l’Unité des Chrétiens, Rome, 3
mai 1986).
Le
syndrome
Si
les sectes obtiennent pareil succès « thérapeutique » c’est
incontestablement parce que notre société manifeste un type de maladie bien
déterminé.
En
effet, énormément de traditions sociales et culturelles sont perdues, si bien
que pas mal de gens végètent sans racines à la limite de l’étouffement. Ils
sont devenus très vulnérables. Aussi sont-ils en quête de points d’attache, de
racines. Et ce qui est à portée de main, si simpliste que ce soit, est souvent
le plus apprécié.
Il
règne une grande incertitude. D’abord vis-à-vis de soi-même : « Qui
suis-je ? ». Mais aussi vis-à-vis de l’avenir (chômage, menaces
en tout genre : guerre, violence, racisme). On se pose beaucoup de
questions : « Qu’est-ce que la vérité ? Qui a raison ?
Qui garantit notre avenir et notre sécurité ? Quel est le sens de ma vie,
de mon histoire ? Y a-t-il quelque chose après la mort ? ».
De
plus, on manque souvent de toute guidance, du moins d’orientation destinée à
soi personnellement. « Personne ne répond à mes questions ; les
réponses des Eglises et des politiciens se cantonnent dans les
généralités : elles ne concernent pas mes problèmes ».
Et
qui protègera l’individu ? C’est qu’il ne possède aucun droit de parole,
aucune influence, là où se prennent les grandes options et tombent les
décisions ! Il n’est qu’un frêle esquif sur l’océan, un esquif à la
dérive.
Il
y a pas mal de frustration et de déracinement, de manque d’un chez-soi.
Solitude à la maison, à l’école, au lieu de travail, dans la ville, jusqu’au
milieu de la foule des stades.
Amère
désillusion aussi quant à la société technologique qui ne cesse de devenir plus
compliquée et plus administrativement impersonnelle (« Toujours il
manque quelque chose pour que je sois en ordre ») ; quant aux
affaires publiques, l’enseignement, le monde des affaires, la loi, les
politiciens,… l’Eglise.
Chacun
réagit à sa manière, selon son tempérament : certains se sentent vides,
d’autres indifférents, d’autres encore deviennent agressifs. Mais tous veulent
s’en sortir : « Non, ça ne peut pas continuer ainsi ! ».
C’est
précisément cela que les sectes ont compris : elles répondent à cette
pathologie. Et cela à l’aide de méthodes de recrutement, habiles mais pas
toujours innocentes, et que, au début, on n’a même pas conscience de subir. Par
exemple : des marques de très intense amitié (« love
bombing »), un dîner luxueux, des visites à domicile assidues, une
aide financière ou des médicaments gratuits ; parfois on isole les
nouveaux adeptes, on les endoctrine, on les garde en activité de façon
ininterrompue pour les empêcher de réfléchir et de réagir ; on prévient
leur indécision éventuelle en exigeant une confiance aveugle au leader. Il faut
dire que ces méthodes, pour inacceptables qu’elles soient parfois, n’empêchent
pas que les sectes répondent à des besoins réels. Leur succès ne peut pas être
expliqué seulement par le savoir-faire de propagandistes experts.
+
Godfried Cardinal DANNEELS, Archevêque de Malines-Bruxelles
Extrait
de « Le Christ ou le Verseau »