Retour à la page d'accueil

Chrétienté
Doctrine sociale

 

 

DE LA PRIMAUTÉ DU BIEN COMMUN CONTRE LES PERSONNALISTES.

Par Charles de Koninck

 

Éditions de l’Université Laval ; Montréal : Éditions Fides, 1943, 195 p.

(avec numéro de pages et notes de l’édition originale)
 

Avant-propos

 

 

La société humaine est faite pour l’homme. Toute doctrine politique qui ignore la nature raisonnable de l’homme, qui nie, par conséquent, sa dignité et sa liberté, est viciée a la racine et soumet l’homme à des conditions inhumaines. C’est donc à bon droit qu’on s’insurge contre les doctrines totalitaires au nom de la dignité de l’homme.

 

Est-ce à dire que nous sommes d’accord avec tous ceux qui invoquent la dignité de l’homme ? Il ne faudrait pas oublier que, loin d’avoir nié la dignité de la personne humaine, les philo­sophies qui ont engendré le totalitarisme moderne ont exalté cette dignité plus qu’on ne l’avait jamais fait auparavant. Il importe dès lors de bien déterminer en quoi consiste la dignité de l’homme.

 

 

Les marxistes poussent la dignité de la per­sonne humaine jusqu’à la négation de Dieu. « La philosophie ne s’en cache pas, dit Marx. La profession de Prométhée : ‘en un mot, je hais tous les dieux . . .’, est sa propre profession, le discours qu’elle tient et tiendra toujours contre tous les dieux du ciel et de la terre, qui ne recon­naissent pas la conscience humaine pour la plus haute divinité. Cette divinité ne souffre, pas de rivale »[1]. /{1}

 

N’oublions pas que le péché de celui qui pèche depuis le commencement a consisté dans l’exaltation de sa dignité personnelle et du bien propre a sa nature : il a préféré son bien propre au bien commun, à une béatitude participée et commune à plusieurs ; il a refusé celle-ci parce qu’elle était participée et commune. Alors qu’il possédait son bonheur naturel et l’excellence de sa personne, non pas par une faveur spéciale, mais par un droit fondé sur sa création même - à Dieu il devait sa création mais tout le reste lui était dû -, par cette invitation à participer il se sentait blessé dans sa propre dignité. Se saisissant de leur propre dignité, (les anges déchus) ont désiré leur ‘singularité’, ce qui est le plus propre aux orgueilleux »[2]

La dignité de la personne créée n’est pas sans liens, et notre liberté a pour fin, non pas de rompre ces liens, mais de nous libérer en les raffermissant. Ces liens sont la cause principale de notre dignité. La liberté elle-même n’est pas garante de dignité et de vérité pratique. « L’aver­sion même de Dieu a raison de fin en tant qu’elle est désirée sous la raison de liberté, selon cette parole de Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé le joug, tu as rompu tes liens, et tu as dit : Je ne servirai pas ! »[3]

On peut à la fois affirmer la dignité de la personne et être en fort mauvaise compagnie. /{2}

Suffirait-il d’exalter la primauté du bien com­mun ? Non plus. Les régimes totalitaires sai­sissent le bien commun comme prétexte pour asservir les personnes de la façon la plus ignoble. Comparée à l’esclavage où ils menacent de nous soumettre, la servitude des bêtes est liberté. Com­mettrons-nous la lâcheté de concéder au totali­tarisme ce pervertissement du bien commun et de sa primauté ?

 

N’y aurait-il pas entre l’exaltation du bien tout personnel au-dessus de tout bien vraiment commun, et la négation de la dignité des per­sonnes, quelque lien de conséquence très logique et mis en œuvre au cours de l’histoire ? Le péché des anges fut une erreur pratiquement person­naliste : ils ont préféré la dignité de leur propre personne à la dignité qui leur serait venue dans la subordination à un bien supérieur mais com­mun dans sa supériorité même. L’hérésie péla­gienne, dit Jean de Saint Thomas, peut être considérée comme une étincelle de ce péché des anges. Elle n’en est qu’une étincelle, car, alors que l’erreur des anges fut purement pratique, l’erreur des pélagiens était en même temps spécu­lative.[4] Nous croyons que le personnalisme moderne n’est qu’une réflexion de cette étincelle, spéculativement encore plus faible. Il érige en doctrine spéculative une erreur qui fut à l’origine seulement pratique. L’asservissement de la / {3} per­sonne au nom du bien commun est comme une vengeance diabolique à la fois remarquable et cruelle, une attaque sournoise contre la commu­nauté du bien à laquelle le démon avait refusé de se soumettre. La négation de la dignité supé­rieure que l’homme reçoit dans la subordination de son bien tout personnel au bien commun as­surerait la négation de toute dignité humaine.

Nous n’entendons pas soutenir ici que l’erreur de tous ceux qui se disent aujourd’hui person­nalistes est plus que spéculative. Qu’il n’y ait là-dessus aucune ambiguïté. Sans doute notre insistance pourra-t-elle blesser ceux des person­nalistes qui ont identifié cette doctrine à leur personne. C’est là leur responsabilité très per­sonnelle. Mais il y a aussi la nôtre -nous jugeons cette doctrine pernicieuse à l’extrême./ {4}


 

 

I
DE LA PRIMAUTÉ DU BIEN COMMUN CONTRE LES PERSONNALISTES

 

/ » … Bien que l’Ange (déchu) se soit en vérité abaissé par cet abandon des biens supérieurs, qu’il soit, comme dit saint Augustin, tombé au niveau de son bien propre, cependant il s’élevait à, ses propres yeux, et il s’efforçait, à grand commerce d’arguments (magna negotia­tione) de prouver aux autres à satiété, qu’il ne visait en cela qu’à une plus grande ressemblance avec Dieu, parce qu’ainsi il procédait moins en dépendance de sa grâce et de ses faveurs, et de manière plus personnelle (magis singulariter), et en ne communiquant pas avec les inférieurs. »

Jean de saint THOMAS, de Angelorum malitia.

 

 

« Je n’échangerai jamais, sois-en sûr, contre ton servage, mon misérable sort. J’aime mieux être rivé à ce rocher que d’être le fidèle valet, le messager de Zeus le Père … »

Prométhée à Hermès, cité par Karl Marx./ {6}


LE BIEN COMMUN ET SA PRIMAUTÉ

 

Le bien est ce que toutes choses désirent en tant qu’elles désirent leur perfection. Donc, le bien a raison de cause finale. Donc, il est la première des causes, et par conséquent, diffusif de soi. Or, « plus une cause est élevée, plus sa causalité s’étend à des êtres nombreux. En effet, une cause plus élevée a un effet propre plus élevé, lequel est plus commun et se ren­contre en plusieurs choses. »[5] « D’ou il suit que le bien, qui a raison de cause finale, est d’autant plus efficace qu’il se communique à des êtres plus nombreux. Et c’est pourquoi, si la même chose est un bien pour chaque individu et pour la cité, il est clair qu’il est beaucoup plus grand et plus parfait d’avoir à cœur, c’est-à-dire de procurer et de défendre, ce qui est le bien de toute la cité que ce qui est le bien d’un seul homme. Certes, l’amour qui doit exister entre les hommes a pour fin de conserver le bien, même de l’individu. Mais il est bien meilleur et plus divin de témoigner cet amour à toute la nation et aux cités. Ou, s’il est certes désirable quelquefois de / {7} témoi­gner son amour à une seule cité, il est beaucoup plus divin de le faire pour toute la nation, qui contient plusieurs cités. Nous disons que cela est plus ‘divin’ parce que cela est plus sem­blable à Dieu, qui est la cause ultime de tous les biens. »[6]

Le bien commun diffère du bien singulier par cette universalité même. Il a raison de surabondance et il est éminemment diffusif de soi en tant qu’il est plus communicable : il s’étend davantage au singulier que le bien singulier : il est le meilleur bien du singulier.

 

Le bien commun est meilleur, non pas en tant qu’il comprendrait le bien singulier de tous les singuliers : il n’aurait pas alors l’unité du bien commun en tant que celui-ci est en quelque façon universel ; il serait pure collec­tion, il ne serait que matériellement meilleur. Le bien commun est meilleur pour chacun des particuliers qui y participent, en tant qu’il est communicable aux autres particuliers : la com­municabilité est de la raison même de sa perfection. Le particulier n’atteint le bien commun sous la raison même de bien commun qu’en tant qu’il l’atteint comme communica­ble aux autres. Le bien de la famille est meilleur que le bien singulier, non pas parce que tous les membres de la famille y trouvent leur bien singulier : le bien de la famille est/{8} meilleur parce que, pour chacun des membres individuels, il est aussi le bien des autres. Cela ne veut pas dire que les autres sont la raison de l’amabilité propre du bien commun ; au contraire, sous ce rapport formel, les autres sont aimables en tant qu’ils peuvent participer à ce bien.

 

Dès lors, le bien commun n’est pas un bien qui ne serait pas le bien des particuliers, et qui ne serait que le bien de la collectivité envisagée comme une sorte de singulier. Dans ce cas, il serait commun par accident seule­ment, il serait proprement singulier, ou, si l’on veut, il différerait du bien singulier des particuliers en ce qu’il serait nullius. Or, quand nous distinguons le bien commun du bien particulier, nous n’entendons pas par là qu’il n’est pas le bien des particuliers : s’il n’était pas le bien des particuliers, il ne serait pas vraiment commun.

 

Le bien est ce que toutes choses désirent en tant qu’elles désirent leur perfection. Cette perfection est pour chacune d’elles son bien - bonum suum -, et, en ce sens, son bien est un bien propre. Mais alors, le bien propre ne s’oppose pas au bien commun. En effet, le bien propre auquel tend naturellement un être, le ‘bonum suum’, peut s’entendre de diverses/manières, selon les divers biens dans lesquels il trouve sa perfection *. Il peut s’entendre d’abord du bien propre d’un particulier en tant que celui-ci est un individu. C’est ce bien que poursuit l’animal quand il désire la nour­riture pour la conservation de son être,- En second lieu, le bien propre peut s’entendre du bien d’un particulier en raison de l’espèce de ce particulier. C’est ce bien que désire l’animal dans la génération, la nutrition et la défense des individus de son espèce. L’animal singulier préfère ‘naturellement’, c’est-à-dire en vertu de l’inclination qui est en lui par nature (ratio indita rebus ab arte divina), le bien de son espèce à son bien singulier. « Tout singulier aime naturellement le bien de son/{10}

Zone de Texte: Bonum suum cujuslibet rei potest accipi multipliciter

 

* III Contra Gentes, c. 24 :

- Uno quidem modo, secundum quod est ejus pro­prium ratione individui. Et sic appetit animal suum bonum cum appetit cibum, quo in esse conservatur.

- Alio modo, secundum quod est ejus ratione speciei. Et sic appetit proprium bonum ani­mal inquantum appetit generationem prolis et ejus nutritionem, vel quicquid aliud operetur ad conservationem vel defensionem individuo­rum suae speciei.

- Tertio vero modo, ratione generis. Et sic appe­tit proprium bonum in causando agens aequi­vocum : sicut caelum.

- Quarto autem modo, ratione simililudinis analo­giae principiatorum ad suum principium. Et sic Deus, qui est extra genus, propter suum bonum omnibus rebus dat esse.

 

 

 

 

 

espèce plus que son bien singulier, »[7] C’est que le bien de l’espèce est un bien plus grand pour le singulier que son bien singulier. Ce n’est donc pas une espèce faisant abstraction des individus, qui désire son bien propre contre le désir naturel de l’individu : c’est le singulier lui-même qui, par nature, désire davantage le bien de l’espèce que son bien singulier. Cet appétit du bien commun est dans le singulier lui-même. Dès lors, le bien commun n’a pas raison de bien étranger - bonum alienum - comme dans le cas du bien d’autrui pris comme tel.[8] N’est-ce pas ce qui, sur le plan social, nous distinguera profondément du collecti­visme, qui pèche par abstraction, qui demande une aliénation du bien propre comme tel, et, par conséquent, du bien commun puisqu’il est le meilleur des biens propres. Ceux qui défen­dent la primauté du bien singulier de la per­sonne singulière supposent eux-mêmes cette fausse notion du bien commun. - En troisième lieu, le bien d’un particulier peut s’entendre du bien qui lui convient selon son genre. C’est le bien des agents équivoques et des substances intellectuelles, dont l’action peut atteindre par elle-même, non seulement le bien de l’espèce, mais un bien plus grand et com­municable à plusieurs espèces. - En quatrième lieu, le bien d’un particulier peut s’entendre du bien qui lui convient à cause de la similitude / {12} d’analogie des choses « principiées » (qui procèdent d’un principe) à leur principe. C’est ainsi que Dieu, bien purement et simplement universel, est le bien propre que toutes choses désirent naturellement comme leur bien le plus élevé et le meilleur, et qui procure à toutes choses leur être tout entier. Bref, « la nature revient sur elle-même non seulement dans ce qui lui est singulier, mais bien davantage dans ce qui est commun : en effet, tout être tend à conserver non seulement son individu, mais aussi son espèce. Et tout être est encore bien plus porté naturellement vers ce qui est le bien universel absolu. »[9]        

On voit par là combien profondément la nature est une participation d’intelligence. C’est grâce à cette participation d’intelligence que toute nature tend principalement à une fin universelle.

 

Dans l’appétit qui suit la connaissance, nous trouverons un ordre semblable. Les êtres seront plus parfaits à proportion que leur appétit s’étendra à un bien plus éloigné de leur seul bien singulier. La connaissance des brutes étant liée au singulier sensible, leur appétit ne pourra s’étendre qu’au bien singu­lier sensible et privé : l’action explicite pour un bien commun suppose une connaissance univer­selle. / {13} La substance intellectuelle étant « com­prehensiva totius entis »[10], étant une partie de l’univers dans laquelle peut exister, selon la connaissance, la perfection de l’univers tout entier[11], son bien le plus propre en tant qu’elle est une substance intellectuelle sera le bien de l’univers, bien essentiellement commun. La substance intellectuelle n’est pas ce bien comme elle est l’univers selon la connaissance. En effet, il convient de marquer ici la différence radicale entre la connaissance et l’appétit : ‘le connu est dans le connaissant, le bien est dans les choses’. Si, comme le connu, le bien était dans l’aimant, nous serions à nous-mêmes le bien de l’univers.

 

Par conséquent, les êtres inférieurs diffèrent des supérieurs en ce que leur bien connu le plus parfait s’identifie à leur bien singulier, et en ce que le bien qu’ils peuvent répandre est restreint au bien de l’individu. « Plus la vertu d’un être est parfaite et son degré de bonté éminent, plus son appétit du bien est universel et plus il recherche et opère le bien dans les êtres qui sont éloignés de lui. Car les êtres imparfaits tendent vers le seul bien de l’individu proprement dit ; les êtres parfaits tendent vers le bien de l’espèce ; et les êtres plus parfaits, vers le bien du genre. Or, Dieu, qui est d’une bonté absolument parfaite, tend vers le bien de l’être tout entier. Aussi, ce / n’est pas sans raison qu’on a dit que le bien, comme tel, est diffusif : parce que, plus un être est bon, plus il répand sa bonté aux êtres qui sont plus éloignés de lui. Et parce que ce qui est le plus parfait en chaque genre est l’exemplaire et la mesure de tout ce qui est compris sous ce genre, il importe que Dieu qui est d’une bonté très parfaite et qui répand celle-ci de la façon la plus universelle, soit dans la diffusion de sa bonté, l’exemplaire de tous les êtres qui répandent quelque bonté. »[12] C’est le bien commun créé, de quelque ordre qu’il soit, qui imite le plus proprement le bien commun absolu.

On voit par là que, plus un être est parfait, plus il dit rapport au bien commun, et plus il agit principalement pour ce bien qui est, non seulement en soi, mais pour lui, le meilleur. Les créatures raisonnables, les personnes, se distinguent des êtres irraisonnables, en ce qu’elles sont davantage ordonnées au bien commun et qu’elles peuvent agir expressément pour lui. Il est vrai aussi que perversement elles peuvent préférer le bien singulier de leur personne au bien commun, s’attachant à la singularité de leur personne, ou, comme on dit aujourd’hui, à leur personnalité, érigée en commune mesure de tout bien. Par ailleurs, si la créature raisonnable ne peut se borner entièrement à un bien commun subordonné, au / bien de la famille, par exemple, ou au bien de la société politique, ce n’est pas parce que son bien singulier, pris comme tel, est plus grand : c’est à cause de son ordination à un bien commun supérieur auquel elle est principale­ment ordonnée. Dans ce cas, le bien commun n’est pas sacrifié au bien de l’individu en tant qu’individu, mais ait bien de l’individu en tant que celui-ci est ordonné à un bien commun plus universel. La seule singularité ne peut en être la raison per se. Dans tout genre le bien commun est supérieur. La comparaison par transgression des genres, loin d’infirmer ce principe, le suppose et le confirme.

 

C’est dans les personnes créées les plus par­faites, dans les esprits purs, qu’on voit le mieux cette profonde ordination au bien commun. En effet, le bien commun est davantage leur bien à proportion qu’ils sont plus intelligents. « Puisque le désir suit la connaissance, plus une connaissance est universelle, plus le désir qui en découle se porte vers le bien commun ; et plus une connaissance est particulière, plus le désir qui en découle se porte vers le bien privé. C’est ainsi qu’en nous l’amour du bien privé suit la connaissance sensible, mais l’amour du bien commun et absolu suit la connaissance intellective. Donc, parce crue les anges ont une science d’autant plus / {15} universelle qu’ils sont eux-mêmes plus parfaits . . ., leur amour tend davantage vers le bien com­mun ».[13] Et cet amour du bien commun est si parfait et si grand que les anges aiment leur inégalité et la subordination même de leur bien singulier, lequel est toujours plus distant de leur bien commun, plus soumis et plus conforme à celui-ci, à proportion qu’ils sont plus élevés en perfection. Ils s’aiment donc plus les uns les autres, à cause de leur différence spécifique qui convient davantage à la perfec­tion de l’univers, que s’ils étaient tous d’une même espèce, ce qui conviendrait au bien privé d’une seule espèce ».[14] Et cela, parce que « leur amour regarde davantage le bien commun ».

En somme, d’après les auteurs qui mettent le bien commun des personnes en second, les anges les plus parfaits seraient aussi les plus assujettis et les moins libres. A cause de ses attaches au bien commun, le citoyen serait en vérité l’esclave, tandis que celui-ci serait l’homme libre. L’esclave, lui aussi, vivait principalement en marge de la société, et il était libre de l’ordre de la société, comme la pierre dans le tas est libre de l’ordre d’un édifice. « Il en est du monde, disait Aristote, comme d’une maison, où les hommes libres ne sont point assujettis à faire ceci ou cela, suivant l’occasion, mais toutes leurs fonctions, / {17} ou la plus grande partie, sont réglées ; pour les esclaves et les bêtes de somme, au contraire, il n’y a que peu de choses qui ont rapport au bien commun et la plupart de ces choses sont laissées à l’arbitraire. »[15] Dans le personna­lisme marxiste, qui s’accomplit dans la dernière phase du communisme, le citoyen n’est autre chose qu’un esclave auquel on a donné, dans sa condition même d’esclave, des titres d’une liberté apparente par lesquels on lui enlève même la participation à la véritable liberté.[16]

 

Le bien commun est en soi et pour nous plus aimable que le bien privé. Mais il pourrait rester une équivoque ; car on peut aimer le bien commun de deux manières. On peut l’aimer pour le posséder, et on peut l’aimer pour sa conservation et sa diffusion. On pourrait en effet dire : je préfère le bien commun parce que sa possession est pour moi un bien plus grand. Mais cela n’est pas un amour du bien commun en tant que bien commun. C’est un amour qui regarde le bien commun sous la raison de bien privé, qui identifie le bien commun au bien de la personne singulière pris comme tel. « Aimer le bien d’une cité pour se l’approprier et le posséder pour soi-même, cela n’est pas le fait du bon politique ; car, c’est ainsi que le tyran, lui aussi, aime le bien de la cité, afin de le / {17} dominer, ce qui est s’aimer soi-même plus que la cité : c’est en effet pour lui-même qu’il con­voite ce bien, et non pour la cité. Mais aimer le bien de la cité pour qu’il soit conservé et défen­du, c’est là vraiment aimer la cité, et c’est ce que fait le bon politique, tellement que, en vue de conserver ou d’augmenter le bien de la cité, il s’expose au danger de mort et néglige son bien privé. » Et saint Thomas applique aussi­tôt cette distinction à la béatitude surnaturelle où la raison de bien commun se trouve de la manière la plus parfaite : « Ainsi donc, aimer le bien participé par les bienheureux pour l’acquérir ou le posséder, cela ne fait pas que l’homme soit bien disposé par rapport à la béatitude, car les méchants aussi convoitent ce bien ; mais aimer ce bien en lui-même, pour qu’il se conserve et se diffuse, et pour que rien ne soit fait contre lui, c’est cela qui fait que l’homme est bien disposé par rapport à cette société des bienheureux ; et c’est en cela que consiste la, charité, qui aime Dieu pour lui­-même et le prochain qui est capable de béa­titude, comme soi-même. »[17] On ne peut dès lors aimer le bien commun sans l’aimer dans sa participabilité aux autres. Les anges déchus n’ont pas refusé la perfection du bien qui leur était offert, ils ont refusé sa commu­nauté et ils ont méprisé cette communauté. Si vraiment le bien de leur personne singulière / venait en premier, comment auraient-ils pu pécher contre le bien commun ? Et surtout, comment la créature raisonnable la plus digne par nature aurait-elle pu s’écarter du bien le plus divin qui soit ?

Une société constituée de personnes qui aiment leur bien privé au-dessus du bien commun, ou qui identifient le bien commun au bien privé, c’est une société, non pas d’hommes libres, mais de tyrans – « et ainsi le peuple tout entier devient comme un tyran »[18]  -, qui se mèneront les uns les autres par la force, et où le chef éventuel n’est que le plus astucieux et le plus fort parmi les tyrans, les sujets eux-mêmes n’étant que des tyrans frustrés. Ce refus de la primauté du bien commun procède, au fond, de la méfiance et du mépris des personnes.

 

On a prétendu s’appuyer sur la transcen­dance absolue de la béatitude surnaturelle, pour soutenir que le bien de la personne sin­gulière est purement et simplement supérieur au bien commun, comme si cette béatitude n’était pas, dans sa transcendance et par là même, le bien commun le plus universel qui doit être aimé pour lui-même et pour sa diffu­sion. Ce bien ultime ne se distingue pas des biens communs inférieurs en ce qu’il serait le bien singulier de la personne individuelle. On / {19} peut jouer, en effet, sur l’ambiguïté des termes ‘particulier’, ‘propre’ et ‘singulier’. « Le bien propre de l’homme doit être entendu de diverses manières. Car, le bien propre de l’homme en tant qu’homme est le bien de raison, du fait que, pour l’homme, être c’est être raisonnable. Mais le bien de l’homme selon qu’il est artisan est le bien artisanal ; et de même aussi, en tant qu’il est politique, son bien est le bien commun de la cité ».[19]  Or, de même que le bien de l’homme en tant que citoyen n’est pas le bien de l’homme en tant qu’homme seulement, de même le bien de la béatitude n’est pas le bien de l’homme en tant qu’homme seulement, ni le bien de l’homme en tant que citoyen de la société civile, mais en tant que citoyen de la cité céleste. « …Pour être bon politique il faut aimer le bien de la cité. Or, si l’homme, en tant qu’il est admis à participer au bien de quelque cité et qu’il en est fait citoyen, a besoin de certaines vertus pour accomplir les choses qui relèvent des citoyens et pour aimer le bien de la cité, il en est de même de l’homme qui, étant admis, par la grâce, à la participation de la béatitude céleste, laquelle consiste dans la vision et la jouissance de Dieu, devient en quelque sorte citoyen et membre de cette société bienheu­reuse qui est appelée la Jérusalem céleste, selon la. parole de saint Paul aux Éphésiens, / {20} II, 19 : Vous êtes citoyens de la cité des saints, et membres de la famille de Dieu »[20] Et de même il faudra des vertus de l’homme purement homme que les vertus de l’homme purement homme ne suffisent pas pour nous rectifier par rapport au bien commun de la société civile, de même il faudra des vertus tout à fait spéciales, très supérieures et très nobles, pour nous ordonner à la béatitude, et cela sous le rapport très formel de bien commun : « Donc à l’homme ainsi admis à la vie céleste, certaines vertus gratuites sont nécessaires ; ce sont les vertus infuses, dont l’exercice propre pré-exige l’amour du bien commun à toute la société, à savoir le bien divin en tant qu’il est objet de béatitude. »[21] Et c’est alors que saint. Thomas fait la distinction citée plus haut (p. 18 n. 17), entre l’amour de possession et l’amour de diffusion. Vous êtes citoyens, sur­tout dans cette béatitude où le bien commun a plus qu’ailleurs raison de bien commun.

 

L’élévation à l’ordre surnaturel augmente seulement la dépendance d’un bien plus éloigné du bien de la personne singulière pris comme tel. Si une vertu monastique ne peut accom­plir un acte ordonné au bien commun de la société civile qu’en tant qu’elle est élevée par une vertu supérieure qui regarde proprement ce bien commun, elle le pourra encore moins devant le bien proprement divin, « …Puis­que / qu’aucun mérite ne peut exister sans la charité, l’acte de la vertu acquise ne peut être méritoire sans la charité … Car la vertu ordonnée à une fin inférieure ne peut rendre cet acte ordonné à une fin supérieure, sinon par le moyen d’une vertu supérieure ; par exemple, la force qui est vertu de l’homme en tant qu’homme ne peut ordonner l’action de l’hom­me au bien politique, sinon moyennant la force qui est vertu de l’homme en tant qu’il est citoyen. »[22] La force de l’homme en tant qu’homme par laquelle il défend le bien de sa personne ne suffit pas pour défendre raison­nablement le bien commun. Cette société est très corrompue qui ne peut faire appel à l’amour de l’ardu bien commun et à la force supérieure du citoyen en tant que citoyen, pour la défense de ce bien, mais qui doit présenter son bien sous la couleur du bien de la personne.

 

Ne traitons pas les vertus du politique com­me des compléments accessoires des vertus de l’homme purement homme. On prétend celles-ci plus profondes et, en revanche, on voudrait en même temps qu’un homme mauvais dans sa vie monastique ou domestique puisse être bon politique. C’est un signe du mépris où l’on tient tout ce qui regarde formellement le bien commun. Et pourtant « ceux-là atteindront / {22} à un degré éminent de la béatitude céleste qui remplissent d’une manière digne et louable le ministère des rois. En effet, si le bonheur que procure la vertu est une récompense, il suit que plus grande est la vertu, plus grand aussi est le degré de bonheur qui lui est dû. Or, la vertu par laquelle un homme peut non seulement se diriger soi-même mais encore diriger les autres, est une vertu supérieure ; et elle est d’autant supérieure qu’elle peut diriger un plus grand nombre d’hommes ; de même que quelqu’un est réputé plus vertueux selon la vertu corporelle quand il peut vaincre un plus grand nombre d’adversaires, ou lever des poids plus lourds. Ainsi, une plus grande vertu est requise pour diriger la famille que pour se diriger soi-même, et une vertu plus grande encore pour gouverner une cité et un royaume…Or, quelqu’un est d’autant plus agréable à Dieu qu’il imite Dieu davantage : d’où cette monition de l’Apôtre aux éphésiens V, 1 : Soyez des imitateurs de Dieu comme des fils bien-aimés. Or, au dire du Sage : Tout animal aime son semblable, selon que les effets ont une certaine ressemblance avec leur cause ; il suit donc que les bons rois sont très agréables à Dieu et qu’ils recevront de Lui une très grande récompense. »[23]

 

La position selon laquelle le bien de la personne singulière serait, comme tel, / {23} supé­rieur au bien de la communauté devient abo­minable quand on considère que la personne est elle-même le principal objet de l’amour de son bien singulier. « …Comme l’amour a pour objet le bien, l’amour se diversifie selon la diversité du bien. Or, il y a un bien propre de l’homme en tant que celui-ci est une per­sonne singulière ; et pour ce qui regarde l’amour qui a ce bien pour objet, chacun est à soi-même l’objet principal de son amour. Mais il y a un bien commun qui appartient à celui-ci et à celui-là en tant qu’il est partie de quelque tout, par exemple au soldat en tant qu’il est partie de l’armée, et au citoyen en tant qu’il est partie de la cité ; et eu égard à l’amour qui a ce bien pour objet, son objet principal est ce en quoi ce bien existe prin­cipalement, comme le bien de l’armée dans le chef, et le bien de la cité dans le roi ; c’est pourquoi il est du devoir du bon soldat de négliger même son propre salut pour con­server le bien de son chef, de même que l’homme expose naturellement son bras pour conserver sa tête ; … » [24]  En d’autres termes, le bien le plus élevé de l’homme lui convient, non pas en tant qu’il est en lui-même un certain tout où le soi est l’objet principal de son amour, mais « en tant qu’il est partie d’un tout », tout qui lui est accessible à cause de l’universalité même de sa connaissance./ Vous direz que la raison de partie ne convient pas à l’homme envisagé dans son rapport à, la fin ultime ? Voici la suite immédiate du texte que nous venons de citer : « …et c’est de cette manière que la charité a pour objet principal le bien divin, qui est le bien de cha­cun, selon que chacun peut participer à la béatitude. »[25]  C’est donc bien en tant que partie d’un tout que nous sommes ordonnés au plus grand de tous les biens qui ne peut être le plus nôtre que dans sa communicabilité aux autres. Si le bien divin était formellement « un bien propre de l’homme en tant qu’il est une personne singulière », nous serions nous­-mêmes la mesure de ce bien, ce qui est très proprement une abomination.

 

Même l’amour du bien propre de la personne singulière ne peut être soustrait à l’amour du bien commun. Nous avons, en effet, si par­faitement raison de partie, que la rectification par rapport au bien propre ne peut être véritable que si elle est conforme et subor­donnée au bien commun. « …La bonté de toute partie se prend dans le rapport à son tout : c’est pourquoi Augustin dit … que toute partie est mauvaise qui n’est pas conforme à son tout. Donc, comme tout homme est partie de la cité, il est impossible que quelqu’homme soit bon s’il n’est pas parfaitement  / {25} proportionné au bien commun ; et le tout lui-même ne peut exister comme il lui convient (bene), si ce n’est moyennant des parties qui lui sont proportionnées. »[26] Cette ordination est si intégrale que ceux qui poursuivent le bien commun, poursuivent leur bien propre ex consequenti : « parce que, d’abord, le bien propre ne peut exister sans le bien commun de la famille, de la cité ou du royaume. C’est pourquoi Valère Maxime dit des anciens Ro­mains qu’ils préféraient être pauvres dans un empire riche que d’êtres riches dans un empire pauvre. Parce que, en second lieu, comme l’homme est partie de la maison et de la cité, il importe qu’il juge de ce qui est bon pour lui à la lumière de la prudence qui a pour objet le bien de la multitude : car la bonne disposi­tion de la partie se prend de son rapport au tout. »[27]  Et ceci éclate davantage dans le bien commun qu’est la béatitude, où l’univer­salité même du bien est principe de béatitude pour la personne singulière. C’est, en effet, en raison de son universalité qu’il peut béati­fier la personne singulière. Et cette commu­nication au bien commun fonde la communi­cation des personnes singulières entre elles extra verbum : le bien commun en tant que bien commun est la racine de cette communication qui ne serait pas possible si le bien divin n’était déjà aimé dans sa communicabilité aux autres : / « praeexigitur amor boni communis toti socie­tati, quod est bonum divinum, prout est beatitudinis objectum. »[28]

Si l’on concède que les personnes singulières sont ordonnées au bien ultime séparé en tant que celui-ci a raison de bien commun, on ne concédera pas si volontiers que, dans l’univers même, les personnes ne sont voulues que pour le bien de l’ordre de l’univers, bien commun intrinsèque meilleur que les personnes singu­lières qui le constituent matériellement. On voudrait plutôt que l’ordre de l’univers ne fût qu’une superstructure de personnes que Dieu veut, non pas comme parties, mais comme touts radicalement indépendants ; et ce ne serait qu’en second que ces touts seraient des parties. En effet, les créatures raisonnables ne diffèrent-elles pas des créatures irraison­nables en ce qu’elles sont voulues et gouvernées pour elles-mêmes, non seulement quant â l’espèce, mais aussi quant à l’individu ? « Les actes … de la créature raisonnable sont dirigés par la divine providence, non seulement en raison de leur appartenance à l’espèce, mais aussi en tant qu’ils sont des actes person­nels. »[29] Donc, conclurait-on, les personnes individuelles sont elles-mêmes des biens voulus d’abord pour soi et en soi supérieurs au bien du tout accidentel qu’elles constituent par voie de conséquence et de complément. / {27}

Or, quelle est la fin que Dieu se propose dans la production des choses ?  « Dieu a produit l’être de toutes choses, non par néces­sité de nature, mais par son intelligence et sa volonté. Son intelligence et sa volonté ne peuvent avoir pour fin ultime autre chose que sa propre bonté, ce qu’il fait en communiquant cette bonté aux choses. Les choses partici­pent de la bonté divine par mode de similitude, en tant qu’elles sont elles-mêmes bonnes. Or, ce qui est meilleur dans les choses créées, c’est le bien de l’ordre de l’univers, qui est le plus parfait, comme le dit le Philosophe (XII Metaph., c. 10) ; ce qui est conforme, aussi, à la Sainte écriture où il est dit : Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici cela était très bon (Gen. I, 31), alors que des œuvres prises séparément il avait dit simplement qu’elles étaient bonnes. Par conséquent, le bien de l’ordre des choses créées par Dieu est aussi l’objet principal du vouloir et de l’intention de Dieu (praecipue volitum et intentum). Or, gouverner un être n’est autre chose que lui imposer un ordre …

« De plus, tout ce qui tend vers une fin s’occupe davantage (magis curat) de ce qui est le plus rapproché de la fin ultime, car celle-ci est aussi la fin de toutes les autres. Or, la fin ultime de la volonté divine, c’est sa propre bonté, et, dans les choses créées, c’est / {28} le bien de l’ordre de l’univers qui est le plus rapproché de cette bonté (cui propinquissi­mum), car tout bien particulier de cette chose­-ci ou de celle-là, est ordonné au bien de l’ordre de l’univers comme à sa fin, tout comme le moins parfait est ordonné au plus parfait. Dès lors, chaque partie se trouve exister pour son tout. Par conséquent, ce dont Dieu a le plus grand soin dans les choses créées, c’est l’ordre de l’univers … »[30]

Pourquoi Dieu veut-il la distinction des choses, leur ordre et leur inégalité ? « La distinction des choses, et leur multitude, est de l’intention du premier agent, qui est Dieu. En effet, Dieu a donné l’être aux choses en vue de communiquer sa bonté aux créatures, et de la manifester par elles ; et parce que cette bonté ne peut pas être suffisamment mani­festée par une seule créature, il a produit des créatures multiples et diverses, afin que ce qui manque à l’une pour manifester la bonté divine soit suppléé par une autre. Car la bonté, qui existe en Dieu sous un mode simple et uniforme, existe sous un mode multiple et divisé dans les créatures ; c’est pourquoi l’uni­vers tout entier participe davantage de la bonté divine et la manifeste plus parfaitement que toute autre créature. »[31]

« …En tout effet ce qui est fin ultime est proprement voulu par l’agent principal, comme / l’ordre de l’armée est voulu par le chef. Or, parfait dans les choses, c’est universel … Donc, l’ordre proprement voulu par Dieu, et n’est pas un produit accidentel de la succes­sion des agents…Mais,…ce même ordre universel est, par soi, créé et voulu par Dieu… »[32]

« La fin pour laquelle un effet est produit est ce qu’il y a en lui de bon et de meilleur. Or, ce qu’il y a de bon et de meilleur dans l’univers consiste dans l’ordre de ses parties entre elles, lequel ordre ne peut exister sans distinction ; c’est, en effet, cet ordre même qui constitue l’univers dans sa raison de tout, laquelle est ce qu’il y a de meilleur en lui. Donc, l’ordre même des parties de l’univers, et leur distinction, est la fin pour laquelle il a été créé. »[33]

 

Bien sûr qu’on se révoltera contre cette conception si l’on considère la personne singu­lière et son bien singulier comme racine pre­mière, comme fin ultime intrinsèque, et, par conséquent, comme mesure de tout bien intrinsèque à l’univers. Cette révolte pro­vient, soit d’une ignorance spéculative, soit d’une ignorance pratique.

C’est ignorer spéculativement le bien com­mun que de le considérer comme un bien étranger, comme un ‘bonum alienum’ opposé au ‘bonum suum’ : on limite, alors, le ‘bonum suum’ au bien singulier de la personne sin­gulière. Dans cette position, la subordina­tion du bien privé au bien commun voudrait dire subordination du bien le plus parfait de la personne, à un bien étranger ; le tout et la partie seraient étrangers l’un à l’autre : le tout de la partie ne serait pas ‘son tout’. Cette erreur rabaisse la personne dans sa capacité la plus foncière : celle de participer à un bien plus grand que le bien singulier ; elle nie la perfection la plus éclatante de l’univers : cela même que Dieu veut principalement et en quoi les personnes peuvent trouver ‘leur’ plus grand bien créé. Cette erreur rejette le bien commun créé, non pas parce qu’il n’est que bien créé, mais parce qu’il est commun. Et c’est là que gît la gravité de cette erreur : elle doit rejeter aussi le bien commun le plus divin qui est essentiellement commun.

Avec une droite intelligence spéculative du bien commun, une pernicieuse ignorance pratique peut néanmoins coexister. On peut refu­ser la primauté du bien commun parce qu’il n’est pas d’abord le bien singulier de la per­sonne singulière et parce qu’il demande une subordination de celui-ci à un bien qui n’est pas le nôtre en raison de notre personnalité singulière. Par amour désordonné de la / {31} singularité, on rejette pratiquement le bien com­mun comme un bien étranger et on le juge incompatible avec l’excellence de notre con­dition singulière. On se soustrait ainsi à l’ordre et on se réfugie en soi-même comme dans un univers pour soi, univers enraciné dans un acte libre très personnel : on abdique librement sa dignité de créature raisonnable pour s’établir comme tout radicalement indépendant. « L’aversion même de Dieu a raison de fin en tant qu’elle est désirée sous la raison de liberté, selon cette parole de Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé le joug, tu as rompu tes liens, et tu as dit : Je ne servirai pas ! »[34] On ne refuserait pas le bien commun si on en était soi-même le prin­cipe ou s’il tirait son excellence de ce que nous l’avons librement choisi : on accorde la pri­mauté à la liberté elle-même. On veut être d’abord un tout si radicalement indépendant qu’on n’a besoin de Dieu que pour être tel, après quoi on jouirait d’un droit de se sou­mettre à l’ordre ou de ne pas s’y soumettre. Et quand il plait de se soumettre, cette sou­mission serait un acte émanant par surcroît d’un pur ‘pour soi’ et de la saisie de sa propre générosité si grande qu’il ne lui répugne pas de se répandre et de se diffuser ; au contraire, la personnalité pourra s’y épanouir et épancher au dehors le bien qu’elle possédait déjà en  / {32} soi[35]. Elle s’épanouira, c’est-à-dire que son bien lui-même viendra du dedans ; elle ne devra au dehors que la générosité de l’espace. Elle reconnaîtra de bon gré sa dépendance de la matière informe, comme le sculpteur qui reconnaît sa dépendance de la pierre. Même elle se laissera diriger par autrui, elle recon­naîtra un supérieur, pourvu que celui-ci soit le ‘fruit’ de son choix et vicaire, non pas de la communauté, mais, d’abord et principale­ment, du moi. Tout bien autre que celui qui nous est dû en raison de notre nature singu­lière, tout bien antérieur à celui-ci et auquel nous devons librement nous soumettre sous peine de faire le mal, est abhorré comme une insulte à notre personnalité.

 

On se révolte contre l’idée même de l’ordre, alors qu’une créature est plus parfaite dans la mesure où elle participe davantage à l’ordre. Les substances séparées sont plus parfaites que nous, parce qu’elles sont davantage or­données et que par nature elles participent plus profondément à la perfection de l’univers dont elles revêtent la splendeur, grâce à cette ordination. « Les choses qui sont de Dieu, sont ordonnées. Or, il est nécessaire que les parties supérieures de l’univers participent / davantage du bien de l’univers, qui est l’ordre. Les choses où l’ordre existe par soi participent plus parfaitement de l’ordre que celles où il ne se trouve qu’un ordre par accident. »[36] Pourquoi ce mépris de l’ordre qui est l’œuvre de la Sagesse divine ? Comment les anges pourraient-ils aimer leur inégalité si celle-ci n’était pas enracinée dans le bien commun, et si ce bien commun n’était pas leur plus grand bien ?Si, au contraire, l’être même de leur personne était pour eux le plus grand bien intrinsèque de l’univers, l’inégalité serait prin­cipe de discorde, tant entre les anges, qu’entre chaque personne individuelle, et le bien com­mun serait bien étranger ; cette inégalité procéderait, non pas de la sagesse divine, mais, soit du libre arbitre et de la contrariété du bien et du mal, soit d’une primauté ac­cordée à la distinction matérielle.[37]

Le fait que les parties principales consti­tuant matériellement l’univers sont ordonnées et gouvernées pour elles-mêmes ne peut que faire éclater davantage la suréminente perfec­tion de l’ensemble qui est la raison intrinsèque première de la perfection des parties. Et, « quand nous disons que la divine providence ordonne les substances intellectuelles pour elles-mêmes, nous n’entendons pas que ces substances n’ont aucun rapport ultérieur avec Dieu et avec la perfection de l’univers. Nous / {34} disons donc qu’elles sont ainsi régies pour elles-mêmes et que les autres créatures le sont à cause d’elles, parce que les biens qu’elles reçoivent grâce à la divine providence ne leur sont pas donnés pour l’utilité d’autres créatures ; au contraire, les biens conférés à celles-ci sont ordonnés par la divine provi­dence à l’usage des substances intellectuel­les. »[38]  C’est donc tout autre chose de dire que les créatures raisonnables sont gouvernées et ordonnées pour elles-mêmes, et de dire qu’elles le sont à elles-mêmes et pour leur bien singulier : elles sont ordonnées pour elles­-mêmes au bien commun. Le bien commun est pour elles, mais il est pour elles comme bien commun. Les créatures raisonnables peuvent atteindre elles-mêmes de manière explicite le bien auquel toutes choses sont ordonnées ; elles diffèrent par là des créatures irraisonnables, qui sont de purs instruments, qui sont utiles seulement et qui n’atteignent pas elles-mêmes de manière explicite le bien universel auquel elles sont ordonnées. Et c’est en cela que consiste la dignité de la nature raisonnable. / {35}


 

 

OBJECTIONS ET RÉPONSES

 

La dignité de la personne et la liberté

 

1. Il semble que la dignité de la personne s’oppose à la raison de partie et à cette ordi­nation au bien commun. En effet, 3dignité signifie bonté pour soi-même ; utilité, bonté pour autre chose que soi - dignitas significat bonitatem alicujus propter seipsum, utilitas vero propter aliud. »[39] En outre, « la dignité appartient à ce qui se dit absolument - di­gnitas est de absolute dictis.[40] N’est-ce pas pour cette raison que les personnes sont ordonnées et gouvernées pour elles-mêmes ? [41]

A cela nous répondons que la créature rai­sonnable tire sa dignité de ce que, par son opération propre, par son intelligence et son amour, elle peut atteindre à la fin ultime de l’univers. cc Les créatures intellectuelles et raisonnables l’emportent sur les autres créa­tures, et par la perfection de leur nature, et par la dignité de leur fin. Par la perfection / {37} de leur nature, puisque la créature raisonnable est la seule qui soit maîtresse de ses actes et se détermine librement à ses opérations, au lieu que les autres créatures sont plutôt poussées qu’elles n’agissent. Par la dignité de leur fin ; car seule la créature intelligente s’élève jusqu’à la fin dernière même de l’uni­vers, à savoir, en connaissant Dieu et en l’aimant ; alors que les autres créatures ne peuvent atteindre à cette fin ultime sinon par une certaine participation à sa ressem­blance. »[42]

Dès lors, la créature raisonnable, en tant qu’elle peut elle-même atteindre à la fin de la manifestation de Dieu au dehors, existe pour elle-même. Les créatures irraisonnables n’exis­tent que pour cet être qui pourra lui-même atteindre à cette fin qui ne fut qu’implicite­ment la leur. L’homme est la dignité qui est leur fin. Mais, cela ne veut pas dire que la créature raisonnable existe pour la dignité de son être propre et qu’elle est elle-même la dignité pour laquelle elle existe. Elle tire sa dignité de la fin à laquelle elle peut et doit atteindre ; sa dignité consiste en ce qu’elle peut atteindre à la fin de l’univers, la fin de l’univers étant, sous ce rapport, pour les créatures raisonnables, à savoir, pour chacune d’elles. Cependant, le bien de l’univers n’est pas pour elles comme si celles-ci étaient la fin / pour laquelle il est. Il est le bien de chacune d’elles en tant qu’il est leur bien comme bien commun.

Or, la dignité qu’elle revêt à cause de sa fin est tellement dépendante de cette fin que la créature raisonnable peut déchoir de sa dignité comme elle peut déchoir de sa fin. « En péchant, l’homme s’écarte de l’ordre de la raison, et, par conséquent, il déchoit de la dignité humaine, à savoir, que l’homme est naturellement libre et qu’il existe pour lui-même, et il se met en quelque façon dans

la servitude des bêtes… Car l’homme mau­vais est pire qu’une bête. »[43] Loin d’exclure ou de rendre indifférente l’ordination de son bien privé au bien commun (ou de son bien propre quand celui-ci n’embrasse pas déjà le bien commun), comme si cette ordination était affaire de pure liberté de contradiction, la dignité de la créature intelligente entraîne, au contraire, la nécessité de cette ordination. L’homme déchoit de la dignité humaine quand il refuse le principe même de sa dignité : le bien de l’intelligence réalisé dans le bien commun. Il s’assujettit à la servitude des bêtes quand il juge le bien commun comme un bien étranger. La perfection de la nature humaine assure si peu la dignité qu’il suffit à l’homme de se replier sur sa propre dignité / {39} comme sur une raison suffisante et racine première, pour déchoir de son être-pour-soi.

 

Parce que « dignitas est de absolute dictis », la dignité ne peut pas être un attribut propre de la personne envisagée comme telle, mais de la nature des personnes. En effet, la personne n’est pas comme telle un absolu. Les personnes divines sont des relations subsis­tantes. « La paternité est dignité du Père, comme elle est essence du Père : car la dignité est un absolu, et elle appartient à l’essence. De même donc que la même essence qui, dans le Père, est paternité, est, dans le Fils, filia­tion ; ainsi, la même dignité qui, dans le Père, est paternité, est, dans le Fils, filiation. »[44] De même, chez l’homme, la dignité n’est pas un attribut de la personne envisagée comme telle, mais de la nature raisonnable. En sorte que si la personne créée est un absolu, c’est à cause de son imperfection dans la raison même de personne. Du reste, dans l’être raisonnable purement créé la nature se subordonne la personnalité.[45] Il importe, en outre, de remarquer que la personne elle-même se définit universellement par la communi­cabilité : « rationalis naturae individua subs­tantia - substance individuelle d’une nature raisonnable », où il faut entendre nature au sens de principe d’opération. L’incommuni­cabilité / {40} de la personne elle-même n’a pas raison de terme comme si la personne existait, pour son incommunicabilité ; au contraire, loin d’être un ‘pour soi’ dans cette incommunicabilité, celle-ci ouvre la nature à la commu­nication - actiones sunt suppositorum. Les personnes divines sont essentiellement expres­sives de la fécondité de la nature divine. Dans le cas de la personne créée, la communication s’accomplit dans la participation vitale au bien commun.

 

L’être-pour-soi de toute personne créée est pour sa fin qui est Dieu. Rien n’est antérieur à cet indissoluble être-pour-soi-pour-Dieu. Rien ne peut le dissoudre si ce n’est le mal. Puisqu’elle tient de Dieu tout ce qu’elle est - secundum hoc ipsum quod est, atterius est - la personne créée doit avancer vers sa fin d’un mouvement direct. Dans cette perspective fondamentale, et il n’y en a pas d’autre fon­damentale, tout regard délibérément réflexif de la personne créée sur elle-même est regard nocturne et aversion de Dieu. Si vraiment la personne humaine était ce qu’en disent les personnalistes, l’homme devrait pouvoir trou­ver en lui-même une amabilité qui serait sienne en face de sa fin : le soi serait à lui-même le principe de sa destinée ; il en serait aussi le terme ; il ne se subordonnerait à une fin autre / que soi que pour la subordonner à soi ; il ne se porterait vers des choses autres que soi que pour se les faire siennes comme fin. En vérité, la fin des personnes consisterait dans l’épanouissement de leur personnalité.

 

Considérons maintenant la créature intelli­gente dans sa perfection d’agent libre. La perfection de nature qui est racine de liberté n’a raison de fin qu’en Dieu. Par ailleurs, Dieu n’est dit libre que par rapport aux choses qui lui sont inférieures. La liberté ne porte pas sur la fin comme telle, mais sur les moyens ; quand elle porte sur une fin, c’est que cette fin est une fin subordonnée et qu’elle peut revêtir le caractère de moyen. Dieu est nécessairement la fin de tout ce qu’il fait librement, sa liberté ne regarde que ce qu’il fait pour cette fin qui est la bonté suprême : seule la dignité de Dieu est identique à son être et inamissible. Parce qu’aucun autre agent n’est à lui-même sa fin suprême, et parce que la fin propre de sa nature peut être ordonnée à une fin supérieure, la créature raisonnable est défectible et peut déchoir de sa dignité : sa dignité n’est assurée qu’en tant qu’elle se tient dans l’ordre et qu’elle agit conformément à cet ordre. A la différence des créatures irraisonnables, la créature rai­sonnable doit se tenir elle-même dans l’ordre / établi sans elle ; mais, se tenir dans cet ordre, c’est se soumettre et se laisser mesurer par lui : sa dignité est liée à l’ordre ; s’écarter de lui, c’est déchoir de sa dignité. Si la dignité convenait absolument à la créature raison­nable, si elle était assurée dans sa liberté de contrariété, dans sa faculté de se soumettre à l’ordre ou de ne pas s’y soumettre, sa dignité serait inamissible. L’excellence de la créature raisonnable ne consiste pas dans la faculté de s’écarter de l’ordre, mais dans la faculté de vouloir elle-même cet ordre où elle doit se tenir ; elle n’a pas le droit de s’en écarter.

« De même qu’il y a un ordre dans les causes actives, de même il y en a un dans les causes finales, en sorte que la fin secondaire dépend de la fin principale, ainsi que l’a­gent secondaire dépend de l’agent princi­pal. Or, le péché a lieu dans les causes ac­tives quand l’agent secondaire sort de l’ordre fixé par l’agent principal : ainsi, lorsque la jambe, à cause d’une inflexion, n’exécute pas le mouvement que la puissance appétitive commandait, ce défaut produit une démarche vicieuse. De même donc, pour les causes finales, toutes les fois que la fin secondaire sort de l’ordre de la fin principale, la volonté pèche, bien que son objet soit bon et constitue une fin. Or, toute volonté veut naturelle­ment le bien propre de celui qui veut, / c’est-à­-dire la perfection de son être même, et elle ne peut vouloir le contraire. Donc le péché de la volonté est impossible dans l’agent qui veut et dont le bien est la fin suprême ; car cette fin n’est pas subordonnée à une autre, mais toutes les autres lui sont subordonnées. Telle est la volonté de Dieu, dont l’être est la bonté souveraine, qui est la fin dernière. Donc, le péché de la volonté répugne à Dieu. Mais si l’on considère dans sa nature tout autre être qui possède cette faculté, et dont le bien propre est nécessairement subordonné à un autre bien, le péché de la volonté est possible. Car, quoiqu’il y ait dans chacun de ces êtres une inclination naturelle de la volonté à vouloir et à aimer sa propre perfection, en sorte qu’il ne puisse pas vouloir le contraire, cette inclination n’y est cependant pas natu­rellement de telle manière qu’il subordonne sa perfection à une autre fin sans pouvoir s’écarter de cet ordre : la fin supérieure n’étant pas la fin propre de sa nature, mais d’une nature plus élevée. Donc, il dépend de son libre arbitre de subordonner sa propre perfec­tion â la fin supérieure ; car les êtres doués de volonté diffèrent de ceux qui en sont privés en ce que les premiers se subordonnent eux-­mêmes avec ce qui leur appartient, à la fin ; ce qui fait dire qu’ils ont le libre arbitre ; au lieu que les autres ne se subordonnent pas / {44} eux-mêmes à la fin, mais ils sont subordonnés par un agent supérieur, et comme dirigés et ne se dirigeant pas eux-mêmes vers cette fin. »[46]

L’ange ne peut déchoir par soi de la fin de sa personne et du bien commun propre de sa nature. Mais le bien de la nature angélique n’est pas le bien suprême qui est Dieu tel qu’il est en Lui-même. Or, Dieu lui a prescrit de s’ordonner à ce bien souverain. Comme la fin propre de la nature angélique revêt sous ce rapport le caractère d’une fin à ordonner à une fin supérieure, ce qui n’est pas assuré par la nature de l’agent, sa volonté peut déchoir de cette fin, et, par voie de con­séquence, elle peut déchoir aussi de sa fin propre.

Si l’ange n’est par soi défectible que par rapport à la fin surnaturelle, l’homme peut, lui, déchoir, par soi, de sa fin naturelle. Il y a cette différence entre l’homme et les subs­tances séparées, que le même individu a plusieurs puissances appétitives, dont l’une est soumise à l’autre ; ce qui ne se trouve point dans les substances séparées, qui sont cepen­dant subordonnées l’une à l’autre. De quelque manière que fléchisse l’appétit inférieur, le péché entre dans la volonté. Comme donc il y aurait péché dans les substances séparées si quelqu’une d’un rang inférieur sortait de / {47} l’ordre établi par une substance supérieure qui reste soumise à l’ordre divin, ainsi l’homme pèche de deux manières : d’abord quand la volonté humaine ne subordonne pas à Dieu son bien propre ; et ce péché lui est commun avec les substances séparées ; ensuite, quand le bien de l’appétit inférieur n’est pas réglé par l’appétit supérieur : c’est ce qui arrive lorsqu’on recherche, sans observer l’ordre de la raison, les plaisirs de la chair, qui sont l’objet de la partie concupiscible ; ce dernier péché n’a pas lieu dans les substances sépa­rées. »[47] A l’intérieur même de l’homme, le bien de l’intelligence est supérieur au bien du sens. L’union de la nature intellectuelle et de la nature sensible assujettit l’homme à une certaine contrariété. La nature sensible nous porte vers le bien sensible et privé, la nature intellectuelle a pour objet l’universel et le bien sous la raison même de bien, raison qui se trouve principalement dans le bien commun. Le bien de l’intelligence d’où l’homme tire sa dignité d’homme, n’est pas assuré par la nature même de l’homme. La vie sensitive est en nous la première : nous ne pouvons atteindre aux actes de la raison qu’en passant par le sens qui, sous ce rapport, a raison de principe. Tant que l’homme n’est pas rectifié par les vertus cardinales qu’il doit acquérir, il est tiré principalement vers le / bien privé contre le bien de l’intelligence. Il existe pour l’homme, envisagé même dans l’ordre purement naturel, une liberté de con­trariété qui le rend par soi défectible par rapport à sa fin purement naturelle. Pour faire valoir sa dignité, il doit soumettre son bien privé au bien commun.

 

On pourrait encore objecter que si la dignité de la créature raisonnable est liée à sa subordination à Dieu d’où la personne tient tout ce qu’elle est, sa dignité n’est pas liée à sa subordination à d’autres fins si supérieures soient-elles. Dès lors, cette dignité est an­térieure à toute subordination autre qu’à Dieu, et indépendante de l’ordre dans les choses créées. En effet, « quand le bien propre d’un être est subordonné à plusieurs biens supérieurs, l’agent doué de volonté est libre de sortir de l’ordre qui se rattache à l’un de ces êtres supérieurs et de rester dans l’ordre qui se termine à un autre, que ce dernier soit plus ou moins élevé. »[48] A cela nous répondons que quand un agent doué de volonté doit subordonner son bien propre à un bien crée supérieur, ce ne peut être qu’en tant que celui-ci est lui-même conforme à l’ordre divin. Dès lors, quand l’inférieur doit se soustraire à ce qui lui est supérieur, c’est que ce supérieur s’est écarté de l’ordre où il devait lui-même / {47} se tenir. Mais, tant que ce supérieur se tient dans l’ordre, il est un bien supérieur auquel l’inférieur doit se soumettre. « Par exemple, le soldat qui est soumis au roi et au général de l’armée peut subordonner sa volonté au bien du général et non à celui du roi, et inver­sement ; mais dans le cas où le général trans­gresserait l’ordre donné par le roi, la volonté du soldat serait bonne, s’il la détachait de la volonté du général pour la soumettre au roi ; elle serait mauvaise s’il exécutait la volonté du général contrairement à la volonté du roi ; car l’ordre d’un principe inférieur dépend de l’ordre du principe supérieur. » [49] Toutefois, « il y aurait péché dans les substances séparées si quelqu’une d’un rang inférieur sortait de l’ordre d’une substance supérieure qui reste soumise à l’ordre divin. » Dès lors, la révolte de l’inférieur contre un supérieur insoumis est une révolte contre le désordre.

 

Ordre et liberté

 

2. Envisagés comme tels, les actes libres sont en dehors et au-dessus de l’ordre de l’univers, car seule la cause de l’être tout entier peut agir dans notre volonté. Donc, les personnes ne sont pas, selon le tout d’elles­mêmes, comprises dans l’ordre de l’univers. En outre, être libre, c’est être cause de / {48} soi-même. Dès lors, la personne doit tenir sa perfection d’elle-même et non pas de l’uni­vers dont elle serait partie.

 

En réponse à ces difficultés, remarquons d’abord que l’action libre n’a pas elle-même raison de terme. L’agent libre diffère de l’agent purement naturel en ce qu’il se meut lui-même à juger et à se mouvoir vers une fin en vertu de ce jugement même. Il domine son action pour la fin, il ne domine pas la fin prise comme telle. Son jugement doit être droit : la vérité de ce jugement dépendra de la conformité de l’appétit au bien qu’est la fin. Or, le bien pour lequel doit principale­ment agir la créature intelligente et par lequel doit être réglé son jugement, c’est le bien qui est pour elle naturellement le meilleur : le bien commun. Or, le bien commun est essentiellement participable à plusieurs. Donc, en face de ce bien, toute créature intelligente a raison de partie. L’action libre doit être ordonnée par l’agent lui-même, en vue d’un bien participé.

Du reste, la perfection de l’univers demande qu’il y ait des créatures intelligentes, et, par conséquent, des créatures maîtresses de leurs actes, qui se porteront elles-mêmes vers leur bien. La perfection du bien qu’elles doivent poursuivre est telle qu’elles doivent se porter / elles-mêmes vers lui. Si l’action libre ne peut avoir raison de partie de l’univers envi­sagé en lui-même, elle doit néanmoins être en dernière instance ordonnée à une fin devant laquelle la créature intelligente a raison de partie. Or, la fin est la première des causes.

De plus, l’ordre de l’univers peut s’entendre de deux manières. Soit de l’ordre qui est la forme de l’univers : cette forme est le bien intrinsèque de l’univers ; soit de l’ordre de l’univers à son principe tout premier -le bien séparé qui est Dieu. L’ordre de l’univers est pour l’ordre au principe séparé. Et, comme cet ordre-ci est purement et simple­ment universel, il comprend même les actes libres : Dieu gouverne les agents libres et leurs actes tout comme il gouverne par ailleurs les événements fortuits et casuels qui n’ont pas de cause déterminée inhérente à l’ordre de l’univers.[50]

Or, tant le bien inhérent à l’univers que le bien séparé ont raison de bien commun. Dès lors, par rapport à l’un et à l’autre, la créature raisonnable a raison de partie : elle ne peut avoir raison de tout que par rapport au bien singulier de la personne singulière. Mais pour être pleinement, la personne a besoin de participer. Certes, atteindre la plénitude dépend de ma liberté ; mais la plénitude ne doit pas sa plénitude à ma / liberté : mon acte libre doit être ordonné à la plénitude qui est commune. Mon acte libre est le mien singulier ; ma fin n’est pas fin en tant que mienne.

 

A la seconde partie de l’objection nous répondons que la proposition « liberum est quod causa sui est » doit s’entendre non pas en ce sens que l’agent libre serait la cause de soi-­même, ou qu’il serait, comme tel, la perfection pour laquelle il agit, mais en ce sens qu’il est lui-même, par son intelligence et sa volonté, la cause de son action pour la fin a laquelle il est ordonné. On pourrait dire aussi qu’il est cause de soi-même dans la ligne de la causalité finale, en tant qu’il se porte lui-­même vers la fin à laquelle il est appelé comme agent intelligent et libre, c’est-à-dire con­formément aux principes mêmes de sa nature. Or, cette fin consiste principalement dans le bien commun. L’agent sera d’autant plus libre et plus noble qu’il s’ordonne lui-même plus parfaitement au bien commun. On voit dès lors comment celui-ci est principe premier de notre condition de liberté. L’agent libre se mettrait dans la condition d’esclave si par lui-même il ne pouvait ou ne voulait agir que pour le bien singulier de sa personne. L’homme n’en retient pas moins sa condition de liberté lorsque, par sa propre raison et sa / propre volonté, il se soumet à une raison et une volonté supérieures. C’est ainsi que les citoyens sujets peuvent agir en hommes libres, pour le bien commun.

On pourrait pousser plus loin la première partie de l’objection : Non seulement l’acte libre est en dehors de l’univers, mais toute créature intelligente peut retenir pour soi et cacher à toute autre intelligence créée, le terme même de sa pensée libre : Dieu seul connaît le secret du cœur. Dès lors, toute personne créée peut ainsi se constituer un univers d’objets à elle radicalement indépen­dant et se soustraire librement à l’ordre de l’univers. Or, n’est-ce pas en cela qu’éclate la souveraine perfection de la personne ? Voilà qui regarde la personne, et nullement l’univers.