De la primauté du bien commun contre les personnalistes (2ème partie), de Charles de Koninck
D’après
votre programme je dois vous parler de ‘Philosophie et ordre dans les relations
internationales’. En fait, on m’avait demandé de vous soumettre, comme matière
à discussion, le problème suivant : ‘Métaphysique et ordre international’.
Je tiens à vous signaler ce fait, car le sujet que je vais effectivement
traiter est aussi éloigné du second que l’est celui-ci du premier.
Le
problème de l’ordre international ne relève pas proprement de la métaphysique,
mais de la science et de la prudence politiques. Parmi les sciences
spéculatives la philosophie de la nature y toucherait même de plus près que la
métaphysique. Il est pourtant significatif que la doctrine la plus radicale et
la plus cohérente de la révolution internationale a toujours soin d’attaquer la
métaphysique comme son contraire absolu.[1]
L’émancipation de la vie politique devait amener ce résultat. Si la politique
est une certaine sagesse, si dans l’ordre pratique elle est la science
architectonique, elle n’est pas une / {83}
* Ce travail fut présenté au congrès
de l’American Catholic Philosophical Association, tenu
à Philadelphie en 1940. Il a déjà paru, en substance, dans les Proceedings de cette même Association, sous le titre ‘Metaphysics and
international order’. Nous remercions les éditeurs de nous avoir accordé la
permission de le reproduire. On m’a reproché, me dit-on, parmi d’autres défauts
la « brièveté énigmatique » du texte paru dans les Proceedings. Cette
critique est très méritée et je tâcherai de faire mieux dans cette nouvelle
rédaction. / {83}
sagesse absolue,
elle doit rester subordonnée. Elle ne pourrait s’émanciper qu’en niant toute
subordination. Or, la philosophie de la révolution a bien compris que la
métaphysique prend effectivement sur elle-même de défendre les premiers
principes, qu’elle est la science la plus propre à nous conduire à la
connaissance des choses plus nobles par nature et plus divines que l’homme. Le
bien commun de la société politique n’est pas le bien purement et simplement
universel, et il ne peut être conservé quand on ne l’ordonne pas au bien
souverain. L’homme n’est pas la mesure de l’homme.
Voilà
qui de toute évidence importe à un ordre universel parmi les nations. Vous le
savez, la fin de la philosophie révolutionnaire n’est pas l’ordre international
au sens strict du mot. Elle ne reconnaît pas les nations, pas plus que les
familles. Elle ne reconnaît même pas le bien commun véritable de la société
politique, ni des sociétés politiques. Elle veut bien un certain ordre
universel, mais elle en veut chercher le principe dans ce qui est
matériellement premier dans tout ordre social : l’homme purement homme envisagé
dans sa condition la plus subjective, l’homme considéré à l’état de privation
tant matérielle que spirituelle. Voilà comment il faut entendre le radicalisme
de cette doctrine. / {84}
En
dépit de leurs divergences apparentes, les philosophes modernes en général s’accordent
à soutenir que la métaphysique ou sagesse spéculative, pour autant qu’elle
porte principalement sur des choses meilleures que l’homme, aliène l’homme de
lui-même, qu’elle le dépouille de son moi véritable. Étant en quelque sorte
surhumaine, elle serait inhumaine. Elle distrairait l’homme de l’effort total
qu’il lui faut pour conquérir la terre, et pour répondre à son désir de vivre.[2]
Elle serait destructrice de la nature humaine, et par conséquent il faudrait la
compter parmi les grands ennemis de l’humanité.
Et
en effet, comme le dit Aristote dans l’ Ethique, si l’homme était la chose la
plus parfaite dans l’univers, ce n’est pas la sagesse mais la science et la
prudence politiques qui seraient la connaissance la plus parfaite[3]. Eh bien, je voudrais discuter
avec vous cette hypothèse. Supposons un moment que la science et la prudence
politique(s) constituent le savoir le plus parfait, pour voir ce qu’il en
faudrait conclure en toute rigueur. / La
première conséquence, et la plus générale, c’est que les choses seraient tout
au plus ce que nous voudrions qu’elles soient. En effet, la science et la prudence
politiques sont pratiques en ce qu’elles dirigent vers une fin conformément à
la droite raison. Mais cela présuppose que nous connaissons en quelque façon la
nature de la chose à diriger et de la fin, c’est-à-dire que la rectitude de la
régulation pratique présuppose la rectification de l’intelligence spéculative.[4]
Donc, si par impossible la régulation
pratique était indépendante de la vérité spéculative, alors ce que les choses
sont, ou devraient être, tels l’homme, le bien humain et la société, serait
simplement ce que nous aurions voulu qu’elles soient. Même la science pratique
ne serait plus science. La simple connaissance pratique ne serait plus vraiment
pratique. Toute direction se ferait au hasard, elle ne serait plus direction.
Cette
hypothèse implique plus spécialement la négation de la prudence. On pourrait
arguer cependant que nous sommes libres de choisir la fin ; la fin n’est-elle
pas dans les choses pratiques le principe, et l’artisan ne choisit-il pas la
fin qu’il désire réaliser, (une maison, par exemple, et celle-ci plutôt que
celle-là) ? Mais ce serait oublier la différence / {86} radicale entre l’art
et la prudence. La prudence, en effet, ne choisit pas la fin, elle choisit les
moyens seulement. Si la prudence choisissait la fin, comme l’art elle ne
pourrait choisir les moyens, de sorte qu’elle serait une avec l’art. Et s’il en
était ainsi, la vérité du jugement prudentiel ne dépendrait pas de la rectitude
de l’appétit par rapport au bien, mais de l’intelligence seulement, à savoir de
sa conformité avec la fin choisie.[5] Et vu que l’art regarde seulement le vrai et
non, comme la prudence, le vrai et le bien à la fois, le jugement de l’homme
moralement corrompu pourrait être aussi sain que celui de l’homme vertueux -
chose, par ailleurs, communément admise dans la politique active ; et tout
défaut sur le plan de l’action morale serait dû à un défaut dans la
connaissance seulement. De plus, puisque l’art porte sur les contraires, par
exemple la santé et la maladie pour la médecine, si la prudence était, sous ce
rapport, semblable à l’art, elle serait indifférente au bien et au mal.[6]
Le succès dans la réalisation de la fin choisie serait l’unique critère du bien
et du mal. Il serait toujours absurde de vouloir justifier sa conduite, même à
ses propres yeux, en pensant ou en disant qu’on a agi selon sa conscience et
avec droite intention. Tout écart concret de cette fin choisie, fut-il dû à la
raison, au hasard ou à la volonté, serait une faute. /suivant cette hypothèse,
l’homme serait en vérité la mesure de toutes choses, et il ne pourrait y avoir
d’autre mesure. Mais la proposition ‘l’homme est la mesure de toutes choses’
demeure abstraite. Pour être conséquents, nous devons demander ‘Quel homme ?’
ou ‘Quels hommes ?’. Remarquez que nous ne pourrions
pas demander ‘Quel homme ou quels hommes ont le droit de s’imposer comme mesure ?’
Aura ce droit celui qui tient dans ses mains la puissance de s’imposer. En
bonne logique, on peut tout au plus attendre que la chose se produise.
Voilà qui ferait l’émancipation de l’homme pur artifex.
Cette émancipation répondrait à un désir tout caractéristique de l’homme. Il y
a dans l’homme une tendance à accorder la primauté au pratique sur le
spéculatif, et à l’art sur la prudence. Et cette tendance provient de la
débilité intellectuelle de l’homme, comme on peut le voir par les raisons suivantes.
Comme dit Aristote au début des Métaphysiques[7],
‘la possession de la sagesse pourrait être estimée plus qu’humaine, car de tant
de manières la nature de l’homme est esclave’. La vie contemplative n’est pas
proprement humaine mais plutôt surhumaine, alors que la vie active est le plus
proportionnée à la nature humaine.[8]
La meilleure partie de l’homme, la partie spéculative, est chez lui la plus
faible. S’inclinera-t-il devant les difficiles et impitoyables exigences de l’objet
de sa partie à la fois la plus noble et la plus faible ? La nature humaine
contient la menace d’une révolte. Pourra-t-on la contenir ?
Dans
le savoir spéculatif l’intelligence est mesurée par l’objet, et, dans la
sagesse spéculative nous avons affaire principalement à des choses meilleures
que nous.[9]
Il n’est pas possible de considérer ces objets sans éprouver en même temps
notre condition d’infériorité, et quant à notre nature, et quant à notre mode
de connaître. Dans le savoir pratique, pour autant qu’il est pratique, l’intelligence
elle-même est mesure, et nous sommes nous-mêmes, en quelque sorte, la fin de
toutes les œuvres d’art.[10]
On sera tenté de préférer l’art à la prudence parce que la vérité dans l’art n’est
pas conditionnée par la conformité de l’appétit au bien mais uniquement à l’œuvre
choisie, que celle-ci soit bonne ou mauvaise. Et la fin de l’art est cette œuvre
particulière, cette machine, cette statue ; mais la bonté de cet acte
prudentiel dépend de sa conformité à la bonne vie prise dans sa totalité.[11]
/ {89}
De plus, parce que l’art imite la nature, il réussit
dans la plupart des cas, et l’artisan n’a pas à délibérer sur les moyens ;[12] mais dans les actes qui dépendent de la
conformité au bien, nous échouons le plus souvent.[13] Et la cause
en est la double nature de l’homme et la contrariété du sens et de la raison.[14] Cette
contrariété fait que les actions humaines sont le plus souvent mauvaises, car l’homme
n’est pas constitué parfait par la nature : ses ‘perfections secondes’ ne
sont pas innées, mais acquises au infuses. Tant qu’elle n’est pas parfaite par
la vertu, tant qu’elle n’est pas déterminée ad unum, la nature humaine
risque de dévier le plus souvent.[15]
Toujours à cause de la débilité de son intelligence
spéculative, l’homme sera tenté d’exalter sa faculté de construire des imitations
délectables ; il sera tenté de dominer tous les originaux imitables, ceux
qui sont au-dessus de nous aussi bien que ceux qui nous sont inférieurs. Les
beaux-arts, en effet, constituent le moyen le plus humain de rendre plus
proportionnés à nous, les objets meilleurs que nous./ {90}
L’histoire de la philosophie moderne
nous montre que toutes ces conséquences ont été vécues et qu’elles ont été
érigées en doctrine. Je voudrais montrer brièvement qu’en ignorant
progressivement et en niant les choses qui sont meilleures que l’homme, et
conséquemment la sagesse elle-même, la pensée
moderne a tout simplement ignoré et nié ce qu’il y a de meilleur dans l’homme
lui-même : elle a, en vérité, doté ce qu’il y a de plus inférieur dans l’homme,
inférieur tant au point de vue spirituel qu’au point de vue matériel, d’attributs
quasi divins.
L’Encyclopcedia Britannica définit l’humanisme,
« en général tout système de pensée ou d’action qui
manifeste un intérêt prédominant pour les affaires humaines en tant qu’opposées
au surnaturel et à l’abstrait (du latin humanus, humain, dérivé de homo, humanité). Le terme s’applique spécialement à ce mouvement de pensée
qui, dans l’Europe occidentale du 15e siècle, se fraya un passage à travers
les traditions médiévales de la / {91} théologie
et de la philosophie scolastiques, cl, se consacra à la redécouverte et à l’étude
des classiques anciens. Ce mouvement fut essentiellement une révolte contre l’autorité
intellectuelle, en particulier contre l’autorité ecclésiastique, et est le
père de tous les mouvements modernes, intellectuels, scientifiques et sociaux ».
*
Jamais nous n’oserions souscrire à
cette définition tentative de l’humanisme si on la voulait applicable à tous
ceux qu’on a dits humanistes. Quand on appelle saint Robert Bellarmin et saint
Pierre Canisius des humanistes, il me semble qu’on ne peut pas l’entendre au
sens qui se vérifie proprement de Pic de la Mirandole, d’Erasme, ou de
Rabelais. L’humanisme chez ces derniers veut dire une /{92}
*
Et dans l’article
sur la Renaissance, le terme ‘humanisme’ « dénote
un penchant spécifique que les forces libérées à la Renaissance prirent au
contact du monde ancien - la forme particulière assumée à. cette époque par l’estime
tout humaine de soi-même - l’idéal de vie et de civilisation développé par les
nations modernes. Il indique l’effort de l’homme pour se reconstituer en être
libre et non en esclave du despotisme théologique, et l’assistance qu’il tira
dans cet effort de la littérature grecque et romaine, les litterae, humaniores, lesquelles lettres s’occupaient de l’homme plutôt
que de la divinité. Dans cet article la Renaissance sera considérée comme
impliquant un mouvement compréhensif de l’intelligence et de la volonté
européennes vers l’émancipation de soi, vers la réaffirmation des droits
naturels de la raison et des sens, vers la conquête de cette planète comme lieu
des occupations humaines, et vers la formation de théories régulatrices tant
pour les états que pour les individus différentes de celles des temps médiévaux ».
-Sur l’emploi du terme ‘humanisme’ en un sens plus large, voir ci-dessous nos
remarques, note 86, p. 187.
Conception humaniste de l’homme[16]. Et encore
faudrait-il remarquer que chez un Rabelais, contrairement à ce qu’on a coutume
de soutenir, cet humanisme est beaucoup plus une attitude qu’une doctrine.
Considérons un texte que nous dirions
humaniste au sens philosophique du mot - et c’est en ce sens que nous
entendrons désormais le terme ‘humaniste’. Il est tiré du Discours de Pic de la Mirandole sur la dignité de l’homme.[17] / {93}
Enfin, le meilleur des ouvriers (opifex) décréta que cette créature, à
qui il n’avait pu donner rien qui fût propre à lui-même, posséderait toutes les
caractéristiques particulières des différentes créatures. Il conféra donc à l’Homme
la fonction d’une forme non déterminée, et une place au milieu du monde, et lui
adressa ces paroles : « Je ne t’ai pas donné une demeure permanente,
Adam, ni une forme qui est seulement tienne, ni aucune fonction propre à toi-même,
afin que tu puisses, au gré de ton désir et de ton jugement, avoir et posséder
cette demeure, cette forme et ces fonctions qu’il te plaira à toi-même. La
nature de toutes les autres choses est limitée et enfermée à l’intérieur des
frontières de lois par moi prescrites : toi, contraint par aucune
nécessité, tu décideras par toi-même des limites de ta nature en accord avec le
libre arbitre qui t’est propre, dans les mains duquel je t’ai placé. Je t’ai
établi au centre du monde, pour que tu puisses de cet endroit observer plus
facilement tout ce qui est dans le monde. Je ne t’ai fait
ni divin ni terrestre, ni mortel ni immortel, de sorte que tu puisses avec une
plus grande liberté de choix et avec plus d’honneur, étant en quelque sorte ton
propre modeleur et créateur (plastes et fictor), te façonner toi-même selon
toutes les formes que tu pourras préférer. Tu auras le pouvoir d’assumer les
formes de vie inférieures, qui sont animales ; tu auras le pouvoir, de par
le jugement de ton esprit, de renaître aux formes plus élevées de la vie, qui
sont divines ».
O suprême générosité de Dieu le Père, O très élevée et
très merveilleuse félicité de l’homme auquel il a été donné d’avoir ce qu’il
choisit, d’être ce qu’il veut ! Les bêtes amènent. avec elles, depuis le
sein de leur mère, tout ce qu’elles vont jamais posséder ; les esprits
purs, soit depuis le commencement ou très bientôt après, deviennent ce qu’ils
seront pour toute éternité …
Nous n’analyserons pas ce texte en détail. Notons
seulement cette insistance sur l’informité. Il est vrai que par sa faculté d’avoir
la forme de l’autre et d’être toutes choses selon la connaissance, l’homme est
au centre du cosmos, alors que les autres créatures cosmiques sont limitées,
soit à leur forme individuelle, soit aux seules formes sensibles et
singulières. Cependant, lorsque nous considérons formellement cette informité,
cette potentialité illimitée, nous atteignons la nature raisonnable dans son
non-être caractéristique, et, loin d’occuper par là le centre de la création, /
{94}
l’homme est au plus bas degré de la
hiérarchie -des créatures intelligentes.
Du reste, La Mirandole ne considère pas cette
informité dans la seule ligne de la connaissance ; cette informité serait
très admirable parce qu’elle fait grandir le champ de la liberté. Or il ne s’agit
pas de la liberté de l’intelligence, mais de « décider par toi-même des
limites de ta nature en accord avec le libre-arbitre qui t’est propre » ;
il s’agit d’une faculté d’établir ses propres règles de conduite et de se
diriger, poussée au point d’équivaloir à une participation de la science du
bien et du mal.
Il y a là une exaltation de l’informité, de l’indétermination
propre à la nature raisonnable de l’homme, qui éclatera dans l’idéalisme de
Hegel, et de manière plus accusée encore dans le matérialisme de Feuerbach et
de Marx. Attribuer la perfection de l’homme à cette informité même et à la
puissance subjective de s’actuer, voilà qui revient à établir la primauté des
causes matérielle et efficiente. Le désir d’éprouver de manière très tangible l’infinité
de cette puissance comme le principe premier et le plus sien de son opération
poussera l’homme jusqu’à l’adoration de l’infini dans ses mains et dans sa
langue qui sont les organes de la raison pratique. L’infini qui sous-tend la
sorte de / progrès technique que l’homo faber d’aujourd’hui érige en
fin devient alors une chose horrible. Mis à nu, cet infini projeté en fin
ferait un objet de désespoir infernal.
La
liberté de contrariété en face de la fin naturelle porte aussi la marque d’une
imperfection proprement humaine. Elle ne s’avère perfection qu’en comparaison
des êtres dépourvus de volonté. Elle ne peut exister dans une nature
intellectuelle parfaite. L’homme serait donc le chef-d’œuvre de la création
parce qu’il peut déchoir, même de sa fin purement naturelle ? Donc, parce
qu’il est composé de natures contraires ? Donc, parce qu’il est défectueux
dans la raison même de nature intelligente et libre ?
Puisqu’il
peut accepter ou rejeter sa fin, puisqu’il peut se conduire lui-même à sa fin
naturelle, n’est-il pas donné à l’homme d’être davantage causa sui qu’une
nature intellectuelle créée dans la possession de sa fin ? Voilà le
sophisme qui sous-tend la rhétorique de La Mirandole.
Ce pervertissement est proprement
humain. L’ange déchu s’était complu outre mesure dans l’actuelle perfection où
il était établi conformément à sa nature et en vertu même de sa création. L’homme,
au contraire, se complaît ici d’une manière désordonnée dans sa potentialité et
dans le fait de n’être pas / {96} établi en possession de sa fin. Je dis’ d’une
manière désordonnée ‘, car l’homme peut se réjouir de n’être pas figé par la
nature comme le sont les créatures irraisonnables. Mais il lui est interdit de ‘regarder
en arrière’ - Nemo respiciens retro, aptus …
L’exaltation
de cette activité poétique où l’homme fait, lui-même, des objets, des imitations
qui ont raison de terme dans la ligne de la connaissance et qui se suffisent,
fut un retour délibéré vers les temps où les divinités étaient, dans toutes
leurs déterminations concrètes, des œuvres de l’homme ; où ces divinités
étaient dans une large mesure à l’image de l’homme, soumises à des conditions
humaines, et sur lesquelles le poète pouvait exercer son empire. Ce ne fut pas
un retour à l’art classique considéré dans toute son ampleur ; celui-ci a
été, sous bien des rapports, vraiment religieux, c’est-à-dire soumis à des
originaux reconnus supérieurs. Ce fut plutôt un retour délibéré à la poésie
classique pour autant qu’elle pouvait être profane même en face d’originaux
divins. On voulait, en somme, une poésie profane d’empire universel, religieuse
tout au plus par dénomination extrinsèque. On voulait l’émancipation de la
poésie pure « qui a pour objet ces choses qui à cause de leur défaut de vérité, ne peuvent, être saisies par la raison ».[18] Tout
original imitable devait être réduit, en face du génie humain, à la condition
de matière opérable. Voilà qui revient à accorder la primauté à l’ ‘infima
doctrina’.[19]
Descartes nous parle expressément de cette philosophie qui
aura pour fin, non pas d’abord le savoir pour lui-même, mais la transformation
de toutes choses au profit de l’homme. Marx est le très fidèle écho de ce
passage du Discours de la méthode (VIe partie) : « …
au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en
peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du
feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui
nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers
de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages
auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de
la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité
d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la
terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi
pour la conservation de la santé, … » etc. /{98}
Pour saisir toute la portée de ce texte, il faut se
rappeler ce que Descartes avait déclaré au sujet de la théologie. « Je
révérais notre théologie et prétendais autant qu’aucun autre à gagner le ciel ;
mais, ayant appris comme chose très assurée que le chemin n’en est pas moins
ouvert aux plus ignorants qu’aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y
conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les soumettre
à la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais que, pour entreprendre de
les examiner, et y réussir, il était besoin d’avoir quelque extraordinaire
assistance du Ciel et d’être plus qu’homme. » (Ie partie).
Même la philosophie spéculative est
trop difficile, trop incertaine et insuffisamment ajustée au niveau de la
raison. Que nous reste-t-il sinon cette philosophie pratique qui finira d’ailleurs
par se défaire de la morale à laquelle on voudra substituer la médecine et l’hygiène
pour la guérison et la prévention de tous les maux spirituels.
Le scepticisme de Hume contribuera
davantage à fonder les négations qui conditionnent une philosophie pleinement
et ouvertement humaniste. Le passage suivant est comme une préméditation de son
scepticisme. « Il semble donc que la nature ait indiqué un / {99}ou genre
de vie mixte comme la plus conforme à la race humaine, et qu’elle ait
secrètement exhorté les hommes à ne pas permettre à ses penchants de trop les
distraire, au point de les rendre inapte à d’autres occupations et entreprises.
Contentez votre passion pour la science, dit-elle, mais que votre science soit
humaine, une telle qu’elle puisse avoir un retour direct à l’action et la
société. Je défends la pensée abstruse et les recherches profondes, je les
punirai par la mélancolie pensive qu’elle entraîne, par l’incertitude sans fin
dans laquelle vous plonge, et par l’accueil glacial que vos prétendues
découvertes rencontreront quand vous les aurez fait connaître. Soyez
philosophes ; mais au milieu de votre philosophie souriait toujours un
homme »[20]
l’homme se détourne de la recherche
et de la contemplation des choses meilleures que l’homme ; c’est dire qu’il
se détourne aussi de ce qu’il y a de meilleur en lui. Il se repli sur les
puissances qui sont les plus proprement siennes. Parmi ses puissances il en est
une, la plus profonde en quelque sorte, qui touche aux principes absolument
premiers pour nous : la puissance du langage proprement humain. On peut
dire écrire des choses qu’on ne peut pas penser. On peut dire : ‘il est /
possible d’être et de n’être pas en même temps et sous le même rapport’ ; ‘La
partie est plus grande que le tout’, bien qu’on ne puisse pas le penser. Et
pourtant, ces phrases sont grammaticalement correctes. Puissance transcendante
du langage : on peut dire le pensable est impensable. Puissance d’user du
pur irrationnel. Je puis dire : ‘je n’existe pas’. Et voici que je
pourrais fonder mon ‘j’existe’ sur le pur non-être. Je dis ! Et qui n’en
empêchera ? Comment pêche. Je le dis encore. Moi, et les moi. Bientôt la
société des moi.
On découvre la liberté de la parole :
parole affranchie de l’intelligence. Le ‘dire extérieur’ s’émancipent. La
pensée s’assujetti au langage. Elle est libre, enfin. Au commencement, le verbe
de l’homme.
Je vous le dis : au jour du jugement, les hommes
rendront compte de toute parole vaine qu’ils auront dite. Car tu auras
justifié par tes paroles, et tu seras condamné par tes paroles.
On découvre aussi la faculté de ‘composer’
de l’histoire. Celle-ci devient purement scientifique, comme on dit. L’historien s’émancipe de
la sagesse pratique, des liens de la prudence. La méthode dite critique s’avère
substitut de la prudence. Ne permet-elle
pas de juger des événements historiques d’une /{101} manière objective, quelles
que puissent être nos dispositions subjectives ? L’historien n’a plus
besoin d’être l’homme prudent dont les jugements touchant les actions humaines
seraient conditionnés, non par la seule connaissance, mais par la rectitude de
son propre appétit. Voici que la science nous émancipe du principe ‘Tel on est,
tel on juge’ : ‘qualis unusquisque est, talis ei finis videtur’. Nous
voici libérés, enfin, de cette parole terrible : Selon ce que vous aurez
jugé, on vous jugera, et
de la même mesure dont vous aurez mesuré, on vous mesurera. Voici
que la vérité permet aux hommes adultères de crier sur la place publique :
cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère ! La poutre
dans ton oeil, empêche-t-elle ton voisin d’avoir une écharde dans le sien ?
Son écharde est-elle moins objectivement là que ta poutre ? Ne voilà-t-il
pas une vérité impersonnelle ? Cette vérité n’est-elle pas le droit de
tous ? Pourquoi l’historien ne serait-il pas libre, tout comme le
physicien ? Les faits sont les faits !
Et la crainte
de Dieu ?
L’attitude des philosophes envers le
lecteur a complètement changé. Ce n’est plus tant la vérité de ce qu’ils
disent, que le lecteur et l’écrivain qui deviennent l’objet principal de leur
préoccupation. Ils espèrent toujours, / {102} pour leur propre avantage,
confessent-ils, que le lecteur approuvera leurs opinions. Chose plus importante
encore, le lecteur pour lequel ils écrivent n’est plus le philosophe, mais plutôt
cet individu vague appelé tantôt l’homme de bon sens, tantôt l’homme cultivé,
tantôt le lecteur en général. Comparez ce procédé à celui d’Aristote ou de
saint Thomas. Le Discours de la méthode est essentiellement une œuvre de
rhétorique. Il fut aussi un des premiers appels à l’informité même de l’homme
informe, et qui éclatera un jour dans un appel à la masse informe en tant qu’informe.
Les œuvres
philosophiques revêtent une forme qui les met de plus en plus à l’abri d’une
réfutation en règle. Elles sont enracinées dans des attitudes. La philosophie
devient de plus en plus l’expression de la personnalité des philosophes. Elle
devient une activité littéraire. Et qui réfutera un poème ? Qui réfutera
la pensée d’un auteur ?
Les philosophes,
deviennent-ils vraiment plus critiques ? L’esprit critique est un des plus
grands leurres de l’histoire. Jamais les philosophes n’ont postulé plus d’évidences
et de ` supposés connus ‘. Il n’est peut-être pas de philosophe moderne qui ait
mieux réussi à faire accepter ses impossibles évidences soigneusement couchées
dans des intuitions, / et à se faire concéder
des supposés
connus, que l’austère critique de
Koenigsberg.
Sous l’infinie diversité des systèmes se cache néanmoins une profonde
unité qui sera bientôt mise à jour dans le marxisme - l’unité du but, de la
cause finale : l’émancipation de l’homme purement homme envisagé dans son
informité jugée principe suffisant pour tout ce que peut être l’homme :
la puissance de son impuissance : la fécondité du non-être de l’homme.
L’effort de Kant pour délivrer l’intelligence spéculative des entraves de
la métaphysique, en la confinant à l’ordre logique (dont il croyait avoir une
connaissance très suffisante)[21], a été le pas le plus décisif vers cette
philosophie de la révolution - la future ‘critique armée’ - qui aujourd’hui
menace ouvertement le monde entier. Peut-être avons-nous nous-mêmes, succombant
sous le poids de cette tradition moderne, perdu foi en l’intelligence humaine à
un degré tel qu’il nous répugne d’admettre que ce que les hommes pensent, et
que ce qu’ils enseignent dans des salles de cours apparemment paisibles, peut
avoir quelque grave conséquence pour le solide épicier du coin. Comment les
savantes négations du principe de contradiction par ces braves professeurs
pourraient-elles jamais pénétrer les masses laborieuses ? Qui aurait l’innocence
de croire qu’un jour l’homme d’état le plus en vue de son temps enseignerait
lui-même, à son peuple et au peuple du monde entier, la dialectique hégélienne
revue et corrigée ? (Voir Appendice V, p. 153.)
Étant donné le genre d’émancipation de l’intelligence
humaine que Kant avait en vue, son choix de la logique comme instrument d’émancipation
était tout à fait approprié. On n’a qu’à considérer l’opinion que nous nous
faisons nous-mêmes de la nature de la logique, pour comprendre la force de l’abus
qu’on en peut faire. La nécessité de la logique découle, en effet, de l’imperfection
naturelle de notre intelligence.[22] Elle est donc propre ment et
profondément humaine. Ses œuvres, artifices de l’homme, sont au principe de la science
spéculative parfaite. Elle est le plus parfait des arts. Sa matière est
nécessaire. Elle est à la fois art et science - à la fois régulatrice et
spéculative ; à la fois instrumentale et transcendante. Demeurant entièrement
dans les limites de l’intelligence pour y diriger la spéculation même, elle est
le plus libéral des arts, mais en même temps un art tout entier ‘serviteur’ :
elle est utile seulement, elle est pur instrument./ {105} Ce même art, qui
a sa racine dans la potentialité de notre intelligence, va devenir la méthode
toute-puissante de Hegel : « La méthode est la force absolue,
unique, suprême, infinie, à laquelle aucun objet ne saurait résister ; c’est
la tendance de la raison à se retrouver, à se reconnaître elle-même en toute
chose ». Toutes choses seront désormais à l’image de notre pensée devenue
le principe qui pose toutes choses.[23]
De
plus, Hegel s’appuiera sur cette partie de la logique qui peut servir son but
de la façon la plus appropriée - la dialectique. Non pas simplement la
dialectique des Topiques, mais plus proprement la
dialectique qui consiste à user des principes de la logica docens pour
atteindre la réalité. Les dialectiques kantienne, hégélienne, ou marxiste, n’ont
rien d’opinatif. Les dernières ne retiennent de la dialectique topique que l’élément
de conflit et de lutte.[24] Or, il est très vrai qu’à partir des
intentions communes de la raison on peut descendre à la réalité, on peut
traiter du sujet des sciences de l’être réel (ens naturae).[25] Ce n’est pas là
qu’on pourrait trouver ces dialecticiens en défaut. Cependant, cet usage de la
logique ne pourrait de lui-même atteindre adéquatement la réalité que si le
logique et le réel étaient identiques, et cela ne pourrait être, à moins que la
contradiction /{106} ne fût possible.
Or, c’est précisément ce que Hegel a soutenu. Pour lui, la contradiction est
tout simplement un fait, et il l’illustre par un exemple tiré de la géométrie. « Une
notion qui possède à la fois deux signes contradictoires ou qui n’en possède
ni l’un ni l’autre, par exemple un cercle carré, est tenue pour logiquement
fausse. Or, bien qu’un cercle polygonal et un arc rectiligne contredisent tout
autant cette maxime, les géomètres n’hésitent pas à traiter le cercle comme un
polygone aux côtés rectilignes. »[26]
Le principe de
contradiction est une affaire plutôt importante. Et il est très étroitement lié
à notre sujet, puisque sa négation constitue le premier principe de la
philosophie moderne de la révolution.[27]
« Contrairement à la métaphysique, dit
Staline, la dialectique part du point de vue que les objets et les phénomènes
de la nature impliquent des contradictions internes … » Et il cite à ce
sujet Lénine : « La dialectique, au sens propre du mot, est l’étude des
contradictions dans l’essence même des choses. »[28] Marx, Engels et
Lénine ont exprimé leur appréhension du manque de respect et de la négligence
de la logique hégélienne chez leurs disciples, et le marxisme orthodoxe a
continué d’accentuer son importance. Aussi bien, voyons brièvement, / en termes aristotéliciens, ce que Regel fait pour
tourner la contradiction et comment il en arrive à la proclamer le principe
même de toute fécondité.
Un genre éloigné est prédicable des
espèces avec identité, de même que le genre prochain des individus. Ainsi, le
cercle et le polygone sont la même figure. Cette prédication avec identité est
possible parce que le genre éloigné n’est pas divisé par les espèces, mais par
les genres immédiatement sous lui ; de même, le genre prochain n’est pas
divisé par les individus, mais par les espèces.[29] Mais Hegel identifie les propriétés du genre éloigné avec celles du genre
prochain. Il suit alors que le cercle et le polygone sont la même figure plane,
ce qui veut dire que la figure plane est identique aux différences qui la
divisent. Ce procédé pourrait sembler plausible du fait qu’on peut définir le
cercle dialectiquement comme la limite d’un polygone régulier inscrit dont les
côtés augmentent indéfiniment en nombre, d’où l’apparente tendance d’une espèce
à passer continûment dans l’autre, par le moyen d’un changement purement quantitatif.
Si cette tendance devait vraiment s’accomplir, nous aboutirions à une essence
contradictoire, c’est-à-dire impossible.
De cette façon, nous pouvons voir comment la « dialectique
de la raison spéculative » / {108}
prétend, à partir de la pure communauté (le raison, communauté d’abstraction
négative, dériver toutes choses dans leurs différences. Nous n’entendons pas
nier ce processus dialectique. Nous voulons qu’on le reconnaisse pour
dialectique seulement. Ce processus est légitime et fécond, pourvu qu’on n’y
voie qu’un expédient purement logique pour surmonter de manière tentative la
multiplicité de nos moyens de connaître, multiplicité où notre connaissance est
défectueuse dans la raison même de sagesse.
Il est très vrai que la réduction dialectique du volume à la surface, de
la surface à la ligne, et de la ligne au point, rend notre connaissance plus
parfaite et plus semblable à la connaissance divine qui dans une espèce
unique, dans un universel moyen de connaître, atteint toutes choses dans ce qui
leur est le plus propre. Nous connaissons mieux l’intelligence humaine quand
nous pouvons la voir comme la limite d’une dégradation dans la raison même d’intelligence.
Mais, sous peine de détruire le terme même de cette réduction, il faut se
rendre compte qu’elle est purement dialectique, que le mouvement imprimé aux
choses n’est qu’un mouvement de la raison projeté dans les objets, et que
cette réduction demeure à l’état de tendance. Ce mouvement n’a pas pour but la
réduction des natures connues : / cette réduction se fait dans la
connaissance strictement scientifique où une nature est connue comme la raison
de l’autre, l’une et l’autre demeurant radicalement distinctes ; il a pour
but la réduction des moyens de connaître. Mais cette réduction ne peut être que
tentative ; si on la faisait aboutir, elle serait frustrée par la
destruction des natures que nous voulons atteindre dans leur différence.
Victime du langage émancipé, Hegel croit engendrer par cette voie un objet
nouveau et plus riche, le cercle-carré par exemple.
Il n’y a donc qu’une subtilité scolastique qui nous
sépare de ces dialecticiens, une de ces précisions d’école ? Soit. Mais ne
méprisons pas les précisions de l’École. Hegel abuse ici d’un des instruments
les plus puissants de la métaphysique pour imiter la sagesse divine. Il en est
de même pour cet autre instrument encore plus purement humain -la négation de
la négation, dont la fécondité éclate dans la théologie mystique.[30] Voici donc le mouvement de la
raison pure, donc, la raison considérée formellement dans sa pure ratiocinativité,
et la négation, autre caractéristique de l’intelligence humaine, les voici
parfaitement émancipés et revêtant en même temps des attributs proprement
divins. (Voir Appendice IV, p. 137) /{110}
Cette
perversion de la pensée humaine à sa racine même devait porter ses fruits dans
le marxisme, qui, non content de voir en ce procédé un jeu pour distraire les
philosophes, le fera passer dans la pratique jusqu’à atteindre « la plume
de Herr Krug ».[31] Il est vrai que
la dialectique hégélienne était déjà de mode foncièrement compositif et
pratique, mais elle restait pratiquement stérile. Le marxisme identifiera le
procédé dialectique de Hegel avec les choses envisagées dans leur dernière
concrétion. Or, parmi les choses qui nous entourent, c’est en fait la matière
qui est le principe propre de leur ultime concrétion. La matière deviendra,
elle-même, le principe primordial, la ‘raison première’. Vous vous croyez régis
par une intelligence parfaite et une volonté infiniment bonne ? Vous êtes
déterminés exclusivement, par les conditions de vie matérielles. Finalité ?
Question scolastique !
Et
de même que chez Hegel le mouvement de la raison surgissait de la contradiction
inhérente à l’être, de même, chez les marxistes, /{111} la contradiction de la matière éclatera dans le mouvement de
la matière, lui-même parfaitement contradictoire d’où toutes chjoses prennent
naissance. Dans la contradiction et mouvement de contradiction d’où toutes choses
prennent naissance. Dans la contradiction, c’est-à-dire dans la naissance par
destruction éclate la fécondité de la privation, du non-être. Ce que vous dites
être, mais c’est en vérité ce qui n’est pas. Ce qui n’est pas, voilà ce qui est !
« Pour la méthode dialectique, dit Staline, ce qui importe avant tout, ce
n’est pas ce qui à un moment donné parait stable, mais commence déjà à dépérir ;
ce qui importe avant tout, c’est ce qui naît et se développe, si même la chose
semble à un moment donné instable, car pour la méthode dialectique, il n’y a d’invincible
que ce qui naît et se développe. »[32] Appliqué à la
société, cela veut dire que le progrès doit s’accomplir par la révolte des
dépossédés,
c’est-à-dire
de la classe privée. C’est en elle que réside la puissance, car c’est elle qui
n’est pas. « Les réformes sociales n’aboutissent jamais par la faiblesse
des forts, mais toujours par la force des faibles. »[33] « La féodalité avait aussi
son prolétariat - le servage, qui renfermait tous les germes de la bourgeoisie.
La production féodale aussi avait deux éléments antagonistes, qu’on désigne
également sous le nom de beau côté et de mauvais côté /{112} de la féodalité, sans considérer que c’est toujours le
mauvais côté qui finit par l’emporter sur le côté beau. C’est le mauvais côté
qui produit le mouvement qui fait l’histoire, en constituant la lutte ».[34]
Vous vous apitoyez sur la misère humaine, sur le sort des
dépossédés ? Vous vous indignez de l’égoïsme et de la méchanceté des
riches ? Bourgeois ! Vous ne voyez donc pas que vous voulez tuer la
poule aux oeufs d’or ! « S’il est vrai, poursuit Staline, que le
développement se fait par la mise à jour des contradictions internes, par le
conflit des forces contraires, conflit destiné à les surmonter, il est clair
que la lutte de classe du prolétariat est un phénomène parfaitement naturel,
inévitable. »[35] Loin de vouloir
étouffer le conflit par une juste répartition des biens, loin de recourir à
une « justice éternelle »[36] â laquelle tout
homme doit se conformer, il faut, au contraire, encourager la lutte, il faut
pousser le conflit à l’exaspération. Il faut ouvrir les voies pour l’émancipation
du non-être ! « Par conséquent, pour ne pas se tromper en politique,
il faut suivre une politique prolétarienne de classe, intransigeante, et non
une politique réformiste d’harmonie des intérêts du prolétariat et de la
bourgeoisie, non une politique conciliatrice d’intégration’ du capitalisme dans
le socialisme. » [37] Entendez-vous avec l’adversaire,
pourvu que ce soit là moyen plus sûr de l’écraser. Vous pouvez compter sur sa
mollesse. Dans l’intégrité de sa couardise, il n’osera pas sonder votre
cynisme.
Que
votre cynisme soit universel. Qu’il touche l’être tout entier. Que oui soit non, et
non, oui.[38]
Sit autem sermo vester, est, est : non, non : quod autem his abundantius est,
a malo est - Mais que votre langage soit : oui, oui : non,
non : ce qui se dit de plus
vient du Malin.
A
quoi doit aboutir ce processus de dépouillement jusqu’à la privation absolue ?
« L’essence humaine, dit Marx, devait tomber dans cette pauvreté absolue
pour pouvoir faire naître d’elle-même sa richesse intérieure ».[39] Une fois que l’homme aura brisé
tous ses liens avec quoi que ce soit, il pourra se mouvoir c autour de lui-même,
de son véritable soleil ».[40]
Voilà
le principe de l’ordre nouveau.
Le
pur moi. Le moi avec tout ce qu’il tient le plus de lui-même comme pur sujet,
voulu, cette fois, comme fin. Le moi enorgueilli de ce qui, en lui, n’est pas.
A qui donc veut-il se ravir ? /{114}
« La
destruction de la religion, dit Marx, comme bonheur illusoire du peuple, est
une exigence de son bonheur réel …
« La
religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, aussi
longtemps qu’il ne se meut pas autour de lui-même.
« L’hypocrisie religieuse, qui prend à autrui ce qu’il
a gagné par moi, pour le donner à Dieu, …
« … Et toute critique doit être précédée de la critique
de la religion.
« …
La critique de la religion aboutit à la doctrine que l’homme est l’être suprême
pour l’homme,…
« La philosophie ne s’en cache pas.
La profession de Prométhée : ‘en un mot, je hais tous les dieux . . .’,
est sa propre profession, le discours qu’elle tient et tiendra toujours contre
tous les dieux du ciel et de la terre qui ne reconnaissent pas la conscience
humaine pour la plus haute divinité. Cette divinité ne souffre pas de rivale …
(La philosophie) répète ce qu’avait dit Prométhée à Hermès, serviteur des dieux :
« Je
n’échangerai jamais, sois-en sûr, contre ton servage, mon misérable sort. J’aime
mieux être rivé à ce rocher que d’être le fidèle valet, le messager de Zeus le
Père … »[41] /
Voilà,
ce que dit Marx après Feuerbach, Feuerbach issu de Hegel, Hegel issu de Fichte
et de Kant, Kant issu de …
Non Serviam !
« Maintenant,
est-il dit dans la Théologie mystique, que
nous ôtons par négations, celui qui est par-dessus tout ce qu’on saurait ôter et
enlever, nous devons premièrement ôter et soustraire ce qui est plus distant et
le plus éloigné de lui. Car ne dira-t-on pas plutôt, que Dieu est vie et bonté,
que de dire qu’il n’est pas de l’air, ou une pierre ? »[42] - Le marxisme, lui
aussi, a sa voie de la négation pour parvenir au terme qu’il estime le plus
parfait : l’homme purement homme dans son dépouillement le plus complet
qui fera éclore sa richesse intérieure et cachée. Lui aussi commence par nier
ce qui est plus distant et le plus éloigné de son terme. Sa première négation
est la négation de Dieu. L’ordre est renversé.
Quelle
est cette essence humaine que le marxiste tend à s’approprier, quel est l’objet
de cette « joie que l’homme se donne à lui même » ?[43] Quelle est cette
richesse intérieure ? La question soulève l’indignation. Cela n’est-il
pas à la fois évident et ineffable ? Ineffable. L’échafaudage des
négations n’en dit-il pas assez ? Le marxiste ne dit rien / {116}là-dessus, et il n’en pourrait rien
dire. -Le pervertissement est donc achevé « Comme aussi à présent,
poursuit la Théologie mystique, que nous allons entrer dans ce
brouillard obscur qui est par-dessus tout entendement, nous n’y trouverons pas
seulement un raccourcissement de paroles, mais une entière privation de
paroles et de pensées … Car maintenant (que notre discours) va montant du bas
en haut, à mesure qu’il s’élève, il se restreint et se raccourcit, et quand il
aura passé tout ce qui se peut monter, il deviendra muet entièrement, et s’unira
tout entier avec celui qui ne peut être expliqué ni déclaré par discours. »
Qui
pourrait expliquer ces positions à la lumière de la seule philosophie ?
Nous saurions bien indiquer des erreurs ‘techniques’. Sans doute resterait-il
le poids des ‘systèmes’ singulièrement accru par la mort des auteurs et la
liberté qu’elle engendre. Mais qui ne voit que ces critiques ne pourraient
atteindre ces philosophies dans leur racine. C’est que nous n’avons pas affaire
à des erreurs purement accidentelles de la pensée dans son évolution vers une
vérité toujours plus ample, comme c’était le cas de la sagesse antique. Ces
erreurs ont leur racine dans l’appétit. /{116}
La force pratique avec laquelle ces auteurs et leurs
disciples adhèrent à leurs erreurs, ne peut s’expliquer que par un amour de ces
erreurs puissant
comme la mort.
Je dis puissant comme la mort, car le marxiste doit
sacrifier son être tout entier, il doit faire face à la mort totale, à l’anéantissement
complet de son moi. Il doit se nourrir froidement du désespoir le plus absolu.
Toute son action toujours tendue à la violence n’aboutit qu’à la destruction
totale du soi. Mort, il sera, pour lui, comme s’il n’avait jamais existé.
Aucune récompense, aucune justice, aucune pitié. Lui qui n’existait que pour
soi, existe pour n’être pas. Ses peines sont-elles compensées par quelque
héritage qu’il pourrait laisser ? Qui est son héritier ? L’humanité ?
Mais l’humanité est faite d’une multitude de moi : tous attendent le même
sort. Pour chaque individu humain il sera bientôt comme s’il n’avait jamais
existé. Qu’il ait agi ou qu’il n’ait pas agi, agi bien ou agi mal, qu’importe ?
Cela importe ! nous criera-t-on.
Il importe quand même d’agir ! Ne voilà-t-il pas la condition essentielle
d’une action humaine absolument gratuite ? L’homme ne se doit-il pas cette
générosité absolue ? Le marxiste véritable ne peut vivre que dans l’abnégation
totale. Puissance et faiblesse de la négation. /{118}
Elle ne peut pas tout détruire. Il se
console de vivre, il veut cette vie en tant qu’elle lui permet de nier. Que
soient toujours des choses afin que vive la négation ! Il se perpétue
dans la mort en transmettant cette négation de génération en génération. Générosité
issue de la haine et du mépris. Héroïsme issu d’une capitulation suprême. Dans l’Éthique, ce genre d’héroïsme est l’excès contraire de l’héroïsme - et s’appelle ‘bestialité’[44]
Négation de quoi ? A qui en veut-on ?
En vérité,
en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt
pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
Celui qui aime sa vie, la perdra ; et celui qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie éternelle.
Pourquoi l’astuce
des sages de ce monde est-elle tendue
sur la masse ? Que voit-elle dans la foule ? Que veut-elle des
misérables ? La question est opportune, car jamais les sages du monde n’ont
manifesté un mépris aussi profond de cette même masse, même pour son bien
purement matériel. Et pourquoi pas ? Un homme meurt tout comme un chien.
Qu’importe pour lui d’avoir existé ou non ? Pleure-t-on la mort d’un homme ?
On pleure aussi les chiens. /
Marx ose citer cette sainte parole :
« Que les morts enterrent les morts
et les pleurent ! »[45]
Qu’y a-til dans la masse pour attirer
la sagesse de ce inonde ? Cette astuce pourrait-elle choisir victime plus
propre à sa vengeance ? Cette sagesse convoite la puissance. Quelle est la
puissance de la foule misérable ? Il est vrai qu’elle recèle une puissance
d’écrasement matérielle que l’on commence à peine d’exploiter. Mais il en
reste une autre -celle qu’on veut détruire par la première : la puissance
de sa faiblesse. Car le Tout-Puissant, le Seigneur de miséricordes a dit :
J’ai compassion de
cette foule.
Car, ce que le monde tient pour rien, c’est ce que Dieu a choisi pour confondre
les forts ; et Dieu a choisi ce
qui dans le monde est sans considération, et sans puissance, ce qui n’est
rien, pour réduire au néant ce qui
est.
Voici que nous assistons à l’effort
suprême pour attaquer l’œuvre de Dieu. On veut Lui soustraire les humbles, qui
sont les plus puissants auprès du Tout-Puissant - la puissance véritable des
faibles. On soulèvera en eux l’orgueil, car personne n’est moins digne de
miséricorde que le misérable orgueilleux. On leur inculquera la philosophie des
sages de ce monde. « … La théorie, dit Marx, elle aussi devient force
matérielle lorsqu’elle pénètre les masses. La théorie est capable / {120}de pénétrer
les masses dès qu’elle fait des démonstrations ad hominem et elle fait des
démonstrations ad hominem dès qu’elle devient radicale. Etre
radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est
l’homme lui-même. » « De même que la philosophie trouve dans le
prolétariat ses armes matérielles, de même le prolétariat trouve dans la
philosophie ses armes spirituelles et dès que l’éclair de la pensée aura
pénétré jusqu’au fond ce naïf terroir du peuple … »[46] Voici que les sages de ce monde voudront séduire les parvuli par la connaissance nocturne. Ils se vengeront de ce que Dieu a tenu
pour méprisable leur sagesse. Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ?
Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits. Oui,
Père, je vous bénis de ce qu’il vous
a plu ainsi.
Les intrigues de l’intelligence et de la volonté humaines, supposées
émancipées du surnaturel, ne sont plus en fait intelligibles sinon comme
simulations de vérités proprement divines[47]. Comment pouvons-nous expliquer cette exaltation de l’informe
sinon comme un pervertissement de la puissance / {121} obédientielle et
de l’élévabilité toute particulière de la moins parfaite des créatures intelligentes ?
Pourquoi cette tentative de libérer les paroles de notre pensée ? En
vérité nous ordonnons les noms divins à Dieu en tant qu’Il dépasse notre
conception de Lui. Comment faut-il entendre cette déification du mouvement, qu’il
s’agisse du mouvement réel, le plus imparfait des actes, ou du mouvement
ratiocinatif de la raison, la forme la plus extrinsèque et la plus ténue de
pensée ? A la lumière de la doctrine révélée cette déification n’est qu’une
profanation séductrice de la sagesse qui est plus mobile que toutes les
choses mobiles. L’idée même de lutte et de
combat universels est encore une simulation d’un état de fait qui a d’une
certaine manière son principe dans l’ordre surnaturel. En effet, sans la grâce,
les esprits purs, entièrement déterminés dans leur nature et indéfectibles,
seraient tous demeurés depuis le matin de leur existence, dans un état de paix
perpétuelle. Leur ordre eût été absolument imperturbable. Or, n’est-ce pas l’élévation
à l’ordre surnaturel par la grâce principe de mérite, et l’exercice d’une
liberté de contrariété, qui ont été suivis de la chute et d’un combat qui
envahit la création tout entière, combat auquel prend part Dieu même par le
sacrifice de son Fils unique ? / Et Dieu n’a-t-il pas posé une inimitié
entre la créature qu’il avait créée la plus intelligente et la plus puissante
dans sa nature, et la plus humble des créatures humaines qui sont au plus bas
degré de la création immortelle ? Que la victoire doive être l’œuvre des
faibles est une caricature monstrueuse de la Femme qui, dès le début, fut
destinée à écraser la tête du chef de tout orgueil.
La
sagesse purement philosophique est impuissante à juger les philosophes
modernes. Le philosophe chrétien doit le savoir. Les modernes ont récusé la
possibilité pour la philosophie d’être la servante d’une science supérieure. C’était
du coup nier tout principe supérieur aux principes qui sont premiers pour
nous. Cette récusation ne pouvait être sans conséquence. Elle impliquait la
négation de toute sagesse véritable. L’homme devra nier même la nature. Et, en
fait, quelle vérité naturelle n’a-t-il pas niée ?
En d’autres
termes, la philosophie moderne s’est développée en dehors de la vérité naturelle,
c’est-à-dire en dehors de la, philosophie. Mais elle n’a pu échapper à cet
ordre plus universel que nous font connaître la foi et la théologie. La lumière
divine, seule, peut sonder la profondeur de la nuit dans laquelle s’est
réfugiée la sagesse du serpent. Cette nuit qui est une contrefaçon de l’obscure
et caligineuse profondeur de la Lumière Inaccessible./ {123}
Nous
défendons la nécessité de tenir compte des traits caractéristiques d’un
individu, soit pour encourager des aptitudes et des penchants naturels, soit
pour les réprimer, selon qu’ils sont bons ou mauvais. Mais il faut bien
remarquer que c’est la fin qui est la raison de cette nécessité de tenir compte
des notes individuantes du sujet qu’elle attire, et que c’est la fin qui est la
mesure et le critère de ce qu’il faut pour bien l’atteindre. Bref, il s’agit là
d’une nécessité hypothétique, et non pas d’une nécessité telle " que ce
qui est nécessaire le soit comme fin ; car le nécessaire se prend de la
matière (ponitur ex parte materiae), tandis que c’est de la fin que se prend
la raison de la nécessité. Nous ne disons pas, en effet, qu’il est nécessaire
que soit telle fin parce que telle est la matière ; mais, tout au
contraire, c’est parce que la fin et la forme seront telles, qu’il est
nécessaire que la matière soit telle. Et c’est ainsi que la nécessité se prend
de la matière (ponitur ad materiam), / {125} tandis que la raison de la nécessité se prend de la
fin. »[48]
Pourvu qu’on l’entende en ce sens,
nous admettons la nécessité de faire valoir, dans l’ordre à la fin, les bons
traits innés de la personne. Il faut en dire autant de la famille et de la
nation. Il y a là un certain épanouissement, puisque ces traits proviennent de
la nature qui est principe intrinsèque d’opération. Cet épanouissement ne peut
que mieux proportionner le sujet à sa fin : la fin demande cette
proportion ; elle en est le principe premier.
Mais les humanistes, qui accordent la primauté aux causes
matérielle et efficiente, ne l’entendent pas ainsi. En raison de ses notes
caractéristiques, la personne individuelle serait elle-même la mesure de sa fin :
la fin, principe premier de l’ordination de la personne à la fin, serait
identique à l’ordre même inscrit dans la personne. L’accomplissement de la fin
consisterait, pour la personne, à se rejoindre, à se retrouver et à se reconnaître
elle-même dans sa richesse intérieure toute caractéristique et scellée par
ses notes individuantes. Elle serait elle-même le principe premier du respect
et de la liberté qui lui sont dûs quant à cette ‘personnalité’.
De là aussi cette radicale plurification des fins qu’enseigne l’humanisme
et la primauté qu’il accorde à l’art. Il est tout à fait dans / {126} le fil de l’humanisme de voir la racine première,
la raison la plus fondamentale, du caractère social de l’homme, non pas dans le
bien commun, mais dans la nature poétique de l’individu, dans le besoin de s’exprimer
et de se dire à autrui sous la pression d’une surabondance intérieure du pur
soi. Tout objet devient alors un original-moyen d’une œuvre qui aura son
principe premier véritable dans le moi. Entendez, dès lors, que la personne d’autrui
est nécessaire parce que je sens le besoin de me faire écouter, parce qu’il me
faut quelqu’un pour m’apprécier, il me faut une personne-sujet. Bref, quant à
moi, votre raison d’être, c’est de participer à ma vie personnelle. C’est bien
un homme qui parle ainsi ? Et ne voilà-t-il pas l’excuse que fourniraient
les personnalistes pratiquement personnalistes pour leur paradoxale horreur de
la solitude et leur irrépressible désir d’ingérence ? C’est pourquoi le
docteur humaniste a le désir d’enseigner plus grand que le désir de connaître.
Sa connaissance a pour fin l’expression de son moi : le besoin de parler
est le principe même de sa connaissance. Et c’est bien logique. Sa liberté n’est-elle
pas antérieure à la connaissance ? N’est-elle pas le plus profond de son
moi ?
Comme nous l’avons signalé, la
nation, entendue au sens thomiste de patrie, elle aussi / {127} a ses droits à l’épanouissement de certains de ses caractères
propres. Le bien commun de la société civile demande que soient respectés les
caractères propres de la nation ou des nations pour lesquelles il doit être
vraiment bien commun. Le bien commun ne demande pas l’homogénéité des sujets,
mais plutôt le contraire. Cependant, si le bien commun de la société civile est
pour la nation, il n’est pas pour celle-ci prise comme fin, il n’est pas pur
moyen de l’épanouissement de la nation. Le bien de la société civile doit être
conforme à la nation, il doit être ‘son’ bien. Il ne s’ensuit pas que celui-là
soit subordonné â celui-ci. Subordonner le bien de la société civile au bien de
la nation, c’est subordonner la raison à la nature. On verserait, alors, dans
le nationalisme irrationnel et volontariste des Discours à la nation allemande. La
société civile ne serait pour la nation qu’un pur moyen de se rejoindre comme
nation, alors qu’en vérité le bien de la société civile est plus divin que
celui de la nation. L’épanouissement de celle-ci n’est même pas la fin propre
de la nation, il reste dans l’ordre des dispositions et des moyens./ {128}
Toute personne désire son bien.
Toute
personne désire son bien en tant qu’elle désire sa perfection. Nous avons vu
que ‘son bien’ se distingue du bien étranger, du bien d’autrui pris purement et
simplement comme tel. Le bien d’un homme, ‘son bien’, ne comprend pas
simplement le bien propre de la personne singulière ; ‘son bien’ comprend
comme bien plus digne et plus divin le bien commun. Quand nous restreignons
`son bien’ au bien propre de sa personne singulière, nous privons l’homme de ce
qui est pour lui son plus grand bien. La personne serait réduite à la condition
de brute. Elle ne pourrait poursuivre ni défendre le bien commun sous la raison
de bien commun. L’égoïsme serait parfaitement conforme à la raison. Le sacrifice
de la personne individuelle pour le bien commun aurait son principe et son
terme dans l’amour-propre de l’homme purement homme.
Et
pourtant, certains personnalistes, plus naïfs que d’autres, n’ont pas hésité à
faire leur cette conclusion très logique et / {129} parfaitement
ignoble. Voir The theory of democracy, de
M. Mortimer Adler et du R. P. Walter Farrell, dans The Thomist, 1942, vol. IV, n. 2. « Bref,
disent-ils, tout acte de justice dit rapport au bien commun, et, ce qui semble
paradoxal, est par le fait même égoïste (selfish), parce que le bien commun n’est
pas une fin en lui-même ; il est un moyen pour le bonheur individuel que
tout homme poursuit, mais qu’il ne peut atteindre et posséder que-
par la vertu, la justice comprise. D’où il suit qu’aucune obligation fondée sur
la justice ne peut détourner l’homme de la poursuite de son propre bonheur pour
le porter vers quelque bien étranger, à moins que cette obligation ne fasse
partie de son bonheur individuel, ou ne soit un moyen pour y atteindre ».
(pp. 323-324). « Comme
nous l’avons vu, les intentions de la justice naturelle sont égoïstes. Elles
ne visent pas au bien d’un autre homme en tant qu’autre, mais seulement en tant
que partie de la communauté qui doit être conservée pour le bien propre de soi-même.
D’autre part, de même que la justice naturelle et l’amour naturel sont
égoïstes, ainsi aucun d’eux n’est héroïque. Ni l’un ni l’autre ne conduit les
hommes au martyre. Bien que l’amour naturel soit moins égoïste que la justice,
du fait qu’il comporte un certain oubli de soi véritable, et bien que l’amour /
{130} naturel, à la différence de la
justice, pousse les hommes à la générosité du sacrifice, il n’en demeure pas
moins sur le plan de l’action imparfaite, par laquelle l’agent cherche toujours
à se perfectionner soi-même en même temps qu’un autre, et de fait considère l’autre
comme une extension de soi-même--comme un alter ego. En ce sens, les
impulsions de l’amour naturel ne dévient jamais de la tendance fondamentale du
désir naturel - qui consiste, pour toute chose, à chercher sa propre perfection ». (pp.
329-330). Et en note (256)
ils ajoutent : « On peut objecter que l’héroïsme est un fait
indéniable dans les sociétés païennes - que la littérature de la Grèce et de
Rome, par exemple, sont riches en exemples d’hommes qui sacrifièrent
sincèrement leur vie pour leur pays en des entreprises militaires. Un tel
héroïsme peut encore s’expliquer par les croyances païennes en l’immortalité de
l’âme et aux récompenses réservées aux héros dans les Champs Élysées de la vie
future. Et aujourd’hui on peut citer les Japonais en exemple d’un peuple chez
qui se rencontrent des héros - hommes qui commettent presque le suicide pour le
bien-être de leur pays et qui en agissent ainsi en raison d’une croyance « religieuse
o en l’Empereur. Mais en y regardant de plus prés, on verra, croyons-nous, qu’un
tel héroïsme est contrefait et qu’il ne comporte / pas de sacrifice, parce qu’il
ne comporte pas l’oubli de soi-même ; l’exploit est accompli en vue de la
récompense - qu’il s’agisse d’un rang élevé parmi les ombres défuntes, ou de l’éclat
durable de son nom et de sa renommée dans la mémoire des hommes. Le motif
prédominant chez les anciens n’était pas les privilèges et les joies accordées
aux braves dans les champs Élysées. Même mis à part ces mythes concernant la
vie future et ces minces ‘croyances’ à une âme immortelle, le ‘héros’ païen
aurait été mû par le souci de sa renommée -orgueil de soi et orgueil pour sa
famille, cet orgueil devant être satisfait par cette sorte d"immortalité’
dont un homme jouit quand il est honoré dans les annales de son peuple ».
Cette
opinion, qui ne mérite pas de réfutation, sera, pour tout avenir, un
témoignage de la bassesse où nous sommes tombés. A cette opinion déplorable
nous pouvons opposer une certitude, aussi actuelle, et d’une parfaite rectitude
pratique. Elle est tirée d’une lettre écrite dans les dernières heures avant la
chute de Bataan, et qui a paru dans le Washington Daily News :
« J’ai
vu se produire des choses horribles, mais j’ai vu aussi d’admirables actes de
courage, de sacrifice et de loyauté. Enfin j’ai trouvé ce que j’ai cherché
toute ma / {132} vie - une cause et
une tâche en quoi je puis me perdre moi-même complètement, et à quoi je puis
donner chaque once de mes forces et de ma pensée. J’ai mentalement et spirituellement
conquis la peur de la mort. Ma prière, soir et matin, est que Dieu vous
enverra, à vous qui souffrez tellement plus que moi, sa force et sa paix. En
ces deux derniers mois j’ai pris part à l’un des efforts coopératifs les plus
désintéressés jamais accomplis par aucun groupe d’individus. Des erreurs ont
été commises, mais cela n’a rien à voir avec la manière selon laquelle mes
camarades à Bataan, tant philippins qu’américains, ont réagi à leur baptême du
feu. Si la même ardeur était consacrée à l’amélioration du monde en temps de
paix, quel bon monde nous aurions. » (The Reader’s Digest, sept.
1942, p. 14.)
C’est cela l’amour du bien
commun./ {133}
Nabuchodonosor, mon serviteur
« Mais les
mauvais princes eux-mêmes sont les ministres de Dieu, car c’est par une disposition
de Dieu qu’ils sont princes, pour infliger des châtiments, bien que ce ne soit
pas là leur intention, selon ce passage d’Isaïe, X, 7 : Malheur à Assur, verge de ma colère ! Le bâton qui est
dans sa main est l’instrument de ma fureur ; je l’envoie contre une nation impie, je lui donne mes ordres contre le peuple de mon courroux, pour le mettre au pillage et faire du butin, et le fouler au pied comme la boue des rues. Mais lui, ce n’est pas ainsi qu’il l’entend, et telle n’est pas la pensée de son cœur ; car il ne songe qu’à dét7uire, et à exterminer des nations, non en petit nombre. Et Jérémie, xxv, 9 : J’envoie
prendre toutes les tribus du septentrion, et je les amène à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur ; je les ferai venir contre ce pays et contre
ses habitants, et contre toutes ces
nations d’alentour, que je frapperai
d’anathème, et dont je ferai une
solitude, un objet de / {135}moquerie, une ruine
éternelle. Et aussi parce que ces mauvais princes, de temps en temps,
Dieu le permettant, affligent les bons, ce qui tourne au bien de ces derniers,
selon ces paroles : Nous savons d’ailleurs que toutes choses concourent au
bien de ceux qui aiment Dieu. » S.
Thomas, In Epist. ad Romanos,
c. XIII, 3, lect. 1.
« La
volonté de nuire vient de l’homme lui-même, mais la puissance de nuire vient de
Dieu qui la permet (a Deo permittente). Et Dieu ne permet pas que le méchant
nuise autant que celui-ci le veut, mais il lui impose une limite. Tu viendras
jusqu’ici, non au delà ; ici s’arrêtera
l’orgueil de tes flots. (Job xxxviii,
11). Et ainsi le démon n’a pas nui à Job, si ce n’est dans la mesure que Dieu avait
permise. De même Arius n’a pu nuire dans l’Église, si ce n’est autant que Dieu
le permettait. Dans l’Apocalypse vii, l’ange dit (aux quatre anges à qui il avait été donné
de nuire à la terre et à la mer, en ces termes : ) Ne faites point de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce
que nous ayons marqué du sceau, sur
le front, les serviteurs de notre
Dieu. » In II ad Tim., c. III, lect. 2. /{136}
Feuerbach,
auquel Marx et Engels ont emprunté leur humanisme absolu, considère la pensée
authentiquement chrétienne comme une pensée en évolution vers son propre anthropotheismus. Dans
Das
Wesen des Christenthums, il oppose la conception des chrétiens à celle des anciens
concernant les rapports de l’individu humain au tout de son espèce, de la
société, de l’univers.
« Les
anciens, dit-il, sacrifiaient l’individu à l’espèce (Gattung) ; les
chrétiens, l’espèce à l’individu. Ou : le paganisme concevait et estimait
l’individu uniquement comme partie envisagée dans sa distinction du tout de son
espèce ; le christianisme, par contre, conçoit l’individu uniquement dans
son unité immédiate et indistincte avec le tout. » (p. 211).
Feuerbach
a soin d’utiliser saint Thomas quand il le peut et de s’appuyer sur lui, pour
le dépasser, bien entendu. Il lui faut dès lors expliquer la doctrine de la / {137} I Pars, q. 60, a. 5. En cet endroit,
saint Thomas parait entièrement d’accord avec Aristote : le bien du tout
est meilleur que le bien de la seule partie. Mais, dit Feuerbach, il en est
autrement quand saint Thomas se place au point de vue surnaturel et qu’il
parle en théologien. La personne n’est pas, alors, individu seulement ;
elle est un tout, un absolu. Voici comment il présente la question.
On sait qu’Aristote
dit expressément dans sa Politique que l’individu (der Einzelne), comme il ne
se suffit pas à lui-même, est, dans son rapport à l’état, comme la partie au
tout . . .- Il est vrai que les chrétiens aussi ‘sacrifiaient l’individu’,
lequel veut dire ici le singulier comme partie du tout, du genre, de l’être
commun (Gemeinwesen). « La partie, dit saint Thomas, un des plus grands
penseurs et théologiens chrétiens, se sacrifie elle-même par instinct naturel
pour la conservation du tout. Toute partie aime par nature le tout plus qu’elle-même.
Et par nature chaque singulier aime davantage le bien de son espèce que son bien
singulier ou bien-être. Chaque être aime, dès lors, à sa façon et
naturellement, Dieu, comme le bien universel, plus que soi-même » (Summae
P. I. Qu. 60. Art. V.) Dans cette perspective, les chrétiens pensent, dès
lors, comme les anciens. Saint Thomas loue (de Regim. Princip. 1. III. c. 4.) les Romains
parce qu’ils mettaient leur patrie avant tout et qu’ils sacrifiaient leur’
propre bien-être au bien-être de la patrie. Et pourtant, toutes ces pensées et
sentences valent, pour la chrétienté, uniquement sur terre, non pas au ciel ;
en morale, non pas en dogmatique ; en anthropologie, non pas en théologie.
Comme objet de la théologie, l’individu est l’être singulier surnaturel, immortel,
se suffisant, absolu, être divin. Le penseur païen Aristote déclare l’amitié (Ethic. L. 9, c. 9) nécessaire au
bonheur ; le penseur chrétien saint Thomas d’Aquin n’en pense pas ainsi. « La
société des amis n’est pas nécessairement requise à la béatitude, car l’homme
trouve la plénitude de sa perfection en Dieu. » « De sorte que, n’y eût-il qu’une seule
âme jouissant de la possession de Dieu, elle serait encore heureuse, bien qu’elle
n’eût pas de prochain à aimer. » (Prima Secundae. Qu. 4. 8.) Ainsi, le païen se
considère comme un individu même dans la félicité, comme un individu, et par
conséquent, comme ayant besoin d’un autre être semblable à lui, de son espèce ;
par contre, le chrétien n’a pas besoin d’un autre moi, car l’individu n’est pas
qu’individu, mais également tout (Gattung), être général (allgemeines Wesen),
puisqu’il possède « la plénitude de sa perfection en Dieu », et, dès
lors, en lui-même. (P. 212)
Il y
aurait dans cette présentation des choses à reprendre. Mais venons en à l’essentiel.
Y a-t-il telle opposition entre le point de vue auquel se place saint Thomas
dans la Ia Pars, q. 60, et celui de la Ia IIae, q. 4 ? Il serait ridicule
de dire que dans le premier cas saint Thomas se place au point de vue purement
naturel, ou qu’il n’y envisage la personne créée qu’autant qu’elle a raison de
partie de l’univers, tandis que dans la Ia-IIae il considère les choses au point
de vue surnaturel / {139}où la
personne aurait, au contraire, raison de tout. Voilà qui suppose une étrange
conception du sujet de la Somme et de l’ordre de ses traités.
Feuerbach est obligé de recourir à cette distinction
parce qu’il ne voit pas que c’est tout autre chose d’être sous la dépendance du
tout et de ses parties pour atteindre le bien du tout, et d’atteindre le bien
du tout. La raison fondamentale pour laquelle nous appelons toute personne
créée partie, c’est que son plus grand bien est incommensurable au bien de la
personne singulière prise comme telle ; c’est bien plutôt comme individu
que la personne humaine est un tout. Aucune personne créée n’est une nature
proportionnée ni proportionnable au bien purement et simplement universel comme
à son bien propre en tant que personne singulière. Autrement toute personne
serait Dieu. Aussi, pour Feuerbach, l’homme est-il Dieu.
Comment
ce philosophe parvient-il à la divinisation de l’homme ? La philosophie
romantique divinise l’universel confus, et, ce que nous appelons l’universel in
causando ne serait qu’une
manifestation de celui-là. Le concept animal serait plus ‘riche’ que les
concepts homme et brute, parce qu’il comprend ceux-ci et qu’il est leur ‘supérieur’./
{140} L’antériorité selon l’ordre de
la potentialité est convertie en priorité absolue. Voilà pourquoi l’homme se
substituera à Dieu.
Pour
Hegel, comme il le fut sans doute pour David de Dinant, l’être est summum
genus, et celui-ci est la raison première de toutes choses. En
fait, cet être hégélien n’est autre chose que ce que nous appelons ‘le premier
connu’, c’est-à-dire l’être prédicat le plus commun, le plus indéterminé, le
plus confus, le concept le plus superficiel qui se puisse concevoir, le concept
le plus purement potentiel, qui reflète le mieux la pure potentialité de l’intelligence
la plus imparfaite possible, qui signifie le plus prochainement la pure subjectivité
originelle de notre moi intelligent. Grâce au mouvement de la raison, l’être
hégélien revêt la nature de la puissance qui est acte. La dialectique a pour
fonction d’expliciter l’infinie richesse de l’être. La pure potentialité se
présente comme un substitut de la pure actualité. C’est l’indéterminé pur qui
aurait cette fécondité que nous attribuons à l’acte pur.
Au demeurant,
qui est ce summum genus ? La question est opportune.
Feuerbach identifiera expressément l’infinité du genre (die Unendlichkeit der
Gattung) à l’être prédicat le plus commun ; il identifiera la pure communauté
de celui-ci à l’être sujet de la métaphysique ; l’être sujet de la
métaphysique / {141} à la plénitude de
l’être, à Dieu où la pensée est identique à l’être ; et, puisque nous
sommes ce que nous connaissons, la plénitude de l’être ne sera autre chose que
l’être propre de l’homme. Dieu n’est donc autre chose que l’homme. Chaque
individu humain est à la fois partie et tout, individu seulement et Dieu. Comme
individu, l’homme est limité ; comme être proprement conscient, il est illimité,
infini. « La conscience au sens propre et rigoureux, et la conscience de l’infini
sont inséparables ; conscience limitée n’est pas conscience ; la
conscience est essentiellement nature toutecompréhensive et infinie. La
conscience de l’infini n’est autre chose que l’infinité de la conscience. Ou :
dans la conscience de l’infini, la conscience de l’infinité de l’être propre
(du soi) est objet. » (p. 26).
Et Feuerbach tient à signaler les racines historiques de
sa conception. Il cite saint Thomas pour chacune de ses assertions les plus
fondamentales. Admettons qu’une fois concédée cette grossière adéquation totale
des deux sortes d’universalité, rien n’est plus facile que de tourner certains
textes de saint Thomas en faveur de son anthropothéisme. Le connaissant n’est
il pas le connu ? L’âme n’est-elle pas d’une certaine manière toutes
choses ? L’intelligence ne comprend-elle / pas l’être tout entier ? N’est-elle
pas une virtus infinita ? L’objet
de cette virtus n’est-il pas le verum universale ? L’objet de notre
volonté individuelle n’est-il pas l’universale bonum ? Comment
l’homme pourrait-il avoir sous ce rapport raison de partie ?
Feuerbach
reconnaît aussi que tt l’homme n’est rien sans objet ». Il n’est rien tant
qu’il ne se saisit pas comme Gattung illimité, tant qu’il ne se
saisit pas dans sa pure universalité. Il est donc sous la dépendance d’un objet ?
Assurément. Il faut faire la conquête de l’objet, il faut faire la conquête de
soi-même. Tant que l’objet de l’homme est conçu comme extérieur à l’homme, l’homme
se conçoit comme limité, il n’est qu’individu, il n’est que partie du tout, il
s’aliène en un Dieu étranger, le Dieu de la religion. Or, il faut que Dieu soit
au centre même de l’homme, que l’homme soit le centre de l’homme, qu’il se rejoigne
comme principe de lui-même. L’objet auquel se rapporte essentiellement et
nécessairement un sujet n’est autre chose que l’être propre du sujet envisagé
cette fois comme être objet (gegenstandliche Wesen) ». (p. 28). « L’être
absolu, le Dieu de l’homme, est l’être propre de l’homme. La puissance de l’objet
sur l’homme est par conséquent la puissance de son être propre. » (p. 30).
/{143}
Le philosophe allemand croit pouvoir surmonter l’antinomie
entre le catholicisme et le protestantisme en poussant celui-ci à sa dernière
conclusion. « Dans le catholicisme, l’homme existe pour Dieu ; dans
le protestantisme, Dieu existe pour l’homme. (p. 436). L’histoire du
christianisme a eu pour résultat principal la révélation de ce mystère :
la réalisation et la connaissance de la théologie comme anthropologie. »
(p. 435).
La
doctrine de Feuerbach n’est pas humaniste en ce sens qu’elle accorderait la
primauté aux affaires de l’homme entendu au sens ordinaire. Il se défend
également de l’athéisme vulgaire. Son Dieu est le Dieu qui chez les juifs,
chez les philosophes et les chrétiens, n’était encore que rêve. « Je ne
dis aucunement - voilà qui serait par trop simpliste - Dieu n’est pas, la
Trinité n’est pas, le Verbe de Dieu n’est pas, etc. ; je dis seulement qu’ils
ne sont pas ce qu’en font les illusions de la théologie, - qu’ils ne sont pas
des mystères étrangers, mais qu’ils sont des mystères en nous (einheimische),
les mystères de la nature humaine. » (p. 15). Le Dieu de la religion est
un Dieu extérieur auquel l’homme se soumet en être limité, il est l’infinité de
l’homme aliénée. Dans la religion, l’homme n’a pas encore pris directement
conscience de soi-même (sich direct bewusst) ; la religion est la
condition d’enfance (kindliche Wesen) de l’humanité. (p. 39). Par contre, le
Dieu de l’anthropothéisme est devenu parfaitement commensurable à l’homme. Il
est l’homme émancipé des limites de son individualité. Il est le cœur même de l’homme.
Dans
la théologie devenue ouvertement anthropologie, le pélagien et l’augustinien
ne doivent plus parler occultement. L’un et l’autre avaient leurs qualités et
leurs défauts. Au fond, leur différence n’était qu’une ‘pieuse illusion’. « La
distinction entre l’augustinisme et le pélagianisme consiste uniquement en
ceci que le premier exprime selon le mode religieux ce que le dernier exprime
selon le mode rationaliste. Les deux disent la même chose, l’un et l’autre
approprient le bien à l’homme, - le pélagianisme toutefois le fait directement
d’une manière rationaliste, moraliste ; l’augustinisme le fait
indirectement, de manière mystique, c’est-à-dire religieuse. Le pélagianisme
nie Dieu, nie la religion, - isti tantam tribuunt potestatem voluntati, ut
pietati auferant rationem (Augustin, de nat. et grat. contra Pelagium, c. 58) -il a pour fondement le
Créateur seulement, dès lors la nature, et non pas le Rédempteur . . . - bref,
il nie Dieu, il érige l’homme en Dieu, en tant qu’il fait de l’homme un être
qui n’a pas besoin de Dieu, qui se suffit et qui est / {145} indépendant. . . . L’augustinisme n’est qu’un pélagianisme
renversé ; ce que l’un pose comme sujet, l’autre le pose comme objet. »
(p. 59).
L’anthropothéisme
de Feuerbach nous mène bien au-delà du pélagianisme. Celui-ci soutenait l’intégrité
de la nature humaine et sa suffisance ; il niait l’emprise du mal. Celui-là,
au contraire, s’incorpore le mal, il y cherche une profondeur qui rend l’homme
commensurable à Dieu. « La misère
humaine est le triomphe de la miséricorde divine ; la contrition du péché
fait la joie intime de la sainteté divine. » (p. 308). Que sa philosophie fut déjà
précontenue dans la religion, Feuerbach en voit la preuve la plus éclatante
dans l’amour de Dieu pour l’homme, amour qui s’exprime dans l’Incarnation.
Voici un autre de ces passages où la vérité la plus sublime est engagée dans
le sophisme le plus révoltant :
La preuve la plus
claire et la plus incontestable de ce que, dans la religion, l’homme se regarde
soi-même comme objet divin, comme fin divine, qu’ainsi dans la religion il se
rapporte uniquement à soi-même - la preuve la plus claire et la plus
incontestable de tout cela, c’est l’amour de Dieu pour l’homme, le fondement et
le point central de la religion. Pour l’homme, Dieu se dépouille de sa
divinité. Voilà en quoi consiste l’effet élévateur de l’Incarnation : l’être
le plus élevé, qui ne connaît aucun besoin, s’humilie, s’abaisse pour l’homme.
En Dieu m’apparaît ainsi la vision de mon propre être ; / {146}j’ai
valeur pour Dieu ; le sens divin de mon être propre m’est ainsi révélé. Comment
exprimer d’une manière plus élevée la valeur de l’homme : Dieu devient
homme pour l’homme, l’homme est la fin, l’objet de l’amour divin ? L’amour
de Dieu pour l’homme est une détermination essentielle de l’être divin. Dieu
est un Dieu qui m’aime, qui aime l’homme avant tout. Là-dessus repose l’accent,
et en cela consiste l’émotion profonde de la religion. L’amour de Dieu me rend
aimant ; l’amour de Dieu pour l’homme est le fondement de l’amour de l’homme
pour Dieu : l’amour divin cause, éveille l’amour humain. Nous donc, aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimés le premier. (I Jean, iv., 19) Qu’y a-t-il que j’aime en Dieu et auprès de
Dieu ? C’est l’amour, et, en vérité, l’amour envers l’homme. Or, quand j’aime
et que j’adore l’amour avec lequel Dieu aime l’homme, est-ce que je n’aime pas
l’homme, mon amour n’est-il pas, fût-ce indirectement, amour de l’homme ?
Dès lors, l’homme n’est-il pas le contenu de Dieu, quand Dieu aime l’homme ?
Et ce que j’aime n’est-ce pas ce qui m’est le plus intime ? Ai-je un cœur
quand je n’aime pas ? Non ! Seul l’amour est le cœur de l’homme. Or
qu’est-ce que l’amour sans la chose même que j’aime ? Ce que j’aime ainsi,
voilà qui est mon cœur, mon contenu, mon essence. (p. 95).
On ne peut lire
ces blasphèmes sans frémir. Il nous faut pourtant les affronter. Donc, l’homme
ne tiendrait pas sa grandeur véritable de ce que Dieu s’est abaissé pour lui ;
Dieu se serait abaissé, il se serait dépouillé à cause de la bonté de l’homme ;
il aurait été attiré le premier par la bonté de cette créature qu’il /{147} avait faite ; l’homme serait
demeuré dans le fond si aimable que Dieu n’aurait pu le laisser dans cette
condition de misère à laquelle l’avait assujetti la pernicieuse indulgence d’Adam ;
voilà qui eût été incompatible avec la dignité de sa créature ; voilà qui
eût été injuste. Dieu nous a aimés le premier, cela voudrait dire seulement que
Dieu nous a découverts le premier ; si son amour est le fondement du
nôtre, ce serait formellement en tant qu’amour de l’homme. L’Incarnation aurait
eu pour but d’aider l’homme à prendre conscience de sa propre grandeur et de
ses puissances. Elle aurait été le déchirement du voile qui séparait l’homme de
lui-même. Les choses que Dieu a choisies ne seraient qu’en apparence les choses
qui ne sont pas - ea quae non sunt. Élévation
miséricordieuse ? Au fond, c’eût été la pitié que prit l’homme de lui-même
qui l’aurait sauvé, Dieu n’eût été qu’un instrument de la miséricorde de l’homme
envers soi-même. En vérité, le misérable se serait délivré lui-même, il se
serait élevé lui-même par la puissance de son impuissance, par la force de sa
faiblesse, comme le répétera Marx.
Ces
auteurs ont pour nous l’avantage de ne pas parler in angulis. Voilà
à quoi devait aboutir ce pervers repliement sur soi, cet effort de jouir du pur
soi dans sa subjectivité la plus radicale. Puisque l’homme est élu à la vie
divine, qu’y avait-il en lui d’attirant pour le Créateur même de l’homme ?
Non pas certes les choses de l’homme qui sont. La
grandeur de l’homme ne réside-t-elle pas dès lors dans ce qui, en lui, n’est
pas ? N’est-ce pas de son informité toute particulière, de son non-être,
que Dieu s’est saisi ? Ce qui, en l’homme, est, n’est-il pas un défaut
dans son non-être ? Et voici que le mal, cette positivité enracinée dans
la privation, ne vient qu’ouvrir l’homme davantage à la puissance. La
passibilité fait accroître la puissance. Elle nous rend donc plus commensurable
à Dieu ? C’est donc dans notre non-être que nous rencontrons l’être tout
court ? L’être véritable de l’homme s’identifie à son non-être.
« La
Passion, poursuit Feuerbach, est une condition essentielle du Dieu devenu
homme, ou, ce qui revient au même, du Dieu humain, donc du Christ. L’amour s’avère
dans la souffrance. Toutes les pensées et tous les sentiments qui se rattachent
premièrement au Christ se ramènent à l’idée de souffrance. Dieu comme Dieu est
la somme de toute perfection humaine, Dieu comme Christ la somme de la misère
humaine. Les philosophes païens célébraient l’activité, particulièrement l’activité
immanente (Selbstthätigkeit) de / {149}l’intelligence
comme l’activité la plus élevée, l’activité divine ; les chrétiens
célébraient la souffrance, et mettaient la souffrance même en Dieu. Alors que
Dieu comme Actus purus, comme pure activité, est le Dieu de la philosophie
abstraite, par contre, le Christ, le Dieu des chrétiens, est Passio pura, pure
souffrance - la pensée métaphysique la plus élevée, l’être suprême du cœur. »
(p. 97).
Aurait-on cru
que l’homme irait jusque là pour posséder son âme sans la perdre, pour la
posséder de soi-même et pour soi-même ? Et ne voilà-t-il pas l’œuvre du
désir de se mettre pour ainsi dire derrière soi-même où l’homme posséderait sa
propre liberté, où il se tiendrait dans ses propres mains, où il se tiendrait
comme Dieu le tient, où il aurait la science du bien et du mal ? « L’homme
pécha principalement, dit saint Thomas, en désirant ressembler à Dieu par la
science du bien et du mal que lui promettait le serpent, et qui devait le
rendre capable de se fixer à lui-même le bien et le mal moral, ou encore de
prévoir le bien ou le mal qui pourrait lui arriver. Il pécha secondairement en
désirant ressembler à Dieu quant à la puissance propre d’agir, afin d’obtenir
la béatitude par la vertu de sa propre nature, par cette puissance personnelle
dont Eve avait l’amour dans l’âme, comme dit Augustin. »[49]/
{150}
L’homme
s’établira en absolu, même au prix d’une identification de Celui Qui Est, avec
ce qui est le plus éloigné de Lui. On s’étonne de ce que Feuerbach fut en même
temps matérialiste. Mais il faut bien remarquer que l’antinomie entre l’idéalisme
et le matérialisme modernes est toute en surface. L’idéalisme absolu de Hegel
est à vrai dire plus matérialiste que le matérialisme marxiste. En effet, l’être
hégélien, étant un extrême dans le genre indétermination, a bien plus raison de
matière que la matière d’ordre physique ; il est infiniment plus pauvre
que la matière première. Aussi la raison spéculative de Hegel est-elle en
vérité une raison foncièrement pratique penchée sur l’être transcendentalement
factibile. La soi-disant spéculation hégélienne est à vrai dire une
révolte contre la vérité pratique, contre le conditionnement de cette vérité
par la rectitude de l’appétit.
Nous voici en
plein dans la voie tracée par David de Dinant « qui posait de la manière
la plus stupide que Dieu est la matière première », et que saint Albert
accusait d’ » ânerie consommée ». /{151}
(A quoi aboutit, chez Feuerbach, cet immense échafaudage de
l’Essence du
christianisme ?
A l’exaltation de la sensualité sexuelle, où s’accomplit l’homme-Gattung
de manière physique, concrète. (Op. cit., chap. 18, pp. 222 et seq.) « La
religion est, d’après Feuerbach, le rapport sentimental d’homme à homme qui …
trouve maintenant (la réalité) directement et sans intermédiaire dans l’amour
entre toi et moi. Et c’est ainsi que l’amour sexuel devient, en fin de compte,
chez Feuerbach, l’une des formes les plus élevées, sinon la plus élevée, de l’exercice
de sa nouvelle religion. » (ENGELS, Feuerbach, p. 35.) Mais le marxisme
aussi, malgré les protestations d’Engels qui trouve tout cela « écœurant » (p. 21), conduira à
une Dämmerung analogue. Que sont les
biens ? Les biens matériels. Que sont les biens matériels ? a Nourriture, vêtements, chaussures, loge ment,
combustible, instruments de production, etc. » (STALINE, op. cit., p. 113.)
La révolution des philosophes de la nature
Dans
son Ludwig
Feuerbach, F. Engels,
comparant la révolution allemande à la révolution française, écrit :
Tout comme en France, au XVIIIe siècle, la
révolution philosophique, au XIXe siècle, précéda également en Allemagne la
révolution politique. Mais quelle différence entre les deux ! Les Français
en lutte ouverte contre toute la science officielle, contre l’Église, souvent
même contre l’État, leurs ouvrages imprimés de l’autre côté de la frontière, en
Hollande ou en Angleterre, et eux-mêmes étant assez souvent sur le point de
faire un tour à la Bastille. Les Allemands, au contraire, des professeurs, dès
maîtres de la jeunesse nommés par l’État, leurs ouvrages reconnus comme manuels
d’enseignement, et le système qui couronne tout le- développement,
celui de Hegel, élevé même en quelque sorte au rang de philosophie officielle
de la royauté prussienne ! Et la révolution devait se cacher derrière ces
professeurs, derrière leurs phrases pédantesques et obscures, dans leurs
périodes lourdes et ennuyeuses. Les hommes qui passèrent à l’époque pour les
représentants de la révolution, n’étaient-ils pas précisément les adversaires
les plus acharnés de cette philosophie qui jetait le trouble dans les esprits ?
/ {153}Mais ce que
ne virent ni le gouvernement, ni les libéraux, un homme, tout au moins, le vit
dès 1833. Il est vrai qu’il s’appelait Henri Heine.[50]
Engels fait sans doute allusion au zur Geschichte
der Religion und Philosophie in Deutschland de Heine, où ce dernier
termine ainsi ses réflexions sur le caractère destructif de la Critique de
Kant, et sur le système apparemment détaché et inoffensif de Hegel : (Ce texte que le Prof. A. VIATTE m’a fait connaître il y a déjà
plusieurs années, a été, depuis, maintes fois cité, mais de façon toujours
incomplète. On omettait justement les passages qui, à notre point de vue, sont
les plus importants, c’est-à-dire les passages qui incriminent directement la
philosophie.)/ {154}
Quand on vit bourgeonner de l’arbre philosophique des
folies aussi affligeantes, qui s’épanouirent en fleurs empoisonnées ;
quand on remarqua surtout que la jeunesse allemande, abîmée dans les abstractions
métaphysiques, oubliait les intérêts les plus pressants de l’époque, et qu’elle
était devenue inhabile à la vie pratique, les patriotes et les amis de la
liberté durent éprouver un juste ressentiment contre la philosophie, et
quelques-uns ont été jusqu’à rompre avec elle comme avec un jeu frivole et
stérile en résultats.
Nous ne serons pas assez sot pour réfuter sérieusement
ces mécontents. La philosophie allemande est une affaire importante qui regarde
l’humanité tout entière, et nos arrière-neveux seront seuls en état de décider
si nous méritons le blâme ou l’éloge pour avoir travaillé notre philosophie en
premier, et notre révolution ensuite. Il me semble qu’un peuple méthodique,
comme nous le sommes, devait commencer par la réforme pour s’occuper ensuite
de la philosophie, et n’arriver à la révolution politique qu’après avoir passé
par ces phases. Je trouve cet ordre tout à fait raisonnable. Les têtes que la
philosophie a employées à la méditation, peuvent être fauchées à plaisir par la
révolution ; mais la philosophie n’aurait jamais pu employer les têtes que
la révolution aurait tranchées auparavant. Pourtant n’ayez, mes chers
compatriotes, aucune inquiétude, la révolution allemande ne sera ni plus
débonnaire ni plus douce parce que la critique de Kant, l’idéalisme
transcendantal de Fichte et la philosophie de là nature l’auront précédée. Ces
doctrines ont développé des forces révolutionnaires qui n’attendent que le
moment pour faire explosion et remplir le monde d’effroi et d’admiration. Alors
apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété
dans le monde des faits que dans celui des idées, et bouleverseront sans miséricorde,
avec la hache et le glaive, le sol de notre vie européenne pour en extirper les
dernières racines du passé. Viendront sur la même scène des fichtéens armés,
dont le fanatisme de volonté ne pourra être maîtrise ni par la crainte ni par l’intérêt ;
car ils vivent dans l’esprit et méprisent la matière, pareils aux premiers
chrétiens qu’on ne put dompter ni par les supplices corporels ni par les
jouissances terrestres. Oui, de tels idéalistes transcendantaux, dans un
bouleversement social, seraient encore plus inflexibles que les premiers
chrétiens ; car ceux-ci enduraient le martyre pour arriver à la béatitude
céleste, tandis que l’idéaliste transcendantal regarde le martyre même comme
pure apparence, et se tient inaccessible dans la forteresse de sa pensée. Mais
les plus effrayants de tous seraient les philosophes de la nature, qui
interviendraient par l’action dans une /révolution allemande
et s’identifieraient eux-mêmes avec l’œuvre de destruction ; car si la
main du kantiste frappe fort et à coup sûr, parce que son ceeur n’est ému par
aucun respect traditionnel ; si le fichtéen méprise hardiment tous les
dangers, parce qu’ils n’existent point pour lui dans la réalité ; le
philosophe de la nature sera terrible en ce qu’il se met en communication avec
les pouvoirs originels de la terre, qu’il conjure les forces cachées de la
tradition, qu’il peut évoquer celles de tout le panthéisme germanique et qu’il
éveille en lui cette ardeur de combat que nous trouvons chez les anciens
*Allemands, et qui veut combattre, non pour détruire, ni même pour vaincre,
mais seulement pour combattre. Le christianisme a adouci, jusqu’à un certain
point, cette brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n’a pu la
détruire, et quand la -croix, ce
talisman qui l’enchaîne, viendra à se briser ; alors débordera de nouveau
la férocité des anciens combattants, l’exaltation frénétique des Berserkers
que les poètes du Nord chantent encore aujourd’hui. Alors, et ce jour, hélas,
viendra, les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux
fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire ; Thor se dressera
avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques … Quand
vous entendrez le vacarme et le tumulte, soyez sur vos gardes, nos chers
voisins de France, et ne vous mêlez pas de l’affaire que nous ferons chez nous
en Allemagne ; il pourrait vous en arriver mal. Gardez-vous de souffler le
feu, gardez-vous de l’éteindre : car vous pourriez facilement vous brûler
les doigts. Ne riez pas de ces conseils, quoiqu’ils viennent d’un rêveur qui
vous invite à vous défier de kantistes, de fichtéens, de philosophes de la
nature ; ne riez point du poète fantasque qui attend dans le monde des
faits / la même révolution qui s’est opérée dans le domaine de l’esprit.
La pensée précède l’action comme l’éclair le tonnerre. Le tonnerre en Allemagne
est bien à la vérité allemand aussi : il n’est pas très-leste, et vient en
roulant un peu lentement ; mais il viendra, et quand vous entendrez un
craquement comme jamais craquement ne s’est fait encore entendre dans l’histoire
du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. A ce bruit,
les aigles tomberont morts du haut des airs, et les lions, dans les déserts les
plus reculés de l’Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs
antres royaux. On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la révolution
française ne sera qu’une innocente idylle. Il est vrai qu’aujourd’hui tout est
calme, et si vous voyez çà et là quelques hommes gesticuler un peu vivement, ne
croyez pas que ce soient les acteurs qui seront un jour chargés de la représentation.
Ce ne sont que des roquets qui courent dans l’arène vide, aboyant et échangeant
quelques coups de dent, avant l’heure où doit entrer la troupe des gladiateurs
qui combattront à mort. Et l’heure sonnera. Les peuples se grouperont comme sur
les gradins d’un amphithéâtre, autour de l’Allemagne, pour voir de grands et
terribles jeux. Je vous le conseille, Français, tehez-vous alors fort
tranquilles, et surtout gardez-vous d’applaudir. Nous pourrions facilement mal
interpréter vos intentions, et vous renvoyer un peu brutalement suivant notre
manière impolie ; car, si jadis, dans notre état d’indolence et de
servage, nous avons pu nous mesurer avec vous, nous le pourrions bien plus
encore dans l’ivresse arrogante de notre jeune liberté. Vous savez par vous-mêmes
tout ce qu’on peut dans un pareil état, et cet état vous n’y êtes plus … Prenez
donc garde ! Je n’ai que de bonnes / {157} intentions et je vous dis d’amères vérités. Vous
avez plus à craindre de l’Allemagne délivrée, que de la sainte-alliance tout
entière avec tous les Croates et les Cosaques. D’abord, on ne vous aime pas en
Allemagne, ce qui est presque incompréhensible, car vous êtes pourtant bien
aimables, et vous vous êtes donné, pendant votre séjour en Allemagne, beaucoup
de peine pour plaire, au moins à la meilleure et à la plus belle moitié du
peuple allemand ; mais lors même que cette moitié vous aimerait, c’est
justement celle qui ne porte pas d’armes, et dont l’amitié vous servirait peu.
Ce qu’on vous reproche, au juste je n’ai jamais pu le savoir. Un jour, à
Goettingue, dans un cabaret à bière, un jeune Vieille-Allemagne dit qu’il
fallait venger dans le sang des Français le supplice de Konradin de
Hohenstaufen que vous avez décapité à Naples. Vous avez certainement oublié
cela depuis longtemps ; mais nous n’oublions rien, nous. Vous voyez que,
lorsque l’envie nous prendra d’en découdre avec vous, nous ne manquerons pas de
raisons d’Allemand. Dans tous les cas je vous conseille d’être sur vos gardes ;
qu’il arrive ce qu’il voudra en Allemagne, que le prince royal de Prusse ou le
docteur Wirth parvienne à la dictature, tenez-vous toujours armés, demeurez
tranquilles à votre poste, l’arme au bras. Je n’ai pour vous que de bonnes
intentions, et j’ai presque été effrayé quand j’ai entendu dire dernièrement
que vos ministres avaient le projet de désarmer la France… Comme, en dépit de
votre romantisme actuel, vous êtes nés classiques, vous connaissez votre
Olympe. Parmi les joyeuses divinités qui s’y régalent de nectar et d’ambroisie,
vous voyez une déesse qui, au milieu de ces doux loisirs, conserve néanmoins / {158}toujours une cuirasse, le casque en tête et la
lance à la main.
C’est la déesse de la sagesse.[51]
Assurément,
à juger par le caractère si concret de cette vaticination, le poète allemand
parait avoir eu son démon. Essayons toutefois de rejoindre une des raisons
plus communes de cette furie des philosophes de la nature.
Au
début du livre II des Physiques en définit la nature : « principe
et cause de mouvement et de repos de la chose en laquelle il réside
premièrement, par soi et non par accident ». Au cours de ce même livre on
démontre que la nature agit pour une fin, principe premier, cause première de
la nature elle-même. A la lumière de cette démonstration, saint Thomas définit
la nature : « une raison (ratio, logos) mise dans les choses par l’art
divin, afin qu’elles puissent agir pour une fin ». (ibid. lect.
14 ; aussi, XII Metaph., lect. 12). En effet, l’action
pour une fin suppose intelligence, ou du moins une participation d’intelligence.
La nature proprement dite est donc un substitut d’intelligence. Ratio indita
rebus ab arte divina, la nature la plus /{159} irraisonnable est toujours un logos
divin. Même le principe purement matériel, le principe passif des choses naturelles,
étant lui aussi proprement nature, est comme un verbe divin. (Nous n’entendons
pas par là que seules les natures, fussent-elles des natures au sens large,
sont des œuvres de l’art divin. Toute œuvre de Dieu, tout ce dont il est cause,
est œuvre de l’art divin. Omnia per ipsum
facta sunt : et sine ipso factum
est nihil, quod factum est.)
Le
but de la philosophie de la nature est de connaître, jusque dans leur dernière
concrétion spécifique, ces logoi divins et la fin qui les spécifie et
qu’ils appellent ; de connaître parfaitement l’être naturel dont la forme
est séparable et terme de toutes les autres natures, selon ce que dit Aristote
au même livre des Physiques, (chap. 2) ainsi qu’au livre I de Partibus
Animalium (chap. 5). Toutefois, ce but n’est pour l’étude de la
nature qu’une limite dialectique, un terme dont nous pouvons nous approcher
sans cesse, mais que nous ne pouvons jamais adéquatement atteindre.
Remarquons
que le rôle des hypothèses augmente à mesure que nous nous approchons des choses
dans leur concrétion. Il y a dans l’hypothèse non seulement l’aspect qui
appelle la confirmation expérimentale, il y a aussi la tendance plus profonde à
devancer l’expérience et à la déduire à titre de conclusion. / {160}Vu la méthode que nous devons employer
dans le cheminement vers cette ultime concrétion, il suffirait d’isoler cette
tendance pour qu’à la limite surgisse un univers entièrement de notre
construction. Envisagée sous ce rapport, la limite vers laquelle tend la
science expérimentale, c’est la condition de démiurge. La méthode d’invention
de raisons qui anticipent l’expérience est une méthode de reconstruction.
Toujours sous ce rapport très étroit pris abstraitement, reconstruire l’univers,
c’est en quelque façon le construire. * Et si par impossible cette limite se
pouvait accomplir, l’univers ne serait qu’une projection de nos propres logoi.
Mais pour atteindre à cette limite, il faudrait que nous ayons des choses
naturelles une science pratique ; il faudrait que les natures soient pour
nous des choses opérables. **
On
doit dire que la Renaissance a pris vivement conscience de ce rôle de l’hypothèse,
bien que ses savants les plus éminents ne se fissent / {161}
* Voir la citation
de Marsile Ficin ci-dessous p. 188, n. 87.
** Il est à noter
que dans les traités plus avancés dans la voie de la concrétion, Aristote
oppose la doctrine naturelle aux sciences spéculatives : « quoiqu’il
en soit, le mode de prouver et de nécessité est autre dans la doctrine
naturelle (physica) que dans les sciences spéculatives ». I de Part. Animal., c. 1,
640a. Il oppose aussi ce même traité aux traités composés « selon la philosophie ».
ibid. 642a5. Sous certains rapports, la doctrine naturelle, l’art et la
prudence conviennent dans un quasi-genre opposé à la métaphysique et à la
mathématique, selon ce que dit saint Thomas.
pas de l’hypothèse
scientifique une notion exacte. On en avait toutefois saisi le côté
anticipation, le côté créateur. On exaltait la fécondité de l’intelligence
constructrice, fécondité doublée d’une puissance pratique sur les choses. C’est
encore dans cette perspective qu’il faut voir, il me semble, la primauté du
Cogito cartésien. L’enthousiasme grandit à mesure que s’étend l’application de
la méthode des limites issue du platonisme et sécularisée par Nicolas de Cuse.
Au fond, cette méthode est la base même de toute hypothèse.
Nous avons déjà
dit que la tentative de voir le cosmos tout entier comme une grande coulée,
comme un immense torrent débordant continûment d’un logos unique, d’une raison
première, et où les natures sont comme des tourbillons du flux, est très
louable, voire essentielle à une vue sapientiale, pourvu qu’on se rende compte
des limites de cette méthode et de ses conditions. Mais le naturalisme - j’entends
le naturalisme au sens profond par opposition au naturalisme vulgaire d’un
matérialisme mécaniciste par exemple - veut pousser cette méthode jusqu’à la
substitution de nos raisons aux natures, c’est-à-dire jusqu’à l’expulsion des logoi
divins. Et c’est bien ce que Hegel a tenté d’accomplir./ {162}
« Ainsi,
dit Marx, les métaphysiciens qui, en faisant ces abstractions, s’imaginent
faire de l’analyse, et qui, à mesure qu’ils se détachent de plus en plus des
objets, s’imaginent s’en approcher au point de les pénétrer, ces métaphysiciens
ont à leur tour raison de dire que les choses d’ici-bas sont des broderies,
dont les catégories logiques forment le canevas. Voilà ce qui distingue le
philosophe du chrétien. Le chrétien n’a qu’une seule incarnation du Logos, en
dépit de la logique ; le philosophe n’en finit pas avec les incarnations. »
(op. cit., p. 64)
Hegel
ne se rendait pas compte que pour la déduction de chaque espèce il devait présupposer
absolument cette espèce, tout comme dans le cas de la droite dont la notion est
absolument antérieure à son caractère de limite, laquelle n’est jamais que
phénoménale. Il est vrai que la Raison dialectique présuppose l’Entendement,
mais c’est celle-là qui serait toujours la racine de celui-ci.
(Il est vrai aussi que la relative antériorité
de l’Idée absolue présente des difficultés d’interprétation, mais il reste que
chaque catégorie inférieure à la première, et chaque espèce, est transcendentalement
le fruit du pur devenir, du mouvement de la raison, au moyen de la contradiction.
L’impossibilité de tirer au clair le rapport entre la raison première et l’Idée
absolue met suffisamment en évidence l’impossibilité â laquelle Hegel lui-même
s’est heurté.)/ {163}
Quand
on attend de cette méthode les résultats que l’hégélien veut en obtenir, elle
s’avère aussi stérile qu’elle est féconde quand on l’entend bien. Marx a bien
vu cette stérilité. L’étude de la nature ne peut jamais renoncer à la primauté
de l’expérience sensible. Les prétentions de la déduction idéaliste ne sont que
« voltes hypocrites de la spéculation, qui construit a priori ». (op.
cit., p. 47) Il a bien vu aussi que toutes ces constructions de notre pensée
ont raison de moyen seulement. Hegel ne surmonte les natures en soi que d’une
manière purement apparente.
Pour nous, ces
constructions intermédiaires ont comme limite les natures, les logoi divins,
les raisons séminales, qui ne sont pas opérables par nous, bien qu’à mesure que
nous nous en approchons, notre empire pratique sur le monde s’étende sans
cesse. Or Marx en veut tout autant à la nature en soi que Hegel, mais il ne se
contente pas d’une conquête phénoménale, il veut une conquête pratique. Et, en
vérité, il ne pourrait y en avoir d’autres. La nature comme chose en soi, comme
objet qui échappe à notre emprise, représente donc pour Marx une puissance
étrangère. Tout ce qui est proprement nature est obstacle, mais obstacle
utile, nécessaire. La chose en soi doit être convertie en chose par nous et
pour nous. La dissolution idéaliste n’est pas mauvaise parce / {164}que dissolution ; elle est
mauvaise parce qu’elle laisse subsister des objets sous prétexte qu’ils sont de
nous au moins comme objets. C’est là une illusion. La dialectique idéaliste
hésite devant la destruction pratique, concrète, qu’exige la conquête sur les
forces étrangères.
« Dans
sa forme ‘mystifiée’, dit Marx, la dialectique fut une mode allemande, parce qu’elle
paraissait transfigurer les choses existantes. Dans sa forme rationnelle, elle
est un scandale et une abomination pour la bourgeoisie et ses porte-paroles
doctrinaires, parce que dans l’intelligence positive des choses existantes elle
implique du coup l’intelligence de leur négation, de leur destruction
nécessaire, parce qu’elle conçoit toutes les formes dans le cours du mouvement,
par conséquent par leur côté éphémère, parce qu’elle ne s’en laisse imposer par
rien, parce qu’elle est par essence critique et révolutionnaire. » (op.
cit., p. 68)
Voilà ce que le marxisme doit à, la philosophie
hégélienne : la puissance de dissolution, mais, poussée à sa limite. « Il
n’y a rien de définitif, d’absolu, de sacré devant elle, dit Engels ; elle
montre la caducité de toutes choses et en toutes choses, et rien n’existe pour
elle que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire, de l’ascension
sans fin de l’inférieur au supérieur, dont elle n’est / {165} elle-même que le reflet
dans le cerveau pensant. Elle a, il est vrai, également un côté conservateur ;
elle reconnaît la justification de certaines étapes de développement de la connaissance
et de la société pour leur époque et leurs conditions, mais seulement dans
cette mesure. Le conservatisme de cette manière de voir est relatif, son
caractère révolutionnaire est absolu -le seul absolu, d’ailleurs, qu’elle
laisse prévaloir. » (op. cit., p. 13) *
* Voici un passage
du livre Hitler m’a dit, de Hermann Rauschning (Paris, 1939).
« Je lui fis
remarquer qu’on arrivait ainsi au bolchévisme et au communisme, comme en
Russie.
- « Mais non,
mais non », répondit Hitler, « vous êtes victime d’un vieux sophisme
dont il faut vous débarrasser. Ce qui reste du marxisme, c’est la volonté de
construction révolutionnaire, qui n’a plus besoin de s’appuyer sur des
béquilles idéologiques et qui se forge un instrument de puissance implacable
pour s’imposer aux masses populaires et au monde entier. D’une téléologie à
base scientifique, il sort ainsi un vrai mouvement révolutionnaire, pourvu de
tous les moyens nécessaires à la conquête du pouvoir. »
- » Et
le but de cette volonté révolutionnaire ? »
- » Il
n’y a pas de but précis. Rien qui soit fixé une fois pour toutes. Avez-vous
tant de peine â comprendre cela ? » Je répondais qu’en effet j’étais
un peu déconcerté par ces perspectives insolites.
- » Nous sommes un mouvement.
Voilà le mot qui dit tout. Le marxisme enseigne qu’un bouleversement
gigantesque transformera le monde subitement. Le milennium va nous tomber du
ciel comme la Jérusalem nouvelle. Après quoi, l’histoire du monde est close. Il
n’y a plus de développement. Tout est désormais réglé. Le berger paît ses
agneaux. Le monde est à sa fin. Mais nous savons, nous, qu’il n’y a pas d’état
définitif, qu’il n’y a rien de durable, qu’il y a une évolution perpétuelle. Ce
qui ne se transforme pas, c’est ce qui est mort. Le présent est déjà passé.
Mais l’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une
création toujours nouvelle. » (p. 212.)
Le
marxiste pourrait montrer que cette opinion est plus orthodoxe qu’on ne le
pense. « Le communisme, écrivait Marx, est une phase réelle de l’émancipation
et de la renaissance humaines, phase nécessaire pour l’évolution historique
prochaine. Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergique de l’avenir
prochain. Mais le communisme n’est pas, en tant que tel, la fin de l’évolution
humaine, il est une forme de la
société Humaine. » (Morceaux choisis, p. 228) /{167}
Devant cette
intelligence en révolte, le monde des natures doit être converti en matière
opérable, et la résistance des natures doit servir de levier à une action
tournée contre elles. Et tout ce qui tendrait à revêtir la stabilité d’une
nature, tout ce qui viendrait la parfaire ou s’achever dans la ligne de la
nature, devient aussi une contrainte à notre liberté, un obstacle à abattre ;
donc, non seulement la société toute naturelle qu’est la famille, mais même la
société politique dont les racines sont naturelles, doivent être exterminées.
Il faut poursuivre le Verbe dans toute parole qu’Il a
faite, jusqu’aux confins les plus reculés de la création. Toute parole de Dieu
viendrait troubler le silence de nôtre nuit - comme la foudre.
Nous disons : jusqu’aux confins
les plus reculés de la création. Le philosophe de la nature s’emparera donc
aussi de la cause la plus débile, la cause indéterminée que sont le hasard et
la fortune, cause « sans raison »
(paralogon)[52], pour la rationaliser, afin que /{168} Le monde
soit bien nôtre et que rien n’échappe à notre empire. Surtout afin que soit
niée la Providence ineffable qui éclate davantage dans les évènements casuels et
fortuits dont elle seule est la cause déterminée. La raison profane se
subsistera à la Raison qui gouverne l’histoire. Le marxisme sera donc un
matérialisme historique. Le jugement de l’histoire supplantera le Jugement de
Dieu.
C’est une idée terrible. Aussi la
révolution des philosophes de la nature est-elle terrible. Ceux qui ne le
croient pas en sont les instruments les plus sûrs – les tièdes qui seront vomis
de la bouche de Dieu.
[1] Joseph Staline, in Histoire du parti communiste (Bolchévik) de l’URSS en langues étrangères, Moscou 1939, chap. IV, section 2: Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique,. Cette même section a été publiée séparément par International Publishers, New York, 1940.
[2] « A sophista vero differt philosophus ‘prohœresi’, idest electione vel voluptate, idest desiderio vitœ. » In IV Metaph., lect. 4, n. 575.
[3] « En effet, il ne convient pas de considérer la politique ou la prudence comme la meilleure des connaissances, à moins que l'homme ne soit ce qu'il y a de meilleur dans l'univers. » VI Ethic., chap. 7, 1141a20.
[4] Jean de saint Thomas, Cursus Theol., édit. Solesmes, T. I, p. 395.
[5] Cajetan, In Iam
IIae, q. 58, a. 5.
[6] Cajetan, In IIam
IIae, q. 47, a. 1.
[7] I Metaph. c. 2 982b25
[8] « vita autem humana est quae est homini proportionata. In hoc homine autem invenitur primo quidem natura sensitiva, in qua convenit cum brutis; ratio practica, quae est homini propria secundum suum gradum; et intellectus speculativus, qui non perfecte in homine invenitur sicut invenitur in angelis, sed secundum quamdam participationem animae. Ideo vita contemplativa non est proprie humana, sed superhumana; vita autem voluptuosa, quae inhaeret sensibilibus bonis, non est humana, sed bestialis. Vita ergo proprie humana est vita activa, quae consistit in exercitio virtutum moralium »(Qu. Disp. De Virtutibus Qu.5 Art.1)
[9] « …prudentia est circa bona humana sapientia autem circa ea quae sunt homine meliora » (Sententia Libri Ethicorum Lib.6 Lec. 6 n° 1191)
[10] « …nos utimur quae sunt secundum artem facta, sicut propter nos existentibus. Nos enim sumus quodammodo finis omnium artificialium ». in Phys. lect. 4, n° 8 Cette proposition se vérifie même dans le cas des œuvres de l’art religieux. Car ses imitations sont faites en vue de représenter les originaux d’une manière plus proportionée à tous.
[11] « Et dicit (Philosophus) quod ad prudentem videtur pertinere, quod sit potens ex facultate habitus bene consiliari circa propria bona et utilia, non quidem in aliquo particulari negotio, puta qualia sint bona vel utilia ad sanitatem vel fortitudinem corporalem; sed circa ea quae sunt bona et utilia ad hoc quod tota humana vita sit bona ... quia scilicet illi quidem dicuntur prudentes non simpliciter, sed circa aliquid determinatum, qui possunt bene ratiocinari quae sunt bona vel utilia ad aliquem finem determinatum, dummodo ille finis sit bonus; quia ratiocinari de his quae pertinent ad malum finem est contrarium prudentiae: dummodo hoc sit circâ es, quorum non est ars; quia bene ratiocinari de hoc non pertinet ad prudentiam, sed ad artem. Si ergo ille qui est bene consiliativus ad aliquid particulare est prudens particulariter in aliquo negotio; consequens est, quod ille sit totaliter et simpliciter etiam prudens, qui est bene consiliativus de his quae pertinent ad totam vitam. » In VI Ethic., lect. 4, nn. 1162-3.
[12] « ... manifestum est quod ars non deliberat. Nec artifex deliberat inquantum habet artem, sed inquantum deficit a certitudine artis: unde artes certissimœ non deliberant. Sicut scriptor non deliberat quomodo debeat formare litteras. Et illi etiam artifices qui deliberant, postquam invenerunt certum principium artis, in exequendo non deliberant: unde citharaedus, si in tangendo quamlibet chordam deliberaret, imperitissimus videretur. Ex quo patet quod non deliberare contingit alicui agenti, non quia non agit propter finem, sed quia habet determinata media per quae agit. » In II Physic., lect. 14, n. 8
[13] « malum nunquam invenitur nisi in paucioribus, si referuntur effectus ad causas proprias: quod quidem in naturalibus patet. Nam peccatum vel malum non accidit in actione naturae, nisi propter impedimentum superveniens illi causae agenti; quod quidem non est nisi in paucioribus, ut sunt monstra in natura, et alia huiusmodi. In voluntariis autem magis videtur malum esse ut in pluribus quantum ad factibilia, in quantum ars non deficit nisi ut in paucioribus, imitatur enim naturam. In agibilibus autem, circa quae sunt virtus et vitium, est duplex appetitus movens, scilicet rationalis et sensualis; et id quod est bonum secundum unum appetitum, est malum secundum alterum, sicut prosequi delectabilia est bonum secundum appetitum sensibilem, qui sensualitas dicitur, quamvis sit malum secundum appetitum rationis. Et quia plures sequuntur sensus quam rationem, ideo plures inveniuntur mali in hominibus quam boni. Sed tamen sequens appetitum rationis in pluribus bene se habet, et non nisi in paucioribus male. » (Qu. Disp. De Potentia Qu.3 Art.6 ad 5um)
[14] I qu. 49 art. 3 ad 5um ; Qu. 63 art. 9 ad 1um ; Qu. 23 art. 7 ad 3um ; I-II Qu. 71 art. 2 ad 3um.
[15]In II
Ethic. Lect. 7 : In I Sent. D. 39
Qu. 2 art. 2 ad 4um.
[16] Certains auteurs emploient le terme ‘humanisme’ pour signifier une conception très élevée des facultés naturelles de l'homme. Cette imposition est la cause de bien des malentendus purement verbaux. Quand on accorde à ce vocable une signification aussi large, il faut dire que saint Thomas est infiniment plus humaniste qu'Erasme, voire qu'il est opposé à Erasme comme à un destructeur de ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. La conception qu'on appelle maintenant ‘vulgaire’ de l'humanisme, et qui s'appuie sur l'œuvre des Burckhardt, des Monnier et des Symonds, ne peut résister devant ce jeu d'imposition. Cette imposition peut d'ailleurs trouver une justification dans la conception ‘vulgaire’ de l'humanisme, qui, elle aussi, jouait sur la signification de ‘puissance naturelle’ de l'homme. Il n'y a pas lieu de céder en tout domaine devant ce glissement du sens des mots. Chez saint Thomas, ‘essence’ n'est pas un carburant, et, le lisant, nous ignorons cette nouvelle imposition qui n'est pas dépourvue de tout fondement. On n'infirmera pas la thèse sur le mouvement que représentaient les hommes que la conception dite ‘vulgaire’ appelle les humanistes en raison de leurs idées, en citant des passages où Erasme, par exemple, à l'encontre d'un Mirandole, s'insurge contre la soi-disant rationalisation de l'Évangile et contre l'hellénisme philosophique du moyen âge. Erasme est profondément humaniste quand il veut expulser Aristote, il l'est encore davantage quand il attaque la théologie scolastique sous prétexte de défendre la sagesse chrétienne. On diminue son génie quand on veut l'excuser en citant les abus auxquels s'adonnait une scolastique décadente. On diminue encore davantage la maîtrise même d'un maître quand on maintient que son oeuvre, isolée des circonstances historiques infiniment complexes, n'est pas vraiment intelligible. Qui attaque les grands scolastiques du moyen âge, qui ignore les plus grands de ses propres contemporains, doit aussi, à notre avis, attaquer ce que la sagesse grecque avait de plus profond, c'est-à-dire ce par quoi l'homme peut le mieux accéder à la sagesse chrétienne spéculative et à la science morale, car cela est aussi ce qu'il y a de plus divin dans l'homme. L'évangélisme nu que prêchait Erasme est ce qu'il y a de plus humaniste au sens où nous entendrons ce terme. Sa doctrine n'est pas moins humaniste pour s'appeler « philosophie du Christ », ou pour avoir accusé de paganisme l'usage de la philosophie en théologie. Nous ne nions pas tout bien-fondé à l'enthousiasme qui se manifestera plus tard à l'occasion des grandes découvertes scientifiques. Ce que nous y voyons d'humaniste, c'est l'espoir dont on chargeait cette nouvelle puissance. Nous ne nions pas la puissance de la tentation; nous appelons humaniste la manière dont certaines personnes y ont réagi, et nous les comptons parmi nos adversaires. Sans doute, les mots signifient à plaisir - ad placitum. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de suivre ce conseil de saint Thomas: « Comme nous ne devons pas même user de termes qui nous soient communs avec les infidèles, de peur que la communauté des noms ne devienne une occasion d'erreur, les fidèles doivent se garder d'employer facilement le mot destin, pour ne pas paraître approuver ceux qui le prennent dans un mauvais sens. » III Contra gentes, c. 93.
[17] «
Statuit tandem optimus opifex ut cui dari nihil proprium poterat commune esset
quicquid privatum singulis fuerat. Igitur hominem accepit opus imaginis atque
in mundi positum meditullium, sic est alloquutus. Nec certain sedem, nec propriam
faciem nec munus ullum peculiare tibi dedimus o, Adam, ut quam sedem quam
faciem, quae munera tute optaveris, ea pro voto, pro tua sententia habeas et
possideas. Definita cœteris natura intra prescriptas a nobis leges cohercetur.
Tu nullis angustus cohercitus pro tuo arbitrio in cujus manu te posui tibi
illam praefinies. Medium te mundi posui, ut circumspiceres inde commodius
quicquid est in mundo. Nec te caelestem, neque terrenum, neque mortalem, neque
immortalem fecimus, tu tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et
fictor, in quam malueris tute formam effinguas. Poteris in inferiora quae sunt
bruta degenerare. Poteris in superiora quse surit divina ex tui animi sententia
regenerari. O summam dei patris liberalitatem, sum mam et admirandam hominis
faelicitatem. Cui datum id habere quod optat, id esse quod velit, bruta simul
atque nascuntur id secum afferunt (ut sit Lucilius) e bulga matris quod
possesaura sunt. Supremi
spiritus aut ab initio, aut paulo mox id fuerunt, quod sunt futuri in perpetuas
aeternitates. » Oratio Joannis Pici Mirandulœ Concordiœ Comitis. « Legi Patres ...
» - Omnia Opera, edit. Jehan Petit, Paris 1517. s. p.
Voici
quelques passages tirés de la Theologia
platonica de son maître et ami, Marsile Ficin: « L'homme s'efforce de
rester dans la bouche des hommes pour l'avenir entier... il souffre de n'avoir
pu être célébré par tout le passé, par tous les pays, par tous les animaux...
Il mesure la terre et le ciel, scrute les profondeurs du Tartare, et le ciel ne
lui paraît pas trop haut, ni le centre de la terre trop profond... Et puisqu'il
a connu l'ordre des ciels, et qui meut ces ciels, et où ils vont, et leurs
mesures et leurs produits, qui niera qu'il a quasiment le même génie que
l'auteur de ces ciels et qu'en une certaine façon il pourrait lui-même les
créer?... L'homme ne veut point de supérieur ou d'égal; il ne tolère point
qu'il y ait au-dessus de lui quelque empire dont il soit exclu. C'est seulement
l'état de Dieu... II s'efforcera à partout commander, à être loué partout. II
s'efforce d'être partout comme Dieu. Comme Dieu, il s'efforce d'être toujours.
» Apud P. Monnier, Le Quattrocento, 8e
édit., Paris 1924, T. I, pp. 49-50.
Citons encore ce passage tiré de la Silva de Laurent de Médicis: « Le talent était alors égal au désir, et l'envie à la force de l'intelligence; l'homme se contentait de connaître la part de Dieu qu'il peut comprendre; et la vaine présomption de notre esprit pervers ne doit pas monter plus haut, ni rechercher d'un soin superflu les causes que la nature nous cache. « Aujourd'hui notre esprit mortel présume qu'il y a un bien caché auquel il aspire; une subtilité vulgaire aiguillonne notre désir humain et ne sait plus comment le retenir; c'est pourquoi notre désir se plaint que l'esprit a trop de lumière en supposant ce bien; et, s'il ne le voit pas, il se plaint du peu qu'il voit, et il voit qu'il ne voit pas, et il demande d'être aveugle ou de voir tout à fait. » Apud Monnier, op. cit., T. II, p. 129.
[18]
“poetica scientia est de his quae propter defectum veritatis non possunt a
ratione capi; unde oportet quod quasi quibusdam similitudinibus ratio
seducatur” (In I Sent. Prol Qu.
1 art. 5 ad 3um)
[19] I Qu. 1 art. 9
[20] An
enquiry concerning human understanding, sect. I.
Edit. E. A. Burtt, The English
philosophera from Bacon to Mill, Modern Library, 1939, p. 587.
[21] Même sa conception de la physique expérimentale était strictement dialectique pour autant que sa méthode était interrogative.
[22] In Post. Anal. Lect. 1
[23] A comparer avec F.-C. Schiller, Hypothesis, in Studies in the hiatory and method of science, ouvrage édité par Charles Singer, Oxford, 1921, vol. II, pp. 429-430.
[24] Joseph Staline, op. cit., pp. 99-100: « Dialectique provient du mot grec ‘dialego’ qui signifie s'entretenir, polémiquer. Dans l'antiquité, on entendait par dialectique l'art d'atteindre la vérité en découvrant les contradictions renfermées dans le raisonnement de l'adversaire et en les surmontant. Certains philosophes de l'antiquité estimaient que la découverte des contradictions dans la pensée et le choc des opinions contraires étaient le meilleur moyen de découvrir la vérité. Ce mode dialectique de penser, étendu par la suite aux phénomènes de la nature, est devenu la méthode dialectique de connaissance de la nature; d'après cette méthode, les phénomènes de la nature sont éternellement mouvants et changeants, et le développement de la nature est le résultat du développement des contradictions de la nature, le résultat de l'action réciproque des forces contraires de la nature. »
[25] « Para autem logicae, quae demonstrativa est, etsi cires, communes intentiones versetur docendo, tamen usus demonstrativse scientiae non est in procedendo ex his communibus intentionibua ad aliquid ostendendum de rebus, quae sunt subjecta aliarum scientiarum. Sed hoc dialectica facit, quia ex communibus intentionibus procedit arguendo dialecticus ad es, quse sunt aliarum scientiarum, sive sint propria, sive communia, maxime tamen ad communia. » In I Post. Anal., lect. 20, n. 5. - Aussi, In de Trinitate, q. 6, a. 1, c.; In IV Metaph., lect. 4; Jean de saint Thomas, Cura. Phil., (édit. Reiser) T. I, p. 278.
[26] The Logic of Hegel, trad. de l 'Encyclopädie par W. Wallace, Londres 1892, p. 221. (Cette édition de Wallace contient un très grand nombre de notes inédites de Hegel.) - Friedrich Engels, lui aussi, trouve une confirmation de cette négation verbale du principe de contradiction, dans le calcul, du moins dans le calcul tel qu'on l'entendait de son temps. « Quand la mathématique des lignes droites et courbes en est ainsi arrivée à, son développement à peu près parfait, un champ nouveau presqu'illimité s'ouvre à la mathématique qui conçoit le courbe comme droit (triangle différentiel) et le droit comme courbe (courbe du premier ordre avec courbure infiniment petite). O métaphysique !” Dialectics of Nature, Intern. Publishers, New York 1940, p. 201. L'éditeur de ce texte a soin d'ajouter en note: « Ceci était évidemment écrit avant qu'on n'ait introduit dans les manuels des preuves rigoureuses fondées sur la théorie des limites. Engels a tout à fait raison pour le calcul tel qu'il était enseigné de son temps. » Notons aussi qu'Engels a parfaitement raison de concevoir le calcul comme un résultat de l'application de la méthode dialectique (usus logicae docentis) en mathématique. Il suffit d'ailleurs d'introduire le mouvement en mathématique pour convertir celle-ci en dialectique, car la considération mathématique strictement dite est sans mouvement. Son erreur consistait à croire qu'on atteint effectivement la limite.
[27] Voir G.-V. Plékhanov, Les questions fondamentalea du marxisme, le chapitre intitulé Dialectique et logique, E. S. L, Paris, s. d., p. 97 et sqq.
[28] Joseph Staline, op. cit., pp. 102-3.
[29]
V Metaph.,
c. 6, 1016a25, lect. 7, n. 863; IV Physic.,
c. 14, 224a, lect. 23, n. 13; S. Albert, IV Phyaic., tract. III, c. 17.
[29] Marx, op. cit., p. 233.
[30] Sur la négation de la négation, voir F. Engels, M. E. Dühring bouleverse la science (Anti-Dühring), T. I, chap. XIII intitulé Dialectique. Négation de la négation. Paris, Alfred Costes, 1931, pp. 198 et sqq.
[31] “It appears that a certain Herr Krug, supposing Hegel to be attempting in the philosophy of nature to deduce all actual existent objects from the pure Idea, enquired whether Hegel could deduce the pen with which he, Herr Krug, was writing. Hegel demolishes the unfortunate Krug in a contemptuous and sarcastic footnote, in which he states that philosophy has more important matters to concern itself with than Krug's pen. And the general position he takes up is that the philosophy of nature - cannot and should not attempt to deduce particular facts and things, but only universals. It cannot deduce this plant, but only plant in general; and so on. The details of nature, he says, are governed by contingency and caprice, not by reason. They are irrational. And the irrational is just what cannot be deduced. It is most improper, he tells us, to demand of philosophy that it should deduce this particular thing, this particular man, and so forth. ( ...In my opinion Hegel was wrong, and Krug right, as regards the question of the pen. And Hegel's ill-tempered petulance is possibly the outcome of an uneasy feeling that Krug's attack was not without reason. If we are to have an idealistic monism it must explain everything from its first principle, thought. And that means that it must deduce everything. To leave anything outside the network of deduction, to declare anything utterly undeducible, is simply dualism.” W. T. Stace, The philosophy of Hegel, Macmillan and Co., London 1924, paragr. 425, 426, p. 308. Que le contexte où nous plaçons cette note n'induise pas le lecteur en erreur - le Prof. Stace n'est pas marxiste !
[32] Joseph Staline, op. cit., p. 100.
[33] Karl Marx, Morceaux
choisis, p. 197. 103. Ibid., p. 15s.
Karl Marx, Morceaux choisis, p. 197. 103. Ibid., p. 15s.
[34] Ibid. p 156
[35] Ibid. 104
[36] Ibid. p 103
[37] Ibid.p 104-5
[38] Voir Plékhanov, loc. cit.
[40] Ibid., p. 222.
[41] Ibid., pp. 222, 221, 223, 37.
[42] Denys l'Aréopagite, Traité de la théologie myatique, chap. III. Trad. du R. P. Dom Jean de S. François, Oeuvrea de S. Denys Aréopagite, Nicolas Buon, Paris 1629, pp. 546, 545.
[43] Marx, op. cit., p. 233.
[44] Puis je vis monter de la mer une bête ...Apo
Puis je vis monter de la mer une bête ...Apoc.
XIII, 1. Dans l'Expositio II sur
l'Apocalypse, éditée parmi les ceuvres de saint Thomas (Vivès T. 32), nous
trouvons le commentaire suivant: «Et je
vis, à savoir intérieurement, une
bête, c'est-à-dire un corps, une foule d'hommes pervers vivant de manière
bestiale et dévorant cruellement d'autres hommes, à savoir leur causant des
dommages soit spirituels soit corporels...De
la mer, c'est-à-dire du monde secoué par la tempête des tribulations et des
tentations, et rendu amer par ses transgressions, car cette bête sera formée
des diverses nations du monde.- Et vidi, scilicet
interno visu, bestiam, idest corpus
sive numerositatem hominum perversorum bestialiter viventium et alios
crudeliter devorantium, scilicet vel nocumento spirituali vel corporali ... De mari, idest de mundo tempestuoso per
tribulationes et tentationes et amaro per transgressionem, quia ex diversis
nationibus mundi colligetur haec bestia. » (p. 298)
Dans l'édition Desclée de la traduction Crampon, nous lisons,
au même endroit, en note: « Les quatre bêtes de Daniel représentent chacune un
empire (vii, 17, 23), celle de l'Apocalypse, qui réunit en elle les traits de
toutes les autres (v, 2), doit nécessairement représenter l'ensemble de ces
empires et être le symbole de la
puissance politique, de la force matérielle des États, mise au service du dragon, pour opprimer les serviteurs de Dieu. Elle
monte de la mer, comme les quatre
bêtes de Daniel (vii, 1) parce que les empires surgissent ordinairement des
guerres et des troubles qui agitent les peuples.- Puis je vis monter de la terre une autre bête ...Apoc. XIII, 11. « De la terre: la première bête sortait de
la mer, c'est-à-dire de l'agitation et du bouleversement des peuples; celle-ci
monte de la terre, élément plus calme: elle naît dans un état social
tranquille, au sein de la civilisation.- Une
autre bête: tous les traits qui suivent en font le symbole de la fausse science, de la sagesse de ce
monde au service de l'impiété. Aussi est-elle
désignée plus loin comme ‘le faux-prophète’. » Ibid.. XIII, 1. Dans l'Expositio
II sur l'Apocalypse, éditée parmi les ceuvres de saint Thomas (Vivès T.
32), nous trouvons le commentaire suivant: «Et
je vis, à savoir intérieurement, une
bête, c'est-à-dire un corps, une foule d'hommes pervers vivant de manière
bestiale et dévorant cruellement d'autres hommes, à savoir leur causant des
dommages soit spirituels soit corporels...De
la mer, c'est-à-dire du monde secoué par la tempête des tribulations et des
tentations, et rendu amer par ses transgressions, car cette bête sera formée
des diverses nations du monde.- Et vidi, scilicet
interno visu, bestiam, idest corpus
sive numerositatem hominum perversorum bestialiter viventium et alios
crudeliter devorantium, scilicet vel nocumento spirituali vel corporali ... De mari, idest de mundo tempestuoso per
tribulationes et tentationes et amaro per transgressionem, quia ex diversis
nationibus mundi colligetur haec bestia. » (p. 298)
Dans l'édition Desclée de la traduction Crampon, nous lisons, au même endroit, en note: « Les quatre bêtes de Daniel représentent chacune un empire (vii, 17, 23), celle de l'Apocalypse, qui réunit en elle les traits de toutes les autres (v, 2), doit nécessairement représenter l'ensemble de ces empires et être le symbole de la puissance politique, de la force matérielle des États, mise au service du dragon, pour opprimer les serviteurs de Dieu. Elle monte de la mer, comme les quatre bêtes de Daniel (vii, 1) parce que les empires surgissent ordinairement des guerres et des troubles qui agitent les peuples.- Puis je vis monter de la terre une autre bête ...Apoc. XIII, 11. « De la terre: la première bête sortait de la mer, c'est-à-dire de l'agitation et du bouleversement des peuples; celle-ci monte de la terre, élément plus calme: elle naît dans un état social tranquille, au sein de la civilisation.- Une autre bête: tous les traits qui suivent en font le symbole de la fausse science, de la sagesse de ce monde au service de l'impiété. Aussi est-elle désignée plus loin comme ‘le faux-prophète’. » Ibid.
[45] Op. Cit. p 83
[46] Op. Cit. 186, 187
[47] L’encyclique Divini Redemptoris dénonce le communisme moderne comme une doctrine de fausse rédemption – voir les remarques de l’A Alphonse Marie Parent dans son étude intitulé Autour du racisme, in L’Académie canadienne Saint Thomas d’Aquin, onzième session (1941) pp 113, 122-123
[48] « ... non ita quod id quod est necessarium, sit sicut finis; quia id quod
necessarium est, ponitur ex parte materiae; sed ex parte finis ponitur ratio
necessitatis. Non enim dicimus quod necessarium sit esse talem finem, quia
materia talis est; sed potius e converso, quia finis et forma talis futurs,
est, necesse est materiam talem esse. Et sic necessitas ponitur ad materiam, sed ratio
necessitatis ad finem. » In II Physic., lect.
15, n. 4
[49]« Sed primus homo peccavit principaliter appetendo similitudinem Dei quantum ad scientiam boni et mali, sicut serpens ei suggessit, ut scilicet per virtutem propriae naturae determinaret sibi quid esset bonum et quid malum ad agendum; vel etiam ut per seipsum praecognosceret quid sibi boni vel mali esset futurum. Et secundario peccavit appetendo similitudinem Dei quantum ad propriam potestatem operandi, ut scilicet virtute propriae naturae operaretur ad beatitudinem consequendam, unde Augustinus dicit, XI super Gen. ad litt., quod menti mulieris inhaesit amor propriae potestatis. » (Secunda Secundae Qu.163 a. 2 c.)
[50] Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach, in Etudes philosophiques, éditions sociales internationales.
[51] Henri Heine, De l’Allemagne (1834). Paris, Calmann Lévy, 1878 tome I pp. 179-183.
[52] II Phys. C. 5197a18 ; lect. 9 n° 4, aussi III SCG c. 99 « ordo enim inditus… » etc.