La Doctrine sociale de l'Eglise

 

par Arnaud de Lassus

Tiré  part de la revue Action familiale et scolaire n° 134, déc. 2002

31, rue Rennequin, 75017 Paris

 

INTRODUCTION

INSUFFISANCES DU MATÉRIALISME ÉCONOMIQUE

Beaucoup de Français éprouvent un sentiment de lassitude à l'égard des idéologies sans fondement solide qui réclament leur adhésion; ils sentent le besoin de se rattacher à des points fixes, à des repères immuables; ils en viennent à mettre en question l'élément central commun aux idéologies qui leur sont proposées : le matérialisme économique; ils sentent qu'il faut d'autres critères que la croissance du P.I.B. (produit intérieur brut) pour définir une bonne politique; ils sentent que la société doit être ordonnée autrement qu'en fonction des seuls besoins de l'économie; qu'elle doit l'être en fonction d'une certaine hiérarchie des valeurs, en fonction de certains principes.

 

Hiérarchie des valeurs tenant compte d'autres valeurs que de celles qui  sont purement économiques;  principes  stables d'organisation sociale : la pensée s'achemine ainsi vers la notion de doctrine sociale.

 

QU'EST-CE QU'UNE DOCTRINE SOCIALE?

• Le dictionnaire Le Robert définit le mot «doctrine» : «Ensemble de notions qu'on affirme être vraies, et par lesquelles on prétend fournir une interprétation des faits, orienter ou diriger l'action».

A l'idée de doctrine est associée par conséquent l'idée d'ensemble, de synthèse.

Une doctrine sociale sera ainsi un ensemble d'explications rendant compte ou prétendant rendre compte de tous les aspects de la vie sociale de l'homme sur terre.

• Une deuxième idée - non mise en évidence par Le Robert – se rattache au mot «doctrine» : idée de permanence et d'universalité. Une doctrine est un ensemble de notions stables dans le temps et dans l'espace, valables pour toutes les époques et pour tous les hommes.

Un système sociopolitique méritera donc le nom de doctrine sociale s'il est suffisamment synthétique, stable et universel, s'il se présente vraiment comme une synthèse expliquant la destinée de l'homme en tant qu'être social et donnant à son activité un cadre et des normes.

OÙ TROUVER UNE DOCTRINE SOCIALE DIGNE DE CE NOM?

Étant donnée cette définition, on pourrait penser que toutes les  grandes religions, que tous les partis politiques soucieux d'une certaine cohérence possèdent leurs propres doctrines sociales et les considèrent comme obligatoires pour leurs adeptes. Il n'en est rien.

Les religions non-catholiques - sauf le judaïsme et l'islam –n’ont, en fait de doctrine sociale, que des éléments si notoirement insuffisants qu'on ne peut guère parler de doctrine à leur sujet.

Quant aux organisations politiques - exception faite de la franc-maçonnerie et du parti communiste - elles proposent des recettes en matière sociale et politique, mais rien qui ait le caractère d'une doctrine sociale au sens qui vient d'être défini; elles expliquent comment restreindre le chômage, réformer les municipalités accroître les exportations, organiser le crédit, assurer la stabilité monétaire... Dans tout cela, il n'y a pas à proprement parler de doctrine faute d'une vue synthétique des choses; ou bien si l'on croît y découvrir une synthèse, elle se rattache inévitablement soit à la conception marxiste, soit à la conception maçonnique, soit à un mélange des deux (tel est le cas des socialistes français) ([1]).

Ainsi, en dehors de la doctrine sociale de l'Église catholique, on ne trouve guère, comme systèmes méritant plus ou moins le nom de doctrine sociale, que ceux qui se rattachent au coran, au talmud, ou aux idéologies maçonnique ou marxiste.

Nous n'allons pas faire ici la critique de ces systèmes. Qu'il suffise de rappeler qu'aucun d'entre eux ne respecte la loi naturelle; le coran et le talmud ont amputé celle-ci d'une partie de ses commandements codifiés dans le décalogue; et dans les idéologies maçonniques et marxistes, la notion même de loi morale immuable et universelle a disparu.

De ce fait, quand nos contemporains sentent le besoin d'établir une hiérarchie des valeurs dans la société et d'y faire respecter un certain sens de la dignité de l'homme, ils sont bien en peine de trouver une doctrine sociale répondant à leur requête à moins qu'ils ne se tournent vers celle de l'Église.

 

UNE DOCTRINE UNIQUE EN SON GENRE

L'Église est donc le seul corps social à présenter avec autorité une doctrine sociale cohérente et respectant intégralement la loi naturelle. A lui seul, ce fait constitue un puissant argument d'apologétique en faveur du catholicisme.

 

UNE DOCTRINE QUI REVIENT EN FORCE

Jean-Paul II, plus que ses prédécesseurs immédiats, a consacré de grands efforts à faire connaître la doctrine sociale et à en montrer l'importance :

«La "nouvelle évangélisation" dont le monde moderne a un urgent besoin  (...) doit compter parmi ses éléments essentiels l'annonce de la doctrine sociale de l'Église,  apte, aujourd'hui comme sous Léon XIII, à indiquer le bon chemin pour répondre aux grands défis du temps présent, dans un contexte de discrédit croissant des idéologies. Comme à cette époque, il faut répéter qu'il n'existe pas de véritable solution de la "question sociale"  hors de l'Évangile  et que, d'autre part, les "choses nouvelles" peuvent trouver en lui leur espace de vérité et la qualification morale qui convient».

(Encyclique Centesimus annus du 1er mai 1991, § 5)

 

On comprend que des groupes extérieurs à l'Église aient pu parler de «retour en force» de la doctrine sociale, comme en témoigne cette remarque du Centre patronal de Lausanne ([2]) dans sa revue Études et Enquêtes :

«La publication par Jean-Paul II de l'encyclique Centesimus annus, à l'occasion du centième anniversaire de Rerum novarum, confirme le retour en force de la doctrine sociale de l'Église catholique après l'éclipse subie au lendemain de Vatican II, jusqu'à l'avènement du pape venu de l'Est» ([3])

UNE DOCTRINE DONT L'ENSEIGNEMENT CONNAIT UNE CERTAINE CRISE

Il faut reconnaître que le retour en force de la doctrine sociale s accompagne d'une certaine crise dans son enseignement.

            Il était fatal que la crise doctrinale actuelle dans l'Église ait eu des répercussions sur cet enseignement et en ait compromis la cohérence. De multiples études ont été publiées à ce sujet, l'une des principales étant celle du père Joseph de sainte Marie intitulée Le concile Vatican II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme ([4]) A la faveur du Concile, des idées libérales ont pénétré dans l’enseignement du Magistère. Si bien qu'aujourd'hui, il n'est pas rare de trouver, sur un même point de doctrine sociale, des textes qui ne s'accordent pas.

Un exposé d'ensemble sur la doctrine sociale de l'Église – si sommaire soit-il - doit tenir compte d'un tel facteur et apporter les éclaircissements nécessaires. Il s'agit là d'un point particulièrement important auquel sera consacré près de la moitié de la présente brochure.

D'où le plan adopté :

• la première et la deuxième partie sont consacrées à des remarques générales sur la doctrine sociale de l'Église et à la présentation de celle-ci;

• la troisième partie étudie la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie;

            • la quatrième partie donne quelques indications sur la manière de faire face aux carences actuelles de l'autorité en matière doctrinale.

 

 

 


1ère PARTIE

REMARQUES GÉNÉRALES

SUR LA DOCTRINE SOCIALE DE L'ÉGLISE

 

 

«Vouloir tirer une ligne de séparation entre la religion et la vie, entre le surnaturel et le naturel, entre l'Église et le monde comme si l'un n'avait rien à faire avec l'autre, comme si les droits de Dieu ne s'appliquaient pas à toute la réalité multiforme de la vie quotidienne, humaine et sociale, est parfaitement contraire à la pensée chrétienne, et c'est nettement antichrétien»

 (Pie XII, 22 janvier 1947)

 

«La doctrine sociale de l'Église est claire en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral»

(Pie XII, 29 avril 1945)

 


 

1. DÉFINITION ET SCHÉMA GÉNÉRAL

La doctrine sociale de l'Église est cette partie de la doctrine de l'Église qui traite de la vie des hommes dans les sociétés temporelles qu'ils forment (de la famille à l'État en passant par les divers corps intermédiaires). Disons, pour être plus précis, qu'il s'agit de «l'application des principes constants de la théologie morale à la vie en société» ([5]).

Pour en donner une idée plus concrète, nous en présentons ci-dessous un schéma général en huit points qui sera développé par la suite :

1 - Notions fondamentales

Notions sans lesquelles il est impossible de définir l'ordre social : vérité, ordre, liberté, bien commun...

2 - Généralités sur la vie sociale

- L'autorité, cause réalisatrice de la société

- Le principe de totalité; relations entre personne et société

- Le principe de subsidiarité; l'organisation par corps de la société

3 - La royauté sociale de Nôtre-Seigneur (Jésus-Christ est la pierre angulaire de tout l'édifice social)

4 - La société familiale

(Mariage - Respect de la vie - Éducation - École -Patrimoine)

5 - La société professionnelle et la vie économique

 - Le travail - La propriété - L'argent

- Les corps professionnels (métiers - entreprises - professions)

6 - Les autres corps intermédiaires

7 - La société politique

- Ordre privé et ordre public

- Patrie - Nation - État

- Souveraineté de l'État - Constitution chrétienne de l'État -Les régimes politiques

- Les rapports entre États (Droit international - Guerre, paix et pacifisme) ^

- L'État et l'Église (Deux pouvoirs indépendants dans leurs domaines - La prédominance de l'Église en matière doctrinale et morale - Le rôle de l'État au service de la vraie religion)

8 - Étude et critique des idéologies politico-sociales et de leurs appareils

- Communisme, socialisme, autres formes de totalitarismes, libéralisme politique, libéralisme économique, franc-maçonnerie, théologie de la libération...

Tout cela forme un vaste ensemble. On comprend que le contenu complet de la doctrine sociale de l'Église soit habituellement réparti sur plusieurs ouvrages.


2. RAISON D'ÊTRE ET IMPORTANCE DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L'ÉGLISE

Le seul fait de parler de la doctrine sociale de l'Église soulève fréquemment la question de sa raison d'être et de sa légitimité. L'Église a-t-elle vraiment besoin de s'occuper de l'ordre temporel? Est-elle compétente en ce domaine?

L'ÉGLISE PEUT-ELLE NÉGLIGER L'ORDRE TEMPOREL?

• L'objection : L'Église - dira-t-on - est chargée des affaires d'ordre surnaturel, du salut des âmes. Pourquoi faudrait-il qu'elle se préoccupe de politique, d'économie, de finance, de syndicalisme?

• «De la forme donnée à la société... dépend et découle le bien ou le mal des âmes»

L'Église fait preuve ici de réalisme. L'homme n'est pas un pur esprit; il est composé d'un corps et d'une âme. Les conditions dans lesquelles il vit (sociales, culturelles, économiques, politiques...) ont une incidence directe sur son salut éternel.

«De la forme donnée à la société, disait Pie XII, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes, c'est-à-dire le fait que les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respirent, dans les contingences terrestres du cours de la vie, l'air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales ou, au contraire, le microbe morbide et souvent mortel de l'erreur et de la dépravation...» (5).

 «Coopérer au rétablissement de l'ordre dans la société, poursuit Pie XII, (...) n'est-ce pas là un devoir sacré pour tout chrétien?» ([6]).

Sur cette question, voir aussi la citation de dom Gérard, ci-dessous p. 56.

Se référant à l'histoire de l'Église, Pie XII montre ensuite comment a été compris, au cours des siècles, ce «devoir sacré» :

«Comme si depuis deux mille ans ne vivait pas, ne persévérait pas dans l'âme de l'Église, le sentiment de la responsabilité collective de tous pour tous, ce sentiment qui a poussé et pousse encore les âmes jusqu'à l'héroïsme charitable des moines agriculteurs, des libérateurs d'esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi, de civilisation, de science, à toutes les générations et à tous les peuples, en vue de créer  des conditions sociales capables de rendre à tous possible et aisée une vie digne de l'homme et du chrétien» (5)

D'où la conclusion :

«Vous, conscients et convaincus de cette responsabilité sacrée, ne vous contentez pas, au fond de votre âme, d'une médiocrité générale des conditions  publiques, dans laquelle la masse des hommes ne puisse, sinon par des actes de vertu héroïque, observer les divers commandements inviolables toujours et dans tous les cas...» (5)

L'ÉGLISE EST-ELLE COMPETENTE EN MATIERE TEMPORELLE ?

• L'objection : L'on soutiendra que l'Église n'a pas de compétence dans des questions qui paraissent fort éloignées de son activité essentielle comme l'organisation de l'économie, le désarmement nucléaire ou la politique de la vie... questions qu'elle ferait mieux de laisser à des spécialistes.

• Une compétence d'ordre doctrinal et moral

Il faut répondre :

- que l'Église est compétente en matière de morale;

- qu'elle a le droit de juger - sous l'angle de la morale – tout acte où intervient la volonté de l'homme et présentant de ce fait un aspect moral;

- qu'elle peut donc juger - sous l'angle de la morale – aussi bien les actes de la vie professionnelle ou politique que ceux de la vie privée;

- qu'il est donc illégitime de couper en deux la vie de l'homme (vie privée soumise à la morale; finance, économie ([7]), politique... constituant un domaine réservé échappant à la morale).

Dans le domaine temporel, l'Église est donc compétente, mais compétente d'une certaine façon : compétente sous l'angle de la doctrine et de la morale, non sous l'angle de la prudence et de la technique. Ainsi, est-elle compétente pour définir la doctrine sur la peine de mort (peine légitime dans telle ou telle condition); elle ne l'est pas pour déterminer si dans tel pays, en telles circonstances, il convient de faire figurer la peine de mort dans le code pénal (question de prudence politique qui est du ressort des chefs politiques) ([8]).

• «L'Église maîtresse de la morale, partout où la morale entre et doit entrer»

Les papes contemporains ont souvent insisté sur la compétence morale de l'Église dans les domaines social, économique, politique.

«L'Église, écrit Pie XI, reconnaît à l'État sa sphère d'action propre et en enseigne, en ordonne le plus consciencieux respect. Mais elle ne peut pas admettre que la politique se passe de la morale, pas plus qu'elle ne peut oublier le précepte du divin Fondateur qui lui commanda de s'occuper en propre de la morale, d'être la maîtresse de la morale partout où la morale entre et doit entrer» ([9])

La même idée est ainsi exposée par Pie XII :

«Incontestable en revanche est la compétence de l'Église dans cette part de l'ordre social qui entre en contact avec la morale, pour juger si les bases d'une organisation sociale donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que Dieu a manifesté par le droit naturel et la Révélation» ([10])

 «En matière sociale, ce n'est pas seulement une mais plusieurs questions très graves, soit purement sociales, soit politico-sociales, qui engagent l'ordre moral, les consciences, le salut des âmes; l'on ne peut donc prétendre qu'elles ne sont pas du ressort de l'autorité de l'Église. Bien plus, même hors de l'ordre social, se posent des questions non strictement religieuses mais concernant des affaires politiques intéressant les nations en particulier ou dans leur ensemble. Ces questions touchent l'ordre moral, engagent les consciences, peuvent exposer, et très souvent exposent l'accomplissement de la fin dernière à de graves dangers. Telle par exemple la question du but et des limites du pouvoir civil; celle des relations entre les individus et la société; celle des "États totalitaires", quels que soient leur principe et leur origine; celle de la "laïcisation totale de l'État" et de la vie publique; de la "laïcisation" complète de l'école; de la moralité de la guerre, de son caractère légitime ou illégitime dans les conditions où on la fait de nos jours, de la possibilité d'y collaborer pour l'homme qui a des principes religieux; des engagements et liens moraux qui s'établissent entre les nations et régissent leurs relations» ([11]).

 «UNE DOCTRINE DONT ON NE PEUT S'ÉCARTER SANS DANGER POUR LA FOI ET L'ORDRE MORAL»

On comprend dès lors l'importance que les papes attachent à la doctrine sociale :

• Pie XII

 «La première recommandation concerne la doctrine sociale de l'Eglise.   (...)  Si cette doctrine est fixée  définitivement et sans équivoque dans ses points fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral; il n'est donc permis à aucun catholique (encore moins à ceux qui appartiennent à vos organisations) d'adhérer aux théories et aux systèmes sociaux que l'Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses fidèles en garde» ([12]).

• Jean XXIII

 «Nous réaffirmons avant tout que la doctrine sociale chrétienne est partie intégrante de la conception chrétienne de la vie» ([13]).

• Jean-Paul II

 «La doctrine sociale de l'Église, en s'appuyant sur tout ce que lui apportent les sciences et la philosophie, se propose d'assister l'homme sur le chemin du salut» ([14])

LE MODERNISME MORAL, JURIDIQUE ET SOCIAL

La doctrine sociale de l'Église ne constitue donc pas une matière à option. Et Pie XI va jusqu'à qualifier de modernistes ([15]) ceux qui la refusent :

«Combien sont-ils, en effet, ceux qui admettent la doctrine catholique sur l'autorité civile et le devoir de lui obéir, le droit de propriété, les droits et devoirs des ouvriers de la terre et de l'industrie, les relations réciproques des États, les rapports entre ouvriers et patrons, les relations du pouvoir religieux avec le pouvoir civil, les droits du Saint-Siège et du Pontife romain, les privilèges des évêques, enfin les droits du Christ Créateur, Rédempteur et Maître, sur tous les hommes et tous les peuples? Et même ceux-là, dans leur discours, leurs écrits et tout l'ensemble de leur vie, agissent exactement comme si les enseignements et les ordres promulgués à tant de reprises par les Souverains Pontifes, notamment par Léon XIII, Pie X et Benoît XV, avaient perdu leur valeur première ou même n'avaient plus du tout à être pris en considération.

Ce fait révèle comme une sorte de modernisme moral juridique et social ([16]). Nous le condamnons aussi formellement que le modernisme dogmatique» ([17]).


3 QUELLE IDÉE SE FONT LES CATHOLIQUES DE LEUR DOCTRINE SOCIALE?

Cette doctrine sociale, attirante pour un certain nombre d'incroyants, est-elle appréciée à sa juste valeur par les catholiques? Il faut reconnaître que beaucoup de ceux-ci nient son existence, la minimisent... ou l'ignorent purement et simplement.

CEUX QUI N'Y CROIENT PAS

De nombreux catholiques ont été marqués par un tour d'esprit anti-intellectuel hérité du protestantisme, d'où est issu une conception anti-intellectuelle de la religion ([18]); la notion de doctrine leur est devenue étrangère; ils n'ont que faire d'une doctrine sociale. Comme représentant de cette catégorie, citons le père Chenu qui consacra à la doctrine sociale un livre intitulé La doctrine sociale de l'Église comme idéologie ([19]). L'auteur s'en prend au concept même de doctrine sociale qui,  d'après lui, serait inadéquat aux problèmes de l'homme vivant en  société :

 «(...) l'expression (doctrine sociale) est de plus en plus contestée. Elle est particulièrement inacceptable dans les Églises du tiers monde, dans lesquelles les catégories occidentales ne répondent pas aux situations économiques et culturelles locales. En vérité, c'est là le premier échec de ce concept : il unanimise des catégories socioculturelles qui sont la réfraction d'une situation historique et géographique déterminée, et qui, par conséquent, blessent les réalités qu'elles n'ont pas intégrées. Il détemporalise des notions qui sont le produit du temps dans lequel elles furent élaborées» (p.88).

Pour mieux faire saisir le caractère inadéquat de la doctrine sociale de l'Église, le père Chenu cherche à montrer qu'elle correspondrait à une démarche intellectuelle discutable dans son principe :

«Bref, on énonce des principes abstraits à partir desquels, par déduction, on cherche des applications, au lieu de se mesurer effectivement avec les réalités dans les lieux concrets de l'existence collective (...)».

«Unanimiser», «détemporaliser», «blesser la réalité» : voilà les reproches adressés au concept même de doctrine sociale. Et s'il est vrai que le fait de fixer des normes universelles en matière sociale aboutit à «blesser la réalité», autant dire que le mot «universel» n'a plus de sens en ce domaine. Seuls seraient à prendre en considération le particulier, le singulier, le concret. On voit le tour d'esprit du père Chenu. Les philosophes le qualifieraient de nominaliste. Il conduit à nier l'existence d'un ordre universel pour la vie en société, autrement dit d'un ordre politique universel ([20]).

CEUX QUI IGNORENT LA DOCTRINE SOCIALE

Le n° VII de la revue Itinéraires contient une enquête de grand intérêt sur l'encyclique Centesimus annus du 1er mai 1991. Dans l'épilogue, Jean Madiran souligne à quel point la doctrine sociale est ignorée de ceux qui devraient la connaître :

«Le propos du pape (dans ses textes traitant de doctrine sociale) se développe en supposant connue  la doctrine sociale de l'Église. Dans le même sens, me semble-t-il, Alexis Curvers souligne le besoin d'un catéchisme de doctrine sociale : le mot est juste, il nous incite à étendre notre regard à l'ensemble de ce qui pourrait (ou devrait) être catéchisé, c'est-à-dire transmis et enseigné sous forme de catéchisme. Nous rencontrons là l'étonnante désinvolture de l'Église contemporaine à l'égard du rudiment de sa doctrine. C'est l'idée même de "rudiment" qui paraît s'être effacée des préoccupations et du comportement hiérarchiques (...).

Le pape ne connaîtrait-il pas l'état d'ignorance croissante où se trouvent le peuple chrétien, le clergé catholique et souvent même l'épiscopat en matière de doctrine sociale, comme d'ailleurs en matière de théologie et de toutes autres sciences ecclésiastiques?» ([21]).

 «L'enseignement social de l'Église depuis Léon XIII est un admirable monument pour philosophes et lettrés (s'il en reste qui soient capables de l'apprécier). Il est aussi un flagrant échec pédagogique» ([22]).

 

Illustrons d'un exemple les remarques de Jean Madiran :

Soit l'exemple du socialisme. Il s'agit là d'une théorie incompatible avec la doctrine de l'Église et qui fut à plusieurs reprises condamnée par celle-ci ([23]). Qui le sait? Lors des élections de mai-juin 1981,de celles d'avril 1988, de celles de mai-juin 1997, aucun texte, aucune déclaration de la hiérarchie, aucun article dans la grande presse ne vint rappeler cette condamnation et les motifs qui la justifient.

Le diagnostic porté ci-dessus date de 1991. Il doit aujourd'hui être corrigé en ce qui concerne la doctrine sociale sur le respect de la vie et sur la famille : celle-ci est plus largement connue grâce au retentissement qu'a obtenu l'encyclique Evangelium vitae (25 mars  1995).

CEUX QUI SE FONT, DE LA DOCTRINE SOCIALE, UNE IDÉE EN PARTIE FAUSSE

Si, sur le plan général, on constate ce que Madiran appelle «l'état d'ignorance croissante où se trouvent le peuple chrétien, le clergé et souvent même l'épiscopat en matière de doctrine sociale», on constate parallèlement dans certains milieux catholiques, un regain d'intérêt pour la doctrine sociale à la suite des multiples interventions de Jean-Paul II en ce domaine.

 

En réapparaissant ainsi sur le devant de la scène catholique, la  doctrine sociale de l'Église est trop souvent exposée (dans la presse catholique en particulier) de façon ambiguë ou erronée.

 

• Erreurs sur le domaine couvert par la doctrine sociale

Souvent on assimile la doctrine sociale de l'Église à un ensemble de textes pontificaux (comme l'encyclique Rerum  novarum du pape Léon XIII) traitant principalement du travail et de la condition des ouvriers. Confondre ainsi la doctrine sociale de l'Église avec la doctrine de l'Église sur la «question sociale» ([24]), c'est  confondre le tout et la partie. Quand l'Église donne un  enseignement sur la vraie conception de la liberté et les  conséquences politiques qui en découlent (encyclique Libertas), sur la royauté sociale de Nôtre-Seigneur (encyclique Quas Primas), sur l'éducation (encyclique Divini illius magistri),  sur la franc-maçonnerie (encyclique Humanum genus), elle traite de points de doctrine sociale qui ne sont pas «la question sociale» et dont l'importance est capitale.

Autre erreur réductrice, moins grave que la précédente mais plus répandue : faire commencer la doctrine sociale à la fin du siècle dernier. C'est ce que pourrait laisser entendre l'introduction du livre de Marcel Clément, La doctrine sociale de l'Église, 1891-1991 :

«En 1991, l'Église a célébré le centième anniversaire de sa doctrine sociale. Depuis 1891, date de la promulgation de "Rerum novarum",  ce sont dix encycliques "sociales" - auxquelles il convient d'ajouter la constitution conciliaire "Gaudium et spes" -qui ont été données aux chrétiens (...)» ([25]).

Conséquence d'une telle thèse : on ne tient plus guère compte des grands textes de Léon XIII et de Pie IX sur le libéralisme, la Révolution, la franc-maçonnerie, la constitution chrétienne des États. Or ces textes font partie intégrante de la doctrine sociale... et sont fort utiles pour réfuter le libéralisme de la période post-conciliaire.

 

• Ambiguïtés et erreurs portant sur la doctrine sociale elle-même

Elles résultent des ambiguïtés et erreurs que contiennent certains textes du magistère et seront examinées dans la troisième partie (chapitres 12 et 13).

CEUX QUI CHERCHENT A SE FAIRE UNE IDÉE EXACTE DE LA DOCTRINE SOCIALE

A côté des catholiques qui nient l'existence de la doctrine sociale, qui l'ignorent ou s'en font une idée partiellement fausse, un certain nombre de groupes ont essayé de présenter cette doctrine avec rigueur et exactitude.

Telle est l'une des tâches auxquelles s'est consacrée l'Action familiale et scolaire, dans le sillage de Jean Ousset et des œuvres qu'il a créées (Cité catholique... Office des oeuvres de formation civique et d'action culturelle selon le droit naturel et chrétien...) ([26]).

 

 


4. OÙ CONDUIT LA MÉCONNAISSANCE DE  LA DOCTRINE SOCIALE?

 

 «La doctrine sociale de l'Église,  disait Pie XII/...) est  obligatoire : nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et  l'ordre moral» ([27]). Ainsi s'expliquent les multiples déviations où sont tombés hommes et groupes qui ont voulu faire de l'action sociale (et politique) sans connaissances adéquates en matière de doctrine sociale.

 

Nous en donnerons trois exemples :

LE SILLON

Mouvement politico-religieux lancé par Marc Sangnier à la fin du siècle dernier, le Sillon avait développé une forme sociale et politique de modernisme ([28]). Il fût condamné par saint Pie X dans sa lettre Notre charge apostolique (25 août 1910) dont voici un extrait :

«Le "Sillon" s'égarait. Pouvait-il en être autrement? Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n'étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l'obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes».

LES PRÊTRES OUVRIERS

L'expérience des prêtres ouvriers commença officiellement en France en 1947.

Dans ces années d'après-guerre, des prêtres généreux, soucieux d'un meilleur apostolat en milieu ouvrier, voulurent partager intégralement la condition ouvrière. Ils reçurent l'appui d'un certain nombre d'évêques.

Peu formés en matière de doctrine sociale (discipline qui n'était guère enseignée dans les séminaires), beaucoup d'entre eux furent séduits par l'idéologie régnant dans les milieux où ils vivaient:

«La plupart des prêtres-ouvriers sont passés ainsi, insensiblement et naturellement, pourrait-on dire, du militant communiste qui les avait touchés à la doctrine communiste, du marxiste dont ils avaient admiré la générosité au marxisme, qui se présentait uniquement pour eux comme l'idéologie libératrice de leurs camarades d'usine et de syndicat. Sans expérience politique, sans formation sociale et économique véritable, ne voulant connaître du communisme que l'ardeur que leurs camarades reflétaient, comment auraient-ils pu résister?» ([29]).

L'expérience des prêtres-ouvriers fut arrêtée par décision de Rome (lettre du 14 septembre 1959 du cardinal Pizzardo au cardinal Feltin). De nombreux prêtres ouvriers continuèrent néanmoins à  vivre comme tels.

Si, sans bases doctrinales, la plupart des prêtres-ouvriers  n'ont pu résister à la séduction du marxisme, comment les simples laïcs d'aujourd'hui, aussi dépourvus de bases doctrinales, pourraient-ils résister à la séduction des thèses de la société libérale et permissive dans laquelle ils sont plongés?

UN EXEMPLE QUE DONNE PIERRE DEBRAY

Dans son Courrier hebdomadaire ([30]), Pierre Debray décrit l'évolution d'un groupe de jeunes férus d'action sociale auquel il avait appartenu dans les années 1945-50 :

«Nous avions construit sur le sable, négligeant la formation doctrinale au profit d'une religiosité dont la ferveur nous dissimulait la fragilité. Le plus pieux de nos camarades s'est retrouvé maoïste, tandis que l'aumônier, dont la foi nous soulevait, se perdait dans les nuées de l'activisme le plus brouillon, en attendant de se marier, de divorcer, de se remarier».


5. DIFFICULTÉS DU SUJET

Si Pie XII pouvait constater, en 1945, que la doctrine sociale  de l'Église était «claire en tous ses aspects», il faut reconnaître  qu'aujourd'hui les choses se sont compliquées.

On sait qu'à la faveur du concile Vatican II, le libéralisme et le  modernisme ont accentué leur pénétration dans l'Église. Certains des textes du magistère en matière de doctrine sociale ont été marqués par cette influence libérale et moderniste; textes dont les uns s'avèrent ambigus, dont les autres introduisent des doctrines nouvelles en désaccord plus ou moins net avec la doctrine traditionnelle.

De ce fait est partiellement rompue la continuité qui, jusqu'à la période conciliaire, caractérisait l'enseignement de l'Église dans le domaine politique et social.

On se trouve là en présence d'un des aspects de la crise actuelle dans l'Eglise (qui est d'abord une crise du magistère) ([31]).

Il est donc  impossible  aujourd'hui  d'exposer la doctrine sociale de l'Eglise en faisant l'hypothèse - implicite ou explicite - que tous les textes du magistère s'y rapportant sont parfaitement clairs et en parfaite continuité les uns avec les autres ([32]). Pour les textes des pontificats postérieurs à celui de Pie XII, il faudra faire preuve de discernement et repérer éventuellement la pénétration d'une fausse doctrine venant plus ou moins altérer la vraie.

Nous sommes donc conduits, après les considérations générales qui viennent d'être exposées, à consacrer les deux parties suivantes :

- à une présentation plus détaillée de la doctrine sociale

- à l'étude de la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie.

 


IIème PARTIE

PRÉSENTATION

DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L'ÉGLISE

 

 

 

 

 

 

 «La force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre-Seigneur et dans l'acceptation sans réserve de la suprématie doctrinale de Son Église»

Saint Pie X, 22 octobre 1913

 

 

 

 

 

 

Nous passerons successivement en revue :

-  les fondements de la doctrine sociale de l'Église,

-  les textes qui l'explicitent,

-  son contenu,

-  certaines de ses modalités d'application


6. FONDEMENTS DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L'ÉGLISE

Un double fondement, naturel et surnaturel

La doctrine sociale de l'Église se fonde :

-  sur la loi naturelle

-  sur la loi surnaturelle connue par la Révélation

Ce double fondement est ainsi présenté par Pie XII :

«Incontestable est la compétence de l'Église dans cette part de l'ordre social qui entre en contact avec la morale pour juger si les bases d'une organisation sociale donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que Dieu a manifestées par le droit naturel et la Révélation, double manifestation dont se réclame Léon XIII dans son encyclique. Et avec raison : les principes du droit naturel et les vérités révélées dérivent, en effet, par des voies diverses, comme deux courants non contraires, mais convergents, de la même source divine» ([33]).

Une doctrine fondée sur la loi naturelle

 «La loi naturelle! Voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l'Église. C'est précisément sa conception chrétienne du monde qui a inspiré et soutenu l'Église dans l'édification de sa doctrine sur un tel fondement» ([34])

• Définition

La loi naturelle est «l'ensemble des lois qui dérivent de la nature humaine et que l'homme connaît par la lumière naturelle de sa raison» ([35])

«La loi naturelle désigne (...) les lois qui doivent diriger l'activité propre de l'homme, animal raisonnable et libre. Ensemble de lois que la raison doit pouvoir découvrir, car il s'agit de l'activité propre à l'être humain, à qui il incombe de se proposer des buts conformes à sa nature raisonnable et libre. Buts qui doivent permettre à cette nature de s'épanouir au mieux, en tenant compte de ses exigences, et en respectant dans l'homme la dignité d'être spirituel» ([36])

«La loi naturelle est d'abord cette lumière de la raison placée en nous par Dieu lors de la Création. Par cette lumière naturelle nous savons ce qu'il faut faire (le bien, conforme à la nature qui nous a été donnée) et ce qu'il faut éviter (le mal, contraire à notre nature)» ([37])

• Une loi inscrite par Dieu dans le cœur de l'homme

Ce point a été expliqué par saint Paul et fréquemment rappelé dans les enseignements de l'Église :

«Nous pensons ici en particulier à ce qu'on appelle le droit naturel ([38]), inscrit de la main même du Créateur sur les tables du cœur humain et où la saine raison peut lire, quand elle n'est pas aveuglée par le péché et par la passion» ([39]).

• Une loi confirmée par la Révélation

 «La raison humaine a le pouvoir de découvrir en elle-même et de comprendre par ses propres forces les vérités de la loi naturelle, et, parmi ces vérités, de s'élever jusqu'à une vraie connaissance d'un Dieu personnel. Toutefois, à cause des conséquences du péché originel et des passions qui risquent toujours d'obscurcir la raison et d'empêcher les hommes de voir clair, de juger avec certitude et sans se tromper, le Concile du Vatican a défini que, même pour ces vérités de raison, la Révélation est moralement nécessaire dans l'état actuel du genre humain, ainsi que l'enseignement authentique par l'Église. La Révélation confirme la loi naturelle. Elle la dépasse aussi, l'agrandit et l'approfondit» ([40]).

Cette confirmation de la loi naturelle par la Révélation correspond à ce que le philosophe français Etienne Gilson a appelé «l'arrivée par des voies non philosophiques de vérités philosophiques» ([41]). Elle s'effectua quand, sur le mont Sinaï, Dieu donna à Moïse le texte du décalogue inscrit sur deux tables de pierre.

• L'équivalence loi naturelle - décalogue – commandements de Dieu

«"Décalogue", "commandements de Dieu", "loi naturelle" (de l'homme) sont les trois noms d'une seule et même réalité. Chacun de ces noms a sa raison d'être, car chacun dit quelque chose que les autres ne disent pas :

Décalogue : ce sont les dix prescriptions fondamentales telles qu'elles ont été révélées par Dieu à Moïse et au peuple juif.