par Arnaud de Lassus
Tiré part de la revue Action familiale et scolaire n° 134, déc. 2002
31, rue Rennequin, 75017 Paris
Beaucoup de Français éprouvent un sentiment de lassitude à l'égard des idéologies sans fondement solide qui réclament leur adhésion; ils sentent le besoin de se rattacher à des points fixes, à des repères immuables; ils en viennent à mettre en question l'élément central commun aux idéologies qui leur sont proposées : le matérialisme économique; ils sentent qu'il faut d'autres critères que la croissance du P.I.B. (produit intérieur brut) pour définir une bonne politique; ils sentent que la société doit être ordonnée autrement qu'en fonction des seuls besoins de l'économie; qu'elle doit l'être en fonction d'une certaine hiérarchie des valeurs, en fonction de certains principes.
• Le dictionnaire Le Robert
définit le mot «doctrine» : «Ensemble de notions qu'on affirme être vraies, et
par lesquelles on prétend fournir une interprétation des faits, orienter ou
diriger l'action».
A l'idée de doctrine est
associée par conséquent l'idée d'ensemble, de synthèse.
Une doctrine sociale sera
ainsi un ensemble d'explications rendant compte ou prétendant rendre compte de
tous les aspects de la vie sociale de l'homme sur terre.
• Une deuxième idée - non
mise en évidence par Le Robert – se rattache au mot «doctrine» : idée de
permanence et d'universalité. Une doctrine est un ensemble de notions stables
dans le temps et dans l'espace, valables pour toutes les époques et pour tous
les hommes.
Un système sociopolitique
méritera donc le nom de doctrine sociale s'il est suffisamment synthétique,
stable et universel, s'il se présente vraiment comme une synthèse expliquant la
destinée de l'homme en tant qu'être social et donnant à son activité un cadre
et des normes.
Étant donnée cette définition, on pourrait penser
que toutes les grandes religions, que
tous les partis politiques soucieux d'une certaine cohérence possèdent leurs
propres doctrines sociales et les considèrent comme obligatoires pour leurs adeptes.
Il n'en est rien.
Les religions non-catholiques - sauf le judaïsme et l'islam –n’ont, en
fait de doctrine sociale, que des éléments si notoirement insuffisants qu'on ne
peut guère parler de doctrine à leur sujet.
Quant aux organisations
politiques - exception faite de la franc-maçonnerie et du parti communiste -
elles proposent des recettes en matière sociale et politique, mais rien qui ait
le caractère d'une doctrine sociale au sens qui vient d'être défini; elles
expliquent comment restreindre le chômage, réformer les municipalités accroître
les exportations, organiser le crédit, assurer la stabilité monétaire... Dans
tout cela, il n'y a pas à proprement parler de doctrine faute d'une vue
synthétique des choses; ou bien si l'on croît y découvrir une synthèse, elle se
rattache inévitablement soit à la conception marxiste, soit à la conception
maçonnique, soit à un mélange des deux (tel est le cas des socialistes
français) ([1]).
Ainsi, en dehors de la
doctrine sociale de l'Église catholique, on ne trouve guère, comme systèmes
méritant plus ou moins le nom de doctrine sociale, que ceux qui se rattachent
au coran, au talmud, ou aux idéologies maçonnique ou marxiste.
Nous n'allons pas faire ici
la critique de ces systèmes. Qu'il suffise de rappeler qu'aucun d'entre eux ne
respecte la loi naturelle; le coran et le talmud ont amputé celle-ci d'une
partie de ses commandements codifiés dans le décalogue; et dans les idéologies
maçonniques et marxistes, la notion même de loi morale immuable et universelle
a disparu.
De ce fait, quand nos
contemporains sentent le besoin d'établir une hiérarchie des valeurs dans la
société et d'y faire respecter un certain sens de la dignité de l'homme, ils
sont bien en peine de trouver une doctrine sociale répondant à leur requête à
moins qu'ils ne se tournent vers celle de l'Église.
L'Église est donc le seul
corps social à présenter avec autorité une doctrine sociale cohérente et
respectant intégralement la loi naturelle. A lui seul, ce fait constitue un
puissant argument d'apologétique en faveur du catholicisme.
Jean-Paul II, plus que ses
prédécesseurs immédiats, a consacré de grands efforts à faire connaître la
doctrine sociale et à en montrer l'importance :
«La
"nouvelle évangélisation" dont le monde moderne a un urgent
besoin (...) doit compter parmi ses
éléments essentiels l'annonce de la doctrine sociale de l'Église, apte, aujourd'hui comme sous Léon XIII, à
indiquer le bon chemin pour répondre aux grands défis du temps présent, dans un
contexte de discrédit croissant des idéologies. Comme à cette époque, il faut
répéter qu'il n'existe pas de véritable solution de la "question
sociale" hors de l'Évangile et que, d'autre part, les "choses
nouvelles" peuvent trouver en lui leur espace de vérité et la
qualification morale qui convient».
(Encyclique Centesimus
annus du 1er mai 1991, § 5)
On comprend que des groupes extérieurs à l'Église
aient pu parler de «retour en force» de la doctrine sociale, comme en témoigne
cette remarque du Centre patronal de Lausanne ([2])
dans sa revue Études et Enquêtes :
«La
publication par Jean-Paul II de l'encyclique Centesimus annus, à
l'occasion du centième anniversaire de Rerum novarum, confirme le retour en
force de la doctrine sociale de l'Église catholique après l'éclipse subie au
lendemain de Vatican II, jusqu'à l'avènement du pape venu de l'Est» ([3])
Il faut reconnaître que le retour en force de la doctrine sociale s accompagne d'une certaine crise dans son enseignement.
Il
était fatal que la crise doctrinale actuelle dans l'Église ait eu des
répercussions sur cet enseignement et en ait compromis la cohérence. De
multiples études ont été publiées à ce sujet, l'une des principales étant celle
du père Joseph de sainte Marie intitulée Le concile Vatican II échappe-t-il
à l'accusation de libéralisme ([4])
A la faveur du Concile, des idées libérales ont pénétré dans l’enseignement du
Magistère. Si bien qu'aujourd'hui, il n'est pas rare de trouver, sur un même
point de doctrine sociale, des textes qui ne s'accordent pas.
Un exposé d'ensemble sur la doctrine sociale de l'Église – si sommaire soit-il - doit tenir compte d'un tel facteur et apporter les éclaircissements nécessaires. Il s'agit là d'un point particulièrement important auquel sera consacré près de la moitié de la présente brochure.
D'où le plan adopté :
• la première
et la deuxième partie sont consacrées à des remarques générales sur la doctrine
sociale de l'Église et à la présentation de celle-ci;
• la troisième
partie étudie la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie;
• la quatrième partie donne quelques
indications sur la manière de faire face aux carences actuelles de l'autorité
en matière doctrinale.
«Vouloir tirer une ligne de séparation entre la religion et la vie, entre le surnaturel et le naturel, entre l'Église et le monde comme si l'un n'avait rien à faire avec l'autre, comme si les droits de Dieu ne s'appliquaient pas à toute la réalité multiforme de la vie quotidienne, humaine et sociale, est parfaitement contraire à la pensée chrétienne, et c'est nettement antichrétien»
(Pie XII, 22 janvier 1947)
«La doctrine sociale de l'Église est claire en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral»
(Pie XII, 29 avril 1945)
La doctrine sociale de
l'Église est cette partie de la doctrine de l'Église qui traite de la vie des hommes
dans les sociétés temporelles qu'ils forment (de la famille à l'État en passant
par les divers corps intermédiaires). Disons, pour être plus précis, qu'il
s'agit de «l'application des principes constants de la théologie morale à la
vie en société» ([5]).
Pour en donner une idée plus concrète, nous en présentons ci-dessous un schéma général en huit points qui sera développé par la suite :
1 - Notions fondamentales
Notions sans lesquelles il
est impossible de définir l'ordre social : vérité, ordre, liberté, bien
commun...
2 - Généralités sur la vie
sociale
- L'autorité, cause
réalisatrice de la société
- Le principe de totalité;
relations entre personne et société
- Le principe de
subsidiarité; l'organisation par corps de la société
3 - La royauté sociale de
Nôtre-Seigneur
(Jésus-Christ est la pierre angulaire de tout l'édifice social)
4 - La société familiale
(Mariage - Respect de la vie
- Éducation - École -Patrimoine)
5 - La société
professionnelle et la vie économique
- Le travail - La propriété - L'argent
- Les corps professionnels
(métiers - entreprises - professions)
6 - Les autres corps
intermédiaires
7 - La société politique
- Ordre privé et ordre
public
- Patrie - Nation - État
- Souveraineté de l'État -
Constitution chrétienne de l'État -Les régimes politiques
- Les rapports entre États
(Droit international - Guerre, paix et pacifisme) ^
- L'État et l'Église (Deux pouvoirs indépendants dans leurs domaines - La prédominance de l'Église en matière doctrinale et morale - Le rôle de l'État au service de la vraie religion)
8 - Étude et critique des
idéologies politico-sociales et de leurs appareils
- Communisme, socialisme, autres formes de totalitarismes, libéralisme politique, libéralisme économique, franc-maçonnerie, théologie de la libération...
Tout cela forme un vaste ensemble. On comprend que le contenu complet de la doctrine sociale de l'Église soit habituellement réparti sur plusieurs ouvrages.
Le seul fait
de parler de la doctrine sociale de l'Église soulève fréquemment la question de
sa raison d'être et de sa légitimité. L'Église a-t-elle vraiment besoin de
s'occuper de l'ordre temporel? Est-elle compétente en ce domaine?
• L'objection : L'Église - dira-t-on - est
chargée des affaires d'ordre surnaturel, du salut des âmes. Pourquoi
faudrait-il qu'elle se préoccupe de politique, d'économie, de finance, de
syndicalisme?
• «De la forme donnée à la
société... dépend et découle le bien ou le mal des âmes»
L'Église fait preuve ici de réalisme. L'homme n'est pas un pur esprit; il est composé d'un corps et d'une âme. Les conditions dans lesquelles il vit (sociales, culturelles, économiques, politiques...) ont une incidence directe sur son salut éternel.
«De la forme donnée à la
société, disait Pie XII, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le
bien ou le mal des âmes, c'est-à-dire le fait que les hommes, appelés tous à
être vivifiés par la grâce du Christ, respirent, dans les contingences
terrestres du cours de la vie, l'air sain et vivifiant de la vérité et des
vertus morales ou, au contraire, le microbe morbide et souvent mortel de
l'erreur et de la dépravation...» (5).
«Coopérer au rétablissement de l'ordre dans la
société, poursuit Pie XII, (...) n'est-ce pas là un devoir sacré pour tout
chrétien?» ([6]).
Sur cette question, voir aussi la citation de dom Gérard, ci-dessous p. 56.
Se référant à l'histoire de l'Église, Pie XII montre ensuite comment a été compris, au cours des siècles, ce «devoir sacré» :
«Comme si depuis deux mille
ans ne vivait pas, ne persévérait pas dans l'âme de l'Église, le sentiment de
la responsabilité collective de tous pour tous, ce sentiment qui a poussé et
pousse encore les âmes jusqu'à l'héroïsme charitable des moines agriculteurs,
des libérateurs d'esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi,
de civilisation, de science, à toutes les générations et à tous les peuples, en
vue de créer des conditions sociales
capables de rendre à tous possible et aisée une vie digne de l'homme et du
chrétien» (5)
D'où la conclusion :
«Vous, conscients et
convaincus de cette responsabilité sacrée, ne vous contentez pas, au fond de
votre âme, d'une médiocrité générale des conditions publiques, dans laquelle la masse des hommes
ne puisse, sinon par des actes de vertu héroïque, observer les divers
commandements inviolables toujours et dans tous les cas...» (5)
• L'objection : L'on soutiendra que l'Église
n'a pas de compétence dans des questions qui paraissent fort éloignées de son
activité essentielle comme l'organisation de l'économie, le désarmement
nucléaire ou la politique de la vie... questions qu'elle ferait mieux de
laisser à des spécialistes.
• Une compétence d'ordre
doctrinal et moral
Il faut répondre :
- que l'Église est
compétente en matière de morale;
- qu'elle a le
droit de juger - sous l'angle de la morale – tout acte où intervient la volonté
de l'homme et présentant de ce fait un aspect moral;
- qu'elle peut donc juger - sous l'angle de la morale – aussi bien les actes de la vie professionnelle ou politique que ceux de la vie privée;
- qu'il est
donc illégitime de couper en deux la vie de l'homme (vie privée soumise à la
morale; finance, économie ([7]),
politique... constituant un domaine réservé échappant à la morale).
Dans le domaine temporel,
l'Église est donc compétente, mais compétente d'une certaine façon :
compétente sous l'angle de la doctrine et de la morale, non sous l'angle de la
prudence et de la technique. Ainsi, est-elle compétente pour définir la
doctrine sur la peine de mort (peine légitime dans telle ou telle
condition); elle ne l'est pas pour déterminer si dans tel pays, en telles
circonstances, il convient de faire figurer la peine de mort dans le code pénal
(question de prudence politique qui est du ressort des chefs politiques)
([8]).
• «L'Église maîtresse de la
morale, partout où la morale entre et doit entrer»
Les papes contemporains ont souvent insisté sur la
compétence morale de l'Église dans les domaines social, économique, politique.
«L'Église, écrit Pie XI,
reconnaît à l'État sa sphère d'action propre et en enseigne, en ordonne le plus
consciencieux respect. Mais elle ne peut pas admettre que la politique se passe
de la morale, pas plus qu'elle ne peut oublier le précepte du divin Fondateur
qui lui commanda de s'occuper en propre de la morale, d'être la maîtresse de
la morale partout où la morale entre et doit entrer» ([9])
La même idée est ainsi exposée par Pie XII :
«Incontestable en revanche
est la compétence de l'Église dans cette part de l'ordre social qui entre en
contact avec la morale, pour juger si les bases d'une organisation sociale
donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que Dieu a manifesté par le
droit naturel et la Révélation» ([10])
«En matière sociale, ce n'est pas seulement
une mais plusieurs questions très graves, soit purement sociales, soit
politico-sociales, qui engagent l'ordre moral, les consciences, le salut des
âmes; l'on ne peut donc prétendre qu'elles ne sont pas du ressort de
l'autorité de l'Église. Bien plus, même hors de l'ordre social, se posent
des questions non strictement religieuses mais concernant des affaires
politiques intéressant les nations en particulier ou dans leur ensemble. Ces
questions touchent l'ordre moral, engagent les consciences, peuvent exposer, et
très souvent exposent l'accomplissement de la fin dernière à de graves dangers.
Telle par exemple la question du but et des limites du pouvoir civil; celle des
relations entre les individus et la société; celle des "États
totalitaires", quels que soient leur principe et leur origine; celle de la
"laïcisation totale de l'État" et de la vie publique; de la
"laïcisation" complète de l'école; de la moralité de la guerre, de
son caractère légitime ou illégitime dans les conditions où on la fait de nos
jours, de la possibilité d'y collaborer pour l'homme qui a des principes
religieux; des engagements et liens moraux qui s'établissent entre les nations
et régissent leurs relations» ([11]).
On comprend dès
lors l'importance que les papes attachent à la doctrine sociale :
• Pie XII
«La première recommandation concerne la
doctrine sociale de l'Eglise. (...) Si cette doctrine est fixée définitivement et sans équivoque dans ses
points fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être
adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne
soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire
en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger
pour la foi et l'ordre moral; il n'est donc permis à aucun catholique (encore
moins à ceux qui appartiennent à vos organisations) d'adhérer aux théories et
aux systèmes sociaux que l'Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses
fidèles en garde» ([12]).
• Jean XXIII
«Nous réaffirmons avant tout
que la doctrine sociale chrétienne est partie intégrante de la conception
chrétienne de la vie» ([13]).
• Jean-Paul II
«La doctrine sociale de l'Église, en s'appuyant sur tout ce que lui
apportent les sciences et la philosophie, se propose d'assister l'homme sur le
chemin du salut» ([14])
La doctrine sociale de l'Église ne constitue donc
pas une matière à option. Et Pie XI va jusqu'à qualifier de modernistes ([15])
ceux qui la refusent :
«Combien sont-ils,
en effet, ceux qui admettent la doctrine catholique sur l'autorité civile et le
devoir de lui obéir, le droit de propriété, les droits et devoirs des ouvriers
de la terre et de l'industrie, les relations réciproques des États, les
rapports entre ouvriers et patrons, les relations du pouvoir religieux avec le
pouvoir civil, les droits du Saint-Siège et du Pontife romain, les privilèges
des évêques, enfin les droits du Christ Créateur, Rédempteur et Maître, sur
tous les hommes et tous les peuples? Et même ceux-là, dans leur discours, leurs
écrits et tout l'ensemble de leur vie, agissent exactement comme si les
enseignements et les ordres promulgués à tant de reprises par les Souverains
Pontifes, notamment par Léon XIII, Pie X et Benoît XV, avaient perdu leur
valeur première ou même n'avaient plus du tout à être pris en considération.
Ce fait révèle comme une
sorte de modernisme moral juridique et social ([16]).
Nous le condamnons aussi formellement que le modernisme dogmatique» ([17]).
Cette doctrine sociale, attirante pour un certain nombre d'incroyants, est-elle appréciée à sa juste valeur par les catholiques? Il faut reconnaître que beaucoup de ceux-ci nient son existence, la minimisent... ou l'ignorent purement et simplement.
De nombreux catholiques ont été marqués par un tour
d'esprit anti-intellectuel hérité du protestantisme, d'où est issu une
conception anti-intellectuelle de la religion ([18]);
la notion de doctrine leur est devenue étrangère; ils n'ont que faire d'une
doctrine sociale. Comme représentant de cette catégorie, citons le père Chenu
qui consacra à la doctrine sociale un livre intitulé La doctrine sociale
de l'Église comme idéologie ([19]).
L'auteur s'en prend au concept même de doctrine sociale qui, d'après lui, serait inadéquat aux problèmes
de l'homme vivant en société :
«(...) l'expression (doctrine sociale) est de plus en plus contestée.
Elle est particulièrement inacceptable dans les Églises du tiers monde, dans
lesquelles les catégories occidentales ne répondent pas aux situations
économiques et culturelles locales. En vérité, c'est là le premier échec de ce
concept : il unanimise des catégories socioculturelles qui sont la réfraction
d'une situation historique et géographique déterminée, et qui, par conséquent,
blessent les réalités qu'elles n'ont pas intégrées. Il détemporalise des
notions qui sont le produit du temps dans lequel elles furent élaborées»
(p.88).
Pour mieux faire saisir le caractère inadéquat de la doctrine sociale de l'Église, le père Chenu cherche à montrer qu'elle correspondrait à une démarche intellectuelle discutable dans son principe :
«Bref, on énonce des principes abstraits à partir
desquels, par déduction, on cherche des applications, au lieu de se mesurer
effectivement avec les réalités dans les lieux concrets de l'existence collective
(...)».
«Unanimiser»,
«détemporaliser», «blesser la réalité» : voilà les reproches adressés au concept même de
doctrine sociale. Et s'il est vrai que le fait de fixer des normes universelles
en matière sociale aboutit à «blesser la réalité», autant dire que le
mot «universel» n'a plus de sens en ce domaine. Seuls seraient à prendre en
considération le particulier, le singulier, le concret. On voit le tour
d'esprit du père Chenu. Les philosophes le qualifieraient de nominaliste. Il
conduit à nier l'existence d'un ordre universel pour la vie en société,
autrement dit d'un ordre politique universel ([20]).
Le n° VII de la revue Itinéraires
contient une enquête de grand intérêt sur l'encyclique Centesimus annus
du 1er mai 1991. Dans l'épilogue, Jean Madiran souligne à quel point la
doctrine sociale est ignorée de ceux qui devraient la connaître :
«Le propos du
pape (dans ses textes traitant de doctrine sociale) se développe en supposant
connue la doctrine sociale de l'Église.
Dans le même sens, me semble-t-il, Alexis Curvers
souligne le besoin d'un catéchisme de doctrine sociale : le mot est
juste, il nous incite à étendre notre regard à l'ensemble de ce qui pourrait
(ou devrait) être catéchisé, c'est-à-dire transmis et enseigné sous
forme de catéchisme. Nous rencontrons là l'étonnante désinvolture de l'Église
contemporaine à l'égard du rudiment de sa doctrine. C'est l'idée même de
"rudiment" qui paraît s'être effacée des préoccupations et du
comportement hiérarchiques (...).
Le pape ne
connaîtrait-il pas l'état d'ignorance croissante où se trouvent le peuple
chrétien, le clergé catholique et souvent même l'épiscopat en matière de
doctrine sociale, comme d'ailleurs en matière de théologie et de toutes autres
sciences ecclésiastiques?» ([21]).
«L'enseignement social de l'Église depuis Léon
XIII est un admirable monument pour philosophes et lettrés (s'il en reste qui
soient capables de l'apprécier). Il est aussi un flagrant échec pédagogique»
([22]).
Illustrons d'un
exemple les remarques de Jean Madiran :
Soit l'exemple du
socialisme. Il s'agit là d'une théorie incompatible avec la doctrine de
l'Église et qui fut à plusieurs reprises condamnée par celle-ci ([23]).
Qui le sait? Lors des élections de mai-juin 1981,de celles d'avril 1988, de
celles de mai-juin 1997, aucun texte, aucune déclaration de la hiérarchie,
aucun article dans la grande presse ne vint rappeler cette condamnation et les
motifs qui la justifient.
Le diagnostic porté
ci-dessus date de 1991. Il doit aujourd'hui être corrigé en ce qui concerne la
doctrine sociale sur le respect de la vie et sur la famille : celle-ci est plus
largement connue grâce au retentissement qu'a obtenu l'encyclique Evangelium
vitae (25 mars 1995).
Si, sur le plan général, on
constate ce que Madiran appelle «l'état d'ignorance croissante où se
trouvent le peuple chrétien, le clergé et souvent même l'épiscopat en matière
de doctrine sociale», on constate parallèlement dans certains milieux
catholiques, un regain d'intérêt pour la doctrine sociale à la suite des
multiples interventions de Jean-Paul II en ce domaine.
En réapparaissant ainsi sur le devant de la scène catholique, la doctrine sociale de l'Église est trop souvent exposée (dans la presse catholique en particulier) de façon ambiguë ou erronée.
Souvent on assimile la doctrine sociale de l'Église
à un ensemble de textes pontificaux (comme l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII)
traitant principalement du travail et de la condition des ouvriers. Confondre
ainsi la doctrine sociale de l'Église avec la doctrine de l'Église sur
la «question sociale» ([24]),
c'est confondre le tout et la
partie. Quand l'Église donne un
enseignement sur la vraie conception de la liberté et les conséquences politiques qui en découlent
(encyclique Libertas), sur la royauté sociale de Nôtre-Seigneur
(encyclique Quas Primas), sur l'éducation (encyclique Divini illius
magistri), sur la franc-maçonnerie
(encyclique Humanum genus), elle traite de points de doctrine sociale
qui ne sont pas «la question sociale» et dont l'importance est capitale.
Autre erreur réductrice,
moins grave que la précédente mais plus répandue : faire commencer la doctrine
sociale à la fin du siècle dernier. C'est ce que pourrait laisser entendre
l'introduction du livre de Marcel Clément, La doctrine sociale de l'Église,
1891-1991 :
«En 1991, l'Église a célébré le centième
anniversaire de sa doctrine sociale. Depuis 1891, date de la promulgation de "Rerum
novarum", ce sont dix
encycliques "sociales" - auxquelles il convient d'ajouter la
constitution conciliaire "Gaudium et spes" -qui ont été
données aux chrétiens (...)» ([25]).
Conséquence d'une telle thèse : on ne tient plus
guère compte des grands textes de Léon XIII et de Pie IX sur le libéralisme, la
Révolution, la franc-maçonnerie, la constitution chrétienne des États. Or ces
textes font partie intégrante de la doctrine sociale... et sont fort utiles
pour réfuter le libéralisme de la période post-conciliaire.
Elles résultent des
ambiguïtés et erreurs que contiennent certains textes du magistère et seront
examinées dans la troisième partie (chapitres 12 et 13).
Telle est l'une des tâches
auxquelles s'est consacrée l'Action familiale et scolaire, dans le sillage de
Jean Ousset et des œuvres qu'il a créées (Cité catholique... Office des oeuvres
de formation civique et d'action culturelle selon le droit naturel et
chrétien...) ([26]).
«La
doctrine sociale de l'Église, disait
Pie XII/...) est obligatoire :
nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral» ([27]).
Ainsi s'expliquent les multiples déviations où sont tombés hommes et groupes
qui ont voulu faire de l'action sociale (et politique) sans connaissances
adéquates en matière de doctrine sociale.
Nous en donnerons trois exemples :
Mouvement politico-religieux lancé par Marc Sangnier
à la fin du siècle dernier, le Sillon avait développé une forme sociale et
politique de modernisme ([28]).
Il fût condamné par saint Pie X dans sa lettre Notre charge apostolique
(25 août 1910) dont voici un extrait :
«Le "Sillon" s'égarait. Pouvait-il en être autrement? Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n'étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l'obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes».
L'expérience des prêtres ouvriers commença
officiellement en France en 1947.
Dans ces années
d'après-guerre, des prêtres généreux, soucieux d'un meilleur apostolat en
milieu ouvrier, voulurent partager intégralement la condition ouvrière. Ils
reçurent l'appui d'un certain nombre d'évêques.
Peu formés en matière de
doctrine sociale (discipline qui n'était guère enseignée dans les séminaires),
beaucoup d'entre eux furent séduits par l'idéologie régnant dans les milieux où
ils vivaient:
«La plupart des prêtres-ouvriers
sont passés ainsi, insensiblement et naturellement, pourrait-on dire, du
militant communiste qui les avait touchés à la doctrine communiste, du marxiste
dont ils avaient admiré la générosité au marxisme, qui se présentait uniquement
pour eux comme l'idéologie libératrice de leurs camarades d'usine et de
syndicat. Sans expérience politique, sans formation sociale et économique
véritable, ne voulant connaître du communisme que l'ardeur que leurs camarades
reflétaient, comment auraient-ils pu résister?» ([29]).
L'expérience des
prêtres-ouvriers fut arrêtée par décision de Rome (lettre du 14 septembre 1959
du cardinal Pizzardo au cardinal Feltin).
De nombreux prêtres ouvriers continuèrent néanmoins à vivre comme tels.
Si, sans bases doctrinales,
la plupart des prêtres-ouvriers n'ont pu
résister à la séduction du marxisme, comment les simples laïcs d'aujourd'hui,
aussi dépourvus de bases doctrinales, pourraient-ils résister à la séduction
des thèses de la société libérale et permissive dans laquelle ils sont plongés?
Dans son Courrier
hebdomadaire ([30]),
Pierre Debray décrit l'évolution d'un groupe de jeunes férus d'action sociale
auquel il avait appartenu dans les années 1945-50 :
«Nous avions construit sur le
sable, négligeant la formation doctrinale au profit d'une religiosité dont la
ferveur nous dissimulait la fragilité. Le plus pieux de nos camarades s'est
retrouvé maoïste, tandis que l'aumônier, dont la foi nous soulevait, se perdait
dans les nuées de l'activisme le plus brouillon, en attendant de se marier, de
divorcer, de se remarier».
Si Pie XII
pouvait constater, en 1945, que la doctrine sociale de l'Église était «claire en tous ses
aspects», il faut reconnaître
qu'aujourd'hui les choses se sont compliquées.
On sait qu'à la faveur du
concile Vatican II, le libéralisme et le
modernisme ont accentué leur pénétration dans l'Église. Certains des
textes du magistère en matière de doctrine sociale ont été marqués par cette influence
libérale et moderniste; textes dont les uns s'avèrent ambigus, dont les autres
introduisent des doctrines nouvelles en désaccord plus ou moins net avec la
doctrine traditionnelle.
De ce fait est partiellement
rompue la continuité qui, jusqu'à la période conciliaire, caractérisait
l'enseignement de l'Église dans le domaine politique et social.
On se trouve là en présence
d'un des aspects de la crise actuelle dans l'Eglise (qui est d'abord une crise
du magistère) ([31]).
Il est donc impossible
aujourd'hui d'exposer la doctrine
sociale de l'Eglise en faisant l'hypothèse - implicite ou explicite - que tous
les textes du magistère s'y rapportant sont parfaitement clairs et en parfaite
continuité les uns avec les autres ([32]).
Pour les textes des pontificats postérieurs à celui de Pie XII, il faudra faire
preuve de discernement et repérer éventuellement la pénétration d'une fausse
doctrine venant plus ou moins altérer la vraie.
Nous sommes donc conduits,
après les considérations générales qui viennent d'être exposées, à consacrer
les deux parties suivantes :
- à une présentation plus
détaillée de la doctrine sociale
- à l'étude de la
pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie.
«La force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre-Seigneur et dans l'acceptation sans réserve de la suprématie doctrinale de Son Église»
Saint Pie X, 22 octobre 1913
Nous passerons successivement en revue :
-
les fondements de la doctrine sociale de
l'Église,
-
les textes qui l'explicitent,
-
son contenu,
-
certaines de ses modalités d'application
La doctrine sociale de l'Église se fonde :
-
sur la
loi naturelle
-
sur la
loi surnaturelle connue par la Révélation
Ce double fondement est ainsi présenté par Pie XII :
«Incontestable
est la compétence de l'Église dans cette part de
l'ordre social qui entre en contact avec la morale pour juger si les bases d'une organisation sociale donnée sont
conformes à l'ordre immuable des
choses que Dieu a manifestées par le droit naturel et la Révélation, double manifestation dont se réclame Léon XIII dans son encyclique. Et avec
raison : les principes du droit naturel et les vérités révélées
dérivent, en effet, par des voies diverses,
comme deux courants non contraires, mais convergents, de la même source divine» ([33]).
La loi naturelle est «l'ensemble des lois qui dérivent de la nature humaine et que l'homme connaît par la lumière naturelle de sa raison» ([35])
«La loi naturelle désigne (...) les lois qui doivent diriger l'activité propre de
l'homme, animal raisonnable et libre. Ensemble de lois que la raison doit
pouvoir découvrir, car il s'agit de l'activité propre à l'être humain, à qui il
incombe de se proposer des buts conformes à sa nature raisonnable et libre.
Buts qui doivent permettre à cette nature de s'épanouir au mieux, en tenant compte de ses exigences, et
en respectant dans l'homme la dignité d'être spirituel» ([36])
«La loi naturelle est d'abord cette lumière de la raison placée en nous par Dieu lors
de la Création. Par cette lumière naturelle nous savons ce qu'il faut faire (le
bien, conforme à la nature qui nous a été donnée) et ce qu'il faut éviter (le mal,
contraire à notre nature)» ([37])
Ce point a
été expliqué par saint Paul et fréquemment rappelé dans les enseignements de l'Église :
«Nous pensons ici en
particulier à ce qu'on appelle le droit naturel ([38]), inscrit de la main
même du Créateur sur les tables du cœur humain et où la saine raison peut lire,
quand elle n'est pas aveuglée par le péché et par la passion» ([39]).
«La raison humaine a le pouvoir de découvrir
en elle-même et de comprendre par ses
propres forces les vérités de la loi naturelle, et, parmi ces vérités,
de s'élever jusqu'à une vraie connaissance d'un Dieu personnel. Toutefois, à
cause des conséquences du péché originel et des
passions qui risquent toujours d'obscurcir la raison et d'empêcher les
hommes de voir clair, de juger avec certitude et sans se tromper, le Concile du
Vatican a défini que, même pour ces vérités de raison, la Révélation est moralement nécessaire dans l'état
actuel du genre humain, ainsi que
l'enseignement authentique par l'Église. La Révélation confirme la loi
naturelle. Elle la dépasse aussi, l'agrandit et l'approfondit» ([40]).
Cette confirmation de
la loi naturelle par la Révélation correspond à ce que le philosophe français
Etienne Gilson a appelé «l'arrivée par des voies non
philosophiques de vérités philosophiques» ([41]). Elle s'effectua
quand, sur le mont Sinaï, Dieu donna à Moïse le texte du décalogue inscrit sur deux
tables de pierre.
«"Décalogue", "commandements de Dieu", "loi
naturelle" (de l'homme) sont les trois noms d'une seule et même réalité.
Chacun de ces noms a sa raison d'être, car
chacun dit quelque chose que les autres ne disent pas :
Décalogue : ce sont les
dix prescriptions fondamentales telles qu'elles
ont été révélées par Dieu à Moïse et au peuple juif.
Commandements de
Dieu : ce nom rappelle que Dieu est l'auteur de la loi (morale) naturelle et que cette loi est enseignée par
l'Église.
Loi naturelle est un nom qui exprime deux choses :
a)
ce ne sont pas des
commandements qui nous seraient extérieurs, ils sont inscrits dans notre nature et
ils nous dirigent vers le bien qui nous est connaturel, le bien auquel aspire notre nature et qui la
comble;
b)
ces commandements
sont naturels, aussi, en ce
qu'ils peuvent être découverts par la raison
naturelle en l'absence de toute Révélation divine.
Il en résulte que pour celui qui n'est ni juif ni chrétien, il existe deux autres voies pour arriver à connaître la loi naturelle» ([42]).
Le décalogue n'est qu'un résumé. D'autres textes de
l'Écriture sainte apportent une confirmation directe ou
indirecte de la loi naturelle :
«Le "Croissez et multipliez-vous"
des origines est le fondement
de la doctrine sociale sur la famille; ou bien "Dieu plaça Adam dans le Paradis pour qu'il le cultive" éclaire le problème du travail. Les fondements de la propriété sont illustrés
par l'histoire des relations
d'Abraham et de Lot. Les principes de fraternité humaine et le respect de la vie sont recueillis de l'histoire de Caïn et celui de la piété filiale est recueilli de
l'histoire des fils de Noé et de
celle de Tobie.
Il y a les recommandations morales :
"Que le salaire de ton employé ne reste
pas un jour dans la maison", appartient au code du travail ou
"soldats, contentez-vous de votre solde" est intégré dans le
règlement militaire de toutes les nations civilisées.
Il y a des
"proverbes" tels que cet avis de portée si universelle : "ne séparez pas ce que Dieu
a uni" ou le célèbre "Rendez
à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" (principe d'après lequel doivent être réglés
les rapports entre l'Église et l'État)» ([43]).
«Nous avons trois voies pour accéder à la connaissance de la loi naturelle :
1
- La première et la plus
sûre, et qui est suffisante en elle-même pour acquérir une base certaine, est de se reporter au Décalogue que l'Église, quand elle n'est pas
atteinte de collapsus, fait
enseigner au catéchisme sous le nom de Commandements
de Dieu ([44])(...)
2
- Seconde voie : la
lumière de la raison. Tous les préceptes du Décalogue sont accessibles à la raison naturelle. Toutefois cette possibilité théorique de la
raison n'est pas toujours, en fait, une possibilité réelle :
il y faut un travail philosophique et tout le
monde n'est pas Aristote; il y faut beaucoup de temps, un cheminement intellectuel qui comporte des risques
d'erreur, car si la raison humaine
est capable de connaître, elle n'est pas assurée de ne jamais se tromper.
3
- Troisième voie : consulter
sa propre nature humaine. Non plus la connaissance par la
raison, mais une connaissance dite "connaturelle",
une connaissance comme spontanée et pour ainsi dire
instinctive. La loi naturelle est inscrite dans le coeur de l'homme : l'expression est de saint Paul. Que l'homme consulte donc son coeur et l'inclination naturelle de son coeur : mais la véritable
inclination naturelle. Dans l'état de nature déchue qui est celui de l'humanité depuis le péché d'Adam, sous
le joug de la loi de concupiscence
qui incline au mal, une telle consultation du coeur risque d'être trompeuse.
Ces deux
voies naturelles vont généralement ensemble, s'éclairant et
s'aidant l'une l'autre. Dans ce cas, la loi naturelle est appelée la loi
non écrite (la loi non écrite de l'Antigone de Sophocle) par distinction d'avec les lois écrites
par le législateur humain» ([45]).
La seconde voie (recherche par la raison de la loi
naturelle) donne lieu à deux démarches
complémentaires, l'une déductive, l'autre
inductive :
«Cette recherche rationnelle des vérités morales peut elle-même se faire de deux manières; ce qui a donné
naissance à deux écoles, appelées
l'une philosophique et l'autre historique. La première s'attache à la considération intime de la nature humaine, d'où elle déduit ses conclusions. L'autre prend la
tradition pour base; et, étudiant les
lois, les usages et les inclinations des peuples selon la différence des temps et des circonstances,
elle accepte en quelque sorte les
faits comme la règle du droit, au lieu de les juger d'après une règle immuable fixée à priori. Sans doute,
dans les choses morales, tout ce qui
tient à l'élément historique et traditionnel mérite une grande attention; car c'est souvent la manifestation extérieure des lois intimes qui régissent la nature
humaine. Ceux qui font profession de
mépriser cet élément pour se livrer à un rationalisme purement
spéculatif, sont fort exposés à donner dans les
chimères de l'esprit de système. Néanmoins, comme les faits procèdent aussi souvent de
l'abus de la liberté, il est nécessaire de les comparer à des principes absolus
qui leur servent de règle; et l'on sera dans le vrai en mêlant dans une juste mesure l'une et l'autre méthode. La science de la morale doit donc s'appuyer de telle sorte sur la raison, qu'elle s'aide aussi de l'histoire et des traditions du genre
humain, et qu'elle ait toujours devant les yeux le flambeau de la révélation pour éclairer et assurer sa route» ([46]).
Retenons cette dernière leçon,
particulièrement utile à ceux qui se préoccupent de
formation politique : «L'on sera dans
le vrai en mêlant dans une
juste mesure l'une et l'autre méthode», la méthode inductive et la déductive.
Voici comment Charles Maurras présentait la
méthode inductive à laquelle il avait habituellement recours et qu'il appelait «empirisme
organisateur» :
«Depuis l'âge où l'on croit penser, je n'ai
jamais imaginé que les théories fissent naître les
institutions. Il est vrai que je ne saurais non plus contester la puissance
d'une doctrine juste dans l'esprit d'une homme d'État,
aucun fatalisme historique n'ayant jamais été mon fait. Si l'on veut, j'eus des
"théories", et si l'on veut, j'en ai encore
: mais, de tout temps, ces théories ont mérité leur nom, qui en montre
l'humilité, elles s'appellent l'Empirisme
organisateur, c'est-à-dire la mise à profit des
bonheurs du passé en vue de l'avenir que tout esprit bien né souhaite à sa
nation» ([47])
«L'examen des faits sociaux naturels et
l'analyse de l'histoire politique conduisent à un
certain nombre de vérités certaines, le passé les établit, la psychologie les
explique et le cours ultérieur des événements contemporains
les confirme au jour le jour; moyennant quelque attention et quelque sérieux, il
ne faut pas un art très délié pour faire
une application correcte de ces idées, ainsi tirées de l'expérience, de ces faits nouveaux que dégage une expérience postérieure. La déduction est en ce cas
la suite naturelle des inductions bien faites et le sens critique éveillé dans
la première partie de l'opération n'éteint pas son flambeau pendant les
mystères de la seconde puisque l'on vérifie au départ et à l'arrivée!» ([48]).
«On ne changera point l'essence des choses : Jésus-Christ est la pierre
angulaire de tout l'édifice social. Lui de moins, tout s'ébranle, tout se divise, tout périt» ([49]).
Ce texte du cardinal Pie suffit à situer la loi surnaturelle comme fondement de
la doctrine sociale de l'Église. Dire que Jésus-Christ est pierre angulaire de tout
l'édifice social revient à dire que «Les hommes ne sont pas moins soumis à
l'autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée»
([50]). C'est toute la doctrine de la royauté sociale de Notre
Seigneur dont les grandes lignes et les
fondements scripturaires ont été magnifiquement rappelés par le pape Pie
XI dans l'encyclique Quas primas du 11 décembre
1925 ([51]).
On mutile donc la doctrine sociale de l'Église quand on la limite à ce qui provient directement de la loi naturelle.
Naturel et surnaturel... tels sont donc les fondements de la doctrine sociale de l'Église; doctrine aussi ancienne que le christianisme et qui en est une partie intégrante; doctrine qui, loin de séparer naturel et surnaturel, les unit et par là même fait preuve d'un réalisme parfait; doctrine qui, mise en pratique, donna naissance à la chrétienté ([52]).
Fondée sur les principes du droit naturel et sur les vérités révélées, perfectionnée par l'expérience acquise au cours de l'histoire, la doctrine sociale de l'Eglise se trouve exposée dans de multiples documents se rattachant à l'une ou l'autre de ces sources :
1° L'Ancien et le Nouveau Testament
2° Les textes des pères de l'Église. Exemple : divers traités de saint Augustin (Des moeurs de l'Église, La cité de Dieu...).
Autre exemple : les dialogues de saint Léon, pape, adressés à l'empereur Honorais, sur les devoirs du prince, les rapports de l'Église et de l'État.
3° L'enseignement des docteurs de l'Église et surtout de celui qui a fait la synthèse de tous les autres en un corps de doctrine complet et cohérent, saint Thomas d'Aquin, dont Benoît XV a déclaré (encyclique Fausto appetente die) que «L'Église a fait sienne sa doctrine» tandis que Pie XI (encyclique Studiorum ducem) a commandé que ce soit cette doctrine qui soit enseignée partout ([54]).
4° L'histoire de l'Église
L'Église met sa doctrine en pratique, parfois avant de l'avoir formulée de façon explicite.
Exemple : bien avant d'avoir formulé le «principe de subsidiarité», l'Église l'a mis en pratique au sein de ses propres structures, en laissant les fidèles libres de leurs initiatives religieuses. Les ordres religieux sont issus d'initiatives privées; ils ont souvent été fondés par de simples laïcs comme saint François ou saint Ignace.
Ainsi, peut-on considérer l'Église comme modèle de la vie sociale ([55])... règle qui souffre évidemment des exceptions. Quand des services de l'Église, quand une partie de la hiérarchie de l'Eglise ne respectent plus, dans leurs activités propres, la doctrine sociale de cette même Église, n'est-ce pas là un signe de crise ([56])?
5° Les enseignements
pontificaux
C'est à eux que l'on pense d'abord quand on parle de doctrine sociale :
«Les points principaux (de la doctrine sociale de l'Église), explique Pie XII, sont contenus dans les documents du Saint-Siège, c'est-à-dire dans les encycliques, les allocutions et les lettres pontificales» ([57]).
Parmi les
documents récents, soulignons l'importance des textes du pape Pie XII que l'on peut
considérer comme le grand docteur de la doctrine sociale ([58]).
Parlant de l'enseignement social de Pie XII en 1950 - donc bien avant qu'il ne soit achevé - Marcel
Clément, qui l'avait étudié de façon
approfondie, pouvait écrire :
«œuvre immense (...)
qui a repris tous les principes formulés par les papes
des encycliques sociales, les a appliqués aux problèmes particuliers de notre
époque, en a accentué les exigences concrètes en les
traduisant dans un langage juridique plus familier aux acteurs de
la vie économique, en a complété certaines parties par des développements sur des problèmes non encore traités en eux-mêmes. Cette oeuvre, en outre, est marquée au
coin d'un exceptionnel génie de synthèse, et l'unité parfaite qui en unit harmonieusement
toutes les parties et les divers
éléments la revêt d'une exceptionnelle séduction intellectuelle» ([59]).
Sans prétendre être complets, nous présentons ici une sorte d'aide-mémoire développant le schéma général donné au chapitre 1 ci-dessus. Pour chacun des points évoqués seront indiquées les références de quelques documents pontificaux et de quelques études s'y rapportant.
• Vérité : il y a
vérité quand l'idée correspond à la réalité.
Thèses contraires : toutes celles qui nient l'objectivité de la connaissance : à chacun sa vérité...
• Ordre : disposition des choses correspondant au but à atteindre.
• Liberté
: n'est pas un absolu; est ordonnée par l'ordre du vrai et du juste.
• Loi
naturelle : «Cette lumière de la raison placée en nous par Dieu lors de notre
création et par laquelle nous savons ce qu'il faut faire et ce qu'il
faut éviter». Elle est codifiée
dans le décalogue (commandements de Dieu).
• Bien
commun : Il comporte des biens (temporels et spirituels) et les conditions de
conservation de ces biens : «L'établissement de conditions publiques
normales et stables telles qu'aux individus aussi bien qu'aux
familles il ne soit pas difficile de mener une vie digne,régulière, heureuse
selon la loi de Dieu : le bien commun est la fin et la règle de l'État
et de ses organes» (Pie XII, 8 janvier 1947).
Documents signalés :
-
Jean
Madiran, Court précis de la loi naturelle selon la doctrine chrétienne (Difralivre).
-
Jean
Ousset, Fondements de la cité
-
M.
Berger, Sur la terre comme au ciel, chrétienté et commandements de Dieu (A.F.S.)
-
M.Berger
et A.de Lassus. Tolérance, pluralisme et
liberté (AFS).
• Autorité : tout pouvoir vient de Dieu
Thèse contraire : tout pouvoir vient du peuple; c'est la souveraineté populaire, fondement de nos modernes démocraties.
• Principe de subsidiarité : «De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes».
(Pie XI, encycl. Quadragesimo anno).
(A ce principe, qui conduit à placer les centres de décision le plus bas possible, compte tenu de la compétence des intéressés, s'oppose la thèse socialiste selon laquelle plus une décision est prise à un niveau élevé, plus elle serait efficace pour le service de l'intérêt général).
Conséquence : l'organisation par corps de la société.
• Principe de totalité : «Là où se vérifie la relation de tout à partie, dans la mesure exacte où elle se vérifie, la partie est subordonnée au tout; celui-ci peut, dans son intérêt propre, disposer de la partie».
(Pie XII, 14 septembre 1952)
(Ce qui signifie que les hommes et les communautés naturelles ne sont soumis à l'autorité de l'État que dans certaines limites. C'est sur ce principe que se fonde la réfutation doctrinale des systèmes politiques totalitaires).
-
Jean
Madiran, Le principe de totalité (NEL)
-
Jean
Madiran, De la justice sociale (NEL)
-
Marcel
de Corte, De la justice (DMM)
Jésus-Christ est le Dieu des peuples, des nations, des communautés et pas
seulement le Dieu des individus et des familles. C'est le point central de la doctrine
sociale de l'Église (voir chapitre 9 ci-dessous).
-
Père Théotime de saint Just,
La royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ d'après le
cardinal Pie (éditions sainte Jeanne d'Arc et éditions de Chiré)
-
Jean Ousset, Pour qu'il règne, éditions
D.M.M.
-
Dom Gérard, Demain la chrétienté (édition
sainte Madeleine)
-
Dom de Monléon, Le
Christ-Roi
-
Michel Berger, Le Christ-Roi, salut des
nations (A.F.S.)
• Mariage :
-
C'est un sacrement : (l'union de l'homme et de la femme étant
l'image de celle du Christ avec son Église)
-
son caractère indissoluble
-
ses fins : «La fin primaire du mariage est
la procréation et l'éducation des enfants : la fin secondaire
est l'aide mutuelle et le remède à la concupiscence»
(Canon 1013 de l'ancien code de droit canon)
• Respect de la vie : en particulier par le refus de la contraception:
«Est exclue également toute action qui, soit
en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement,
soit dans le développement de ses conséquences naturelles
se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible
la procréation»
(Paul VI, encycl. Humanae vitae)
• Éducation-École :
«La famille reçoit immédiatement du Créateur la
mission et conséquemment le droit de donner l'éducation à l'enfant,
droit inaliénable parce qu'inséparablement uni au strict devoir corrélatif, droit antérieur à n'importe
quel droit de la société civile et de l'État, donc inviolable par quelque
puissance terrestre que ce soit».
(Pie XI, encycl. Divini Illius Magistri)
• Patrimoine :
«La nature a lié intimement la propriété privée à l'existence de la société humaine et de sa vraie civilisation, mais dans un degré éminent à l'existence et au développement de la famille».
(Pie XII, radio-message du 1er juin 1941)
-
Jean
Ousset, Amour et sexualisme (DMM)
- Les promesses du
Sacré-Coeur aux familles (A.F.S.)
-
M.Berger, Qu'est-ce
qu'une politique familiale (A.F.S.)
-
M.Berger,
La contraception (A.F.S.)
-
M.Berger, Les allocations
familiales (A.F.S.)
-
E.Beth, La
France... sans familles (A.F.S.)
-
F.Desjars, La convention
sur les droits de l'enfant (A.F.S.)
-
R.Florentin, L'homme
peut-il fabriquer l'homme? (A.F.S.)
-
R.
Florentin, Mourir au XXème siècle (A.F.S.
-
A.Perrachon
et F.Desjars, Féminisme et vocation de la femme (A.F.S.)
- Famille
et politique (Actes du congrès A.F.S. de 1994)
-
J. de
Viguerie, Les anciennes éducations et celle d'aujourd'hui (A.F.S.)
• Organisation par corps : est conforme au principe de subsidiarité.
«La forme corporative de la vie sociale - et
spécialement de la vie économique - favorise pratiquement la
doctrine chrétienne concernant la personne, la communauté, le travail
et la propriété privée...»
(Pie XII, 10 juillet 1946)
• Corps intermédiaires : situés entre la famille et l'État, ils coordonnent les intérêts professionnels, éducatifs, culturels... Expression de la vitalité d'un vrai peuple, ils doivent être réglementés par l'État en vue du bien commun et non écrasés par lui.
Thèse contraire : celle de Rousseau
mise en pratique par la Révolution : il ne faut pas d'intermédiaire entre
l'individu et l'État.
-
René de
la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien (éditions du Trident)
-
Père
Gabriel-Marie Jacquier, L'ordre social chrétien par le règne social de Marie
(éditions
du Lion)
• Travail
: réhabilité et mis à sa juste place, qui n'est pas la première : l'homme est créé, non pour
travailler, mais «pour louer, honorer et
servir Dieu Notre Seigneur et, par ce moyen, sauver son âme» (St
Ignace, Principe et fondement) - Le précepte du repos dominical.
• Propriété : «Le droit de propriété, même des biens de production, a valeur permanente pour cette raison précise qu'il est un droit naturel (...)». (Jean XXIII, encycl. Mater et Magistra)
Les devoirs de la
propriété, devoirs de justice et devoirs de charité; l'aumône.
• Argent : condamnation de l'usure ainsi définie : «L'usure
consiste à exiger, sans titre
légitime, un intérêt illicite pour une somme prêtée, en abusant du besoin et de
l'ignorance d'autrui» (Catéchisme
de saint Pie X).
Thèse contraire : La réhabilitation de l'usure par Calvin;
d'où le capitalisme
libéral, régime économique fondé sur l'usure.
• Corps professionnels : le corps de métier, l'entreprise, la profession, corps
intermédiaires naturels de base.
-
A.de Ledinghen,
Les catholiques français et le monde du travail, de la
Révolution à nos jours (A.F.S.)
-
A. de Lassus, Finance, économie et politique (A.F.S.)
• Patrie :
«II existe un ordre établi par Dieu , selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de
préférence à ceux à qui l'on est uni
par des liens spéciaux. Le Divin Maître Lui-même donna l'exemple de
cette préférence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur l'imminente destruction de la Cité sainte...»
(Pie XII, 10 octobre 1939)
• État : - Sa fin : «Le
bien commun est la fin et la règle de l'État et de tous ses organes»
(Pie XII, 8 janvier 1947)
- Ses devoirs envers la vraie religion :
•
«La profession sociale et non pas seulement
privée de la (vraie) religion;
•
L'inspiration chrétienne de la législation
•
La défense du patrimoine religieux du peuple
contre toute attaque de ceux qui voudraient lui arracher le
trésor de sa foi et de la paix religieuse»
(Cardinal Ottaviani, Les devoirs
de l'État catholique envers la religion)
- Ses rapports avec l'Église :
«Dieu a divisé le gouvernement du genre
humain entre deux puissances : la puissance
ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines,
celle-ci aux choses humaines. Chacune
d'elles en son genre est souveraine; chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et
tracées en conformité de sa nature et
de son but spécial (...).
Leur autorité s'exerçant sur les mêmes sujets,
il peut arriver qu'une seule
et même chose, bien qu'à un
titre différent (...) ressortisse à la juridiction et au jugement de l'une et
de l'autre puissance (...). Il est donc nécessaire qu'il y ait entre les deux puissances un système de rapports
bien ordonné non sans analogie avec celui qui dans l'homme constitue l'union de
l'âme et du corps»
(Léon XIII, encycl. Immortale Dei).
Thèse en partie contraire : la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse.
-
Jean Ousset, A la semelle de nos souliers (DMM)
-
M. Berger, Le
nationalisme est-il un péché? (A.F.S.)
-
M. Berger, Défendre aujourd'hui l'identité nationale (A.F.S.)
-
M. Berger, L'immigration, approche chrétienne (A.F.S.)
-
Arnaud
de Lassus, Politique et religion (A.F.S.)
La liberté religieuse trente ans
après Vatican II (A.F.S.)
-
R. Fontaine, La peine de mort (A.F.S.)
• Communisme
: «Le communisme est
intrinsèquement pervers et l'on
ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de
quiconque veut sauver la civilisation chrétienne»
(Pie XI, encycl. Divini Redemptoris)
• Socialisme : «Les
catholiques ne peuvent en aucune façon adhérer aux théories des socialistes (...), car :
- enfermant
l'ordre social dans les horizons temporels, ils ne lui assignent d'autre objectif que le bien-être
terrestre;
-faisant de la
production des biens matériels la fin de la société, ils limitent indûment la liberté humaine;
- il leur
manque une vraie conception de l'autorité dans la société»
(Pie XI, encycl. Quadragesimo anno)
«II faut empêcher la personne et la
famille de se laisser entraîner dans l'abîme où tend
à les jeter la socialisation de toutes choses, socialisation au
terme de laquelle la terrible image du Léviathan deviendrait une horrible réalité. C'est avec la dernière énergie que l'Église
livrera cette bataille où sont en jeu des valeurs suprêmes : dignité de l'homme et salut éternel des
âmes»
(Pie XII, 14 septembre 1952)
• Nazisme : «Quiconque prend la race, ou le peuple, ou
l'État, ou la forme de l'Etat,
ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l'ordre terrestre une place
nécessaire et honorable - quiconque
prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un
culte idolâtrique, celui-là renverse
et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de
la vie répondant à cette foi».
(Pie XI, encycl. Mit brennender Sorge, 14 mars 1937)
• Libéralisme politique : La souveraineté populaire et les droits de l'homme
de 1789 «si contraires à la religion et à la société» (Pie VI, encycl.
Adeo nota); un État laïc et donc séparé
de l'Église ; une société complètement
sécularisée.
• Libéralisme catholique - Démocratie chrétienne : refus d'utiliser la force au service de la vérité;
séparation de l'Église et de l'État («L'Église libre dans l'État libre») ;
diverses formes de mariage de l'Église avec les idées
révolutionnaires.
•
Libéralisme
économique : théorie qui établit une cloison étanche entre la morale et l'activité économique; le jeu de l'offre et
de la demande suffirait à régler celle-ci.
• Franc-maçonnerie : «Le
jugement négatif de l'Église sur la Franc-maçonnerie
demeure donc inchangé, parce que ses principes ont toujours été considérés comme incompatibles avec la Doctrine de l'Église»
(Cardinal Ratzinger, 26 novembre 1983)
-
Jean Ousset, Pour qu'il règne (DMM)
-
Jean Ousset, Marxisme
et révolution (DMM)
-
Jean Madiran, Les
droits de l'homme DHSD (Difralivre)
-
R. Fontaine, Genèse
d'une mythologie - Les prémices philosophiques
de la Révolution (A.F.S.)
-
A. de Lassus, Philosophie
de la Révolution et droits de l'homme (A.F.S.)
-
A. de Lassus, Connaissance
élémentaire de la franc-maçonnerie (A.F.S.)
-
A. de Lassus, Laïcité, cléricalisme,
deux erreurs symétriques (A.F.S.)
-
L. d'Anselme, R. Fontaine, A. de Lassus, Vers une
nouvelle religion, la laïcité (A.F.S.)
-
A. de Lassus, Michel Berger, Connaissance élémentaire
de la démocratie (A.F.S.)
-
Pascal Bernardin, Machiavel pédagogue (Éditions
N.D. de Grâce)
-
Pédagogie, halte au massacre (Actes du congrès A.F.S. de 1992)
-
Mère
Marie-Albert, L'enseignement du français
aujourd'hui (A.F.S.)
-
Mère
Marie-Albert, L'enseignement de l'histoire
aujourd'hui (A.F.S.)
Que faut-il entendre
par royauté sociale de Notre Seigneur?
Le Christ, dans son humanité, est roi
universel de la création : «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre», a-t-il dit[60].
Sa royauté s'exerce non seulement sur les
hommes pris individuellement mais aussi sur les corps sociaux quels qu'ils soient (familles, corps intermédiaires, États...)
; c'est en ce sens qu'elle est dite sociale.
Cette royauté sociale entraîne pour les corps
sociaux une double obligation :
rendre au Christ le
culte qui Lui est dû (l'État, par exemple,doit lui rendre un culte public) ;
obéir à Sa loi
(naturelle et surnaturelle); autrement dit mettre en pratique les autres
aspects de la doctrine sociale de Son Église.
La doctrine de la royauté sociale de Notre
Seigneur constitue ainsi non seulement une
partie intégrante de la doctrine sociale mais encore l'élément qui donne au reste sa pleine signification. A tel
point que l'expression «reconnaissance
de la royauté sociale de Notre Seigneur»
est souvent utilisée pour caractériser l'ordre social chrétien, comme en témoignent ces deux textes de saint Pie X :
«La force des sociétés est dans la
reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de
Notre Seigneur et dans l'acceptation sans réserve de la
suprématie doctrinale de Son Église»[61]
«Le salut de la France ne peut être obtenu
que par la reconnaissance du règne du Christ sur la
nation»[62]
II est devenu courant aujourd'hui de faire silence sur la royauté sociale de Notre Seigneur quand on présente la doctrine sociale de l'Église. Grave omission qui ampute celle-ci de son
fondement surnaturel.
Dans son encyclique Quas
primas (11 décembre 1925), instaurant la fête liturgique du Christ-roi, le pape Pie
XI a donné sur cette doctrine un exposé très complet. En voici quelques
extraits :
• Liens
entre la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ
et le mystère de l'Incarnation
Il est de toute évidence que le nom et la
puissance du roi, au sens propre du mot, doivent être
attribués au Christ dans son humanité; car c'est seulement du Christ
en tant qu'homme qu'on peut dire : Il a reçu du Père "la puissance, l'honneur
et la royauté". Comme Verbe de Dieu,
consubstantiel au Père, Il ne peut pas ne pas avoir tout en commun avec le Père et, par suite, la souveraineté
suprême et absolue sur toutes les créatures (...).
• La royauté du Christ est universelle
Et, à cet égard, il n'y a lieu de faire
aucune différence entre les individus, les familles et les
États; car les hommes ne sont pas moins soumis à
l'autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. Il est l'unique source du salut, de celui des sociétés comme de celui des individus : "Il n'existe de salut en aucun autre; aucun autre nom ici-bas n'a été donné aux hommes , qu'il leur faille invoquer pour être sauvés". Il est l'unique
auteur, pour l'État comme pour chaque citoyen, de la prospérité et du vrai
bonheur : La cité ne tient pas son bonheur d'une autre source que les
particuliers, vu qu'une cité n'est pas autre chose qu'un ensemble de
particuliers unis en société".
• L'État doit rendre au
Christ un culte public et se soumettre à son enseignement
Les chefs d'État ne sauraient donc refuser de
rendre - en leur nom personnel et avec tout leur peuple - des hommages publics de respect et de soumission à la souveraineté du
Christ; tout en sauvegardant leur
autorité, ils travaillent ainsi à promouvoir et à développer la prospérité nationale (...).
Aux États, la célébration annuelle de la fête (du Christ-Roi) rappellera que les magistrats et les gouvernants
sont tenus, tout comme les citoyens,
de rendre au Christ un culte public et de lui obéir ; elle évoquera devant
eux la pensée de ce dernier jugement où le Christ, non seulement expulsé de la
vie publique mais encore négligé ou ignoré avec dédain, vengera sévèrement de
telles injustices, car sa royauté exige que l’Etat tout entier se règle sur les
commandements de Dieu et les principes chrétiens.
«Dire
que Jésus-Christ est le Dieu des individus et des familles et
n'est pas le Dieu des peuples et des sociétés, c'est dire qu'il n'est pas Dieu. Dire que le christianisme
est la loi de l'homme individuel et n'est pas la loi de l'homme
collectif, c'est dire que le christianisme
n'est pas divin. Dire que l'Église est juge de la morale privée et domestique, qu'elle n'a rien à
voir à la morale publique et
politique, c'est dire que l'Église n'est pas divine»[63].
«N'oublions pas et ne laissons pas oublier ce
que nous enseigne le grand apôtre : que Jésus-Christ,
après être descendu des cieux, y est remonté, afin de remplir
toutes choses : ut impleret omnia.
Il ne s'agit pas de sa présence comme Dieu, puisque cette présence a toujours été, mais de sa présence comme Dieu et homme tout à la fois. Au fait, Jésus-Christ est désormais présent à tout, sur la
terre aussi bien qu'au Ciel; Il remplit le monde de son nom, de sa loi, de sa
lumière, de sa grâce. Rien n'est placé hors de sa sphère d'attraction ou de répulsion; aucune chose ni aucune personne ne peuvent lui demeurer totalement
étrangères et indifférentes; on est
pour ou contre Lui; Il a été posé comme la pierre angulaire; pierre d'édification pour les uns, pierre d'achoppement et de scandale pour les autres,
pierre de touche pour tous.
L'histoire de l'humanité, l'histoire des nations, l'histoire de la paix et de
la guerre, l'histoire de l'Église surtout n'est que l'histoire de Jésus remplissant toutes choses : ut impleret omnia»[64].
«On ne
changera point l'essence des choses : Jésus-Christ est la pierre angulaire de
tout l'édifice social. Lui de moins, tout s'ébranle, tout se divise, tout périt»[65].
Dans son Année liturgique, dom
Guéranger, en conclusion d'une notice sur saint Ambroise,
s'adresse à lui en ces termes :
«Bannissez de nos esprits, ô Ambroise, ces
timides et imprudentes théories qui font oublier à des
chrétiens que Jésus est le Roi de ce monde, et les entraînent à penser qu'une
loi humaine qui reconnaît des droits égaux à l'erreur et à la vérité pourrait
bien être le plus haut perfectionnement des sociétés. Obtenez
qu'ils comprennent, à votre exemple, que si les
droits du Fils de Dieu et de son Église peuvent être foulés aux
pieds, ils n'en existent pas moins; que la promiscuité de toutes les
religions sous une protection égale est le plus sanglant
outrage envers celui "à qui toute puissance a
été donnée au ciel et sur la terre"; que les désastres
périodiques de la société sont la réponse qu'il fait du haut du ciel aux contempteurs du Droit chrétien, de ce
Droit qu'il a acquis en mourant sur la
Croix pour les hommes; qu'enfin s'il ne dépend pas de nous de relever ce Droit sacré chez les nations qui ont eu le malheur de l'abjurer, notre devoir est de le
confesser courageusement, sous peine
d'être complices de ceux qui n'ont plus voulu que Jésus régnât sur eux».
Ce dernier texte met en évidence les erreurs contemporaines qui s'avèrent
les plus nocives dans l'ordre politique :
des droits égaux sont accordés à
l'erreur et à la vérité[66] ;
la vraie religion et les fausses religions
jouissent d'une protection égale de la part de l'État (ce qui
est une injure à Dieu, qui veut être adoré «en vérité»)[67] ;
le droit chrétien est foulé aux pieds et
méconnu des chrétiens eux-mêmes (et même des hommes
d'Église), qui ne comprennent pas que sa non application n'entraîne
pas sa non-existence.
L'ensemble de ces erreurs constitue ce qu'on appelle la «laïcité»[68].
Royauté sociale de Notre Seigneur ou laïcité
: entre ces deux conceptions de l'ordre social et politique, l'une fondée sur
le Dieu fait homme, l'autre sur l'homme qui se fait Dieu, il n'existe ni juste milieu ni compromis auquel puisse être trouvé une véritable cohérence.
La chose a été reconnue par des adversaires de l'Église.
Dans un discours à la Chambre des députés, en 1905, lors du vote de la loi de séparation des Églises et de l'État, le socialiste
Jean Jaurès, s'adressant à ses collègues catholiques, leur
disait :
«Laissez-moi
dire que ceux d'entre vous qui connaissent la pensée de
l'Église dans sa vérité, dans son audace, qui a sa noblesse comme elle peut avoir aujourd'hui, pour bien des esprits, son scandale, ceux-là ne contesteront pas ce que je dis, car il est impossible que, lorsqu'on a proclamé que DIEU est si intimement mêlé aux choses humaines qu'il s'est incarné dans un individu humain et qu'il
a transmis à une Église le droit de continuer cette incarnation, il est
impossible que DIEU ne reste pas incarné dans cette
Église comme la puissance souveraine et exclusive devant laquelle les
individus, les sociétés, les patries, toutes les forces de la vie, doivent s'incliner. Voilà la
contradiction des deux mondes, voilà la contradiction des deux principes et
voilà, par conséquent, quand nous
arrivons au problème de l'enseignement, la dualité et le conflit. Si les
hommes de la Révolution poussent jusqu'au bout le principe révolutionnaire et si les chrétiens poussent au bout le problème de l'Église, c'est, dans une société unie
en apparence, c'est, dans une société
où nous aurons tous la même figure d'hommes, le plus prodigieux conflit
qui se puisse imaginer.
(…)
Nos adversaires, nous ont-ils répondu ?
Ont-ils opposé doctrine à doctrine, idéal à idéal ? Ont-ils eu le courage de
dresser contre la pensée de la Révolution
l'entière pensée catholique qui revendique pour Dieu, pour le Dieu de la
révélation chrétienne, le droit non
seulement d'inspirer et de guider la société spirituelle, mais de façonner la société civile? Non, ils se
sont dérobés; ils ont chicané
sur des détails d'organisation. Ils
n'ont pas affirmé nettement le principe
même qui est comme l'âme de l'Église»[69].
Ainsi, le tribun socialiste comprenait-il, mieux que beaucoup de catholiques, la connexion nécessaire entre le mystère de l'Incarnation et la royauté sociale de Notre Seigneur.
Retenons la
leçon qu'il nous donne : des catholiques dignes de ce nom doivent «réclamer pour le Dieu de la Révélation chrétienne» - donc pour Jésus-Christ - «le droit non
seulement d'inspirer la société spirituelle mais de façonner
la société civile»[70].
La doctrine sociale de l'Église fixe les grands principes qui doivent
guider la vie sociale et politique. Elle n'entre pas dans les modalités
d'application qui sont du ressort des pouvoirs temporels et qui se déterminent
en fonction de ce qu'on appelle la prudence politique.
C'est ici
qu'intervient l'enseignement de l'Église sur les rapports
entre religion et politique que résume la parole de Notre Seigneur «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»[71].
Rendre à César ce qui est à César...
qu'est-ce à dire? Que la politique est
l'affaire des laïcs; et que, dans ce domaine, ils doivent être laissés libres d'agir comme ils l'entendent à
condition de respecter la doctrine
de l'Église en matière sociale et politique et son pouvoir indirect sur le temporel. Sans doute le
pape peut-il donner, s'il le juge
bon, des conseils politiques, des directives politiques. Mais ces conseils restent des conseils et ne
doivent pas être pris pour des
ordres, ces directives n'ont pas de caractère d'obligation.
Tel est l'enseignement constant de
l'Église ainsi résumé par saint Thomas
d'Aquin :
«Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel proviennent l'un et l'autre du
pouvoir divin. Le pouvoir temporel est donc soumis au pouvoir spirituel dans la mesure où
Dieu l'y a soumis, c'est-à-dire pour ce qui se rapporte au salut de l'âme; et c'est pourquoi, en ces matières, il faut plutôt
obéir au pouvoir spirituel qu'au pouvoir
séculier. Mais dans les matières qui se rapportent au bien de la cité (bonum
civile), il faut plutôt obéir au pouvoir séculier qu'au pouvoir spirituel, selon cette parole de saint Matthieu (XXIII, 21) : "Rendez à César ce
qui est à César"»[72].
Soit l'exemple de la peine de mort
L'Église enseigne que l'État peut légitimement user de la peine de mort pour sanctionner des crimes graves qui portent atteinte à l’ordre public. Elle précise :
«Même quand il s'agit de l'exécution d'un condamné à mort, l'État ne dispose pas
du droit de l'individu à la vie. Il est réservé alors au pouvoir public de priver le
condamné du bien de la vie, en expiation de sa faute, après que, par son crime, il s'est
dépossédé de son droit à la
vie» ([73]).
Mais l'Église s'arrête là. Ce n'est pas elle qui dira à un chef d'État s'il doit maintenir - ou non - la peine de mort dans l'arsenal des peines prévues par le code pénal de son pays, ou s'il doit appliquer cette peine dans telle ou telle circonstance. C'est là un problème qui met en jeu la prudence politique (au sens fort du mot «prudence»); il relève de la compétence du chef de l'État et non de celle de l'autorité ecclésiastique.
Autre exemple : celui des sectes maçonniques. L'Église apporte un enseignement sur la nocivité de ces sectes, leurs caractères anti-catholiques; elle interdit aux fidèles d'y adhérer; pour lutter contre elles, elle indique les moyens surnaturels à utiliser et les met (ou devrait les mettre) en oeuvre. Là s'arrête sa tâche. Il ne lui appartient pas de déterminer les moyens qui seront utilisés pour la lutte contre la franc-maçonnerie sur le plan temporel (législation spéciale, exclusion des francs-maçons de certaines fonctions; campagnes pour sensibiliser l'opinion, information - et formation méthodique des principaux responsables civils et militaires...).
Il s'agit là d'une distinction trop oubliée aujourd'hui et que justifie le simple
bon sens (à chacun son métier).
«De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien et le mal des âmes».
On en revient toujours à cette remarque de Pie XII qui justifie l'extrême importance de la doctrine sociale de l'Église; doctrine qui ne fait que traduire les exigences de la loi divine (naturelle et surnaturelle) aux plans politique, social, économique.
Deux textes de Pie XI et Pie XII en résument les lignes essentielles :
«Les hommes ne sont pas moins soumis à
l'autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur
vie privée» ([74])
«En quelle direction faut-il alors chercher la
sécurité et l'assurance intime d'une vie en commun sinon dans un retour des esprits vers la conservation et le rappel des
principes de la vraie nature humaine
voulue par Dieu, à savoir : qu'il y a un ordre naturel même si ses formes changent avec les développements historiques et sociaux.
Mais les lignes essentielles ont toujours été
et demeurent les mêmes : la famille et la propriété comme
bases d'assurance personnelle puis, comme facteur complémentaire de sécurité,
les institutions locales et les unions professionnelles et
finalement l'État» ([75]).
Faut-il ajouter que par sa cohérence, son harmonie, son réalisme, la doctrine sociale de l'Église constitue l'une des gloires du catholicisme. Par elle se manifeste une des supériorités de l'Église sur les autres religions. Que peuvent proposer, en regard, dans le domaine social, les religions orthodoxe, protestante, musulmane, hindouiste?
Aujourd'hui, où elle est trop peu connue et si peu mise en pratique, c'est peut-être le réalisme de cette doctrine de l'ordre temporel qui en constitue le caractère le plus frappant.
Car l'ordre temporel a besoin d'une doctrine pour devenir ce qu'il doit être : un ordre social chrétien, un ordre basé sur des institutions chrétiennes, bref une chrétienté... cette chrétienté dont dom Gérard a donné une si belle description dans son livre Demain la chrétienté (p.75,76). Parlant des premiers temps de l'Église, il écrit :
«Il s'agissait de fonder une société.
Pas seulement de "convertir". Qu'est-ce qu'un
converti privé de son milieu, de sa terre nourricière et de
l'oxygène qui ravitaille ses poumons? Et voilà réapparaître
de nouveau l'idée de chrétienté comme espace, comme atmosphère, comme terreau, comme labour dûment irrigué où, sous le regard d'un bon cultivateur, les germes trouveront les conditions nécessaires à leur développement (...).
Humilité du propos qui voit dans le
redressement de l'ordre temporel non la cause mais la condition
du salut, Dieu restant la cause unique».
«La religion du Dieu qui s'est fait homme s'est rencontrée
avec la religion (car c'en est une) de l'homme qui se fait Dieu.
Qu'est-il arrivé? Un choc, une lutte, un anathème?
Cela pouvait arriver; mais cela n'a pas eu lieu (...)»
Paul VI, 7 décembre 1965([76])
«L'ouverture au monde fut une véritable
invasion de
l'Église par l'esprit du monde»
Paul VI, 23 novembre 1973 ([77])
«Contentons-nous ici de constater que le texte
("Gaudium et spes")joue le rôle d'un contre-syllabus dans
la mesure où il représente une tentative pour une réconciliation
officielle de l'Église avec le monde tel qu'il était devenu depuis 1789»
Cardinal Ratzinger, Les principes de la théologie catholique ([78])
Comme la chose a été indiquée ci-dessus, les points principaux de la doctrine sociale de l'Eglise sont contenus dans les documents du Saint-Siège : encycliques, allocutions et lettres pontificales, radio-messages... ([79])
Jusqu'à la fin du pontificat de Pie XII (1958) et même jusqu'à la dernière encyclique de Jean XXIII (Pacem in terris, 11 avril 1963), les textes pontificaux en matière de doctrine sociale, sauf cas très rares, ne soulevaient pas de problèmes d'interprétation ([80]); ils étaient clairs et constituaient un ensemble cohérent couronné par les enseignements de Pie XII.
Les difficultés ont commencé avec l'encyclique Pacem in terris du 11 avril 1963. On y trouve la phrase suivante :
«Chacun a le droit d'honorer Dieu suivant la juste règle de sa conscience et de professer sa religion dans la vie privée et publique» ([81]).
La doctrine libérale de la liberté religieuse était en germe dans cette phrase. Ce qui a permis au père Rouquette s. j. d'écrire dans la revue Les Études de juin 1963 (p. 405) : «Elle (l'encyclique Pacem in terris) est en effet un événement qui, pour les historiens de l'avenir, marquera un tournant dans l'histoire de l'Église» ([82]).
Depuis 1963, les difficultés de ce genre se sont multipliées. Et d'abord avec plusieurs textes du concile Vatican II.
Sur les textes conciliaires pris dans leur ensemble, le père Calmel o.p., dans son livre Apologie pour l'Église de toujours, portait le jugement suivant :
«On sait depuis longtemps que ce sont des textes de compromis. On sait encore qu'une fraction
modernisante voulait imposer une doctrine
hérétique. Empêchée d'aboutir, elle est quand-même parvenue à faire
adopter des textes non formels; ces textes présentent le double avantage pour
le modernisme de ne pouvoir être taxés de
propositions carrément hérétiques, mais cependant de pouvoir être tirés
dans un sens opposé à la foi. Nous attarderons-nous à les combattre directement? Un moment, nous y avions pensé. La difficulté c'est qu'ils ne donnent pas
prise à l'argumentation; ils sont
trop mous. Lorsque vous essayez de presser
une formule qui vous paraît inquiétante, voici que - dans la même page - vous en trouvez une autre entièrement
irréprochable. Lorsque vous cherchez
à étayer votre prédication ou votre enseignement
sur un texte solide, impossible à tourner, propre à transmettre à votre auditoire le contenu
traditionnel de la foi et de la morale, vous vous apercevez bientôt que
le texte que vous avez choisi au sujet par
exemple de la liturgie, ou du devoir des sociétés à l'égard de la vraie religion, ce texte est
insidieusement affaibli par un second texte qui, en réalité, exténue le
premier alors qu'il avait l'air de le
compléter. Les décrets succèdent aux constitutions et les messages aux déclarations sans donner à l'esprit,
sauf exception rarissime, une prise
suffisante» ([83])
On rapprochera le jugement du père Calmel de celui de Jean Madiran :
«... Les textes conciliaires ont été complétés (dans le cas de la Nota praevia) ou même
rédigés d'une manière suffisamment traditionnelle
pour pouvoir être votés par une quasi-unanimité, et cependant d'une
manière suffisamment astucieuse pour permettre, comme la suite l'a montré, des développements ultérieurs qu'à l'époque les pères conciliaires auraient refusés»
([84]).
Le père Schillebeeck o.p., qui fut l'un des experts très écoutés du concile Vatican II, apporta, sur un point particulier, un témoignage venant confirmer les diagnostics du père Calmel et de Jean Madiran. En 1965, dans un article de la revue hollandaise De Bazuin, il expliqua comment avait été élaboré le texte sur la collégialité de la constitution conciliaire Lumen gentium :
«La minorité (des pères conciliaires) n'était
pas contre la collégialité telle qu'elle est formulée
littéralement dans le texte, mais bien contre l'orientation pleine d'espérance que la
majorité de la Commission Doctrinale, par le
moyen d'une manière de parler
délibérément vague et, en outre,
trop diplomatique, voulait que l'on
sous-entendit dans le texte, même si les termes de celui-ci ne
l'exprimaient pas directement (...). Un théologien de la Commission Doctrinale, à qui, déjà durant la
deuxième Session, j'avais exprimé mon désappointement en face du minimalisme
sur la collégialité papale, me
répondit, dans l'intention de me tranquilliser : "Nous l'exprimons
d'une façon diplomatique, mais après le Concile, nous tirerons les
conclusions implicites ".
J'estimais cela malhonnête (...)» ([85]).
Textes rédigés de façon astucieuse et diplomatique, mélange de l'irréprochable et de l'inquiétant, ambiguïtés... telles sont, selon les auteurs précités, les caractéristiques de plusieurs textes conciliaires. Il faudrait ajouter, pour certains d'entre eux, comme la constitution Gaudium et spes et la déclaration Dignitatis humanae : mélange d'éléments irréprochables et d'éléments non conciliables avec la doctrine traditionnelle ([86]).
On se rappelle les verdicts impressionnants sur la crise dans l'Église portés par le cardinal Ratzinger (dans son livre Entretien sur la foi édité en 1986) et Paul VI (dans ses discours). Nous en citerons deux :
«Quelque part la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu» (Paul VI, 30 juin 1972)
«L'ouverture au monde fut une véritable invasion de l'Église par l'esprit du monde» (Paul VI, 23 novembre 1973) ([87])
Si l'Église est envahie par l'esprit du monde, il a bien fallu qu'une doctrine sociale d'ouverture au monde moderne, autrement dit d'ouverture au libéralisme ait en partie remplacé la doctrine sociale traditionnelle refusant de pactiser avec ce monde moderne ([88]); il a bien fallu qu'il y ait eu changement doctrinal.
La chose a été reconnue par divers organes ecclésiastiques. Citons, à titre d'exemple le Conseil «Justice et paix» des diocèses d'Algérie qui écrivait en 1983 :
«Dans le monde chrétien, entre Vatican I et
Vatican II, on a pu voir les dominantes s'inverser. Finalement, une large
partie des convictions libérales condamnées au XlXè
siècle se sont trouvées intégrées dans la
nouvelle vision de l'homme et des sociétés proposées par l'Église du XXè siècle, en
particulier à Vatican II, à travers
les constitutions sur la liberté religieuse ou sur l'Église dans le monde de ce temps» ([89]).
L'examen de quelques textes auquel il sera procédé aux chapitres 12 et 13 ci-dessous permettra de mieux situer certains des changements doctrinaux et d'en montrer les causes qui sont les mêmes pour les textes conciliaires et les textes post-conciliaires : présence fréquente d'ambiguïtés, pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie (celle-ci n'étant pas positivement niée et étant souvent réaffirmée).
Avant d'aborder cet examen, montrons que l'idée même de changement doctrinal n'est pas une idée catholique.
L'idée d'un changement de doctrine - aussi bien pour la doctrine sociale que pour toute autre doctrine catholique - paraît admissible aux modernistes ([90]) : ayant adopté une conception évolutive de la doctrine, ils estiment que, puisque les temps changent, il est normal que la doctrine change, elle aussi.
Pour les catholiques qui refusent le modernisme, il n'en va pas de même. Ils savent que les doctrines catholiques sont stables et cohérentes les unes avec les autres; elles peuvent être explicitées; elles peuvent être appliquées dans des conditions nouvelles; mais elles restent toujours fondamentalement les mêmes et ne peuvent pas être remplacées par des doctrines nouvelles.
Comme l'explique Bossuet :
«Lorsqu'il s'agit d'expliquer les principes de
la morale chrétienne et les dogmes essentiels de
l'Église, tout ce qui ne paraît point dans la
tradition de tous les siècles et principalement dans l'antiquité, est dès là non seulement suspect, mais mauvais et condamnable; et c'est le principal fondement sur lequel tous les saints
Pères, et les papes plus que les autres, ont condamné les fausses doctrines, n'y ayant jamais eu rien de plus odieux à l'Église romaine que les nouveautés» ([91]).
Et l'horreur de l'Église pour les nouveautés en matière de dogmes et de doctrines n'est pas du tout incompatible avec le développement de ces mêmes dogmes et doctrines.
«... On sait qu'en même temps que le défenseur de l'immutabilité du
dogme, Vincent de Lérins est celui de son progrès et de son développement homogènes. Il
en a fixé la loi fondamentale dans une formule non moins célèbre ni moins autorisée : il
faut, dit-il, que tout ce qui touche à la foi soit maintenu "in eodem dogmate, eodem sensu, eademque sententia" - "dans
la même croyance, dans le même sens et dans la même pensée". Cette formule, souvent
reprise, a été canonisée par
l'autorité de l'Eglise au 1er Concile du Vatican.
L'immutabilité de la foi a donc pour condition cette continuité substantielle dans le développement de
ses différents articles» ([92]).
De telles considérations, se rapportant au dogme de la foi et aux principes de la morale chrétienne, peuvent être appliquées à la doctrine sociale de l'Église, parce que celle-ci se définit comme «l'application des principes constants de la théologie morale à la vie en société» ([93]).
Nous examinerons sous deux aspects les changements doctrinaux résultant d'ambiguïtés et de pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie :
-
les textes où se manifestent ces changements
(chap.12 et 13);
-
la manière dont ils sont perçus par diverses
personnalités (chapitre 14).
L'ambiguïté - voulue ou non - dans l'expression de la doctrine facilite la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie. D'où son usage fréquent par les hérétiques ([94]). D'où le souci qu'a toujours eu le magistère, jusqu'à ces derniers temps, d'éviter les formulations ambiguës et d'exprimer les divers points de doctrine avec le maximum de précision.
Depuis 1958, le souci de précision s'est atténué; des textes ambigus sont apparus; si bien que le père Joseph de sainte Marie a pu écrire à propos de l'un d'eux [la «déclaration commune» faite en 1977 par Paul VI et le primat de l'Église anglicane ([95])] : «Tout ce texte est marqué du signe de l'équivoque - autrement dit de l'ambiguïté -, l'instrument par excellence de la destruction de la foi et de l'Église depuis près de vingt ans» ([96]).
La doctrine sociale n'a pas échappé à cette maladie de l'ambiguïté. Donnons quelques exemples de textes ainsi caractérisés.
Le mot «ambigu» signifie «qui est à plusieurs sens, à double entente, qui est susceptible de plusieurs interprétations» (Le Robert).
Voici trois exemples de textes ambigus déjà anciens et qui ont contribué a brouiller les idées en matière de socialisme, de marxisme et d'ouverture au monde.
L'ambiguïté est ici imputable non au texte original (en latin) mais à sa traduction.
Dans les traductions françaises de l'encyclique, le mot «socialisation» a été choisi pour traduire diverses périphrases latines signifiant le développement des relations sociales dans le monde contemporain ([97]).
En utilisant dans un sens nouveau un mot servant habituellement à désigner la marche au socialisme, on a pu accréditer l'idée que l'Église était plus ou moins favorable à celui-ci. L'idée fut reprise dans des documents épiscopaux.
Dans sa Lettre au cardinal Roy du 14 mai 1971, le pape Paul VI écrivait :
«Bien que le type d'analyse marxiste privilégie certains aspects de la
réalité au détriment des autres et les interprète en fonction de l'idéologie, il fournit pourtant à certains, avec un instrument de travail, une certitude préalable
à l'action avec la prétention de déchiffrer, sous un mode scientifique, les
ressorts de l'évolution de la
société. Si, à travers le
marxisme tel qu'il est concrètement
vécu, on peut distinguer ces divers aspects et les questions qu'ils posent aux chrétiens pour la réflexion et pour
l'action, il serait illusoire et dangereux d'en arriver à oublier le lien qui les unit radicalement,
d'accepter les éléments de l'analyse
marxiste sans reconnaître leurs rapports avec l'idéologie, d'entrer
dans la pratique de la lutte des classes et de son interprétation marxiste en négligeant de percevoir le type de
société totalitaire et violente à laquelle conduit ce processus».
Sans doute faut-il comprendre que l'analyse marxiste, étant liée à l'idéologie marxiste, est par là-même inacceptable.
Mais ne peut-on aussi tirer de ce texte la conclusion suivante : l'analyse marxiste est un instrument de travail qui permet de déchiffrer l'évolution de la société; instrument dangereux certes, puisqu'il est en rapport avec l'idéologie marxiste, mais qu'on peut utiliser à condition de ne pas oublier ces rapports ([98]).
La constitution Gaudium et spes constitue, selon Paul VI, «le couronnement de l'oeuvre du Concile» ([99]). «Elle a été considérée de plus en plus après le Concile comme le véritable testament de celui-ci» ([100]).
La constitution commence par un «avant-propos» dont le cardinal Ratzinger souligne ainsi l'importance : «Ce qui a eu tant d'influence dans ce texte (Gaudium et spes), (...) c'est bien plutôt l'intention générale de départ, laquelle s'est exprimée principalement dans l'avant-propos» ([101]).
Et voici le jugement du cardinal :
«Je me contenterai
donc ici d'analyser quelques traits caractéristiques de cet avant-propos (...)
parce que l'histoire de son influence telle qu'elle devait se montrer se rattache
justement à l'esprit de cet
avant-propos et a largement subi l'empreinte de son ambiguïté.
Un premier
point caractéristique me paraît résider dans le concept du "monde" qui s'y trouve utilisé et qui, malgré les multiples
essais de définition proposés au n° 2, est resté dans une grande mesure à un stade pré-théologique,
grâce à quoi précisément il a pu avoir son influence particulière. La
Constitution comprend par "monde"
un vis-à-vis de l'Église. Le texte doit servir à les amener tous les deux dans un rapport positif de
coopération dont le but est la
construction du "monde". L'Église coopère avec le "monde" pour construire le "monde"
- c'est ainsi qu'on pourrait caractériser
la vision si déterminante du texte. On ne précise pas si le monde qui coopère
et le monde en construction est le même; on ne précise pas ce qu'on entend dans chaque cas par le monde» ([102])
Le cardinal Ratzinger, dans la suite du texte, critique d'autres aspects de l'avant-propos de Gaudium et spes. Nous nous limitons au passage ci-dessus, qui met en évidence son ambiguïté.
Reprenons un passage
de la citation du père Calmel sur les textes conciliaires,
reproduite ci-dessus p.59. : «Lorsque vous essayez de presser une formule
qui vous paraît
inquiétante, voici que - dans la même page - vous en trouvez une autre
entièrement irréprochable».
L'ambiguïté résulte ici de la cohabitation, dans le même document, de propositions irréprochables et de propositions inquiétantes (pour reprendre le vocabulaire du père Calmel)... voire de propositions vraies et de propositions erronées. On trouve de telles cohabitations dans des textes conciliaires et dans des textes du magistère postérieurs au Concile.
Citons à titre d'exemple l'encyclique Centesimus annus (1er mai 1996). Elle réaffirme un certain nombre de vérités trop oubliées aujourd'hui : sur le lien entre liberté et vérité, sur le bien commun, les corps intermédiaires, l'organisation par corps de la société, le principe de subsidiarité. Et simultanément elle réaffirme des points discutables ou erronés devenus hélas classiques : les droits de l'homme avec référence à la déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU de 1948, la dignité de la personne présentée comme fondement de l'ordre social, l'apologie de la liberté religieuse (telle qu'elle a été définie par le concile Vatican II), c'est-à-dire de la liberté des cultes, la théorie de la séparation des pouvoirs.
D'où la remarque de Danièle Masson à propos de cette même encyclique :
«Le
flottement entre l'exaltation de la personne humaine -fruit de la culture moderne et plus particulièrement du personnalisme qui marqua Karol
Wojtyla - et l'accent sur le bien commun
- expression de la doctrine sociale de l'Église - caractérise l'encyclique.
Elle ressemble en cela à l'auberge espagnole : chacun y trouvera ce qu'il y apportera. Les uns y verront la continuité de la
doctrine sociale. Les autres y verront la rupture avec la tradition. Il est difficile de donner tort aux uns ou aux
autres, compte tenu de l'ambiguïté
de l'encyclique» ([103]).
«Les uns y verront la continuité de la doctrine sociale.
Les autres y verront la rupture avec la tradition».
Tel est le résultat
de l'ambiguïté de Centesimus annus; il ressort, de manière frappante, de l'enquête
faite à son sujet par la revue
Itinéraires (n° VIII, automne 1991, p.l à
140); il est d'autant plus redoutable qu'il
risque de susciter la dialectique entre esprits de bonne foi tirant d'un
même texte des résultats opposés.
Comment
éviter la dialectique? En apportant l'attention qu'il mérite au processus qui la fait naître.
Nous venons d'évoquer des documents mélangeant propositions irréprochables et propositions inquiétantes, voire erronées.
Donnons quelques exemples de celles-ci : Ils se rapporteront :
-
à la pénétration du libéralisme sous
différentes formes (respect de toutes les opinions et doctrines, la doctrine
conciliaire sur la liberté religieuse, la même doctrine reprise après le Concile, l'ouverture à
l'humanisme laïc, les droits de l'homme);
-
à la doctrine sur l'État.
On trouvera sur ces diverses questions des exposés plus détaillés :
-
dans les livres de Jean Madiran Le
Concile en question ([104])
et Les droits de
l'homme DHSD (16);
-
dans le livre de Romano Amerio
Iota unum (l6);
-
dans le
n° VII (automne 1991) de la revue Itinéraires (Enquête sur
l'encyclique Centesimus annus);
-
dans
les brochures A.F.S. Vatican II rupture ou continuité?(16) et La liberté
religieuse, trente ans après Vatican II(16)
II s'agit là d'une attitude typiquement libérale que l'on trouve aussi bien dans des discours de circonstance que dans des textes plus solennels.
Donnons-en un exemple :
«L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et sain dans ces religions.
Elle considère avec un respect sincère (sincera cum observantia considerat) ([105])
ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent
en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de
la Vérité qui illumine tous les hommes» (N°2, § 2)
Comment serait-il possible de respecter des doctrines religieuses qui sont fausses (puisqu'elles diffèrent en beaucoup de points de la doctrine catholique) en se basant sur le fait qu'elles contiennent des éléments de vérité? Faudrait-il respecter les doctrines de Luther, Calvin ou Mahomet qui répondent à ces caractéristiques et comportent des enseignements en matière sociale particulièrement erronés?
Il s'agit là d'un texte particulièrement important. «Par sa déclaration sur la liberté religieuse, écrit Jean Potin dans La Croix du 7 novembre 1994, le concile Vatican II a fait basculer l'Église dans le monde moderne»
L'homme doit-il être laissé libre de professer publiquement seul ou en groupe la religion de son choix? Ou faut-il admettre au contraire que l'État a le droit (et éventuellement le devoir) de s'opposer au culte public des fausses religions et à leur propagande?
Il s'agit là d'un aspect essentiel des rapports entre l'État et l'Église, entre politique et religion.
Sur ce point, la doctrine traditionnelle est formelle : quand il s'agit de fausses religions, la liberté civile de conscience et des cultes est une «liberté de perdition», l'État doit normalement réprimer l'exercice du culte des fausses religions; il peut cependant le tolérer dans la mesure où l'exige le bien commun (la répression d'un mal n'étant jamais une norme absolue).
Dans l'encyclique Quanta cura (8 décembre 1864), Pie IX parle de «cette opinion
erronée, fatale à l'Église catholique et au salut des âmes, et que notre
prédécesseur d'heureuse mémoire, Grégoire XVI, qualifiait de délire,
que "la liberté de conscience et des cultes est un droit
propre à chaque homme, qui doit être proclamé par la loi et assuré dans
tout État bien constitué"».
La déclaration conciliaire Dignitatis humanae sur la liberté religieuse, promulguée par Paul VI le 7 décembre 1965, introduit une nouvelle doctrine sur la liberté civile de conscience et des cultes, liberté rebaptisée «liberté sociale et civile en matière religieuse», ou, plus brièvement, «liberté religieuse». En voici trois points essentiels :
- un nouveau droit de la personne :
La liberté sociale et civile en matière religieuse est un droit de la
personne qui doit être inscrit dans la loi civile (article 2).
- la non-discrimination pour motif religieux
L'État ne doit jamais violer pour motif religieux l'égalité juridique entre les citoyens ni établir de discrimination entre eux pour le même motif (article 6).
- l'incompétence de l'État en matière religieuse
L'État n'a pas compétence pour interdire ou restreindre les manifestations publiques d'une fausse religion dès lors que l'«ordre public juste» n'est pas menacé.
Sous couvert de liberté religieuse ont été modifiés les rapports entre politique et religion (il ne faudrait plus employer la force au service de la vérité); a été présentée une nouvelle conception de l'ordre social basée sur le pluralisme; a été posé en principe d'application générale la non-discrimination pour motif religieux; se sont développées, dans les esprits et les comportements, des tendances libérales, dignes héritières du libéralisme catholique du siècle dernier.
Sous le titre Le concile Vatican II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme? et sous la signature R. Teverence, le père Joseph de sainte Marie, théologien carme, a donné dans le n° 162 (octobre 1976) de la revue Le courrier de Rome une étude de fond sur la déclaration conciliaire ([106]).
Voici un extrait de la partie de cette étude intitulée «Conséquences et implications» :
«Pris tels qu'ils sont, les textes concernant "la liberté religieuse"
tombent immédiatement sous le coup des condamnations portées contre le libéralisme
par tous les papes précédents, jusqu'à Jean XXIII exclusivement. Car - selon
cette doctrine
constante de l'Église - autant il est vrai que la liberté sacrée de l'acte de foi
interdit toute pression sur la conscience de la personne humaine pour lui imposer ou
pour lui interdire cette adhésion religieuse de l'âme à Dieu, autant il est
certain que le Christ a institué une religion à laquelle tous les hommes ont le
devoir
de tendre et que la société civile elle-même a le devoir de servir et de
protéger dans la juste distinction entre ce qui est de son domaine et ce qui
relève de l'Église» ([107]).
Jean-Paul II évoque souvent la liberté religieuse en se référant à la doctrine conciliaire. Voici deux de ses déclarations :
«Le concile Vatican II (...) déclare que la
personne humaine "a
droit à la liberté religieuse" (Dignitatis humanae n.2). Dans ce document,
le Concile se sent allié aux millions de gens dans le monde qui adhèrent - dans
toutes ses applications pratiques - à l'article 18 de la déclaration
universelle des droits de l'homme des Nations
unies, qui affirme que "chacun a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion"» ([108])
«En particulier, je renouvelle mon appel à
toutes les nations du monde (...), pour le respect, loyal et constructif, de la liberté religieuse à laquelle tous les
hommes ont droit. Comme je l'ai rappelé dans
le message que j'ai envoyé aux chefs d'État signataires de l'acte final d'Helsinki, "cette liberté concrète se fonde sur la nature même de l'homme dont la caractéristique
est d'être libre (n 2)" (...)
Dans ce domaine, l'Église a tracé les principes de son comportement dans la
déclaration fondamentale Dignitatis humanae du concile Vatican II
et il faut toujours s'y référer pour une véritable et durable paix spirituelle
à l'intérieur des nations» ([109])
A côté de textes approuvant la doctrine: conciliaire, on trouve,, chez Jean-Paul II, d'autres textes qui paraissent peu compatibles» avec elle. Celui-ci par exemple qui est tiré de l'encyclique Centesimus annus (n° 46) et a été repris dans l'encyclique Veritatis splendor (°101)
«S'il n'existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l'action politique,
les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir.
Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme
déclaré ou sournois, comme le montre l'histoire»
Affirmer la nécessité d'une vérité dernière (qui en définitive ne peut être que de nature religieuse) pour guider l'action politique, revient à affirmer la nécessité d'une religion d'État... ce qui est incompatible avec l'article 6 de la déclaration conciliaire.
• La constitution conciliaire Gaudium et spes
Nous avons montré ci-dessus l'ambiguïté qui caractérise l'avant-propos de ce document. Voici le jugement général que porte le cardinal Ratzinger :
- Un diagnostic global
«Si l'on cherche
un diagnostic global du texte (Gaudium et spes), on
pourrait dire qu'il est (en liaison avec les textes sur la liberté religieuse et sur les religions dans le
monde), une révision du Syllabus de Pie XI, une sorte de contre-syllabus (...)».
- Le rôle du
Syllabus
«(Le Syllabus) a tracé une ligne de séparation devant les forces déterminantes
du XlXè siècle : les conceptions scientifiques et
politiques du libéralisme. Dans la controverse moderniste, cette double frontière a été
encore une fois renforcée et fortifiée».
Précision donnée en
note :
«Rappelons qu'on appelle "Syllabus" un ensemble de déclarations où Pie
IX avait pris position sur les problèmes spirituels et politiques entraînés à son époque par la
sécularisation. Dans la lutte de Pie X
contre le modernisme, la ligne du Syllabus sera reprise et
poussée plus loin» ([110]).
- Évolution des rapports entre l'Église et le monde après saint Pie X
«Depuis lors, sans doute, bien des choses s'étaient modifiées. La nouvelle
politique ecclésiastique de Pie XI avait instauré une certaine ouverture à l'égard de
la conception libérale de l'État. L'exégèse et l'histoire de l'Église, dans un
combat silencieux mais persévérant, avaient adopté de plus en plus les
postulats de la science libérale et, d'un autre côté, le libéralisme s'était vu
dans la nécessité,
au cours des grands retournements du XXe siècle, d'accepter des corrections notables.
C'est pourquoi, d'abord en Europe centrale, l'attachement unilatéral,
conditionné par la situation, aux positions prises par l'Église, à l'initiative
de Pie IX et de Pie X, contre la nouvelle période de l'histoire
ouverte par la Révolution française, avait été dans une large mesure
corrigé via facti; mais une détermination
fondamentale nouvelle des rapports avec le monde tel qu'il se présentait depuis
1789 manquait
encore...».
- Le rôle
du contre-syllabus «Gaudium et spes»
«Contentons-nous ici de constater que le texte (Gaudium
et spes) joue le rôle d'un contre-syllabus
dans la mesure où il représente une tentative pour une réconciliation
officielle de l'Eglise avec le monde tel qu'il était devenu depuis 1789 (...). Cette
vue seule permet de comprendre le sens de cet étrange vis-à-vis de l'Église et du monde : par monde, on
entend, au fond, l'esprit des temps modernes,
en face duquel la conscience de groupe dans l'Église se ressentait comme
un sujet séparé qui, après une guerre tantôt
chaude et tantôt froide, recherchait le dialogue et la coopération» ([111]).
Résumons :
a)
Le Syllabus de Pie IX constituait, contre le
libéralisme issu de la Révolution de 1789,
une barrière qui fut renforcée par
saint Pie X.
b)
Par la
suite, l'Église fut souvent conduite à tolérer, dans sa pratique politique,
le libéralisme et l'État libéral, mais sans changer la «détermination fondamentale» de
ses rapports avec le monde libéral.
c) Le contre-syllabus Gaudium et spes constitue une détermination fondamentale nouvelle des rapports entre l'Église et «le monde tel qu'il était devenu depuis 1789» : l'objectif étant la réconciliation officielle de l'Église avec ce monde, avec l'esprit des temps modernes.
Ainsi, au Syllabus de 1864 correspond le contre-syllabus de 1964.
A la doctrine du Syllabus correspond la doctrine du contre-syllabus.
Avec la constitution pastorale Gaudium et spes, nous sommes bien en présence d'un texte en opposition (plus ou moins nette) avec la doctrine traditionnelle
«L'Église du Concile s'est aussi beaucoup occupée de l'homme, de l'homme tel qu'en réalité il se présente à notre époque: l'homme vivant, l'homme tout entier occupé de soi, l'homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l'intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité. La religion du Dieu qui s'est fait homme s'est rencontrée avec la religion (car c'en est une) de l'homme qui se fait Dieu. Qu'est-il arrivé? Un choc, une lutte, un anathème? Cela pouvait arriver; mais cela n'a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes l'a envahi tout entier. La découverte des besoins humains (et ils sont d'autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand) a absorbé l'attention de notre Synode.
Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui
renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître
notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de
l'homme» ([112]).
Ainsi, emporté par sa «sympathie sans borne envers les hommes», le Concile représentant la religion du Dieu qui s'est fait homme aurait cessé de lutter contre la religion de l'homme qui se fait Dieu. La charité pour l'homme dans l'erreur se traduirait aujourd'hui par l'arrêt du combat contre l'erreur... Entre les religions catholique et maçonnique, il n'y aurait plus de choc, plus de lutte, plus d'anathème de l'une à l'autre!
Stupéfiante déclaration. Elle définissait une ligne de conduite qui n'a été que trop suivie et que vient tristement illustrer l'acceptation par le cardinal Decourtray, en 1991, d'un prix offert par la loge maçonnique juive des B'naï Brith ([113]).
La question des droits de l'homme a déjà été évoquée dans les paragraphes précédents sur la liberté religieuse (pour toutes les religions) : dans «l'optique» libérale, celle-ci, en effet, est considérée comme un droit de l'homme et même l'un des plus importants.
Nous abordons maintenant la question sur un mode plus général.
La conception libérale des droits de l'homme, de ceux que Jean Madiran appelle DHSD ([114]), «Droits de l'homme sans Dieu» s'exprime, entre autres documents, dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et dans la déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU. Elle est d'origine maçonnique ([115]). Elle a été condamnée à plusieurs reprises par l'Église, le texte le plus célèbre étant celui du pape Pie VI dans l'encyclique Adeo nota du 23 avril 1791 :
«Les
dix-sept articles sur les droits de l'homme (publiés par l'assemblée du Comtat venaissin)
ne sont qu'une répétition fidèle de la
déclaration faite par l'Assemblée nationale de France de ces mêmes droits si contraires à la religion et à la
société».
L'encyclique Pacem in terris (11 avril 1963) marque un changement dans l'enseignement du magistère sur les droits de l'homme. Le pape y faisait l'éloge de la Déclaration des droits de l'ONU de 1948, signalait cependant que «certains points de cette Déclaration ont soulevé des objections et fait l'objet de réserves justifiées» mais n'indiquait pas en quoi consistaient objections et réserves.
Jean-Paul II a fait l'éloge de la déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU de 1948 et de la Convention européenne des droits de l'homme de 1950 (texte manifestant le même libéralisme que le précédent). Dans ses discours à l'ONU du 2 octobre 1979 et du 5 octobre 1995, par exemple, parlant de la déclaration des droits de 1948, il disait :
«Ce document est une pierre milliaire sur le chemin long et difficile de la race humaine» ([116])
«Les atteintes barbares portées à la dignité humaine conduisirent l'Organisation
des Nations Unies à formuler, trois ans à peine après sa fondation, la Déclaration
universelle des Droits de l'Homme, qui
demeure l'une des expressions les plus hautes de la conscience humaine en notre temps» ([117]).
Et, de temps à autre, il affirmera le caractère illusoire de ces mêmes droits qui sont séparés des droits de Dieu :
«Les droits de l'homme n'ont de vigueur, en vérité, que là où sont respectés les
droits imprescriptibles de Dieu, et l'engagement à l'égard des premiers est
illusoire, inefficace et peu durable s'ils se réalisent en marge ou au mépris
des seconds» ([118]).
Les textes précédemment cités se rapportaient à diverses formes de pénétration du libéralisme dans l'enseignement du magistère. Nous abordons maintenant un point de doctrine où le libéralisme est moins directement en cause, mais où il s'agit toujours de pénétration d'idées libérales au sens large du terme.
On connaît la théorie
de la séparation des pouvoirs attribuée à Montesquieu. Pour éviter le despotisme, Montesquieu imagine un
État idéal divisé «en trois catégories d'organes séparés, constitués par des hommes distincts, de telle sorte que les
diverses parties de l'autorité ne
soient pas réunies dans les mêmes mains» ([119]).
«Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir», écrit-il (L'esprit des lois, XI, IV).
Ces trois pouvoirs séparés, s'équilibrant les uns les autres, sont appelés législatif, exécutif et judiciaire.
La théorie de la séparation des pouvoirs est inscrite dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (article 16) ([120]). Elle appartient au patrimoine du système libéral (au sens large du terme).
L'idée de la séparation des pouvoirs (mais non l'expression consacrée) figure au § 44 de l'encyclique :
«Léon XIII n'ignorait pas qu'il faut une saine théorie de l'État pour assurer le
développement normal des activités humaines, des activités spirituelles et
matérielles, indispensables les unes et les autres. A ce sujet, dans un passage de Rerum novarum, il expose l'organisation de la société en trois pouvoirs -législatif, exécutif et judiciaire - et cela
représentait alors une nouveauté dans
l'enseignement de l'Église. Cette structure reflète une conception réaliste de la nature sociale de
l'homme qui requiert une législation adaptée pour protéger la liberté de tous.
Dans cette perspective, il est
préférable que tout pouvoir soit équilibré par d'autres pouvoirs et par
d'autres compétences qui le maintiennent dans de justes limites. C'est
là le principe de l'"Etat de droit", dans lequel la souveraineté appartient à la loi et non pas aux volontés arbitraires des hommes».
a) Léon XIII, dans Rerum novarum parle des fonctions classiques de l'État mais n'expose pas l'organisation de la société en trois pouvoirs :
«A tout prix, il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois,
qui rendent la justice, qui, enfin, par leurs conseils ou par voie d'autorité
administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre».
b) Approuver la séparation des pouvoirs est effectivement une «nouveauté dans l'enseignement de l'Église», nouveauté introduite par Jean-Paul II et non par Léon XIII.
c) On ne voit pas comment concilier cette nouveauté avec la doctrine traditionnelle sur l'État.
Si l'État doit être, selon la formule de Pie XII «l'unité organique et organisatrice d'un vrai peuple» ([121]), si le premier des caractères de l'Etat, c'est l'unité ([122]), on ne voit pas comment celle-ci pourrait être maintenue si l'Etat est divisé en trois pouvoirs autonomes s'équilibrant les uns les autres... selon une conception plus dialectique qu'organique.
Les personnalités catholiques qui ont porté un jugement sur l'évolution et les transformations de la doctrine sociale adoptent en général l'une des trois attitudes suivantes :
-
constater la pénétration de nouvelles (et
fausses) doctrines au sein de la vraie et la déplorer;
-
constater cette même pénétration et s'en
réjouir (parce que les nouvelles doctrines sont considérées comme bonnes);
-
affirmer qu'il n'y a pas changement de la
doctrine sociale mais simple développement de celle-ci, dans la
continuité.
Voici quelques témoignages à ce sujet.
Père Joseph de Sainte Marie sur la liberté religieuse
«Pris tels qu'ils sont, les textes concernant "la liberté religieuse"
tombent immédiatement sous le coup des condamnations portées contre le libéralisme
par tous les papes précédents, jusqu'à Jean XXIII exclusivement»
«Le concile Vatican
II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme?», Courrier de Rome, n° 162 (octobre 1976)
Mgr Lefebvre sur la liberté religieuse
«(...) Vingt ans ont passé; il est possible de voir maintenant que nos craintes
n'étaient pas exagérées quand ce texte fut promulgué sous forme d'une déclaration
rassemblant des notions opposées à la Tradition et à l'enseignement des tout
derniers papes. Tant il est vrai que des principes faux ou exprimés d'une manière ambiguë ont
immanquablement des applications pratiques révélatrices de l'erreur qui a été commise
en les adoptant»
Lettre ouverte aux catholiques perplexes, p. 103 (1984)
Jean Madiran sur les droits de l'homme
«II ne devrait demeurer aucune "ambiguïté" sur les maçonniques
déclarations des droits de 1789 et de 1948. A côté de quelques bons et vrais droits connus et
reconnus depuis toujours, leur nouveauté
caractéristique, leur dessein essentiel est de proclamer comme fondamental un
droit inédit, celui de ne reconnaître
ni subir aucune autorité qui n 'émane expressément de la volonté populaire par le suffrage univesel. C'est
évidemment l'autorité spirituelle de l'Église qui est spécialement
visée, qui est moralement détruite par ce droit nouveau. Et pourtant, la
doctrine sociale catholique a décidé de ne plus entendre ce qui lui est ainsi corné aux oreilles. Elle n'a plus rien à dire
contre. Elle vante les modernes
"formulations des droits" comme si elle ne contestait plus ce qui est leur coeur et leur âme, la
négation radicale des autorités ecclésiastiques (et aussi des autorités
naturelles comme celle de l'homme sur la femme dans le mariage, et des
parents sur les enfants) qui ne sont pas
fondées sur le vote démocratique, légitimité
nouvelle, et désormais unique. Depuis la mort de Pie XII il y a ainsi une acceptation implicite du
refus maçonnique de toutes les
autorités qui n'émanent pas expressément. C'est une des formes de l'"autodestruction"».
«Une nouvelle dynastie», Itinéraires n°304 (juin 1986)
Abbé Claude Barthe sur la liberté religieuse
«Le projet devenait plus nettement libéral et sous-entendait que l'autorité
politique est par nature laïque et incompétente en matière de religion : la
reconnaissance civile spéciale accordée à l'Église n'était plus donnée comme
étant la règle, la thèse, mais pouvait éventuellement résulter de «circonstances
particulières» (Dignitatis humanae,
numéro
6). Tout ce qu'avaient pu dire sur ce sujet, en un sens diamétralement opposé, Léon
XIII, Pie XI, Pie XII, était tenu pour non avenu. On avait changé de planète»
Trouvera-t-il
encore la foi sur la terre?, p. 133 (1996)
Hans Kung sur la liberté religieuse
«Lefebvre a tout à fait le droit de remettre en cause la déclaration
conciliaire sur la liberté religieuse, parce que – sans donner d'explication -
Vatican II a complètement renversé la position de Vatican I» ([123])
• Commission mixte catholico-luthérienne
sur la liberté religieuse
«Parmi les
idées du concile Vatican II, où l'on peut voir un accueil des requêtes de
Luther, se trouvent par exemple :... -
l'engagement en faveur du droit de la personne à la liberté en matière de
religion» ([124])
• R.P. Congar sur la liberté religieuse
«On ne peut nier qu'un tel texte (la déclaration Dignitatis
humanae) ne dise matériellement autre chose que le
Syllabus de 1864 et même à
peu près le contraire des propositions 15, 77 et 79 de ce document» ([125])
Dans l'encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), § 3, Jean-Paul II se donnait l'objectif suivant :
«Dans la
ligne tracée par mes vénérés prédécesseurs sur le siège de Pierre, réaffirmer la continuité de la doctrine sociale de l'Église en même temps que son renouvellement
continuel». Et il poursuit : «En effet, continuité et renouvellement apportent
une confirmation de la valeur constante de l'enseignement de l'Église. Ces deux qualités caractérisent son enseignement en
matière sociale. D'un côté, cet
enseignement est constant parce que identique
dans son inspiration de base, dans ses "principes de réflexion", dans
ses "critères de jugement", dans ses "directives d'action" fondamentales, et surtout dans son
lien essentiel avec l'Évangile du
Seigneur; d'un autre côté, il est toujours nouveau parce que sujet aux adaptations nécessaires et
opportunes entraînées par les
changements des conditions historiques et par la succession ininterrompue des événements qui font la trame de
la vie des hommes et de la société»
([126])
Le cardinal Ratzinger, dans son livre Entretien sur la foi (p.29) affirme la même continuité pour les textes conciliaires :
«Vatican II se situe en étroite continuité par rapport aux deux conciles
précédents et les reprend littéralement sur certains points» ([127]).
Les auteurs de traités sur la doctrine sociale de l'Église ou de livres abordant tel ou tel point de cette doctrine adoptent fréquemment la même thèse :
• Jean Daujat
Son livre L'ordre social chrétien (1970) ne fait état d'aucune discontinuité. En matière de liberté religieuse en particulier, il soutien la compatibilité entre le concile Vatican II et l'enseignement des papes du XIXème siècle.
• Marcel Clément
Quand, dans son livre La doctrine sociale de l'Église 1891-1991, il résume dix encycliques allant de Rerum novarum (1891) à Centesimus annus (1991), on sent que, pour lui, la continuité ne fait pas de doute.
• Jean-Luc Chabot
Maître de conférences en science politique à l'université de Grenoble, Jean-Luc Chabot est l'auteur d'un livre de la collection «Que sais-je?» intitulé La doctrine sociale de l'Église (1992). Montrant la nécessaire adaptation des textes pontificaux pour qu'ils puissent apporter une réponse aux problèmes sociaux du moment, il écrit (p.23) : «C'est ainsi que peut aisément se comprendre la chaîne historique des encycliques sur la question sociale : Quadragesimo anno (1931), Octogesima adveniens (1971), Laborem exercens (1981) ou Centesimus annus (1991) sont des mises à jour de Rerum novarum (1891)».
Qui dit «chaîne historique» dit continuité.
• Michel Schooyans, professeur à l'université de Louvain la Neuve.
Le chapitre «Un enseignement dynamique» de son livre Droits de l'homme et technocratie (1982) voit une continuité, de Léon XIII à Paul VI, en matière de doctrine sur les droits de l'homme.
Les deux premières attitudes sont cohérentes parce qu'elles respectent les faits.
La troisième attitude, chez des hommes comme J. Daujat, M.Clément, J.L. Chabot, M. Schooyans participe d'un tour d'esprit assez répandu aujourd'hui et qui consiste à fermer les yeux sur certains aspects de la crise dans l'Église. Tour d'esprit traduisant une bonne intention mais dangereux : en ignorant la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie, ne vient-on pas faciliter une telle pénétration? Quel bien peut-on espérer d'un refus de voir une partie de la réalité?
Sans doute, comme l'explique Jean-Paul II dans le texte cité ci-dessus, est-il nécessaire que la doctrine sociale s'adapte, se renouvelle pour tenir compte de circonstances nouvelles. Mais est-il légitime qu'elle le fasse «au détriment de ses principes immuables et permanents» ([128])?
Or bien des renouvellements récents de la doctrine sociale se présentent non comme des adaptations respectant les principes mais comme des changements profonds supposant des concessions sur les principes.
Le magistère a-t-il réellement fait des concessions de principes? A-t-il adopté les principes du libéralisme? Oui dans certains textes, non dans d'autres (moins nombreux) où les vrais principes sont rappelés et ceux du libéralisme condamnés. On pourrait ainsi soutenir qu'en certains domaines, on trouve, dans les enseignements de Jean-Paul II, deux doctrines sociales.
D'où un désordre doctrinal incontestable. Est-il possible de le nier? Est-il possible de faire silence à son sujet quand on traite de doctrine sociale?
«Les fautes de mes ministres ne diminuent
en rien le respect
qu'on leur doit rendre»
Le dialogue de sainte Catherine
de Sienne ([129])
«De nos jours (...), c'est très fréquemment que des actes venant
du Saint-Siège exigent de nous prudence et discernement»
Père Joseph de
sainte Marie ([130])
«Le fond du problème est le suivant :
comment
rester d'Église alors que sa hiérarchie, par une
mystérieuse
permission divine, est aussi dramatiquement
défaillante? Son
infaillibilité n'est nullement en cause,
ni non plus les promesses du Christ l'assurant
que
"les portes de
l'Enfer ne prévaudraient pas contre elle".
Mais cette promesse
n'exclut nullement des temps de ténèbres»
Père Joseph de sainte Marie, lettre n°4,
24 avril 1974
Dans l'état actuel de l'Église (et comme l'ont montré les exemples de la troisième partie), les actes du Saint-Siège en matière de doctrine sociale exigent, de la part des laïcs, «prudence et discernement» ([131]).
Se trouvant ainsi dans une situation particulièrement difficile, les laïcs peuvent être tentés de résoudre les questions doctrinales qui se posent à eux en cédant plus ou moins à l'une des tentations suivantes :
Il s'agit de ce que Louis Salleron appelle le «nouveau fîdéisme» :
«On ne veut
plus exercer son intelligence : on "croit". Le fidéisme de naguère, c'était de croire en Dieu,
en Jésus-Christ, aux vérités
révélées, sans souci des motifs de crédibilité ou en les tenant pour dérisoires, voire inexistants. Le
nouveau fidéisme, c'est de croire à Rome, au Pape, au Saint-Siège, sans
autre souci, quant à ce qui en émane, que
d'en justifier la forme et le fond. Roma locuta est, causa finita. Le "fondamentalisme" passe des textes
de l'Écriture Sainte à ceux du Vatican» ([132]).
En considérant ainsi comme indiscutables et également valables tous les textes pontificaux en matière de doctrine sociale, on se trouve vite en porte-à-faux avec la doctrine traditionnelle, on risque de tomber dans l'erreur et l'incohérence.
Beaucoup de personnes refusent d'admettre qu'il puisse y avoir opposition entre ce que le magistère enseigne aujourd'hui et ce qu'il enseignait hier et veulent, à tout prix, concilier ces deux enseignements. D'où des efforts pour concilier les inconciliables, pour faire croire par exemple à la compatibilité entre la doctrine traditionnelle sur la liberté religieuse et celle du concile Vatican II. Efforts souvent émouvants par les intentions qu'ils manifestent mais qui finissent par tout embrouiller et s'achèvent dans l'incohérence.
Il faut bien voir qu'une telle attitude est souvent légitime dans ses débuts : s'il faut être plus disposé, selon le conseil de saint Ignace, à justifier une proposition obscure du prochain qu'à la condamner ([133]), a fortiori faut-il se comporter ainsi quand il s'agit d'une proposition du Saint-Siège. L'attitude devient déraisonnable quand la conciliation (entre la proposition nouvelle et la doctrine traditionnelle) est recherchée à tout prix, en sacrifiant la logique et le sens des mots.
Sous prétexte qu'il contient des erreurs, on en vient à écarter complètement l'enseignement en matière sociale du Magistère vivant et à se contenter de l'enseignement traditionnel donné par les papes jusqu'à Pie XII. Attitude typiquement protestante puisqu'elle conduit à considérer le Magistère vivant comme inexistant (dans un domaine où son rôle est fondamental).
A partir du moment où les détenteurs de l'autorité manifestent certaines faiblesses, certaines insuffisances légitimement criticables, on peut être tenté de manquer de respect à leur égard. Faute particulièrement grave quand il s'agit de personnes consacrées (pape, évêques, prêtres).
Dans Le dialogue de sainte Catherine de Sienne - texte reproduisant les paroles de Dieu Lui-même s'adressant à la sainte -la question du respect dû aux personnes consacrées est abordée à plusieurs reprises dans des passages dont voici quelques extraits :
«Si tu me demandes pourquoi le péché de ceux qui persécutent la sainte
Église est plus grave que tous les autres, et pour quelle raison les fautes de mes ministres ne dimi
nuent en rien le
respect qu'on leur doit rendre, je te répondrai : parce que tout le respect qu'on leur témoigne, ce
n'est pas à eux qu'il s'adresse, mais à Mot, par la vertu du Sang dont je leur
ai confié la dispensation (...).
Je t'ai dit, ma très chère fille, quelque chose du respect que l'on
doit témoigner à mes oints, malgré leurs défauts. Ces marques de révérence
qu'on a pour eux ne leur sont pas dues à cause de leur personne, mais à raison
de l'autorité qu'ils tiennent de Moi. Leurs défauts ne peuvent en
rien affaiblir ou diviser le mystère du Sacrement. Ils ne doivent donc pas
diminuer
non plus les hommages qu'on leur doit, non pour eux-mêmes encore une fois, mais pour le
trésor du Sang dont ils ont la garde (...)
Je t'ai exposé la dignité dont je le ai revêtus, en les choisissant pour en
faire mes ministres. A cause de cette autorité et de cette dignité dont je les
ai investis, je ne veux pas, pour quelque faute que ce soit, que les séculiers portent
la main sur eux. En touchant
à mes prêtres, ils m'offensent misérablement.
Je veux, au contraire, qu'ils aient pour eux, tout le respect qui leur
est dû, non à cause d'eux, comme je t'ai dit, mais à cause de Moi, à raison de
l'autorité que je leur ai donnée.
Ce respect ne doit
donc jamais diminuer, alors même que leur vertu serait amoindrie, parce qu'ils sont toujours, de par Moi, les ministres du
Soleil, les dispensateurs du corps et du
sang de mon Fils et des autres sacrements.
Cette dignité appartient aux mauvais comme aux bons. Tous sont investis des mêmes fonctions...» ([134]).
Comment faire face aux carences actuelles de l'autorité sans tomber dans les pièges que nous venons d'évoquer? Sur cette question, nous nous bornerons à proposer, comme base de réflexion, trois textes qui se complètent.
Dans son Année liturgique, dom Guéranger donne, à propos de l'hérésie nestorienne, un enseignement pratique de valeur générale:
«Le Jour de Noël 428, l'archevêque de Constantinople Nestorius,
profitant du concours immense des fidèles assemblés pour fêter l'enfantement de la Vierge-mère, laissait tomber du haut de la chaire épiscopale cette parole de blasphème
: "Marie n'a point enfanté Dieu;
son fils n'était qu'un homme, instrument de la divinité". Un frémissement d'horreur parcourut à ces mots la multitude; interprète de l'indignation générale, le
scolastique Eusèbe, simple laïque, se
leva du milieu de la foule et protesta contre l'impiété. Bientôt une
protestation plus explicite fut rédigée au
nom des membres de cette Eglise désolée, et répandue en nombreux exemplaires, déclarant anathème quiconque
oserait dire : "Autre est le
Fils unique du Père, autre celui de la Vierge Marie". Attitude généreuse,
qui fut alors la sauvegarde de Byzance, et lui valut l'éloge des conciles et des papes! Quand le pasteur se change en loup, c'est au troupeau à se défendre
tout d'abord. Régulièrement sans
doute la doctrine descend des
évêques au peuple fidèle, et les sujets, dans l'ordre de la foi, n'ont point à juger leurs chefs. Mais il est dans le trésor de la Révélation des points
essentiels, dont tout chrétien, par
le fait même de son titre de
chrétien, a la connaissance nécessaire et la garde obligée. Le principe
ne change pas, qu'il s'agisse de croyance
ou de conduite, de morale ou de dogme. Les trahisons pareilles à celle de
Nestorius sont rares dans l'Eglise; mais il peut arriver que des
pasteurs restent silencieux, pour une cause ou pour l'autre, en certaines circonstances où la religion même serait engagée. Les vrais fidèles sont les hommes qui
puisent dans leur seul baptême, en
de telles conjonctures, l'inspiration d'une ligne de conduite; non les
pusillanimes qui, sous le prétexte spécieux de la soumission aux
pouvoirs établis, attendent pour courir à l'ennemi, ou s'opposer à ses entreprises, un programme qui n'est pas nécessaire et qu'on ne doit point leur donner» ([135]).
«Beaucoup de personnes sont incapables de
constater la présence d'une
forme ou l'autre de désordre sérieux dans l'Église, sans perdre tout sens de la
mesure. Comme Calvin et Luther, elles s'empressent
d'abandonner la barque de Pierre pour n'importe quelle épave qu'elles peuvent trouver - ainsi font-elles
le jeu des néomodernistes
d'aujourd'hui qui, à l'inverse des réformateurs du XVIème
siècle, cherchent plutôt à pousser dehors les catholiques traditionnels.
Il est donc important de voir les choses dans une juste perspective. A cette
fin il faut être persuadé que les critiques du pape, de la hiérarchie et des institutions
ecclésiastiques ne sont acceptables que si les conditions suivantes sont
remplies :
1. Quel que soit le degré de corruption qu'ont pu atteindre des hommes
d'Eglise ou des institutions ecclésiastiques, même si les institutions
destinées au renouveau continuel de l'Église -écoles, séminaires, universités, etc..
- sont transformées en instruments
de subversion systématique, même si l'Église devient presque méconnaissable, le
fait demeure que : "Hors de l'Église, il n'y a pas de salut" ([137]).
2. Quels que soient les insuffisances ou défauts de tel ou tel pape, malgré
l'immoralité personnelle d'un Alexandre VI ou l'anarchie et la subversion qui
caractérisèrent les pontificats de Libère, Honorius et Paul VI, le fait demeure
qu'à toute époque, le pape
est la pierre sur laquelle repose l'Église. Il peut être nécessaire - comme cela le fut même au temps de saint Pierre
(cf. épître aux Galates, 2, 11) - de
résister à Pierre et de critiquer certaines actions pontificales en les référant au Magistère constant
dont on connaît l'infaillibilité; il
reste vrai néanmoins qu'en tout temps c'est Pierre qui constitue
le principe de l'ordre et de l'unité catholiques. L'ordre et l'unité catholiques ne peuvent donc jamais être restaurés
sans Pierre ou contre Pierre.
Si l'on tient compte de
ces considérations, il peut alors être licite de critiquer le pape, des
évêques, des institutions ecclésiastiques;
la chose peut même constituer un devoir inéluctable, à remplir pour son
salut personnel et comme contribution, si modeste soit-elle, à la restauration
de l'ordre et de l'unité catholiques. Mais,
encore une fois, à condition de tenir compte
des considérations précédentes. Si l'on n'en tient pas compte, toute critique devient corrosive,
intrinsèquement schismatique,
anti-catholique» ([138]).