par Arnaud de Lassus
Tiré part de la revue Action familiale et scolaire n° 134, déc. 2002
31, rue Rennequin, 75017 Paris
Beaucoup de Français éprouvent un sentiment de lassitude à l'égard des idéologies sans fondement solide qui réclament leur adhésion; ils sentent le besoin de se rattacher à des points fixes, à des repères immuables; ils en viennent à mettre en question l'élément central commun aux idéologies qui leur sont proposées : le matérialisme économique; ils sentent qu'il faut d'autres critères que la croissance du P.I.B. (produit intérieur brut) pour définir une bonne politique; ils sentent que la société doit être ordonnée autrement qu'en fonction des seuls besoins de l'économie; qu'elle doit l'être en fonction d'une certaine hiérarchie des valeurs, en fonction de certains principes.
• Le dictionnaire Le Robert
définit le mot «doctrine» : «Ensemble de notions qu'on affirme être vraies, et
par lesquelles on prétend fournir une interprétation des faits, orienter ou
diriger l'action».
A l'idée de doctrine est
associée par conséquent l'idée d'ensemble, de synthèse.
Une doctrine sociale sera
ainsi un ensemble d'explications rendant compte ou prétendant rendre compte de
tous les aspects de la vie sociale de l'homme sur terre.
• Une deuxième idée - non
mise en évidence par Le Robert – se rattache au mot «doctrine» : idée de
permanence et d'universalité. Une doctrine est un ensemble de notions stables
dans le temps et dans l'espace, valables pour toutes les époques et pour tous
les hommes.
Un système sociopolitique
méritera donc le nom de doctrine sociale s'il est suffisamment synthétique,
stable et universel, s'il se présente vraiment comme une synthèse expliquant la
destinée de l'homme en tant qu'être social et donnant à son activité un cadre
et des normes.
Étant donnée cette définition, on pourrait penser
que toutes les grandes religions, que
tous les partis politiques soucieux d'une certaine cohérence possèdent leurs
propres doctrines sociales et les considèrent comme obligatoires pour leurs adeptes.
Il n'en est rien.
Les religions non-catholiques - sauf le judaïsme et l'islam –n’ont, en
fait de doctrine sociale, que des éléments si notoirement insuffisants qu'on ne
peut guère parler de doctrine à leur sujet.
Quant aux organisations
politiques - exception faite de la franc-maçonnerie et du parti communiste -
elles proposent des recettes en matière sociale et politique, mais rien qui ait
le caractère d'une doctrine sociale au sens qui vient d'être défini; elles
expliquent comment restreindre le chômage, réformer les municipalités accroître
les exportations, organiser le crédit, assurer la stabilité monétaire... Dans
tout cela, il n'y a pas à proprement parler de doctrine faute d'une vue
synthétique des choses; ou bien si l'on croît y découvrir une synthèse, elle se
rattache inévitablement soit à la conception marxiste, soit à la conception
maçonnique, soit à un mélange des deux (tel est le cas des socialistes
français) ([1]).
Ainsi, en dehors de la
doctrine sociale de l'Église catholique, on ne trouve guère, comme systèmes
méritant plus ou moins le nom de doctrine sociale, que ceux qui se rattachent
au coran, au talmud, ou aux idéologies maçonnique ou marxiste.
Nous n'allons pas faire ici
la critique de ces systèmes. Qu'il suffise de rappeler qu'aucun d'entre eux ne
respecte la loi naturelle; le coran et le talmud ont amputé celle-ci d'une
partie de ses commandements codifiés dans le décalogue; et dans les idéologies
maçonniques et marxistes, la notion même de loi morale immuable et universelle
a disparu.
De ce fait, quand nos
contemporains sentent le besoin d'établir une hiérarchie des valeurs dans la
société et d'y faire respecter un certain sens de la dignité de l'homme, ils
sont bien en peine de trouver une doctrine sociale répondant à leur requête à
moins qu'ils ne se tournent vers celle de l'Église.
L'Église est donc le seul
corps social à présenter avec autorité une doctrine sociale cohérente et
respectant intégralement la loi naturelle. A lui seul, ce fait constitue un
puissant argument d'apologétique en faveur du catholicisme.
Jean-Paul II, plus que ses
prédécesseurs immédiats, a consacré de grands efforts à faire connaître la
doctrine sociale et à en montrer l'importance :
«La
"nouvelle évangélisation" dont le monde moderne a un urgent
besoin (...) doit compter parmi ses
éléments essentiels l'annonce de la doctrine sociale de l'Église, apte, aujourd'hui comme sous Léon XIII, à
indiquer le bon chemin pour répondre aux grands défis du temps présent, dans un
contexte de discrédit croissant des idéologies. Comme à cette époque, il faut
répéter qu'il n'existe pas de véritable solution de la "question
sociale" hors de l'Évangile et que, d'autre part, les "choses
nouvelles" peuvent trouver en lui leur espace de vérité et la
qualification morale qui convient».
(Encyclique Centesimus
annus du 1er mai 1991, § 5)
On comprend que des groupes extérieurs à l'Église
aient pu parler de «retour en force» de la doctrine sociale, comme en témoigne
cette remarque du Centre patronal de Lausanne ([2])
dans sa revue Études et Enquêtes :
«La
publication par Jean-Paul II de l'encyclique Centesimus annus, à
l'occasion du centième anniversaire de Rerum novarum, confirme le retour en
force de la doctrine sociale de l'Église catholique après l'éclipse subie au
lendemain de Vatican II, jusqu'à l'avènement du pape venu de l'Est» ([3])
Il faut reconnaître que le retour en force de la doctrine sociale s accompagne d'une certaine crise dans son enseignement.
Il
était fatal que la crise doctrinale actuelle dans l'Église ait eu des
répercussions sur cet enseignement et en ait compromis la cohérence. De
multiples études ont été publiées à ce sujet, l'une des principales étant celle
du père Joseph de sainte Marie intitulée Le concile Vatican II échappe-t-il
à l'accusation de libéralisme ([4])
A la faveur du Concile, des idées libérales ont pénétré dans l’enseignement du
Magistère. Si bien qu'aujourd'hui, il n'est pas rare de trouver, sur un même
point de doctrine sociale, des textes qui ne s'accordent pas.
Un exposé d'ensemble sur la doctrine sociale de l'Église – si sommaire soit-il - doit tenir compte d'un tel facteur et apporter les éclaircissements nécessaires. Il s'agit là d'un point particulièrement important auquel sera consacré près de la moitié de la présente brochure.
D'où le plan adopté :
• la première
et la deuxième partie sont consacrées à des remarques générales sur la doctrine
sociale de l'Église et à la présentation de celle-ci;
• la troisième
partie étudie la pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie;
• la quatrième partie donne quelques
indications sur la manière de faire face aux carences actuelles de l'autorité
en matière doctrinale.
«Vouloir tirer une ligne de séparation entre la religion et la vie, entre le surnaturel et le naturel, entre l'Église et le monde comme si l'un n'avait rien à faire avec l'autre, comme si les droits de Dieu ne s'appliquaient pas à toute la réalité multiforme de la vie quotidienne, humaine et sociale, est parfaitement contraire à la pensée chrétienne, et c'est nettement antichrétien»
(Pie XII, 22 janvier 1947)
«La doctrine sociale de l'Église est claire en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral»
(Pie XII, 29 avril 1945)
La doctrine sociale de
l'Église est cette partie de la doctrine de l'Église qui traite de la vie des hommes
dans les sociétés temporelles qu'ils forment (de la famille à l'État en passant
par les divers corps intermédiaires). Disons, pour être plus précis, qu'il
s'agit de «l'application des principes constants de la théologie morale à la
vie en société» ([5]).
Pour en donner une idée plus concrète, nous en présentons ci-dessous un schéma général en huit points qui sera développé par la suite :
1 - Notions fondamentales
Notions sans lesquelles il
est impossible de définir l'ordre social : vérité, ordre, liberté, bien
commun...
2 - Généralités sur la vie
sociale
- L'autorité, cause
réalisatrice de la société
- Le principe de totalité;
relations entre personne et société
- Le principe de
subsidiarité; l'organisation par corps de la société
3 - La royauté sociale de
Nôtre-Seigneur
(Jésus-Christ est la pierre angulaire de tout l'édifice social)
4 - La société familiale
(Mariage - Respect de la vie
- Éducation - École -Patrimoine)
5 - La société
professionnelle et la vie économique
- Le travail - La propriété - L'argent
- Les corps professionnels
(métiers - entreprises - professions)
6 - Les autres corps
intermédiaires
7 - La société politique
- Ordre privé et ordre
public
- Patrie - Nation - État
- Souveraineté de l'État -
Constitution chrétienne de l'État -Les régimes politiques
- Les rapports entre États
(Droit international - Guerre, paix et pacifisme) ^
- L'État et l'Église (Deux pouvoirs indépendants dans leurs domaines - La prédominance de l'Église en matière doctrinale et morale - Le rôle de l'État au service de la vraie religion)
8 - Étude et critique des
idéologies politico-sociales et de leurs appareils
- Communisme, socialisme, autres formes de totalitarismes, libéralisme politique, libéralisme économique, franc-maçonnerie, théologie de la libération...
Tout cela forme un vaste ensemble. On comprend que le contenu complet de la doctrine sociale de l'Église soit habituellement réparti sur plusieurs ouvrages.
Le seul fait
de parler de la doctrine sociale de l'Église soulève fréquemment la question de
sa raison d'être et de sa légitimité. L'Église a-t-elle vraiment besoin de
s'occuper de l'ordre temporel? Est-elle compétente en ce domaine?
• L'objection : L'Église - dira-t-on - est
chargée des affaires d'ordre surnaturel, du salut des âmes. Pourquoi
faudrait-il qu'elle se préoccupe de politique, d'économie, de finance, de
syndicalisme?
• «De la forme donnée à la
société... dépend et découle le bien ou le mal des âmes»
L'Église fait preuve ici de réalisme. L'homme n'est pas un pur esprit; il est composé d'un corps et d'une âme. Les conditions dans lesquelles il vit (sociales, culturelles, économiques, politiques...) ont une incidence directe sur son salut éternel.
«De la forme donnée à la
société, disait Pie XII, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le
bien ou le mal des âmes, c'est-à-dire le fait que les hommes, appelés tous à
être vivifiés par la grâce du Christ, respirent, dans les contingences
terrestres du cours de la vie, l'air sain et vivifiant de la vérité et des
vertus morales ou, au contraire, le microbe morbide et souvent mortel de
l'erreur et de la dépravation...» (5).
«Coopérer au rétablissement de l'ordre dans la
société, poursuit Pie XII, (...) n'est-ce pas là un devoir sacré pour tout
chrétien?» ([6]).
Sur cette question, voir aussi la citation de dom Gérard, ci-dessous p. 56.
Se référant à l'histoire de l'Église, Pie XII montre ensuite comment a été compris, au cours des siècles, ce «devoir sacré» :
«Comme si depuis deux mille
ans ne vivait pas, ne persévérait pas dans l'âme de l'Église, le sentiment de
la responsabilité collective de tous pour tous, ce sentiment qui a poussé et
pousse encore les âmes jusqu'à l'héroïsme charitable des moines agriculteurs,
des libérateurs d'esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi,
de civilisation, de science, à toutes les générations et à tous les peuples, en
vue de créer des conditions sociales
capables de rendre à tous possible et aisée une vie digne de l'homme et du
chrétien» (5)
D'où la conclusion :
«Vous, conscients et
convaincus de cette responsabilité sacrée, ne vous contentez pas, au fond de
votre âme, d'une médiocrité générale des conditions publiques, dans laquelle la masse des hommes
ne puisse, sinon par des actes de vertu héroïque, observer les divers
commandements inviolables toujours et dans tous les cas...» (5)
• L'objection : L'on soutiendra que l'Église
n'a pas de compétence dans des questions qui paraissent fort éloignées de son
activité essentielle comme l'organisation de l'économie, le désarmement
nucléaire ou la politique de la vie... questions qu'elle ferait mieux de
laisser à des spécialistes.
• Une compétence d'ordre
doctrinal et moral
Il faut répondre :
- que l'Église est
compétente en matière de morale;
- qu'elle a le
droit de juger - sous l'angle de la morale – tout acte où intervient la volonté
de l'homme et présentant de ce fait un aspect moral;
- qu'elle peut donc juger - sous l'angle de la morale – aussi bien les actes de la vie professionnelle ou politique que ceux de la vie privée;
- qu'il est
donc illégitime de couper en deux la vie de l'homme (vie privée soumise à la
morale; finance, économie ([7]),
politique... constituant un domaine réservé échappant à la morale).
Dans le domaine temporel,
l'Église est donc compétente, mais compétente d'une certaine façon :
compétente sous l'angle de la doctrine et de la morale, non sous l'angle de la
prudence et de la technique. Ainsi, est-elle compétente pour définir la
doctrine sur la peine de mort (peine légitime dans telle ou telle
condition); elle ne l'est pas pour déterminer si dans tel pays, en telles
circonstances, il convient de faire figurer la peine de mort dans le code pénal
(question de prudence politique qui est du ressort des chefs politiques)
([8]).
• «L'Église maîtresse de la
morale, partout où la morale entre et doit entrer»
Les papes contemporains ont souvent insisté sur la
compétence morale de l'Église dans les domaines social, économique, politique.
«L'Église, écrit Pie XI,
reconnaît à l'État sa sphère d'action propre et en enseigne, en ordonne le plus
consciencieux respect. Mais elle ne peut pas admettre que la politique se passe
de la morale, pas plus qu'elle ne peut oublier le précepte du divin Fondateur
qui lui commanda de s'occuper en propre de la morale, d'être la maîtresse de
la morale partout où la morale entre et doit entrer» ([9])
La même idée est ainsi exposée par Pie XII :
«Incontestable en revanche
est la compétence de l'Église dans cette part de l'ordre social qui entre en
contact avec la morale, pour juger si les bases d'une organisation sociale
donnée sont conformes à l'ordre immuable des choses que Dieu a manifesté par le
droit naturel et la Révélation» ([10])
«En matière sociale, ce n'est pas seulement
une mais plusieurs questions très graves, soit purement sociales, soit
politico-sociales, qui engagent l'ordre moral, les consciences, le salut des
âmes; l'on ne peut donc prétendre qu'elles ne sont pas du ressort de
l'autorité de l'Église. Bien plus, même hors de l'ordre social, se posent
des questions non strictement religieuses mais concernant des affaires
politiques intéressant les nations en particulier ou dans leur ensemble. Ces
questions touchent l'ordre moral, engagent les consciences, peuvent exposer, et
très souvent exposent l'accomplissement de la fin dernière à de graves dangers.
Telle par exemple la question du but et des limites du pouvoir civil; celle des
relations entre les individus et la société; celle des "États
totalitaires", quels que soient leur principe et leur origine; celle de la
"laïcisation totale de l'État" et de la vie publique; de la
"laïcisation" complète de l'école; de la moralité de la guerre, de
son caractère légitime ou illégitime dans les conditions où on la fait de nos
jours, de la possibilité d'y collaborer pour l'homme qui a des principes
religieux; des engagements et liens moraux qui s'établissent entre les nations
et régissent leurs relations» ([11]).
On comprend dès
lors l'importance que les papes attachent à la doctrine sociale :
• Pie XII
«La première recommandation concerne la
doctrine sociale de l'Eglise. (...) Si cette doctrine est fixée définitivement et sans équivoque dans ses
points fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être
adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne
soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents. Elle est claire
en tous ses aspects; elle est obligatoire; nul ne peut s'en écarter sans danger
pour la foi et l'ordre moral; il n'est donc permis à aucun catholique (encore
moins à ceux qui appartiennent à vos organisations) d'adhérer aux théories et
aux systèmes sociaux que l'Église a répudiés et contre lesquels elle a mis ses
fidèles en garde» ([12]).
• Jean XXIII
«Nous réaffirmons avant tout
que la doctrine sociale chrétienne est partie intégrante de la conception
chrétienne de la vie» ([13]).
• Jean-Paul II
«La doctrine sociale de l'Église, en s'appuyant sur tout ce que lui
apportent les sciences et la philosophie, se propose d'assister l'homme sur le
chemin du salut» ([14])
La doctrine sociale de l'Église ne constitue donc
pas une matière à option. Et Pie XI va jusqu'à qualifier de modernistes ([15])
ceux qui la refusent :
«Combien sont-ils,
en effet, ceux qui admettent la doctrine catholique sur l'autorité civile et le
devoir de lui obéir, le droit de propriété, les droits et devoirs des ouvriers
de la terre et de l'industrie, les relations réciproques des États, les
rapports entre ouvriers et patrons, les relations du pouvoir religieux avec le
pouvoir civil, les droits du Saint-Siège et du Pontife romain, les privilèges
des évêques, enfin les droits du Christ Créateur, Rédempteur et Maître, sur
tous les hommes et tous les peuples? Et même ceux-là, dans leur discours, leurs
écrits et tout l'ensemble de leur vie, agissent exactement comme si les
enseignements et les ordres promulgués à tant de reprises par les Souverains
Pontifes, notamment par Léon XIII, Pie X et Benoît XV, avaient perdu leur
valeur première ou même n'avaient plus du tout à être pris en considération.
Ce fait révèle comme une
sorte de modernisme moral juridique et social ([16]).
Nous le condamnons aussi formellement que le modernisme dogmatique» ([17]).
Cette doctrine sociale, attirante pour un certain nombre d'incroyants, est-elle appréciée à sa juste valeur par les catholiques? Il faut reconnaître que beaucoup de ceux-ci nient son existence, la minimisent... ou l'ignorent purement et simplement.
De nombreux catholiques ont été marqués par un tour
d'esprit anti-intellectuel hérité du protestantisme, d'où est issu une
conception anti-intellectuelle de la religion ([18]);
la notion de doctrine leur est devenue étrangère; ils n'ont que faire d'une
doctrine sociale. Comme représentant de cette catégorie, citons le père Chenu
qui consacra à la doctrine sociale un livre intitulé La doctrine sociale
de l'Église comme idéologie ([19]).
L'auteur s'en prend au concept même de doctrine sociale qui, d'après lui, serait inadéquat aux problèmes
de l'homme vivant en société :
«(...) l'expression (doctrine sociale) est de plus en plus contestée.
Elle est particulièrement inacceptable dans les Églises du tiers monde, dans
lesquelles les catégories occidentales ne répondent pas aux situations
économiques et culturelles locales. En vérité, c'est là le premier échec de ce
concept : il unanimise des catégories socioculturelles qui sont la réfraction
d'une situation historique et géographique déterminée, et qui, par conséquent,
blessent les réalités qu'elles n'ont pas intégrées. Il détemporalise des
notions qui sont le produit du temps dans lequel elles furent élaborées»
(p.88).
Pour mieux faire saisir le caractère inadéquat de la doctrine sociale de l'Église, le père Chenu cherche à montrer qu'elle correspondrait à une démarche intellectuelle discutable dans son principe :
«Bref, on énonce des principes abstraits à partir
desquels, par déduction, on cherche des applications, au lieu de se mesurer
effectivement avec les réalités dans les lieux concrets de l'existence collective
(...)».
«Unanimiser»,
«détemporaliser», «blesser la réalité» : voilà les reproches adressés au concept même de
doctrine sociale. Et s'il est vrai que le fait de fixer des normes universelles
en matière sociale aboutit à «blesser la réalité», autant dire que le
mot «universel» n'a plus de sens en ce domaine. Seuls seraient à prendre en
considération le particulier, le singulier, le concret. On voit le tour
d'esprit du père Chenu. Les philosophes le qualifieraient de nominaliste. Il
conduit à nier l'existence d'un ordre universel pour la vie en société,
autrement dit d'un ordre politique universel ([20]).
Le n° VII de la revue Itinéraires
contient une enquête de grand intérêt sur l'encyclique Centesimus annus
du 1er mai 1991. Dans l'épilogue, Jean Madiran souligne à quel point la
doctrine sociale est ignorée de ceux qui devraient la connaître :
«Le propos du
pape (dans ses textes traitant de doctrine sociale) se développe en supposant
connue la doctrine sociale de l'Église.
Dans le même sens, me semble-t-il, Alexis Curvers
souligne le besoin d'un catéchisme de doctrine sociale : le mot est
juste, il nous incite à étendre notre regard à l'ensemble de ce qui pourrait
(ou devrait) être catéchisé, c'est-à-dire transmis et enseigné sous
forme de catéchisme. Nous rencontrons là l'étonnante désinvolture de l'Église
contemporaine à l'égard du rudiment de sa doctrine. C'est l'idée même de
"rudiment" qui paraît s'être effacée des préoccupations et du
comportement hiérarchiques (...).
Le pape ne
connaîtrait-il pas l'état d'ignorance croissante où se trouvent le peuple
chrétien, le clergé catholique et souvent même l'épiscopat en matière de
doctrine sociale, comme d'ailleurs en matière de théologie et de toutes autres
sciences ecclésiastiques?» ([21]).
«L'enseignement social de l'Église depuis Léon
XIII est un admirable monument pour philosophes et lettrés (s'il en reste qui
soient capables de l'apprécier). Il est aussi un flagrant échec pédagogique»
([22]).
Illustrons d'un
exemple les remarques de Jean Madiran :
Soit l'exemple du
socialisme. Il s'agit là d'une théorie incompatible avec la doctrine de
l'Église et qui fut à plusieurs reprises condamnée par celle-ci ([23]).
Qui le sait? Lors des élections de mai-juin 1981,de celles d'avril 1988, de
celles de mai-juin 1997, aucun texte, aucune déclaration de la hiérarchie,
aucun article dans la grande presse ne vint rappeler cette condamnation et les
motifs qui la justifient.
Le diagnostic porté
ci-dessus date de 1991. Il doit aujourd'hui être corrigé en ce qui concerne la
doctrine sociale sur le respect de la vie et sur la famille : celle-ci est plus
largement connue grâce au retentissement qu'a obtenu l'encyclique Evangelium
vitae (25 mars 1995).
Si, sur le plan général, on
constate ce que Madiran appelle «l'état d'ignorance croissante où se
trouvent le peuple chrétien, le clergé et souvent même l'épiscopat en matière
de doctrine sociale», on constate parallèlement dans certains milieux
catholiques, un regain d'intérêt pour la doctrine sociale à la suite des
multiples interventions de Jean-Paul II en ce domaine.
En réapparaissant ainsi sur le devant de la scène catholique, la doctrine sociale de l'Église est trop souvent exposée (dans la presse catholique en particulier) de façon ambiguë ou erronée.
Souvent on assimile la doctrine sociale de l'Église
à un ensemble de textes pontificaux (comme l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII)
traitant principalement du travail et de la condition des ouvriers. Confondre
ainsi la doctrine sociale de l'Église avec la doctrine de l'Église sur
la «question sociale» ([24]),
c'est confondre le tout et la
partie. Quand l'Église donne un
enseignement sur la vraie conception de la liberté et les conséquences politiques qui en découlent
(encyclique Libertas), sur la royauté sociale de Nôtre-Seigneur
(encyclique Quas Primas), sur l'éducation (encyclique Divini illius
magistri), sur la franc-maçonnerie
(encyclique Humanum genus), elle traite de points de doctrine sociale
qui ne sont pas «la question sociale» et dont l'importance est capitale.
Autre erreur réductrice,
moins grave que la précédente mais plus répandue : faire commencer la doctrine
sociale à la fin du siècle dernier. C'est ce que pourrait laisser entendre
l'introduction du livre de Marcel Clément, La doctrine sociale de l'Église,
1891-1991 :
«En 1991, l'Église a célébré le centième
anniversaire de sa doctrine sociale. Depuis 1891, date de la promulgation de "Rerum
novarum", ce sont dix
encycliques "sociales" - auxquelles il convient d'ajouter la
constitution conciliaire "Gaudium et spes" -qui ont été
données aux chrétiens (...)» ([25]).
Conséquence d'une telle thèse : on ne tient plus
guère compte des grands textes de Léon XIII et de Pie IX sur le libéralisme, la
Révolution, la franc-maçonnerie, la constitution chrétienne des États. Or ces
textes font partie intégrante de la doctrine sociale... et sont fort utiles
pour réfuter le libéralisme de la période post-conciliaire.
Elles résultent des
ambiguïtés et erreurs que contiennent certains textes du magistère et seront
examinées dans la troisième partie (chapitres 12 et 13).
Telle est l'une des tâches
auxquelles s'est consacrée l'Action familiale et scolaire, dans le sillage de
Jean Ousset et des œuvres qu'il a créées (Cité catholique... Office des oeuvres
de formation civique et d'action culturelle selon le droit naturel et
chrétien...) ([26]).
«La
doctrine sociale de l'Église, disait
Pie XII/...) est obligatoire :
nul ne peut s'en écarter sans danger pour la foi et l'ordre moral» ([27]).
Ainsi s'expliquent les multiples déviations où sont tombés hommes et groupes
qui ont voulu faire de l'action sociale (et politique) sans connaissances
adéquates en matière de doctrine sociale.
Nous en donnerons trois exemples :
Mouvement politico-religieux lancé par Marc Sangnier
à la fin du siècle dernier, le Sillon avait développé une forme sociale et
politique de modernisme ([28]).
Il fût condamné par saint Pie X dans sa lettre Notre charge apostolique
(25 août 1910) dont voici un extrait :
«Le "Sillon" s'égarait. Pouvait-il en être autrement? Ses fondateurs, jeunes, enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes, n'étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie pour affronter sans péril les difficiles problèmes sociaux vers lesquels ils étaient entraînés par leur activité et leur cœur, et pour se prémunir, sur le terrain de la doctrine et de l'obéissance, contre les infiltrations libérales et protestantes».
L'expérience des prêtres ouvriers commença
officiellement en France en 1947.
Dans ces années
d'après-guerre, des prêtres généreux, soucieux d'un meilleur apostolat en
milieu ouvrier, voulurent partager intégralement la condition ouvrière. Ils
reçurent l'appui d'un certain nombre d'évêques.
Peu formés en matière de
doctrine sociale (discipline qui n'était guère enseignée dans les séminaires),
beaucoup d'entre eux furent séduits par l'idéologie régnant dans les milieux où
ils vivaient:
«La plupart des prêtres-ouvriers
sont passés ainsi, insensiblement et naturellement, pourrait-on dire, du
militant communiste qui les avait touchés à la doctrine communiste, du marxiste
dont ils avaient admiré la générosité au marxisme, qui se présentait uniquement
pour eux comme l'idéologie libératrice de leurs camarades d'usine et de
syndicat. Sans expérience politique, sans formation sociale et économique
véritable, ne voulant connaître du communisme que l'ardeur que leurs camarades
reflétaient, comment auraient-ils pu résister?» ([29]).
L'expérience des
prêtres-ouvriers fut arrêtée par décision de Rome (lettre du 14 septembre 1959
du cardinal Pizzardo au cardinal Feltin).
De nombreux prêtres ouvriers continuèrent néanmoins à vivre comme tels.
Si, sans bases doctrinales,
la plupart des prêtres-ouvriers n'ont pu
résister à la séduction du marxisme, comment les simples laïcs d'aujourd'hui,
aussi dépourvus de bases doctrinales, pourraient-ils résister à la séduction
des thèses de la société libérale et permissive dans laquelle ils sont plongés?
Dans son Courrier
hebdomadaire ([30]),
Pierre Debray décrit l'évolution d'un groupe de jeunes férus d'action sociale
auquel il avait appartenu dans les années 1945-50 :
«Nous avions construit sur le
sable, négligeant la formation doctrinale au profit d'une religiosité dont la
ferveur nous dissimulait la fragilité. Le plus pieux de nos camarades s'est
retrouvé maoïste, tandis que l'aumônier, dont la foi nous soulevait, se perdait
dans les nuées de l'activisme le plus brouillon, en attendant de se marier, de
divorcer, de se remarier».
Si Pie XII
pouvait constater, en 1945, que la doctrine sociale de l'Église était «claire en tous ses
aspects», il faut reconnaître
qu'aujourd'hui les choses se sont compliquées.
On sait qu'à la faveur du
concile Vatican II, le libéralisme et le
modernisme ont accentué leur pénétration dans l'Église. Certains des
textes du magistère en matière de doctrine sociale ont été marqués par cette influence
libérale et moderniste; textes dont les uns s'avèrent ambigus, dont les autres
introduisent des doctrines nouvelles en désaccord plus ou moins net avec la
doctrine traditionnelle.
De ce fait est partiellement
rompue la continuité qui, jusqu'à la période conciliaire, caractérisait
l'enseignement de l'Église dans le domaine politique et social.
On se trouve là en présence
d'un des aspects de la crise actuelle dans l'Eglise (qui est d'abord une crise
du magistère) ([31]).
Il est donc impossible
aujourd'hui d'exposer la doctrine
sociale de l'Eglise en faisant l'hypothèse - implicite ou explicite - que tous
les textes du magistère s'y rapportant sont parfaitement clairs et en parfaite
continuité les uns avec les autres ([32]).
Pour les textes des pontificats postérieurs à celui de Pie XII, il faudra faire
preuve de discernement et repérer éventuellement la pénétration d'une fausse
doctrine venant plus ou moins altérer la vraie.
Nous sommes donc conduits,
après les considérations générales qui viennent d'être exposées, à consacrer
les deux parties suivantes :
- à une présentation plus
détaillée de la doctrine sociale
- à l'étude de la
pénétration de fausses doctrines au sein de la vraie.
«La force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre-Seigneur et dans l'acceptation sans réserve de la suprématie doctrinale de Son Église»
Saint Pie X, 22 octobre 1913
Nous passerons successivement en revue :
-
les fondements de la doctrine sociale de
l'Église,
-
les textes qui l'explicitent,
-
son contenu,
-
certaines de ses modalités d'application
La doctrine sociale de l'Église se fonde :
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sur la
loi naturelle
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sur la
loi surnaturelle connue par la Révélation
Ce double fondement est ainsi présenté par Pie XII :
«Incontestable
est la compétence de l'Église dans cette part de
l'ordre social qui entre en contact avec la morale pour juger si les bases d'une organisation sociale donnée sont
conformes à l'ordre immuable des
choses que Dieu a manifestées par le droit naturel et la Révélation, double manifestation dont se réclame Léon XIII dans son encyclique. Et avec
raison : les principes du droit naturel et les vérités révélées
dérivent, en effet, par des voies diverses,
comme deux courants non contraires, mais convergents, de la même source divine» ([33]).
La loi naturelle est «l'ensemble des lois qui dérivent de la nature humaine et que l'homme connaît par la lumière naturelle de sa raison» ([35])
«La loi naturelle désigne (...) les lois qui doivent diriger l'activité propre de
l'homme, animal raisonnable et libre. Ensemble de lois que la raison doit
pouvoir découvrir, car il s'agit de l'activité propre à l'être humain, à qui il
incombe de se proposer des buts conformes à sa nature raisonnable et libre.
Buts qui doivent permettre à cette nature de s'épanouir au mieux, en tenant compte de ses exigences, et
en respectant dans l'homme la dignité d'être spirituel» ([36])
«La loi naturelle est d'abord cette lumière de la raison placée en nous par Dieu lors
de la Création. Par cette lumière naturelle nous savons ce qu'il faut faire (le
bien, conforme à la nature qui nous a été donnée) et ce qu'il faut éviter (le mal,
contraire à notre nature)» ([37])
Ce point a
été expliqué par saint Paul et fréquemment rappelé dans les enseignements de l'Église :
«Nous pensons ici en
particulier à ce qu'on appelle le droit naturel ([38]), inscrit de la main
même du Créateur sur les tables du cœur humain et où la saine raison peut lire,
quand elle n'est pas aveuglée par le péché et par la passion» ([39]).
«La raison humaine a le pouvoir de découvrir
en elle-même et de comprendre par ses
propres forces les vérités de la loi naturelle, et, parmi ces vérités,
de s'élever jusqu'à une vraie connaissance d'un Dieu personnel. Toutefois, à
cause des conséquences du péché originel et des
passions qui risquent toujours d'obscurcir la raison et d'empêcher les
hommes de voir clair, de juger avec certitude et sans se tromper, le Concile du
Vatican a défini que, même pour ces vérités de raison, la Révélation est moralement nécessaire dans l'état
actuel du genre humain, ainsi que
l'enseignement authentique par l'Église. La Révélation confirme la loi
naturelle. Elle la dépasse aussi, l'agrandit et l'approfondit» ([40]).
Cette confirmation de
la loi naturelle par la Révélation correspond à ce que le philosophe français
Etienne Gilson a appelé «l'arrivée par des voies non
philosophiques de vérités philosophiques» ([41]). Elle s'effectua
quand, sur le mont Sinaï, Dieu donna à Moïse le texte du décalogue inscrit sur deux
tables de pierre.
«"Décalogue", "commandements de Dieu", "loi
naturelle" (de l'homme) sont les trois noms d'une seule et même réalité.
Chacun de ces noms a sa raison d'être, car
chacun dit quelque chose que les autres ne disent pas :
Décalogue : ce sont les
dix prescriptions fondamentales telles qu'elles
ont été révélées par Dieu à Moïse et au peuple juif.