Considérée au point de vue de la religion, de la société, de la famille, de la liberté, du bien-être, de la dignité humaine et de la santé
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Par Mgr Jean-Joseph Gaume,
Protonotaire Apostolique
Paris, Gaume frères et J. Duprey, éditeurs, 3, rue de l’abbaye
Rien n’est propre à matérialiser un peuple
comme la profanation du dimanche
Un peuple matérialisé est un peuple fini.
10 février
Monsieur et cher ami [1],
Pour répondre à vos désirs, je vous envoie quelques considérations sur la grande question, dont vous faites depuis longtemps l’objet d’une étude approfondie. Rien n’est plus digne, en effet, des Méditations d’un homme vraiment politique : la loi sacrée du repos hebdomadaire, étant le fondement de la Religion, est la sauvegarde des États. Aussi, vous avez mille fois raison de dire que si, en nos jours d’aberration, quelque chose avait le droit d’étonner, c’est assurément l’oubli général dans lequel on laisse un point de cette importance. Sans autre préambule, j’arrive à ma préface. Je la crois nécessaire ; mais, rassurez-vous, elle ne sera pas longue.
Vous le savez, cinq témoignages immortels appuient tous les dogmes catholiques : la parole de Dieu, qui les révèle ; le sang des martyrs, qui les confirme ; la haine des méchants, qui les attaque ; l’amour des bons, qui les défend ; le bonheur, qu’ils laissent à leur suite. Telle est, dans les temps ordinaires, la démonstration victorieuse de la foi. Cependant il arrive des époques de vertige où l’homme, emporté par l’orgueil, dominé par les sens, non seulement ferme les yeux pour ne point voir, et les oreilles pour ne point entendre ; mais encore essaye de tous les moyens, afin d’obscurcir la vérité qui l’importune. Pour ces jours néfastes, Dieu, réserve, en faveur de son œuvre, un dernier témoignage.
Semblable à la foudre, qui déchire l’épais nuage dont les vastes flancs interceptent les rayons du soleil, ce dernier argument dissipe toues les ténèbres amoncelées sur les intelligences. La vérité est montrée à l’homme comme elle lui fut montrée au sommet du Sinaï, à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre ; ou, comme au Calvaire, dans l’épouvante de l’humanité et dans l’ébranlement de toute la nature. Ce dernier argument de la Providence, ce sont les révolutions.
À la suite de ces formidables ouragans, le sol, bouleversé et profondément entr’ouvert, laisse voir à nu les bases cachées des sociétés humaines. On aperçoit alors celles des grandes assises dont l’ébranlement a déterminé la catastrophe ; on découvre la mine qui est venue l’atteindre ; on comprend ce qu’il aurait fallu faire pour l’éventer, ce qu’il faut faire pour prévenir le retour de ces coupables attaques.
Depuis plus trois siècles, la Providence donne aux nations de l’Europe cette démonstration suprême. Pas un de nos dogmes dont la nécessité sociale ne soit aujourd’hui prouvée par une catastrophe. « La société est un fait divin ; le Symbole avec tous ses articles, le Décalogue avec tous ses préceptes, sans en excepter aucun, sont les conditions vitales des nations civilisées. » Voilà ce que disent les montagnes de ruines amoncelées sur le sol européen du nord au midi. Voilà aussi, et je me trouve heureux de le constater, ce qu’un vague instinct commence à faire pressentir aux hommes naguère les plus indifférents, pour ne pas dire les plus hostiles à la Révélation. Y revenir ou mourir, et cela sans délai, tel est le point actuel de la question dans l’Europe entière.
Les faciles développements de cette vérité m’entraîneraient trop loin. Le but de notre correspondance est d’appeler l’attention sur une de ces lois chrétiennes qui, elle aussi, est démontrée par des catastrophes. J’oserai même dire qu’ici la démonstration est plus complète et plus éclatante. En effet, si, en parlant de la nécessité des lois et des vérités catholiques, on pouvait admettre du plus et du moins, il serait manifeste que cette loi, plus que les autres, est indispensable à la société : j’ai nommé la loi de la sanctification du dimanche.
La désastreuse influence de la violation du repos hebdomadaire, que je ne puis m’empêcher d’exprimer de nouveau mon douloureux étonnement de l’oubli profond dans lequel est restée cette cause essentielle de la maladie qui nous dévore. Pendant ces dernières années, une longue et noble lutte a été soutenue, par les catholiques de l’Europe entière, en faveur des libertés de l’Église, et par les catholiques de France en faveur de la liberté particulière de l’enseignement. La question est vitale, en effet. L’éducation, c’est l’empire ; car l’éducation, c’est l’homme. Qui d’entre nous ne l’a pas compris ?
Mais si l’éducation religieuse est nécessaire pour former des enfants chrétiens, n’oublions pas que la sanctification du dimanche peut seule assurer la persévérance de l’homme. Qu’au sortir des écoles catholiques les jeunes générations entrent dans un monde indifférent et antichrétien, elles ne tarderont pas, soyez-en sûr, à devenir elles-mêmes indifférentes et antichrétiennes. Or, toute nation qui ne respecte pas le jour sacré du repos et de la prière est une nation indifférente et antichrétienne, dont le contact est meurtrier pour les générations naissantes. Dès lors, tout espoir de salut disparaît : la société se condamne elle-même à une ruine inévitable.
D’ailleurs, toute illusion est désormais impossible. Nous touchons de la main à la plus grande catastrophe de l’histoire. Qu’on ne compte, pour la prévenir, ni sur le verbe humain, ni sur les gros bataillons. Si nous voulons être nous-mêmes nos sauveurs, nous ne sauverons rien, pas même un débris de ces biens matériels auxquels nous avons sacrifié tous les autres. Dieu seul, agissant dans la plénitude de sa miséricorde, peut nous retirer de l’abîme dans lequel nous sommes déjà à moitié plongés. Mais qui peut toucher en notre faveur son cœur paternel ? Une seule chose : le retour à lui.
Placés dans une situation moins grave que la nôtre, les peuples malades ne connurent jamais d’autre voie de salut : Ninive est un type immortel, un type obligé. Qui sait si ce n’est pas pour nous rappeler vivement l’exemple de la cité pénitente, que la Providence vient de nous envoyer ses gigantesques monuments ? Mais par où commencera le retour à Dieu, sinon par le repentir ? Quel sera le premier acte social de ce repentir, sinon l’accomplissement d’un devoir qui conduit à la pratique de tous les autres ? c’est-à-dire la sanctification du dimanche, sans laquelle, nous le verrons bientôt, tout retour social au christianisme est impossible ou illusoire.
Il est plus vrai qu’on ne le pense, et surtout qu’on ne le dit : la France périt par la profanation du dimanche. Malgré les avertissements de tous genres qui lui sont prodigués, consommera-t-elle sa ruine ?… Dieu seul connaît ce redoutable mystère. À nous, qui l’ignorons, notre devoir est de combattre de toutes nos forces, et jusqu’au dernier soupir, en faveur de cette société mourante. En dégageant notre responsabilité, les efforts que nous tentons, si Dieu daigne les bénir, auront pour résultat d’arracher le malade au trépas, ou d’amortir, à l’égard de plusieurs, le terrible choc des événements que tout le monde redoute.
Afin de montrer la vérité dans tout son éclat et de ne laisser ni excuse à l’ignorance, ni prétexte à l’indifférence, ni subterfuge au mauvais vouloir, je vais examiner la question capitale de la sanctification du dimanche sous toutes ses faces ; en d’autres termes, je vais la présenter dans tous ses points de contact avec les intérêts de l’homme et de la société. Ainsi, j’ose dire à tous, riches et pauvres, maîtres et ouvriers, acheteurs et vendeurs, habitants des villes et habitants des campagnes : si vous voulez conjurer les fléaux suspendus sur vos têtes et échapper à la barbarie qui vous envahit, le plus pressant de vos devoirs est de faire cesser parmi vous la scandaleuse, la désastreuse profanation du dimanche. Oui, vous le devez ; et, du jour où vous le voudrez, vous le pourrez.
1° Vous le devez, si vous tenez encore tant soit peu à la religion de vos pères qui, après tout, est l’unique source des avantages temporels que vous estimez exclusivement. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la religion.
2° Si vous ne tenez plus à votre religion, vous le devez encore, si vous tenez à la société humaine qui protége votre fortune, votre liberté, votre vie. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la société.
3° Si vous ne tenez plus à la société, vous le devez encore, si vous tenez à la famille, le seul bien commun qui nous reste aujourd’hui. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la famille.
4° Si vous ne tenez plus à la famille, vous le devez encore, si vous tenez à la liberté, pour laquelle vous professez un culte si ardent. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la liberté.
5° Si vous ne tenez plus à la liberté, vous le devez encore, si vous tenez à votre bien-être, objet de tous vos labeurs. En effet, la profanation du dimanche est la ruine du bien-être.
6° Si vous ne tenez plus à votre bien-être, vous le devez encore, si vous tenez à votre dignité d’homme, à cette dignité dont vous vous montrez si jaloux. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la dignité humaine.
7° Si vous ne tenez plus à votre dignité d’homme, vous le devez encore, si vous tenez à votre santé et à la santé de ce qui vous est cher. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la santé.
Profanation du dimanche veut donc dire :
Ruine de la religion ;
Ruine de la société ;
Ruine de la famille ;
Ruine de la liberté ;
Ruine du bien-être ;
Ruine de la dignité humaine ;
Ruine de la santé.
Chacune de ces ruines sera l’objet d’une ou de plusieurs lettres, selon l’importance des développements. Comme vous le désirez, monsieur et cher ami, notre correspondance finira par l’indication des moyens de remédier immédiatement au mal. Je dis immédiatement ; car ces moyens sont à la disposition de tout le monde et d’une application aussi sûre que facile.
La longueur de cette lettre ne me permet pas d’entrer en matière aujourd’hui : je le ferai dans peu de jours.
Agréez, etc.
6 avril.
Monsieur et cher ami,
On m’apporte à l’instant votre lettre. Je réponds à ce qu’elle contient, dans l’ordre où vous l’exprimez.
¨ J’ai peur, tu as peur, il a peur, nous avons peur, vous avez peur, ils ont peur : tel est, me dites-vous, le refrain de tous les discours que vous entendez.
Vous me demandez ce que je pense de ce sentiment, et si vous faites bien de le partager. Oui, mon ami, le monde a raison de craindre ; je dirai même qu’il ne craint pas encore assez : ou plutôt il craint mal, en ce sens qu’il ne craint pas ce qu’il devrait craindre. Comme son père, son grand père et son bisaïeul, le dix-neuvième siècle s’est obstiné à semer du vent ; il doit donc s’attendre à moissonner des tempêtes. Et quelles tempêtes, grand Dieu ! Oui, je le répète, le monde a raison de craindre. Mais il s’égare en portant sa crainte sur les causes secondes, au lieu de la porter sur la cause première. Comme les typhons qui bouleversent l’Océan, ou comme les sauterelles qui humilièrent la puissante Égypte, les barbares qui menacent l’Europe ne sont que les agents subalternes de l’Arbitre suprême. Lui seul a le pouvoir de leur dire : Vous irez jusque-là, et vous n’irez pas plus loin. Voilà celui qu’il faut craindre et craindre ayant tout. Malheureusement, voilà celui que le monde ne craint pas. Je ne dit point assez : voilà celui que le monde continue de braver par le mépris obstiné de ses avertissements paternels, par la négation même de son existence. Tel est tout ensemble le châtiment et le malheur des peuples matérialistes, qu’ils perdent la conscience des lois vitales de la société. Cet aveuglement fut toujours le précurseur de la ruine [2].
Vous ajoutez que les engagements, contenus dans ma dernière lettre, vous paraissent difficiles, et que la démonstration de ma thèse sera un vrai tour de force. Sans partager votre avis sur ce dernier chef, je vais entreprendre de dégager ma parole. Avant tout, je dois vous exprimer le regret de n’avoir, dans cette correspondance, à fixer votre attention que sur des ruines ; mais vous conviendrez que ce n’est pas ma faute. De nos jours, où porter ses regards sans rencontrer des ruines ? La face de la terre en est couverte : ruines morales, ruines intellectuelles, ruines matérielles, ruines sociales, ruines domestiques.
Une chose nous consolera, vous et moi, en étudiant ce lugubre spectacle : c’est la pensée que nous ne parcourons tous ces monuments de la justice divine que pour reconnaître les causes de la catastrophe, et les signaler hautement à ceux qui doivent les combattre.
Enfin, vous désirez savoir quel est, dans la langue religieuse, le sens précis de ces mots : Profanation du dimanche. Vraiment, c’est bien ainsi qu’il faut commencer. En bonne et loyale philosophie, la première règle de toute discussion, c’est de définir les mots qu’on emploie.
À ce propos, voudriez-vous, monsieur le représentant, prier quelques-uns de vos plus célèbres collègues de pratiquer ce principe élémentaire, au moins une fois pendant toute la durée de leur mandat ? Si par hasard la rhétorique y perd quelque chose, à coup sûr la vérité y gagnera, et l’intelligence des lecteurs s’en trouvera notablement soulagée.
Nous appelons sainte une chose qui est exclusivement consacrée au culte de Dieu. La faire servir à des usages ordinaires, c’est la profaner, ou, suivant la rigueur de l’étymologie, la jeter hors du temple. Pour exprimer la violation du dimanche par le mot de profanation, il faut donc que le dimanche soit une chose sainte : il en est ainsi.
L’auteur de nos jours en prélève un sur sept ; c’est une dîme, une redevance qu’il exige, en témoignage de son domaine souverain et inaliénable : ce jour, il le fait sien. Ordre formel de le consacrer tout entier au repos de l’âme, au travail moral, à la prière, à la reconnaissance, à l’adoration ; défense non moins rigoureuse de le donner au travail corporel, à l’oisiveté, aux plaisirs mondains.
Ainsi, travailler, vendre, acheter, etc., c’est profaner le dimanche : l’employer aux exercices religieux, c’est le sanctifier. Avec une sagesse égale à sa divine autorité, l’Église détermine un acte spécial qui, sous peine de faute grave, doit être religieusement accompli : j’ai nommé l’assistance à l’auguste sacrifice de la messe. Même au point de vue social, quel utile précepte que celui-là ! Quelle leçon d’égalité et de fraternité dans cette réunion des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, sous les yeux du Père commun, pour s’entendre rappeler leurs devoirs, et reprendre de leurs fautes ! Quel principe de liberté véritable, c’est-à-dire d’émancipation des mauvais penchants, dans l’assistance religieuse, et périodiquement obligatoire, à l’immolation d’un Dieu pour ses créatures ! Mais je coupe court à ces considérations, et j’aborde le sujet de ma lettre : profanation du dimanche veut dire ruine de la Religion.
Suivant la belle définition de saint Augustin, fondée sur la nature même de la chose et sur les termes formels de l’Écriture, Religion signifie alliance ou société de l’homme avec Dieu, lien qui unit l’homme à Dieu. Toute alliance suppose des engagements réciproques entre les parties contractantes, je veux dire certaines conditions fondamentales dont la violation entraîne la rupture du contrat. Il en est ainsi de la Religion. Reste à savoir si la sanctification du septième jour est une condition fondamentale de cette divine société, en sorte que la violation de ce précepte entraîne la dissolution de l’alliance. Je dirai d’abord, non pour vous l’apprendre, que dans la Religion, dogme et précepte, tout est fondamental.
Tout venant de Dieu lui-même est également respectable ; et doit être également respecté. Néanmoins, si, comme vous le savez, une distinction quelconque pouvait être faite, je dirais volontiers que le repos du septième jour est la base même de l’alliance auguste de l’homme avec Dieu.
D’où il suit manifestement que la profanation du dimanche, publique, générale, habituelle, comme nous le voyons aujourd’hui dans la plupart de nos villes et de nos campagnes, est la ruine de la Religion. J’aurais une foule de raisons pour le prouver ; je me contente de trois :
1° Dans tout le code divin, vous ne trouvez pas de précepte plus ancien, plus universel, plus souvent réitéré, plus fortement sanctionné, par conséquent plus essentiel ;
2° Vous n’en trouvez pas dont la violation entraîne aussi infailliblement la ruine de tous les autres ;
3° Vous n’en trouvez pas dont la violation porte au même degré le caractère de l’injustice et de la révolte, et devienne au même titre une profession publique d’athéisme.
En faut-il davantage pour établir, que le repos sacré du septième jour est une condition fondamentale de l’alliance de l’homme avec Dieu ?
D’abord, nul précepte plus ancien. Il est une loi qui date de l’origine des temps ; une loi qui survécut à toutes les catastrophes qui ont bouleversé l’univers, à toutes les migrations, qui ont fractionné en mille pièces la famille primitive ; une loi qui n’a pas d’instituteur humain ; une loi qui est le fondement de la religion universelle et le pivot du monde. Cette loi, c’est la division du temps en sept jours, avec le repos obligé du septième.
Aussi, lorsque, du haut du Sinaï, le Créateur intime ses volontés au peuple d’Israël, il ne lui dit pas : Sanctifie le jour du sabbat, mais : Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat. Ce précepte n’est pas nouveau : tes aïeux l’ont connu il remonte à l’origine des temps [3]. Tu travailleras six jours et tu feras tous tes ouvrages ; mais le septième, c’est le sabbat du Seigneur, ton Dieu,
En ce jour tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête de somme, ni l’étranger qui sera sur ton territoire. Car le Seigneur a fait le ciel et la terre et la mer en six jours ; avec tout ce qu’ils enferment, et il s’est reposé le septième : c’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié [4].
Nul précepte plus universel. L’obligation de consacrer exclusivement au service de Dieu un jour sur sept a, comme je l’ai dit, survécu à toutes les vicissitudes des temps, et passé de la loi ancienne dans la loi nouvelle. Par la détermination souveraine de l’Église, l’accomplissement en est fixé au dimanche. Le fait n’est contestable pour personne, attendu qu’il n’est contesté par personne.
La loi de la prière et du repos septénaire domine le monde entier. Il serait aisé de faire de l’érudition et de justifier ma phrase par vingt pages de textes grecs, latins, arabes, etc. Ici les philosophes, les historiens, les poètes, les orateurs de l’antiquité, les savants protestants et catholiques, les voyageurs modernes, les missionnaires les plus instruits, sont tous les échos d’un illustre Père de l’Église, saint Théophile. Vers le milieu du second siècle, ce docte évêque d’Antioche écrivait à son ami Autolycus :
¨ Tous les peuples de la terre connaissent le septième jour [5].
Développant naguère cette pensée, l’estimable auteur du Dimanche ajoute :
¨ La vérité d’un jour réservé à Dieu est impérissable, comme la connaissance même de l’Être suprême. On peut encore en déchiffrer les caractères primitifs, malgré les surcharges de l’erreur ; et l’on retrouve partout, jusqu’à un certain point, la division septénaire, l’observation d’un jour sur sept, et la sanctification de ce jour par le repos et par le culte [6].
Nul précepte plus souvent réitéré. Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat : Si vous prêtez l’oreille aux oracles divins, tel est l’ordre que vous entendrez répéter continuellement du Paradis terrestre au Sinaï, du Sinaï au Calvaire, du Calvaire aux quatre coins du monde. Les échos des siècles futurs ne cesseront de le redire jusqu’au seuil de l’éternité, où commencera le repos absolu dont le sabbat est l’image.
Inspiré de Dieu, Moïse l’intime jusqu’à douze fois au peuple d’Israël. Les auteurs sacrés qui, se succèdent avant et après la captivité de Babylone, insistent tous avec une force particulière sur l’accomplissement de ce précepte. Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Osée, Amos, les grands et les petits prophètes, semblent avoir pour but essentiel de leur mission d’annoncer les biens ou les maux, qui sont la suite de l’observation ou de la profanation du jour de Dieu. Voulez-vous, mon cher ami, vous procurer l’avantage de retenir sans peine leurs éloquentes paroles ? Procurez-vous un livre qui n’est plus guère connu que des ecclésiastiques : il s’appelle la Concordance. Un exemplaire devrait orner la bibliothèque de chaque représentant du peuple.
Maintenant, si on voulait entendre toutes les voix qui, depuis dix-huit siècles, se sont élevées en Orient et en Occident pour réclamer, pour recommander, pour ordonner la sanctification du dimanche, il faudrait s’enfermer pendant des semaines entières dans une de nos bibliothèques nationales, et compulser tous les ouvrages des Pères, depuis saint Justin et Tertullien jusqu’à saint Bernard ; les codes et constitutions des empereurs romains, depuis Constantin jusqu’à Justinien et en deçà ; les capitulaires et les chartes de tous les rois de l’Europe, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XVIII.
Il faudrait parcourir encore les règlements à la fois si sages, si formels et si variés des communes, des corporations d’artisans et d’ouvriers. Enfin, il faudrait lire les immenses collections des conciles, des encycliques et des bulles pontificales ; les recueils non moins immenses de sermons et de mandements épiscopaux, avec l’obligation de s’arrêter presque à chaque page, pour écouter les graves enseignements qui sont donnés aux particuliers et aux nations sur ce point fondamental [7].
Il est une autre voix qui réunit le double avantage de n’être pas moins éloquente et d’être très facile à entendre : c’est la voix du firmament. Vous le savez, les cieux sont des prédicateurs [8] ; et, si vous me permettez de le dire, les prédicateurs spéciaux de la brièveté du temps et du repos septénaire. À ce titre, ils sont faits pour notre siècle, où les hommes vivent comme s’ils ne devaient jamais mourir ; où ils travaillent comme s’ils n’étaient jamais obligés de se reposer. Avec cette sublime philosophie qui rend raison de tout et sans laquelle on ne peut rendre raison de rien ; l’écrivain sacré nous dit que le Créateur a fait le soleil, la lune et les étoiles pour marquer les temps, les saisons, les jours et les années [9].
Le ciel est donc une magnifique horloge. Sur son cadran d’azur je vois deux aiguilles lumineuses qui, se promenant sur des heures marquées par des rubis, indiquent les jours, les semaines, les mois et les années. En paraissant et en disparaissant tour à tour de l’horizon, le Soleil marque la division des jours, composés de ténèbres et de lumière. Croire que cette succession si rapide et si régulière n’a d’autre but que de déterminer matériellement la mesure des instants dont se compose notre vie, serait une erreur : la pensée du Créateur est plus haute.
Si les créatures sont faites pour l’homme, l’homme est fait pour Dieu : chacune d’elles est chargée de le lui redire à sa manière.
¨ En me voyant chaque jour commencer et finir pour recommencer encore, je vous enseigne trois mystères : le mystère de la vie, elle est courte ; le mystère de la mort, elle n’est pas éternelle ; le mystère de la résurrection, elle est aussi certaine que la vie et la mort.
Voilà ce que nous dit, par son mouvement diurne, l’astre éloquent qui nous éclaire. Il nous dit encore que le commencement et la fin de la vie sont deux heures solennelles : qu’ainsi le commencement et la fin de chaque jour doivent être marqués par l’adoration. Que ce langage soit vrai et qu’il ait été compris, la preuve en est dans l’usage constant chez tous les peuples, et surtout dans l’Église catholique, de prier le matin et le soir.
Par ses phases diverses, la lune marque les semaines. Au bout de sept jours, on la voit arriver à une moitié régulière ; au bout d’un nouveau septénaire son disque est plein ; au bout de sept autres jours, il a décru d’une moitié parfaite ; enfin, après vingt-huit jours à peu près d’apparition, il disparaît pour se renouveler bientôt. Cette lune qui se montre en travail de croissance et de décroissance pendant six jours consécutifs, puis, qui se repose dans une forme fixe chaque septième jour, peut-elle remplir mieux l’intention du Créateur et indiquer plus clairement à l’homme les six jours de travail et le septième de repos [10] ?
Que tel soit dans la réalité l’enseignement qu’elle est chargée de nous donner, il suffit, pour en être parfaitement certain, de se rappeler le mot déjà cité du savant évêque d’Antioche, que tous les peuples de la terre connaissent le septième jour ; et d’entendre Celui qui forma la reine des nuits : La lune citez tous les peuples et par toutes ses phases, dit le Créateur lui-même, marque le temps et forme le mois ; mais elle sert aussi à indiquer les jours de fêtes : elle en est le signal. Ce magnifique héraut de l’armée des cieux entonne au milieu des astres les louanges du Très-Haut dans les jours où l’homme doit le bénir [11]. On le voit, d’après cette peinture grandiose, la lune est le coryphée de Dieu, chargé de donner le signal, la mesure et le ton aux exercices religieux de l’homme ; en sorte que les hommes, aux jours saints, ne font que reprendre en chœur le cantique que le ciel a entonné [12].
Permettez-moi, monsieur et cher ami, de vous dire en passant que le texte sacré me met sur la voie d’un mystère dont je ne m’étais pas rendu compte. L’histoire profane nous apprend que, chez les différents peuples de l’antiquité, il y avait des jours fastes et des jours néfastes.
Les nations païennes croyaient donc à la différence naturelle des jours. Cette opinion était à mes yeux un préjugé ou une superstition de plus ; et j’en gratifiais libéralement les Égyptiens, les Grecs et les Romains. Une réparation leur est due : cette croyance est fondée.
Le Père des jours, qui vient de nous indiquer ce mystère, va nous le révéler clairement : Quelle est la raison, dit-il, pour laquelle un jour l’emporte sur l’autre, puisque tous les jours de l’année, mesurés et éclairés par le même soleil, semblent de même nature et de même condition ?
Cette distinction n’est point vaine et arbitraire. C’est la science du Seigneur qui a séparé, réservé certains jours et établi cette mystérieuse différence. Dieu a disposé les temps dans sa sagesse ; il a pris certains jours, et les a élevés à l’honneur de jours solennels et sacrés, et il a laissé les autres dans le rang ordinaire qui ne sert qu’à remplir les semaines et les mois [13].
Quelle nouvelle et sublime image nous présente ici le texte sacré ! Voyez-vous le souverain Maître prendre d’une main une portion de notre vie, la bénir, la sanctifier, et la réserver comme dîme et comme hommage ; et, de l’autre main, rejeter le plus grand nombre de nos jours dans le cercle monotone des mois et des années, ne leur assignant d’autre mérite que celui de compléter la sanctification de notre existence, par la pratique journalière des vertus et des devoirs [14] ?
L’adoration quotidienne du matin et du soir, le repos sacré du septième jour, sont éloquemment prêchés par le soleil et la lune, ces deux infatigables hérauts de l’Éternel : mais ce n’est pas assez. Des constellations, appelées vulgairement les signes du zodiaque, c’est-à-dire des groupes d’étoiles, ou, pour dire le vrai mot, des signes célestes, apparaissent chaque soir du côté du ciel opposé au couchant du soleil. Chacune à son tour se montre sur l’horizon pendant une lunaison entière. Quand la douzième a disparu, la première revient ; et vous avez vu passer sur la voûte du firmament, comme sur un cadran mobile, chacun des douze mois de l’année et l’année elle-même, dont ils sont les parties intégrantes.
Ce renouvellement des mois et des années est encore un moment sacré, et le prédicateur d’un renouvellement moral. Aussi, chez tous les peuples, le commencement de l’année et les nouvelles lunes ont été des jours de fête.
Il est donc vrai : grâce au cours parfaitement régulier du soleil, de la lune et des étoiles, la grande horloge des cieux sonne, chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année, l’heure du recueillement, de la prière et du repos sacré. Au son de cette heure solennelle, toutes les nations du globe sont jusqu’ici tombées à genoux pour adorer et bénir. Comment qualifier la conduite des hommes, la conduite de tout un peuple qui, ne respectant plus les jours saints, ne tiennent aucun compte de cette magnifique harmonie, et bouleversent tout le plan divin ? Est-ce stupidité ? est-ce malice ? est-ce l’une et l’autre ? Je vous laisse à décider.
Agréez, etc.
9 avril,
Monsieur et cher ami,
Vous me pardonnez, je l’espère, d’avoir un peu trop laissé, courir ma plume dans ma dernière lettre. Au besoin je vous apporte deux excuses : d’une part, il m’a semblé que les dernières considérations que je vous ai soumises, beaucoup trop oubliées aujourd’hui, étaient de nature à pénétrer l’âme d’un grand respect pour le repos sacré du septième jour ; d’autre part, la conversation écrite ou parlée jouit, à mes yeux, de l’heureux privilège d’être un peu vagabonde : je n’ai pas voulu l’en dépouiller. Si c’est une erreur, je vais me tenir sur mes gardes et ne rien négliger pour être bref. Je continue :
Nul précepte plus fortement sanctionné que le précepte du repos hebdomadaire.
L’importance d’une loi se reconnaît à la sévérité des peines et à la grandeur des récompenses, par lesquelles le législateur en assure l’exécution. Envisagée à ce nouveau point de vue, il est incontestable que la loi du repos hebdomadaire tient le premier rang parmi les lois divines et même dans les codes des nations chrétiennes. Si ce fait avait besoin de preuves, vos connaissances en législation, monsieur le représentant, vous mettraient en état de les déduire beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Ainsi, à d’autres qu’à vous s’adressent les détails qui vont suivre.
Le repos sacré du septième, jour n’est ni un simple conseil qu’il soit permis de pratiquer ou de ne pas pratiquer ; ni un commandement sans importance qu’il soit loisible de violer sous les moindres prétextes, ou dont chacun puisse se dispenser de son autorité privée. C’est un précepte capital : peine de mort pour qui osera l’enfreindre.
Israël était campé au milieu du désert. Un jour de sabbat, on trouve dans les environs un homme ramassant quelques morceaux de bois : il est conduit à Moïse. Le saint législateur, que l’Écriture appelle le plus doux des hommes, n’ose prendre sur lui de faire exécuter la loi dans toute sa sévérité ; il s’en va consulter le Seigneur. Pas de grâce, répond le Dieu d’Israël : qu’il soit lapidé. Et il fut lapidé [15].
À l’imitation de cet exemple venu de si haut, tous les peuples sérieusement chrétiens ont eu des lois terribles contre les profanateurs du dimanche. L’amende, la flagellation, la dégradation, la mutilation de la main droite, la servitude à perpétuité, sont les peines portées, soit par les empereurs romains de l’Orient et de l’Occident, soit par les plus grands monarques de l’Europe [16] : Voilà pour les particuliers.
Si le crime devient national, des menaces terribles suivies d’affreuses calamités rappelleront aux sociétés coupables la sainteté de cette loi fondamentale. Va, prophète, dit le Seigneur à Jérémie, tiens-toi debout à la porte de la ville par laquelle passent les enfants et les rois d’Israël, et dis-leur : Voici ce que dit le Seigneur : Voulez-vous sauver vos biens et votre vie ? ne portez point de fardeaux, et n’en apportez point le jour du sabbat ; ne sortez point de marchandises de vos maisons le jour du sabbat, et abstenez-vous de toute œuvre servile : sanctifiez le jour du sabbat comme je l’ai prescrit à vos pères. Si vous ne le faites pas, je mettrai le feu aux portes de votre ville ; il dévorera les maisons de Jérusalem, et vous aurez beau faire, vous ne l’éteindrez pas [17] : Juda fut sourd à la voix du prophète. Nabuchodonosor se chargea d’accomplir la menace du Tout-Puissant et de venger la loi sacrée du repos hebdomadaire : on sait de quelle manière il s’en acquitta.
Saccagée, ruinée, emmenée en esclavage, foulée aux pieds des infidèles pour avoir violé le sabbat du Seigneur, la nation juive ne se corrige pas. Revenue de sa captivité, elle commet de nouveau le crime qui a causé tous ses malheurs. Et je vis alors, dit un de ses conducteurs, des Israélites qui foulaient des pressoirs le jour du sabbat ; d’autres qui portaient des fardeaux, d’autres qui transportaient sur des bêtes de somme du vin et des raisins, des figues et toutes sottes de marchandises, et qui les introduisaient dans Jérusalem. Et les Tyriens y venaient également, et vendaient, le jour du sabbat, toutes sortes d’objets aux fils de Juda et de Jérusalem.
J’en fis les plus sévères reproches aux chefs de la cité, et je leur dis : Quel est donc le crime que vous commettez ? Quoi ! vous profanez le jour du sabbat ! Est-ce que nos pères ne se sont pas rendus coupables du même forfait ? et avez-vous oublié que c’est pour cela que notre Dieu a déversé sur nous et sur la ville tous les maux que nous avons soufferts ? Et vous voulez rallumer la colère du Seigneur en violant le jour sacré du repos [18] !
Les menaces et les châtiments ne suffisent pas au souverain législateur. L’observation du septième jour est, de tous les actes de soumission de la part de l’homme, celui dont il se montre le plus jaloux. Aussi, pour assurer l’accomplissement de cette loi, il lui présente un nouveau motif dans les récompenses magnifiques dont il couronnera sa fidélité. Si vous écoutez ma voix, dit-il et que vous ne profaniez le jour du sabbat ni par le négoce ni par le travail, les princes et les rois passeront par les portes de Jérusalem on y viendra de toutes parts les mains pleines d’offrandes, et cette prospérité sera éternelle [19].
À la prospérité matérielle il ajoute l’allégresse, la gloire et la puissance de la nation. Si vous vous abstenez, dit-il, de voyager le jour du sabbat, et de faire votre volonté au jour qui m’est consacré ; si vous le regardez comme un repos délicieux, comme le jour saint et glorieux du Seigneur, dans lequel vous lui rendrez l’hommage qui lui est dû, alors vous trouverez votre joie dans le Seigneur ; je vous élèverai au-dessus de tout ce qu’il y a de plus élevé sur la terre [20]. Rien ne serait plus facile que de multiplier les passages où sont contenues, sous des formes différentes, les mêmes promesses et les mêmes menaces.
Dieu a-t-il changé ? Pour avoir été transféré au dimanche, le repos du septième jour en est-il moins sacré ? Parce qu’il a comblé les chrétiens de faveurs plus grandes que les Juifs, le souverain Maître exige-t-il moins de reconnaissance, et la dîme qu’il s’est réservée sur les jours de l’homme doit-elle être payée avec moins de fidélité ? Le fils du Calvaire est-il moins obligé à la perfection que l’esclave du Sinaï, et le repos septénaire a-t-il cessé d’être la condition indispensable de la culture de l’âme ? S’il n’est qu’une seule manière de résoudre ces questions, il s’ensuit que l’importance extrême du sabbat sous la loi de Moïse, le dimanche la conserve sous l’Évangile. Or, nous l’avons vu, cette importance est telle, qu’il n’y a pas dans le code divin de précepte plus ancien, plus universel, plus souvent réitéré, plus fortement sanctionné, par conséquent plus fondamental, que le précepte de la sanctification du septième jour.
Si donc Religion veut dire alliance ou société de l’homme avec Dieu, lien qui unit l’homme à Dieu, il est évident que la profanation française du dimanche, c’est-à-dire la violation publique, générale, permanente de la condition essentielle de cette alliance, est la ruine même du divin contrat. Parmi les hommes, est-ce qu’une convention n’est pas rompue, lorsqu’une des parties en viole, même une fois, les conditions fondamentales ? Que serait-ce si, comme dans le cas présent, la violation était habituelle ?
À ce premier titre, la profanation du dimanche est donc la ruine de la Religion.
Ce n’est pas assez. Elle jouit de ce lamentable privilège à un second titre beaucoup plus marqué. En effet, monsieur et cher ami, vous ne trouverez pas dans le code divin de précepte dont la violation entraîne aussi infailliblement la ruine de tous les autres. Savez-vous quel fut chez tous les peuples, et si haut qu’on puisse remonter dans les annales du monde, le cri de guerre de tous les hommes dont l’orgueil entreprit de détrôner Dieu ? L’athéisme ? Non. Le déisme ? Non. La volupté ? Non ; mais la destruction du jour de la prière. Sur tous les étendards, je vois écrit ce que David y lisait déjà, il y a trois mille ans : Effaçons les jours de fête de Dieu des calendriers de toute la terre [21].
Ici, mieux qu’ailleurs, se vérifie le mot du comte de Maistre : « Le mal a un instinct infaillible : il ne frappe pas toujours fort, mais il frappe toujours juste. » Supprimez le dimanche, ou, ce qui revient au même, faites qu’il soit généralement profané chez un peuple, et bientôt vous n’avez plus ni connaissance ni pratique de la Religion, ni fréquentation des sacrements, ni culte extérieur. L’expérience en est faite ; elle est palpable à toutes les mains, visible à tous les yeux.
S’il fallait en donner la raison, je dirais qu’on ne peut appeler connaître la Religion, avoir sur cette science tout à la fois si profonde et si variée les notions imparfaites reçues dans l’enfance. J’ajouterais que ces notions, nécessairement fort incomplètes, souvent écoutées légèrement, plus souvent mal comprises, sont bien vite oubliées dans le bruit de l’atelier, dans la dissipation du collège, au contact d’une société comme la nôtre, dont les habitudes, les préoccupations, les maximes sont éminemment propres à obscurcir les idées chrétiennes, et à éteindre jusqu’au sens de la foi.
Si donc, sorti de l’enfance, l’homme, quel qu’il soit, ne vient plus entendre les maîtres de la Religion, il perd, beaucoup plus vite qu’on ne peut le penser, le mince bagage de connaissances religieuses qu’il avait acquises.
Combien de fois n’ai-je pas entendu des vieillards, embarrassés de répondre aux questions les plus élémentaires du catéchisme, dire publiquement : « J’ai bien su cela autrefois ; mais il y a longtemps que je l’ai oublié ! »
Combien d’autres fois n’ai-je pas vu des jeunes gens, des jeunes personnes de seize à dix-sept ans, ou muets sur les choses qu’ils avaient apprises à l’époque de leur première communion, ou malheureux jusqu’au ridicule dans leurs réponses hasardées ? Or, avec la profanation du dimanche, plus d’instruction religieuse. Le temps, les moyens ou la volonté manqueront : c’est un fait évident comme la lumière du jour.
Mais supposons qu’on n’oublie point les enseignements élémentaires qu’on a reçus, supposons même que ces enseignements soient complets. Dans ce cas, la profanation du dimanche n’en est pas moins la ruine de la Religion, qui ne peut plus exercer aucune influence sérieuse. En effet, on conviendra sans peine qu’il ne suffit pas de connaître en spéculation les conditions du divin contrat, il faut les méditer, les méditer encore ; ou, comme dit le législateur lui-même, les lier à son bras, les placer sur son cœur, afin qu’elles deviennent la règle constante de la conduite. Ce début de méditation des vérités de la Religion est la cause de tous les maux du monde [22].
Ici encore, avec la profanation du dimanche, nulle méditation sérieuse de ces vérités salutaires. Qui donc les méditera pendant la semaine ? L’ouvrier, le laboureur obligé de gagner son pain à la sueur de son front ? mais il n’en a pas le temps. L’homme d’une classe plus élevée mais le temps lui manque aussi. N’a-t-il pas pour l’occuper ses affaires, ses plaisirs, son journal ? Et puis, donnez-lui le temps : en a-t il la volonté ? En thèse générale, non, il ne l’a pas. Pour lui, non moins que pour l’homme de peine, la profanation du dimanche est donc la ruine de la Religion.
Ces considérations décisives acquièrent une nouvelle forte, si on réfléchit que l’observation du repos septénaire est plus qu’une condition fondamentale de la société de l’homme avec Dieu : elle est, en quelque sorte, cette société même. J’ai pour l’avancer la parole formelle de Dieu : Le sabbat, dit-il, est mon pacte avec les enfants d’Israël, et le signe éternel de ce pacte [23].
Ce qu’était, sous ce rapport, le sabbat dans l’ancienne alliance, le dimanche ne l’est-il pas sous la loi nouvelle ? De là, cette locution si profondément vraie des premiers persécuteurs de l’Église à nos pères dans la foi : Je ne te demande pas si tu es chrétien, je te demande si tu as observé le dimanche. La fidélité en ce point dispensait de toute autre question. Tant il est vrai, au jugement même du simple bon sens, que la sanctification du dimanche est la base de la Religion, et que la profanation du dimanche en est la ruine, c’est-à-dire que la Religion est ou n’est pas, suivant que le dimanche est ou n’est pas sanctifié.
Allons plus loin. La profanation du dimanche est, encore la ruine de la Religion, parce qu’elle est une révolte ouverte contre Dieu, et une profession publique d’athéisme.
Ceci, je l’avoue, m’effraye beaucoup plus que le socialisme, dont nous sommes menacés. Quel spectacle, monsieur et cher ami, présente chaque semaine notre malheureuse patrie ! Tous les huit jours, la France se met en insurrection publique contre Dieu ! Tous les huit jours, elle jette au Tout-Puissant un insolent défi ! Quand du haut de nos vieilles cathédrales les cloches appellent à la prière, la foule reste immobile et le temple désert. Le bruit de la rue, le roulement des voitures, l’agitation du commerce, le retentissement du marteau, l’étalage des marchandises continuent comme la veille !
L’insulte n’est pas assez sanglante. Dans les pays chrétiens, on se prépare au dimanche, dès la veille, par des dispositions d’ordre et de propreté dans les maisons et dans les rues ; et, si la fête est solennelle, par des jeûnes, des purifications ou des prières publiques. Voyez, dans la plupart de nos cités françaises, la sacrilège parodie de ces perpetuum (Exod., XXI, 16, 17, etc.) choses si saintes ! Le lundi est le dimanche de la débauche et de l’impiété : il a ses premières vêpres. Lors donc que l’heure solennelle du grand sacrifice est passée, et qu’ainsi la profanation du dimanche est consommée, le mouvement extérieur se ralentit, les magasins se ferment peu à peu. À la tenue négligée du travail, succèdent les habits de fête : la foule envahit la rue.
Où vont ces hommes, et ces femmes de tout âge, libres désormais de leur temps ? Ils tiennent sans doute le chemin du temple ; là, ils vont réparer dans un repos deux fois salutaire les forces de leur corps et la santé de leur âme. Non ; enfants, prodigues, ils ne connaissent plus la maison de leur père. Où vont-ils donc ? Demandez-le aux Barrières, aux théâtres, aux cabarets, aux lieux de débauche. Pour eux, les tables de l’orgie ont remplacé la table sainte ; les chants de la licence sont leurs hymnes sacrées. Le théâtre est leur temple ; les danses et les spectacles leur tiennent lieu d’instructions et de prières. La nuit elle-même n’apporte pas un terme à l’immense scandale. À cette heure mauvaise, l’innocence rencontre plus souvent la séduction ; des mystères d’iniquité s’accomplissent dans l’ombre. Le lendemain on va reprendre ses travaux, le corps usé par les intempérances de la veille, l’esprit fatigué de dissipations et d’intrigues, le cœur corrompu, l’âme poursuivie de remords, et la semaine recommence avec la malédiction de Dieu. Ainsi, par un désordre qui crie vengeance au ciel, le jour saint est le jour le plus profané de la semaine. L’outrage peut-il monter plus haut ?
Oui, il le peut. Tous les profanateurs du dimanche sont loin de retourner au travail le lundi. La plupart consacrent ce jour à l’oisiveté et à la débauche : c’est le dimanche de l’orgie, et ils le font. Mais pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ? Comment ne pas voir dans ce choix je ne sais quelle inspiration satanique, qui veut, par ce rapprochement, rendre plus insultant le mépris de Dieu et de sa loi ? Je vous le répète, ce désordre m’effraye plus que le socialisme.
À la crainte il ajoute la honte : il me fait rougir. Quel exemple nous donnons au monde entier ! Que doivent penser de nous les étrangers qui viennent en France, et qui voient notre scandaleuse profanation du jour sacré ? Je ne parle pas seulement des catholiques, dont nous blessons profondément le sentiment religieux, et que nous humilions cruellement par le mépris d’une religion qui est aussi la leur ; je parle des protestants.
Passez dans l’hérétique Angleterre, la métropole de l’activité et du commerce. Y verrez-vous un seul mètre d’étoffe étalé devant un seul magasin ? Non, pas un. Du moins les magasins sont-ils ouverts ? Non ; si ce n’est les magasins de comestibles, et cela jusqu’à midi seulement ; et cela sans aucun étalage ; et cela même est une simple tolérance. Les voitures circulent-elles comme dans nos villes, faisant trembler les vitraux de nos églises, troublant sans cesse le calme de la prière, et rendant tout recueillement impossible ? Non ; les voitures de transport ne circulent pas ; les voitures particulières seules se montrent, et en très-petit nombre, aux heures du service religieux.
Les usines, ces immenses usines qui ont à fournir des produits à l’univers entier, fonctionnent-elles ? Non. En Écosse même, les chemins de fer oublient leur dévorante activité ; l’intérêt, le plaisir, tout s’arrête respectueusement devant la loi sacrée. Les postes, elles-mêmes, qui apportent des quatre coins du monde et qui doivent y reporter des lettres et si nombreuses et si pressées, et si importantes à tous les points de vue, les postes font-elles leur service ? Non. Ni à Londres, ni en Écosse, pas une lettre n’est distribuée, et ne part le dimanche. Il y a une distribution unique dans les autres villes du royaume.
Mais ce temps qu’elle ôte au travail, l’Angleterre le donne peut-être, comme nous, aux théâtres et aux cabarets ? Non. Jamais un théâtre n’est ouvert le dimanche ; jamais une taverne, pendant les heures de l’office [24].
Même sévérité aux États-Unis d’Amérique.
Que résulte-t-il de cet humiliant contraste ? C’est que notre scandaleuse violation de la loi sacrée du repos hebdomadaire, si religieusement observée dans tous les lieux qu’éclaire le soleil, met tous les peuples en défiance vis-à-vis de nous, et nous place au dernier rang de leur estime. En Europe, elle nous relègue au ban des nations civilisées ; et en Afrique, au rang des chiens.
Dire que ce mépris est l’effet d’un préjugé, serait nous défendre par une injure. Aux yeux de tous les peuples, la violation publique, habituelle, générale du repos sacré, est une insurrection périodique contre Dieu même. Or, l’horreur qu’inspire au genre humain la révolte d’un peuple contre Dieu ne fut jamais l’effet d’un préjugé. Nous obstiner à le prétendre, ce serait ajouter la sottise à l’injure, et recueillir, par surcroît, la dérision du monde entier, légitime salaire de la suffisance et de l’entêtement.
Ce mépris est d’autant mieux justifié, que notre profanation du dimanche n’est pas seulement une insurrection contre Dieu, mais une profession publique d’athéisme. Tel est son plus vrai et son plus odieux caractère. La Religion, vous le savez, est le lien qui unit à Dieu non seulement l’homme individuel, mais encore l’homme collectif qu’on appelle peuple. Ce lien n’existe pas pour un peuple, à moins qu’il ne se manifeste par certains actes publics, accomplis en commun, au moyen desquels ce peuple témoigne sa foi comme peuple, et sa dépendance à l’égard de la Divinité.
Donc, toute nation qui n’a pas de culte public, obligatoire pour la nation, fait profession publique d’athéisme.
Les membres de cette nation peuvent avoir individuellement une religion ; mais la nation elle-même n’en a pas : elle est athée comme nation. Voilà ce qu’ont cru, ce qu’ont compris, ce que croient, ce que comprennent encore tous les peuples du globe. Chrétiens, juifs, mahométans, païens, tous, un seul excepté : le peuple de France.
Or, ces actes du culte public, accomplis en commun et obligatoires pour la nation, exigent, de toute rigueur, un temps, un jour fixe, où, libre de tout travail, le peuple entier puisse s’assembler dans ses temples, et montrer, par des prières et des sacrifices solennels, le lien sacré qui le rattache à Dieu. Voilà encore ce que comprennent toutes les nations de la terre.
Aussi, on n’en trouve pas une qui n’ait son jour de repos et de culte public. Pour les chrétiens, c’est le dimanche ; pour les juifs, le samedi ; pour les musulmans, le vendredi ; pour les idolâtres d’Ormuz et de Goa, le lundi ; pour les nègres de la Guinée, le mardi ; pour les Mongols, le jeudi. Chez certaines nations, dépositaires moins fidèles de la loi primitive du repos septénaire, comme les Chinois, les Cochinchinois, les Japonais, on trouve le commencement de l’année, plusieurs nouvelles lunes, et même le 15 et le 28 de chaque mois, consacrés au culte solennel de la Divinité [25].
Donc, tout peuple qui n’a pas de jours légalement réservés au culte national est un peuple qui n’a pas de nom religieux parmi les peuples : il n’est ni chrétien, ni juif, ni mahométan, ni païen il est quelque chose de monstrueux : il est athée.
Profanation du dimanche veut dire ruine de la Religion : telle est, monsieur et cher ami, la proposition que j’avais à établir dans mes premières lettres : la tâche me semble remplie. Avant de finir, je veux appeler un instant votre attention sur ces deux mots : ruine de la Religion !
Envisagée sous ce premier rapport, comprend-on bien toute la gravité de la question qui nous occupe ; ou, si vous aimez mieux l’inexprimable gravité du désordre que nous combattons ? En présence de ce qui se passe en Europe, et plus encore dans l’appréhension de ce qui nous menace, est-il besoin de redire la nécessité absolue de la Religion et la coupable démence de ceux qui la détruisent ?
Qui dit ruine de la Religion, dit : rupture du lien qui unit l’homme à Dieu, négation de Dieu, négation de la Providence, négation de l’autorité, négation de la société, négation de la famille, négation de la propriété, négation de la moralité des actes humains.
Qui dit ruine de la Religion, dit : anarchie dans les intelligences, anarchie dans les cœurs, anarchie dans les faits ; doutes, ténèbres, angoisses, sensualisme, égoïsme, orgueil, révolte ; fièvre de l’or, fièvre du plaisir, déchaînement complet de toutes ces bêtes furieuses qu’on appelle passions, et dont le repaire immonde est le cœur de chaque homme.
Qui dit ruine de la religion, dit : pouvoirs sans droit, institutions sans fondements, autorité sans respect, société sans défense ; privations sans dédommagements, sacrifices sans récompense, douleurs sans consolations démence, désespoir, suicides, révolutions, pillages, despotisme, bouleversements, barbarie, chaos.
Qui dit ruine de la Religion, dit, en un mot : dégradation de l’homme jusqu’au niveau de la bête, et au-dessous.
Agréez, etc.
14 avril.
Monsieur et cher ami,
Avec vous, comme avec tout homme habitué à réfléchir ; je pourrais m’en tenir à ce qui précède, et ma thèse entière n’en serait pas moins établie.
Quand il est prouvé que la base d’un édifice est détruite, n’est-il pas évident que toutes les parties de l’édifice sont condamnées à une ruine inévitable ? Toutefois, il est bon d’aller plus loin, afin de montrer aux plus aveugles l’influence directe, spéciale et fatalement irrésistible de la profanation du dimanche sur toutes les ruines, énumérées en tête de notre correspondance. Ainsi, comme je l’ai annoncé, profanation du dimanche veut dire ruine de la société.
Par cela même que la profanation du dimanche est la ruine de la religion, elle est aussi la ruine de la société ; car il n’y a pas de société sans religion. Cela pour deux raisons entre mille : la première, parce qu’il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public. La seconde, parce qu’il n’y a pas de société sans autorité.
D’abord, il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public. Prenez n’importe quelle agrégation d’hommes qui veulent vivre ensemble, un atelier, par exemple. Vous vous adressez au premier ouvrier qui se présente, et vous lui dites. « Ton intérêt privé, ta volonté personnelle, tes désirs, tes caprices, tes goûts sont la règle unique de tes actions ; tu n’es jamais obligé d’en faire le sacrifice au bien des autres. » Vous tenez le même langage au second, au troisième, à tous ; et vous ajoutez : « Voilà votre charte, vivez en société »
Que vois-je ? l’heure du travail a sonné. Nul n’arrive. « Pourquoi es-tu en retard ? demandez-vous au plus diligent. » - « Parce que cela me plaît ; mon intérêt privé est la règle suprême de ma conduite ; je suis libre d’en faire ou de n’en pas faire le sacrifice. » Tous font la même réponse ; les uns travaillent, les autres jouent, et, le lendemain, l’atelier est fermé.
Je prends l’armée. On assiège une forteresse ; le général désigne un régiment pour monter à l’assaut. Le régiment demeure immobile. « Pourquoi ne marchez-vous pas ? - Notre intérêt personnel avant tout ; et notre intérêt personnel est de vivre. Pas si fous que d’aller joncher de nos cadavres les fossés de la place ! » Les autres régiments sont successivement commandés, tous font la même réponse. Le général brise son épée, et s’éloigne au plus vite ; l’armée n’existe plus.
Je prends enfin la société elle-même. Je vois un nombre infini de professions pénibles, peu lucratives, peu honorées. Or, il arrive qu’un jour toutes ces professions se disent entre elles : « Assez longtemps nous avons porté le poids du travail ; à d’autres la fatigue, à nous le repos. » Et toutes se mettent en grève. La charrue, dirigée par les mains intelligentes du laboureur, ne déchire plus le sein de la terre ; l’enclume ne retentit plus sous le marteau du forgeron ; le bois ne se façonne plus eu meubles de toute espèce sous les doigts de l’ébéniste ; le maçon renonce à son équerre, et le plâtrier à sa truelle.
¨ Mes amis, pourquoi ne travaillez vous plus ? — À chacun son tour. — Mais, que prétendez-vous faire ? — Rien, si bon nous semble. Notre intérêt personnel avant tout : nous ne connaissons d’autre loi que celle-là. Tout au plus nous accepterons d’être représentants du peuple, préfets, magistrats, généraux, ambassadeurs et surtout rentiers. — C’est votre dernier mot ? — Vous l’avez dit. Mais sans travail, comment vivrez-vous ? — Nous partagerons.
Le lendemain j’entends le canon qui mitraille les insoumis et les partageux, apprenant aux uns et aux autres par des arguments irrésistibles, qu’il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public.
On le voit, monsieur et cher ami, la loi du dévouement est la grande loi de l’humanité. Mais le moyen d’obtenir ainsi de l’ouvrier, du soldat, du citoyen, quelle que soit d’ailleurs sa profusion, le sacrifice constant de son intérêt privé à l’intérêt public, sacrifice qui va quelquefois jusqu’à la ruine de la santé et à l’effusion du sang ? Il n’en est qu’un seul : la Religion. Pourquoi ? Parce que la Religion seule offre dans ses récompenses éternelles une compensation suffisante pour payer tous les sacrifices : comme les supplices éternels dont elle menace le méchant suffisent seuls pour enchaîner les passions terribles qui rugissent au fond du cœur de l’homme. Inutile de vouloir prouver par des raisonnements une vérité, que l’expérience des nations modernes élève au-dessus de toute contestation.
Eh bien ! que fait la profanation du dimanche ? Plus que toute autre doctrine, plus que tout autre scandale, elle empêche fatalement la Religion d’exercer sur le mondé cette influence victorieuse et indispensable à la société. D’une part, il est évident que la Religion ne saurait exercer cette influence à moins d’être connue et méditée. Mais j’ai prouvé qu’avec la profanation du dimanche, la Religion ne sera jamais ni connue ni méditée. D’autre part, il n’est pas moins évident que la Religion ne saurait avoir l’influence dont nous parlons, si chaque dimanche on vient donner un démenti public à ses enseignements sur la nécessité du sacrifice et du dévouement, en vue des récompenses et des châtiments futurs.
Or, que dit aux populations la profanation publique du dimanche ?
¨ Le ciel, c’est le plaisir ; l’instrument du plaisir, c’est l’argent : gagner de l’argent à tout prix, c’est toute la Religion. Ainsi nous le croyons, nous les favoris de la fortune, propriétaires, négociants, industriels, nous les vrais saints de l’unique paradis. Peuple, vois-nous à l’œuvre. Pour nous pas de jours de repos. Nous travaillons et nous faisons travailler ; nous vendons et nous faisons vendre ; nous achetons et nous faisons acheter le dimanche comme les antres jours. Fais comme nous ; le temps est compté, hâte-toi. Un jour perdu par semaine te donne cinquante-deux chances de malheur par an. — Mais la Religion défend le travail du dimanche, sous peine de perdre le ciel et de mériter l’enfer ? — Le ciel ! l’enfer ! sont des contes de nourrice ; bons pour égayer ou effrayer les enfants.
Voilà, monsieur, ce que prêche littéralement tous les huit jours sur tous les points de la France, la profanation du dimanche. Et dans quel langage ? Dans le langage le plus populaire et le plus éloquent, le langage de l’exemple. Et par qui ? Par des hommes qui s’intitulent conservateurs, qui se disent le grand parti de l’ordre, comme si l’ordre n’était pas le respect des lois, et comme si la première loi à respecter n’était pas celle qui est la base de toutes les autres, la loi divine ! Si l’esprit d’aveuglement et de vertige est le précurseur de-la chute des nations, que penser de notre avenir ?
Quoi ! le culte de l’or poussé jusqu’au mépris public et national des préceptes et des dogmes du christianisme, toutes les espérances de l’homme concentrées sur la terre, le plaisir présenté comme but suprême de la vie ; connaissez-vous rien de plus incompatible avec l’esprit de sacrifice indispensable à la société ? Rien qui l’attaque plus directement ? Rien qui le tue plus infailliblement ? Telle est pourtant la profanation du dimanche. Avais-je tort de vous la signaler comme la ruine de la société ? Ai-je tort d’ajouter qu’il n’est pas de moyen plus sûr et plus prompt de matérialiser une nation et de la conduire au socialisme ?
Voyez, en effet, la conséquence que les classes ouvrières ont tirée de ce scandaleux sermon.
Avides de jouissances, et incapables de parvenir par le travail au paradis du plaisir, elles ont dit :
¨ Puisque le ciel et l’enfer de la Religion ne sont que des mots, notre destinée s’accomplit donc ici-bas. Le travail est pénible, il est ingrat ; le temps est court. Pendant que nous travaillons, il en est qui se reposent ; ils jouissent, pendant que nous souffrons. Quoi de plus injuste que les uns aient tout et les autres rien ? La justice est de partager, partageons !
Ainsi procède la logique des peuples. Qui osera dire qu’elle n’est pas rigoureuse, et niera cette proposition : Si la profanation du dimanche n’est pas la mère du socialisme, elle en est la nourrice ?
J’ai indiqué, en commençant ma lettre, une seconde raison pour laquelle la profanation du dimanche est la ruine de la société, savoir qu’il n’y a pas de société sans autorité. Il va de soi que si, dans un atelier, dans une famille, dans une nation, tout le monde veut être maître, il n’y a plus de société possible. Il faut une autorité, il la faut partout.
Mais qu’est-ce que l’autorité ? C’est le droit de commander, le droit d’être obéi. D’où vient à l’homme le droit de commander ? De lui-même ? Non ; car tous les hommes sont égaux par nature. De la société ? Non ; car la société, n’étant qu’une réunion d’hommes, n’a pas plus par elle-même le droit de commander qu’un seul homme.
Si la racine du droit était en elle, la règle du bien et du mal y serait aussi. Il faudrait admettre comme vrai le monstrueux sophisme de Rousseau, et dire que le peuple est la seule autorité qui n’a pas besoin d’avoir raison pour légitimer ses actes. Sans doute, la société peut parler au nom de la force, mais la force seule n’est pas l’autorité, c’est le despotisme. De qui vient donc l’autorité et toute espèce d’autorité ? Elle vient de Dieu, et de Dieu seul : Non est potestas nisi a Deo [26].
Dans ce mot, un des plus importants de nos divines Écritures, est la raison du droit. Oui, toute espèce d’autorité vient de Dieu : autorité sacerdotale, autorité royale, autorité législative, autorité judiciaire ; autorité paternelle : Non est potestas nisi a Deo. Toutes les fois qu’un homme, quel que soit son nom, prêtre ou roi, chambre, sénat, tribunal, père ou garde champêtre, vient me commander, si je n’entends pas dans sa voix la voix de Dieu, je me révolte. Je crie au despotisme, et, s’il m’impose des fers, je n’aspire qu’au moment de m’en débarrasser et de les lui briser sur la tête.
Il est donc d’une évidence palpable que tous les hommes dépositaires d’une autorité quelconque, que tous les citoyens à qui l’autorité est aussi nécessaire que le pain, n’ont pas de devoir plus sacré que de faire respecter et, de respecter eux-mêmes l’autorité de Dieu ; autrement toutes les autres autorités perdent leur puissance, parce qu’elles perdent leur droit : et sans autorité la société est impossible.
N’admirez-vous pas ici la naïveté de nos honnêtes gens, de nos bons représentants, de nos bons propriétaires, de nos bons bourgeois, de tous ceux qui, parmi nous, ont quelque chose à conserver ? Vous n’en rencontrez pas un qui ne se lamente sur l’esprit général d’insubordination, de révolte, de cupidité, de jalousie et de mépris pour toute autorité, et qui ne tremble pour l’avenir. Or, tout en exprimant ses doléances et ses alarmes, vous voyez ce même honnête homme saper par sa conduite le peu qui lui reste d’autorité, en sapant, aux yeux de ses domestiques, de ses enfants, de ses voisins et de ses amis, l’autorité de Dieu et de son Église. Conservateur de nom, comment ne s’aperçoit-il pas qu’il est révolutionnaire de fait, et révolutionnaire de la pire espèce ? Peut-on perdre le sens au point de ne plus comprendre que l’unique moyen d’obtenir le respect de ses inférieurs, c’est de respecter soi-même ses supérieurs ?
Maintenant, monsieur et cher ami, je vous le demande, qu’est-ce que la profanation du dimanche publique, générale, habituelle, comme la France en offre le spectacle, tous les huit jours, depuis quatre-vingts ans ? N’est-ce pas le mépris public, général, habituel, national de l’autorité de Dieu, de l’autorité de Dieu dans un point fondamental, respecté religieusement par toutes les nations civilisées ? Et vous voulez que le peuple, auquel on donne chaque semaine cette leçon publique de mépris insolent pour l’autorité de Dieu, base de toutes les autres, vous voulez que ce peuple en respecte aucune ?
Que diriez-vous d’une armée dont les officiers de tout grade donneraient, chaque dimanche, l’exemple du mépris pour l’autorité du général en chef, refusant publiquement d’obéir à ses ordres, faisant eux-mêmes et laissant faire à leurs soldats positivement le contraire ? Vous diriez, et avec raison, que cette armée va tomber dans l’anarchie ; vous diriez que les officiers, en ébranlant l’autorité de leur chef ; ébranlent la leur ; vous diriez que si, au jour de la révolte, ils sont insultés et chassés honteusement, ils ne font que recueillir ce qu’ils ont semé.
Ce raisonnement s’applique de tout point à la profanation du dimanche, et il implique cette conséquence nécessaire, savoir : qu’en livrant chaque semaine au mépris des populations l’autorité de Dieu, la profanation du dimanche y livre toutes les autres, les ébranle toutes dans leur base, et conduit inévitablement à la ruine de la société, dont l’autorité est la condition indispensable. Telle est l’extrémité fatale à laquelle nous touchons.
Aujourd’hui plus d’autorité debout dans le respect des peuples : ni autorité pontificale, ni autorité royale, ni autorité législative, ni autorité paternelle. Une fois enhardi à porter le marteau sur la base de l’édifice, ce monde a tout abattu, et il continue de frapper ; et, à la place d’une hiérarchie régulière, on voit s’agiter vers un brutal niveau une multitude d’atomes humains, poussés par un désir effréné de jouissances, qu’aucune puissance humaine ne peut ni modérer ni satisfaire.
D’où vient cette anarchie formidable qui conduit le monde à la barbarie ? De l’adoration de la matière et du mépris de l’autorité ? Quel est tout ensemble l’excitateur le plus populaire et le signe le plus expressif de cette adoration et de ce mépris ? Je n’hésite pas un instant à répondre : c’est la profanation du dimanche ; car, jouir et mépriser, telle est sa signification.
Telle est aussi, je le sais, la signification de tout discours, de toute parole, de tout acte privé ou public contre la loi divine ; mais tout discours n’est pas lu, toute parole n’est pas entendue, tout acte privé n’est pas vu, tout acte public n’est pas permanent. Il en est autrement de la profanation française du dimanche. Tous la voient, tous la comprennent, et cela constamment ; car toutes les semaines elle élève la voix, et d’un bout de la France à l’autre, elle crie à tout le peuple : « Jouis et méprise ! »
Ce n’est pas tout : non seulement la profanation du dimanche ébranle directement la société, parce qu’elle est une révolte ouverte contre l’autorité, et une prime donnée à l’adoration de la matière ; mais encore parce qu’elle est la cause d’attaques innombrables contre toute espèce d’autorité. Le cabaret est la conséquence inévitable de la profanation du dimanche.
Qu’est-ce que le cabaret, au point de vue du respect de l’autorité et de la tranquillité publiques ? Le cabaret, c’est le club en permanence ; pas une autorité divine ou humaine qui n’y soit attaquée, moquée, chansonnée, jetée dans la fange de l’orgie [27]. Or, on compte en France 332,000 cabarets. La profanation du dimanche remplit donc chaque lundi 332,000 clubs sur tous les points de l’Empire, Avec cela, dites-moi si un peuple est gouvernable ? Sans attendre votre réponse, j’affirme qu’avec une pareille machine de guerre, il n’y a pas de société qui résiste.
Je me demande maintenant si les hommes chargés de nous défendre savent bien ce que, pour une nation chrétienne, signifient ces deux mots : ruine de la société. À voir l’indifférence des uns et l’inintelligence des autres [28], il est permis d’en douter, et ce doute n’est pas ce qu’il y a de moins effrayant dans notre situation. Qu’attendre d’un malade que le médecin se contente de plaindre, ignorant ou la nature du mal ou la nature du remède nécessaire à la guérison ?
Eh bien, il faut le dire, le mal qui nous dévore est dans les âmes ! La Religion seule peut le guérir. La profanation du dimanche étant la ruine de la Religion entraîne la ruine de la société qui devient impérissable. Or, pour nous, la ruine de la société, ce n’est pas seulement le paganisme, c’est la Barbarie.
Comme celle des individus, la chute des nations se mesure à la grandeur des vérités et des grâces dont elles abusent : corruptio optimi pessima. Si, pour avoir abusé des lumières de la révélation primitive, le monde ancien dut tomber dans l’abjection du paganisme, le monde actuel, contempteur superbe des lumières de l’Évangile et du sang du Calvaire, doit tomber plus bas que le paganisme : il doit rouler jusqu’à la barbarie. Déjà cette barbarie, sans exemple dans l’histoire, envahit les idées. Il faut que les plus grandes intelligences de l’époque prennent sérieusement la défense des vérités et des droits les plus élémentaires de toute société ; droits et vérités qui furent toujours sacrés chez les peuples païens, qui le, sont encore chez les nations barbares et même chez les hordes sauvages : Dieu, la distinction du bien et du mal, la famille, la propriété, l’homme.
Or, quand la barbarie est dans les idées, son passage dans les mœurs et dans les faits n’est plus qu’une question de temps. Quand, du sommet des hauteurs où il s’est formé, le torrent impétueux est déjà descendu à mi-côte de la montagne, soyez-en sûrs, à moins d’un miracle, il sera bientôt dans la plaine. Voilà ce qui nous menace, ce qui nous arrivera, aussi infailliblement que la nuit au déclin du soleil, si on ne se hâte d’élever la seule digue capable de prévenir la dernière catastrophe. Cette digue, c’est la foi ; et ce qui doit être l’application immédiate, l’application sociale de la foi, c’est la sanctification du dimanche. L’Europe le comprend-elle ?
Agréez, etc.
13 avril.
Monsieur et cher ami,
Ce que vous me dites dans votre réponse de l’inintelligence du pays légal, n’a rien qui doive étonner. Notre pays légal n’est pas chrétien ; ce qui veut dire, je lui en demande pardon, qu’en fait de lois sociales, de salut social, de progrès social, il est aveugle et impuissant. Le mot est aussi vrai qu’il est vieux, et il a trois mille ans ; s’il le trouve dur, il peut s’en prendre à celui qui l’a prononcé. « Vains sont tous les hommes politiques et autres, ou qui n’est pas la science de Dieu [29]. »
En attendant, je le répète, c’est le malheur et le châtiment des peuples matérialistes de perdre la connaissance des lois fondamentales des sociétés. L’homme sans foi religieuse ne sait pas que la société est un fait divin ; un fait qui subsiste en vertu des lois que l’homme n’a pas établies, et auxquelles il ne peut toucher sans produire un ébranlement ou une ruine. Il croit, au contraire, qu’il lui est donné de faire une société, comme à l’architecte de bâtir une maison ; de soutenir la société chancelante avec des lois de sa façon, comme on soutient une masure avec des étais.
Cerces, si les lois humaines pouvaient seules assurer l’existence d’une nation, jamais nation n’aurait eu de gage plus positif de longévité que la France moderne. Plus de soixante-dix mille lois et décrets : quelle source de vie ! quelle garantie de prospérité ! Il n’en va pas ainsi ; malgré toutes les lois humaines si nombreuses et si savamment élaborées qu’elles soient, la violation d’une seule loi divine suffit pour amener une série de ruines partielles, qui finissent tôt ou tard par une ruine complète.
À l’exemple que je vous en ai donné dans ma dernière lettre, je vais en ajouter un second, et montrer non pas à vous, monsieur le représentant, qui le savez, mais à plusieurs de vos collègues qui ont l’air de l’ignorer, que la profanation du dimanche est la ruine de la famille.
Rien de plus nécessaire, rien de plus délicieux, rien de plus honorable que la famille : voilà qui est vrai toujours. Mais, dans les temps actuels, où la société est divisée en mille partis qui se détestent, en attendant qu’ils se déchirent, la famille est le seul bien commun qui reste à l’homme. Si donc j’établis avec la dernière évidence que la profanation du dimanche détruit cette chose si indispensable, si sainte et si douce, sera-t-il besoin d’autre motif pour ramener immédiatement le repos sacré du septième jour ? Eh bien ! oui ; la profanation du dimanche est la ruine de la famille. En effet, il n’y a pas de famille, sans la pratique des devoirs qui la constituent, et sans le lien qui unit les membres qui la composent.
Élément primitif de l’Église et de l’État, la famille a pour but d’alimenter l’une et l’autre, en entretenant le fleuve des générations humaines. À l’église, elle donne des fidèles : à l’État, des citoyens. De là, des devoirs religieux et des devoirs civils. Ces devoirs sont les lois qui unissent entre eux les membres qui la composent : devoirs de nourrir, d’instruire, de surveiller, de reprendre et d’édifier, de la part du père et de la mère ; et, de la part des enfants, devoirs de respecter, d’aimer, d’obéir, d’assister les auteurs de leurs jours. La connaissance de ces devoirs sacrés, c’est la religion qui la donne, comme elle donne le dévouement nécessaire pour les accomplir. Faites maintenant que le dimanche soit profané par tous les membres ou seulement par le chef de la famille, aussitôt c’en est fait des devoirs qui la constituent.
En effet, plus d’assistance commune aux instructions qui apprennent à tous les membres de la famille leurs obligations réciproques.
Instructions nécessaires au père, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de sa femme et de ses enfants, qu’une grande dignité lui est conférée, mais qu’une grande responsabilité pèse sur lui ; qu’il est revêtu de la double autorité du sacerdoce et de l’empire, non pour être un despote, mais le ministre de Dieu pour le bien ; qu’il doit, image vivante de Dieu, commander, reprendre, gouverner sa maison avec sagesse et équité, comme Dieu lui-même gouverne le monde.
Instructions nécessaires à la mère, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de son mari et de ses enfants, que sa vie doit être un dévouement de tous les jours et de toutes les heures ; qu’elle-même doit être l’ange de la soumission, de la pudeur, de la clémence, de la charité, du travail et de la paix, afin de diriger l’intérieur de sa famille, comme la Providence elle-même dirige toutes choses par la double puissance de la douceur et de la force.
Instructions nécessaires au père et à la mère, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de l’un et de l’autre et de leurs enfants, que la religion et la société ont les regards fixés sur eux ; que leurs enfants sont un dépôt sacré, et qu’il leur en sera demandé compte sang pour sang.
Instructions nécessaires aux enfants, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de leurs pères et mères, de leurs frères et sœurs, qu’ils ont, sous peine de crime devant Dieu et devant les hommes, et de malheur en ce monde et en l’autre, quatre devoirs sacrés à remplir envers leurs parents : le respect, l’amour, l’obéissance, l’assistance spirituelle et corporelle avant et après leur mort.
Que ces instructions viennent à cesser, et sur-le-champ la connaissance des devoirs de la famille s’affaiblit, pour n’être bientôt qu’un vague souvenir sans influence sur la conduite. La sainte dignité de leur mission est oubliée par les parents. À leurs yeux l’enfant n’est plus un candidat du ciel, mais un citoyen de la terre, mais un petit de l’espèce humaine. Ils croiront avoir accompli toute justice, lorsqu’ils auront soufflé au cœur de leurs fils et de leurs filles l’amour des biens de ce monde, en leur procurant les moyens de le satisfaire : c’est-à-dire lorsqu’ils auront formé des recrues au socialisme et au communisme, terme final auquel aboutissent, nécessairement, par une route ou par une autre, les tendances de l’homme sans espérance au delà du tombeau.
Alors du foyer domestique s’échappent des essaims d’êtres malfaisants, et d’autant plus dangereux que rien dans leur âme ne répond aux grandes notions de devoir de sacrifice et de vertu. Comment la société, dans laquelle ils entrent ainsi préparés, ne ressentirait-elle pas profondément le contrecoup des principes de désordre qu’ils lui apportent ?
Et puis, la connaissance des devoirs ne suffit pas : il faut le courage de les accomplir. Or, nuls devoirs n’exigent autant de dévouement, de sollicitude, de sacrifices, de persévérance, c’est-à-dire de véritable courage, que les devoirs de la famille. Dieu seul peut le donner et le soutenir. Le donnera-t-il si l’on ne daigne pas même le lui demander ? et le demande-t-on sérieusement, quand on profane le jour consacré à la prière ?
Hélas ! les parents profanateurs du dimanche ne prient ni ce jour-là ni les autres, et bientôt les enfants eux-mêmes ne prient plus. Mais sans prières, et surtout sans prières en commun au pied des saints autels sans participation commune au banquet divin ; sans édification mutuelle, par conséquent sans la grâce divine, que devient le courage chrétien, que devient la famille ?
Les mauvais instincts, inhérents à la nature humaine reprennent l’empire, et vous avez des pères durs, emportés, capricieux, insouciants, débauchés ; vous avez des mères molles, impatientes ; mondaines, paresseuses et trop souvent infidèles ; vous avez des enfants irrespectueux ! insoumis, libertins, sans affection ; dévorés du désir de l’indépendance ; et, au, lieu d’abriter un paradis, le toit domestique ne couvre qu’un enfer : la famille n’existe plus.
Ce n’est point ici une supposition gratuite, c’est un fait connu ; un fait dont le plus obscur village de la plus obscure province présente la triste preuve ; un fait que toutes nos villes vous offrent vingt fois dans la longueur d’une rue ; un fait qui se révèle chaque jour par des querelles, des divisions, des procès scandaleux, des blasphèmes, des larmes, des traits d’ingratitude et de dureté qui font trembler et rougir.
Combien de fois, monsieur et cher ami, n’avez-vous pas été frappé de ce symptôme de décadence qu’offre, parmi nous, la société domestique ! L’insubordination y semble à l’ordre du jour, et j’avoue que c’est pour moi un des présages les plus certains de la ruine prochaine dont sont menacées les nations vieillies de l’Europe méridionale. L’état de la famille détermine l’état des sociétés.
Jusqu’à un certain point, les États peuvent exister sans mœurs publiques, mais non sans mœurs domestiques : témoins deux grands faits qui n’ont point échappé à vos méditations. Le premier appartient au monde antique, le second subsiste encore : je veux parler de l’empire romain et de l’empire chinois.
Je me suis souvent demandé quel était le lien social qui avait maintenu si longtemps ces deux colosses à l’état de nation ?
Si je considère la religion, la législation, la justice, les mœurs publiques de ces deux peuples, loin de trouver des principes de vie, je vois partout les germes les plus actifs de dissolution. Le matérialisme le plus grossier y pénètre tout, y domine tout, y tient lieu de tout ; si bien que le Chinois d’aujourd’hui vous dira qu’il est sur la terre pour manger du riz, comme le Romain d’autrefois disait qu’il y était pour manger du pain et assister aux jeux du cirque : panem et circenses.
Néanmoins, toute chose a sa raison d’être. Où trouver celle de ces deux gigantesques empires ? Uniquement dans le respect de l’autorité paternelle, c’est-à-dire dans le lien domestique. Nulle part, vous le savez mieux que moi, ce lien ne fut plus étendu, plus fort, plus sacré. Quand il se rompit, l’empire romain tomba en poussière ; quand il se rompra dans le Céleste Empire, nous verrons la même catastrophe.
Mais la profanation du dimanche n’est pas la ruine de la famille seulement parce qu’elle conduit à l’ignorance et à l’oubli des devoirs qui la constituent, elle l’est encore parce qu’elle brise le lien qui unit les membres qui la composent. Connaît-on bien la vie des artisans, des ouvriers, et de la plupart des habitants des campagnes, c’est-à-dire des trois quarts des hommes ? Avant le jour, le chef de la famille est debout. L’heure du travail l’appelle ; il sort de sa maison sans avoir vu sa famille, qui repose encore dans les bras du sommeil. Deux fois le jour, il vient prendre, en courant, la nourriture nécessaire au soutien de ses forces. Alors ses enfants sont absents, retenus à l’école ou au travail, et il ne les voit ni ne leur parle ; s’ils sont présents, il ne les voit, il ne leur parle qu’à la hâte.
Le soir arrive ; et le père — succombant à la fatigue —, s’empresse d’aller chercher dans un sommeil réparateur la vigueur indispensable au travail du lendemain. D’autres fois, une course nécessaire ; ou l’entraînement des camarades, lui enlève les quelques instants dont il pourrait disposer en faveur de sa famille. Il en est à peu près de même de cette classe, aujourd’hui fort nombreuse, d’hommes employés dans les comptoirs du commerce, dans les compagnies de chemins de fer, ou dans les bureaux des administrations de l’État.
Or, cette absence, cette séparation de la famille a lieu tous les jours de la semaine, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin avec la profanation du dimanche, elle devient perpétuelle. Dans ce cas, le père et la mère ressemblent aux animaux sauvages, dont l’un est en course dès le matin pour chercher la pâture aux petits, tandis que l’autre nettoie la caverne et protége la jeune progéniture, jusqu’à ce que celle-ci, devenue plus forte, quitte elle-même la demeure où elle est née, et oublie sans retour les auteurs de son existence. Tel est le rôle dégradant auquel la profanation du dimanche condamne la chose la plus sainte, la plus noble du monde, la famille,
Le saint repos du dimanche est seul capable de l’y soustraire. Ce jour-là, tous les membres de la famille, libres de travail, peuvent passer ensemble de précieux instants. Le père peut à loisir interroger ses enfants, les faire causer, étudier leur caractère, leurs défauts, leurs bonnes qualités ; encourager les uns, reprendre les autres, donner à tous d’utiles conseils, puisés soit dans les confidences de la mère, soit dans les aveux qu’il a reçus des enfants eux-mêmes, soit dans les instructions de l’Église, soit dans une lecture utile et agréable faite en commun. Il peut s’enquérir sérieusement, et non à la légère, auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses, de leur aptitude, de leur conduite, de leurs fréquentations, de leur exactitude à l’école ou à l’atelier ; en un mot, il peut accomplir le plus doux comme le plus sacré de ses devoirs, l’éducation de ses enfants.
De leur côté, les enfants, voyant, d’une part, leur père respectueusement soumis au Père qui est dans les cieux ; d’autre part, sa sollicitude et sa bonté, apprennent à le mieux connaître, à le respecter plus religieusement, à le craindre, de cette crainte si bien nommée la crainte filiale.
En devenant plus chrétien, le lien de famille devient et plus doux et plus fort. Pour tous, l’intérieur du foyer domestique prend un nouvel attrait, gage précieux de la concorde et sauvegarde des mœurs.
Ce résultat est infaillible surtout lorsque la journée, sanctifiée par l’assistance commune aux offices de la paroisse, se termine par de visites, faites ou reçues, aux différents membres de la famille, par des promenades agréables, par des jeux innocents, et par ces soupers à jamais regrettables, qui réunissaient autour d’une table, simplement servie, plusieurs générations de parents et d’amis. Toutes ces joies si morales et si vives, les seules, hélas ! auxquelles on puisse prétendre aujourd’hui, deviennent le fruit de la sanctification du dimanche. Avec la profanation du dimanche, au contraire, rien de tout cela n’est possible. J’ai donc eu raison, pour ce nouveau motif, de dire qu’elle est la ruine de la famille, puisqu’elle en brise le lien, comme elle en fait oublier les devoirs.
Agréez, etc.
23 avril.
Monsieur et cher ami,
Auriez-vous la charitable et très-intéressante fantaisie d’égayer un nombre de vos collègues et de jouir de leurs gros rires d’incrédulité ; ou, mieux encore, seriez-vous dominé du désir de vous entendre appeler réactionnaire, et moi jésuite ? En ce cas, je vais vous indiquer l’infaillible moyen de réussir à l’un et à l’autre. Communiquez à messieurs tels et tels, qui siégent sur la montagne rouge, et même sur la montagne blanche, cette lettre, où j’ai la prétention d’établir que la profanation du dimanche est la ruine de la liberté.
Comme je dois m’attendre à opérer sous un feu croisé d’objections, vous ne trouverez pas mauvais que je commence par me mettre à couvert. Dans les guerres de discussion, le vrai bouclier c’est la logique. Pour être de bon aloi, la logique doit procéder de définitions inattaquables et se développer en inductions rigoureusement enchaînées les unes aux autres ; c’est ainsi que la rose sort du bouton, et le bouton de la graine. Mes préliminaires établis, j’arrive aux définitions et je demande : Qu’est-ce que la liberté ? quelles en sont les limites ? quelle en est la base et la condition ?
Nous pouvons bien dire de la liberté, monsieur et cher ami, ce qu’on a dit d’une institution célèbre : « Beaucoup en ont parlé, mais bien peu l’ont connue. » D’abord, il existe par le monde, à l’heure qu’il est, des millions d’homes qui regardent la liberté comme le droit de faire tout ce qu’on veut. S’il en était ainsi, je me hâterais de prendre mon bâton et mon bréviaire, et j’irais habiter l’empire de la lune ; et cela pour une excellente raison : c’est que la terre serait inhabitable.
Admettons, en elle, que la liberté soit le droit pour chacun de dire et de faire tout ce qui lui passe par l’esprit, sans autre règle que ses caprices ; supposons ensuite un pays jouissant de cette heureuse liberté. Voici un homme qui déchire votre réputation, comme l’animal affamé déchire sa proie. Vous lui en demandez la raison. — La raison ? c’est que cela me plaît et que je suis libre de le faire. — Ah ! tu es libre de déchirer ma réputation, et cela te plaît ! Je suis donc libre, moi aussi, de déchirer la tienne, et j’y trouve mon plaisir. Et voilà deux citoyens qui, en vertu de la liberté, se disent toutes les injures imaginables.
En voici un autre qui, s’approchant d’un air caressant, vous donne un vigoureux soufflet et vous vole votre bourse. — Coquin ! lui dites-vous, non content de me frapper, tu me voles ? — Eh ! oui, je suis libre de le faire, et cela me plaît. — Ah ! tu es libre de me souffleter et de me voler ! Je suis donc libre, moi aussi, de te rendre la pareille, Et voilà deux citoyens qui en vertu de la liberté, se battent comme des boxeurs et se dévalisent comme des brigands. Ou la liberté donne de pareils droits, ou elle ne les donne pas. Si elle les donne, j’ai eu raison de dire que le pays soumis à son empire est un coupe-gorge ; si elle ne les donne pas, il faut nécessairement reconnaître que la liberté se renferme dans certaines limites.
Quelles sont ces limites ? Avant de le dire, concluons que la liberté n’est pas, ne peut pas être le droit de tout faire. Bien plus, quoique l’homme libre puisse faire le bien et le mal, le pouvoir de faire le mal n’est nullement essentiel à la liberté ; autrement Dieu ne serait pas libre, ou sa liberté serait moins parfaite que celle de l’homme.
Autrement encore, toutes les lois des nations seraient de monstrueux attentats car toutes ont pour but d’enchaîner la puissance de faire le mal, et M. Proudhon aurait raison de soutenir que l’anarchie est l’état normal de l’homme. La liberté ne consistant ni dans le pouvoir de faire tout ce qu’on veut, ni dans la faculté de faire le mal, elle doit donc se définir : le pouvoir de faire le bien ; ou, ce que j’aime moins, le droit de faire ce qui ne nuit à personne.
Me demanderez-vous maintenant quelles sont les limites de la liberté ? Je viens de le dire : les limites de la liberté sont les droits d’autrui. Par autrui, j’entends Dieu, le prochain, et nous-mêmes, si vous le permettez. Celui-là seul est donc libre, et mérite d’être appelé tel, qui, dans ses paroles et dans ses actions, respecte tous les droits, ou, en d’autres termes, qui accomplit tous ses devoirs envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même. Ces devoirs ont leur raison et leur règle dans la volonté infaillible de Dieu.
De là, cette conséquence inévitable, que l’homme ou le peuple le plus libre est celui qui rencontre le moins d’obstacles pour accomplir et qui accomplit le plus fidèlement la volonté de Dieu en toutes choses. Telle est la belle définition que l’Église trous donne de la liberté humaine : Servir Dieu, dit-elle, c’est régner [30].
Or, deux obstacles permanents s’opposent à cette puissance du bien, et tendent, par conséquent, à violer la liberté de l’homme : j’ai nommé nos propres passions et les passions d’autrui. C’est un fait que tout homme se trouve gêné dans le cercle de ses devoirs, qu’il éprouve je ne sais quelle secrète démangeaison d’en sortir, et ainsi d’usurper sur les droits de Dieu, de ses semblables et de son âme elle-même au bénéfice de son corps. Pour n’être pas vaincu, il est obligé de rester constamment sous les armes. Telle est même la violence de la lutte, que les plus braves s’écrient en gémissant : Infortuné que je suis ! je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas [31].
Tant que l’homme n’est point parvenu à maîtriser ses puissances fougueuses, il est esclave. En cette qualité, vous le voyez traîné, la corde au cou, vers tout ce qu’il y a d’opposé au devoir, et sa liberté ne semble plus être que le funeste pouvoir de faire le mal. Il arrive même qu’il ne la sent plus, qu’il ne la comprend plus que par là. Dans cet étrange renversement, il appelle entrave, tyrannie, despotisme, tout ce qui tend à délivrer en lui la puissance du bien, en enchaînant la puissance du mal.
Alors, quel que soit son nom, toute autorité lui pèse ; il l’insulte en lui-même, il la hait, il la maudit. Afin de lui ôter son prestige, il la livre à la dérision ; et son plus ardent désir est de voir le jour, où il pourra en briser le sceptre et le fouler aux pieds. Qu’un homme, qu’un peuple qu’un monde réussisse dans cette lutte aveugle contre sa propre liberté : aussitôt les passions érigées en lois deviennent de nouveaux et redoutables obstacles à la liberté de tous. Le bien ne peut plus s’accomplir qu’au péril de la fortune ou de la vie, et le martyr seul demeure indépendant.
Il est donc bien évident que l’affranchissement des passions ou la liberté intérieure est la source de la liberté extérieure. Un homme, un peuple corrompu qui parle de liberté, est un aveugle qui parle des couleurs ; un homme, un peuple corrompu, qui se croit libre, est un fou qui, dans le cabanon où il est chargé de chaînes, se croit le modérateur du monde ; un homme, un peuple corrompu, qui se flatte de parvenir à la liberté en renversant Dieu de ses autels, et les rois de leur trône, est un forcené qui abat les digues d’un fleuve pour empêcher l’inondation.
Non, monsieur, et mille fois non, la liberté n’eut jamais la corruption pour mère ni pour sœur ; jamais pour piédestal un pavé souillé de sang ; jamais pour garantie un chiffon de papier sur lequel est écrit, fût-ce en lettres d’or : liberté, égalité, fraternité. La liberté est fille du courage et compagne de la vertu : elle a sa base dans les profondeurs du cœur. Tout cœur affranchi de la tyrannie des passions est libre ; s’il n’en est pas affranchi, il peut usurper le nom de la liberté, mais la réalité lui manque : il n’a que la licence, et la licence c’est l’esclavage.
En un mot, et dans nos temps d’illusions et de mensonge, permettez que j’insiste sur ce point essentiel la corruption est la tyrannie des vices ; la tyrannie des vices est la servitude des âmes ; la servitude des âmes est le présage infaillible de la servitude des corps. Tout peuple corrompu est esclave de droit. C’est un bétail exposé sur un champ de foire, qui n’attend que l’acheteur. Vous savez que l’Abd-el-Kader de son époque : Jugurtha, jeta cette foudroyante prédiction à la face de la Reine du monde, et Jugurtha disait vrai