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Chrétienté
Doctrine sociale

 

 

 

LA ROYAUTÉ SOCIALE DE N. S. JESUS-CHRIST D’APRÈS LE CARDINAL PIE

 

 

par le P. Théotime de Saint-Just, O.M.C.

 

 

 

‹JESUS-CHRIST EST LA PIERRE ANGULAIRE DE TOUT L'EDIFICE SOCIAL. LUI DE MOINS, TOUT S'EBRANLE, TOUT SE DIVISE, TOUT PERIT... ›

‹METTEZ DONC AU CŒUR DE NOS CONTEMPORAINS, AU CŒUR DE NOS HOMMES PUBLICS, CETTE CONVICTION PROFONDE QU'ILS NE POURRONT RIEN POUR LE RAFFERMISSEMENT DE LA PATRIE ET DE SES LIBERTES, TANT QU'ILS NE LUI DONNERONT PAS POUR BASE LA PIERRE QUI A ETE POSEE PAR LA MAIN DIVINE : PETRA AUTEM ERAT CHRISTUS ›.

‹JESUS-CHRIST, C'EST LA PIERRE ANGULAIRE DE NOTRE PAYS, LA RECAPITULATION DE NOTRE PAYS, LE SOMMAIRE DE NOTRE HISTOIRE, JESUS-CHRIST, C'EST TOUT NOTRE AVENIR... ›

(CARDINAL PIE : ŒUVRES , V, 333 ; VIII, 54 ; X, 493).

 

INTRODUCTION

 

Pourquoi cette étude ? - Son importance pour le monde et pour la France. - Son actualité. Pourquoi d'après le Cardinal Pie ? - Nature de ce travail et méthode suivie. - Plan général.

 

Notre Seigneur Jésus-Christ venu sur la terre pour sanctifier les âmes, y est-il aussi descendu pour imposer Sa volonté aux institutions sociales, aux codes, aux assemblées, aux souverains eux-mêmes et devenir ainsi le Roi suprême des nations et des peuples ?

C'est la question qui va nous occuper, et pour y répondre avec précision et ampleur, nous ne ferons autre chose que d'exposer l'enseignement du Cardinal Pie sur la Royauté du Christ.

Pourquoi donc ce sujet et pourquoi en demander la doctrine à l'évêque de Poitiers ?

Il n'y a pas de question plus capitale que celle de la Royauté sociale du Christ. C'est pour le monde une question de vie ou de mort. Les peuples sortent à peine de la plus effroyable guerre qu'ils aient connue et ils en sont encore tout ébranlés. Avec angoisse, ils recherchent une paix durable dans le respect des droits de tous et dans les liens de fraternité qui grouperont les nations en une seule famille. Cette paix si passionnément poursuivie, ni les armements, ni les ressources multiples de la diplomatie, ni les conférences internationales, ni les décisions du tribunal suprême de la Société des nations ne pourront la donner au monde. Seule, la reconnaissance officielle par tous les peuples de la Royauté pacifique du Christ peut l'assurer à la terre.

Benoît XV l'a déclaré hautement : ‹c'est l'athéisme légal érigé en système de civilisation qui a précipité le monde dans un déluge de sang (1)›. Ce n'est que l'abolition de cet athéisme légal, c'est-à-dire la proclamation officielle des droits de Jésus-Christ sur la société, qui peut écarter les flots d'un nouveau déluge encore plus sanglant et plus universel.

Sa Sainteté Pie XI, dans son admirable Encyclique Ut arcano Dei consilio, insiste sur ce grave avertissement de son prédécesseur.

‹Qui donc ignore, écrit-il, cette parole de l'Écriture : Ceux qui abandonnent le Seigneur seront consumés et l'on ne connaît pas moins les paroles si importantes de Jésus, le Rédempteur et le Maître des hommes : Sans Moi vous ne pouvez rien faire, et : Celui qui ne ramasse pas avec Moi, dissipe.

‹Ces jugements de Dieu se sont exécutés en tout temps, mais c'est maintenant surtout qu'ils s'exécutent aux yeux de tous. C'est parce que les hommes se sont misérablement éloignés de Dieu et de Jésus-Christ qu'ils ont été plongés de leur bonheur antérieur dans un déluge de maux›.

Parlant ensuite du remède si désiré de la paix :

‹Lorsque les cités et les républiques auront tenu à suivre les enseignements et les préceptes de Jésus-Christ dans leurs affaires intérieures et étrangères, alors enfin elles auront dans leur sein la vraie paix... La paix digne de ce nom, c'est-à-dire la désirable paix du Christ, n'existera jamais si les doctrines, les préceptes et les exemples du Christ ne sont gardés par tous, dans la vie publique et dans la vie privée, et si l'Église dans une société ainsi ordonnée n'exerce enfin sa divine fonction, protégeant tous les droits de Dieu sur les individus et sur les peuples. C'est en cela que consiste ce que nous appelons d'un mot le Règne du Christ (2)›.

Et, résumant toute sa pensée dans un mot d'ordre, qui depuis le nouveau Pontificat a fait le tour du monde, il conclut. ‹Voulons-nous travailler de la manière la plus efficace au rétablissement de la paix, restaurons le Règne du Christ. Pas de paix du Christ sans le règne du Christ (3)›.

 

(1) ‹L'ateismo eretto a sistema di pretesa civilta ha piombato il mondo in un mare di sangue›, BENOÎT XV, Allocution au Sacré-Collège. Noël 1917. Le Cardinal MERCIER, faisant écho à la parole pontificale, écrivait dans sa pastorale de 1918: ‹Le principal crime que le monde expie en ce moment, c'est l'apostasie officielle des États. Aujourd'hui les hommes investis de la mission de gouverner les peuples sont ou se montrent à bien peu d'exceptions près, officiellement indifférents à Dieu et à Son Christ. Je n'hésite pas à proclamer que cette indifférence religieuse, qui met sur le même pied la religion d'origine divine et la religion d'invention humaine, pour les envelopper toutes dans le même scepticisme, est le blasphème, qui, plus encore que les fautes des individus et des familles, appelle sur la société le châtiment de Dieu›.

(2)Act. Apost. Sedis., T. XIV, 1922. Encyclique Ut arcano Dei consilio p. 673-700. Traduction française de la Documentation Catholique, T. IX, 1923, 67-87.

(3) Ex his liquet nullam esse Christi pacem nisi in regno Christi ; nec vero posse nos contendere efficacius ad pacem constabiliendam quam Christi regnum instaurando. Act. Ap. Sed. 690. 1. C.

 

Mais de toutes les nations, il en est une qui a plus souffert de la guerre et qui, plus que toute autre, aspire ardemment et loyalement à la paix du monde.

C'est la France. Nous avons des témoignages précis qui attestent que la France a reconnu que son impiété sociale avait été pour elle la cause principale du terrible fléau. Voulant réparer le passé, avec l'élan chevaleresque qui la caractérise, elle s'emploie à rendre à Jésus-Christ la place royale qu'il doit occuper dans la société. La question de la Royauté sociale du Christ commence à devenir populaire en France (1). En pleine guerre, l'emblème du Sacré-Cœur, placé par des mains pieuses sur des milliers de drapeaux et de fanions, était déjà une proclamation de cette Royauté. Depuis, nos évêques, nos prêtres, nos publicistes ont traité souvent ce grave sujet (2). Aux congrès eucharistiques de Lourdes et de Paray, des vœux ont été émis pour qu'une fête mondiale affirmât la royauté sociale de Jésus-Christ dans tout l'univers. Ce noble zèle des catholiques français pour la cause du Christ Roi a été encouragé encore par la canonisation des deux saintes de la patrie : sainte Jeanne d'Arc et sainte Marguerite-Marie, car toutes deux ont été les apôtres du règne social du Christ. Jeanne d'Arc, auprès de Charles VII (3) et Marguerite-Marie, à la cour de Louis XIV.

Ce magnifique mouvement qui porte l'élite de la France catholique aux pieds du Roi des nations s'accentue de plus en plus et ainsi la question de la Royauté du Christ, tout en restant une question essentiellement universelle, deviendra néanmoins la question française par excellence.

D'une importance souveraine pour la paix du monde et pour la prospérité de la France, la Royauté sociale du Christ s'impose avec une actualité poignante. Cette actualité s'affirmera toujours davantage. De plus en plus la question du Règne social du Christ se posera, de plus en plus elle se discutera, car la lutte va s'engager entre les partisans déclarés du Christ et de sa civilisation et les tenants de la civilisation païenne et athée. La lutte n'est pas là, disent les clairvoyants.

‹Le monde est arrivé à un point où il doit périr ou renaître. Tous les entre-deux seront broyés par la destruction ou rejetés avec dédain par la reconstruction (4)›.

Point n'est besoin maintenant d'expliquer qu'une question si capitale et si actuelle doit être étudiée avec soin.

Combien elle est ignorée ! C'est la question la plus méconnue de nos contemporains. L'élite intellectuelle elle-même semble ne pas savoir qu'il y a une doctrine sociale chrétienne, une politique chrétienne. C'est pour aider à combattre cette ignorance que nous avons essayé ce modeste travail.

En le composant, nous avons pensé non seulement aux fidèles épris de zèle pour la grande cause du Christ-Roi, mais encore aux hommes instruits qui cherchent la vérité, surtout aux élèves en théologie.

Dans leurs manuels, la question de la Royauté de Jésus-Christ est traitée trop sommairement pour qu'ils puissent y attacher l'importance qu'elle mérite.

Aidés par cette étude, ils auront une idée plus exacte, plus complète et saisiront mieux la haute portée sociale de ce titre de Roi que nous donnons au Christ et, devenus prêtres, ils seront les apôtres ardents et les chevaliers sans reproche du Roi Jésus.

Mais comment procéder dans cette question ? Comment arriver avec sécurité aux conclusions hardies qu'elle comporte ?

Il nous faut pour guide un Maître approuvé par l'Église, un docteur contemporain, connaissant à fond les bouleversements sociaux de ces derniers siècles et ayant traité avec précision la question qui nous occupe.

Ce Maître, c'est le Cardinal Pie, évêque de Poitiers.

Le Cardinal Pie jouit déjà dans l'Église de toute l'autorité d'un docteur. Les papes l'ont loué. Pie IX lui écrivait en 1875 à l'occasion de la publication de ses œuvres :

 

(1) C'est en France qu'a été fondée par le P. DREVON S.J. la Société du Règne social de Jésus-Christ qu'on peut ainsi définir : Une société de piété, d'étude et d'action destinée à reconnaître et à promouvoir le Règne social de Jésus-Christ.

(2) Voir Le règne social du Sacré-Cœur, par Mgr NEGRE et M. de NOAILLAT, Tours, Mame ; la Revue Regnabit, les nombreuses publications de la Société du Règne social de J.-C. (Paray-le-Monial), celles du Règne du Sacré-Cœur par Marie Immaculée (Chinon), les tracts et brochures de la Ligue : Dieu à sa place (Paris).

(3) Cf. Sainte Jeanne d’Arc par Mgr DEBOUT I. c.8, c. 15, c. 19. La proclamation de la Royauté sociale du Christ a été le but principal de la vie de Jeanne d'Arc. Admirons ce trait de la vie de Jeanne : Pour bien prouver au roi qu'il n'est que le lieutenant de Jésus-Christ, elle lui fait cette demande extraordinaire : ‹ Gentil roi, il me plairait avant de descendre dans le cercueil, d'avoir votre palais et votre royaume. - Oh ! Jeanne, répond Charles VII, mon palais et mon royaume sont à toi. - Notaire, écrivez, dit la Pucelle inspirée : Le 21 juin à 4h. du soir, l'an de J.-C. 1429, le roi Charles VII donne son royaume à Jeanne. - Écrivez encore : Jeanne donne à son tour la France à Jésus-Christ. - Nos seigneurs, dit-elle d'une voix forte, à présent c'est Jésus-Christ qui parle : Moi Seigneur éternel, Je la donne au roi Charles. Cet acte authentique d'une importance capitale dans l'histoire de France était la raison des voix de Jeanne d'Arc, c'est pour arriver à cet acte, qui paraît étrange, qu'Orléans fut délivré, et que la royauté un moment comme anéantie fut sacrée de nouveau à Reims. Le P. Coubé, qui a bien étudié l'âme de Jeanne d'Arc, a écrit avec beaucoup de justesse : ‹L'établissement de la royauté du Christ sur la France, voilà la grande idée et la profonde mission de Jeanne d'Arc. Ce n'est pas là une conception de mon esprit que je lui prête arbitrairement. C'est bien son programme à elle, celui qu'elle expose partout avec une netteté lumineuse et qui ressort de tous ses actes comme de toutes ses paroles. Il constitue le trait le plus original de sa mentalité, il s'impose à l'étude de l'historien et du psychologue comme à celle du penseur religieux. J'ose dire que qui n'a pas compris cela n'a rien compris de l'âme de notre héroïne. C'était d'ailleurs le programme de saint Paul qui voulait faire régner le Christ sur le monde entier : Oportet illum regnare. C'était le programme de ce grand moyen-âge chrétien dont Jeanne fut la fleur ultime la plus pure et la plus éclatante. C'était le programme de ces fières républiques italiennes du XIVè siècle qui n'hésitaient pas à afficher partout des devises comme celle-ci : ‹Au Christ son premier citoyen et son chef la République de Venise› P. COUBE, L'âme de Jeanne d’Arc, Jeanne d'Arc et la royauté sociale de J.-C., p. 142-143.

La royauté sociale du Sacré-Cœur a été le point culminant des révélations de sainte Marguerite-Marie. Sur la fameuse question de son Message à Louis XIV et par lui à la France, voyez BAINVEL : La dévotion au Sacré-Cœur, doctrine, histoire, Paris, Beauchesne. Voir aussi : La mission actuelle de sainte Marguerite-Marie, le Sacré-Cœur de Jésus remède au laïcisme contemporain, par le chan. B. GAUDEAU. Paris, 1922. Collection Dieu à sa place, n'° 1.

Disons tout de suite que le règne du Sacré-Cœur est la même chose que le règne de Jésus-Christ. Toutefois l'expression règne social du Sacré-Cœur fait mieux ressortir que le règne de Jésus-Christ est un règne d'amour et qu'il réclame l'amour. Nous aimons donc la formule : Règne social du Sacré-Cœur. Elle est éminemment profonde et théologique. Si nous ne l'employons pas dans cette étude, c'est uniquement parce que le Cardinal Pie n'a pas habituellement envisagé la question de la Royauté du Christ dans ses rapports avec le Sacré-Cœur.

(4) Louis VEUILLOT : L'illusion libérale (réédité en 1987 chez Dismas).

 

‹Non seulement vous avez toujours enseigné la saine doctrine, mais avec votre talent et l'éloquence qui vous distingue, vous avez touché avec tant de finesse et de sûreté les points qu'il était nécessaire ou opportun d'éclairer, selon le besoin de chaque jour, que pour juger sainement les questions et savoir y adapter sa conduite, il suffisait à chacun de vous avoir lu (1)›.

En 1879, Léon XIII créait cardinal l’Évêque de Poitiers, cette nomination, suivant de si près la publication de ses œuvres, est une approbation implicite de sa doctrine. Pie X, donnant audience au Séminaire français, déclarait avoir "lu et relu souvent" (2) les œuvres du Cardinal Pie. Et la première encyclique du saint Pape reproduisait en grande partie la première lettre pastorale de Mgr Pie à son diocèse de Poitiers (3).

Enfin le Cardinal Gasparri, au nom de Benoît XV, écrivant au Chanoine Vigué pour sa publication des Pages choisies du Cardinal Pie, loue en ces termes ces pages

‹où l'évêque de Poitiers apparaît dans ce rôle de docteur qu'il remplit avec tant d'éloquence et d'autorité ; il y apparaît comme un adversaire redoutable du naturalisme, du libéralisme et des restes insidieux du gallicanisme. Nul n'exposa avec plus de clarté, contre les diverses formes du naturalisme, l'obligation primordiale qui incombe à tout homme d'adhérer à la Révélation surnaturelle et nul ne défendit avec plus d'éclat contre le libéralisme les droits imprescriptibles de Dieu et de l'Église dans l'organisation de la société... L'action que le Cardinal Pie a exercée de son vivant est de celles qui doivent se perpétuer au sein du clergé français et dans l'Église universelle (4)›.

Nous avons donc un éloge ininterrompu donné par les Souverains Pontifes à notre guide dans le sujet que nous traitons (5).

Le Cardinal Pie est notre contemporain. Mort en 1880, il n'a pas connu, il est vrai, toutes nos lois de déchristianisation sociale. Toutefois, remarque le Cardinal Billot, ‹ ce qui est advenu de nouveau n'a été qu'une évolution de l'état de choses qui existait de son temps ; ce ne fut que le développement des principes dont il avait vu avec une rare pénétration les conséquences et les suites ; le résultat des institutions, des opinions, des doctrines qu'il n'avait cessé de combattre pendant tout le cours de sa carrière›.

Enfin, le Cardinal Pie a traité notre sujet. A la vérité, il n'a jamais donné une étude ex professo sur le règne du Christ, mais tout lecteur de ses œuvres reconnaît facilement que le règne social de Jésus-Christ fut son grand objectif (6).

Lui-même, un an avant sa mort, recevant la barrette cardinalice, le disait au président de la République en ces termes :

‹Une obligation plus étroite m'est imposée d'employer les derniers restes de ma vie, les dernières ardeurs de mon âme, à inculquer à nos contemporains la sentence apostolique dont les trente années de mon enseignement pastoral n'ont été que le commentaire, à savoir : ‹Que personne ne peut poser un autre fondement en-dehors de celui qui a été posé par la main de Dieu et qui est le Christ Jésus› et que, pour les peuples comme pour les individus, pour les sociétés modernes comme pour les sociétés antiques, pour les républiques comme pour les monarchies ‹il n'y a point sous le ciel d'autre nom donné aux hommes dans lequel ils puissent être sauvés, si ce n'est le nom de Jésus-Christ (7)›.

 

(1)  Histoire du Cardinal Pie par Mgr BAUNARD (6è édition) II. L. IV. ch. 8 p. 651.

(2) La Croix, Supplément du 28 septembre 1915 : Le Cardinal Pie. C.L. Le trait suivant, rapporté par M. le Chanoine Vigué, Pages choisies du Cardinal Pie. I (avertissement p. Xl) nous montre le culte du Pape Pie X pour le grand évêque de Poitiers. ‹Un prêtre poitevin nous a raconté qu'il eut un jour l'honneur d'être introduit dans le cabinet du Souverain Pontife Pie X, en compagnie d'un religieux, poitevin d'origine. ‹ Oh ! le diocèse du Cardinal Pie ! dit le Saint-Père en levant les mains, dès qu'il eut entendu le nom de Poitiers. J'ai là tout proche les œuvres de votre Cardinal et voilà bien des années, que je ne passe guère de jours sans en lire quelques pages›. Ce disant, il prenait l'un des volumes et le mettait aux mains de ses visiteurs. Ceux-ci purent constater à la modicité de la reliure, qu'elle avait dû appartenir au curé de Salzano ou au directeur spirituel du séminaire de Trévise longtemps avant de pénétrer au Vatican.

(3) Comparer l'Encyclique E supremi apostolatus cathedra dans Actes de S.S. PIE X (Bonne Presse) T. 1, 30-48, avec la lettre pastorale à l'occasion de la prise de possession du diocèse de Poitiers ; I, 96-120. Les traits de ressemblance sont nombreux. Notons simplement dans l'Encyclique E supremi apostolatus cathedra : ‹Il s'en trouvera sans doute qui chercheront à scruter nos pensées intimes. Pour couper court à ces vaines tentatives, Nous affirmons en toute vérité que Nous ne voulons être... que le Ministre du Dieu qui nous a revêtu de Son autorité. C'est pourquoi si l'on Nous demande une devise traduisant le fond même de notre âme, Nous ne donnerons jamais que celle-ci : Restaurer toutes choses dans le Christ ›. p.35.

Dans la lettre pastorale : ‹Nous sommes, nous serons pour vous l'homme de Dieu. Et si nous devions apporter avec nous un mot d'ordre, ce serait celui-là : ‹Instaurare omnia in Christo› Restaurer toutes choses dans le Christ. p. 102.

(4) Lettre du Cardinal GASPARRI à M. le Chanoine VIGUE, du Vatican 21 février 1916.

(5) Nous n'avons indiqué que des éloges émanant directement du Saint-Siège. L'œuvre doctrinale du Cardinal Pie a été louée sans réserve par de nombreux cardinaux et évêques, par des religieux éminents. Signalons ici le magnifique éloge du grand évêque de Poitiers par S.E. le Cardinal Billot.

‹La grande figure de Mgr Pie, nous dit-il, n'a rien perdu de son actualité ; au contraire et plus que jamais, dans cette effroyable lutte engagée entre l'Église et la Révolution, il est pour nous l'homme de la situation, une lumière, un porte-étendard, un chef digne de figurer au premier rang parmi ces pères de notre génération, que nous devons louer, dont nous devons suivre les conseils, imiter les exemples, méditer les enseignements... Nous donc, qui que nous soyons, à quelque degré de la hiérarchie que nous appartenions, en quelque milieu, office, fonction, que nous nous trouvions placés, si seulement nous avons au cœur l'ambition de servir selon la mesure de nos moyens la cause sacrée de Dieu et de la sainte Église dans les temps exceptionnellement troublés que nous traversions ; nous tous, dis-je, nous n'aurons que profit à nous mettre à l'école du maître dont le déclin de l'année courante amène le centenaire et rappelle le souvenir. De lui, en effet, que de lumières à utiliser, que de précieuses indications à recueillir, que de conseils à prendre, que d'enseignements à inscrire à notre ordre du jour ! Que d'encouragements aussi à recevoir dans la lassitude et l'épuisement de la lutte›. Éloge du Cardinal Pie par S.E. le Cardinal BILLOT.

Mentionnons également le jugement porté par Dom BESSE, O.S. B., sur les œuvres du Cardinal Pie : ‹Les enseignements de l'évêque de Poitiers sont dans leur ensemble le développement de sa doctrine touchant le règne de J.-C. par sa grâce sur les individus et sur les peuples. Celui qui lirait avec une intelligence soutenue ses œuvres pastorales se formerait une synthèse philosophique d'une inappréciable valeur. Les hommes, prêtres ou laïques, qui désirent avoir la clef des événements dont ils sont à l'heure présente les témoins attristés, n'ont qu'à les lire et relire encore. Que de pages semblent écrites depuis quelques jours seulement, tant leur vérité saisit›. Dom BESSE : Le Cardinal Pie. Sa vie, son action religieuse et sociale, p. 113-114. Enfin l'introduction aux Pages choisies du Cardinal Pie, par M. le Chanoine VIGUE, constitue un éloge complet et motivé de la doctrine du Cardinal.

(6) La thèse de la royauté sociale de J.-C par suite des négations et des erreurs contemporaines est devenue la thèse de l'Église au XIXè siècle. VIII, 145.

(7) Discours au Président de la République (26 mai 1879) X, 7-8.

 

D'autres lui rendent ce témoignage (1). Le R.P. Longhaye, annonçant les huit premiers volumes de ses œuvres, écrit dans une sorte d'épilogue :

‹Il y a unité dans cette œuvre épiscopale, si multiple et si diverse en apparence... c'est le surnaturel, c'est le droit de Jésus-Christ à régner socialement, revendiqué par une affirmation incessante, variée à l'infini dans ses formes comme les rébellions qu'elle combat, toujours une dans son fond comme la vérité qu'elle proclame... S'il fallait une épigraphe aux œuvres de Mgr de Poitiers, quelle autre choisir que le cri passionné de saint Paul : "Il faut qu'Il règne, Oportet autem illum regnare" ? Tout y est plein de cette pensée. Elle préoccupe dès 1844 le jeune et éloquent panégyriste de Jeanne (2). Elle inspire en 1848 le grand vicaire de Chartres appelé, chose piquante, à bénir un arbre de la liberté (3). L'évêque lui devra ses plus fiers accents. J'oserais presque dire qu'il lui devra tout ; car dans son enseignement répandu selon le jour et le besoin, sans intention d'unité ni de méthode, prédication solennelle, homélies familières, entretien avec le clergé, polémique avec les ministres, la pensée du règne social de Jésus-Christ reparaît toujours. Là même où elle n'est pas directement en vue, on la sent qui circule pour ainsi dire à fleur des choses, comme un feu latent qui donne à tout chaleur et vie. Ainsi I'œuvre devient une, et en jetant sa parole à tout vent comme une semence, le maître a fait un livre sans le prétendre et sans le savoir (4)›.

Ainsi, Mgr Pie a enseigné le Règne social de Jésus-Christ et il a osé le faire en face de l’opposition formidable de la société contemporaine. L'Église par la voix officielle de ses papes l'a loué. Nous ne pouvons donc mieux faire que d’aller demander à ce chevalier du Christ les principes d'après lesquels doit régner notre Roi.

Comment avons-nous procédé dans ce travail ?

Écartons d'abord certaines formules chères à quelques modernes : nous ne faisons pas l'histoire d'une pensée, comme si la pensée de ce règne avait évolué dans l'esprit de Mgr Pie. Non, cette pensée a pour lui et dès ses débuts toute la force et toute la précision d'un dogme (5).

Nous avons seulement compulsé toutes les œuvres du Cardinal Pie (œuvres sacerdotales et épiscopales) en en dégageant les pensées qui se rapportent au Règne du Christ. Groupant ces pensées, nous avons essayé de réduire comme en une synthèse tout son enseignement sur ce sujet capital. Ce modeste travail voudrait être un traité suivi et logique de ce qui est épars dans les douze volumes de l'évêque de Poitiers (6). C'est bien sa doctrine intégrale que nous livrons dans cette étude, dont le plan seul est nôtre dans ses grandes divisions et dans la structure de chacune d'elles. Voici ce plan. Il comporte quatre parties.

1° Jésus-Christ est Roi des nations. Les nations Lui doivent obéissance.

2° Les nations modernes sont révoltées contre Lui. Conséquences de leur rébellion.

3° Comment restaurer ce Règne social ? les Restaurateurs et leurs devoirs ; le programme de restauration ; les difficultés ; les Modèles du gouvernement chrétien.

4° L'avenir de la Royauté sociale du Christ.

Cette division, qui semble disséquer les idées, donnera à notre travail une forme un peu aride et comme scolastique. Le lecteur nous le pardonnera s'il y gagne la précision sur un sujet, traité ordinairement en forme plus oratoire que didactique.

Toutefois, en publiant ce travail qui pourra suffire à documenter avec précision, ceux qui ne possèdent pas les œuvres complètes de Mgr Pie, nous ne prétendons nullement dispenser ceux qui en auraient le loisir, de l'étude directe et de la lecture attentive de I'œuvre intégrale du grand évêque (7). Tout au contraire, nous ne saurions trop leur recommander cette lecture méditée et suivie. Elle leur donnera de suppléer aux lacunes de notre synthèse et complétera la pensée que nous avons voulu mettre en relief.

Nous ne croyons pas non plus que Mgr Pie ait épuisé le sujet et nous ait donné un traité auquel on ne puisse ajouter. On s'apercevra vite, dans la première partie, par exemple, que les preuves scripturaires et patristiques ne sont indiquées que sommairement. On regrettera aussi de n'y pas trouver une étude spéciale sur la nature intime et le caractère tout d'amour de cette Royauté.

 

(1) Mgr Gay au sujet de cette question de la royauté du Christ : ‹Là fut le grand champ de bataille de l'évêque de Poitiers ; il n'y descendit pas seulement, il y fixa sa tente pour ne la replier jamais›. Oraison funèbre du Cardinal Pie, 37.

(2) Le plus riche patrimoine de notre nation, la première de nos gloires et la première de nos nécessités sociales, c'est notre sainte religion catholique... Un français ne peut abdiquer sa foi sans répudier tout le passé, sans sacrifier tout l'avenir de son pays›. Panégyrique de Jeanne d'Arc. I, 3.

(3) ‹Savez-vous pourquoi depuis plus d'un demi siècle nous avons vu périr au milieu de nous toutes les formes du gouvernement, sans excepter celle-là même à laquelle nous revenons aujourd'hui ? Je vais vous le dire. Toutes les formes dont s'est revêtue la société ont péri parce que, sous ces formes, il manquait une âme. Or, si heureusement pourvu qu'il soit d'articulations, de ressorts et de muscles, un corps sans une âme, c'est un cadavre, et c'est le propre d'un cadavre de tomber bientôt en dissolution. L'âme de toute société humaine, c'est la croyance, c'est la doctrine, c'est la religion, c'est Dieu. Or les sociétés modernes ont trop longtemps divorcé avec Dieu›. Discours pour la bénédiction d'un arbre de la liberté. I, 85.

(4) P. LONGHAYE, Epilogue. Vingt-cinq ans d'épiscopat. Dans les Œuvres épiscopales. VIII, 265-266.

(5) Encore séminariste à Saint-Sulpice, l'abbé Pie compose une dissertation sur "les Droits et les Devoirs de la société" où il établit fermement le droit de l'État à réprimer, interdire, proscrire l'erreur religieuse. Son historien fait observer que par cette étude ‹il était dès lors entré dans la vérité sur le sujet du règne social de Jésus-Christ›. Histoire du Cardinal Pie, par Mgr BAUNARD I, L. 1. ch. Il. p.42 Parlant du vicariat de l'abbé Pie à N.D. de Chartres, le même historien nous fait savoir que dès cette époque le jeune vicaire n'eut pas de peine à reconnaître dans la marche de notre société un déraillement qui datait de loin. ‹L'état moderne lui parut un état d'apostasie, l'état de péché mortel d'une société sciemment et volontairement séparée de Jésus-Christ. C'est le naturalisme à la place du christianisme. L'homme à la place de Dieu, l'État au-dessus de l'Église. Or les sociétés se meurent spirituellement de ce mal en attendant qu'elles en meurent temporellement›. Op. cit. I L 1 ch. III p.81-82.

(6) Deux volumes d'Œuvres sacerdotales et dix volumes d'Œuvres pastorales. Nous les citerons d'après les dernières éditions. Nous avons aussi utilisé l'Histoire du Cardinal Pie, par Mgr. BAUNARD (6è édition).

(7) Ou au moins des deux volumes Pages choisies du Cardinal Pie par M. le chanoine VIGUE. Rien d'essentiel n'a été omis dans ces pages. Nous voudrions voir ces deux précieux volumes dans les mains de tous les prêtres et de tous les laïques instruits. Ils seraient pour eux un incomparable instrument de travail.

L'ouvrage La vie Chrétienne d'après le Cardinal Pie publiée par M. l'abbé TEXIER, renferme aussi des textes intéressants.

 

Il faut le reconnaître cependant : l'évêque de Poitiers a donné toutes les grandes lignes d'un vaste et magnifique édifice doctrinal sur la Royauté du Christ.

Toute notre ambition comme toute notre récompense aura été de montrer dans le Cardinal Pie, le Docteur de la Royauté sociale du Christ et le chef qui doit nous entraîner au bon combat pour la restauration sociale chrétienne.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

JÉSUS-CHRIST EST LE ROI DES NATIONS - LES NATIONS LUI DOIVENT OBÉISSANCE

Comme le titre l'indique, nous exposons d'abord les preuves de la royauté sociale de Jésus-Christ ; nous traitons ensuite de l'obligation qui s'impose aux nations de reconnaître cette royauté.

 

SECTION I : JÉSUS-CHRIST EST LE ROI DES NATIONS

 

CHAPITRE I : PREUVES DE LA ROYAUTÉ DE JÉSUS-CHRIST

 

Quelques preuves scripturaires. - Les deux textes commentés de préférence par le Cardinal Pie.

Le 8 novembre 1859, Mgr Pie, prêchant à Nantes le panégyrique de saint Émilien, en prenait occasion de poser magnifiquement la thèse du Christ-Roi.

‹Jésus-Christ, disait-il, est roi ; il n'est pas un des prophètes, pas un des évangélistes et des apôtres qui ne Lui assure Sa qualité et Ses attributions de roi. Jésus est encore au berceau, et déjà les Mages cherchent le roi des Juifs Ubi est qui natus est, rex Judœrum ? Jésus est à la veille de mourir : Pilate lui demande : Vous êtes donc roi : Ergo rex es tu? Vous l'avez dit, répond Jésus. Et cette réponse est faite avec un tel accent d'autorité que Pilate, nonobstant toutes les représentations des Juifs, consacre la royauté de Jésus par une écriture publique et une affiche solennelle. Et faisant siennes les paroles de Bossuet, Mgr Pie continue : ‹Écrivez donc, écrivez, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on puisse alléguer et représenter, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel. Que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont en exécution d'un arrêt immuable du Tout-puissant. Que la royauté de Jésus-Christ soit promulguée en la langue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des docteurs et des philosophes, et en la langue romaine qui est la langue de l'empire et du monde, la langue des conquérants et des politiques. Approchez, maintenant, ô Juifs, héritiers des promesses ; et vous, ô Grecs, inventeurs des arts ; et vous, Romains, maîtres de la terre ; venez lire cet admirable écriteau ; fléchissez le genoux devant votre Roi (1)›.

Ce sont là quelques preuves scripturaires de la royauté de N.-S., Mgr Pie en donne d'autres ça et là dans ses œuvres (2). Nous ne pouvons les recueillir toutes, parfois pour leur brièveté, mais sur deux d'entre elles : la mission que J.-C. donne à Ses apôtres, et la prière du Pater, il s'arrête davantage.

‹Entendez, nous dit-il, les derniers mots que N.-S. adresse à Ses apôtres, avant de remonter au ciel : Toute puissance M'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc et enseignez toutes les nations. Remarquez, mes frères, Jésus-Christ ne dit pas tous les hommes, tous les individus, toutes les familles, mais toutes les nations. Il ne dit pas seulement : Baptisez les enfants, catéchisez les adultes, mariez les époux, administrez les sacrements, donnez la sépulture religieuse aux morts. Sans doute, la mission qu'Il leur confère, comprend tout cela, mais elle comprend plus que cela, elle a un caractère public, social car Jésus-Christ est le roi des peuples et des nations. Et comme Dieu envoyait les anciens prophètes vers les nations et vers leurs chefs pour leur reprocher leurs apostasies et leurs crimes, ainsi le Christ envoie Ses apôtres et Son sacerdoce vers les peuples, vers les empires, vers les souverains et les législateurs pour enseigner à tous Sa doctrine et Sa loi. Leur devoir, comme celui de saint Paul, est de porter le nom de JésusChrist devant les nations et les rois et les fils d'Israël› (III, 514).

Ainsi, Jésus-Christ donne à Ses apôtres la mission officielle de prêcher son règne social, bien plus, Il veut que ce règne soit proclamé par tous les fidèles. Il le fera demander chaque jour par tout chrétien dans la prière du Pater.

‹Jamais, nous dit l'évêque de Poitiers, le divin fondateur du Christianisme n'a mieux révélé à la terre ce que doit être un chrétien, que quand il a enseigné à Ses disciples la façon dont ils devaient prier. En effet, la prière étant comme la respiration religieuse de l'âme, c'est dans la formule élémentaire qu'en a donnée Jésus-Christ qu'il faut chercher tout le programme et tout l'esprit du christianisme. Écoutons donc la leçon actuelle du Maître. Vous prierez donc ainsi, dit Jésus. Sic ergo vos orabitis. Notre Père qui êtes dans les cieux, que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel›. (III, 497-498).

Mgr Pie, reprenant le Pater, démontre que ces trois demandes se résument et se condensent en une, celle du règne public, social, car, explique-t-il, le nom de Dieu ne peut être sanctifié pleinement et totalement s'il n'est reconnu publiquement, la volonté divine n'est pas faite sur la terre comme au ciel si elle n'est pas accomplie publiquement et socialement (3). Et il conclut :

 

(1) III, 511-512. Mgr Pie, lors de son voyage à Rome en 1866, vénéra longuement cette inscription de la Croix. ‹Là, dit-il, mon impression a été encore plus vive que la première fois en lisant d'une façon si nette le mot Rex écrit sur ce bois de la Croix par l'ordre de Pilate. Ce que le procurateur romain a écrit, était bien écrit et restera écrit : quod scripsi scripsi›. Hist. du Card. Pie. Il, L. III, ch. 10. p. 294.

(2) III, 513 et sv. ; VII, 538 ; VIII, 56 et sv. ; X, 256 et sv. et les trois homélies sur le psaume Il contenues dans le Xè vol. p. 241 et sv. Ces homélies sur le Psaume II se prêtent difficilement à une synthèse. Cependant il faut les lire et les méditer, si l'on veut connaître à fond la preuve scripturaire de la Royauté du Christ.

(3) III, 498-499. Panégyrique de saint Émilien.

 

‹Le chrétien, ce n'est donc pas comme semble le croire et comme l'affirme tous les jours et sur tous les tons un certain monde contemporain, ce n'est donc pas un être qui s'isole en lui-même, qui se séquestre dans un oratoire indistinctement fermé à tous les bruits du siècle et qui, satisfait pourvu qu'il sauve son âme, ne prend aucun souci du mouvement des affaires d'ici-bas. Le chrétien, c'est le contre-pied de cela. Le chrétien, c'est un homme public et social par excellence, son surnom l'indique : il est catholique, ce qui signifie universel. Jésus-Christ, en traçant l'oraison dominicale, a mis ordre à ce qu'aucun des siens ne pût accomplir le premier acte de la religion qui est la prière, sans se mettre en rapport, selon son degré d'intelligence et selon l'étendue de l'horizon ouvert devant lui, avec tout ce qui peut avancer ou retarder, favoriser ou empêcher le règne de Dieu sur la terre. Et comme assurément les œuvres de l'homme doivent être coordonnées avec sa prière, il n'est pas un chrétien digne de ce nom qui ne s'emploie activement dans la mesure de ses forces, à procurer ce règne temporel de Dieu et à renverser ce qui lui fait obstacle›. (III, 500-501)

L'évêque de Poitiers ajoutait une très grande importance à cette preuve tirée de notre prière quotidienne, et il n'oubliait jamais d'apporter cet argument irrésistible en faveur de la Royauté sociale de Notre-Seigneur (1).

 

CHAPITRE Il : TITRES DE JÉSUS-CHRIST A LA ROYAUTÉ

 

Droit de naissance. - Droit de conquête. - Comment Jésus-Christ a conquis sa Royauté ? - Conclusion.

Jésus-Christ est Roi des nations. Mgr Pie l'a prouvé par l'Écriture. Mais quels sont ses titres à la Royauté ?

L'importance de ces titres ne lui a pas échappé. Il les indique dans son panégyrique de saint Émilien, où parlant de cette royauté il dit :

‹Elle date de loin et elle remonte haut cette universelle royauté du Sauveur. En tant que Dieu, Jésus-Christ était roi de toute éternité ; par conséquent, en entrant dans le monde, il apportait avec Lui déjà la royauté. Mais ce même Jésus-Christ, en tant qu'homme, a conquis Sa royauté à la sueur de Son front, au prix de Son sang › (III, 512).

Le grand évêque ramène ainsi à deux les titres de Jésus-Christ à la royauté : le droit de naissance et le droit de conquête. Ce dernier, la conquête, lui donne thème à un magistral développement dans une homélie (2) qu'il consacre précisément à l'universalité de la royauté de Jésus-Christ. Voici ce passage :

‹Assurément le nom et l'attribut de Maître et Dominateur suprême appartient par droit de nature au Fils de Dieu fait homme : c'était l'apanage obligé de la personnalité divine.

‹Mais, à son droit de naissance, Il a eu la noble ambition de joindre le droit de conquête, il a voulu posséder à titre de mérite, et comme conséquence des actes de Sa volonté humaine, ce que la nature divine lui octroyait déjà par collation. Et quelle a été la source de ce mérite ? De quels combats victorieux, cette conquête a-t-elle été le prix ?

‹Dans son épître aux Philippiens, saint Paul nous l'apprend : ‹ Étant l'image vivante et consubstantielle du Père, et ne commettant point d'usurpation en revendiquant d'être égal à Dieu, Il s'est pourtant anéanti Lui-même, prenant la forme de l'esclave et devenant semblable aux hommes. Que dis-je ? Il s'est humilié Lui-même, Se rendant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix. Or, poursuit l'apôtre, voilà pourquoi Dieu L'a exalté et Lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus, tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers. Chacune des paroles du texte sacré a besoin d'être pesée. Entendez-vous : Exinanivit semetipsum. Il s'est anéanti Lui-même, il s'est abaissé Lui-même. Lucifer aussi est descendu, il a été abaissé au-dessous de son rang primitif. Mais ce n'est pas de lui-même, qu'il est descendu. Bien au contraire, par un sentiment orgueilleux, de lui-même, par un effet sacrilège de sa volonté, par un crime de lèse-majesté divine, il a voulu se grandir, se hausser au-delà de sa propre stature ; il a dit : Je monterai et je serai semblable au Très-Haut, et c'est par châtiment, c'est par punition qu'il est déchu de son état premier. Pareillement l'homme est tombé au-dessous de lui-même et de sa dignité native ; mais pour lui aussi ç'a été la juste peine infligée à l'ambition dont il s'était laissé séduire et eritis sicut dii, scientes bonum et malum : Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. Il n'en a point été ainsi du Verbe Incarné. C'est librement, c'est par choix, c'est par amour pour nous, que le Fils de Dieu, égal et consubstantiel à Son Père, a résolu de s'abaisser jusqu'à prendre notre nature. Puis, ayant poursuivi ce dessein, c'est par un acte méritoire de Sa volonté humaine et de Ses facultés créées que non content de s'être fait homme, Il S'est fait esclave, qu'Il a choisi la confusion de préférence à la gloire, la pauvreté de préférence à la richesse, la souffrance de préférence à la joie et finalement qu'Il a poussé le sacrifice jusqu'à l'acceptation de la mort et de la mort de la Croix.

 

(1) Voyez p. ex. V, 188 ; IX, 210. Et cette lettre de Mgr Pie à M. Rendu : ‹Ni Charlemagne et la France, ni saint Henri et l'Allemagne n'ont été autre chose que des souverains et des nations ayant eu, à un jour donné, l'intelligence de l'oraison dominicale dans ses trois premières demandes. Et tant pis pour les races et les peuples dont la politique a désappris le Pater›. Histoire du Cardinal Pie I, L. Il, ch. XI, 687.

Mgr Gay, auxiliaire du Cardinal Pie, met lui aussi cette preuve en relief dans sa belle lettre à l'auteur de la vie de Garcia Moreno : ‹Non les peuples ne sont point condamnés sans retour à vivre (si c'est vivre) dans ce déplorable à peu près qu'on nomme l'hypothèse, qui ne rendant pas "gloire à Dieu" ne donnera jamais la "paix aux hommes" et dont le résultat le plus clair a été de laisser le passage libre à toutes les erreurs d'où naissent les impiétés légales et où s'appuient toutes les tyrannies. Quand, instruits par Dieu même, nous prions chaque jour pour que "son règne arrive", nous ne rêvons pas une chimère, et ne demandons pas un bien qu'il faille renoncer d'avance à voir jamais sur la terre autant qu'il y peut être. Le passé, au besoin, garantit ici l'avenir›. Lettre de Sa Grandeur Mgr GAY au R.P. BERTHE. Vie de Garcia Moreno. Lettres épiscopales.

(2) Homélie prononcée en la solennité de S. Hilaire, 17 janvier 1874.

 

‹Or, dit le grand Apôtre, à cause de cela, propter quod et abstraction faite du nom, du rang et de l'empire que lui assurait Sa céleste origine, Dieu L'a exalté et Lui a donné un nom au-dessus de tout nom (VIII, 58-59) en l'établissant, à un titre nouveau, celui de conquête, Roi, Maître et Dominateur suprême.

Peut-on mieux établir que ne le fait ici Mgr Pie les titres de Jésus-Christ à une royauté universelle ? Il ne lui reste plus qu'à conclure avec saint Paul, en exigeant des hommes une soumission universelle.

‹Tout genou, s'écrie-t-il, omne genu, toute langue, omnis lingua. N'établissez donc point d'exceptions là où Dieu n'a pas laissé place à l'exception : in eo enim quod omnia ei subjecit, nihil dimisit non sujectum. L'homme individuel et le chef de famille, le simple citoyen et l'homme public, les particuliers et les peuples, en un mot tous les éléments quelconques de ce monde terrestre doivent la soumission et l'hommage à Jésus Roi (1)›.

 

SECTION Il : LES NATIONS DOIVENT RECONNAÎTRE LA ROYAUTÉ DU CHRIST

 

CHAPITRE UNIQUE : EXPOSÉ DE LA DOCTRINE

 

L'affirmation de l'Écriture. - Remarque importante du Cardinal Pie pour l'interprétation des textes. - Identité des trois Règnes : de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Église. - L'enseignement des Pères et en particulier de saint Augustin.

Réfutation des objections scripturaires et patristiques. - La preuve de tradition. - La preuve de raison. - Conclusion.

La soumission et l'hommage de toute créature : telle est la conséquence de la Royauté de Jésus-Christ. Nous avons tous la rigoureuse obligation de reconnaître notre Roi Jésus-Christ et de nous soumettre à ses lois. Mgr Pie a traité avec la même ampleur de cette obligation qui atteint tous les individus (2), mais ne perdant pas de vue son thème spécial qui est la royauté sociale du Sauveur, c'est aux peuples eux-mêmes, en tant que peuples et par conséquent à leurs chefs en tant que chefs, qu'empruntant les paroles de l'Écriture, il intime l'obligation de reconnaître Jésus-Christ Roi.

‹Venez, ô patries des peuples, s'écrie-t-il avec David, venez apporter au Seigneur l'honneur et la gloire, venez Lui offrir la gloire due à Son nom. Prenez des victimes et entrez dans Ses parvis. Que toute la terre soit émue devant Sa face, dites parmi les nations que le Seigneur a régné› (ps. 95). ‹Tous les rois de la terre L'adoreront, toutes les nations Le serviront. Les peuples marcheront dans Sa lumière, les rois dans la splendeur de Son lever› (ps. 71), et avec Isaïe : ‹Épanchez, Seigneur, le flot de Votre courroux sur les nations qui n'ont voulu pas Vous connaître et sur les royaumes qui n'ont pas invoqué Votre nom. Toute nation et tout royaume qui ne Vous aura pas servi périra›. (Isaïe LX, 12).

Ces textes (3), il est vrai, apportés par l'évêque de Poitiers, pourront paraître à quelques-uns ne point s'appliquer à la Royauté de Jésus-Christ, car quelle apparence que David et Isaïe, parlant de Dieu en général, aient visé Jésus-Christ en particulier ? C'est cependant ainsi qu'il faut les entendre. Mgr Pie, suivant toute la tradition catholique dans un de ses enseignements les plus essentiels, ne distingue absolument pas entre le règne de Dieu et celui de Jésus-Christ et il identifie avec ces deux règnes, celui de l'Église. Voici sa déclaration formelle : ‹Le règne visible de Dieu sur la terre, c'est le règne de Son Fils incarné, et le règne visible du Dieu incarné, c'est le règne permanent de Son Église (4)›.

 

 

(1) VIII, 61. Pour être complète, une étude sur la Royauté du Christ devrait nécessairement parler de la nature ou du caractère de cette Royauté. Mgr Pie n'a pas l’occasion d'envisager directement cet aspect de la question.

En affirmant toutefois que ‹le Christianisme est une œuvre d'amour› VI, 609, et plus précisément en faisant observer ‹que le plus bel attribut de la Royauté, c'est la miséricorde›. V, 284, enfin, en montrant que le caractère de bonté de l'autorité chrétienne est un reflet de la bonté du Roi Jésus, VIII, 44 et sv., il nous a laissé très clairement à entendre que LE CARACTERE DE LA ROYAUTE DU CHRIST ETAIT L’AMOUR.

C'est donc avec raison qu'on appelle la Royauté de Jésus-Christ la royauté du Sacré-Cœur, c'est-à-dire la Royauté d'Amour. Voici comment un théologien éminent définit le caractère du Règne du Christ, bien mis en relief par l’appellation nouvelle : Règne du SacréCœur. ‹Le règne du Sacré-Cœur est le même que le Règne de Jésus. Mais quand je parle du Règne du Sacré-Cœur, j'entends que ce Règne de Jésus est un Règne d'Amour avec une plus grande abondance des grâces de son Cœur. Les lois du Sacré-Cœur sont les mêmes que les lois de Jésus. Mais quand je parle des lois du Sacré-Cœur j'entends que ces lois, Jésus nous les impose par amour pour nous, et que nous devons les observer par amour pour Lui. › Regnabit t. I, 366.

Le P. Henry RAMIERE dans son beau livre sur La royauté sociale du Sacré-Cœur, Mgr NEGRE dans son étude sur La Royauté du SacréCœur, le P. ANIZAN dans ses ouvrages sur le Sacré-Cœur, ont insisté avec raison sur ce point. Si l'on veut consulter un auteur ancien qui ait développé la même pensée, en mettant en relief le caractère d’Amour de la Royauté du Christ, qu'on lise et médite Louis de LEON (traduction Postel) : Des noms de Jésus-Christ dans la Sainte Écriture. Jésus-Christ Pasteur (119-144). Jésus-Christ Roi de Dieu et Prince de la Paix (267-359).

Encore une fois, on ne saurait ajouter trop d'importance à ce caractère d'Amour de la Royauté du Christ, car pratiquement c'est par Son Cœur, c'est-à-dire par Son amour que le Christ gagnera à la cause de Son Règne et gouvernants et gouvernés. 2 Particulièrement dans les deux premières instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent Il, 340-418, 7 juillet 1855 ; III, 127-263, juillet 1857 et juillet 1858.

(3) V, 175-176-177. Troisième instruction synodale.

(4) III, 501. Sur cette identité des trois règnes : règne de Dieu, règne de J.-C., règne de l'Église et la nécessité de ne pas les séparer, cf. surtout : Œuvres sacerdotales : I, 143-144 ; 317 à 320 ; 381 ; 499-500. Nous croyons rendre service au lecteur en citant et en résumant ces fortes pages d'apologétique. Elles ne sauraient être trop méditées. Elles nous apprendront à passer du domaine de l'abstraction et des formules vagues aux réalités concrètes et aux formules précises. Elles nous habitueront à une terminologie strictement catholique et non pas à ces formules fuyantes, si chères aux déistes et aux protestants.

 

‹Le dogme catholique consiste tout entier dans l'enchaînement de ces trois vérités : Un Dieu qui réside au ciel ; J.-C. le Fils de Dieu envoyé vers les hommes ; l'Église organe et interprète permanent de J.-C. sur la terre. Or ces trois vérités liées l'une à l'autre sont le triple faisceau qu'il est impossible de rompre. Mais ne touchez pas à une seule de ces vérités, bientôt il ne resterait plus rien des deux autres.

‹Il est au ciel un Dieu, un Dieu bon, mais juste, un Dieu qui commande la vertu et qui défend le vice... Voilà, sans doute, la raison première de la morale, voilà la racine de toute obligation. Mais je m'aperçois qu'à elle seule cette vérité sera impuissante à régler ma vie, à comprimer mes penchants. Je sens que mon intelligence, maîtrisée par mes passions, va se figurer cet Être suprême selon ses caprices... Si Dieu ne s'exprime pas plus clairement qu'Il ne l'a fait par notre raison affaiblie, à coup sûr Dieu sera bientôt tout ce que notre propre intérêt voudra qu'Il soit. Trente siècles d'idolâtrie sont là pour le prouver.

‹Dieu, cela suffit assurément ; mais au moins que ce Dieu parle, qu'Il S'exprime d'une façon claire et positive ! En effet, nous dit le dogme chrétien, ce Dieu est descendu sur la terre, Il S'est incarné, Il a habité parmi nous ; Il nous a laissé le code de morale, le livre de Sa doctrine, l'expression de Ses volontés. J.-C. et Son Évangile, sans doute, voilà le régulateur de notre vie, voilà le guide de toutes nos actions. Mais je prends cet Évangile, et je ne tarde pas à m'apercevoir, que s'il est abandonné entre mes mains, bientôt toute la substance de ce livre céleste va se dissiper et se réduire à néant. L'Évangile n'est qu'une lettre morte : le caprice et l'intérêt de chacun en feront l'interprétation et le commentaire. Tous les mauvais penchants feront parler l'Évangile selon leur plaisir : les incroyables attentats de l'hérésie contre l'Évangile sont là pour le prouver. Si Dieu est venu sur la terre et s'Il a laissé aux hommes l'Évangile, que Lui-même Se charge d'en fixer le sens, d'en expliquer la pensée : autrement il y aura autant d'Évangiles différents que de différentes passions qui le liront... Et en effet, nous dit le dogme catholique, J.-C. a établi sur la terre une autorité infaillible, un tribunal suprême chargé, jusqu'à la fin des siècles, d'interpréter l'Évangile. Il a remis Son Code aux mains de l'Église, et Il l'assiste de Sa grâce pour qu'elle en explique toujours le véritable sens. A elle, le soin de dirimer les discussions, de trancher les doutes, de prononcer les jugements. Ah ! voilà cette fois la raison dernière, et sans réplique, du devoir ; voilà le fondement inébranlable de la morale : c'est le roc immobile du dogme catholique. Devant ces trois autorités jointes ensemble, toutes mes objections tombent d'elles-mêmes : je n'ai qu'à m'incliner et à obéir.

‹Retranchez pour moi l'autorité de Dieu et la sanction éternelle du ciel et de l'enfer, ou bien retranchez J.-C. et Son Évangile ; ou bien seulement l'Église et son interprétation qui ne trompe pas : alors je ne croirai plus rien que ce qui me plaira de croire et par conséquent je ne ferai plus rien que ce qu'il me plaira de faire. Retranchez l'Église et je ne croirai plus à l'Évangile ; car je comprends et j'adopte la logique du grand Augustin.

Impossible que Dieu ait voulu jeter aux hommes un éternel brandon de discorde ; si Dieu n'a pas établi sur terre un interprète de Sa parole, il faut dire que Dieu n'a jamais parlé ; s'il n'existe pas d'Église, il n'existe pas d'Évangile : Evangelio non crederem nisi me Ecclesiæ commoveret auctoritas. Retranchez l'Évangile, et j'arriverai aisément à douter de Dieu. Doutant de toute vérité, je douterai de toute vertu et de tout bien, hormis mon intérêt...

Œuvres sacerdotales, I, 317-318-319-320. Sur l'union de la morale avec la foi et les pratiques chrétiennes, 1841 et 1847. Ailleurs, il nous explique pourquoi il en coûte toujours peu de parler de Dieu, mais beaucoup plus de parler de J.-C. et de l'Église. Le lecteur goûtera cette fine analyse psychologique : ‹Il est des hommes qui parlent emphatiquement de Dieu, de l'Être suprême : cela coûte peu. Après tout, Dieu c'est une sorte d'abstraction, tant qu'Il reste dans Son ciel, Il n'est pas trop à craindre, et puis notre raison Lui donne les couleurs que nous voulons qu'Il ait. Mais J.-C., c'est-à-dire Dieu fait homme, Dieu au milieu de nous, Dieu parlant, commandant, menaçant, ah ! voilà qui est beaucoup trop sérieux. Que Dieu règne sur nous du haut du ciel, à la bonne heure ! mais celuici : hunc, nous n'en voulons point : Nolumus hunc regnare super nos.

D'autres admettent encore J.-C. et Son Évangile. J.-C. a prouvé Sa divinité, il faut bien y croire. Il nous a donné l'Évangile, il faut bien le recevoir. D'ailleurs, l'Évangile renferme de grandes beautés. Certains hommes protègent l'Évangile. Passe donc pour l'Évangile ! Mais l'Église catholique, avec son tribunal suprême, son interprétation sévère et inflexible de chaque mot de l'Écriture, ah ! voilà qui est beaucoup trop précis ; il n'y a pas même un petit raisonnement à glisser entre la vérité et nous. L'Évangile, à la bonne heure ! mais cette Église, ce corps enseignant, ce Pape, ce Concile, hunc, nous n'en voulons point : Nolumus hunc regnare super nos. Il est encore d'autres hommes qui acceptent la religion telle qu'elle est ; ils aiment la religion, elle est nécessaire ; elle a été avant nous, elle sera après. Mais les prêtres, c'est-à-dire les instruments immédiats, les seuls instruments par lesquels la religion, sortant de la généralité puisse s'appliquer à l'individu, à l'homme, oh ! c'est autre chose. La religion, c'est une sorte d'abstraction encore qui ne gêne pas beaucoup. La religion, par exemple, dit bien qu'il faut se confesser ; mais s’il n'y avait qu'elle, elle ne confesse pas ; la religion, mais le prêtre, l'homme de la religion, l'homme de la confession, oh ! voilà qui nous touche de trop près. La religion, oui, mais le prêtre, celui-ci, hunc, nous n'en voulons pas : Nolumus hunc regnare super nos. Œuvres sacerdotales I, 143-144. (Sur l'importance d'étudier la religion chrétienne) 1840.

Citons maintenant dans les Œuvres épiscopales quelques passages où Mgr Pie affirme l'identité des trois règnes : ‹Dieu S'étant incarné dans le Christ et le Christ continuant de vivre, d'enseigner et d'agir dans Son Église, tout ce qui dépend de Dieu dans l'ordre des choses spirituelles, religieuses et morales dépend conséquemment de Jésus-Christ et de l'Église› IV, 249. Lettre au ministre de l'instruction publique, 16 juin 1861.

‹Il n'y a pas de force hors de Dieu. Dieu n'est pas hors de Son Christ. Le Christ n'est pas hors de l'Église›. IX, 123 (Lettre pastorale concernant la consécration au Sacré-Cœur de Jésus 1er juin 1875. Cf. aussi : IV, 283).

‹Dès là que le symbole de notre foi nous apprend que Dieu, par l'Incarnation de Son Fils, est descendu dans Son œuvre, qu'il a donné Son Évangile à la terre et qu'il y a institué une puissance souveraine pour l'interpréter et l'appliquer, les devoirs des peuples envers Jésus-Christ se confondent avec leurs devoirs envers Dieu›. Lettre pastorale au sujet de l'établissement canonique de la faculté de théologie de l'Université de Poitiers. 25 novembre 1875, IX, 283.

Ne séparons donc jamais Dieu, Jésus-Christ et l’Église. Le symbole chrétien ne nous le permet pas. Souvenons-nous que Jeanne d'Arc répondit hardiment à ses juges qui voulaient lui faire distinguer Jésus-Christ de l'Église : ‹Je crois que N.-S. et l'Église, c'est tout un et qu’il ne doit point y avoir de difficulté là-dessus›. Interrogatoire du samedi 17 mars 1431.

 

C'est pourquoi Mgr Pie peut apporter à l'appui du règne de J.-C. tout ce que les prophètes ont dit du règne de Dieu et y ajouter tout ce que les Pères ont dit ensuite du règne de l'Église.

C'est en ce sens qu'il cite saint Augustin dans ses lettres à Macédonius, haut fonctionnaire de l'empire, et à Boniface Comte d'Afrique. Écoutons le grand docteur cité par Mgr Pie :

‹Sachant que vous êtes un homme sincèrement désireux de la prospérité de l'État, écrit saint Augustin à Macédonius, je vous prie d'observer combien il est certain par l'enseignement des Saintes Lettres que les sociétés publiques participent aux devoirs des simples particuliers et ne peuvent trouver la félicité qu'à la même source. Bienheureux, a dit le Roi-prophète, le peuple dont Dieu est le Seigneur. Voilà le vœu que nous devons former dans notre intérêt et dans l'intérêt de la société dont nous sommes les citoyens ; car la patrie ne saurait être heureuse à une autre condition que le citoyen individuel, puisque la cité n'est autre chose qu'un certain nombre d'hommes rangés sous une même loi›.

Et dans l'une de ses admirables lettres au gouverneur Boniface il ajoutait :

‹Autre chose est pour le prince de servir Dieu en sa qualité d'individu, autre chose en sa qualité de prince. Comme homme, il le sert en vivant fidèlement ; comme roi, en portant des lois religieuses et en les sanctionnant avec une vigueur convenable. Les rois, poursuit-il, servent le Seigneur en tant que rois quand ils font pour Sa cause ce que les rois seuls peuvent faire›. Et ailleurs : ‹Nous appelons heureux les empereurs chrétiens, s'ils mettent principalement leur puissance au service de la majesté divine pour l'accroissement de Son règne et de Son culte (1)›.  

Donnant cette doctrine intégrale de la Royauté de Jésus-Christ, Mgr Pie ne pouvait manquer de rencontrer devant lui l'opposition de ces catholiques qu'on appelle libéraux et dont le groupe était particulièrement puissant à l'époque où l'évêque de Poitiers donnait ses enseignements (2).

 

(1) V, 175-179. Troisième Instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent.

(2) Parmi les coryphées du libéralisme, dont les doctrines furent combattues et réfutées par Mgr Pie, citons le comte de MONTALEMBERT (Cf V, 349 et sv. : réfutation de quelques-unes de ses propositions au second congrès de Malines) et le duc Albert de BROGLIE. Mgr Pie fit de très graves réserves sur le livre de ce dernier, L’Église et l’Empire au IVè siècle (Voir V, 108 et VIII, 147-148-149) L'évêque de Poitiers reprochait avec vérité aux libéraux de manquer de science ecclésiastique et de loyauté scientifique, en se copiant sur la foi les uns les autres, au lieu de recourir aux sources : ‹A quelques nuances près, disait-il, et sauf quelques prudents subterfuges en vue d'éviter la censure de l'Église et la contradiction trop manifeste de son enseignement doctrinal, on retrouve dans leurs écrits le même langage›. IX, 168.

 

Ils lui objectaient la parole du Christ : Mon royaume n'est pas de ce monde. Il répond avec toute la tradition catholique que cette parole de Jésus à Pilate indique simplement que le royaume de Jésus est avant tout un royaume spirituel qui s'établit par la puissance divine et non par la force des armes. Mais il ne résulte aucunement de ces paroles, que Jésus ne veuille pas régner socialement, c'est-à-dire imposer ses lois aux souverains et aux nations. Les textes cités précédemment déterminent le sens des paroles du Christ. (III, 513).

Ils objectaient aussi que les textes scripturaires se rapportaient à l'ancienne nation d'Israël régie par une constitution théocratique. Il prouve que ces textes sont généraux et s'appliquent à tous les peuples et à toutes les nations, quelle que soit la forme de leur gouvernement (1).

‹Jésus-Christ, écrit-il, n'a point dicté aux nations chrétiennes la forme de leur constitution politique. En cette matière, le temps, les volontés et surtout les passions des hommes peuvent quelquefois amener et nécessiter des changements. Il y a là un élément humain sujet aux vicissitudes de la terre. Mais quelque forme que prennent les gouvernements humains, une condition essentielle s'impose instinctivement à eux, c'est leur subordination à la loi divine. Le domaine de Dieu sur les peuples n'est pas moins absolu que Son domaine sur les particuliers (2)›.

‹Ils lui objectaient encore certains Pères de l'Église comme opposés à ce que les princes portassent des lois religieuses. Mgr Pie oppose à l'insinuation le plus catégorique démenti : ‹Si plusieurs princes, dit-il, encore néophytes et trop peu déshabitués des allures absolutistes du césarisme païen ont changé dès l'origine en oppression leur protection légitime ; s'ils ont (ordinairement dans l'intérêt de l'hérésie et à la requête d'évêques hérétiques) procédé avec une rigueur qui n'est pas selon l'esprit du christianisme, il s'est trouvé dans l'Église des hommes de foi et des hommes de cœur, tels que nos Hilaire et nos Martin (3), tels que les Athanase et les Ambroise pour les rappeler à l'esprit de la mansuétude chrétienne, pour répudier l'apostolat du glaive, pour déclarer que la conviction religieuse ne s'impose jamais par la violence, enfin pour proclamer éloquemment que le christianisme qui s'était propagé malgré la persécution des princes, pourrait encore se passer de leur faveur et ne devait s'inféoder à aucune tyrannie. Nous connaissons et nous avons pesé chacune des paroles de ces nobles athlètes de la foi et de la liberté de l'Église leur mère. Mais, en protestant contre les excès et les abus, en blâmant des retours intempestifs et inintelligents, parfois même attentatoires au principe et aux règles de l'immunité sacerdotale, jamais aucun de ces docteurs catholiques n'a douté que ce ne fût le devoir des nations et de leurs chefs de faire profession publique de la vérité chrétienne, d'y conformer leurs actes et leurs institutions, et même d'interdire par des lois soit préventives, soit répressives, selon les dispositions des temps et des esprits, les atteintes qui revêtaient un caractère d'impiété patente et qui portaient le trouble et le désordre au sein de la société civile et religieuse (4)›.

Les libéraux poussaient plus loin leurs objections et prétendaient trouver, dans un texte de saint Anselme, une approbation ou une définition formelle de l'Église libre dans l'Etat libre. Ce texte : ‹Dieu n'aime rien tant ici-bas que la liberté de Son Église›.

‹Ce texte mille fois cité, répond l'évêque de Poitiers, a-t-il été vraiment compris ? Ne sait-on pas que cette liberté pour laquelle saint Anselme a combattu, pour laquelle saint Thomas Becket, l'un de ses successeurs sur le siège de Cantorbéry, a succombé, c'était précisément l'immunité ecclésiastique et l'immunité des personnes et des choses saintes ? Grand Dieu ! quelle serait la stupéfaction de ces héros et de ces martyrs de la liberté ecclésiastique, s'ils s'entendaient dire que cette liberté de l'Église consiste simplement dans le droit commun de toutes les doctrines vraies et fausses et dans l'égalité de tous les cultes devant la puissance séculière. Franchement, aucune citation ne pourrait être faite plus à contre sens (5)›.

La preuve traditionnelle ne comprend pas seulement les Pères. Aussi Mgr Pie entend qu'on ajoute à leur témoignage ‹les canons des Conciles, les Décrétales et les Lettres des Papes, les capitulaires des princes›, et il ajoute :

‹Nous défions qu'on puisse jamais établir à cet égard, entre la doctrine primitive et la discipline postérieure de l'Église, d'autre divergence et d'autre opposition que celle qui résulte de la diversité de l'application selon la diversité des circonstances. Au début, comme plus tard, dans cette matière comme dans presque toutes les autres la question de conduite est venue se combiner avec la question de principe. Mais le droit, le principe de l'État chrétien, du prince chrétien, de la loi chrétienne, je ne sache pas qu'il ait jamais été contesté jusqu'à ces derniers temps, ni qu'aucune école catholique ait jamais pu entrevoir dans sa destruction, un progrès et un perfectionnement de la société humaine...

 

(1) III, 514 ; V, 175-176, 186-187 note 1.

(2) VII, 3, 4. Lettre pastorale annonçant la suspension du Concile œcuménique (31 octobre 1870).

(3) Il s'agit surtout ici de la parole indignée de saint Martin (novum et inauditum nefas) lorsqu'il apprit le châtiment infligé aux évêques priscillianistes par l'empereur Maxime sur les sollicitations de l'évêque Ithace et des siens. Mgr Pie (V, 356-357) donne, d'après l'historien contemporain de saint Martin, la véritable explication de l'exclamation de l'évêque de Tours. ‹Quand on fait une citation, il n'est jamais indifférent d'en vérifier le texte et le contexte, surtout si l'on entreprend de redresser la pratique de l'Église par l'autorité de ses propres docteurs. Or ce texte, le voici : Novum et inauditum nefas, si causam ecclesiæ judex sæculi judicaret. Que Martin désavoua le zèle amer d'Ithace et des siens, gens peu recommandables et dont Sulpice Sévère a pu dire : ac mea quidem sententia est, mihi tam reos quam accusatores displicere ; qu'il fut énergiquement opposé à une exécution capitale qui ne lui semblait point favorable à la cause de la vérité et qui répugnera toujours à la mansuétude sacerdotale, cela est hors de doute. Mais selon la remarque de l'historien, le zèle des lthaciens à poursuivre les hérétiques n'aurait pas été répréhensible en lui-même, s'il n'avait été une affaire de parti et de passion et si les accusateurs n'eussent été tout aussi peu estimables que les accusés. Dans tous les cas, le tort des accusateurs (tort dont les accusés avaient eu du reste l'initiative) ç'avait été de recourir à un tribunal laïque, et le saint évêque de Tours ne craignait point de dire que ce serait un attentat nouveau et sans exemple si le juge séculier jugeait une cause ecclésiastique et si des évêques, mêmes indignes, étaient soustraits au for de l'Église : novum esse et inauditum nefas, si causam Ecclesiæ judex sæculi judicaret. On le voit, il y a loin de là à cet abandon de l'immunité si facilement consenti et si joyeusement proclamé qu'il ne puisse plus entrer dans l'esprit de personne d'y songer encore. Il y loin de là à l'acceptation pleine et entière de l'égalité de tous devant la loi séculière, comme d'un progrès conforme à l'esprit du christianisme›. V, 356-357. Entretien avec le clergé, juillet 1864.

(4) V, 178. Troisième Instruction Synodale sur les principales erreurs du temps présent. V, 356-357. Entretiens avec le clergé (juillet  1864) ; VIII, 147-148. Entretiens avec le clergé (juillet 1874) ; IX, 168 Entretiens avec le clergé (juillet 1875). 5 V, 355. A propos de quelques paroles prononcées dans le congrès de Malines.

 

‹Saint Paul proclame que Dieu a fait Son Fils Jésus chef de toutes choses, et de peur qu'on ne doute de l'universalité de cet empire, l'apôtre ajoute que dans cet assujettissement universel, rien n’a été excepté (Hebr. II, 8) Les nations spécialement Lui avaient été promises en héritage (Ps. II) Or le Fils de Dieu n'a point été frustré de cette glorieuse portion de son apanage. Et la plénitude des nations étant une fois rentrée sous Son sceptre, celles qui auraient le malheur de Le rejeter ont reçu d'avance leur nom de la bouche même du Seigneur. Elles sont ces nations apostates, gentes apostatrices, qui se sont retirées de Dieu et ont sacrilègement brisé le pacte glorieux qu'Il avait daigné faire avec elles›. (V, 179-180)

Telle est dans son ensemble la preuve traditionnelle ajoutée à la preuve scripturaire. Pour suivre l'ordre des démonstrations théologiques, il faut ajouter la preuve de raison qui doit, elle aussi, rendre hommage à la Royauté sociale de Notre Seigneur.

La raison nous apprend que Dieu est l'auteur de la société, non pas seulement en ce sens qu'Il a tiré du néant les individus qui la composent, mais encore parce qu'Il lui a donné la vie propre qui la caractérise : la vie sociale. L'homme, en effet, s'épanouit en famille et la famille en nation, en vertu d'une tendance et suivant des lois qu'il a reçues du Créateur. Et après les avoir fondées, Dieu fait vivre les nations et les gouverne ; Il leur envoie la richesse ou la pauvreté, les victoires ou les défaites, les bénédictions ou les châtiments, suivant qu'elles sont fidèles ou rebelles à sa loi.

Puisque les peuples, en tant que peuples, dépendent ainsi du Créateur, ils doivent, en tant que peuples, reconnaître Son autorité. Ils doivent à Dieu un hommage public, social, national. Voilà la preuve de raison. Mgr Pie nous l'expose dans sa 3è Instruction synodale. Commentant les paroles de saint Paul :

‹Dieu, dit-il, a fait naître d'un seul, tout le genre humain ; Il lui a donné le globe entier pour demeure, Il a défini le temps de l'apparition de chaque peuple et lui a marqué le lieu de son établissement. .. .L'ordonnateur suprême a fixé l'heure de chacune des nations, assigné leurs frontières, déterminé leur rôle, réglé leur durée et leur part d'action dans l'œuvre générale (V, 181), et, complétant la preuve de raison par la Révélation qui nous apprend que Dieu a donné les nations en héritage à Son Fils, leur Rédempteur, il s'écrie, faisant siennes les paroles d'un illustre écrivain : Les nations sont voulues de Dieu et conçues dans Votre grâce, ô Jésus-Christ ! A chacune d'elles Vous avez donné une vocation. En chacune d'elles vit une idée profonde qui vient de Vous, qui est la trame de ses destinées (1)›.

Après avoir ainsi constaté, en termes précis et magnifiques, l'action incessante de Dieu sur les nations qu'Il a créées et rachetées par Son Fils, Mgr Pie conclut que les nations en tant que nations, les peuples en tant que peuples sont tenus au même titre que les particuliers ‹de s'assimiler et de professer les principes de la vérité chrétienne (2)› et de rendre un hommage public et national à Dieu et à Son Christ. Qu'on lise dans la 3è Synodale les développements qu'il donne à cette conclusion. Toute citation, toute coupure les amoindrirait. Il faut les méditer dans le souple et rigoureux enchaînement qu'il leur a donné lui-même (3).

Ainsi, nous croyons avoir dégagé de I'œuvre de Mgr Pie, une véritable thèse théologique, établissant par l'Écriture, la tradition et la raison, que N.-S.J.-C. est véritablement Roi, non seulement du Chrétien individuel, mais des peuples et de leurs chefs.

 

(1) V, 182. Mgr Pie corrobore cette preuve de raison par la preuve historique. Tous les peuples ont assis la loi et les institutions publiques sur la base de la religion. Cherchez même dans le paganisme antique si dépravé, vous n'en verrez pas un qui ait exclu de parti

pris les choses religieuses de la vie sociale. V, 189.

(2) V, 172 à 209. Il appelle cette conclusion, conclusion du bon sens, p. 175, conclusion évidente p. 183.

(3)Du paragraphe XXII au paragraphe XXVIII inclus.

 

 

DEUXIÈME PARTIE : L'APOSTASIE DES NATIONS MODERNES ET SES CONSÉQUENCES

 

SECTION I : L'APOSTASIE DES NATIONS MODERNES

 

CHAPITRE UNIQUE

 

L'attitude des nations en face de la Royauté du Christ dans le passé. - Cette Royauté reconnue.

Dans le présent, sécularisation progressive de la société et apostasie des pouvoirs publics.

Cette Royauté sociale de Jésus est-elle acceptée par les nations et par les peuples ? Le Droit chrétien, qui est le code du règne social de N.-S., est-il la règle de conduite des sociétés humaines ?

Mgr Pie jette d'abord un regard sur le passé et il constate que pendant de longs et beaux siècles, la royauté sociale de Jésus-Christ était reconnue par la famille des nations européennes :

‹Le droit chrétien, nous dit-il, a été pendant mille ans le droit général de l'Europe› (V, 188-189) et il a été pour elle, en même temps que la source de tous les bienfaits, un principe de gloire incomparable, car, poursuit le grand évêque, nous ne craignons pas de l'affirmer, l'histoire à la main, les temps et les pays chrétiens ont vu plus de grands règnes, des règnes plus purs, plus saints que les temps d'Israël. Qu'on compare les livres des Juges, des Rois et des Machabées avec les annales des nations catholiques et qu'on dise si le désavantage est du côté qui offre ici les Charlemagne et les saint Louis, là les saint Henri d'Allemagne, les saint Étienne de Hongrie, les saint Wenceslas de Bohême, les saint Ferdinand de Castille, les saint Édouard d'Angleterre, enfin tant de princes et de princesses non moins illustres par l'éclat religieux de leur règne que par leurs grandes et royales qualités› (V, 189)

Et à l'objection sur les vices et les crimes de ces époques de foi, il répond ainsi :

‹Certes, cette société eut ses vices, et les hommes encore à demi barbares qui la composaient ne purent être tous transformés jusqu'à dépouiller leur première nature. Mais ce qu'on peut affirmer, c'est que tout ce qu'il y eut de nobles sentiments et de grandes actions à cette époque, et il y en eut beaucoup, fut le fruit des doctrines et des institutions, c'est que si le cœur humain resta faible par ses penchants, la société fut forte par sa constitution et ses croyances ; en un mot, c'est que le vice ne découla pas de la loi et que la vertu ne fut pas l'inconséquence et l'exception›. (I, 66-67)

Et encore : ‹Beaucoup de crimes, assurément, ont été commis alors comme aujourd'hui. L'humanité, depuis les jours de Caïn et Abel, a été et sera toujours divisée en deux camps. Parfois même les passions ont été plus violentes, plus énergiques en face des vertus plus fortes et de la sainteté plus éclatante. Mais personne de sensé ne le niera : tout ce qui subsiste aujourd'hui encore de vraie civilisation, de vraie liberté, de vraie égalité et fraternité a été le produit du christianisme européen ; l'affaiblissement du droit chrétien de l'Europe a été le signal de la décadence et de l'instabilité des pouvoirs humains ; enfin ce que I'œuvre d'ailleurs si négative et si désastreuse des révolutions modernes pourra laisser de bon et de salutaire après elle, aura été la réaction contre des excès et des abus que réprouvait le régime chrétien (1)›.

Le passé, malgré ses vices et ses misères, reste donc la belle époque pour l'Europe. Jésus-Christ était alors reconnu et proclamé Roi des peuples et des nations.

Et le présent ?

‹Le présent, c'est Jésus-Christ chassé de la société, c'est la sécularisation absolue des lois, de l'éducation, du régime administratif, des relations internationales et de toute l'économie sociale›. (V, 172) Étudiant la politique contemporaine, Mgr Pie constate qu'elle n'est qu'une vaste conspiration contre le droit chrétien (2).

‹Vers quel but, écrivait-il le 27 décembre 1862 au comte de Persigny, ministre de l'Intérieur, vers quel but le monde nouveau fait-il hautement profession de tendre, sinon vers une complète sécularisation, ce qui veut dire, dans le langage actuel, vers la rupture absolue entre la société "laïque" et le principe chrétien ? L'indépendance des institutions humaines par rapport à la doctrine révélée est préconisée comme la grande conquête et le fait culminant de l'ère moderne. Et comme notre siècle est hardi à tirer les conséquences, voici que l'alliance du pouvoir civil et de l'orthodoxie est spéculativement et pratiquement attaquée dans son dernier représentant et dans sa suprême personnification qui est le roi Pontife. La démolition radicale et raisonnée de ce qui reste de la chrétienté européenne : voilà le fait et la théorie qui se dressent en face de nous (3)›.

L'évêque de Poitiers avait déjà, le 28 juillet 1859, dans une belle lettre au Pape Pie IX, formulé un jugement semblable.

Le gouvernement temporel du Vicaire de Jésus-Christ, écrivait-il au Souverain Pontife, est aujourd'hui l'asile à peu près unique de la politique orthodoxe. Quel triomphe pour l'enfer si cette dernière forteresse du droit public chrétien était forcée et renversée. Votre Sainteté, du sommet où Elle réside, l'a discerné mieux que personne : la crise actuelle est moins politique et internationale que religieuse et ecclésiastique. C'est un effort suprême de la Révolution et de l'enfer pour introduire les principes de 89 dans toute l'Italie et jusque dans les États de l'Église, afin que l'Église n'ait plus ni la pensée ni la possibilité de rétablir les principes du Droit chrétien dans les sociétés civiles›. (III, 424)

Quelle profondeur de vue et quelle saine appréciation des tendances du monde moderne ! Comme les faits ont donné raison à Mgr Pie ! Aussi, quelques années plus tard il pouvait s'écrier : ‹L'erreur dominante, le crime capital de ce siècle, c'est la prétention de soustraire la société publique au gouvernement et à la loi de Dieu›. (VII, 3).

 

Soulignons ces paroles : L'ERREUR DOMINANTE, LE CRIME CAPITAL, C’EST L'APOSTASIE DES NATIONS.

Chassé des gouvernements, le droit chrétien se réfugie-t-il dans les individus ? Y est-il à l'état d'énergique aspiration, de sainte revendication ?

‹Hélas ! nous dit Mgr Pie, on veut bien de Jésus-Christ Rédempteur, de Jésus-Christ Sauveur, de Jésus-Christ Prêtre, c'est-à-dire sacrificateur et sanctificateur, mais de Jésus-Christ Roi on s'en épouvante, on y soupçonne quelqu'empiètement, quelqu'usurpation de puissance, quelque confusion d'attributions et de compétence›. (III, 569 ; IX, 126)

Telle est, d'après l'évêque de Poitiers, la situation lamentable du monde moderne, et pour son œil clairvoyant, il est évident que tous les maux qui affligent et menacent la société découlent de cet état d'apostasie générale.

Tous les périls et tous les maux d'une société découlent de ses erreurs et de ses crimes (4)› nous dit-il.

 

(1) V, 189 Cf. aussi VII, 134 et sv. Dans son instruction pastorale sur les malheurs actuels de la France (Carême 1871) Mgr Pie établit ainsi la supériorité morale du passé sur le présent. Après avoir affirmé qu'il n'est donné à aucune balance humaine, mais à la seule balance de Dieu, d'établir la proportion exacte entre la moralité du présent et celle du passé, il ajoute : ‹Mais, en ce qui est de la gravité respective de tel ou tel péché, nous possédons des principes certains. Le mal moral, comme le mal physique, se discerne et se gradue d'après le genre et l'espèce›. Il note, ensuite, d'après saint Hilaire, une différence considérable entre l'impiété et le péché. ‹Par la grâce de Dieu, tout pécheur n'est pas impie, parce que tout péché n'est pas impiété ; au contraire l'impie ne peut pas n'être point pécheur, attendu que l'impiété implique par elle-même le plus grand péché›. C'est sur la gravité et la multiplicité du péché d'impiété que Mgr Pie se base pour affirmer que la société actuelle, sous un certain vernis de décence, est pourtant inférieure au point de vue moral à la société du Moyen-Age. ‹N'est-il pas trop manifeste, dit-il, que le nombre des impies s'est étendu parmi nous et qu'il a prodigieusement grandi dans les temps modernes ? Et ce qui est infiniment plus injurieux pour Dieu et plus pernicieux pour la terre, n'est-il pas trop établi, que sous plusieurs de ses aspects, le crime d'impiété n'est plus seulement le crime des particuliers, mais qu'il est devenu le crime de la société ? › VII, 98-100 ; X, 206-207.

Nous reviendrons dans la 3è partie sur cette question de la civilisation de l'Europe sous le régime du droit chrétien.

(2) X, 246. ‹Écoutez les politiques d'au delà de la Manche ou d'au-delà des Alpes et écoutez ceux du Nord et ceux du Midi, divisés par

mille intérêts, par mille antipathies, par mille préjugés nationaux, la passion les met d'accord contre Dieu et Son Christ, contre l'Église de Dieu, contre le Vicaire du Christ›.

(3) IV, 327 et VII, 100. ‹Le principe posé à la base de tout le moderne édifice social, a été l'athéisme de la loi et des institutions, qu'on le déguise sous les noms d'abstention, de neutralité, d'incompétence, ou même d'égale protection... il est l'essence de ce qu'on appelle les temps nouveaux›.

(4) VII, 3 Le jugement de Mgr Pie sur la société moderne a été confirmé par Léon XIII dans sa mémorable encyclique Immortale Dei (1er novembre 1885)

 

‹Dans cette situation politique que plusieurs favorisent aujourd'hui, écrivait le Souverain Pontife, il y une tendance des idées et des volontés à chasser tout à fait l'Église de la société, ou à la tenir assujettie et enchaînée à l'État. La plupart des mesures prises par les gouvernements s'inspirent de ce dessein. Les lois, l'administration publique, l'éducation sans religion, la spoliation et la destruction des ordres religieux, la suppression du pouvoir temporel des Pontifes romains, tout tend à ce but : frapper au cœur les institutions chrétiennes, réduire à rien la liberté de l'Église catholique et à néant ses autres droits›. Lettres apostoliques de S.S. Léon XIII, T. Il p. 37 (Édition Bonne Presse).

 

SECTION Il : CONSÉQUENCES DE CETTE APOSTASIE

 

Quelles sont donc, indiquées par le grand évêque, les conséquences funestes de l'erreur dominante et du crime capital des nations modernes ?

Nous les trouvons ça et là éparses dans ses œuvres. Elles sont multiples. Distinguons celles qui regardent le salut des âmes et celles qui concernent l'existence, le développement, la prospérité de la société elle-même.

 

CHAPITRE I : CONSÉQUENCES POUR LES INDIVIDUS

 

Ruine des âmes. - Par la perte de la foi. - L'éloignement du prêtre. - L'infiltration profonde de l'enseignement irréligieux.

D'après Mgr Pie, le gouvernement qui a rejeté le droit public chrétien coopère à la damnation d'une multitude d'âmes. Cette affirmation étonne. Elle n'exprime pourtant que la réalité.

La société qui ne veut pas reconnaître Jésus-Christ Roi, fait perdre la foi aux âmes, les éloigne du prêtre, médiateur officiel du salut, et leur enseigne la doctrine funeste du naturalisme. C'est ce que nous allons essayer de démontrer, toujours guidé par la lumineuse doctrine du Cardinal Pie.

Le gouvernement athée détruit la foi, parce que ne voulant pas reconnaître les droits de Jésus-Christ sur les sociétés, il nie par le fait même la divinité de Jésus-Christ et de l'Église.

‹Si Jésus-Christ, proclame Mgr Pie dans une magnifique instruction pastorale, si Jésus-Christ qui nous a illuminés, alors que nous étions assis dans les ténèbres et dans les ombres de la mort et qui a donné au monde le trésor de la vérité et de la grâce, n'a pas enrichi le monde, je dis même le monde social et politique, de biens meilleurs que ceux qu'il possédait au sein du paganisme, c'est que I'œuvre de Jésus-Christ n'est pas une œuvre divine. Il y a plus : si l'Évangile qui fait le salut des hommes est impuissant à procurer le véritable progrès des peuples, si la lumière révélée profitable aux individus est préjudiciable aux sociétés, si le sceptre du Christ, doux et bienfaisant aux âmes, peut-être même aux familles, est mauvais et inacceptable pour les cités et les empires ; en d'autres termes, si Jésus-Christ à qui les prophètes ont promis et à qui Son Père a donné les nations en héritage ne peut exercer sa puissance sur elles qu'à leur détriment et pour leur malheur temporel, il faut en conclure que Jésus-Christ n'est pas Dieu (1)›. Et ailleurs, avec beaucoup plus de concision :

‹Dire que Jésus-Christ est le Dieu des individus et des familles, et n'est pas le Dieu des peuples et des sociétés, c'est dire qu'il n'est pas Dieu. Dire que le christianisme est la loi de l'homme individuel et n'est pas la loi de l'homme collectif, c'est dire que le christianisme n'est pas divin. Dire que l'Église est juge de la morale privée et qu'elle n'a rien à voir à la morale publique et politique, c'est dire que l'Église n'est pas divine (2)›.

Peut-on prouver en termes plus clairs que l'athéisme social conduit à l'athéisme individuel ? Mais, observera-t-on, l'État laïque ne détruit pas la foi. Il laisse le croyant libre. Il affirme seulement que lui, gouvernement, ne reconnaît pas officiellement les droits de Jésus-Christ et de l'Église, et qu'il se maintient dans ce qu'il appelle "l'incompétence" et la "neutralité". Mgr Pie rejette avec dégoût cette neutralité que certains voudraient appeler honnête. Il la déclare "criminelle" (3). Tel est à ses yeux ‹l'horrible et déraisonnable système de l'indifférence des religions (4)›. Écoutons-le plutôt :

‹La loi n'est pas athée, a-t-on répondu, mais elle est incompétente. Eh quoi ! au XIXè siècle la société est incompétente à prononcer l'existence de Dieu ? Mais cette déclaration d'incompétence, qu'est-ce autre chose que l'athéisme de l'omission et de l'indifférence, à la place de l'athéisme d'affirmation et de principe (5)›.

C'est précisément cet athéisme de l'omission et de l'indifférence, proclamé par le gouvernement, qui arrache la foi du cœur des masses populaires.

‹Beaucoup d'hommes, écrit l'évêque de Poitiers, beaucoup d'hommes, certainement conservateurs et même catholiques par leur intention et leur volonté, n'ont pas l'air de s'en douter, et la chose est cependant démontrée par l'expérience ; quand l'erreur est une fois incarnée dans les formules légales et dans les pratiques administratives, elle pénètre les esprits à des profondeurs d'où il devient comme impossible de l'extirper (6)›.

Et ne constatons-nous pas, en effet, avec douleur un fléchissement, une baisse et la presque disparition de la foi, depuis que les gouvernements impies ou neutres sont au pouvoir ?

Il faut donc conclure avec Mgr Pie : ‹ L'acte de foi, qui est la racine même de la Religion, a été extirpé de la société européenne. Voilà le crime capital (7)›.

 

(1) IV, 588. Instruction pastorale sur cette parole de saint Jean : Et il y a déjà beaucoup d’Antéchrists.

Un auteur contemporain a exprimé la même vérité sous une forme saisissante : ‹ Nous ne sortirons pas de ces dilemmes: Ou l'Église est le salut des nations, ou sa doctrine leur est inapplicable ; ou les encycliques des Papes, affirmant non seulement pour les individus, mais pour les États l'obligation du culte public rendu au Christ Roi, sont des chartes à appliquer rigoureusement, ou elles ne sont que des sermons en l'air ; ou notre foi doit être la substance de toute notre vie, non seulement individuelle mais aussi politique et sociale, ou elle n'est qu'une hypocrisie ; ou la cité de Dieu comprend ce que Péguy appelait les paroisses charnelles, et alors il s'agit de les sauver charnellement, ou il n'est de Jérusalem véritable que les monastères et il n'est d'état saint que le sacerdoce, et la société civile est abandonnée à sa perdition et l'Incarnation n'est qu'un leurre et la nouvelle terre qu'un mythe›. VALLERY-RADOT, Univers 1919, p.

339.

(2) VI, 434;IX, 166. Le christianisme ne serait pas divin s'il n'avait d'existence qu'au regard des particuliers et non au regard des sociétés.

(3) Œuvres Sacerdotales, I, 358.

(4) Œuvres Sacerdotales, Il, 524.

(5) Œuvres Sacerdotales, Il, 626.

(6) VII, 573, et encore : ‹Il faut méconnaître entièrement les conditions réelles de l'humanité et s'aveugler à plaisir sur la situation morale et doctrinale de notre pays pour ne pas voir à quel point le vice ou seulement la lacune des institutions influe sur toutes les classes de la société et pèse sur les esprits même en apparence les plus fermes et les plus indépendants›. VII, 102.

(7) V, 191. Voyez également, VII, 399.

 

La perte des âmes par l'incrédulité. Telle est la première conséquence de l'athéisme de l'État. Il faut y ajouter la perte des âmes occasionnée par l'opposition au sacerdoce catholique, opposition qui écarte des sources du salut une multitude d'âmes. S'adressant à ses prêtres, l'évêque de Poitiers disait :

‹Si peu flatteuse que soit cette constatation, nous n'hésitons point à reconnaître qu'en effet le sacerdoce est devenu de nos jours l'objet d'une défiance plus générale et d'une défaveur plus obstinée qu'à aucune époque du passé. Jamais peut-être, l'opposition au prêtre n’avait été poussée si loin et n'avait été partagée par un si grand nombre d'esprits. Toute passion ardente et vivace a coutume de se trahir par un mot : le mot est désormais inauguré au vocabulaire de notre pays. La qualification la plus compromettante pour un citoyen, pour un homme public est celle de clérical. Crayonné sur le dossier du fonctionnaire, elle le frappe d'un discrédit notable et devient un obstacle sérieux à son avancement dans la carrière. Jetée aux passions de la rue, elle appelle sur la tête de celui qu'elle désigne, les dédains, les injures, et au moment donné, les fureurs de la passion populaire. Pourquoi nous le dissimuler ? Nous sommes antipathiques à la génération contemporaine, antipathiques à ce point que nous rendons humainement impossibles et les causes et les personnes pour lesquelles on nous soupçonne d'avoir de la préférence ou qu'on soupçonne d'être animées de bon vouloir envers nous (1)›.

Ainsi, Mgr Pie le constate, le prêtre est antipathique et cette antipathie, qui amène nécessairement la défiance et l'éloignement, prive les âmes de la nourriture divine de la parole de Dieu et de la grâce dont le prêtre est le dispensateur. Les âmes alors se perdent.

Mais veut-on savoir quelle est pour le Cardinal Pie, la cause profonde et dernière de cette aversion pour le prêtre ? C'est l'horreur qu'éprouvent les gouvernements modernes pour la royauté sociale de Jésus-Christ et pour le droit public chrétien.

Mgr Pie en trouve la preuve dans l'aveu de nos adversaires eux-mêmes :

‹Par beaucoup de côtés, nous ne demandons qu'à vous être sympathiques, disent-ils aux prêtres. Mais la barrière insurmontable entre vous et nous, c'est la hauteur de votre mission, telle que vous vous obstinez à la comprendre. Que vous preniez soin de nos âmes, que vous nous prêchiez le devoir privé, nous y sommes consentants. Mais que, dans la sphère des choses publiques, vous opposiez vos dogmes à nos principes, que vous affirmiez les droits de Dieu en contradiction avec nos Droits de l'homme ; que vous parliez au nom du Ciel à propos des intérêts de la terre ; que vous fassiez du christianisme la règle des institutions et des lois humaines ; enfin qu'il vous appartienne de dire le dernier mot de l'orthodoxie sur les attributions de la science, de la liberté, de l'autorité : voilà ce que l'esprit moderne, esprit essentiellement laïque, ne vous concédera jamais. Là est le mur de séparation entre vous et nous (2)›.

Et ailleurs, reprenant la même pensée : ‹Disons-le hardiment, la révolution n'est si acharnée contre le prêtre que parce qu'elle a placé la souveraineté de l'homme et du peuple au-dessus de la souveraineté divine. De ce dogme fondamental découle tout ce qu'elle appelle du nom très élastique de principes modernes et c'est cette apothéose de l'humanité qui ne lui permet pas de souffrir qu’une autorité, même sacrée et circonscrite dans la sphère morale de la doctrine et de la conscience, ait la prétention de parler de plus haut que l'homme (3)›.

Ces textes sont clairs. Sans hésitation aucune, ils rejettent sur les pouvoirs athées ou neutres, issus de la Révolution, la responsabilité suprême de l'aversion de la société moderne pour le prêtre. Les pouvoirs ne veulent à aucun prix du règne social de Jésus-Christ et ils s'efforcent en mille manières d'éloigner du prêtre, prédicateur obligé du Droit social chrétien, la multitude de leurs subordonnés. En effet, ne voyons-nous pas dans nos églises, le vide immense laissé par les fonctionnaires de l'État et par tous ceux qui ont à attendre quelque faveur du gouvernement ? Que cet éloignement du prêtre soit la cause de la perte d'un grand nombre d'âmes, nous l'avons déjà montré (4).

Enfin, l'État qui a rejeté l'autorité sociale de Jésus-Christ, entraîne la ruine d'un très grand nombre d'âmes par l'enseignement de cette doctrine que l'évêque de Poitiers désigne sous le nom de naturalisme, doctrine qui fait abstraction de la Révélation et qui prétend que les seules forces de la raison et de la nature suffisent pour conduire l'homme et la société à sa perfection.

Le gouvernement athée n'est pas l'auteur du naturalisme puisque lui-même en est né (5), mais il en est le propagateur le plus actif et le plus influent par l'enseignement officiel donné au nom de l'État. Le Cardinal Pie a surpris sur les lèvres de nos adversaires (6) l'aveu que l'apostasie de l'État a engendré l'école neutre :

‹Depuis que nous possédons la liberté de conscience (et c'est Mgr Pie qui les cite) cette précieuse conquête de notre Révolution, disent-ils, depuis l'abolition d'une religion dominante, les principes de la société ne permettent pas qu'une religion positive puisse aujourd'hui diriger l'éducation nationale (7)›.

 

(1) VII, 367. Instruction pastorale sur l'opposition à Dieu manifestée par l'opposition au prêtre (Carême 1872).

(2) VII, 375. Cf. aussi : Œuvres sacerdotales : I, 334 et sv. Sur le sacerdoce et son influence sociale.

(3) IX, 460, 461. Instruction pastorale sur un devoir urgent de la génération actuelle envers le sacerdoce. (Carême 1877). 4 Le Cardinal Pie, dans ses dernières allocutions (9 mai 1880), montre dans les décrets contre les Ordres religieux, une conséquence

directe de l'athéisme de l'État, une ‹déduction logique de maximes sacrilèges élevées à la hauteur de principes et de dogmes sociaux› X, 148-149. Ainsi, l'État sans Dieu éloigne les âmes et du prêtre, distributeur officiel de la grâce, et du religieux, modèle de perfection évangélique. Voyez V, 12, et VIII, 32-33.

Le P. LIBERATORE a bien étudié les causes profondes de la guerre des gouvernements impies contre les ordres religieux. L’Église et l’Etat, I, Il. Du naturalisme politique ch. VI, 226-232.

Quiconque aura lu ces pages, comprendra la justesse de cette réflexion de Louis Veuillot, lorsqu'il parle de l'aversion des hommes politiques pour les religieux. ‹Une grande merveille, c'est la conviction où sont aujourd'hui les hommes que la liberté de leurs opinions a beaucoup plus à craindre d'un seul religieux que de cent régiments›. Parfums de Rome, Il 1. VII 67.

(5) Mgr Pie (Œuvres sacerdotales, I, 46, note) signale une des causes importantes de l’enseignement irréligieux. ‹L'éducation publique

n'est si mauvaise parmi nous que parce qu’avant tout l'éducation domestique est nulle›.

(6) V. Cousin et Ad. Garnier, adversaires peut-être inconscients, mais néanmoins, par leur doctrine, précurseurs de nos laïques moder

nes : Ferry, Buisson, Aulard, Payot et autres.

(7) III,             208. Voyez aussi Il, 401, ce passage très important : ‹la liberté de conscience... l'abolition d'une religion dominante permettent moins que jamais de remettre les écoles de l'État entre les mains d'un ministre du culte. L'État professera les vérités religieuses communes à toutes les diverses religions, c'est là la religion la plus haute, la plus universelle ou la plus catholique dans le sens étymologique du mot›

 

Et encore III, 199 : ‹ L'enseignement philosophique, surtout s'il est donné au nom de l'État et par des professeurs et des écrivains rétribués de l'État, doit se conformer aux lois et aux doctrines de l'État. Or, le principe fondamental de la société moderne, la grande conquête de la Révolution, c'est la liberté des cultes, la liberté des croyances. L’enseignement philosophique doit donc respecter la liberté individuelle des intelligences et pour cela il doit faire abstraction de toutes les religions positives et proclamer seulement les principes généraux de la loi et de la morale naturelles qui sont communs à toutes les religions. Ainsi l'exigent le respect des consciences et l'esprit de nos institutions›.

 

Nous avons donc une éducation nationale en dehors de Jésus-Christ. Est-ce assez dire ? Mgr Pie, dans la force de sa logique, affirme clairement qu'une telle éducation est contre Jésus-Christ. Dans sa seconde instruction synodale il écrit : ‹Parce que Jésus-Christ a été constitué roi de toutes choses, parce que son empire ne connaît pas de frontières, parce que la raison et la nature sont précisément le domaine au centre duquel il entend établir le règne de la foi et de la grâce ; en un mot, parce que la philosophie (dont s'inspire l'enseignement de l'État) ne peut éliminer Jésus-Christ comme elle le voudrait, elle est conduite forcément à le nier, à le poursuivre, à le lapider›. (III, 215)

L'évêque de Poitiers cependant constata plus d'une fois que les textes des lois sur l'enseignement ne formulaient pas ces ultimes conséquences (III, 209), mais le naturalisme de l'État dirigeant l'éducation nationale, les contenait dans ses principes. Le programme de l'enseignement neutre pleinement appliqué depuis 1880, était déjà élaboré du temps de Mgr Pie (1), et l'enseignement supérieur donné par l'Université de l'État n'était qu'une leçon de naturalisme (2).

Il serait trop long de relater ici tout ce que l'évêque de Poitiers a écrit contre ce naturalisme propagé et défendu par les écoles de l'État (3).

C'est la grande erreur qu'il n'a cessé un instant de combattre. Contentons-nous de signaler qu'il démontre avec une clarté et une vigueur incomparables, l'inanité pour le salut éternel de cette religion naturelle et de ces vertus naturelles, l'inanité de ce naturalisme, de cette prétendue religion supérieure de l'humanité, triste conséquence de l'athéisme d'État. Il consacre sa première et sa deuxième instruction synodale sur les erreurs du temps présent, à montrer que cette morale naturaliste, cette morale indépendante de Jésus-Christ et de l'Église, cette morale laïque comme on l'appelle aujourd'hui, ‹n'aboutit qu'à des vertus dont Bossuet dit que l'enfer est rempli› (