Pourquoi les catholiques doivent combattre les lois dites « laïques »
1925
Olivier-Marie de Durfort de
Civrac de Lorge,
Par la grâce de Dieu et l’autorité du Saint-Siège apostolique évêque de
Poitiers,
Au clergé et aux fidèles de notre diocèse,
Salut, paix et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Nos très chers frères,
L’an dernier, voulant compléter la série de nos Lettres pastorales sur l’Eglise, Nous avons traité des rapports qui doivent régner entre l’Eglise et l’Etat, et Nous vous avons montré que le principal obstacle à l’union entre la société religieuse et la société civile était le laïcisme ou athéisme.
Persuadé que l’on remédie d’autant plus facilement à un mal que l’on en connaît
mieux la cause et l’origine, Nous Nous sommes attaché à vous retracer la genèse
de cette erreur monstrueuse qui plonge ses racines dans un orgueilleux
naturalisme et dans cet individualisme outrancier qui cherche à réaliser la
complète et absolue autonomie de l’individu par l’affranchissement de toute
autorité et de tout frein.
Nous dénoncions les trop fameuses lois dites « laïques » avec leurs conséquences désastreuses au point de vue de la déchristianisation progressive de la France. Nous Nous élevions contre la conduite de trop nombreux catholiques qui reconnaissent, en principe, la nocivité de ces lois et adoptent néanmoins pratiquement le fait de la laïcité et s’en accommodent. Car il était de la plus élémentaire logique de penser que, ces lois continuant de subsister, un gouvernement pourrait surgir qui en précipiterait l’application. C’est ce qui est arrivé, hélas ! et bien plus vite que personne n’aurait pu le supposer. Qui donc aurait imaginé que six ans à peine après la guerre, des Français se rencontreraient pour rompre ouvertement l’Union sacrée et prétendre appliquer des lois d’exception, de persécution contre d’autres Français, qui, aussi bravement que quiconque, ont accompli leur devoir patriotique ; pour oser attenter aux libertés des catholiques. Les faits sont dans toutes les mémoires : il Nous semble inutile de les rappeler.
L’heure est grave. Il ne s’agit pas d’une lutte de parti, il s’agit bien, comme l’affirmait un pontife de la Libre-Pensée, « de l’affrontement de deux principes ». Il s’agit, en effet, de l’éternelle lutte, et à l’état aigu, entre le bien et le mal, entre le Christ et Bélial, entre la cité païenne et la cité chrétienne, entre les enfants du siècle qui poursuivent la déchristianisation de la France et les fils de lumière qui, forts des promesses divines, entendent ne pas laisser détrôner leur Dieu et détruire leur Eglise.
Il Nous semble donc utile, à cette heure, de vous rappeler, pour éclairer vos esprits et activer vos volontés, ce qu’est la loi, ce qu’elle doit être pour mériter son nom et avoir force obligatoire. Et comme contre-partie, Nous vous dirons ce que n’est pas la loi, Nous établirons que la loi injuste n’est pas la loi, et enfin Nous vous donnerons un exposé succinct et aussi clair que possible des principales lois dites « laïques » pour vous en montrer l’impiété et l’injustice, vous déterminer à les combattre et à en poursuivre avec une inlassable ténacité la révision, la modification ou l’abrogation.
I
Deux conceptions de la vie, du monde, de la société sont en présence : l’une, celle de l’Eglise catholique, qui reconnaît un Dieu créateur et souverain Maître de toutes choses, selon les lois de qui l’individu, la famille, la société, l’Etat doivent se conduire ; l’autre, celle de la Libre-Pensée, fille de la Révolution et héritière des principes des philosophes du XVIIIe siècle, qui renie Dieu, prétend l’exclure de la famille, de l’école, de la société et de l’Etat, en un mot le supprimer dans les âmes et le chasser de partout. « Nous ne pouvons plus, déclare la libre-pensée, accepter Dieu comme une fin, nous avons établi un idéal qui n’est pas Dieu, mais l’humanité."
De ces deux conceptions diamétralement opposées découlent infailliblement des conséquences également opposées sur les terrains de l’activité humaine et, partant, sur la loi qui est la mesure et la règle des actes humains par rapport à la fin de l’homme.
Comme chacun sait, on distingue deux sortes de lois : la loi physique et la loi morale. Il ne s’agit évidemment pas ici de la loi physique qui exprime les rapports nécessaires qui existent entre les êtres et entre leurs phénomènes, mais uniquement de la loi morale.
« Dieu, dit le catéchisme, nous a
créés pour le connaître, l’aimer et le servir » : Dieu donc et Dieu seul, tel
est brièvement et lumineusement déclaré le but de toute vie humaine. «
Universa propter semetipsum operatus est Dominus »1, Dieu a tout
créé pour lui-même, pour sa propre gloire. Cet oracle du livre des Proverbes se
retrouve en maint passage des Saintes Ecritures ; David, en ses psaumes
admirables, nous invite d’une façon pressante et répétée à apporter à Dieu la
gloire et l’honneur, à offrir au Seigneur la louange de son nom, à chanter des
hymnes à notre Dieu.
Si Dieu nous a créés pour sa gloire, le but de notre vie sera donc de lui
procurer cette gloire. Et nous la lui procurerons en faisant de sa volonté
sainte la règle unique, la règle souveraine de notre existence, en obéissant à
la loi morale.
La loi morale a pour but de régler la conduite ou les mœurs de l’homme par
rapport à sa fin dernière qui est Dieu. L’existence de la loi morale ou du
devoir est un fait que personne ne peut mettre en doute. A toutes les époques de
l’histoire, sur tous les points du globe, au sein des peuplades sauvages aussi
bien qu’au milieu des nations civilisées, on entend l’homme dire : « Ceci est
bien, cela est mal ; je dois faire le bien et éviter le mal ». Les hommes ont pu
errer grossièrement au sujet de la divinité, mais, en général, ils n’ont jamais
séparé la morale de la religion.
Dieu, auteur de la loi morale, l’a communiquée aux hommes de différentes
manières.
Et tout d’abord, Dieu en créant le monde, y a mis un ordre admirable, qui est
l’exécution parfaite de sa raison et de sa volonté éternelles concevant cet
ordre, le réalisant et ordonnant de le respecter. Et ce plan du gouvernement du
monde existant en Dieu de toute éternité, est ce que l’on appelle la loi
éternelle.
Cette loi éternelle qui, d’après
saint Thomas, est « la divine sagesse en tant qu’elle dirige tous les événements
de ce monde »2, devait nécessairement trouver un écho dans les êtres
et au fond des cœurs. Or, cet écho, cette manifestation, cette irradiation de la
loi éternelle est ce que l’on appelle la loi naturelle, que saint Thomas
définit : « la participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable »3.
Elle est appelé naturelle, parce qu’elle procède de Dieu, auteur de la nature,
et qu’elle est l’expression de la dépendance de l’homme vis-à-vis du créateur ;
elle est encore appelée naturelle, parce qu’elle peut être connue par
l’intelligence laissée à ses propres moyens.
Son objet est tout ce qui en soi ou intrinsèquement est bon ou mauvais. Par elle
nous voyons les premiers principes de la morale : Fais le bien, évite le mal, ne
fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même ; par elle
aussi nous saisissons les déductions plus ou moins immédiates de ces premiers
principes.
La loi naturelle est, comme l’a si bien dit saint Thomas, « le reflet de la
lumière divine en nous »4 ; la voix de notre conscience qui la
proclame n’est que l’écho de la voix même de Dieu. Les païens eux-mêmes ont
reconnu cette loi et en ont parlé avec admiration. « Cette loi, disait Cicéron,
n’a pas besoin d’être écrite, car elle est imprimée dans le cœur de l’homme ;
elle est innée ; nous ne l’avons ni apprise, ni reçue, ni lue, mais nous l’avons
tirée de la nature même… Elle n’est point autre à Rome, autre à Athènes, autre
aujourd’hui, autre demain. Tous les peuples, tous les siècles sont soumis à
cette règle universelle et immuable par laquelle Dieu les régit en seul maître
et monarque souverain. »5
Si la loi naturelle est universelle et infailliblement reconnue dans ses premières données et ses principes élémentaires, il faut, toutefois, reconnaître que notre raison seule ne suffit pas pour nous la révéler dans son ensemble et jusque dans ses ultimes conséquences. De plus, notre volonté est impuissante, abandonnée à ses propres forces, pour nous y conserver toujours fidèles. Par suite du péché originel, la raison humaine, voilée par l’ignorance et l’erreur, a de la peine à en discerner les préceptes, et la volonté, amoindrie par la concupiscence, a plus de peine encore à en pratiquer les obligations.
C’est que l’homme, primitivement élevé par Dieu à l’état surnaturel, ne s’est pas maintenu dans l’état de sainteté. Il a péché, et toute l’humanité se trouve dans l’impuissance, sans le secours de la grâce divine, de connaître et d’observer entièrement la loi naturelle. Aussi ne faut-il point s’étonner que l’histoire morale des longs siècles qui ont précédé le christianisme ne soit guère que le récit des erreurs, des désordres, des vices, des dépravations qui ont souillé l’humanité.
Dieu, qui, dans sa miséricorde infinie, avait promis à l’homme déchu un sauveur,
se choisit un peuple à part, une race privilégiée qu’il comblerait de ses
bienfaits et à qui il dicterait sa loi. Il donna, en effet, à Moïse, sur le mont
Sinaï, les dix commandements pour affermir les prescriptions de la loi naturelle
qui étaient devenues vacillantes dans les intelligences enténébrées. Et pour
aider les enfants d’Israël à reconnaître plus expressément son souverain
domaine, Dieu condescendit à ajouter au Décalogue des préceptes réglant les
cérémonies du culte et les sacrifices, facilitant ainsi l’hommage religieux
qu’il attendait de son peuple par l’adoration, l’action de grâces, la
propitiation et la supplication.
Mais, comme le remarque Bossuet, « ce qu’il y a de plus beau dans cette loi,
c’est qu’elle préparait la voie à une loi plus auguste, moins chargée de
cérémonies et plus féconde en vertus »6.
En effet, les temps sont accomplis, les prophéties se réalisent, Jésus-Christ paraît. Il apporte à la terre, avec la paix et le salut, une loi nouvelle qui n’abroge point l’ancienne, mais la perfectionne ; loi que l’apôtre saint Jacques appelle une « loi de perfection et de liberté »7
.
Loi de perfection, en effet, et de sainteté : elle promulgue le Décalogue avec
une force nouvelle ; elle ordonne la prière et la pénitence ; elle ouvre des
sources de grâces toujours jaillissantes par l’institution des sacrements ; elle
substitue aux sacrifices inefficaces et aux victimes de l’ancienne loi le
sacrifice efficace du Calvaire où coule le sang de la divine victime, sacrifice
continué et renouvelé par le sacrifice de nos autels, qui applique aux âmes les
mérites du sang rédempteur ; elle prêche surtout l’amour de Dieu et du
prochain ; elle propose aux âmes généreuses les conseils évangéliques qui
doivent les aider à monter rapidement vers Dieu, d’ascension en ascension, dans
la lumière et dans l’amour.
Telle est cette loi du Christ qui constitue la morale évangélique et laisse bien
loin derrière elle la sagesse païenne et la morale juive. Cette morale
chrétienne a pénétré rapidement le monde païen ; elle a aboli l’esclavage et le
servage, réhabilité la femme, restauré la famille, rétabli la justice et
l’équité dans les conditions du travail et les transactions ; elle a adouci et
transformé les mœurs ; elle a peu à peu imprégné de son esprit les institutions
politiques et sociales des nations baptisées ; bien avant la lettre, elle a
groupé les peuples dans une société des nations qu’on appelait la chrétienté, et
assuré ainsi pendant un certain temps la paix du monde.
Avant de monter au ciel, Notre-Seigneur Jésus-Christ fonda l’Eglise pour être la continuatrice de son œuvre ; il lui confia le dépôt de la foi en même temps qu’il l’instituait gardienne et interprète de la loi et de la morale. Relisons la page de l’Evangile : « Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait désignée. En le voyant ils l’adorèrent… Puis Jésus, s’approchant d’eux, leur parla ainsi : Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde »8. Par ces paroles si lumineuses et si catégoriques, Notre-Seigneur, au nom même de sa toute-puissance, confiait à l’Eglise la mission non seulement d’enseigner, mais encore de garder avec la vérité toute sa législation qui constitue la morale chrétienne.
Il fit plus encore : il donna à son Eglise le pouvoir de faire elle-même des
lois. Dans un dernier entretien qu’il eut avec ses apôtres avant de quitter
Capharnaüm, un jour, Jésus, après leur avoir fait de nombreuses recommandations,
prononça ces graves paroles qu’une fois déjà il avait adressées à Pierre : « En
vérité je vous le dis : Tous ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le
ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel »9.
Il est difficile d’être plus précis et plus formel : par ces paroles lier et
délier, qui dans le Talmud des Juifs et dans la Sainte Ecriture se réfèrent
à la loi, Notre-Seigneur investissait réellement l’Eglise du pouvoir législatif
et d’un pouvoir sans restriction, universel, s’étendant à tous les temps, à tous
les lieux, à toutes les personnes, à toutes les questions concernant la foi, les
mœurs, la discipline. Ce pouvoir était en même temps infaillible, puisque le
Christ promettait son assistance perpétuelle : l’Eglise ne pourrait donc édicter
que des lois conformes à la loi divine. Aussi Notre-Seigneur ajoutait-il : «
Celui qui vous écoute, m’écoute ; celui qui vous méprise, me méprise, et celui
qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé »10. Paroles d’une
singulière gravité qui, en exprimant une certaine identité entre le Christ et
l’Eglise, prouvent clairement que les lois de l’Eglise méritent au même titre
que celles de Dieu notre respect et notre entière obéissance ; leur but,
d’ailleurs, est identique : sanctifier nos âmes et glorifier Dieu.
Dans notre lettre pastorale du
Carême dernier, après vous avoir retracé l’origine de la société civile, Nous
vous disions : Fait pour suppléer aux insuffisances de l’individu et de la
famille, l’Etat est une association de familles dont il coordonne et dirige la
collaboration en vue du bien commun. Or, cette direction implique nécessairement
l’autorité. Et Nous ajoutions : Dieu, qui est l’auteur de la société, est aussi
le principe et la source de cette autorité, élément essentiel de la société. Dès
là qu’elle est chargée de procurer le bien commun et, conséquemment, d’ordonner
et de diriger les actions des ses membres vers une fin commune, la société
civile a le droit de faire des lois. La philosophie rationnelle s’accorde avec
l’Eglise pour reconnaître à l’Etat le pouvoir législatif.
Quel est l’objet des lois humaines ? Juristes et moralistes s’accordent à le
déterminer ainsi : Les lois humaines rappellent tout d’abord les prescriptions
fondamentales de la loi naturelle et des lois positives divines, dont la notion
est souvent affaiblie, diminuée chez l’homme par l’ignorance, la passion, la
légèreté. Elles les précisent et en assurent le respect par des sanctions plus
immédiates et, par conséquent, plus sensibles pour les esprits grossiers que les
sanctions plus lointaines de l’autre vie.
Les lois humaines tirent, en second lieu, des premiers principes de la loi
naturelle ou de la loi positive divine des conséquences ou des applications ;
elles déterminent soit le mode d’exécution, soit les conditions précises
d’application de celles des lois naturelles ou divines positives dont le
législateur suprême n’a pas réglé lui-même entièrement la mise en œuvre.
Enfin elles posent une foule de prescriptions sur lesquelles la loi naturelle ou les lois révélées sont muettes et qui ont pour but d’augmenter le bien-être matériel et moral des hommes, ou de provoquer le progrès dans toutes les branches de l’activité humaine. Ces loi varient à l’infini selon les temps, les lieux et les pays.
Mais quel que soit son objet, la loi positive humaine est subordonnée à la loi
naturelle et à la loi divine positive. Le législateur humain peut donc établir
la loi, pour assurer soit l’observation de la loi naturelle, soit le repos, la
tranquillité, le progrès de la vie temporelle, mais en aucun cas il ne peut
porter une loi qui serait contraire au bien de Dieu ou au bien de l’homme. Tout
s’enchaîne logiquement : Le seul vrai fondement des droits de l’homme se trouve
dans le droit de Dieu sur l’homme. Dieu a créé l’homme pour sa gloire : ce droit
de Dieu est sauvegardé par la loi divine, naturelle ou positive. C’est de cette
loi divine que dérivent les premier droits des individus, comme moyen
d’atteindre leur fin, et aussi le pouvoir de procurer le bien commun que possède
la société parfaite. Ce pouvoir s’exprime par la loi humaine, qui devient ainsi
la source secondaire des droits. La loi humaine n’a donc d’autorité qu’en tant
qu’elle dirige les actes de l’homme dans le sens de sa vraie fin. Voilà pourquoi
saint Thomas donne de la loi cette définition : Une ordonnance de la raison,
en vue du bien commun, promulguée par celui qui est chargé de la communauté.11
La loi est tout d’abord une ordonnance de la raison : la loi désigne, en effet, une règle rationnelle qui dirige pratiquement les actes humains vers la fin où ils doivent tendre. Elle n’est pas seulement une direction facultative ; elle implique une obligation : son nom, du reste, qui vient de "lier", l’indique suffisamment. Pour qu’il y ait lien, il est nécessaire que le législateur fasse acte d’intelligence et acte de volonté ; il faut, d’autre part, que sa volonté soit réglée par la droite raison, sinon "la volonté du chef serait plus une iniquité qu’une loi"12.
La loi doit être faite en vue du bien commun : la fin de toute loi, c’est le bien général ; "ceux qui commandent ne sont dépositaires du pouvoir que pour veiller au bien de tous"13.
Elle doit être promulguée, c’est-à-dire manifestée, car pour avoir force obligatoire, elle doit être connue des sujets.
Enfin la loi doit être portée par celui qui est chargé de régir la Communauté ou la société, par celui qui a le pouvoir. Il est évident qu’un égal ne peut obliger son égal. Le législateur doit être supérieur à ceux que la loi oblige ; il ne peut être que le chef de la collectivité et le dépositaire du pouvoir. Mais quelle est donc la source du pouvoir ? Ecoutons Léon XIII dans son encyclique Immortale Dei : "Le témoignage de la simple raison naturelle suffit à établir que tout ce qu’il y a d’autorité parmi les hommes procède de Dieu comme d’une source auguste et suprême. Aucune société ne saurait subsister sans une autorité qui imprime efficacement à chacun des membres une même impulsion vers le but commun. Il en résulte qu’il faut aux hommes constitués en société civile une autorité pour les régir : autorité qui, comme la société elle-même, procède de la nature et, par conséquent, de Dieu lui-même. Il s’ensuit que le pouvoir public, considéré en lui-même, ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le véritable et souverain Maître des choses. Toutes les créatures sans exception doivent nécessairement lui être soumises et le servir. Par conséquent, tous ceux qui ont le droit de commander ne tiennent ce droit que de Dieu, chef suprême de l’univers : Tout pouvoir vient de Dieu!"
Et Léon XIII ajoute : "Du reste, le droit de commander n’est par lui-même
nécessairement lié à aucune forme politique. Il peut légitimement revêtir telle
forme ou telle autre, pourvu qu’elle soit vraiment propre à procurer le bien
commun".
Voilà qui est clair et net. Telle est la doctrine de l’Eglise et, par conséquent, celle qui inspire la conduite des catholiques. Et que l’on ne vienne pas accuser les catholiques de ne point vouloir se soumettre aux lois de l’Etat sous prétexte qu’ils seraient ennemis du régime. La doctrine pontificale n’est, du reste, que l’écho de la doctrine du Christ ordonnant de "rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"14, et de celle des apôtres. Saint Pierre et saint Paul tiennent le même langage : "que toute âme soit soumise aux puissances supérieures : car il n’y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été ordonnées par Dieu… C’est pourquoi qui résiste au pouvoir résiste à Dieu ; et ceux qui résistent acquièrent eux-mêmes leur condamnation"15.
L’histoire, du reste,
n’atteste-t-elle pas que les catholiques sont toujours empressés à obéir aux
lois justes de leurs pays ? Est-ce que parmi les citoyens qui paient l’impôt,
qui obéissent aux lois, qui servent le pays avec tout leur dévouement, qui
n’hésitent pas à verser leur sang pour défendre en des heures tragiques la
patrie en danger, les catholiques ne tiennent pas une place honorable ?
N’ont-ils pas fait preuve pendant l’horrible guerre du plus ardent patriotisme
et, du plus grand général, organisateur de la victoire, jusqu’au plus humble
soldat, n’ont-ils pas contribué puissamment à sauver la France du joug des
barbares ?
Si l’on se reporte par la pensée aux premiers siècles du christianisme, ne
devra-t-on pas reconnaître qu’en ces temps d’exceptionnelle tyrannie, les
chrétiens néanmoins ont fait preuve du plus admirable loyalisme ? Au début du
IIIème siècle, Tertullien disait : "Nous sommes d’hier, et cependant nous
remplissons vos maisons, vos sociétés, vos places fortes, vos municipes ; nous
occupons les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum… Si
nous nous retirions, vous seriez effrayés de votre solitude où il n’y aurait
plus que silence et mort"16. Puissants et nombreux, ils auraient pu
se révolter : ils ne l’ont point fait. Ils étaient les disciples du Christ qui
avait ordonné de rendre à César ce qui était à César, et qui, même sous l’injure
et les mauvais traitements, avait gardait un silence plein de sérénité et de
mansuétude. Mais ils se montrèrent irréductibles et intraitables lorsqu’on porta
atteinte à leur foi et à la fidélité qu’ils avaient vouée au Christ leur
Maître ; se souvenant "qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes"17,
ils préférèrent les supplices et la mort à une vie déshonorée par une lâche
apostasie.
II
Si les catholiques reconnaissent et accomplissent leur devoir d’obéissance aux lois justes de leur pays, ils savent aussi qu’ils ne peuvent obéir aux lois injustes, à des lois qui n’ont de la loi que le nom, qui sont des caricatures, des corruptions de la loi, parce qu’elles attentent aux droits de Dieu, du Christ, de l’Eglise et de la famille.
Et Nous voici amené, nos très chers frères, à vous reparler des lois dites
"laïques". Et tout d’abord, qu’entend-on par ce mot "laïque" ? Evidemment
on a fait dévier ce mot de sa signification première. Laïque se disait à
l’origine, et se dit encore, par simple opposition à clerc. Jadis dans
les monastères, les religieux qui n’entraient pas dans les ordres, s’appelaient
frères lais, du latin laïcus, d’où le français moderne laïc ;
ceux qui entraient dans les ordres étaient les clercs, du latin
clericus. Comme on le voit, cette double appellation servait à distinguer
primitivement les uns des autres les membres d’une même communauté qui vivaient
en bonne harmonie ; elle ne comportait aucun antagonisme. De même aujourd’hui,
il n’y a pas opposition, mais simplement distinction entre laïques et
ecclésiastiques. Mais l’hypocrisie sectaire a passé par là ; elle a créé entre
ces deux mots une opposition réelle pour la faire passer des mots dans les idées
et dans les mœurs. Et si, d’après le dictionnaire, est laïque ce qui
n’est pas ecclésiastique ou religieux, d’après la terminologie sectaire est
laïque ce qui est le contraire ou la négation de la religion. Et que veut-on
signifier lorsqu’on proclame qu’on a laïcisé l’école et que l’Etat est
pleinement laïque, sinon que l’on en a chassé Dieu ?
Le laïcisme, Nous vous le disions l’an dernier, tend à substituer la souveraineté de l’homme à l’autorité de Dieu, du Christ et de son Eglise. Fruit de l’orgueil humain il prend forme dans le "libre examen" des Novateurs ; exalté par les philosophes du XVIIIe siècle, il prend les noms de naturalisme et de rationalisme ; il parvient, après l’abolition des privilèges par la Révolution, à substituer aux droits de Dieu les droits de l’homme. L’erreur a sa logique : inévitablement cette conception nouvelle qui dresse l’homme en face de Dieu, qui rabaisse celui-ci pour déifier celui-là, devait des idées passer dans les actes, avoir son contre-coup sur la notion de la loi et aboutir à substituer à la morale chrétienne une morale indépendante.
Après une apparente accalmie durant les trente premières années du XIXe siècle, le naturalisme poursuit sa destruction. Pour bien marquer le fossé qui doit désormais séparer le présent du passé, il revêt son œuvre de déchristianisation des nom hypocrites de sécularisation et de laïcisation. Les écrivains répandent ses doctrines et les hommes d’Etat s’appliquent à les faire passer dans la législation. Le but poursuivi, c’est de chasser Dieu de partout, de le supprimer.
Ayant éteint toute lumière venant d’en haut, les philosophes s’essayent à
trouver, à la lueur de la seule raison humaine, une règle des mœurs, une morale
à substituer à la morale chrétienne. Et alors on se trouve en face des morales
les plus diverses, mais aussi les plus inconsistantes, parce qu’elles ne
reposent pas sur le seul fondement solide, sur Dieu. Pour l’un, la morale
consiste à suivre son plaisir, pour l’autre, à chercher son intérêt ; pour
celui-ci, à se dévouer à ses semblables, pour celui-là, à suivre sa sympathie.
Celui-ci proclame : Mets de la beauté dans ta vie ; celui-là : Ecoute la raison,
sois un homme d’honneur. Et d’autres encore.
Kant, ce génie malfaisant d’outre-Rhin, affirme avec vigueur la loi du devoir ;
"mais le devoir ne pouvant trouver en Dieu, banni de nos convictions, ni son
origine ni son point d’appui, prend sa source dans le sujet même qui en a
conscience. L’homme ne relève que de soi dans l’ordre moral ; il est son propre
législateur, il est à lui-même l’idéal, la fin à laquelle il subordonne sa
liberté. Une personnalité morale trouvant en elle-même sa fin: voilà, selon
Kant, l’homme, tout l’homme… Kant dit à l’homme : ta grandeur est dans ta
moralité ; de cette moralité tu es le principe et le but ; ta grandeur est de
toi, tu es Dieu"18.
Cette indépendance absolue de toute autorité dont on avait pétri les cerveau trouva son expression dans la fameuse "Déclaration des droits de l’homme". Et dès lors qu’à la souveraineté de Dieu on substituait la souveraineté du peuple, la loi humaine ne se rattachait plus à la loi divine et ne trouvait plus en elle ni son point d’appui ni son autorité. Elle allait n’être plus que "l’expression de la volonté générale" : c’est ainsi que la loi est définie à l’article VI de la Déclaration des droits de l’homme.
C’est ainsi, du reste, que la comprennent nombre de législateurs modernes,
fidèles à la doctrine révolutionnaire. "Pour nous, disait l’un d’entre eux, le
droit et la loi ne sont autre chose que la volonté de la majorité régulièrement
et librement exprimée". Un autre précisait le même principe : "Vous êtes
souverains, disait-il, cela ne veut pas dire que vous puissiez faire tout ce qui
vous plaît, car vous ne devez faire que ce qui est juste, mais vous avez le
droit de décider du juste et de l’injuste". D’où, encore une fois, d’après ce
Droit nouveau : le droit et le juste ne sont autre chose que la volonté de la
majorité. L’arbitraire de la majorité, c’est tout, et l’on conclut avec
solennité : la loi, c’est la loi !
Mais telle n’est point l’exacte notion de la loi. Nous l’avons vu, la loi est tout d’abord une ordonnance de la raison et non pas seulement l’expression d’une volonté même générale. De plus, si la loi est l’expression de la volonté générale, il s’ensuivra que ce que veut la majorité est légal, même si cela est préjudiciable à la minorité.
Dans son traité des Lois19, Cicéron, par avance, faisait justice
d’une telle absurdité : "Si le droit, dit-il, découlait des votes du peuple, des
décrets des princes, des sentences des juges, on aurait le droit de voler, de
commettre l’adultère, d’inventer de faux témoignages, pourvu qu’un plébiscite
l’eût autorisé. Si la décision des sots a le pouvoir de changer la nature des
choses, pourquoi ne décréteraient-ils pas que ce qui est mauvais et nuisible est
bon et salutaire ? Ou, si la loi peut faire que l’injuste devienne juste,
pourquoi ne peut-elle pas faire que le mal devienne bien ? Pour nous, le droit
naturel est le seul critérium qui permette de distinguer une bonne loi d’une
mauvaise".
Ecoutez maintenant le témoignage concordant des plus hautes autorités de la
philosophie et de la théologie catholiques. "Puisque dans les choses humaines,
dit saint Thomas, on appelle juste une chose par là même qu’elle est conforme à
la règle de la raison, et qu’une loi n’existe qu’autant qu’elle est juste, il
est nécessaire que toute loi humaine découle de la loi naturelle qui est la
règle première de la raison."20 "Comme la loi écrite ne donne pas sa
force au droit naturel, de même elle ne peut pas non plus l’affaiblir ou le
détruire, parce que la volonté de l’homme ne peut pas changer la nature. C’es
pourquoi si la loi écrite renferme quelque chose qui soit contraire au droit
naturel, elle est injuste et n’est pas obligatoire."21
"L’autorité civile, affirme de son côté Suarez, peut souvent, par erreur, prescrire des choses injustes ou illicites. En droit, elle ne le peut pas. Une semblable prescription n’a pas le caractère d’une loi véritable, car une loi injuste ou immorale n’est pas une loi : Lex injusta vel turpis non est lex". Et il ajoute : "L’inférieur ne peut pas abroger la loi du supérieur ni y déroger… En conséquence, aucune loi humaine ne peut prévaloir contre la loi de Dieu."22
En résumé, la loi humaine, pour mériter vraiment le nom de loi et avoir force
obligatoire, ne doit être opposée à aucune loi divine, naturelle ou positive, ni
à la loi ecclésiastique, qui est, comme nous l’avons vu, garantie par Dieu ;
elle doit, de plus, procurer le bien commun, ne pas excéder le pouvoir du
législateur et être conforme à l’équité dans les charges qu’elle impose aux
sujets.
A la lumière de ces principes, il Nous sera facile, nos très chers frères, de
vous montrer comment les lois dites "laïques" – et Nous ne vous parlerons
que des principales d’entre elles – sont des lois injustes, impies et dont vous
devez travailler à obtenir la modification ou l’abrogation.
Loi
du divorce. – Déjà les hommes de la Révolution avaient réussi à faire
passer dans nos lois le divorce, qui ébranlait les assises de la famille
française. Après la tourmente révolutionnaire, le pays revint au bon sens et à
la tradition religieuse et le divorce fut aboli. Mais la secte franc-maçonnique
veillait. Elle ne tarda pas à revenir à la charge ; aidée des juifs, elle
s’acharna de nouveau contre la sainte institution du mariage. Elle y mit près de
soixante-dix ans, mais elle y réussit. Une fois de plus le divorce, loi
antichrétienne et antifrançaise, réapparut dans notre code, sous les auspices
d’un juif, en l’année 1884.
Est-il nécessaire d’insister, nos très chers frères, pour vous prouver que la
loi du divorce est une iniquité ? Elle est manifestement contraire à la loi
divine. A l’origine, Dieu a voulu et a décrété le mariage indissoluble.
Jésus-Christ à son tour confirma cette institution, l’éleva à la dignité de
sacrement et lui donna ainsi les garanties les plus sûres de sainteté, de
stabilité. "Que l’homme jamais ne sépare ce que Dieu a uni !" "Quod Deus
conjunxit, homo non separet !"23
C’est donc votre devoir, nos très chers frères, comme c’est le devoir sacré de tout catholique, de demander l’abrogation d’une telle loi ! Et ce faisant, non seulement vous vous montrerez les défenseurs de votre foi et de la loi divine, mais encore vous ferez œuvre de bons Français. Le pays se meurt, les gouvernements successifs s’alarment devant le fléau de la dénatalité toujours croissante ; les divorces augmentent d’année en année, les statistiques nous révèlent des chiffres effrayants. Et les tombeurs de la France, trouvant sans doute que la décadence n’est pas assez rapide, projettent d’ajouter au divorce l’union libre. Et quand, devant le fléau menaçant, on les voit préoccupés de prendre certaines mesures en faveur des familles nombreuses, involontairement on songe à des gens qui essaient d’éteindre un incendie en en laissant subsister le foyer principal, ou plutôt en l’attisant !
Loi de Séparation. – La loi de séparation du 9 décembre 1905, en rompant les liens qui unissaient l’Eglise et l’Etat, consomma l’apostasie nationale et fit de l’Etat un Etat athée. Cette loi, dictée par la Franc-Maçonnerie, répondait au but poursuivi par la secte, et qu’un Président du conseil de l’ordre avouait ainsi : "Le véritable but que nous poursuivons, c’est la chute de tous les dogmes et la ruine de toutes les églises". Et nombre de députés poussèrent le cynisme jusqu’à affirmer que c’était là "une loi provisoire destinée à marquer une étape nécessaire dans la marche vers la laïcisation intégrale".
Vous connaissez les principales dispositions de cette loi inique, que le rapporteur, par une amère ironie, appelait une loi de justice et de liberté. Au mépris de la foi jurée, elle rompt le concordat, sans notification préalable au Saint-Siège, qui avait été partie contractante ; elle enlève au clergé la modeste indemnité que la France lui assurait par le Concordat et qu’elle lui devait en justice, en compensation des biens confisqués en 1789 ; elle nous prend la propriété de nos église, de nos cathédrales, bâties par la foi de nos pères ; elle nous en laisse la jouissance, mais une jouissance bien précaire, puisqu’elle peut nous être enlevée sous un prétexte quelconque ; elle vole les écoles et les collèges que nous avions fondés, elle confisque les autres fondations pieuses, même celles faites en faveur des morts ; en un mot, elle nous prend tout et prétend en outre exercer un contrôle minutieux sur nos comptes et tous nos actes.
Pie X ne pouvait manquer d’élever la voix pour condamner cette loi d’oppression et de tyrannie ; il le fit avec des accents saintement indignés : "… Nous réprouvons et condamnons la loi votée en France sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu qu’elle renie officiellement en posant, en principe, que la République ne reconnaît aucun culte. Nous la réprouvons et la condamnons comme violant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité publique due aux traités ; comme contraire à la constitution de l’Eglise, à ses droits essentiels et à sa liberté ; comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété que l’Eglise a acquis à des titres multiples, et, en outre, en vertu du concordat. Nous la réprouvons et condamnons comme gravement offensante pour la dignité de ce Siège apostolique, pour Notre Personne, pour l’Episcopat, pour le Clergé et pour tous les catholiques français"24.
Sans doute, depuis la loi de
Séparation deux faits sont intervenus qui en ont atténué certaines
conséquences : la reprise des relations avec le Saint-Siège et la reconnaissance
des Associations diocésaines.
Mais voici que par un vote récent la majorité sectaire du parlement vient de
supprimer l’ambassade française auprès du Vatican. Ce vote, préjudiciable aux
intérêts de la France, est de plus une injure pour le Souverain Pontife et une
nouvelle brimade pour les catholiques !
Quant aux Associations diocésaines, rappelons-nous que S.S. Pie XI, à leur
propos, reconnaissait que le résultat obtenu "ne devait être considéré que comme
un acompte de cette pleine et entière liberté que l’Eglise revendique partout et
chez nous pour elle-même, comme due et nécessaire de droit divin…, et de l’autre
que comme une étape d’où l’on peut partir vers le recouvrement légitime et
pacifique d’une liberté pleine et entière"25.
Du reste, n’oublions pas, nos très chers frères, que la loi de séparation, tant
qu’elle subsistera, consacre, par son article 2, l’athéisme de l’Etat français,
qui ne reconnaît plus Dieu, gouverne, légifère, agit comme si Dieu n’existait
pas. Or, Nous vous avons dit les conséquences désastreuses au point de vue moral
et social de la suppression de Dieu. Rappelez-vous les paroles de Léon XIII :
elles vous dicteront votre devoir en face de cette loi impie : "Les sociétés
humaines ne peuvent pas, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu
n’existait pas ou refuser de se préoccuper de la religion comme si elle était
chose étrangère ou qui ne leur pût servir en rien."26
Loi contre les Congrégations.
– La loi du 1er juillet 1901 sur les Associations décrète sans ambages, dans son
Titre III, la destruction des Congrégations religieuses, en même temps que le
pillage de leurs biens, l’impossibilité pour elle de se reconstituer, enfin
l’état de servitude auquel seront réduites celles-là mêmes qui seront
autorisées.
Les raisons qu’invoquait Léon XIII pour condamner cette loi sont les motifs
mêmes pour lesquels vous devez en réclamer la révision et la modification.
"Nous réprouvons hautement, disait l’illustre Pontife, cette loi contraire au
droit naturel et évangélique et à la constante tradition de pouvoir librement
embrasser un genre de vie, non seulement honnête en lui-même, mais saint ;
contraire également au droit absolu de l’Eglise de fonder des Instituts
religieux qui sont sous son exclusive dépendance et qui lui viennent en aide
dans l’accomplissement de sa mission divine en suscitant de grands bienfaits
dans l’ordre religieux et civil."27
De plus, se peut-il concevoir oppression plus tyrannique que de dépouiller une catégorie de citoyens de ses droits, de ses biens et de les condamner à l’exil ; de citoyens coupables de l’unique crime de s’être consacrés tout entiers à Dieu et au prochain, de se dépenser, sans rien espérer ni sans rien demander pour eux-mêmes, à procurer le bien-être de toutes les classes sociales, d’être par leur vie de prières, de mortifications, de sainteté, les paratonnerres d’une société coupable ?
Et voici qu’à l’appel de la patrie en danger, oublieux des mauvais jours du
passé, ils accourent pour mettre à son service leurs forces, leur dévouement,
leur vie. Ils sont braves parmi les plus braves ; beaucoup d’entre eux meurent
pour que la France vive. Et comme récompense, un gouvernement sectaire menace
les survivants d’expulsion et d’exil, alors qu’il amnistie les traîtres et les
déserteurs. Non, cela dépasse la mesure ; c’est à se demander en quels temps
nous vivons ! A tout prix, de tels ostracismes doivent disparaître du Code
français !
Lois scolaires . – La loi scolaire du 28 mars 1882 marque la première étape dans la laïcisation de l’école ; la loi du 30 octobre 1886 l’aggrave ; les lois de 1901 et 1904 parachèvent l’iniquité en supprimant tout enseignement congréganiste.
Ces lois impies ont exilé Dieu de l’école sous l’hypocrite prétexte de
neutralité. Or, vous savez tous, nos très chers frères, ce qu’il faut penser de
cette neutralité. L’un des partisans de ces fameuses lois n’avouait-il pas que
la neutralité n’était qu’"un mensonge diplomatique, une tartuferie de
circonstance" ? D’ailleurs Jules Ferry, le père de l’école neutre, répondant à
l’un de ses collègues qui lui posait cette question : "Mais enfin, quel est
votre idéal ?" disait : "Mon but serait d’organiser l’humanité sans Dieu !"
Oui, légalement, l’école laïque est l’école sans Dieu, ou plutôt contre Dieu. Le
but poursuivi par les auteurs et les plus ardents défenseurs de ces lois
scolaires, inspirées d’ailleurs par la Franc-Maçonnerie, était de détruire
lentement et sûrement, mais hypocritement, sous le couvert d’une neutralité
impossible, la religion en France. L’un des membres les plus influents de la
Loge avouait cyniquement : "L’école laïque n’aura porté ses fruits et donné sa
juste mesure que si l’enfant est débarrassé du dogme, s’il a renié la foi de ses
pères, s’il a renoncé à la foi catholique". Hélas ! les résultats constatés ne
prouvent que trop qu’elle a déjà porté ses fruits : le flot de la criminalité
parmi la jeunesse monte ; l’indifférence gagne de plus en plus les âmes ; les
âmes, ne croyant plus en Dieu, mais avides toujours de bonheur, se ruent au
plaisir, à l’immoralité, se plongent dans les pires désordres. La société
elle-même est menacée : quand on a supprimé Dieu, toute autorité chancelle et
tombe. "Ni Dieu ni maître !" telle est la formule à laquelle on aboutit
logiquement et fatalement par la suppression de Dieu ; tel est le signe de
ralliement qui demain rassemblera de nombreux adhérents qui n’attendront qu’une
occasion propice pour monter à l’assaut de la propriété et de la société et
ensevelir, sous les ruines, les restes d’une prétendue civilisation émancipée de
Dieu.
Et voici qu’on élabore depuis
plusieurs mois, sous le nom "d’Ecole unique" un projet de nationalisation de
l’enseignement, c’est-à-dire un système d’enseignement qui embrigaderait tous
les petits Français dans des écoles officielles graduées selon les
intelligences et les aptitudes ; ces intelligences et ces aptitudes seraient
examinées et appréciées par des juges de l’Etat.
Le moins que l’on puisse dire d’un tel projet, c’est qu’il menace de nous ravir
les derniers lambeaux de notre liberté sur l’enseignement et porte atteinte aux
droits du père de famille. De quel droit, en effet, l’Etat se substituerait-il
aux familles dans l’éducation des enfants ? Le fils est le prolongement de son
père : de droit naturel et de par leur vocation surnaturelle, les parents sont,
sous l’autorité de l’Eglise, les premiers précepteurs et éducateurs de leurs
enfants. C’est à vous, parents chrétiens, avant qui que ce soit, de surveiller
la formation des jeunes êtres que la Providence vous a confiés et de préparer
leur avenir temporel et éternel. Vos enfants sont à vous avant d’être à l’Etat.
Autrefois, à Sparte et à Athènes, on les revendiquait pour l’Etat ; mais ce que
toléraient les Grecs païens, vous, Français et catholiques, vous ne sauriez
l’admettre. Les enfants, chez nous, appartiennent au père et à la mère ; nous ne
saurions admettre cette main mise de l’Etat sur tous les enfants de la France et
favoriser la réalisation d’une partie du programme du socialisme d’Etat.
Il est facile de mesurer les conséquences désastreuses au point de vue religieux
et moral qu’entraînerait l’établissement de l’Ecole unique, laïque, c’est-à-dire
athée, gratuite et obligatoire.
Aussi ne pouvons-Nous que répéter avec insistance l’ardent appel que faisait
entendre S.E. le cardinal Luçon, archevêque de Reims, à la clôture du Congrès
catholique de Lille, le 13 novembre 1910 : "… Non, ce ne sont pas des enfants
sans foi et sans mœurs, sans respect et sans patriotisme que réclament la
famille, la société et la patrie.
Il nous faut des écoles où l’on façonne l’âme de nos enfants aux bonnes mœurs,
par une éducation fondée sur la croyance en Dieu, qui seule donne à la morale
une base solide et des sanctions efficaces.
Il nous faut des écoles où l’on façonne l’âme de nos enfants à l’amour du
devoir, du travail et de la vertu."
Et pour cela, nos très chers frères, nous devrons lutter sans trêve ni merci
pour reconquérir entière et totale la liberté d’enseignement ; combattons
également avec énergie l’idée d’une école unique et sans Dieu, car, on l’a dit :
"L’école unique, en donnant à l’Etat le monopole d’un enseignement qui, dans ses
trois degrés, serait athée, est la plus formidable offensive qui se puisse
imaginer contre la religion" !
Telles sont, nos très chers frères, brièvement exposées, les principales lois dites de laïcité, que l’on proclame intangibles. Intangibles, elles ne le sont pas : aucune loi humaine n’est intangible. Elles doivent, au contraire, être révisées, modifiées ou abrogées, parce qu’elles violent les droits de Dieu, de l’Eglise et de la famille.
Loin de vouloir les abroger, un gouvernement sectaire, en même temps qu’il
prétend "faire la paix", proclame qu’il va poursuivre l’application intégrale
des lois laïques. Mais tout de même il y a quelque chose de changé en France
depuis 1914 ! Les catholiques prétendent n’être point des citoyens de seconde
zone, mais des citoyens, qui ayant fait leur devoir comme tous les autres
Français, ont droit, au moins autant que les autres, à la liberté. Et par quelle
hypocrisie ose-t-on parler d’un péril clérical que l’on compare à un péril
communiste ? Que l’on se rassure : nous sommes des citoyens pacifiques, nous
sommes même les apôtres de la paix, mais nous obéissons à notre conscience, qui
nous rappelle notre devoir de défendre les droits de Dieu et de l’Eglise et nous
prétendons par là faire œuvre de bons Français, car défendre l’Eglise c’est
défendre la France et la sauver des abîmes ouverts devant elle.
Voilà pourquoi en France, tous les catholiques s’unissent et s’organisent : ils ont conscience qu’en défendant les droits de Dieu, de l’Eglise et de la famille, ils coopèrent au salut de la France. Nous ne Nous lasserons pas de le répéter après le Cardinal Pie : "la France sera chrétienne ou elle ne sera pas".
Aussi, il y a quelques mois, lorsque justement alarmé par les menaces d’un
gouvernement sectaire, Nous faisions appel à tous les hommes catholiques du
Poitou pour former une Union puissante, Nous avons été heureux de vous voir
aussitôt répondre nombreux à Notre appel : vous avez compris que votre titre et
votre qualité de catholiques vous faisait un devoir de vous grouper autour de
votre chef pour la défense de vos libertés religieuses menacées. Et quel
réconfort n’ont pas dû vous apporter les paroles prononcées par le Souverain
Pontife au cours de son allocution au consistoire secret du 18 décembre
dernier ! "En France aussi, disait le Saint-Père, on voit ces jours-ci les mêmes
heureux résultats d’un état de choses qui n’est en lui-même ni heureux ni
désirable : tous les catholiques se confédérer et s’organiser pour sauvegarder
les intérêts religieux, autant vaut dire les intérêts les plus précieux de la
France, bien plus les droits des âmes et de Dieu même."
Le but donc de l’U.C.H.P. n’est pas seulement momentané ; il dépasse les menaces
présentes. Elle veut éclairer l’opinion, former une mentalité vraiment
catholique et un courant irrésistible qui, tôt ou tard, parviendra à faire
réviser, modifier ou abroger les lois de laïcité et d’athéisme, et à faire
rendre à Dieu la place qui lui revient à l’école, dans la famille, dans les
lois, dans la nation.
Et pour que cette Union soit féconde en œuvres de paix, de salut, de
rechristianisation, joignons à l’action la prière, qui est une arme puissante et
invincible, parce qu’elle s’appuie sur Dieu.
En travaillant ainsi à rétablir le règne du Christ, nos très chers frères, vous
aurez contribué efficacement à faire la paix, la vraie paix, la paix du Christ,
et à rendre à la France son glorieux titre de nation chrétienne, de fille aînée
de l’Eglise !
Et sera Notre lettre pastorale lue dans toutes les églises et chapelles du
diocèse, le premier dimanche de Carême.
Donné à Poitiers, sous Notre seing, Notre sceau et le contreseing du Secrétaire général de Notre évêché, le 11 février de l’an de grâce 1925, en la fête de l’Apparition de Notre-Dame de Lourdes.
+
Olivier-Marie,
Evêque de Poitiers