Les causes des crises du clergé français contemporain
par l'abbé P-H Gouy, fssp
Il a existé une époque - pas si lointaine - où le clergé a véritablement vécu sa vocation, en mettant notamment en tête de ses préoccupations l’élan vers Dieu, la prière et la grâce. Cela a eu pour conséquence directe un sursaut - pour l’Eglise et pour la société chrétienne - dont nous bénéficions encore.
Alors comment, en 1950, a-t-on pu passer d’une phase modestement heureuse d’avant-guerre à une phase de crise grave et, pour beaucoup, de désespoir ? Au-delà de la remise en question des dogmes, de la liturgie et de la morale, les causes du marasme que nous traversons sont en effet plus profondes : on les trouve dans une “démoralisation” du clergé par une baisse inexorable de sa spiritualité, nourrie avant tout par l’activisme. Et quand les pasteurs se détournent lentement de la prière et du sacrifice, les fidèles n’en sont plus loin…
Le caractère profondément actuel de cette question tient au fait qu’aujourd’hui le prêtre vit cette même tentation que celle d’après-guerre, celle qui fut d’aller chercher ses brebis “ailleurs” que là où il a d’abord charge d’âme. De là émerge un véritable “complexe” à l’égard de ses propres fidèles pour lesquels l’Eglise lui a donné mission. Ceci devient particulièrement perceptible dans la Tradition…
Soyons alors bien convaincus que les bons livres et l’encens sont insuffisants à nous préserver de certaines erreurs et que dans l’épopée de ce clergé d’entre-deux-guerres, c’est avant tout sa fidélité à la prière et au sacrifice qui a fait nos familles profondément chrétiennes. Cette conférence a pour but de nous le faire découvrir afin de mieux en vivre.
Quelques livres de
références :
· L’âme de tout apostolat, Dom Chautard, 1913 (2004).
· L’histoire des crises du clergé français au XXème siècle, Paul Vigneron, 1975.
· La France, pays de Mission ? Godin & Daniel, 1943.
· La Vie Spirituelle, 1949.
Si la cause de cette crise ne provient pas de la crise de civilisation que traverse le monde depuis 1945, elle n’est cependant pas due au Concile car elle lui est bien antérieure. Certes depuis la Franc-maçonnerie jusqu’au Communisme en passant par le Modernisme, l’Eglise est attaquée de toute part, mais l’attaque la plus profonde, la plus essentielle, est dans sa nature : la surnaturalité ! C’est davantage une crise de dérèglement que de croissance ! En effet, la vague anticléricale a porté un coup dur à l’Eglise de France : elle a favorisé la déchristianisation, elle a amené des prêtres à se poser des questions. Mais, le vrai coup dur pour le clergé, c’est d’avoir cherché à l’extérieur le remède alors qu’il était au dedans !
La véritable cause, un néo-modernisme, c’est l’américanisme, imprégnant l’Eglise de la doctrine de l’efficacité.
Avant la Guerre, le clergé subordonnait tout à sa prière et à l’amour du Crucifié. L’apostolat était plutôt individuel et souvent adressé aux milieux catholiques-pratiquants traditionnels. Cet apostolat était considéré comme normal et ne donnait aucun complexe au clergé, pourtant zélé.
Avec la Guerre, le pragmatisme l’emporte sur la prière. Pourquoi pêcher à la ligne alors qu’on peut pêcher au filet ! Or il ne faut cependant pas oublier qu’il est très difficile de convertir durablement un homme. La conversion par masse demeure exceptionnelle. Ce travail est plutôt lent, ingrat et parfois décourageant ! Ainsi, il naît un contraste saisissant entre le Père de Foucauld au désert et les prêtres-ouvriers des banlieues qui - par une sorte de complexe - pensaient convertir le prolétariat en masse en abandonnant les pratiquants de leur paroisse ! Par analogie, remarquons que de plus en plus, les prêtres d’aujoud’hui consacrés aux milieux traditionnels développent ce même complexe à l’égard de ce milieu pour lequel ils ont mission, désirant alors se tourner vers ceux pour qui ils ne sont pas faits au départ…
Quoi qu’il en soit, peu à peu, la foi du prêtre apparaît comme secondaire par rapport aux résultats de l’apostolat. Il en résulte un dégoût pour le pratiquant de la paroisse faisant peu à peu tarir les sources des vocations.
Pour comprendre la crise actuelle, beaucoup invoquent les erreurs fort anciennes du clergé : bien que vertueux, on le considère resté fermé au monde, renfermé sur ses fidèles et la pratique religieuse… Trop d’angélisme et de rigorisme oubliant que Dieu est Amour ! Ce clergé a enfermé l’Eglise dans une tour d’ivoire, laissant stupidement passer les bonnes occasions d’évoluer ! Ce clergé a été vu comme pharisien, empêchant les gens simples d’accéder à l’Evangile, ne conservant que la foi ne cherchant pas à être apôtre !
Voici comment un prêtre en 1972 voyait les anciens séminaires : « Jusqu’à ces derniers temps, les séminaires étaient des couveuses artificielles. Poussées à l’abri des bourrasques de la vie, sans bosses mais sans vigueur, vivant trop entre jeunes hommes, soumis inconditionnellement au règlement, avec une horloge en guise de cœur, tous bâtis sur le même gabarit de l’infantilisme prolongé, munis d’un vernis intellectuel sans racines, moralisés sans être nourris, humiliés sans être humble, simplement endoctrinés simplement contre les philosophies en …isme du moment - quand elles ne sont pas du passé - ayant effleuré les factices œuvres paroissiales, imbus de traditionalisme avant d’avoir vécu, tels sont les jeunes hommes au sortir du séminaire ».
Beaucoup d’auteurs - ardents défenseurs du renouveau conciliaire - ont dénoncé ce dogmatisme autoritaire de l’Eglise dont elle doit se débarrasser ainsi que par exemple ce parti-pris pour les riches contre les pauvres, croyants contre non-croyants.
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Or dans cette opinion, il n’y a rien de fondé scientifiquement. Car on ne peut regarder uniquement l’extérieur sans considérer l’intérieur : le prêtre social et politique n’est pas “vrai”. Il est avant tout celui du bréviaire, de la Messe, de l’oraison, du chapelet, de la lecture spirituelle !
On ne peut comprendre la vie du prêtre que si on la connaît intérieurement : ces prêtres, ont-ils aimé le charité jusqu’au bout ? L’ont-ils prié et comment ? Ont-ils fait de leur vie une conversation intime avec lui ? Se sont-ils levés le matin pour l’adorer et lui parler à genoux ? Ou au contraire ont-ils supprimé ces moments privilégiés pour passer à l’action ?
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Par ailleurs, comment comprendre cette spiritualité si elle n’est pas elle-même vécue ? Les livres ne suffisent pas pour pénétrer la profondeur de la Très Sainte Eucharistie, le sacrifice du prêtre, sa consécration.
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La question-clef est la suivante : quels ont été les rapports des prêtres avec leur Dieu au cours de ce vingtième siècle ? Car c’est bien dans ces rapports que se trouvent leur nature essentielle. De la soif de naïveté jusqu’à une lassitude sans borne dans leur ferveur, nous percevrons la cause des causes dans cette crise : leur vie spirituelle.
Ainsi se retrouve l’adage : Felix qui potuit cognoscere rerum per causas…
C’est d’abord une vague hostile et anticléricale qui assaille à nouveau l’Eglise dans les années 1880 jusqu’en 1905. La volonté d’écraser l’Eglise est manifeste. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi tant d’incroyants ? L’Eglise était à la veille de la guerre en train de perdre pied.
Ainsi, à l’origine, beaucoup expliquent la déchristianisation du XIXème siècle par cette forte hostilité à l’Eglise… Ainsi, beaucoup trop de prêtres ont cherché dans la l’unique Restauration de l’Ancien Régime la solution, ne recherchant que l’appui humain, délaissant très probablement le rôle de l’Esprit-Saint. Beaucoup de prêtres ne voyaient plus que la menace extérieure, ne soupçonnant plus la menace intérieure. Et ces prêtres fondaient davantage leur apostolat sur l’action antirépublicaine que sur une regain de vie intérieure et de piété. Ceci n’aurait pas ramené la paix mais aurait permis de franchir la vague, comme cela sera le cas dans les années 20 !
Alors que l’Eglise en France est courbée sous l’orage, ce n’est pas par un renouveau de ferveur que l’élite intellectuelle du clergé convie ses prêtres mais au contraire en agglutinant ses espoirs autour de deux idées impérieuses : « Soyons plus intelligents ! » et « Soyons plus actifs ».
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Les intellectuels ont d’abord pensé que le mépris de l’Eglise tenait à son manque d’intellectuels ! Sauvons la Foi en consolidant les fondations intellectuelles de l’Eglise. Si cette entreprise a pu révéler des penseurs hardis et une certaine élite - surtout pendant l’entre-deux-guerres -, elle a malheureusement - par excès de rationalisme - sapé certains fondements de la foi en faisant le lit du modernisme, battant ainsi en brèche les murailles de la cité qu’ils devaient défendre ! On l’a vu avec Hébert, Tyrrell et surtout l’abbé Loisy : « Jésus-Christ est venu prêcher le Royaume de Dieu et c’est l’Eglise qui est venue ».
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Loin de toute amertume et de déception laissées par l’effort intellectuel, les espoirs permis se tournent vers un domaine moins risqué : “l’action apostolique efficace”.
Curieusement, c’est en Amérique que naît ce mouvement, avec un prêtre notamment, Isaac Hecker. Voulant guérir l’Eglise d’Europe, il l’analyse et explique que c’est en raison du type de dévotion et d’ascétisme qui ne correspondent plus à son époque que l’Eglise est à l’agonie !
La vie spirituelle de l’Europe d’alors qui ne développe pas assez d’énergie réprime l’activité personnelle et l’initiative intellectuelle ! Notons que ce sentiment fait penser aux considérations actuelles vis-à-vis de la liturgie traditionnelle…
Comme solution, il propose de ne plus chercher à cultiver les vertus chrétiennes, et ne se consacrer qu’aux vertus actives (audace, ténacité) et non passives (humilité, obéissance). Rome condamne cette opinion alors que dans la maladie le Père Hecker adoptera l’inverse de ce qu’il aura prêché. A sa mort, on publie cependant ses écrits et on prêche son exemple : « Faites comme le clergé américain ! Ne vous laissez pas paralyser par des coutumes surannées et de vieux vêtements qui gênent aux entournures… Les prêtres américains sont adaptés aux besoins du temps présent. Aussi obtiennent-ils des résultats… (…) Chaque siècle a son idéal de perfection chrétienne. Tantôt c’est le martyre, et tantôt l’humilité du cloître. Aujourd’hui, il nous faut l’homme d’honneur chrétien et le citoyen chrétien. Que les catholiques donnent l’exemple d’un vote honnête et d’une bonne tenue sociale : ils feront plus pour la gloire de Dieu et le salut des âmes que s’ils se flagellaient la nuit, ou s’en allaient en pèlerinage à saint Jacques de Compostelle ». Tout cela est bien tentant pour le clergé persécuté. Cette doctrine, beaucoup plus perverse que le modernisme va pénétrer le clergé français : c’est l’américanisme que Léon XIII condamnera déclarant qu’il est faux de dire que l’Eglise doive s’adapter davantage à la civilisation d’un monde parvenu à l’âge d’homme.
Notons que nous le verrons resurgir encore plus violemment après la deuxième guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Et c’est pour cela que je vous en parle aujourd’hui.
L’essentiel est-il de prier et d’adorer souvent l’Eucharistie ? Ne faut-il pas accorder une importance primordiale à l’action ? Des œuvres apostoliques organisées, de manière moderne, animées par des prêtres et des laïcs, voilà ce qui doit passer avant tout semble-t-il. L’apôtre moderne est celui qui fait de l’action généreuse le fondement de sa vie ! L’activisme n’est pas nouveau ! Il est alors facile d’imaginer jusqu’où de telles idées pouvaient éroder dans le clergé puis les fidèles la vie intérieure au profit d’un activisme de plus en plus coupé de sa source !
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Les ravages sont profonds ! Certes, l’histoire nous a laissés des Psichari, des Huvelin, des Arminjon ou des Péguy, mais ils demeureront l’exception et un abîme se creuse entre les prêtres intéressés par la vie sociale des masses, soucieux de justice et de charité sur les dures conditions de travail et ceux qui demeurent amoureux du Crucifié dans une prière plus intense.
On remarquera que ce souci de toucher les masses demeure aujourd’hui plus que jamais, y compris dans les milieux dits “Ecclesia Dei” : et c’est en voyant où cela a mené le clergé que nous concluront que c’est une erreur !
Alors quelques autorités s’insurgent : l’ennemi ne vient pas du dehors mais du dedans. Les périls viennent de tentatives qui ont pour résultat de rompre les liens de la discipline, de transformer l’esprit et l’éducation des séminaristes et des jeunes prêtres. Mais cela ne suffit pas. Alors Pie X béatifie le curé d’Ars pour laisser aux prêtres un exemple !
Mais on continue à croire que la cause de la stérilité du ministère et de l’impopularité, ce sont les prétentions mystiques et surnaturelles ! Descendre de la Croix. Que la vie du prêtre soit celle de tous afin qu’il soit mieux compris !
On comprend mieux cette froideur envers le culte eucharistique, favorisée par l’américanisme. La crainte devant la Communion fréquente s’explique moins par le respect que par le jansénisme latent et l’américanisme. De même, la liturgie devient vite un acte purement formel et extérieur.
Un parallèle peut être permis quand on songe au rôle quasi-social du prêtre dans certaines célébrations, ne dispensant qu’un catéchisme épuré de tout dogme ! A cette époque, on peut vraiment parler de mauvais prêtres.
C’est alors qu’intervient Dom Chautard, trappiste, sollicité par les papes et les archevêques pour exprimer sa pensée, il s’en prendra à cette époque qui a vu naître un idéal nouveau : l’amour de l’action pour l’action où on ne veut plus conformer sa volonté personnelle à celle de Dieu. Au lieu de vivre en nous-même, on est pris par une sorte de délire de la vie hors de soi sous prétexte d’apostolat. Notons bien que le Père Abbé prétend moins s’attaquer à l’hyperactivité apostolique qu’à la désaffection de l’essentiel, c’est-à-dire la vie intérieure.
Voici comment dans L’âme de tout apostolat il dénonçait les conséquences de l’activisme : A cette époque de l’américanisme, « qui a vu naître un idéal nouveau : l’amour de l’action pour l’action », on ne peut plus prier et conformer sans cesse sa volonté personnelle à celle de Dieu. Au lieu de « vivre en nous-mêmes », on est pris par une « sorte de délire de la vie hors de soi. Faut-il s’étonner dès lors que la vie intérieure soit méconnue ? Méconnue, c’est trop peu dire : elle est souvent méprisée et ridiculisée, et par ceux-là même qui devraient le plus en apprécier les avantages et la nécessité… Reléguer au second plan l’essentiel, c’est à quoi travaillent inconsciemment les partisans de cette spiritualité moderne désignée par le mot Américanisme. Ainsi, la vie eucharistique ne peut guère s’adapter ni surtout suffire aux exigences de la civilisation moderne, et la vie intérieure qui découle forcément de la vie eucharistique a fait son temps… Il ne faut plus s’étonner que le tête à tête intime avec Jésus-Hostie n’existant presque plus pour elles, la vie intérieure ne soit considérée que comme un souvenir du Moyen-Âge… Subtilement, nombre de fidèles, et même de prêtres et de religieux, en arrivent, par le culte de l’action, à s’en faire une sorte de dogme qui inspire leur attitude, leurs actes, et les fait se livrer sans frein à la vie hors de soi. L’Eglise, le diocèse, la paroisse, la congrégation, l’œuvre a besoin de moi, serait-on heureux de pouvoir dire… Je suis plus qu’utile à Dieu…Ne sachant plus croire à la vertu d’immolation cachée, on ne se contentera pas de traiter de lâches et d’illuminés ceux qui s’y adonnent dans la solitude du cloître… »
C’est le culte de l’action sur l’autel duquel tout est sacrifié. Le dénigrement est porté contre ceux qui pratiquent la vie intérieure.
· Numériquement, cette crise s’analyse rapidement :
1880-1890 : 1650 ordinations par an -- le déclin
1890-1895 : 1300 ------------------------ la première chute
1896-1902 : 1600 ------------------------ le sursaut [réaction ardente des familles les plus ferventes]
1903-1914 : de 1400 à 700 ------------- la seconde chute [la Séparation et ses effets]
Cette chute des vocations s’explique surtout par la froideur des prêtres qui n’ont plus de vie intérieure et qui ont refroidi les futurs séminaristes ! Cette collaboration multi-séculaire de la famille pratiquante et du prêtre fervent cessait pour la première fois ! Sans amour ardent du Christ et pour seul moteur l’action, la jeunesse ne se sent plus appelée à donner sa vie ! Ceux qui franchissent encore le pas sont ceux qui entendent dire que l’Eglise ne se remettra pas de cette crise et qui s’y donnent à corps perdu, essentiellement les familles rurales, nombreuses et traditionnelles pour qui l’Eglise, c’est tout.
Il n’est pas certain que la séparation et la Grande Guerre aient été un frein pour l’Eglise, peut-être même au contraire ! En effet, les pamphlétaires de l’époques remerciaient presque Combes de cette pauvreté soudaine, comme permettant de purifier le clergé et faute de l’entraver dans son action, l’anticléricalisme lui a permis de raffermir sa foi, se raidissant, se purifiant ! De même la guerre qui mena beaucoup d’entre eux jusqu’à l’héroïsme. Il n’en demeure pas moins vrai qu’une partie seule du clergé était prête, celle qui avait le cœur solide et la tête froide, prête au sacrifice suprême !
Si ces deux événements n’ont pas empêché ce sursaut, ils n’en ont pas été pour autant les vecteurs. C’est vers quatre personnalités qu’il faut se tourner pour expliquer ce renouveau : la sainteté des membres de l’Eglise.
Dom Gréa déjà au début du siècle, fondateur des chanoines réguliers de l’Immaculée-Conception, le constatait à cette époque de manière prophétique : « Après la crise présente, il ne suffira pas de pasteurs honnêtes et vertueux. Il faudra, comme aux premiers temps, des pasteurs armés de la puissance surnaturelle de la grande prière et de la pénitence traditionnelle, qui autrefois, du monde païen créèrent le monde chrétien ».
C’est surtout en 1913 quand paraît L’âme de tout apostolat de Dom Chautard que le fait du renouveau est marquant. Beaucoup, pendant la Grande Guerre, prendront leur énergie dans ce petit manuel qu’ils porteront même sur eux lorsqu’ils monteront au front, et pas seulement les prêtres. En 1935, on compte 14 éditions et 150 000 exemplaires. En 1947, à son apogée, on chiffre 240 000 ventes, sans compter les extraits recopiés dans les bulletins paroissiaux, avant le déclin que l’on connaît.
Que contient ce livre ? Se retirer du créé dans ce qu’il a de contraire à la vie surnaturelle et se porter vers Dieu. Veiller et prier pour éviter le péché. Discipliner sa vie. La fécondité de l’apostolat réside dans l’intensité de la vie intérieure (prière [oraison & résolution], discipline de vie [emploi du temps] et sacrements [Euch. & Conf.]). Les œuvres sont le débordement de la prière. L’apôtre n’est qu’un instrument. L’auteur parle par expérience et ne fait que répéter saint François de Sales et l’Ecole Bérullienne.
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Au lendemain de la Grande Guerre, paraissent les ouvrages de Dom Marmion : le Christ, vie de l’âme, dans ses mystères, idéal du moine puis à sa mort, Sponsa Verbi, etc. On compte à la veille de la Deuxième Guerre, 625 000 exemplaires de toute sorte !
Pourquoi un tel succès ? Parce que l’auteur fait pénétrer au milieu du modernisme, de l’américanisme et de la politique, un grand courant de fraîcheur spirituelle. Selon lui, la spiritualité ne se réduit pas aux seuls “moyens” mais aussi à la “fin” à atteindre : la contemplation et l’amour du Christ. Renoncer pour aimer & servir le Christ. Fidélité par amour : Dieu attend que l’homme l’aime humainement comme Jésus a su aimer Lazare en pleurant. Là encore, l’auteur s’exprime en véritable disciple de saint François de Sales. Toute sa prédication a pour centre le dogme de la paternité divine et de notre adoption en Jésus-Christ Dieu fait homme.
En tout cela, rien d’original. Mais c’est surtout dans la manière de l’écrire : des auteurs d’expérience et convaincus. Ces livres sont vécus !
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus & Charles de Foucauld
Parallèlement à ces publications, deux astres apparaissent dans le ciel de l’Eglise : Thérèse de Lisieux et Charles de Foucauld.
L’Histoire d’une âme paraît à 6 000 exemplaires la première année après sa mort. A la veille de la Guerre, son Procès est rapidement ouvert malgré certains dénigrements. 1923 : la béatification attire 300 000 pèlerins. En 1945, on pense que cet ouvrage a été tiré à trois millions d’exemplaires! Le monde a appris qu’une vie simple a pu aimer Dieu à l’extrême.
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Sa méthode n’est pas neuve non plus : apprendre à converser avec Dieu brièvement et souvent dans un monde trépidant et un travail tyrannique. Penser à Dieu, à l’Eternité. Pour elle, la prière, c’est un élan du cœur, un simple regard jeté vers le ciel, un cri de reconnaissance et d’amour.
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C’est René Bazin qui fait connaître en 1921 la vie du Père de Foucauld. On comptera avant-guerre 500 000 exemplaires. Des centaines de jeunes vont découvrir leur vocation en le lisant. Des milliers de prêtres vont méditer, annoter et tirer des enseignements de leur lecture.
Dans quelle direction a-t-il entraîné le clergé ? Vers le sacrifice, la ferveur eucharistique et le désir apostolique : chercher par amour l’humilité, l’abjection comme il dira. Peu à peu il s’appauvrit. Il publie ses travaux scientifiques et linguistiques sous l’anonymat prétendant que ce ne sont pas là les moyens pour continuer l’œuvre de Dieu mais bien la pauvreté, l’abjection, le délaissement, la persécution, la souffrance et la croix ! Il mange peu, dort mal, désirant le martyre pour le Christ, avantage sur les anges !
Où est son soutien ? Dans la Communion et son adoration eucharistiques quotidiennes. Comme il ne peut prêcher directement l’évangile, il offre tout en sacrifice.
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Ces témoins éclatants sont décisifs, même s’ils n’entrent pas dans les statistiques, car ils sont complémentaires : la méthode traditionnelle de Dom Chautard, l’amour de la personne du Christ dans son humanité de Dom Marmion, la joie de l’enfance spirituelle de sainte Thérèse et le culte eucharistique du Père de Foucauld vont inspirer une nation toute entière. Ce mouvement spirituel intense va se développer. Je pense alors simplement à la mort de Guy de Larigaudie, lui qui avait la “nostalgie du Ciel”.
Or quel contraste : un ermite humble et pauvre meurt au désert, une tuberculeuse s’éteint dans un carmel et deux moines dans leur cellule exposent leur expérience spirituelle. Et soudain un souffle étrange agite leur cœur d’une nation. Quel contraste avec ces voix hautaines d’avant-guerre : « Soyons efficaces ! Faites-vous aimer du monde ! Ne perdez pas trop votre temps à prier ». Le cœur de l’apostolat, c’est Jésus qui l’anime : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’il nous parlait… ». Alors, alors, combien de prêtres avoueront qu’ils se sont vraiment formés un cœur sacerdotal en lisant ces auteurs ! Les témoignages abondent aussi dans l’éveil des vocations et dans ceux qui risqueront héroïquement leur vie en 39-45, car il y en a eu, surtout dans les Camps.
Nous allons nous pencher sur cette ferveur et ses causes avant d’aborder la nouvelle période de crise d’après-guerre et nous essaierons d’en déterminer les raisons afin de nous en prévenir ou de nous en guérir. Nous verrons qu’entre ces deux périodes, le contraste est saisissant !
Ce qui domine, c’est la Charité et le Sacrifice ! Vie intérieure & sang versé.
Le redressement de la courbe des ordinations est une des manifestations du grand renouveau de la ferveur catholique de l’entre-deux-guerres.
Près de 5 000 prêtres sont tombés au champ d’honneur, sans compter les séminaristes ou les vocations ! Après guerre, les “retardés” ou les vocations tardives viennent grossir les rangs. Dans les années 20, on compte 1 000 ordinations par an et 1 200 dans les années 30. Ce ne sont pas les 1679 de 1888 mais quelle inertie pour remonter un déclin d’avant-guerre, sachant que nombreux éveilleurs de vocations dans leur ferveur sont souvent tombés au front ! Combien par la suite ont témoigné de la paternité d’un prêtre dans l’éveil de leur vocation ! 5 000 disparus, ça compte ! Il faut ajouter à ce facteur la lente déchristianisation du seuil du siècle : la Croix relève en 1930 que 13 millions de pratiquants ! Toute proportion gardée, le nombre d’ordinations est en fait tout à fait considérable !
Un fait fondamental : on ne peut s’attendre à ce que des jeunes qui n’ont jamais entendu parler du Christ se jettent dans les séminaires alors que, le nombre des catholiques ayant fortement diminué, ce sont les familles les plus ferventes qui pallient - avec une foi admirable - les défaillances de la masse.
C’est essentiellement la raison pour laquelle aujourd’hui nos efforts ne peuvent s’éparpiller si nous voulons nourrir les vocations.
A la différence du milieu du XIXème siècle, où c’est l’ensemble d’un peuple qui répond aux appels du sacerdoce, à la veille de 39, ce sont les quelques foyers qui vivent d’un christianisme personnel et militant, cultivé et engagé qui répond. Cette analyse doit servir au prêtre pour l’orientation de son ministère d’aujourd’hui. Ainsi, entre 1914 et 1945, la presque totalité des prêtres vient de familles catholiques pratiquantes, de foyers fervents, de ce peuple vraiment catholique et numériquement faible et dont la grandeur est de demeurer obstinément attaché au Christ sans compromis au sein de l’immense apostasie du monde moderne. Cette constatation laisse songeur sur notre époque et nous donne le droit de nous interroger : l’Eglise, source de vocation, est-ce vraiment la masse d’un peuple ou quelques familles ?… Est-ce si erroné de se consacrer aux croyants, a fortiori demeurés attachés aux traditions spirituelles et liturgiques ?…
Dans et esprit, ce que ces prêtres ont reçu de leur milieu d’origine, ils vont le rendre au centuple. Les familles pratiquantes offrent leur fils avec fierté après l’avoir nourri d’une véritable vie intérieure, âme de tout apostolat, ne mettant pas leurs espérance dans une impossible adaptation des croyances au goût du jour, tournant le dos à l’activisme. Pour porter le Christ au monde, ce clergé s’est montré d’une extrême exigence sans rechercher un sacerdoce facile !
Pour comprendre ce prêtre de l’entre-deux-guerres, il faut
répondre à cette question :
qu’est-ce
que le prêtre ?
Être prêtre, c’est ressembler au Christ. A feuilleter les notes intimes des prêtres, c’est ce qu’il ressort : amour du sacrifice. Et s’ils n’y sont pas parvenus, la majorité s’y est entrepris. Combien ont pris pour devise : « Avec le Christ, je suis cloué à la croix ». Le sacerdoce, c’est porter sa croix et rien d’autre afin de communiquer la vie d’amour aux âmes qui souffrent.
Et non seulement porter sa croix, mais la porter seul en aidant les autres à la porter :
Voici un témoignage que révèle cet esprit sacerdotal de l’entre-deux-guerres : « le prêtre est un homme - écrit un séminariste - qui prend la croix, la nuit, sur son dos et part sur le chemin de la vie. Il est seul parmi les hommes à connaître sa douleur. D’un bout à l’autre du chemin, il porte sa croix seul, et il ne doit pas faiblir. Au contraire, il doit aider les autres à porter la leur. Mais il a comme soutien le Christ qui lui montre la voie. Voie du Christ, voie du prêtre, voie semée d’épines et de ronces au bout de laquelle on aperçoit le crucifié pendu à sa croix. Cette croix est celle qui a sauvé les hommes ». Jeune prêtre, il écrira : « Je suis brisé. Comme c’est dur, ô mon Dieu, pour un prêtre dont le désir est votre gloire, de se trouver le soir seul avec ses pensées après toutes les déceptions et les luttes de ce jour… Mon Dieu, mes moindres actes, je les veux faire pour vous, pour vous faire aimer, pour vous faire régner sur les âmes. Et pas une seule ne semble comprendre. Et l’on est seul à lutter tout le jour, et le soir on se retrouve dans la solitude. Sacrifice du prêtre qui souffre pour les âmes. Croix avec Jésus-Christ »; et enfin quelques années plus tard, il écrira : « Seigneur, je sens en moi ces deux volontés contradictoires, ces deux hommes qui luttent l’un contre l’autre. L’appel à la perfection, au dépouillement total, et, d’autre part, celui qui cherche la joie de cette vie présente, qui trouve toute sorte d’excuses, qui admet un christianisme facile. Mon Dieu, je sais pour lequel je dois opter, mais c’est dur. Je me sens incapable. Pourtant, je vous aime ! Je veux m’identifier à vous, et vous, n’êtes-vous pas là devant moi sur la croix ? Y a-t-il une autre position pour un chrétien ? Puis-je ambitionner autre chose ? Ô Seigneur, si je n’ai pas le courage de la prendre moi-même, la Croix, imposez-la moi, car je veux vous suivre, je vous aime, je veux être votre apôtre ! ».
Si les prêtres vénèrent tant la croix, c’est qu’ils sont persuadés de la valeur salvatrice du sacrifice en lui-même. Ils ne seront prêtres et apôtres qu’autant qu’ils seront victimes pour les âmes. « Jamais je ne pourrai croire que ce que j’ai souffert a été inutile » écrit un prêtre au soir de sa vie. Le clergé a pleine conscience que l’arme apostolique, c’est le sacrifice consenti par amour.
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Par ailleurs, le clergé est conscient que l’orgueil fait écran entre Dieu et l’âme, un barrage qui arrête les flots de la grâce. La formation insiste beaucoup sur l’effacement de l’ouvrier. On n’est pas à l’époque où on imagine qu’il puisse exister une “technique apostolique”. Le prêtre - au soir de sa vie - n’a qu’un souci : a-t-il répondu à sa mission correctement ? La formation exigeante a souvent fait dresser aux prêtres un bilan sévère et rarement satisfait… Qu’ai-je fait de mon sacerdoce s’interrogent-ils ? Si peu de choses… Dans mes cahiers de jeunesse, j’aspire sans cesse à la sainteté. J’y aspire toujours, mais je sais maintenant que c’est manqué. Je suis resté aussi médiocre et je vais avoir 56 ans dans quelques jours. Mais tout est entre vos mains, Seigneur, malgré qu’il y ait une certaine hypocrisie à Vous le dire puisque mes actes n’y correspondent pas, je Vous aime, oui, je Vous aime. Et j’ose Vous le dire parce que je sais que Vous m’aimez. C’est ce qui me console et me sauve ». A ce moment-là, il existe une volonté générale d’humilité et surtout d’obéissance à la Volonté de Dieu.
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A la Croix dressée par humilité sur la volonté propre correspond le grand renoncement de la chasteté absolue pour un plus grand bien : le Christ !
Ce qui permit la fidélité du clergé à la chasteté et au célibat, ce fut une observance non seulement de fait mais aussi de cœur à cet état de vie. Certes, il y eut des échecs, mais très peu. La raison d’être de cette vertu est triple : 1- pour se rapprocher du Christ en en souffrant par amour : « Je crois qu’au jour du Jugement, si je n’ai pas autre chose à donner, je pourrai offrir à Dieu comme une gerbe toutes ces étreintes que je n’ai pas voulu connaître » écrit Guy de Larigaudie songeant alors devenir prêtre. 2- pour le service des autres, demeurer libre et être plus à l’aise pour s’offrir. 3- et enfin pour se rapprocher de ceux qui souffrent dans leur chair. Cette triple raison devrait aujourd’hui éclairer encore le monde qui comprend trop souvent le célibat comme une restriction et non un gain. Il va sans dire que cette fidélité s’est conservée par la prière et les sacrements. C’est dur de renoncer à l’amour humain et à la paternité, mais il demeure inexplicable ce désir, plus puissant encore, d’y renoncer.
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Enfin, beaucoup de prêtres pour demeurer fidèles se mortifient dans leur chair : veilles, lectures ascétiques, inconfort, pénitences invisibles… Ce n’est pas du paupérisme mais c’est de l’esprit de pauvreté, ce qui est tout différent…
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p.102 : Croix de l’humilité, croix de la chasteté, croix du mépris et croix de la solitude affective, peut-être la plus grande entre toute, le côté le plus douloureux. Souvent, dans les cimetières, les tombes qui n’ont pas de fleurs, ce sont celles des prêtres ! Oui, eux aussi avaient rêvé de maisons chaleureuses, de table mise, d’enfants à embrasser alors qu’en est-il de leur maison au retour du confessionnal, n’ayant personne à qui confier leur tristesse alors qu’il mangera quelques haricots mal cuits ? C’est parce qu’il est seul que le prêtre éprouve parfois avec violence de la tristesse. Ces tentations de découragement, parfois proche du désespoir, permettent au prêtre de comprendre une âme abandonnée. Voilà peut-être pourquoi le prêtre de ces années-là a besoin qu’on soit bon avec lui, même s’il ne le montre pas car il n’a pas le droit !
Remarquons qu’il ne faut voir là aucune dérive affective ou maladive, vers la mère notamment. D’autant plus que les témoignages abondent : la plupart des prêtres doivent leur vocation à leur mère : « Les leçons de ma mère m’ont plus appris de charité que les enseignements théoriques du séminaire » écrit un prêtre. « Je dois tout à ma mère. C’est dans le sein maternel que, par la prière, les sacrifices, le constant souci de pureté, s’est élaborée ma vocation ». La relation maternelle est essentielle dans le sacerdoce.
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De là, il n’y a qu’un pas, on comprend pour ces prêtres l’amour de leur habit. Elle n’est pas le seul héritage d’une tradition, mais une vie. En ce sens, l’habit fait le moine ! Porter vaillamment la croix, pénétrant lourdement dans leur chair et leur cœur, ils revêtaient l’habit qui la symbolisait aux yeux du monde : la soutane ! Thellier de Poncheville qui portait la soutane sur les champs de bataille fit part à Jean Guitton que ce fut le plus beau cadeau de ses camarades de Verdun que de lui en offrir une. « Jamais elle n’a fait obstacle à mon activité confie un prêtre de 85 ans. Elle ne m’a pas empêché de faire des milliers et des milliers de kilomètres à bicyclette. Elle m’a préservé en certaines circonstances de perfides dangers, et c’est avec joie que chaque matin, je récite le Dominus pars, le Seigneur est mon partage… uniforme de saint Vincent de Paul et de Bossuet, des martyrs de la Terreur et du saint Curé d’Ars, de la légion des bons et saints prêtres, mes frères aînés ».
Ce qui caractérise le rythme de vie du prêtre exemplaire de l’entre-deux-guerres, c’est qu’il se couche tôt et se lève tôt ! Par ailleurs, il lit beaucoup, écrit aussi - notamment pour les Directions spirituelles - et se divertit peu, notamment avec les choses du monde (musique, radio,…). Souvent, oraison, bréviaire, avant la Messe et que la journée ne commence… « Les meilleurs moment de ma vie furent ceux de mon oraison où j’ai puisé un peu de surnaturel avec beaucoup de joie et de réconfort. C’est une joie fondamentale qui s’écoule ensuite toute la journée ». « Il faut qu’un prêtre aime la solitude. Il faut qu’il reste de longues heures seul, à parler avec son Dieu. Il faut que dans le silence il trouve la force dont sa faiblesse d’homme a besoin. Il faut que ces longues heures avec le Christ tracent sur son visage cette sorte de reflet divin qui fera de lui, non plus un homme comme les autres, mais un prêtre, le prêtre, un Christ, le Christ… Avant de se donner aux âmes, il doit se donner à Dieu ». Et c’est alors que l’apostolat se mêle à la prière.
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Du père Doncœur on a écrit : « Il aimait beaucoup son bréviaire. Jamais il ne s’en séparait et le portait toujours avec lui ». Chez le prêtre d’avant-guerre, il y a un véritable amour du bréviaire. Un prêtre (le Père Sevin je crois) disait : « J’estime en effet que l’Eglise nous rend un grand service en nous en imposant la récitation quotidienne… Sans elle, les journées, une fois la messe dite, s’écouleraient tout entières sans la moindre rencontre avec Dieu, la moindre conversation avec Lui, livrées à des activités plus ou moins importantes, plus ou moins sacerdotales, dans le bruit, l’agitation, la dispersion mentale »
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La place donnée aux Retraites, aux Exercices Spirituels et aux Récollections révèle la place donnée à la vie intérieure. Là, la Très Sainte Vierge trouve une place essentielle, Celle qui nous conduit à Jésus. Combien de prêtres gardent alors leur chapelet à la main.
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L’idée qui domine dans la pensée des prêtres est vraiment celle de l’Eternité alors que le monde essaie d’en distraire l’humanité. Malgré les activités apostoliques, la seule pensée pour beaucoup, c’est la mort en tant qu’unique espérance. Contrairement à ce que nous pouvons trop souvent encore entendre, le prêtre ne fait pas des sermons, de l’enseignement pour la vie d’ici-bas et un certain confort de vie par l’exercice des vertus mais bien pour le Ciel et uniquement le Ciel ! C’est pourquoi pour le prêtre, pour savoir ce qu’est la vie, il faut méditer sur la mort (Il ne faut pas voir ce thème comme un goût pour le morbide et le pessimisme, mais - comme pour la Croix - comme vecteur d’union à Dieu. Combien ont exprimé leur joie à l’approche de la mort avec le seul regret de ne pas avoir su assez faire aimer Jésus-Christ alors que beaucoup aujourd’hui ne croient plus à ce à quoi ils étaient appelés !
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N’allons pas croire qu’à cette époque la prière n’est pas considérée comme un acte d’adoration et d’amour. Ceci n’est pas nouveau et le Renouveau n’a rien inventé. « Ce que le Bon Dieu cherche en nous dira un prêtre ce n’est pas la quantité d’œuvres matérielles mais c’est un hymne d’amour ». Oui, la seule et unique joie du prêtre d’alors c’est d’être avec le Christ et de le voir dans les âmes !
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Si la prière soutient l’apostolat, c’est qu’elle constitue également une demande. « On fera du travail extérieur à proportion de sa vie intérieure ». C’est Dieu qui convertit, c’est Dieu qui éclaire les âmes, c’est Dieu qui sanctifie ! Souvenons-nous l’adage du curé d’Ars : « A prêtre saint, peuple fervent; à prêtre pieux, peuple honnête; à prêtre honnête, peuple impie ».
Le Chanoine Fichaux écrivait : « Il ne faut pas croire que plus on agira, plus on se dépensera pour les âmes, plus on leur donnera du temps, sa parole, ses sueurs, sa vie, son sang même, plus on sera apôtre…Prenez bien garde à l’excès d’activité extérieure, au défaut de prière qui paralyse les forces. Vive la réflexion, vive la prière, vive le recueillement, vive la prière et la vie intérieure ».
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Les sacrements chez ces prêtres n’en ont pas pour autant moins de place. Souvent les Messes privées étaient célébrées avec grande dévotion, respect et dignité. D’où le culte immense de ce clergé envers la Très Sainte Eucharistie. Combien de prêtres visitant régulièrement le Saint-Sacrement ont rêvé de mourir à l’autel !
A ce clergé d’une vie intérieure riche est proposé cette doctrine qu’on a appelé l’Action catholique : “voir, juger, agir pour ranimer et revivifier le pauvre peuple des paroisses”; initiée en 1925 par les abbés Cardijn (B) & Guérin (F). Ce sera la JOC, la JOCF, la JAC, la JECF, la JMC, la JACF, la JIC et la JICF et enfin le Scoutisme. Ces mouvements naissent alors que beaucoup croient - en raison du laïcisme - que la vie et la religion doivent être séparées. C’est le souci de l’apostolat qui anime ces mouvements d’action catholique : un but : pénétrer certains milieux pour les transformer. Combien de grands-parents se souviennent du rayonnement des Cœurs Vaillants !
Il s’agit de situer le clergé dans ce grand courant régénérateur et d’observer l’influence de l’Action catholique sur sa spiritualité.
Il s’agit pour ces mouvements de faire rentrer la religion dans la vie, une action non pas tant temporelle qu’évangélisatrice, unie à la hiérarchie et au sacerdoce tout en leur étant complémentaire. Elle se présente comme indispensable en raison de l’insuffisance du sacerdoce. Le point commun et essentiel, c’est la vie intérieure, âme de tout apostolat. Le prêtre va “animer” le laïc, s’obligeant à se concentrer sur sa vie spirituelle pour que le laïc soit davantage apôtre.
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La vie du prêtre apparaît plus que jamais comme un débordement de prière ininterrompue. Un prêtre écrivait : « Un curé ne devrait pas sortir de son église. Il devrait y manger, y dormir, y prier… y mourir et y être enterré sous l’autel… ». Beaucoup pouvaient alors prétendre : « Notre curé, il y croit ». La prédication du clergé exhortait surtout à la prière et aux sacrements de Pénitence et de la Communion eucharistique. Dans le brouillon de sa dernière prédication (que l’on a retrouvé froissé dans sa main), Dom Chautard avait écrit : « Il se fiait bien plus à la prière qu’à son activité, à ses efforts, à son habileté ».
Le clergé enseigne toujours et encore l’idée de sacrifice pour demeurer chrétien.
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Le prêtre se consacrait surtout à former la volonté chrétienne des fidèles, notamment par la direction de conscience et la confession. Il est celui qui apporte la miséricorde de Dieu. Cela n’empêchait jamais des décisions toujours tranchantes mais sures et reconnues comme telles. Enfin, on ne peut négliger l’influence considérable des prêtres alors professeurs dans les très nombreux collèges et lycées catholiques.
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A cette époque enfin, la paroisse revêt un caractère fortement familial. Il y aura quelques excès, notamment liturgiques qui auront des conséquences fâcheuses (le Père Remilleux à Lyon célébrera une Messe face au peuple…) et doctrinaux avec les précurseurs de la tourmente d’après-guerre.
Ainsi par exemple, en 1924, l’abbé Ferrand crée les Florimontains, une colonie pour les jeunes de la ville bourguignonne de Joigny. Et de toutes ces œuvres naissent d’innombrables vocations.
Dans cet essor, il ne faut pas non plus sous-estimer l’efficacité surnaturelle des sacrifices consentis par le clergé rural. Avant toute confiance en une quelconque technique pastorale, le curé tient à donner le sens de la transcendance de Dieu.
Personne ne peut donc contester deux phénomènes d’entre-deux-guerres : l’intense spiritualité donnant priorité à la vie intérieure et la volonté de donner Dieu au monde. Le clergé était intérieur et ouvert au monde. Deux guerres seront là pour prouver cette charité par le sacrifice.
A cette époque la formation humaine n’était pas négligée. Rien de ce qui était humain n’était étranger au clergé. Tant dans leurs diplômes que leurs œuvres de bienfaisances auprès des déshérités, les prêtres ont côtoyé cette misère humaine. Leur formation était éminemment moderne (les cours n’étaient pas seulement magistraux; il y avait également des “concertations” contradictoires).
Les prêtres se joignirent également aux misères de la guerre en participant aux combats. L’armée en a compté près de 24 000 ! On ne comptera pas les confessions et les communions admirables qu’ont provoqué les sacrifices des grandes batailles !
Ce phénomène est fondamental pour comprendre ce qu’il ne faudra pas faire en… 1970 ! Il faut le noter dès maintenant.
Ce patriotisme sera toujours aussi fort en 1940 lorsque dans son discours le clergé dénoncera le néo-paganisme nazi et les atrocités de l’Occupation. Combien de prêtres et d’évêques seront arrêtés, on l’oublie un peu trop souvent…
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C’est dans la souffrance de la guerre que la spiritualité se révèle. Témoignage du Père Bernard (Gabriel Curis), trappiste des Dombes. Dans son Camp de Bergen, il déclara, couché sur un grabat, souriant et d’une voix douce pendant vingt minutes, qu’il était heureux d’avoir souffert dans sa chair comme le Christ et qu’il ne fallait surtout pas le plaindre mais plaindre plutôt ses tortionnaires et leur pardonner de tout cœur. Il expliquait alors le rôle rédempteur de la souffrance unie à celle de Jésus-Christ. C’était l’Evangile. On n’y changerait jamais rien : le Salut du monde passera toujours pas la Croix.
En 1942, l’abbé Derry, jeune prêtre, saint et patriote, est avant-guerre responsable du Bon Conseil, annexe paroissiale de Saint François-Xavier de Breteuil; pour avoir été l’aumônier du premier réseau de Résistance française « Saint Jacques », il est arrêté. Emprisonné à Cologne en 1943, il devait être décapité. Il put faire passer à l’extérieur le message suivant : « Je suis à quelques instants de ma mort… le corps est brisé, le cœur est meurtri, mais l’âme est dans les hauteurs… ma vie depuis deux ans n’a été q’une messe continue et ce sera bientôt l’immolation au calvaire, la communion la plus intime et l’action de grâce éternelle… bien mourir ! Ce serait au moins cela de bien dans ma vie dont le Bon Dieu pourrait tenir compte… » (témoignage rapporté par G. Labouche dans son autobiographie)
Que ressort-il de ces innombrables témoignages ? C’est que ces prêtres, jusqu’à leur dernier souffle, furent les hommes des Sacrements, ceux qui donnent l’absolution et portent l’Eucharistie. On connaît que le Général Frère put se confesser au péril de la vie du prêtre qui brava l’interdiction d’entrer dans l’infirmerie. Le sacrifice suprême de la vie est souvent compris comme une Messe. Et tous sauront pardonner car ils auront prié comme leur avait enseigné Sainte Thérèse et Dom Chautard !
Cette période fut aussi une période de division dans le clergé, comme avant-guerre, à propos de la question de l’engagement politique : résister ou attendre le débarquement ? Choisir des missions de sacrifice ne semblait alors pas revêtir l’esprit partisan, bien au contraire, même si un prêtre sacrifié était considéré comme autant de Messes en moins !
Remarquons que nous avons à considérer ici uniquement l’incidence de l’engagement politique du clergé sur sa vie intérieure. Certains ont ainsi mis leur caractère sacerdotal entre parenthèses, ce fut le cas du carme l’amiral Thierry d’Argenlieu de 1940 à 1947 même si chaque jour il dira sa Messe ! Mais en général, le clergé est resté en dehors de toute politique. Les quelques engagements de prélats, visant naïvement la paix, ont malheureusement affaibli l’autorité de l’Eglise d’après-guerre. Cela a-t-il lié la hiérarchie à l’égard du pouvoir ?
Il faut donc retenir qu’à chaque fois que le clergé est demeuré au service des âmes ou qu’il a consenti au sacrifice suprême pour cela, sa force morale s’en est trouvée exaltée. On connaît le dévouement de l’abbé Popot, aumônier à Fresnes à la Libération.
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Redisons-le : la rupture, ce n’est pas le Concile, même s’il n’a pas forcément arrangé les choses… La rupture, c’est l’après-guerre. L’idée à faire passer, c’est cette gageure issue des illusions de l’après-guerre sans cesse renouvelée et combien de prêtres encore aujourd’hui se laissent prendre par cet esprit funeste, se sentant protégés par les bons catéchismes et l’odeur de l’encens !
Rappelons-le ! Tant dans son engagement intérieur qu’extérieur, le clergé d’entre-deux-guerres a été exemplaire en générosité. C’est la frénésie d’apostolat qui a fait perdre au clergé ses principes.
Et pourtant…, pourtant… 25 ans après la guerre, le 29 juin 1972, le Pape constate - en songeant à la France - qu’«on n’a plus confiance en l’Eglise. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu… Le doute est entré dans nos consciences continue-t-il et il est entré par des fenêtres qui devaient être ouvertes à la lumière… On croyait qu’après le Concile, le soleil aurait brillé sur l’histoire de l’Eglise. Mais au lieu de soleil, nous avons eu les nuages, la tempête, les ténèbres, la recherche, l’incertitude. Nous prêchons l’œcuménisme, et nous nous séparons toujours davantage des uns des autres… Une puissance adverse est intervenue dont le nom est le diable, cet être mystérieux… ».
Quel contraste tragique avec les années de ferveur !
Parler de crise, c’est peut-être parler de nouvelle crise, en songeant à celle que connut le clergé avec le modernisme et l’américanisme à la charnière du siècle, et comme si elle avait resurgi après guerre sans jamais s’être tarie !
Notons-le donc bien : les racines de la crise (qui est d’abord spirituelle) est antérieure au Concile, de 20 ans au moins ! Ainsi, deux aspects du clergé vont être brisés : son apostolat traditionnel et sa spiritualité. La crise commence là et constitue le fondement du problème doctrinal puis liturgique postérieur.
Sur le plan formel, c’est un esprit de fronde - voire de désobéissance - qui se répand, esprit analogue à celui du monde en 1945. C’est l’émergence de la contestation du pouvoir établi et de la résistance à l’autorité.
On cherche à être indépendant pour mieux agir sur les structures…
· La cause de cette défiance réside en partie dans l’engagement politique de l’Eglise, d’un coté comme de l’autre. Il y eut alors - par l’entremise du Cardinal Roncalli - sans doute quelques compromissions pour éviter le pire… Il en ressortit quelques humiliations qui ébranlèrent l’autorité morale de l’Eglise.
· Par ailleurs, il y eut un phénomène plutôt sociologique, en deçà des motifs surnaturels : les 5 000 prêtres ou séminaristes qui rentrent de camps témoignent de leurs habitudes prises lors de leur détention : plus de confessionnal, plus de visite au malade systématique, plus de vie dans les murs de l’église et plus de soutane ! Alors, s’enfouir dans l’humus paroissial pour des moissons qu’on ne verra jamais, redevenir l’homme de la Croix et des sacrements pour un peuple de plus en plus émancipé, quelle contradiction !
Ce phénomène ne s’était pas produit en 1918. Car c’était la victoire et cela change tout ! Et l’Eglise sortait renforcée des tranchées malgré le nombre de ses pertes !
C’est là que le clergé commence à être envahi par le sentiment de ne plus être comme “avant”, en empiétant sur le laïcat : « Insensiblement et sans y prendre garde, des prêtres ont rejoint le champ d’action des laïcs pour y assumer une part des tâches qui auraient dû leur être réservées »; On assiste comme à une sorte de refoulement.
Contestation politique & recherche d’une vie moins ecclésiastique vont porter un coup dur au clergé. Et je m’interroge me demandant si parfois ces sentiments ne cherchent pas à resurgir ?
Un témoignage ? Les abbés Godin et Daniel qui dans leur opuscule de 1943 intitulé « France, pays de mission ? » remettent en cause les principes de l’Action catholique pour exalter de nouvelles perspectives de conquêtes. Quand la hiérarchie constatera le danger, il sera trop tard et ne pourra se contenter que de canaliser le phénomène ! En 1950, on en a déjà publié 120 000 exemplaires !
On peut discerner, dans ce courant utopique, plein de suggestions et de propositions, qui paralysera le clergé par la suite, quatre principes remettant tous en cause les anciennes méthodes apostoliques. Et nous devons comparer ces principes avec certains comportements dans les milieux traditionnels de l’Eglise, notamment Ecclesia Dei. Et nous verrons que selon les fruits des comportements de jadis, nous pourrons juger des fruits des comportements d’aujourd’hui qui leur sont analogues…
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Premier principe : la honte
du paroissien.
Pourquoi tant d’incroyance et tant de haine à l’égard de notre état et notre action ? C’est que nous manquons d’efficacité ! C’est le même complexe qu’en 1 900… Au nom de cette efficacité pélagienne, le clergé a, peu à peu, rejeté les vertus chrétiennes fondamentales, sacrifice et prière. Ce sentiment de déchristianisation n’est pourtant pas nouveau. La “masse” n’est effectivement plus chrétienne depuis le XIXème siècle très probablement. Oui, des villages aux banlieues, la France est devenue pays de mission. C’est une angoisse grandissante qui saisit alors le clergé devant le constat alarmant de la déchristianisation. Et il va se précipiter vers les mauvaises solutions, comme en 1900 !
Au sortir de la guerre, outre les défaillances du clergé et l’essor du monde moderne, on ignore que c’est surtout l’attachement à l’argent issu de la société de production qui fait obstacle ainsi que l’hostilité politique permanente depuis 1880. Alors on accuse l’incompétence de l’Eglise d’entre-deux-guerres, justifiant d’ailleurs l’anticléricalisme. On se met alors à vomir sur le passé de l’Eglise et de ses membres dont certains - et pas des moindre - ont pourtant témoigné par les plus hautes vertus et jusqu’au sang versé. On a “honte de l’Eglise” pour reprendre les mots de Mauriac dans le Figaro du 11 mars 1946 et règne alors “un air d’apostasie” déclare alors Bernanos : « Noël n’est pas flatteur pour les chrétiens déclare-t-on… les non-chrétiens ne savent pas ce qu’est Noël, mais s’ils le savaient, ils seraient peut-être moins inhospitaliers à cette jeune mère… ».
Le chrétien qui crache sur sa Mère devient alors fréquent. L’Eglise qui lui a tant donné n’a-t-elle pas droit au respect ? Et pourtant, les dénonciations se multiplient. Un comportement analogue existe encore aujourd’hui : sous prétexte d’épurer certains excès qui nous complexent, on véhiculera cette “mythologie caricaturale” du chrétien au cœur forcément sec et du non-chrétien forcément généreux… Oui, vraiment, quand on regarde aujourd’hui le jugement porté sur la Tradition, on voit donc que ce sentiment que c’est toujours mieux chez le voisin n’est pas nouveau…
·
Deuxième principe : la
théorie du ghetto ou du chrétien-obstacle.
En bref, le mur à abattre entre le prêtre et les masses à convertir, c’est le chrétien… C’est la fameuse théorie du ghetto, du complexé du monde chrétien. « Devant ce paganisme déferlant de toute part, les chrétiens se sont resserrés les uns contre les autres. Ils se sont rassemblés en communautés séparées et isolées, comme les hommes le font dans les forêts infestées de bêtes sauvages… ». C’est l’idée selon laquelle les chrétiens se sont coupés du monde pour se préserver. (Encore faudrait-il - quand bien même ce comportement serait justifié - qu’il soit vérifié…).
C’est donc sur ce mur que viennent se briser toutes les tentatives apostoliques les plus généreuses ! “La chrétienté est séparée de la pâte” (pas seulement de la masse, mais de la France entière) car il n’y a pas de levain, il n’y a pas de missionnaires. On prétend alors que la communauté n’a aucune empathie à la mission.
D’où le dégoût pour certains prêtres envers la paroisse et les pratiquants ! Que vaut la foi de ceux qui se rassemblent plus par peur de la vie que par amour de Dieu ? Rien de bien exaltant !
Il faut donc franchir ce mur, repartir à zéro et travailler dans la bonne pâte (qu’on imagine beaucoup plus généreuse que la croyante). Naît alors jusque de la répulsion pour ses propres paroissiens. Faudrait-il encore également que cette déchéance soit vérifiée car, après tout, la presque totalité du clergé n’est-elle pas fournie par ceux qui font honte ?
Or de nos jours malgré ce soit-disant (car ce “ghetto” est davantage une rumeur calomnieuse qu’une réalité fondée) enfermement des milieux Ecclesia Dei, on constate que ces mêmes milieux ont fourni jusqu’à aujourd’hui les rangs de leur propres pasteurs. Et jusqu’à ce que ce complexe les atteigne eux-mêmes, ils représentaient une part non-négligeable du jeune clergé…
Chez certains pasteurs, ce complexe {entre les devoirs envers la paroisse et leur charge missionnaires} devient maladif. La seule solution, c’est la dénonciation et la fuite de ce milieu pratiquant !
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· Troisième principe : le mimétisme.
Comme les Œuvres d’Action Catholique plafonnent en circuit fermé, au lieu de “pêcher à la ligne” seulement deux ou trois familles, il faut agir sur tout : 1- en sortant du ghetto chrétien & 2- en faisant découvrir d’autres réalités à la paroisse à cette occasion. Autrement dit, former un clergé indigène comme pour les missions outre-mer !
Ceci n’enlève pas la reconnaissance du coté respectable de l’Action Catholique, toujours faite pour les régions de chrétienté, même si les abbés Godin & Daniel lui changent sa nature : ils la veulent missionnaire, la sortir du ghetto, de nos églises, nos journaux, nos mouvements, nos œuvres.
La grande nouveauté, c’est que le prêtre doit désormais se rendre dans d’autres milieux (déchristianisés) en les imitant, non pour y trouver des laïcs fervents, mais ceux qui lui étaient jusque-là inaccessibles. La seule préoccupation semble être désormais l’adaptation au milieu que l’on désire convertir. Et à force d’adaptation, on finit par perdre son propre charisme. On souhaite alors ce “mimétisme” à tout prix, comme si la vie de la grâce n’attendait que cette communion préalable des mentalités pour enfin s’exercer !
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· Quatrième principe : l’efficacité.
Revenir aux méthodes des apôtres pour convertir en masse et efficacement et non pas comme Charles de Foucauld ! Pour se faire, faudra-t-il ne rien omettre de la doctrine du Christ ???… Ce que l’on sait, c’est qu’il faudra présenter des aspects “jeunes” et “vivants”. Il faut des “chrétiens de choc” dit-on. On dirait “pasto” aujourd’hui ! Choc, séduction, activité,… cela rappelle l’américanisme du début du siècle.
On est tombé dans le culte de l’efficacité.
On a une conception nouvelle de l’apostolat. Autant avant-guerre, les initiatives étaient nombreuses mais nourries par la prière et le sacrifice, autant désormais, on “va au résultat”, comme s’il était possible d’établir un bilan de l’action de la grâce ! Or peu importe s’il ne voit pas la moisson, l’important, c’est d’avoir semé ! Le principe fondamental abandonné peu à peu c’est que plus l’apôtre est homme de la prière et du sacrifice, plus il a chances de convertir.
Dieu seul connaît l’efficacité. L’échec est toujours apparent car, souffert, il est toujours fructueux en grâce, c’est là le mystère de l’Eglise, son efficacité secrète et véritable.
Les prêtres d’après-guerre sont prêts à tout, mais à condition que la grâce se dépêche afin qu’ils voient leurs œuvres ! Il faut que le résultat puisse se voir dans le quantitatif !
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Principe : |
La
paroisse… |
Le remède : |
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· Ier |
…est coupable des iniquités et fait honte. |
le dénoncer. |
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· IIème |
…est un obstacle et un mur ainsi qu’une mauvaise pâte. |
le franchir en raison d’un complexe. |
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· IIIème |
…est un ghetto. |
se rendre dans les milieux déchristianisés par mimétisme. |
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· IVème |
…est un petit nombre. |
être efficace. |
2°) Comment rompre avec les méthodes apostoliques éprouvées
Savoir à quoi ont abouti les méthodes apostoliques d’après-guerre n’est pas sans intérêt, surtout quand on pense que d’une certaine manière on est tenté de les reproduire de manière actualisée…
Généreux, dénué de tout esprit de système, beaucoup de prêtres se sont employés à ces nouvelles méthodes.
En tout état de cause, il s’agit de se faire connaître (vite), de faire conférences apologétiques contre certains préjugés & de donner une paraliturgie pour les assistants. De là naît un certain activisme. Or on constate que beaucoup entendent mais que peu reçoivent… Cet ardent désir de voir le monde gagné au Christ peut être trompeur… (Rappelons-nous le principe : il est très difficile de convertir durablement un homme). Comment savoir en fait si peu reçoivent ? Et si les résultats venaient mais beaucoup plus tard ? Ce n’est que lorsqu’on se sera assuré qu’un noyau de chrétiens aura conservé la flamme que cette flamme pourra à nouveau embraser.
Si le monde n’est plus pratiquant à 80 %… ce sera la faute de l’Eglise d’avant-guerre, celle des contresignes, celle des riches, du conservatisme politique, de la droite, de ceux qui agissent contre le progrès, de l’Eglise solennelle et pompeuse, séparée du monde !… Et pourtant, nous le verrons, quelle erreur dans ce jugement funeste !
Alors, persévérant dans ce jugement erroné, le clergé va disqualifier les fidèles encore présents, ces familles qui ont fourni le clergé d’avant-guerre. De ces 20 % de la population restée fidèle, seuls 1 ou 2 % auraient vraiment compris & sont dignes de respect… Les autres, dehors !
Combien de fois, de la même manière, des fidèles attachés à la liturgie traditionnelle se sentiront accusés car demeurés fidèles (souvent à grand prix).
On constate la déchristianisation… Or quand l’attelage franchit un gué très dangereux ce n’est pas le moment de changer les chevaux ! On abandonne donc la vieille méthode de l’Action Catholique qui voulait que le prêtre aille au monde incroyant en passant par le noyau dur de sa paroisse. On prétend qu’il faut que l’Eglise fasse ses preuves pour que les hommes changent leur façon de la regarder !
Alors la technique est simple : envoyer les paroissiens faire de “l’action sociale” et inviter des intervenants extérieurs à la paroisse pour montrer l’esprit d’ouverture. Cette tentation n’est pas morte. Le principe est celui du mimétisme : approcher l’autre en devenant ce qu’il est afin de le gagner à ce que nous sommes… Quel mythe impossible auquel sont hélas gagnés les milieux traditionnels…
En outre, on pense que la vie (spirituelle) ne se trouve pas dans la paroisse, trop anémiée, trop renfermée. Dans la frénésie d’aller porter le Christ au monde, on s’oblige à croire que le monde Le possède déjà… Pour être apostolique, il faut donc sauter le mur de la paroisse !
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Pour résumer, voici ci-dessous comment des prêtres ont synthétisé le processus de leur découverte progressive : on constate que Dieu finit par ne plus être du coté des pratiquants traditionnels ! Et ceci comme si les pratiquants n’étaient plus dans la véritable Eglise. Remarquons deux choses : ce processus peut s’appliquer dans la volonté de voir évoluer les communautés traditionnelles et que les prêtres ont toujours Dieu avec eux…!