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Histoire

 

Petite Histoire de l'Angélus

d'après le livre de Jean Fournée

Les origines de l'Angélus sont assurément liées à la diffusion de l'Ave Maria comme prière privée. Rappelons que l'Ave Maria ne comporta d'abord que la salutation de l'ange Gabriel et celle d'Elisabeth, selon le texte de saint Luc (I, 28 et 42) : " Je vous salue Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de vos entrailles est béni."

Le légendaire marial et les récits de Miracula, qui connurent une si grande vogue aux XIIème et XIIIème siècles, prouvent combien était répandue chez les fidèles la récitation angélique. On dit que les dévots de la Vierge accompagnaient même chaque Ave d'une génuflexion, ce qui pourrait fort bien être en rapport avec l'évolution iconographique de l'Annonciation. A l'époque romane, l'ange et Marie sont debout l'un devant l'autre. Au XIIIème siècle, l'ange s'agenouille devant elle.

Et c'est l'époque où se répand la pratique des trois Ave Maria. On dit que saint Antoine de Padoue (1195-1231) la recommandait vivement. Elle apparaît comme privilégiée dans les Révélations de sainte Metchilde de Helfta (1241-1298). Réciter ces trois Ave, le soir après complies, en méditant sur le mystère de l'Incarnation : c'est ce qu'aurait proposé saint Bonaventure lors d'un chapitre de l'ordre des Frères mineurs, en 1269.

Ce sont là des traditions parmi d'autres qui ont pour intérêt de montrer que l'institution du pieux exercice de l'Angélus s'est faite progressivement et qu'il faudra encore attendre quelques décennies pour lui voir adopter la forme que lui connaissait M. Olier. Retenons comme point de départ l'usage de la récitation quotidienne de trois Ave Maria.

 

L'Angélus d'abord prière du soir

On dit que saint Bonaventure (en 1269) eut bien soin de faire tinter la cloche pour appeler ses religieux et les fidèles d'alentour à réciter les trois Ave d'après complies. D'emblée la prière fut associée au tintement de la cloche. Il paraît même qu'au couvent des Frères mineurs d'Arrezo, elle était précédée de l'antienne Angelus locutus est Mariae (L'ange s'adressa à Marie).

Pendant longtemps, on s'en tint là. Aux XIVème et au XVème siècles, les témoignages sont nombreux et concordants.

A Lerida (en Catalogne), en 1308, on tinte trois fois la cloche pour l'Angélus post completorium (après complies), au crépuscule. Même usage dans les couvents franciscains de la province de Venise.

A la même époque, en Hongrie, les Ave du soir se disent aussi au son de la cloche. En 1314, le pape Clément V séjournant à Carpentras où était sa curie, demande que l'on sonne la cloche des Ave Maria après le chants des complies. Son successeur, Jean XXII, originaire de Cahors, approuve, par acte du 13 octobre 1318, la pratique de l'Angélus du soir, observée dans le diocèse de Saintes, l'introduit en Avignon et indulgencie les fidèles qui, entendant la cloche, réciteront à genoux trois Ave Maria.

Le 7 mai 1327, le même Jean XXII (alors âgé de 78 ans) écrit à son vicaire à Rome d'y introduire la même coutume (récitation à genoux de trois Ave), lors de la sonnerie du soir), à laquelle il attache une indulgence. C'est ce que rappellera le mini-concile tenu à Paris en mars 1344 par l'archevêque de Sens, en présence de cinq évêques, en consacrant son treizième et dernier canon à la recommandation de la pratique de l'Angélus à la fin de chaque journée.

On ne s'étonne pas que le pieux usage soit attesté en maints autres endroits à cette époque : par exemple en 1334 à Tréguier, en 1336 dans le Hainaut, en 1370 à Nantes, en 1378 dans le diocèse de la Mayenne, etc.

On fondit même les cloches destinées spécialement à tinter l'Angélus , comme indiquent leurs inscriptions.

 

Angélus du soir et le couvre-feu

Il y eut pas mal de conciles en Normandie au temps de Guillaume le Conquérant qui se plaisait à les convoquer et même à les présider.

Ainsi en fut-il à Caen, en 1061, où le duc fut assisté de l'archevêque Maurille, de Rouen, et de Lanfranc, alors prieur de l'abbaye du Bec.

C'est là que fut décidé d'instaurer le couvre-feu à travers le duché. Simplement règlement de police, dira-t-on. En fait, si le souci de la sécurité publique motivait la prescription, celle-ci faisait suite aux dispositions prises en 1047 au " concile " de Vaucelles " (faubourg de Caen), où le jeune duc, venait de triompher d'une coalition armée, avait eu le souci de mettre en application la Paix de Dieu et les garanties de sécurité qu'elle apportait à ses sujets.

Or, il fut décidé à Caen, en 1061, que dans toutes les localités du duché, on sonnerait chaque soir la cloche pour inviter les gens à la prière, après quoi ils devraient rentrer chez eux et fermer leur porte. Simultanément, étaient prises de nouvelles mesures contre les auteurs de vols et d'agressions.

Ainsi a-t-on vu une relation d'origine entre la sonnerie du couvre-feu et celle de l'Angélus, d'autant que l'Angélus n'a d'abord été qu'une prière du soir. En fait, la prière ou les prières dont il est question à Caen en 1061 ne sont pas celles de l'Angélus, et les tintements de la cloche de la fin des complies dans les monastères n'ont rien à voir avec le couvre-feu.

Ce qu'on peut dire - et on l'a dit avec raison - c'est que la volée qui suit les tintements discontinus dans la sonnerie de l'Angélus, est peut-être une survivance de l'ancien couvre-feu médiéval. Quoi qu'il en soit, ce qui est vraiment spécifique de l'Angélus, ce n'est pas la sonnerie à la volée, mais les tintements, trois par trois, qui la précèdent.

Les intervalles entre les trois groupes de tintement devaient, en principe, à l'origine, donner le temps de réciter trois Ave. Il en était ainsi chez les Chartreux au XIVème. Au XVème, les bénédictins de la réforme de Bursfeld, qui compta jusqu'à 180 monastères en Allemagne, Belgique, Hollande et Danemark, avaient coutume à la fin des complies, après Pater, Ave, Credo, de se prosterner et de réciter trois Ave au tintement de la cloche.

A la même époque, les chanoines réguliers de Windesheim faisaient de même après le chant de l'antienne à la Vierge.

Mais, parmi les preuves historiques de la dissociation entre le tintement de l'Angélus et la sonnerie du couvre-feu, il en est une que rapporte W. Henry pour l'Angleterre. Elle concerne la ville de Somerset. En 1331, le doyen du Chapitre, Goddeley, ordonne de sonner trois coups, à trois intervalles rapprochés, sur la grosse cloche de la cathédrale, pour qu'on récite trois Ave, et cela peu de temps avant le couvre-feu.

Notons au passage que la récitation de la salutation angélique semble avoir été plus précocement répandue en Angleterre que sur le continent. D'ailleurs, la même avance se vérifie pour d'autres aspects de la piété mariale.

 

L'Angélus du Matin

Aussi n'est-il pas étonnant de voir les Anglais, dès le XIVème siècle, doubler l'Angélus du soir de celui du matin. Cela se fit d'abord dans les monastères à l'heure de prime. Puis les séculiers les imitèrent. Mais une certaine fantaisie s'instaure dans le contenu et les intentions de la prière mariale. Ainsi, en 1346, l'évêque de Bath (dans le Somerset) ordonne au clergé de sa cathédrale de réciter cinq Ave matin et soir pour les bienfaiteurs vivants et décédés. En 1399, l'archevêque de Cantorbery, Thomas Arundel, invite l'évêque de Londres à répéter le matin la sonnerie du soir et à faire réciter à ce moment par le clergé et les fidèles un Pater et cinq Ave.

Le " doublement " matutinal de la sonnerie du soir et des trois Ave avait déjà été adopté à pavie en 1330.

En France, en 1368, eut lieu à Lavaur (Tarn) un concile qui réunit treize évêques et fut présidé par Geoffroi de Vairolles, archevêque de Narbonne. On y prescrivit de réciter chaque matin cinq Pater en mémoire des Cinq Plaies du Christ et sept Ave pour rappeler les Sept Douleurs de Marie. Assurément cette prière du matin, même annoncée par la cloche, n'est plus étymologiquement un Angélus ; mais il est intéressant de noter, l'association, en 1368, de la dévotion aux Cinq-Plaies de Notre-Seigneur.

C'est assurément le siècle où se développe cet aspect de la piété mariale qui associe la vierge à la Passion du Christ. C'est le siècle où se diffuse le Speculum humanae salvationis, où l'on compose des hymnes sur les sept douleurs de Marie, où naît l'admirable Stabat Mater Dolorosa.

En somme l'Angélus , malgré l'appellation, ne se fige pas dans une formulation immuable. Nous allons le voir, quand apparaîtra son extension au milieu du jour, et qu'il prendra la triple fréquence quotidienne qu'il a depuis lors.

 

L'Angélus de midi

Il semble que l'Angélus du milieu du jour, attesté à Omütz (aujourd'hui Olomouc, en Tchécoslovaquie) en 1413, à Mayence et à Cologne en 1423, ait d'abord été limité au vendredi et n'ait concerné que la dévotion à la Passion du Christ.
Par contre, en 1451, il est quotidien au monastère du Val des Écoliers, à Mons, dans le Hainaut. En 1456, le pape Calixte III, dont le souci majeur est de parer au danger turc, prescrit une croisade de prières et demande que les cloches tintent trois fois le jour et qu'à chaque fois l'on récite trois Pater et trois Ave.

La victoire de Belgrade (1456) sauve momentanément la chrétienté, mais les Turcs restent redoutables et menaçants.

Le roi Louis XI, en 1472, prescrit à tout son royaume l'extension de l'Angélus à midi, et demande qu'à cette heure-là l'intention de prières soit la paix. Aussi appelle-t-on l'Angélus de midi : " l'Ave Maria de la paix ". Cette pratique de l'Angélus de midi fut indulgenciée en 1475 par le pape Sixte IV qui fut un grand pape marial : il favorisa tout particulièrement le culte liturgique de l'Immaculée Conception.

Dès lors, le triple Angélus avec sa triple sonnerie est attesté un peu partout en Occident : à Beauvais, à Tournai, à Liège, à Aix-la-Chapelle, en Angleterre... Et le pape Alexandre VI, qui fut loin d'être un saint, n'en confirma pas moins, en 1500, les dispositions de Calixte III.

A ces trois l'Angélus s'en ajoute pour les Chartreux un quatrième : un Angélus nocturne qu'ils récitent, au tintement de la cloche, après l'office des laudes.

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Une coutume inspirée de l'Angélus est rapportée par l'abbé Decorde, historien du pays de Bray, concernant les religieuses du monastère de Clair-Ruissel, de l'ordre de Fontevrault, à Gaillefontaine (Seine-Maritime). En cas d'orage, une soeur parcourait le couvent en agitant une clochette et répétant Et verbum caro factum est (Et le Verbe s'est fait chair). A quoi les autres religieuses répondaient par un Ave Maria (Histoire du canton de Forges, p. 173).

Dans sa thèse de doctorat ès-lettres (1986) sur l'évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534), le chanoine Michel Veissière rapporte une intéressante indication donnée en 1620 par Guy Bretonneau, généalogiste de la famille Briçonnet. Il s'agit d'une bulle du pape Léon X, du 27 février 1517, accordant des indulgences " à tous ceux qui diront dévotement Pater noster et Ave Maria , lorsqu'ils entendront la cloche sonner à cet effect le matin soir et midy, ès diocèses de Meaulx et de Lodesve, et au faulxbourg de Sainct Germain des prèz lès Paris ". Cette bulle avait été accordée à la demande de l'évêque, dont le but, écrit Michel Veissière, était " incontestablement, par le moyen de l'indulgence, de favoriser un authentique renouveau spirituel centré sur le Christ souffrant en compagnie de la Vierge Marie ". Il s'agissait là d'une des " formes populaires de dévotion... à la portée des plus simples ", qui avaient la faveur de Mgr Briçonnet . On notera que la prière ne comporte à chaque tintement qu'un Pater et un Ave.

A la même époque, on peut lire, sous le titre De Ave Maria dicenda, une intéressante décision incluse dans les statuts synodaux de l'évêque Antoine d'Estaing (Angoulême, 1506-1523), publiés en 1972 dans les Mémoires de la Société historique et archéologique de la Charente (p. 259-316). Voici la traduction d'un passage du texte original latin : " ... Nous concédons à tous les fidèles de notre diocèse qui, à l'heure du matin, du midi et des complies, quand sonnera la cloche, se mettront à genoux pour dire trois Ave , avec dévotion et regret de leurs péchés, 40 jours d'indulgences... Cela sera annoncé par les archiprêtres, recteurs et vicaires aux messes dominicales ".

S'agenouiller au tintement de la cloche de l'Angélus : les Espagnols n'y manquaient jamais. Un paysan picard se rendant à Compostelle notait : " Quand on sonne l'Angélus dans ces pays, en tel endroit que l'on se trouve, (il) faut se mettre à genoux. Ils y font mettre les étrangers, même de force en cas de résistance ".

C'est au XVIème que se fixa et se généralisa la forme de l'Angélus , tel que nous le récitions aujourd'hui. On le trouve dans un Petit Office de la Sainte Vierge (Officium parvum B.M.V.) imprimé à Rome au temps de saint Pie V (1566-1572), puis dans le Manuale catholicorum du jésuite saint Pierre Canisius (1521-1597), imprimé à Anvers en 1588. Dans nos livres de piété, l'Angélus porte, selon leur date de publication, soit la référence du pape Benoît XIV (14 septembre 1742), soit celle du pape Léon XIII (15 mars 1884). Ce fut Benoît XIV qui prescrivit de remplacer l'Angélus pendant le Temps Pascal par le Regina Coeli.

 

        L'Angélus aujourd'hui

        La peinture de MILLET est aujourd'hui encore le meilleur ambassadeur de cette pratique jadis universelle. L'image de ce couple de paysans -front courbé et mains liées- répondant ainsi à l'appel d'un lointain clocher est sans conteste un précieux témoignage de la grande popularité que connut la prière et de l'intérêt suscité par la sonnerie de cloches qui l'accompagne…

        Les modes de vie évoluant, l'horaire a été modifié. Il est toujours sonné trois fois chaque jour mais souvent à 7 heures le matin (parfois 8 heures), midi et 19 heures le soir. Mais bien souvent, les fidèles ayant encore la chance d'entendre sonner l'Angélus, se contentent de la sonnerie...

        La pratique de l'Angélus a progressivement décliné au long du XXème siècle, du fait de la baisse de la pratique religieuse, mais aussi car les marguillers, jadis astreints à demeurer près du clocher, ont peu à peu abandonné leurs postes. Mais les fondeurs de cloches réagirent vite et s'adaptèrent sans difficulté. Aussi, la fonderie Paccard d'Annecy avait déjà, dans les années 1940, le leadership en matière d'installation de "machines électriques à faire sonner les cloches à la volée".

        L'électrification a quelque peu facilité la tâche mais, en l'absence de religieux, encore fallait-il qu'il y ait quelqu'un pour appuyer sur le bouton… et quelqu'un pour prier...
 

 

L'angelus :

V/. Angelus Dómini nuntiávit Maríae,
R/. Et concépit de Spíritus sancto.
V/. L'ange du Seigneur fit l'annonce à Marie,
R/. Et elle a conçu du Saint-Esprit.

Ave Maria - Je vous salue Marie

V/. Ecce ancílla Dómini,
R/. fiat mihi secúndum verbum tuum.
V/. Voici la servante du Seigneur,
R/. qu'il me soit fait selon votre parole.

Ave Maria - Je vous salue Marie

V/. Et Verbum caro factum est,
R/. et habitávit in nobis.
V/. Et le Verbe s'est fait chair,
R/. et il a habité parmi nous.

Ave Maria - Je vous salue Marie

V/. Ora pro nobis, sancta Dei génitrix,
R/. Ut digni efficiámur promissiónibus Christi.
OREMUS : Grátiam tuam, quaesumus, Dómine, métibus nostris infúnde, ut qui, ángelo nuntiánte, Christi Fílii tui incarnatiónem cognóvimus, per passiónem ejus et crucem ad resurrectiónis glóriam perducámur. Per eúmdem Christum Dóminum nostrum. Amen.

V/. Priez pour nous, sainte mère de Dieu,
R/. Afin que nous soyons rendu dignes des promesses de Notre Seigneur Jésus-Christ.
PRIONS : Daignez Seigneur, Dieu, répandre Votre grâce en nos âmes, afin qu'ayant connu par la voix de l'ange le mystère de l'incarnation de Votre Fils, Jésus-Christ, nous parvenions par les mérites de sa passion et de sa croix, à la gloire de sa divine résurrection. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.