L'histoire
de la sainte Ampoule se situe entre deux silences celui, d'abord, des contemporains
du baptême de Clovis alors que certains étaient pourtant friands
de raconter des miracles, comme Grégoire de Tours qui décrit
la scène : " Le roi demande, le premier, le baptême au pontife.
Nouveau Constantin, il s'avance vers le bain qui doit enlever la lèpre
invétérée qui le couvrait ; il vient laver dans une
eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il s'avance
vers le baptême, le Saint de Dieu lui dit, de sa bouche éloquente
"Courbe humblement la tête, Sicambre, adore ce que tu as brûlé
et brûle ce que tu as adoré". Beaucoup d'autres contemporains
firent mention de ce baptême, sans parler de l'événement
merveilleux de la Sainte Ampoule envoyée du ciel. La liste des témoignages
serait longue à énumérer. On peut mentionner, par
exemple, celui de saint Avit, évêque de Vienne, qui écrit
à Clovis pour le féliciter. Mais c'est aussi le silence des
contemporains d'Hincmar, de ceux qui participent au sacre de Charles le
chauve, en 869, comme roi de Lotharingie : Hincmar préside la cérémonie
en présence de tous les grands du royaume et des évêques.
Parmi eux l'archevêque de Sens qui, en tant que métropolitain
de Paris, pouvait avoir des prétentions à être l'évêque
du sacre. Hincmar, parlant du baptême de Clovis peut dire que celui-ci
fût oint "par le chrême reçu du ciel, dont nous avons
encore". Et personne n'a protesté. Par la suite, Hincmar va préciser
les choses en écrivant la vie de saint Rémi : "Le chrême
vint à manquer et, à cause de la foule du peuple, on ne pouvait
aller en chercher. Alors, le saint prélat, levant les yeux et les
mains au ciel, commença à prier en silence, et voici qu'une
colombe, plus blanche que la neige, apporta dans son bec une petite ampoule
pleine de saint chrême. Tous ceux qui étalent présents
furent remplis de cette suavité inexprimable, le saint pontife prit
la petite ampoule, la colombe disparut et Rémi répandit de
ce chrême dans les fonts baptismaux..." Et pendant des siècles,
les voix les plus autorisées, les ennemis les plus acharnés,
mentionneront notre petite fiole et son origine céleste. Papes,
évêques, théologiens, historiens et polémistes
parleront de la sainte Ampoule comme d'un fait admirable, mais bien réel.
Dom
Marlot dans son livre sur le sacre Le théâtre d'honneur
et de magnificence... en donne une anthologie. Mathieu Paris, historien
anglais dira, vers 1250 dans son Histoire d'Angleterre "que le roi de France
est le premier des roys de la Chrétienté pour la céleste
liqueur dont il est oint en son sacre". Saint Thomas d'Aquin, à
peu près à la même époque dit, dans son Traité
du gouvernement, "que nos roys sont sacrés d'une onction envoyée
du ciel par le ministère d'une colombe". Le pape Paul III, en 1545,
dans la bulle de création de l'université de Reims, cite,
dans ses motifs, qu'à Reims, "les Rois très chrétiens
reçoivent la grâce de la sainte onction envoyée du
ciel".
Ce
n'est qu'au XVII° siècle qu'apparaît le premier détracteur,
le franc-comtois Jean Jacques Chifflet. Dans son traité sur l'ampoule
rémoise, alors qu'il est bien crédule sur d'autres points,
il tient à renverser la longue tradition du miracle rémois.
Il met, principalement, en avant le silence des contemporains de l'événement.
Néanmoins,
il semble difficile d'admettre qu'au milieu de l'admiration générale,
Hincmar ait créé la légende de toutes pièces.
Il avait donc des motifs sérieux pour appuyer ses dires. Malheureusement,
Hincmar ne nous a pas directement donné ses sources, et Jamais nous
ne saurons la vérité, mais peut-être pourrons nous
l'approcher. Depuis le XVII° siècle, les historiens ont avancé
différentes possibilités de solutions. Il est fort probable
que la vérité se trouve dans un savant dosage entre plusieurs
d'entre elles.
Nous
pouvons, envisager deux versions des faits. Soit, le miracle a bien eu
lieu comme nous le raconte Hincmar. Peut-on ajouter que l'enjeu de la victoire
de la vraie foi pouvait le justifier. Mais pour croire à un miracle,
il faut que celui-ci soit sérieusement attesté. Ce n'est
pas le cas ici, en particulier à cause du silence des contemporains.
Soit le miracle a eu lieu à un autre moment. Ce fut la première
position de repli des auteurs du XIII° siècle, comme les abbés
Pluche et Vertot et bien d'autres après eux. Il existe au diocèse
de Reims une antique "préface des miracles de Saint Rémi"
antérieure à Charlemagne. En voici la traduction donnée
par l'abbé Pluche : "comme on cherchait le chrême pour baptiser
un malade et qu'on n'en trouvait point, il (saint Rémi) fit mettre
sur l'autel les ampoules vides, de manière que, s'étant en
même temps prosterné pour prier, une céleste rosée
répandit le don béni du saint chrême". L'abbé
Pluche de conclure : "Toutes les fables disparaissent et si le miracle
de la sainte Ampoule n'est pas si éclatant qu'on le dit ordinairement,
la relique n'en devient que plus véritable, puisque ce miracle est
plus réel et plus sûr".
Hincmar
aurait donc utilisé d'autres éléments. Nous avons,
alors, quatre hypothèses : d'abord, des textes anciens dont il ne
reste que peu de choses. En 1945, Dom Lambot publie les oeuvres de Godescal
d'Orbais. Au numéro 108, il fait référence à
une antienne du bréviaire de Reims antérieure à Hincmar
puisque son oeuvre lui est, elle-même, antérieure, et l'on
trouve la formule : "le Saint chrême envoyé du ciel". L'année
d'après, F. Baix publiait un article sur les sources liturgiques
de la "Vie de saint Rémi" par Hincmar. Il confirmait ainsi l'exemple
de Dom Lambot. Hincmar n'est plus le faussaire dont on a souvent parlé.
"Il a emprunté à la liturgie rémoise du VIII°
siècle l'histoire de la sainte Ampoule", comme le dit Mr Jean Dervisse
dans sa thèse.
Jean-Jacques
Chifflet est à l'origine de la deuxième possibilité
: une analogie avec le baptême du Christ. Celle-ci fut plus amplement
étudiée par un Anglais, Sir Francis Oppenheimer[1].
Nous savons par les Evangiles synoptiques qu'au moment du baptême
du christ, l'Esprit Saint apparut sous la forme d'une colombe et celle-ci
est toujours représentée dans les oeuvres sur le baptême
du christ. Pourquoi la même colombe ne serait-elle pas apparue au
baptême de Clovis pour marquer l'importance de celui-ci ? C'est au
IX° siècle, qu'apparaît la première représentation
de la colombe tenant l'ampoule pour le baptême de Clovis, sur le
plat en ivoire d'un livre provenant de Reims conservé, aujourd'hui,
au musée de Picardie. Et par un choc en retour, apparaît à
peu près à la même époque une représentation
du baptême du Christ, dans laquelle la colombe tient une ampoule
dans son bec. Sir F. Oppenheimer en donne plusieurs exemples. Parfois,
la colombe aura deux ampoules, car le christ est roi et prêtre. Dans
le dessin du "Jardin des délices" de l'abbaye de Sainte Odile. La
colombe devient une fiole ailée.
Ensuite,
comme le rappelle Marc Bloch dans Les Rois Thaumaturges en citant le Dictionnaire
d'archéologie chrétienne de Dom Cabrol, il était d'usage
dans l'Eglise primitive de conserver l'Eucharistie à l'autel, les
saintes huiles au baptistère, dans une colombe. Le geste de l'évêque,
levant les mains, pour prendre, dans la colombe, le chrême céleste
(le mot pourrait être l'équivalent de saint) serait à
l'origine du don venu du ciel par la colombe.
La
dernière possibilité est largement exposée par Sir
F. Oppenheimer. Hincmar, en 852, a procédé à la translation
du corps de saint Rémi du sarcophage, dans une chasse. Nous savons
que les Romains plaçaient des fioles de parfums près des
corps embaumés. Hincmar, trouvant les deux petites fioles près
du corps de saint Rémi, aurait pensé que ces deux fioles,
Si précieuses que Saint Rémi ait été inhumé
avec, seraient celles dont parle tout l'office de l'apôtre des Francs.
On peut, du reste, faire la remarque que la sainte Ampoule n'était
pas conservée à la cathédrale, mais, bel et bien dans
le tombeau de saint Rémi, près de la chasse qui renfermait
son corps.
Voilà
donc brièvement exposées les différentes hypothèses
qui ont été émises sur l'origine de la sainte Ampoule.
La vérité s'y trouve, ou peut-être est-elle encore
ailleurs?
Extraitdu
"Journal du XVème Centenaire"
Abbé Jean Goy, historien
et archiviste de l'archevêché.