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L’autel "face au peuple"
Par l’abbé Q. Sauvonnet
Avant de parler d’orientation de l’autel, il paraît
opportun de rappeler quelques vérités sur l’autel.
L’autel est le centre de gravité d’une église.
L’architecture chrétienne a constamment essayé de mettre cette réalité en
relief. Les autels somptueusement décorés et dont la dignité était souvent
rehaussée par un baldaquin apparaissaient comme l’endroit le plus important de
l’église. Voici ce qu’en disent Saint Jean Chrysostome et Saint Optat de
Milève :
« Pense à celui qui va faire ici son entrée.
Tremble déjà à l’avance. Car celui qui ne fait qu’apercevoir le trône (vide) du
roi, frémit dans son cœur quand il attend l’arrivée du roi »[1]
« L’autel est le trône du corps et du sang du
Seigneur. »[2]
Sainte Hildegarde ajoute : « Quand le
prêtre… s’approche de l’autel pour célébrer les saints mystères, un éclat de
lumière étincelant apparaît soudain dans le ciel. Des anges en descendent, la
lumière entoure l’autel… et des esprits célestes s’inclinent à la vue du
service divin »[3].
On constate qu’on ne peut séparer l’autel de sa
finalité propre, le sacrifice de
Il nous faut expliquer ce jugement sévère du célèbre
liturge allemand ; aussi allons nous étudier deux des raisons avancées
pour changer l’orientation de l’autel – à savoir 1° le retour à un antique
usage et 2° une plus grande participation des fidèles au repas eucharistique.
Après quoi nous pourrons porter un jugement sur les fruits d’une telle réforme.
Au sein du renouveau liturgique, tout un travail de
réflexion amenait certains spécialistes à vouloir retrouver ce qu’ils pensaient
être des usages antiques. Voici par exemple ce qu’écrivait en 1949 Theodor
Klauser dans ses Instructions pour
l’aménagement des églises dans l’esprit de la liturgie romaine :
« Certains signes font entrevoir que, dans l’Église de l’avenir, le prêtre se tiendra comme jadis derrière
l’autel et célébrera le visage tourné vers le peuple, comme cela se fait
encore aujourd’hui dans certaines basiliques
romaines ; le souhait, que l’on perçoit partout, de voir plus
nettement exprimée la communauté de table eucharistique semble exiger cette
solution » (no 8). L’avenir lui a donné raison.
Nous venons de le lire, la preuve de cet antique usage
est conservée dans les basilique romaines, comme nous l’explique le P. Alfons
Neugart : « Dans la basilique de l’Église primitive, l’autel était
placé au milieu de l’abside du chœur et le prêtre célébrant se tenait derrière
lui, le visage tourné vers le peuple. Il n’y avait sur l’autel ni croix, ni
flambeaux. Les sièges de l’évêque et des ecclésiastiques étaient disposés tout
autour, le long du mur. Ce n’est que plus tard que l’autel fut repoussé contre
le mur, comme il l’est de nos jours ».[5]
Il
serait long et fastidieux de reprendre tous les arguments qui montrent qu’on
n’a jamais vu dans l’église de messe « face au peuple ». Voici
seulement ce qu’en dit Gamber[6] :
« Ceux qui participaient aux messes papales remarquaient autrefois que le
pape n’était pas placé, comme dans le reste de la chrétienté, devant l’autel
mais derrière. Quelques liturgistes en conclurent inconsidérément qu’on avait
conservé ici la position face au peuple, que le célébrant aurait eu dans
l’Église primitive.
« Or il s’agit de l’orientation de la prière,
l’église Saint-Pierre n’ayant pas, comme la majorité des églises anciennes,
l’abside à l’est mais à l’ouest.
« Cependant, comme le montrent des photos prises
avant l’avènement de Paul VI, qui entreprit par la suite de transformer l’autel
papal, les fidèles présents pouvaient à peine apercevoir le pape à cause des
énormes dimensions des chandeliers et de la croix d’autel. Il n’était donc pas
possible de parler d’une célébration versus populum proprement dite. Il ne
s’agissait pas non plus d’un privilège du pape, comme on l’a parfois affirmé.
Il y a en effet d’autres églises à Rome dont l’abside est occidentée et où le
célébrant est également placé derrière l’autel. »
Reconnaissons cependant que le terme spécifique versus populum (vers le peuple) apparaît
pour la première fois dans le Ritus servandus in celebratione Missæ (Rite à
observer pour la célébration de la messe) du Missale Romanum rédigé en 1570 par
le pape saint Pie V à la demande du concile de Trente. Dans
Mais l’accent est mis ici sur ad orientem (ce qu’on
omet volontiers de dire), alors que le versus populum n’est qu’une adjonction
en vue de l’indication qui suit immédiatement, à savoir qu’au Dominus vobiscum
le célébrant n’a pas à se retourner (non vertit humeros ad altare) puisqu’il
est déjà tourné vers le peuple qu’il veut saluer.
Voici pour clore cette section l’avis de plusieurs
spécialistes :
- Le P. Josef A. Jungmann, auteur du célèbre ouvrage
Missarum sollemnia écrit : « L’affirmation souvent répétée que
l’autel de l’Église primitive supposait toujours que le prêtre soit tourné vers
le peuple, s’avère être une légende ».[7]
- Louis Bouyer écrit : « L’idée que la
basilique romaine serait une forme idéale de l’église chrétienne parce qu’elle
permettrait une célébration où prêtres et fidèles se feraient face est un
complet contresens. C’est bien la dernière des choses à laquelle les anciens
auraient pensé ».[8]
Bien plus ils constatent que l’unique préoccupation était
de bien orienter les églises :
- Le Père Joseph Gélineau, que personne ne taxera
d’intégriste, écritdans La Maison-Dieu, 63, 1960, pp. 53-68): «Le célébrant,
qui vient à l’autel pour l’eucharistie, ne devrait-il pas officier face au
peuple? Il est nécessaire d’observer que le problème de l’autel versus populum
tel qu’il se pose aujourd’hui est relativement nouveau dans l’histoire de
- Olivier Beigbeder note : « L’orientation
des églises vers l’Est est un fait régulier au moins à partir du Ve
siècle… Il est assez frappant de noter comment le respect de l’orientation a
parfois été aux antipodes de la beauté: il n’est que de contempler, à Lyon, des
rives de la Saône,
- Saint Augustin[11] : « Quand nous nous levons pour prier, nous nous
tournons vers l'Orient d'où le soleil
se lève. Non que Dieu ne serait que là, non qu'il aurait abandonné les autres régions de la terre, ... mais pour que l'esprit soit exhorté à se tourner
vers une nature supérieure, à savoir Dieu. »
L’idée d’un face à face, à la messe, entre le prêtre
et l’assemblée voit le jour pour la première fois avec Martin Luther, lequel notait
dans son petit livre Deutsche Messe und Ordnung des Gottesdienstes (La messe
allemande et l’ordonnance du culte divin) de 1526, au début du chapitre Du
dimanche pour les laïcs : « Nous conserverons les ornements
sacerdotaux, l’autel, les lumières jusqu’à épuisement, ou jusqu’à ce que cela
nous plaise de les changer. Cependant nous laisserons faire ceux qui voudront
s’y prendre autrement. Mais dans la vraie messe, entre vrais chrétiens, il
faudrait que l’autel ne restât pas ainsi et que le prêtre se tournât toujours
vers le peuple, comme sans aucun doute Christ l’a fait lors de
Cette idée a pour fondements le rejet de la messe
comme sacrifice pour n’y voir que le renouvellement de la cène : le repas
fraternel.
Jungmann, que nous citions plus haut, met en garde
contre le danger, si l’on préconise l’autel face au peuple, « d’en faire
une exigence absolue et, finalement, une mode à laquelle on se soumet sans
réfléchir ». Selon lui, la principale raison de cette mode de célébrer
tourné vers le peuple est la suivante : « Il y a ici avant tout
l’accent exclusif que, de nos jours, on aime tant mettre sur le caractère de repas de l’eucharistie ». En
somme il nous faudrait retrouvé tout le réalisme de la cène[12]
qu’on a eu tendance à perdre de vue.
C’est là une conséquence d’une trop lourde insistance
sur la participation active des fidèles à la messe, fondée sur le sacerdoce
commun des fidèles. Ainsi a été gommé la différence entre le sacerdoce
ministériel du prêtre et ce sacerdoce commun à tous les fidèles baptisé. C’est
toute une conception du sacerdoce qui est en jeu, ce que reconnaît le
professeur W. Siebel, dans son petit livre intitulé La liturgie aux enchères. Selon lui, le prêtre tourné vers le
peuple peut être considéré comme « le plus parfait symbole du nouvel
esprit de la liturgie ». Il ajoute: « La manière en usage jusqu’ici
faisait apparaître le prêtre comme le chef et le représentant de la communauté,
parlant à Dieu à la place de celle-ci, comme Moïse sur le Sinaï: la communauté
adresse à Dieu un message (prière, adoration, sacrifice), le prêtre en tant que
chef transmet ce message, et Dieu le reçoit. Mais avec la pratique nouvelle, le
prêtre n’apparaît plus qu’à peine comme le représentant de la communauté, mais
plutôt comme un acteur qui — en tout
cas dans la partie centrale de la messe — joue le rôle de Dieu ».
Mgr Gamber avance une autre raison pour expliquer
cette insistance sur le « repas » : « Il est très net que
l’on voudrait aujourd’hui éviter de donner l’impression que la « sainte
table » (comme on appelle l’autel en Orient) puisse être un autel du
sacrifice. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle presque partout on y
pose, comme sur la table d’un repas de fête de famille, un bouquet de fleurs
(un seul), ainsi que deux ou trois cierges. On place ceux-ci la plupart du
temps du côté gauche de la table, tandis que le vase de fleurs occupe l’autre
côté.
« L’absence de symétrie est voulue: il ne faut
pas créer de point de référence central tel qu’il existait jusqu’ici par la
croix avec les chandeliers à droite et à gauche; cela doit rester la table du
repas.
« Luther, on le sait, a nié le caractère
sacrificiel de la messe: il ne voyait dans celle-ci que la proclamation de la
parole de Dieu, suivie d’une célébration de
« Certains théologiens catholiques modernes ne
nient pas directement le caractère sacrificiel de la messe, mais ils aimeraient
le faire passer à l’arrière-plan afin de pouvoir d’autant mieux souligner le
caractère de repas de
Le professeur Cyrille Vogel constate là une rupture :
« le problème d’une célébration vers le peuple en vue de le faire
participer plus complètement à l’actio eucharistique est un problème étranger à
l’antiquité chrétienne, alors que la célébration vers l’Orient est une des
grandes constantes du culte ».[14]
Laissons la parole au Cardinal Ratzinger[15] :
« Après le Concile, qui lui-même ne mentionne pas de « se tourner vers le
peuple », on disposa partout de nouveaux autels, tant et si bien que
l'orientation de la célébration versus
populum parait être aujourd'hui la conséquence du renouveau liturgique
voulu par le concile Vatican II. En fait l'orientation versus populum est l'effet le plus visible d'une transformation qui
ne touche pas seulement l'aménagement extérieur de l'espace liturgique, mais
implique une conception nouvelle de l'essence de la liturgie : la célébration
d'un repas en commun. Cette notion résulte non seulement d'une fausse
interprétation du sens de la basilique romaine et de la disposition de son
autel, mais aussi d'une compréhension pour le moins approximative de ce que fut
On chercherait en vain dans la Constitution sur la
liturgie, promulguée par le deuxième concile du Vatican, une prescription
exigeant de célébrer la sainte messe tourné vers le peuple. Encore en 1947, le
pape Pie XII soulignait dans son encyclique Mediator Dei (no 49) combien se
fourvoierait celui qui voudrait redonner à l’autel son ancienne forme de mensa
(table). Jusqu’au Concile la célébration face au peuple n’était pas autorisée ;
elle était cependant tacitement tolérée par de nombreux évêques, surtout pour les
messes de jeunes.
C’est en Allemagne que la nouvelle position du prêtre
fit son apparition avec la Jugendbewegung (mouvement de la jeunesse) des années
vingt, lorsqu’on commença à célébrer l’eucharistie pour des petits groupes,
Romano Guardini ayant joué en l’occurrence le rôle de précurseur avec ses
messes au château de Rothenfels. Le mouvement liturgique diffusa cet usage,
surtout Pius Parsch, qui aménagea en ce sens pour sa « paroisse
liturgique » une petite église romane (Sainte-Gertrude) à Klosterneuburg,
près de Vienne.
Chez les orthodoxes, une tentative a été entreprise à
la même époque, que nous rapporte Mgr Gamber : « On ne peut taire
qu’il y eut — et qu’il y a encore aujourd’hui — dans les Églises d’Orient
aussi, des tentatives sporadiques de célébrer la liturgie face au peuple, ou
tout au moins de placer l’autel devant l’iconostase. Le patriarche Tikhon de
Moscou a clairement perçu en 1921 les risques qui en découlaient pour un
accomplissement correct du culte divin, lorsqu’à propos des nouveautés
préconisées et pratiquées par quelques prêtres, à la suite de la Révolution
russe, il écrivit dans un appel à tous les évêques du pays: «Tout cela se fait
sous prétexte d’adapter la liturgie aux exigences des temps nouveaux,
d’apporter au culte divin l’animation nécessaire pour inciter les fidèles à se
rendre à l’église. Nous ne bénissons aucune de ces violations, aucune de ces
actions arbitraires individuelles lors de la célébration liturgique, parce que
nous ne pouvons le faire. La divine beauté de notre liturgie, telle qu’elle a
été fixée dans les livres rituels, les rubriques et les prescriptions, doit
rester intangible dans l’Église orthodoxe russe, parce que c’est là son bien
suprême le plus sacré». L’évolution ultérieure a donné raison au patriarche.
C’est grâce au fait qu’elle a fidèlement conservé et cultivé sa liturgie
traditionnelle que l’Église orthodoxe russe est aujourd’hui encore vivante et
prospère. »[16]
Finalement, en occident, ces efforts furent approuvés
par l’instruction de la Congrégation des Rites Inter œcumenici de 1964, qui a
inspiré par la suite le nouveau missel. Il y est prescrit ceci (pour les
constructions nouvelles): «Il est bien de construire l’autel majeur séparé du
mur pour qu’on puisse en faire facilement le tour et qu’on puisse y célébrer
vers le peuple, et il sera placé dans l’édifice sacré de façon à être
véritablement le centre vers lequel l’attention de l’assemblée des fidèles se
tourne spontanément» (no 91).
C’est un fait : les nouveaux autels face au
peuple ont été installés partout dans le monde. Mais il reste vrai qu’ils ne
sont pas prescrits à proprement parler. Autant on peut alléguer des textes
allant dans le sens d’une interdiction d’utiliser le missel de St Pie V, autant
on ne trouvera aucune interdiction de célébrer le nouveau missel « dos au
peuple », si ce n’est bien bien sûr dans cet indéfinissable « esprit
du concile ».
Ces fruits sont plus que douteux. Cette réforme était
loin d’être demandée par tous, et c’est celle – plus que le rit de la messe –
qui a le plus déstabilisé les fidèles. Outre la perte du sens du mystère, du
sacerdoce ministériel et de la fin sacrificielle de la messe, il n’est pas sûr
que le but de mettre l’accent sur le repas communautaire ait été atteint.
Voici ce qu’en disent des spécialistes :
- K.G. Rey déclare : « Alors que jusqu’ici
le prêtre offrait le sacrifice en tant qu’intermédiaire anonyme, en tant que
tête de la communauté, tourné vers Dieu et non pas vers le peuple, au nom de
tous et avec tous, alors que les prières à prononcer […] lui étaient
prescrites, ce prêtre vient aujourd’hui à notre rencontre en tant qu’homme,
avec ses particularités humaines, son style de vie personnel, le visage tourné
vers nous. Pour beaucoup de prêtres, c’est une tentation, contre laquelle ils
ne sont pas de taille à lutter, de prostituer leur personne. Certains savent
astucieusement — et d’autres avec moins d’astuce — exploiter la situation à
leur profit. Leurs attitudes, leurs mimiques, leurs gestes, tout leur
comportement accrochent les regards fixés sur eux par leurs observations
répétées, leurs directives et, depuis peu, par des paroles d’accueil ou
d’adieu. […] Le succès de ce qu’ils suggèrent ainsi constitue pour eux la
mesure de leur pouvoir et, en conséquence, la norme de leur sécurité ».[17]
- Cardinal Joseph
Ratzinger[18] :
« On a pu voir se développer une « cléricalisation » comme jamais il n'en a existé auparavant. Le prêtre,
ou plutôt « l'animateur liturgique », comme on préfère l'appeler maintenant, est devenu le véritable point de
référence de la célébration liturgique. Tout se rapporte à lui. Il faut le
regarder, suivre ses gestes, lui répondre ; c'est sa personnalité qui porte
toute l'action. Pour encadrer ce "one man show", on a confié à des «
équipes liturgiques » l'organisation « créative » de la liturgie ; on a ainsi
distribué des fonctions liturgiques à des laïcs dont le désir et le rôle sont
souvent de se faire valoir eux-mêmes. Dieu, cela va sans dire, est de plus en
plus absent de
- P. Louis Bouyer[19] :
« Il en
résulte que la messe dite face au peuple n'est qu'un total contresens, ou
plutôt un pur non-sens ! Le prêtre n'est pas une espèce de sorcier ou de
prestidigitateur produisant ses tours devant une assistance de gobeurs : c'est
le guide d'une action commune, nous entraînant dans la participation à ce qu'a
fait une fois pour toutes Celui qu'il représente simplement, et devant la
personnalité duquel la sienne propre doit s'effacer ! »
- Siebel déclare encore, à propos du souhait de
Klauser cité plus haut de voir « plus nettement exprimée la communauté de
table eucharistique » par la célébration versus populum : « Le
regroupement de l’assemblée autour de la table de la Cène souhaité (par
Klauser) ne peut guère contribuer à un
renforcement de la conscience communautaire. En effet seul le prêtre se
tient à la table — et de plus debout. Les autres participants au repas sont
assis plus ou moins loin dans la salle de spectacle ». Il ajoute :
« En règle générale, la table est placée loin des fidèles, sur une
estrade, si bien qu’il n’est pas possible de faire revivre les liens étroits
qui régnaient dans la salle où la Cène se déroulait. Le prêtre qui joue son
rôle tourné vers le peuple, peut difficilement éviter de donner l’impression de
représenter un personnage qui, plein d’obligeance, aurait quelque chose à vous
proposer. Pour affaiblir cette impression on a essayé de placer l’autel au
milieu de l’assemblée. On n’est alors plus obligé de ne voir que le prêtre, on
peut aussi regarder les assistants assis à côté ou en face de soi. Mais, en
plaçant l’autel au milieu des fidèles, on fait disparaître la distance entre
l’espace sacré et l’assemblée. Le saisissement que faisait naître autrefois la
présence de Dieu dans l’église se mue en un pâle sentiment qui se distingue à
peine du quotidien ».
- Alfred Lorenzer : « Non seulement le micro
révèle chaque respiration, chaque bruit adventice, mais la scène qui se déroule
se rapproche davantage des recettes de cuisine en usage à la télévision que des
formes liturgiques des Églises réformées. Si ces dernières ont marginalisé
l’action sacrée — réduite à plus de simplicité et de brièveté —, dans la
réforme liturgique c’est cette action qui reste prépondérante: elle est
dépouillée de ses ornements gestuels mais minutieusement conservée dans toute
la complexité de son déroulement, et désormais présentée aux yeux de tous dans
une pseudo-transparence qui confond la perception sensible des manipulations
avec la transparence du mythe, manipulations exécutées d’une manière qui exhibe
en tout cas indiscrètement chaque détail de ce rituel alimentaire. On voit un
homme rompre difficilement une hostie qui résiste, on voit comment il l’enfonce
dans sa bouche. On devient témoin d’habitudes de mastication personnelles, pas
toujours bien jolies, de manières d’avaler du pain sec, de la technique
utilisée pour faire pivoter le calice à purifier et de la manière plus ou moins
habile de l’essuyer».[20]
- Le
Cardinal Ratzinger[21] :
« « Il v a péril quand le caractère
communautaire tend à transformer l'assemblée en un cercle fermé. Il faut réagir
de toutes ses forces contre l'idée d'une communauté autonome et autosuffisante
: la communauté ne doit pas dialoguer avec elle-même ; elle est une force
collective tournée vers le Seigneur qui vient. »
- Le cardinal Decourtray : « Nous nous
sommes tellement tournés vers l’assemblée que nous avons souvent oublié de nous
tourner ensemble, peuples et ministres, vers Dieu! Or, sans cette orientation
essentielle, la célébration n’a plus aucun sens chrétien. «Élevons notre cœur!
Nous le tournons vers le Seigneur!» La Constitution conciliaire sur «
- Le Cardinal Ratzinger[23] :
« La
position du prêtre tourné vers le peuple a fait de l'assemblée priante une communauté refermée sur elle-même.
Celle-ci n'est plus ouverte ni vers le
monde à venir, ni vers le Ciel. La prière en commun vers l'est ne
signifiait pas que la célébration se faisait en direction du mur ni que le
prêtre tournait le dos au peuple - on n'accordait d'ailleurs pas tant
d'importance au célébrant. De même que dans la synagogue tous regardaient vers
Jérusalem, de même tous ensemble regardaient « vers le Seigneur ». Il
s'agissait donc, pour reprendre les termes de J. A. Jungmann, un des pères de
la Constitution sur la Liturgie de Vatican II, d'une orientation commune du
prêtre et du peuple, conscients d'avancer ensemble en procession vers le
Seigneur. Ils ne s'enfermaient pas dans un cercle, ne se regardaient pas l'un
l'autre mais, peuple de Dieu en marche vers l'Orient, ils se tournaient
ensemble vers le Christ qui vient à notre rencontre. »
- Au cours d’un entretien accordé au journal Kleine
Zeitung le 13 janvier 1989, le nouvel évêque de Salzbourg, Mgr Georg Eder,
répondait à deux questions sur l’orientation de l’autel: « — Vous célébrez toujours dos au peuple et vous
n’avez pas dans votre église paroissiale d’autel face au peuple. Pourquoi?
— Voyez-vous, le Concile n’a demandé dans aucun texte qu’il y ait dans chaque
église un autel face au peuple. Même dans le nouveau code de Droit Canon, il
n’y a rien à ce sujet. Le Concile a laissé la liberté dans ce domaine. Mais une
nouvelle mode est apparue et, depuis, on montre du doigt celui qui n’a pas
d’autel face au peuple! C’est la même chose avec le latin. Depuis le début,
j’ai plaidé pour le bilinguisme dans l’Église: c’est la bonne solution. Si on
chante en anglais, tout est en ordre, mais si on dit trois mots en latin, on
est anti-conciliaire! Je compte m’engager dans l’avenir pour cette liberté que
le Concile a laissée quant à la langue et à l’autel. — Vous utilisez donc cette liberté d’avoir le dos au peuple? —
Pourquoi présenter les choses de cette façon? Aucune personne sensée ne pensera
que le fait de tourner l’autel de 180 degrés soit sans conséquences. La théologie de l’Eucharistie a subi un
glissement: d’un sacrifice on est passé à un repas ».
Arguments
historiques infondés. But avoué non atteint. Bien plus, tendance à infléchir,
dans les faits, certains aspects de la doctrine catholique dans un sens
protestant. Voici le bilan de cette réforme !
Au
contraire, tenons, selon la
conception catholique, que la messe est plus qu’une communauté de repas faisant
mémoire de Jésus de Nazareth. L’important n’est pas la constitution d’une
communauté et ce qu’elle vit, mais bien le culte rendu à Dieu.
Louis Bouyer est très clair : « Dans la
plupart des cas, surtout dans la moyenne des églises paroissiales, du point de
vue même de la restauration d’une vraie célébration communautaire, il faut donc
dire franchement que placer le prêtre du même côté que les fidèles pour la
prière eucharistique, en tant que chef visible de leur groupe tout entier,
reste la meilleure solution ».[24]
[1] PG 61, 313.
[2] Saint Optat de Milève, Parmen 6
[3] Sainte Hildegarde, Scivias,
II, vision 6.
[4] In Mgr Klaus Gamber, Tournés vers le Seigneur, p. 1
[5] Alfons Neugart, Handbuch
der Liturgie für Kanzel, Schule und Haus (Manuel de liturgie pour la chaire,
l’école et la maison), 1926
[6] In op. cit.,
p. 33.
[7] In
[8] Louis Bouyer, Le
rite et l’homme, p. 241
[9] Joseph Gélineau, Le
sanctuaire et sa complexité, dans La Maison-Dieu, 63, 1960, p.60
[10] Olivier Beigbeder, article orientation, in Lexique des symboles (Ed. Zodiaque, 1969).
[11] Patrologie latine .XXXIV , 1277.
[12] Il y aurait beaucoup à redire sur cette notion de
repas, qui peut d’ailleurs être comprise de façon catholique si elle n’exclut
pas le sacrifice mais en est l’achèvement par la consommation de
-
le cardinal
Ratzinger, l’esprit de la liturgie,
p. 66 : « il est tout à fait inadéquat de qualifier de « repas »
l'Eucharistie célébrée par les premiers chrétiens. Le Seigneur a bien célébré
la Cène dans le cadre du repas de la Pâque juive, mais Il a commandé de répéter
l'élément nouveau du rite exclusivement, et non le repas qui lui servit de
cadre. C'est pourquoi la Cène s'est très vite détachée de l'ancien contexte
pour trouver sa forme spécifique, déterminée par le fait que l'Eucharistie,
renvoyant directement à la crucifixion, transforme le sacrifice accompli dans
le Temple en une liturgie conforme au Logos. Ainsi la liturgie juive de la
Parole, renouvelée et approfondie par la perspective chrétienne, devint «
Eucharistie », mémorial de la mort et de la résurrection du Christ, accomplissant
fidèlement l'injonction de Jésus: « Faites ceci en mémoire de moi ». Dans sa
nouveauté et son universalité, l'Eucharistie ne pouvait guère dériver d'un
repas. »
-
le P. L. Bouyer, Architecture et liturgie, p.
49-50 : « L'idée qu'une célébration face au peuple ait pu être une
célébration primitive, et en particulier celle de la Cène, n'a d'autre fondement
qu'une conception erronée de ce que pouvait être un repas dans l'antiquité,
qu'il fût chrétien ou non. Dans aucun repas du début de l'ère chrétienne, le
président d'une assemblée de convives ne faisait face aux autres participants.
Ils étaient tous assis, ou allongés, sur le côté convexe d'une table en forme
de sigma, ou d'une table qui avait en gros la forme d'un fer à cheval. L'autre
côté était toujours laissé libre pour le service. Donc nulle part, dans
l'antiquité chrétienne, n'aurait pu survenir l'idée de se mettre « face au
peuple » pour présider un repas. Le caractère communautaire du repas était
accentué bien plutôt par la disposition contraire: le fait que tous les
participants se trouvaient du même côté de la table. »
[13] In op. cit.
p. 53
[14] Cyrille Vogel, L’orientation
vers l’est du célébrant et des fidèles pendant la célébration eucharistique,
note 54, p.29.
[15] Cardinal Ratzinger, l’esprit de la liturgie, p. 65
[16] Mgr Gamber, op. cit., p.58.
[17] K.G. Rey, Pubertätserscheinungen in der katholischen
Kirche (Manifestations pubertaires dans l’Église catholique), p. 25
[18] Cardinal Ratzinger, l’esprit de la liturgie, p. 67
[19] Père Louis
Bouver, postface à l'ouvrage de.11gr Garnber, Tournés vers le Seigneur
[20] Alfred Lorenzer, Das Konzil der Buchhalter, p. 192
[21] Cardinal Ratzinger, La célébration de la foi.
[22] In Église de Lyon, du 5 mai 1992.
[23] Cardinal Ratzinger, l’esprit de la liturgie, p. 66
[24] Louis Bouyer, Tradition
et renouveau, p. 96.