LETTRE ENCYCLIQUE DE S. S. PIE XI DU 11 DÉCEMBRE 1925
Quas Primas
Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres
ordinaires de lieu, en paix et communion avec le Siège apostolique.
De l'institution
d'une fête du Christ-Roi.
1. Dans[1]
la première Encyclique qu'au début de Notre Pontificat Nous adressions aux
évêques du monde entier[2],
Nous recherchions la cause intime des calamités contre lesquelles, sous Nos
yeux, se débat, accablé, le genre humain.
Or, il Nous en
souvient, Nous proclamions ouvertement deux choses : l'une, que ce débordement
de maux sur l'univers provenait de ce que la plupart des hommes avaient écarté
Jésus-Christ et sa loi très sainte des habitudes de leur vie individuelle aussi
bien que de leur vie familiale et de leur vie publique ; l'autre, que jamais ne
pourrait luire une ferme espérance de paix durable entre les peuples tant que
les individus et les nations refuseraient de reconnaître et de proclamer la
souveraineté de Notre Sauveur. C'est pourquoi, après avoir affirmé qu'il fallait
chercher la paix du Christ par le règne
du Christ, Nous avons déclaré Notre intention d'y travailler dans toute la
mesure de Nos forces ; par le règne du Christ, disions-Nous, car, pour ramener
et consolider la paix, Nous ne voyions pas de moyen plus efficace que de
restaurer la souveraineté de Notre Seigneur.
2. Depuis, Nous
avons clairement pressenti l'approche de temps meilleurs en voyant
l'empressement des peuples à se tourner - les uns pour la première fois, les
autres avec une ardeur singulièrement accrue - vers le Christ et vers son
Église, unique dispensatrice du salut : preuve évidente que beaucoup d'hommes,
jusque-là exilés, peut-on dire, du royaume du Rédempteur pour avoir méprisé son
autorité, préparent heureusement et mènent à son terme leur retour au devoir de
l'obéissance.
Tout ce qui est
survenu, tout ce qui s'est fait au cours de l'Année sainte, digne vraiment
d'une éternelle mémoire, n'a-t-il pas contribué puissamment à l'honneur et à la
gloire du Fondateur de l'Église, de sa souveraineté et de sa royauté suprême ?
Voici d'abord
l'Exposition des Missions, qui a produit sur l'esprit et sur le cœur des hommes
une si profonde impression. On y a vu les travaux entrepris sans relâche par
l'Église pour étendre le royaume de son Époux chaque jour davantage sur tous
les continents, dans toutes les îles, même celles qui sont perdues au milieu de
l'océan ; on y a vu les nombreux pays que de vaillants et invincibles
missionnaires ont conquis au catholicisme au prix de leurs sueurs et de leur sang
; on y a vu enfin les immenses territoires qui sont encore à soumettre à la
douce et salutaire domination de notre Roi.
Voici les
pèlerins accourus, de partout, à Rome, durant l'Année sainte, conduits par
leurs évêques ou par leurs prêtres. Quel motif les inspirait donc, sinon de
purifier leurs âmes et de proclamer, au tombeau des Apôtres et devant Nous,
qu'ils sont et qu'ils resteront sous l'autorité du Christ ?
Voici les
canonisations, où Nous avons décerné, après la preuve éclatante de leurs
admirables vertus, les honneurs réservés aux saints, à six confesseurs ou
vierges. Le règne de notre Sauveur n'a-t-il pas, en ce jour, brillé d'un nouvel
éclat ? Ah ! quelle joie, quelle consolation ce fut pour Notre âme, après avoir
prononcé les décrets de canonisation, d'entendre, dans la majestueuse basilique
de Saint-Pierre, la foule immense des fidèles, au milieu du chant de l'action
de grâces, acclamer d'une seule voix la royauté glorieuse du Christ : Tu Rex gloriae Christe !
3. À l'heure où
les hommes et les États sans Dieu, devenus la proie des guerres qu'allument la
haine et des discordes intestines, se précipitent à la ruine et à la mort,
l'Église de Dieu, continuant à donner au genre humain l'aliment de la vie
spirituelle, engendre et élève pour le Christ des générations successives de
saints et de saintes ; le Christ, à son tour, ne cesse d'appeler à l'éternelle
béatitude de son royaume céleste ceux en qui il a reconnu de très fidèles et
obéissants sujets de son royaume terrestre.
Voici encore le
XVIe centenaire du Concile de Nicée qui coïncida avec le grand Jubilé. Nous
avons ordonné de célébrer cet anniversaire séculaire ; Nous l'avons Nous-même
commémoré dans la basilique vaticane, d'autant plus volontiers que c'est ce
Concile qui définit et proclama comme dogme de foi catholique la
consubstantialité du Fils unique de Dieu avec son Père ; c'est lui qui, en
insérant dans sa formule de foi ou Credo
les mots cuius regni non erit finis,
affirma du même coup la dignité royale du Christ.
Ainsi donc,
puisque cette Année sainte a contribué en plus d'une occasion à mettre en
lumière la royauté du Christ, Nous croyons accomplir un acte des plus conformes
à Notre charge apostolique en accédant aux suppliques individuelles ou
collectives de nombreux cardinaux, évêques ou fidèles ; Nous clôturerons donc
cette année par l'introduction dans la liturgie de l'Église d'une fête spéciale
en l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ Roi.
Ce sujet,
Vénérables Frères, Nous tient à ce point à cœur que Nous désirons vous en entretenir
quelques instants ; il vous appartiendra ensuite de rendre accessible à
l'intelligence et aux sentiments de votre peuple tout ce que Nous dirons sur le
culte du Christ-Roi, afin d'assurer, dès le début et pour plus tard, des fruits
nombreux à la célébration annuelle de cette solennité.
4. Depuis
longtemps, dans le langage courant, on donne au Christ le titre de Roi au sens
métaphorique ; il l'est, en effet, par l'éminente et suprême perfection dont il
surpasse toutes les créatures. Ainsi, on dit qu'il règne sur les intelligences humaines, à cause de
la pénétration de son esprit et de l'étendue de sa science, mais surtout parce
qu'il est la Vérité et que c'est de lui que les hommes doivent recevoir la
vérité et l'accepter docilement. On dit qu'il règne sur les volontés humaines, parce qu'en lui, à la sainteté de la volonté
divine correspond une parfaite rectitude et soumission de la volonté humaine,
mais aussi parce que sous ses inspirations et ses impulsions notre volonté
libre s'enthousiasme pour les plus nobles causes. On dit enfin qu'il est le Roi des cœurs, à cause de son
inconcevable charité qui surpasse toute
compréhension humaine[3]
et à cause de sa douceur et de sa bonté qui attirent à lui tous les cœurs : car
dans tout le genre humain il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais personne
pour être aimé comme le Christ Jésus.
5. Mais, pour
entrer plus à fond dans Notre sujet, il est de toute évidence que le nom et la
puissance de roi doivent être attribués, au sens propre du mot, au Christ dans
son humanité ; car c'est seulement du Christ en tant qu'homme qu'on peut dire :
Il a reçu du Père la puissance, l'honneur
et la royauté[4] ; comme Verbe de Dieu,
consubstantiel au Père, il ne peut pas ne pas avoir tout en commun avec le Père
et, par suite, la souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures.
6. Que le Christ
soit Roi, ne le lisons-nous pas dans maints passages des Écritures ! C'est lui
le Dominateur issu de Jacob[5],
le Roi établi par le Père sur Sion, sa montagne sainte, pour recevoir en héritage
les nations et étendre son domaine jusqu'aux confins de la terre[6],
le véritable Roi futur d'Israël, figuré, dans le cantique nuptial, sous les
traits d'un roi très riche et très puissant, auquel s'adressent ces paroles : Votre trône, ô Dieu, est dressé pour
l'éternité ; le sceptre de votre royauté est un sceptre de droiture[7].
Passons sur
beaucoup de passages analogues ; mais, dans un autre endroit, comme pour
dessiner avec plus de précision les traits du Christ, on nous prédit que son
royaume ignorera les frontières et sera enrichi des trésors de la justice et de
la paix : En ses jours se lèvera la
justice avec l'abondance de la paix... Il dominera, d'une mer à l'autre, du
fleuve jusqu'aux extrémités de la terre[8].
À ces
témoignages s'ajoutent encore plus nombreux les oracles des prophètes et
notamment celui, bien connu, d'Isaïe : Un
petit enfant... nous est né, un fils nous a été donné. La charge du
commandement a été posée sur ses épaules. On l'appellera l'Admirable, le
Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Son
empire s'étendra et jouira d'une paix sans fin ; il s'assoira sur le trône de
David et dominera sur son royaume, pour l'établir et l'affermir dans la justice
et l'équité, maintenant et à jamais[9].
Les autres prophètes
ne s'expriment pas différemment.
Tel Jérémie,
annonçant dans la race de David un germe
de justice, ce fils de David qui
régnera en roi, sera sage et établira la justice sur la terre[10].
Tel Daniel, prédisant la constitution par le Dieu du ciel d'un royaume qui ne sera jamais renversé... et qui durera
éternellement[11] ; et,
peu après, il ajoute : Je regardais
durant une vision nocturne, et voilà que, sur les nuées du ciel, quelqu'un
s'avançait semblable au Fils de l'homme ; il parvint jusqu'auprès de l'Ancien
des jours et on le présenta devant lui. Et celui-ci lui donna la puissance,
l'honneur et la royauté ; tous les peuples, de toutes races et de toutes
langues, le serviront ; sa puissance est une puissance éternelle, qui ne lui
sera pas retirée, et son royaume sera incorruptible[12].
Tel Zacharie, prophétisant l'entrée à Jérusalem, aux acclamations de la foule,
du juste et du sauveur, le Roi plein de mansuétude monté sur une ânesse et sur son poulain[13]
: les saints évangélistes n'ont-ils pas constaté et prouvé la réalisation de
cette prophétie ?
Cette doctrine
du Christ-Roi, Nous venons de l'esquisser d'après les livres de l'Ancien
Testament ; mais tant s'en faut qu'elle disparaisse dans les pages du Nouveau ;
elle y est, au contraire, confirmée d'une manière magnifique et en termes
splendides.
Rappelons
seulement le message de l'archange apprenant à la Vierge qu'elle engendrera un
fils ; qu'à ce fils le Seigneur Dieu donnera le trône de David, son père ;
qu'il régnera éternellement sur la maison de Jacob et que son règne n'aura
point de fin[14]. Écoutons
maintenant les témoignages du Christ lui-même sur sa souveraineté. Dès que
l'occasion se présente - dans son dernier discours au peuple sur les
récompenses ou les châtiments réservés dans la vie éternelle aux justes ou aux
coupables ; dans sa réponse au gouverneur romain, lui demandant publiquement
s'il était roi ; après sa résurrection, quand il confie aux Apôtres la charge
d'enseigner et de baptiser toutes les nations - il revendique le titre de roi[15],
il proclame publiquement qu'il est roi[16],
il déclare solennellement que toute
puissance lui a été donnée au ciel et
sur la terre[17].
Qu'entend-il par là, sinon affirmer l'étendue de sa puissance et l'immensité de
son royaume ?
Dès lors,
faut-il s'étonner qu'il soit appelé par saint Jean le Prince des rois de la terre[18]
ou que, apparaissant à l'Apôtre dans des visions prophétiques, il porte écrit sur son vêtement et sur sa
cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs[19].
Le Père a, en effet, constitué le
Christ héritier de toutes choses[20]
; il faut qu'il règne jusqu'à la fin des temps, quand il mettra tous ses ennemis sous les pieds de Dieu et du Père[21].
7. De cette
doctrine, commune à tous les Livres Saints, dérive naturellement cette
conséquence : étant le royaume du Christ sur la terre, qui doit s'étendre à
tous les hommes et tous les pays de l'univers, l'Église catholique se devait,
au cours du cycle annuel de la liturgie, de saluer par des manifestations
multiples de vénération, en son Auteur et Fondateur, le Roi, le Seigneur, le
Roi des rois. Sous une admirable variété de formules, ces hommages expriment
une seule et même pensée ; l'Église les employait jadis dans sa psalmodie et
dans les anciens sacramentaires ; elle en fait le même usage à présent dans les
prières publiques de l'Office qu'elle adresse chaque jour à la majesté divine
et, à la sainte messe, dans l'immolation de l'hostie sans tache. En cette
louange perpétuelle du Christ-Roi, il est facile de saisir le merveilleux
accord de nos rites avec ceux des Orientaux, en sorte que se vérifie, ici
encore, l'exactitude de la maxime : " Les lois de la prière établissent
les lois de la croyance. "
8. Quant au
fondement de cette dignité et de cette puissance de Notre-Seigneur, saint
Cyrille d'Alexandrie l'indique très bien : " Pour le dire en un mot,
dit-il, la souveraineté que Jésus possède sur toutes les créatures, il ne l'a
point ravie par la force, il ne l'a point reçue d'une main étrangère, mais
c'est le privilège de son essence et de sa nature "[22].
En d'autres termes, son pouvoir royal repose sur cette admirable union qu'on
nomme l'union hypostatique.
Il en résulte
que les anges et les hommes ne doivent pas seulement adorer le Christ comme
Dieu, mais aussi obéir et être soumis à l'autorité qu'il possède comme homme ;
car, au seul titre de l'union hypostatique, le Christ a pouvoir sur toutes les
créatures.
9. Mais quoi de
plus délectable, de plus suave que de penser que le Christ, en outre, règne sur
nous non seulement par droit de nature, mais encore par droit acquis, puisqu'il
nous a rachetés ? Ah ! puissent tous les hommes qui l'oublient se souvenir du
prix que nous avons coûté à notre Sauveur : Vous
n'avez pas été rachetés avec de l'or ou de l'argent corruptibles, mais par le
sang précieux du Christ, le sang d'un agneau sans tache et sans défaut[23].
Le Christ nous a achetés à grand prix[24]
; nous ne nous appartenons plus. Nos corps eux-mêmes sont des membres du Christ[25].
Nous voulons
maintenant expliquer brièvement la nature et l'importance de cette royauté.
10 II est
presque inutile de rappeler qu'elle comporte les trois pouvoirs, sans lesquels
on saurait à peine concevoir l'autorité royale. Les textes des Saintes Lettres
que Nous avons apportés en témoignage de la souveraineté universelle de notre
Rédempteur le prouvent surabondamment. C'est, d'ailleurs, un dogme de foi
catholique que le Christ Jésus a été donné aux hommes à la fois comme
Rédempteur, de qui ils doivent attendre leur salut, et comme Législateur, à qui
ils sont tenus d'obéir[26].
Les évangélistes ne se bornent pas à affirmer que le Christ a légiféré, mais
ils nous le montrent dans l'exercice même de son pouvoir législatif.
À tous ceux qui
observent ses préceptes, le divin Maître déclare, en diverses occasions et de
diverses manières, qu'ils prouveront ainsi leur amour envers lui et qu'ils
demeureront en son amour[27].
Quant au pouvoir
judiciaire, Jésus en personne affirme l'avoir reçu du Père, dans une réponse
aux Juifs qui l'accusaient d'avoir violé le Sabbat en guérissant
miraculeusement un malade durant ce jour de repos : " Le Père, leur dit-il, ne juge
personne, mais il a donné au Fils tout jugement[28].
Dans ce pouvoir judiciaire est également compris - car il en est inséparable -
le droit de récompenser ou de châtier les hommes, même durant leur vie.
Il faut encore
attribuer au Christ le pouvoir exécutif : car tous inéluctablement doivent être
soumis à son empire ; personne ne pourra éviter, s'il est rebelle, la
condamnation et les supplices que Jésus a annoncés.
11. Toutefois,
ce royaume est avant tout spirituel et concerne avant tout l'ordre spirituel :
les paroles de la Bible que Nous avons rapportées plus haut en sont une preuve
évidente, que vient confirmer, à maintes reprises, l'attitude du
Christ-Seigneur.
Quand les Juifs,
et même les Apôtres, s'imaginent à tort que le Messie affranchira son peuple et
restaurera le royaume d'Israël, il détruit cette illusion et leur enlève ce
vain espoir ; lorsque la foule qui l'entoure veut, dans son enthousiasme, le
proclamer roi, il se dérobe à ce titre et à ces honneurs par la fuite et en se
tenant caché ; devant le gouverneur romain, encore, il déclare que son royaume
n'est pas de ce monde. Dans ce
royaume, tel que nous le dépeignent les Évangiles, les hommes se préparent à
entrer en faisant pénitence. Personne ne peut y entrer sans la foi et sans le
baptême ; mais le baptême, tout en étant un rite extérieur, figure et réalise
une régénération intime. Ce royaume s'oppose uniquement au royaume de Satan et
à la puissance des ténèbres ; à ses adeptes il demande non seulement de
détacher leur cœur des richesses et des biens terrestres, de pratiquer la
douceur et d'avoir faim et soif de la justice, mais encore de se renoncer
eux-mêmes et de porter leur croix. C'est pour l'Église que le Christ, comme
Rédempteur, a versé le prix de son sang ; c'est pour expier nos péchés que,
comme Prêtre, il s'est offert lui-même et s'offre perpétuellement comme victime
: qui ne voit que sa charge royale doit revêtir le caractère spirituel et
participer à la nature supraterrestre de cette double fonction ?
12. D'autre
part, ce serait une erreur grossière de refuser au Christ-Homme la souveraineté
sur les choses temporelles, quelles qu'elles soient : il tient du Père sur les
créatures un droit absolu, lui permettant de disposer à son gré de toutes ces
créatures.
Néanmoins, tant
qu'il vécut sur terre, il s'est totalement abstenu d'exercer cette domination
terrestre, il a dédaigné la possession et l'administration des choses humaines,
abandonnant ce soin à leurs possesseurs. Ce qu'il a fait alors, il le continue
aujourd'hui. Pensée exprimée d'une manière fort heureuse dans la liturgie :
" Il ne ravit point les diadèmes éphémères, celui qui distribue les
couronnes du ciel[29].
"
13. Ainsi donc,
le souverain domaine de notre Rédempteur embrasse la totalité des hommes. Sur
ce sujet, Nous faisons Volontiers Nôtres les paroles de Notre Prédécesseur Léon
XIII, d'immortelle mémoire : " Son empire ne s'étend pas exclusivement aux
nations catholiques ni seulement aux chrétiens baptisés, qui appartiennent juridiquement
à l'Église même s'ils sont égarés loin d'elle par des opinions erronées ou
séparés de sa communion par le schisme ; il embrasse également et sans
exception tous les hommes, même étrangers à la foi chrétienne, de sorte que
l'empire du Christ Jésus, c'est, en stricte vérité, l'universalité du genre
humain[30].
"
Et, à cet égard,
il n'y a lieu de faire aucune différence entre les individus, les familles et
les États ; car les hommes ne sont pas moins soumis à l'autorité du Christ dans
leur vie collective que dans leur vie privée. Il est l'unique source du salut,
de celui des sociétés comme de celui des individus : Il n'existe de salut en aucun autre ; aucun autre nom ici-bas n'a été
donné aux hommes qu'il leur faille invoquer pour être sauvés[31].
Il est l'unique
auteur, pour l'État comme pour chaque citoyen, de la prospérité et du vrai
bonheur : " La cité ne tient pas son bonheur d'une autre source que les
particuliers, vu qu'une cité n'est pas autre chose qu'un ensemble de
particuliers unis en société[32].
" Les chefs d'État ne sauraient donc refuser de rendre - en leur nom
personnel, et avec tout leur peuple - des hommages publics, de respect et de
soumission à la souveraineté du Christ ; tout en sauvegardant leur autorité,
ils travailleront ainsi à promouvoir et à développer la prospérité nationale.
14. Au début de
Notre Pontificat, Nous déplorions combien sérieusement avaient diminué le
prestige du droit et le respect dû à l'autorité ; ce que Nous écrivions alors
n'a perdu dans le temps présent ni de son actualité ni de son à-propos : "
Dieu et Jésus-Christ ayant été exclus de la législation et des affaires
publiques, et l'autorité ne tenant plus son origine de Dieu mais des hommes, il
arriva que... les bases mêmes de l'autorité furent renversées dès lors qu'on
supprimait la raison fondamentale du droit de commander pour les uns, du devoir
d'obéir pour les autres. Inéluctablement, il s'en est suivi un ébranlement de
la société humaine tout entière, désormais privée de soutien et d'appui solides[33].
"
Si les hommes
venaient à reconnaître l'autorité royale du Christ dans leur vie privée et dans
leur vie publique, des bienfaits incroyables - une juste liberté, l'ordre et la
tranquillité, la concorde et la paix -- se répandraient infailliblement sur la
société tout entière.
En imprimant à
l'autorité des princes et des chefs d'État un caractère sacré, la dignité
royale de Notre Seigneur ennoblit du même coup les devoirs et la soumission des
citoyens. Au point que l'Apôtre saint Paul, après avoir ordonné aux femmes
mariées et aux esclaves de révérer le Christ dans la personne de leur mari et
dans celle de leur maître, leur recommandait néanmoins de leur obéir non
servilement comme à des hommes, mais uniquement en esprit de foi comme à des
représentants du Christ ; car il est honteux, quand on a été racheté par le
Christ, d'être soumis servilement à un homme : Vous avez été rachetés un grand prix, ne soyez plus soumis servilement
à des hommes[34].
Si les princes
et les gouvernants légitimement choisis étaient persuadés qu'ils commandent
bien moins en leur propre nom qu'au nom et à la place du divin Roi, il est
évident qu'ils useraient de leur autorité avec toute la vertu et la sagesse
possibles. Dans l'élaboration et l'application des lois, quelle attention ne
donneraient-ils pas au bien commun et à la dignité humaine de leurs subordonnés
!
15. Alors on
verrait l'ordre et la tranquillité s'épanouir et se consolider ; toute cause de
révolte se trouverait écartée ; tout en reconnaissant dans le prince et les
autres dignitaires de l'État des hommes comme les autres, ses égaux par la
nature humaine, en les voyant même, pour une raison ou pour une autre,
incapables ou indignes, le citoyen ne refuserait point pour autant de leur
obéir quand il observerait qu'en leurs personnes s'offrent à lui l'image et
l'autorité du Christ Dieu et Homme.
Alors les
peuples goûteraient les bienfaits de la concorde et de la paix. Plus loin
s'étend un royaume, plus il embrasse l'universalité du genre humain, plus aussi
- c'est incontestable - les hommes prennent conscience du lien mutuel qui les
unit. Cette conscience préviendrait et empêcherait la plupart des conflits ; en
tout cas, elle adoucirait et atténuerait leur violence. Pourquoi donc, si le
royaume du Christ s'étendait de fait comme il s'étend en droit à tous les
hommes, pourquoi désespérer de cette paix que le Roi pacifique est venu
apporter sur la terre ? Il est venu tout
réconcilier[35] ; il n'est pas venu pour être servi, mais
pour servir[36] ; maître de toutes créatures, il a donné
lui-même l'exemple de l'humilité et a fait de l'humilité, jointe au précepte de
la charité, sa loi principale ; il a dit encore : Mon joug est doux à porter et le poids de mon autorité léger[37].
16. Oh ! qui
dira le bonheur de l'humanité si tous, individus, familles, États, se
laissaient gouverner par le Christ ! " Alors enfin - pour reprendre les
paroles que Notre Prédécesseur Léon XIII adressait, il y a vingt-cinq ans, aux
évêques de l'univers - il serait possible de guérir tant de blessures ; tout
droit retrouverait, avec sa vigueur native, son ancienne autorité ; la paix
réapparaîtrait avec tous ses bienfaits ; les glaives tomberaient et les armes
glisseraient des mains, le jour où tous les hommes accepteraient de bon cœur la
souveraineté du Christ, obéiraient à ses commandements, et où toute langue
confesserait que " le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le
Père[38]
".
17. Pour que la
société chrétienne bénéficie de tous ces précieux avantages et qu'elle les
conserve, il faut faire connaître le plus possible la doctrine de la dignité
royale de notre Sauveur. Or, aucun moyen ne semble mieux assurer ce résultat
que l'institution d'une fête propre et spéciale en l'honneur du Christ-Roi.
Car, pour
pénétrer le peuple des vérités de la foi et l'élever ainsi aux joies de la vie
intérieure, les solennités annuelles des fêtes liturgiques sont bien plus
efficaces que tous les documents, même les plus graves, du magistère
ecclésiastique. Ceux-ci n'atteignent, habituellement, que le petit nombre et
les plus cultivés, celles-là touchent et instruisent tous les fidèles ; les
uns, si l'on peut dire, ne parlent qu'une fois ; les autres le font chaque
année et à perpétuité ; et, si les derniers s'adressent surtout à
l'intelligence, les premières étendent leur influence salutaire au cœur et à
l'intelligence, donc à l'homme tout entier.
Composé d'un
corps et d'une âme, l'homme a besoin des manifestations solennelles des jours
de fête pour être saisi et impressionné ; la variété et la splendeur des
cérémonies liturgiques l'imprègnent abondamment des enseignements divins ; il
les transforme en sève et en sang, et les fait servir au progrès de sa vie
spirituelle.
Du reste,
l'histoire nous apprend que ces solennités liturgiques furent introduites, au
cours des siècles, les unes après les autres, pour répondre à des nécessités ou
des avantages spirituels du peuple chrétien. Il fallait, par exemple, raffermir
les courages en face d'un péril commun, prémunir les esprits contre les pièges
de l'hérésie, exciter et enflammer les cœurs à célébrer avec une piété plus
ardente quelque mystère de notre foi ou quelque bienfait de la bonté divine.
C'est ainsi que,
dès les premiers temps de l'ère chrétienne, alors qu'ils étaient en butte aux
plus cruelles persécutions, les chrétiens introduisirent l'usage de commémorer
les martyrs par des rites sacrés, afin, selon le témoignage de saint Augustin,
que " les solennités des martyrs " fussent " des exhortations au
martyre " [39].
Les honneurs
liturgiques qu'on décerna plus tard aux saints confesseurs, aux vierges et aux
veuves contribuèrent merveilleusement à stimuler chez les chrétiens le zèle
pour la vertu, indispensable même en temps de paix.
Les fêtes
instituées en l'honneur de la bienheureuse Vierge eurent encore plus de fruit :
non seulement le peuple chrétien entoura d'un culte plus assidu la Mère de
Dieu, sa Protectrice la plus secourable, mais il conçut un amour plus filial
pour la Mère que le Rédempteur lui avait laissée par une sorte de testament.
Parmi les
bienfaits dont l'Église est redevable au culte public et légitime rendu à la
Mère de Dieu et aux saints du ciel, le moindre n'est pas la victoire constante
qu'elle a remportée en repoussant loin d'elle la peste de l'hérésie et de
l'erreur. Admirons, ici encore, les desseins de la Providence divine qui, selon
son habitude, tire le bien du mal.
Elle a permis,
de temps à autre, que la foi et la piété du peuple fléchissent, que de fausses
doctrines dressent des embûches à la vérité catholique ; mais toujours avec le
dessein que, pour finir, la vérité resplendisse d'un nouvel éclat, que, tirés
de leur torpeur, les fidèles s'efforcent d'atteindre à plus de perfection et de
sainteté.
Les solennités
récemment introduites dans le calendrier liturgique ont eu la même origine et
ont porté les mêmes fruits. Telle la Fête-Dieu, établie quand se relâchèrent le
respect et la dévotion envers le Très Saint Sacrement ; célébrée avec une pompe
magnifique, se prolongeant pendant huit jours de prières collectives, la
nouvelle fête devait ramener les peuples à l'adoration publique du Seigneur.
Telle encore la
fête du Sacré Cœur de Jésus, instituée à l'époque où, abattus et découragés par
les tristes doctrines et le sombre rigorisme du jansénisme, les fidèles
sentaient leurs cœurs glacés et en bannissaient tout sentiment d'amour
désintéressé de Dieu ou de confiance dans le Rédempteur.
18. C'est ici
Notre tour de pourvoir aux nécessités des temps présents, d'apporter un remède
efficace à la peste qui a corrompu la société humaine. Nous le faisons en
prescrivant à l'univers catholique le culte du Christ-Roi. La peste de notre
époque, c'est le laïcisme, ainsi qu'on l'appelle, avec ses erreurs et ses
entreprises criminelles.
Comme vous le
savez, Vénérables Frères, ce fléau n'est pas apparu brusquement ; depuis
longtemps, il couvait au sein des États. On commença, en effet, par nier la
souveraineté du Christ sur toutes les nations ; on refusa à l'Église le droit -
conséquence du droit même du Christ - d'enseigner le genre humain, de porter
des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis,
peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la
moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l'autorité
civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des
gouvernants. Certains allèrent jusqu'à vouloir substituer à la religion divine
une religion naturelle ou un simple sentiment de religiosité. Il se trouva même
des États qui crurent pouvoir se passer de Dieu et firent consister leur religion
dans l'irréligion et l'oubli conscient et volontaire de Dieu.
Les fruits très
amers qu'a portés, si souvent et d'une manière si persistante, cette apostasie
des individus et des États désertant le Christ, Nous les avons déplorés dans
l'Encyclique Ubi arcano[40].
Nous les déplorons de nouveau aujourd'hui. Fruits de cette apostasie, les
germes de haine, semés de tous côtés ; les jalousies et les rivalités entre
peuples, qui entretiennent les querelles internationales et retardent,
actuellement encore, l'avènement d'une paix de réconciliation ; les ambitions
effrénées, qui se couvrent bien souvent du masque de l'intérêt public et de
l'amour de la patrie, avec leurs tristes conséquences : les discordes civiles,
un égoïsme aveugle et démesuré qui, ne poursuivant que les satisfactions et les
avantages personnels, apprécie toute chose à la mesure de son propre intérêt.
Fruits encore de cette apostasie, la paix domestique bouleversée par l'oubli
des devoirs et l'insouciance de la conscience ; l'union et la stabilité des
familles chancelantes ; toute la société, enfin, ébranlée et menacée de ruine.
19. La fête,
désormais annuelle, du Christ-Roi Nous donne le plus vif espoir de hâter le
retour si désirable de l'humanité à son très affectueux Sauveur. Ce serait
assurément le devoir des catholiques de préparer et de hâter ce retour par une
action diligente ; mais il se fait que beaucoup d'entre eux ne possèdent pas
dans la société le rang ou l'autorité qui siérait aux apologistes de la vérité.
Peut-être faut-il attribuer ce désavantage à l'indolence ou à la timidité des
bons ; ils s'abstiennent de résister ou ne le font que mollement ; les
adversaires de l'Église en retirent fatalement un surcroît de prétentions et
d'audace. Mais du jour où l'ensemble des fidèles comprendront qu'il leur faut
combattre, vaillamment et sans relâche, sous les étendards du Christ-Roi, le
feu de l'apostolat enflammera les cœurs, tous travailleront à réconcilier avec
leur Seigneur les âmes qui l'ignorent ou qui l'ont abandonné, tous
s'efforceront de maintenir inviolés ses droits.
Mais il y a
plus. Une fête célébrée chaque année chez tous les peuples en l'honneur du
Christ-Roi sera souverainement efficace pour incriminer et réparer en quelque
manière cette apostasie publique, si désastreuse pour la société, qu'a
engendrée le laïcisme. Dans les conférences internationales et dans les
Parlements, on couvre d'un lourd silence le nom très doux de notre Rédempteur ;
plus cette conduite est indigne et plus haut doivent monter nos acclamations,
plus doit être propagée la déclaration des droits que confèrent au Christ sa
dignité et son autorité royales.
Ajoutons que,
depuis les dernières années du siècle écoulé, les voies furent merveilleusement
préparées à l'institution de cette fête.
Chacun connaît
les arguments savants, les considérations lumineuses, apportés en faveur de
cette dévotion par une foule d'ouvrages édités dans les langues les plus
diverses et sur tous les points de l'univers. Chacun sait que l'autorité et la
souveraineté du Christ ont déjà été reconnues par la pieuse coutume de
familles, presque innombrables, se vouant et se consacrant au Sacré Cœur de
Jésus. Et non seulement des familles, mais des États et des royaumes ont
observé cette pratique. Bien plus, sur l'initiative et sous la direction de
Léon XIII, le genre humain tout entier fut consacré à ce divin Cœur, au cours
de l'Année sainte 1900.
Nous ne saurions
passer sous silence les Congrès eucharistiques, que notre époque a vus se
multiplier en si grand nombre. Ils ont servi merveilleusement la cause de la
proclamation solennelle de la royauté du Christ sur la société humaine. Par des
conférences tenues dans leurs assemblées, par des sermons prononcés dans les
églises, par des expositions publiques et des adorations en commun du Saint
Sacrement, par des processions grandioses, ces Congrès, réunis dans le but
d'offrir à la vénération et aux hommages des populations d'un diocèse, d'une
province, d'une nation, ou même du monde entier, le Christ-Roi se cachant sous
les voiles eucharistiques, célèbrent le Christ comme le Roi que les hommes ont
reçu de Dieu. Ce Jésus, que les impies ont refusé de recevoir quand il vint en
son royaume, on peut dire, en toute vérité, que le peuple chrétien, mû par une
inspiration divine, va l'arracher au silence et, pour ainsi dire, à l'obscurité
des temples, pour le conduire, tel un triomphateur, par les rues des grandes
villes et le rétablir dans tous les droits de sa royauté.
Pour l'exécution
de Notre dessein, dont Nous venons de vous entretenir, l'Année sainte qui s'achève
offre une occasion favorable entre toutes. Elle vient de rappeler à l'esprit et
au cœur des fidèles ces biens célestes qui dépassent tout sentiment naturel ;
dans son infinie bonté, Dieu a enrichi les uns, à nouveau, du don de sa grâce ;
il a affermi les autres dans la bonne voie, en leur accordant une ardeur
nouvelle pour rechercher des dons plus parfaits. Que Nous prêtions donc
attention aux nombreuses suppliques qui Nous ont été adressées, ou que Nous
considérions les événements qui marquèrent l'année du grand Jubilé, Nous avons
certes bien des raisons de penser que le jour est venu pour Nous de prononcer
la sentence si attendue de tous : le Christ sera honoré par une fête propre et
spéciale comme Roi de tout le genre humain.
Durant cette
année, en effet, comme Nous l'avons remarqué au début de cette Lettre, ce Roi
divin, vraiment " admirable en ses Saints ", a été "
magnifiquement glorifié " par l'élévation aux honneurs de la sainteté d'un
nouveau groupe de ses soldats ; durant cette année, une exposition
extraordinaire a, en quelque sorte, montré à tout le monde les travaux des
hérauts de l'Évangile, et tous ont pu admirer les victoires remportées par ces
champions du Christ pour l'extension de son royaume ; durant cette année,
enfin, Nous avons commémoré, avec le centenaire du Concile de Nicée, la
glorification, contre ses négateurs, de la consubstantialité du Verbe Incarné
avec le Père, dogme sur lequel s'appuie, comme sur son fondement, la royauté
universelle du Christ.
En conséquence,
en vertu de Notre autorité apostolique, Nous instituons la fête de
Notre-Seigneur Jésus-Christ-Roi.
Nous ordonnons
qu'elle soit célébrée dans le monde entier, chaque année, le dernier dimanche
d'octobre, c'est-à-dire celui qui précède immédiatement la solennité de la
Toussaint. Nous prescrivons également que chaque année, en ce même jour, on
renouvelle la consécration du genre humain au Sacré Cœur de Jésus, consécration
dont Notre Prédécesseur Pie X, de sainte mémoire, avait déjà ordonné le
renouvellement annuel. Toutefois, pour cette année, Nous voulons que cette
rénovation soit faite le 31 de ce mois.
En ce jour, Nous
célébrerons la messe pontificale en l'honneur du Christ-Roi et Nous ferons
prononcer en Notre présence cette consécration. Nous ne croyons pas pouvoir
mieux et plus heureusement terminer l'Année sainte ni témoigner plus
éloquemment au Christ, " Roi immortel des siècles ", Notre
reconnaissance - comme celle de tout l'univers catholique, dont Nous Nous
faisons aussi l'interprète - pour les bienfaits accordés en cette période de
grâce à Nous-même, à l'Église et à toute la catholicité.
Il est inutile,
Vénérables Frères, de vous expliquer longuement pourquoi Nous avons institué
une fête du Christ-Roi distincte des autres solennités qui font ressortir et glorifient,
dans une certaine mesure, sa dignité royale. Il suffit pourtant d'observer que,
si toutes les fêtes de Notre-Seigneur ont le Christ comme objet matériel,
suivant l'expression consacrée par les théologiens, cependant leur objet formel
n'est d'aucune façon, soit en fait, soit dans les termes, la royauté du Christ.
En fixant la
fête un dimanche, Nous avons voulu que le clergé ne fût pas seul à rendre ses
hommages au divin Roi par la célébration du Saint Sacrifice et la récitation de
l'Office, mais que le peuple, dégagé de ses occupations habituelles et animé
d'une joie sainte, pût donner un témoignage éclatant de son obéissance au
Christ comme à son Maître et à son Souverain. Enfin, plus que tout autre, le
dernier dimanche d'octobre Nous a paru désigné pour cette solennité : il clôt à
peu près le cycle de l'année liturgique ; de la sorte, les mystères de la vie
de Jésus-Christ commémorés au cours de l'année trouveront dans la solennité du
Christ-Roi comme leur achèvement et leur couronnement et, avant de célébrer la
gloire de tous les Saints, la Liturgie proclamera et exaltera la gloire de
Celui qui triomphe, en tous les Saints et tous les élus.
Il est de votre
devoir, Vénérables Frères, comme de votre ressort, de faire précéder la fête
annuelle par une série d'instructions données, en des jours déterminés, dans
chaque paroisse. Le peuple sera instruit et renseigné exactement sur la nature,
la signification et l'importance de cette fête ; les fidèles régleront dès lors
et organiseront leur vie de manière à la rendre digne de sujets loyalement et
amoureusement soumis à la souveraineté du divin Roi.
20. Au terme de
cette Lettre, Nous voudrions encore, Vénérables Frères, vous exposer brièvement
les fruits que Nous Nous promettons et que Nous espérons fermement, tant pour
l'Église et la société civile que pour chacun des fidèles, de ce culte public
rendu au Christ-Roi.
L'obligation
d'offrir les hommages que Nous venons de dire à l'autorité souveraine de Notre
Maître ne peut manquer de rappeler aux hommes les droits de l'Église. Instituée
par le Christ sous la forme organique d'une société parfaite, en vertu de ce
droit originel, elle ne peut abdiquer la pleine liberté et l'indépendance
complète à l'égard du pouvoir civil. Elle ne peut dépendre d'une volonté étrangère
dans l'accomplissement de sa mission divine d'enseigner, de gouverner et de
conduire au bonheur éternel tous les membres du royaume du Christ.
Bien plus,
l'État doit procurer une liberté semblable aux Ordres et aux Congrégations de
religieux des deux sexes. Ce sont les auxiliaires les plus fermes des pasteurs
de l'Église ; ceux qui travaillent le plus efficacement à étendre et à affermir
le royaume du Christ, d'abord, en engageant la lutte par la profession des
trois vœux de religion contre le monde et ses trois concupiscences ; ensuite,
du fait d'avoir embrassé un état de vie plus parfait, en faisant resplendir aux
yeux de tous, avec un éclat continu et chaque jour grandissant, cette sainteté
dont le divin Fondateur a voulu faire une note distinctive de la véritable
Église.
21. Les États, à
leur tour, apprendront par la célébration annuelle de cette fête que les
gouvernants et les magistrats ont l'obligation, aussi bien que les
particuliers, de rendre au Christ un culte public et d'obéir à ses lois. Les
chefs de la société civile se rappelleront, de leur côté, le dernier jugement,
où le Christ accusera ceux qui l'ont expulsé de la vie publique, mais aussi
ceux qui l'ont dédaigneusement mis de côté ou ignoré, et punira de pareils
outrages par les châtiments les plus terribles ; car sa dignité royale exige
que l'État tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes
chrétiens dans l'établissement des lois, dans l'administration de la justice,
dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter
la saine doctrine et la pureté des mœurs.
22. Quelle
énergie encore, quelle vertu pourront puiser les fidèles dans la méditation de
ces vérités pour modeler leurs esprits suivant les véritables principes de la
vie chrétienne ! Si tout pouvoir a été donné au Christ Seigneur dans le ciel et
sur la terre ; si les hommes, rachetés par son sang très précieux, deviennent à
un nouveau titre les sujets de son empire ; si enfin cette puissance embrasse
la nature humaine tout entière, on doit évidemment conclure qu'aucune de nos
facultés ne peut se soustraire à cette souveraineté.
Il faut donc
qu'il règne sur nos intelligences : nous devons croire, avec une complète
soumission, d'une adhésion ferme et constante, les vérités révélées et les
enseignements du Christ. Il faut qu'il règne sur nos volontés : nous devons
observer les lois et les commandements de Dieu.
Il faut qu'il
règne sur nos cœurs : nous devons sacrifier nos affections naturelles et aimer
Dieu par-dessus toutes choses et nous attacher à lui seul. Il faut qu'il règne
sur nos corps et sur nos membres : nous devons les faire servir d'instruments
ou, pour emprunter le langage de l'Apôtre saint Paul, d'armes de justice offertes à Dieu[41]
pour entretenir la sainteté intérieure de nos âmes. Voilà des pensées qui,
proposées à la réflexion des fidèles et considérées attentivement, les
entraîneront aisément vers la perfection la plus élevée.
Plaise à Dieu,
Vénérables Frères, que les hommes qui vivent hors de l'Église recherchent et
acceptent pour leur salut le joug suave du Christ ! Quant à nous tous, qui, par
un dessein de la divine miséricorde, habitons sa maison, fasse le ciel que nous
portions ce joug non pas à contrecœur, mais ardemment, amoureusement,
saintement ! Ainsi nous récolterons les heureux fruits d'une vie conforme aux
lois du royaume divin. Reconnus par le Christ pour de bons et fidèles
serviteurs de son royaume terrestre, nous participerons ensuite, avec lui, à la
félicité et à la gloire sans fin de son royaume céleste.
Agréez,
Vénérables Frères, à l'approche de la fête de Noël, ce présage et ce vœu comme
un témoignage de Notre paternelle affection ; et recevez la Bénédiction
apostolique, gage des faveurs divines, que Nous vous accordons de grand cœur, à
vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à votre peuple.
Donné à Rome,
près Saint-Pierre, le 11 décembre de l'Année sainte 1925, la quatrième de Notre
Pontificat.
PIE XI, PAPE.
[1] AAS XVII (1925) 593-610.
[2] Pie XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS, XIV (1922) 673-700, CH pp. 602-629.
[3] S. PAUL, Ephés. III 19.
[4] DANIEL, VII 13-14.
[5] Nombres XXXIV 19.
[6] Ps. II.
[7] Ps. XLIV (XLV) 7.
[8] Ps. LXXI (LXXII) 7-8.
[9] ISAÏE, IX 6-7.
[10] JÉRÉMIE, XXIII 5.
[11] DANIEL XX 44.
[12] DANIEL, VII 13-14.
[13] ZACHARIE, IX 9.
[14] S. LUC, I 32-33.
[15] S. MATTHIEU, XXV 31-40.
[16] S. JEAN, XVIII 37.
[17] S. MATTHIEU, XXVIII 18.
[18] Apocalypse I 5.
[19] Apocalypse XIX 16.
[20] S. PAUL, Hébr. I 1.
[21] S. PAUL,
I Cor. XV 25.
[22] S. CYRILLE D'ALEXANDRIE, In Lucam X, PG LXXII 666.
[23] S.
PIERRE, I Epître I 18-19.
[24] S. PAUL, I Cor. VI 20.
[25] S. PAUL, I Cor. VI 15.
[26] Concile de Trente sess. VI c. 21, Denzinger n. 831.
[27] Cf. S. JEAN, XIV 15 ; XV 10.
[28] S. JEAN, V 22.
[29] Non eripit mortalia, qui regna dat coelestia, Office de la fête de l'Épiphanie, hymne Crudelis Herodes.
[30] LÉON XIII, Lettre encyclique Annum sacrum, 25 mai 1899 AAS XXXI (1898-1899) 647.
[31] Actes IV 12.
[32] S. AUGUSTIN, Epist. CLIII ad Macedonium ch. III, PL XXXIII, 656.
[33] PIE XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922), 683, CH n. 936.
[34] S. PAUL, I Cor. VII 25.
[35] S. PAUL, Coloss. I 20.
[36] S. MATTHIEU, XX 28.
[37] S. MATTHIEU, XI 30.
[38] LÉON XIII, Lettre encyclique Annum sacrum, 25 mai 1899, AAS XXXI (1898-1899) 647.
[39] S. AUGUSTIN, Sermo XLVII de sanctis, PL XXXVIII, 295.
[40] PIE XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673-700, CH pp. 602-629.
[41] S. PAUL, Rom. VI 13.