| Magistère |
| Magistère pontifical |
LETTRE
ENCYCLIQUE RERUM
NOVARUM
DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIII
A tous Nos Vénérables Frères, les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques
du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège Apostolique.
Vénérables Frères, Salut et Bénédiction
apostolique.
La soif d'innovations (1) qui depuis
longtemps s'est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse
devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine
de l'économie sociale. En effet, l'industrie s'est développée et ses méthodes
se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se
sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d'un petit nombre et la
multitude a été laissée dans l'indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion
plus haute d'eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus intime. Tous
ces faits, sans parler de la corruption des moeurs, ont eu pour résultat un
redoutable conflit.
Partout, les esprits sont en suspens et
dans une anxieuse attente, ce qui seul suffit à prouver combien de graves
intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe à la fois le génie des
savants, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la
perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants. En ce moment, il
n'est pas de question qui tourmente davantage l'esprit humain.
C'est pourquoi, Vénérables Frères, ce que,
pour le bien de l'Eglise et le salut commun des hommes, Nous avons fait
ailleurs par Nos Lettres sur
Le problème n'est pas aisé à résoudre, ni
exempt de péril. Il est difficile, en effet, de préciser avec justesse les
droits et les devoirs qui règlent les relations des riches et des prolétaires,
des capitalistes et des travailleurs. D'autre part, le problème n'est pas sans
danger, parce que trop souvent d'habiles agitateurs cherchent à en dénaturer le
sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter les troubles.
Quoi qu'il en soit, Nous sommes persuadé,
et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et
efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils
sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritées.
Le dernier siècle a détruit, sans rien
leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour eux une
protection. Les sentiments religieux du passé ont disparu des lois et des institutions
publiques et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont
vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité
d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue accroître encore le
mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé
d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d'une
insatiable cupidité. À tout cela, il faut ajouter la concentration entre les
mains de quelques-uns de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un
petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug
presque servile à l'infinie multitude des prolétaires.
Les socialistes, pour guérir ce
mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches. Ils prétendent
que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens d'un
chacun doivent être communs à tous, et que leur administration doit revenir aux
municipalités ou à l'Etat. Moyennant ce transfert des propriétés et cette égale
répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se
flattent de porter un remède efficace aux maux présents.
Mais pareille théorie, loin d'être capable
de mettre fin au conflit, ferait tort à la classe ouvrière elle-même, si elle
était mise en pratique. D'ailleurs, elle est souverainement injuste en ce
qu'elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu'elle dénature les
fonctions de l'Etat et tend à bouleverser de fond en comble l'édifice social.
De fait, comme il est facile de le comprendre, la raison intrinsèque du travail
entrepris par quiconque exerce un métier, le but immédiat visé par le
travailleur, c'est d'acquérir un bien qu'il possédera en propre et comme lui
appartenant.
Car s'il met à la disposition d'autrui ses
forces et son énergie, ce n'est évidemment que pour obtenir de quoi pourvoir à
son entretien et aux besoins de la vie. Il attend de son travail le droit
strict et rigoureux, non seulement de recevoir son salaire, mais encore d'en
user comme bon lui semblera.
Si donc, en réduisant ses dépenses, il est
arrivé à faire quelques épargnes et si, pour s'en assurer la conservation, il
les a par exemple réalisées dans un champ, ce champ n'est assurément que du
salaire transformé. Le fonds acquis ainsi sera la propriété de l'ouvrier, au
même titre que la rémunération même de son travail. Or, il est évident qu'en
cela consiste précisément le droit de propriété mobilière et immobilière.
Ainsi, cette conversion de la propriété
privée en propriété collective, préconisée par le socialisme, n'aurait d'autre
effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant
la libre disposition de leur salaire et en leur enlevant, par le fait même,
tout espoir et toute possibilité d'agrandir leur patrimoine et d'améliorer leur
situation.
Mais, et ceci paraît plus grave encore, le
remède proposé est en opposition flagrante avec h justice, car la propriété
privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel.
Il y a en effet, sous ce rapport, une très
grande différence entre l'homme et les animaux sans raison. Ceux-ci ne se
gouvernent pas eux-mêmes; ils sont dirigés et gouvernés par la nature,
moyennant un double instinct qui, d'une part, tient leur activité constamment
en éveil et en développe les forces, de l'autre, provoque tout à la fois et
circonscrit chacun de leurs mouvements. Un premier instinct les porte à la
conservation et à la défense de leur vie propre, un second à la propagation de
l'espèce. Les animaux obtiennent aisément ce double résultat par l'usage des
choses présentes, mises à leur portée. Ils seraient d'ailleurs incapables de
tendre au-delà, puisqu'ils ne sont mus que par les sens et par chaque objet
particulier que les sens perçoivent. Bien autre est la nature humaine. En
l'homme d'abord se trouvent en leur perfection les facultés de l'animal. Dès
lors, il lui revient, comme à l'animal, de jouir des objets matériels. Mais ces
facultés, même possédées dans leur plénitude, bien loin de constituer toute la
nature humaine, lui sont bien inférieures et sont faites pour lui obéir et lui
être assujetties. Ce qui excelle en nous, qui nous fait
hommes et nous distingue essentiellement de la bête, c'est l'esprit ou la
raison. En vertu de cette prérogative, il faut reconnaître à l'homme, non
seulement la faculté générale d'user des choses extérieures à la façon des
animaux, mais en plus le droit stable et perpétuel de les posséder, tant celles
qui se consomment par l'usage que celles qui demeurent après nous avoir servi.
Une considération plus profonde de la
nature humaine va faire ressortir mieux encore cette vérité. L'homme embrasse
par son intelligence une infinité d'objets; aux choses présentes, il ajoute et
rattache les choses futures; il est le maître de ses actions. Aussi, sous la
direction de la loi éternelle et sous le gouvernement universel de
Et qu'on n'en appelle pas à la providence
de l'Etat, car l'Etat est postérieur à l'homme. Avant qu'il pût se former, l'homme
déjà avait reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence.
Qu'on n'oppose pas non plus à la
légitimité de la propriété privée le fait que Dieu a donné la terre au genre
humain tout entier pour qu'il l'utilise et en jouisse. Si l'on dit que Dieu l'a
donnée en commun aux hommes, cela signifie non pas qu'ils doivent la posséder
confusément, mais que Dieu n'a assigné de part à aucun homme en particulier.
Il a abandonné la délimitation des
propriétés à la sagesse des hommes et aux institutions des peuples. Au reste,
quoique divisée en propriétés privées, la terre ne laisse pas de servir à la
commune utilité de tous, attendu qu'il n'est personne parmi les mortels qui ne
se nourrisse du produit des champs. Qui en manque y supplée par le travail.
C'est pourquoi l'on peut affirmer en toute vérité que le travail est le moyen
universel de pourvoir aux besoins de la vie, soit qu'on l'exerce sur sa propre
terre ou dans quelque métier dont la rémunération se tire seulement des
produits de la terre et s'échange avec eux.
De tout cela, il ressort une fois de plus
que la propriété privée est pleinement conforme à la nature. La terre, sans
doute, fournit à l'homme avec abondance les choses nécessaires à la
conservation de sa vie et, plus encore, à son perfectionnement, mais elle ne le
pourrait d'elle-même sans la culture et les soins de l'homme.
Or, celui-ci, consacrant son génie et ses
forces à l'utilisation de ces biens de la nature, s'attribue par le fait même
cette part de la nature matérielle qu'il a cultivée et où il a laissé comme une
certaine empreinte de sa personne, si bien qu'en toute justice il en devient le
propriétaire et qu'il n'est permis d'aucune manière de violer son droit.
La force de ces raisonnements est d'une
évidence telle qu'il est permis de s'étonner que certains tenants d'opinions
surannées puissent encore y contredire, en accordant sans doute il l'individu
l'usage du sol et les fruits des champs, mais en lui refusant le droit de
posséder en qualité de propriétaire ce sol où il a bâti, cette portion de terre
qu'il a cultivée. Ils ne voient donc pas qu'ils dépouillent par là cet homme du
fruit de son labeur. Ce champ travaillé par la main du cultivateur a changé
complètement d'aspect: il était sauvage, le voilà défriché; d'infécond, il est
devenu fertile. Ce qui l'a rendu meilleur est inhérent au sol et se confond
tellement avec lui, qu'il serait en grande partie impossible de l'en séparer.
Or, la justice tolérerait-elle qu'un étranger vînt alors s'attribuer et
utiliser cette terre arrosée des sueurs de celui qui l'a cultivée ? De
même que l'effet suit la cause, ainsi est-il juste que le fruit du travail soit
au travailleur.
C'est donc avec raison que l'universalité
du genre humain, sans s'émouvoir des opinions contraires d'un petit groupe,
reconnaît, en considérant attentivement la nature, que dans ses lois réside le
premier fondement de la répartition des biens et des propriétés privées. C'est
avec raison que la coutume de tous les siècles a sanctionné une situation si
conforme à la nature de l'homme et à la vie calme et paisible des sociétés. De
leur côté, les lois civiles qui tirent leur valeur, quand elles sont justes, de
la loi naturelle, confirment ce même droit et le protègent par la force. Enfin,
l'autorité des lois divines vient y apposer son sceau en défendant, sous une
peine très grave, jusqu'au désir même du bien d'autrui. "Tu ne
convoiteras pas la femme de ton prochain, ni sa maison, ni son champ, ni sa
servante, ni son boeuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui" (5).
Cependant, ces droits qui sont innés à
chaque homme pris isolément apparaissent plus rigoureux encore quand on les
considère dans leurs relations et leur connexité avec les devoirs de la vie
domestique. Nul doute que, dans le choix d'un genre de vie, il ne soit loisible
à chacun, ou de suivre le conseil de Jésus-Christ sur
la virginité, ou de contracter mariage. Aucune loi humaine ne saurait enlever
d'aucune façon le droit naturel et primordial de tout homme au mariage, ni écarter
la fin principale pour laquelle il a été établi par Dieu dès l'origine :
"Croissez et multipliez-vous" (6) Voilà donc constituée la
famille, c'est-à-dire la société domestique, société très petite sans doute,
mais réelle et antérieure à toute société civile à laquelle, dès lors, il
faudra de toute nécessité attribuer certains droits et certains devoirs
absolument indépendants de l'Etat.
Ce droit de propriété que Nous avons, au
nom même de la nature, revendiqué pour l'individu, doit être maintenant transféré
à l'homme, chef de famille. Bien plus, en passant dans la société domestique,
il y acquiert d'autant plus de force que la personne humaine y reçoit plus
d'extension. La nature impose au père de famille le devoir sacré de nourrir et
d'entretenir ses enfants. De plus, comme les enfants reflètent la physionomie
de leur père et sont une sorte de prolongement de sa personne, la nature lui
inspire de se préoccuper de leur avenir et de leur créer un patrimoine qui les
aide à se défendre honnêtement dans les vicissitudes de la vie, contre les
surprises de la mauvaise fortune. Or, il ne pourra leur créer ce patrimoine
sans posséder des biens productifs qu'il puisse leur transmettre par voie
d'héritage.
Aussi bien que la société civile, la
famille, comme Nous l'avons dit plus haut, est une société proprement dite,
avec son autorité propre qui est l'autorité paternelle. C'est pourquoi,
toujours sans doute dans la sphère que lui détermine sa fin immédiate, elle
jouit, pour le choix et l'usage de tout ce qu'exigent sa conservation et
l'exercice d'une juste indépendance, de droits au moins égaux à ceux de la
société civile. Au moins égaux, disons-Nous, car la société domestique a sur la
société civile une priorité logique et une priorité réelle, auxquelles participent
nécessairement ses droits et ses devoirs. Si les citoyens, si les familles
entrant dans la société humaine y trouvaient, au lieu d'un soutien, un
obstacle, au lieu d'une protection, une diminution de leurs droits, la société
serait plutôt à rejeter qu'à rechercher.
C'est une erreur grave et funeste de
vouloir que le pouvoir civil pénètre à sa guise jusque dans le sanctuaire de la
famille. Assurément, s'il arrive qu'une famille se trouve dans une situation
matérielle critique et que, privée de ressources, elle ne puisse d'aucune
manière en sortir par elle-même, il est juste que, dans de telles extrémités,
le pouvoir public vienne à son secours, car chaque famille est un membre de la
société. De même, si un foyer domestique est quelque part le théâtre de graves
violations des droits mutuels, il faut que le pouvoir public y rétablisse le
droit de chacun. Ce n'est point là empiéter sur les droits des citoyens, mais
leur assurer une défense et une protection réclamées par la justice. Là
toutefois doivent s'arrêter ceux qui détiennent les pouvoirs publics' la nature
leur interdit de dépasser ces limites.
L'autorité paternelle ne saurait être
abolie ni absorbée par l'Etat, car elle a sa source là où la vie humaine prend
la sienne. " Les fils sont quelque chose de leur père. "
Ils sont en quelque sorte une extension de sa personne. Pour parler exactement,
ce n'est pas immédiatement par eux-mêmes qu'ils s'agrègent et s'incorporent à
la société civile, mais par l'intermédiaire de la société familiale dans
laquelle ils sont nés. De ce que " les fils sont naturellement
quelque chose de leur père, ils doivent rester sous la tutelle des parents
jusqu'à ce qu'ils aient acquis l'usage du libre arbitre. " (7) Ainsi,
en substituant à la providence paternelle la providence de l'Etat, les socialistes
vont contre la justice naturelle et brisent les liens de la famille.
Mais on ne voit que trop les funestes
conséquences de leur système: ce serait la confusion et le bouleversement de
toutes les classes de la société, l'asservissement tyrannique et odieux des
citoyens. La porte serait grande ouverte à l'envie réciproque, aux manoeuvres
diffamatoires, à la discorde. Le talent et l'esprit d'initiative personnels
étant privés de leurs stimulants, la richesse, par une conséquence nécessaire, serait tarie dans sa source même. Enfin le mythe tant
caressé de l'égalité ne serait pas autre chose, en fait, qu'un nivellement
absolu de tous les hommes dans une commune misère et dans une commune
médiocrité.
De tout ce que Nous venons de dire, il
résulte que la théorie socialiste de la propriété collective est
absolument à répudier comme préjudiciable à ceux-là mêmes qu'on veut secourir,
contraire aux droits naturels des individus, comme dénaturant les fonctions de
l'Etat et troublant la tranquillité publique. Que ceci soit donc bien
établi : le premier principe sur lequel doit se baser le relèvement des
classes inférieures est l'inviolabilité de la propriété privée.
A l'aide de ces données, Nous allons
montrer où l'on peut trouver le remède que l'on cherche. C'est avec assurance
que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude de Notre droit. La
question qui s'agite est d'une nature telle, qu'à moins de faire appel à la
religion et à l'Eglise, il est impossible de lui
trouver jamais une solution. Or, comme c'est à Nous principalement qu'ont été
confiées la sauvegarde de la religion et la dispensation de ce qui est du
domaine de l'Eglise, Nous taire serait aux yeux de tous négliger Notre devoir.
Assurément, une question de cette gravité
demande encore à d'autres agents leur part d'activité et d'efforts. Nous
voulons parler des chefs d'État, des patrons et des riches, des ouvriers
eux-mêmes dont le sort est ici en jeu. Mais ce que Nous affirmons sans
hésitation, c'est l'inanité de leur action en dehors de celle de l'Eglise.
C'est l'Eglise, en effet, qui puise dans l'Evangile des doctrines capables,
soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l'adoucir en lui enlevant tout
ce qu'il a d'âpreté et d'aigreur; l'Eglise, qui ne se contente pas d'éclairer
l'esprit de ses enseignements, mais s'efforce encore de régler en conséquence
la vie et les moeurs de chacun; l'Eglise qui, par une foule d'institutions
éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres;
l'Eglise qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun
leurs lumières et leurs forces, pour donner à la question ouvrir la meilleure
solution possible; l'Eglise enfin qui estime que les lois et l'autorité
publique doivent, avec mesure et avec sagesse sans doute, apporter à cette
solution leur part de concours.
Le premier principe à mettre en avant,
c'est que l'homme doit accepter cette nécessité de sa nature qui rend
impossible, dans la société civile, l'élévation de tous au même niveau. Sans
doute, c'est là ce que poursuivent les socialistes. Mais contre la nature, tous
les efforts sont vains. C'est elle, en effet, qui a disposé parmi les hommes
des différences aussi multiples que profondes; différences d'intelligence, de
talent, de santé, de force; différences nécessaires d'où naît spontanément
l'inégalité des conditions. Cette inégalité d'ailleurs tourne au profit de
tous, de la société comme des individus. La vie sociale requiert dans son
organisation des aptitudes variées et des fonctions diverses, et le meilleur
stimulant à assumer ces fonctions est, pour les hommes, la différence de leurs
conditions respectives.
Pour ce qui regarde le travail en
particulier, même dans l'état d'innocence, l'homme n'était nullement destiné à
vivre dans l'oisiveté. Mais ce que la volonté eût embrassé librement comme un
exercice agréable est devenu, après le péché, une nécessité imposée comme une
expiation et accompagnée de souffrance. "La terre est maudite à cause de
toi. C'est par un travail pénible que tu en tireras ta nourriture tous les
jours de ta vie" (8).
De même, toutes les autres calamités qui
ont fondu sur l'homme n'auront pas ici-bas de fin ni de trêve, parce que les
funestes conséquences du péché sont dures à supporter, amères, pénibles, et
qu'elles se font sentir à l'homme, sans qu'il puisse y échapper, jusqu'à la fin
de sa vie. Oui, la douleur et la souffrance sont l'apanage de l'humanité, et
les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir, ils n'y
réussiront jamais, quelques ressources, qu'ils déploient et quelques forces
qu'ils mettent en jeu. S'il en est qui s'en attribuent le pouvoir, s'il en est
qui promettent au pauvre une vie exempte de souffrances et de peines, tout
adonnée au repos et à de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement
trompent le peuple et le bercent d'illusions d'où sortiront un jour des maux
plus grands que ceux du présent. Il vaut mieux voir les choses telles qu'elles
sont et, comme Nous l'avons dit, chercher ailleurs un remède capable de
soulager nos maux.
L'erreur capitale, dans la question
présente, c'est de croire que les deux classes sont ennemies-nées
l'une de l'autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour
qu'ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné. C'est là une affirmation
à ce point déraisonnable et fausse que la vérité se trouve dans une doctrine
absolument opposée.
Dans le corps humain, les membres malgré
leur diversité s'adaptent merveilleusement l'un à l'autre, de façon à former un
tout exactement proportionné et que l'on pourrait appeler symétrique. Ainsi,
dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s'unir
harmonieusement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l'une
de l'autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail
sans capital. La concorde engendre l'ordre et la beauté. Au contraire, d'un
conflit perpétuel il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages. Or,
pour dirimer ce conflit et couper le mal dans sa racine, les institutions
chrétiennes ont à leur disposition des moyens admirables et variés.
Et d'abord tout l'ensemble des vérités
religieuses, dont l'Eglise est la gardienne et l'interprète, est de nature à
rapprocher et à réconcilier les riches et les pauvres, en rappelant aux deux
classes leurs devoirs mutuels et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de
la justice.
Parmi ces devoirs, voici ceux qui
regardent le pauvre et l'ouvrier. Il doit fournir intégralement et fidèlement
tout le travail auquel il s'est engagé par contrat libre et conforme à
l'équité. Il ne doit point léser son patron, ni dans ses biens, ni dans sa
personne. Ses revendications mêmes doivent être exemptes de violences et ne
jamais revêtir la forme de séditions. Il doit fuir les hommes pervers qui, dans
des discours mensongers, lui suggèrent des espérances exagérées et lui font de
grandes promesses qui n'aboutissent qu'à de stériles regrets et à la ruine des
fortunes.
Quant aux riches et aux patrons, ils ne
doivent point traiter l'ouvrier en esclave; il est juste qu'ils respectent en
lui la dignité de l'homme, relevée encore par celle du chrétien. Le travail du
corps, au témoignage commun de la raison et de la philosophie chrétienne, loin
d'être un sujet de honte, fait honneur à l'homme, parce qu'il lui fournit un noble
moyen de sustenter sa vie. Ce qui est honteux et inhumain, c'est d'user de
l'homme comme d'un vil instrument de lucre, de ne restituer qu'en proportion de
la vigueur de ses bras. Le christianisme, en outre, prescrit qu'il soit tenu
compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme. Aux patrons,
il revient de veiller à ce que l'ouvrier ait un temps suffisant à consacrer à
la piété; qu'il ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations
corruptrices; que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille, ni les
habitudes d'économie. Il est encore défendu aux patrons d'imposer à leurs
subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge
ou leur sexe.
Mais, parmi les devoirs principaux du
patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui
convient. Assurément, pour fixer la juste mesure du salaire, il y a de nombreux
points de vue à considérer. Mais d'une manière générale, que le riche et le
patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et la misère, et spéculer sur
l'indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines.
Ce serait un crime à crier vengeance au ciel, que de frustrer quelqu'un du prix
de ses labeurs. "Voilà que le salaire que vous avez dérobé par
fraude à vos ouvriers crie contre vous, et que leur clameur est montée
jusqu'aux oreilles du Dieu des armées". (9)
Enfin, les riches doivent s'interdire
religieusement tout acte violent, toute fraude, toute manoeuvre usuraire qui
serait de nature à porter atteinte à l'épargne du pauvre, d'autant plus que
celui-ci est moins apte à se défendre, et que son avoir est plus sacré parce
que plus modique.
L'obéissance à ces lois, Nous le
demandons, ne suffirait-elle pas à elle seule pour faire cesser tout antagonisme
et en supprimer les causes ? L'Eglise, toutefois, instruite et dirigée par
Jésus-Christ, porte ses vues encore plus haut. Elle propose un ensemble de
préceptes plus complet, parce qu'elle ambitionne de resserrer l'union des deux
classes jusqu'à les unir l'une à l'autre par les liens d'une véritable amitié.
Nul ne saurait avoir une intelligence
vraie de la vie mortelle, ni l'estimer à sa juste valeur, s'il ne s'élève
jusqu'à la considération de cette autre vie qui est immortelle. Celle-ci
supprimée, toute espèce et toute vraie notion de bien disparaît. Bien plus,
l'univers entier devient un impénétrable mystère. Quand nous aurons quitté
cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre. Cette vérité qui nous est
enseignée par la nature elle-même est un dogme chrétien. Sur lui repose, comme
sur son premier fondement, tout l'ensemble de la religion. Non, Dieu ne nous a
point faits pour ces choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes
et éternelles. Il nous a donné cette terre, non point comme une demeure fixe,
mais comme un lieu d'exil.
Que vous abondiez en richesses et en tout
ce qui est réputé biens de la fortune, ou que vous en soyez privé, cela
n'importe nullement à l'éternelle béatitude. Ce qui importe, c'est l'usage que
vous en faites. Malgré la plénitude de la rédemption qu'il nous apporte,
Jésus-Christ n'a point supprimé les afflictions qui forment presque toute la
trame de la vie mortelle ; il en a fait des stimulants de la vertu et des
sources de mérite, en sorte qu'il n'est point d'homme qui puisse prétendre aux
récompenses s'il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus-Christ. "Si
nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui" (10).
D'ailleurs, en choisissant de plein gré la
croix et les tourments, il en a singulièrement adouci la force et l'amertume.
Afin de nous rendre la souffrance encore plus supportable, à l'exemple il a
ajouté sa grâce et la promesse d'une récompense sans fin: "Car le
moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie
produit en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable"
(11).
Ainsi, les fortunés de ce monde sont
avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu'elles
ne sont d'aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle (12),
qu'ils doivent trembler devant les menaces insolites que Jésus-Christ profère
contre les riches (13) ; qu'enfin il viendra un jour où ils devront rendre
à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l'usage qu'ils auront fait de
leur fortune.
Sur l'usage des richesses, voici
l'enseignement d'une excellence et d'une importance extrême que la philosophie
a pu ébaucher, mais qu'il appartenait à l'Eglise de nous donner dans sa
perfection et de faire passer de la théorie à la pratique. Le fondement de
cette doctrine est dans la distinction entre la juste possession des richesses
et leur usage légitime. La propriété privée, Nous l'avons vu plus haut, est
pour l'homme de droit naturel. L'exercice de ce droit est chose non seulement
permise, surtout à qui vit en société, mais encore absolument nécessaire.
" Il est permis à l'homme de posséder en propre et c'est même
nécessaire à la vie humaine. " (14) Mais si l'on demande en quoi il
faut faire consister l'usage des biens, l'Eglise répond sans hésitation :
" Sous ce rapport, l'homme ne doit pas tenir les choses extérieures
pour privées, mais pour communes, de telle sorte qu'il en fasse part facilement
aux autres dans leurs nécessités. C'est pourquoi l'Apôtre a dit :
" Ordonne aux riches de ce siècle... de donner facilement, de
communiquer leurs richesses (15)". "(16)
Nul assurément n'est tenu de soulager le
prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de
rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa
personne : " Nul, en effet, ne doit vivre contrairement aux
convenances. " (17)
Mais dès qu'on a accordé ce qu'il faut à
la nécessité, à la bienséance, c'est un devoir de verser le superflu dans le
sein des pauvres. "Ce qui reste, donnez-le en aumône" (18).
C'est un devoir, non pas de stricte justice, sauf les cas d'extrême nécessité,
mais de charité chrétienne, un devoir par conséquent dont on ne peut poursuivre
l'accomplissement par l'action de la loi.
Mais au-dessus des jugements de l'homme et
de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus-Christ, notre Dieu, qui nous
persuade de toutes manières de faire habituellement l'aumône. "Il y a plus
de bonheur à donner qu'à recevoir" (19), dit-il. Le Seigneur tiendra pour
faite ou refusée à lui-même l'aumône qu'on aura faite ou refusée aux pauvres.
"Chaque fois que vous avez fait l'aura ne à l'un des moindres de mes
frères que vous voyez, c'est à moi que vous l'avez faite" (20).
Du reste, voici en quelques mots le résumé de cette doctrine. Quiconque a reçu
de la divine Bonté une plus grande abondance, soit des biens extérieurs et du
corps, soit des biens de l'âme, les a reçus dans le but de les faire servir à
son propre perfectionnement et également, comme ministre de
Quant aux déshérités de la fortune, ils
apprennent de l'Eglise que, selon le jugement de Dieu lui-même, la pauvreté
n'est pas un opprobre et qu'il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain à
la sueur de son front. C'est ce que Jésus-Christ Notre Seigneur a confirmé par
son exemple, lui qui, "tout riche qu'il était, s'est fait
indigent" (22) pour le salut des hommes; qui, fils de Dieu et Dieu
lui-même, a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d'un ouvrier; qui est
allé jusqu'à consumer une grande partie de sa vie dans un travail mercenaire.
"N'est-ce pas le charpentier, fils de Marie ?" (23)
Quiconque tiendra sous son regard le
Modèle divin comprendra plus facilement ce que Nous allons dire: la vraie
dignité de l'homme et son excellence résident dans ses moeurs, c'est-à-dire
dans sa vertu; la vertu est le patrimoine commun des mortels, à la portée de
tous, des petits et des grands, des pauvres et des riches; seuls la vertu et
les mérites, partout où on les rencontre, obtiendront la récompense de
l'éternelle béatitude. Bien plus, c'est vers les classes infortunées que le
coeur de Dieu semble s'incliner davantage. Jésus-Christ appelle les pauvres des
bienheureux (24), il invite avec amour à venir à lui, afin qu'il les console,
tous ceux qui souffrent et qui pleurent (25) il embrasse avec une charité plus
tendre les petits et les opprimés. Ces doctrines sont bien faites certainement
pour humilier l'âme hautaine du riche et le rendre plus condescendant, pour
relever le courage de ceux qui souffrent et leur inspirer de la résignation.
Avec elle, se trouverait diminuée cette distance que l'orgueil se plaît à
maintenir; on obtiendrait sans peine que des deux côtés on se donnât la main et
que les volontés s'unissent dans une même amitié.
Mais c'est encore trop peu de la simple
amitié : si l'on obéit aux préceptes du christianisme, c'est dans l'amour
fraternel que s'opérera l'union. De part et d'autre, on saura et l'on
comprendra que les hommes sont tous absolument issus de Dieu, leur Père commun;
que Dieu est leur unique et commune fin, et que lui seul est capable de
communiquer aux anges et aux hommes une félicité parfaite et absolue; que tous
ils ont été également rachetés par Jésus-Christ et rétablis par lui dans leur
dignité d'enfants de Dieu, et qu'ainsi un véritable lien de fraternité les
unit, soit entre eux, soit au Christ leur Seigneur qui est le "premier-né
parmi un grand nombre de frères". (26) Ils sauront enfin que tous les
biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent en commun et
indistinctement à tout le genre humain, et qu'il n'y a que les indignes qui
soient déshérités des biens célestes. "Si vous êtes fils, vous êtes
aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ"
(27).
Tel est l'ensemble des droits et des
devoirs qu'enseigne la philosophie chrétienne. Ne verrait-on pas l'apaisement
se faire à bref délai, si ces enseignements pouvaient prévaloir dans les
sociétés ?
Cependant, l'Eglise ne se contente pas
d'indiquer où se trouve le remède, elle l'applique au mal de sa propre main.
Elle est tout occupée à instruire et à élever les hommes d'après ses principes
et sa doctrine. Elle a soin d'en répandre les eaux vivifiantes aussi loin et
aussi largement qu'il lui est possible, par le ministère des évêques et du
clergé. Puis, elle s'efforce de pénétrer dans les âmes et d'obtenir des
volontés qu'elles se laissent conduire et gouverner par la règle des préceptes
divins. Sur ce point capital et de très grande importance, parce qu'il renferme
comme le résumé de tous les intérêts en cause, l'action de l'Eglise est
souveraine. Les instruments dont elle dispose pour toucher les âmes lui ont été
donnés à cette fin par Jésus-Christ et ils portent en eux une efficacité
divine. Ils sont les seuls aptes à pénétrer jusque dans les profondeurs du
coeur humain, les seuls capables d'amener l'homme à obéir aux injonctions du
devoir, à maîtriser ses passions, à aimer Dieu et son prochain d'une charité
sans mesure, à briser courageusement tous les obstacles qui entravent sa marche
dans la voie de la vertu.
Il suffit de passer rapidement en revue
par la pensée les exemples de l'antiquité. Les choses et les faits que Nous
allons rappeler sont hors de toute controverse. Ainsi, il n'est pas douteux que
la société civile des hommes ait été foncièrement renouvelée par les
institutions chrétiennes ; que cette rénovation a eu pour effet de relever
le niveau du genre humain ou, pour mieux dire, de le rappeler de la mort à la
vie et de le porter à un si haut degré de perfection qu'on n'en vît de
supérieur ni avant ni après, et qu'on n'en verra jamais dans tout le cours des
siècles; qu'enfin c'est Jésus-Christ qui a été le principe de ces bienfaits et
qui en doit être la fin ; car de même que tout est parti de lui, ainsi
tout doit lui être rapporté. Quand donc l'Evangile eut rayonné dans le monde,
quand les peuples eurent appris le grand mystère de l'Incarnation du Verbe et
de
A qui veut régénérer une société
quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines.
La perfection de toute société consiste, en effet, à poursuivre et à atteindre
la fin en vue de laquelle elle a été fondée, en sorte que tous les mouvements
et tous les actes de la vie sociale naissent du même principe d'où est née la
société. Aussi, s'écarter de la fin, c'est aller à la mort ; y revenir,
c'est reprendre vie.
Ce que Nous disons du corps social tout
entier s'applique également à cette classe de citoyens qui vivent de leur
travail et qui forment la très grande majorité.
Qu'on ne pense pas que l'Eglise se laisse
tellement absorber par le soin des âmes qu'elle néglige ce qui se rapporte à la
vie terrestre et mortelle. Pour ce qui est en particulier de la classe des
travailleurs, elle veut les arracher à la misère et leur procurer un sort
meilleur, et elle fait tous ses efforts pour obtenir ce résultat.
Et certes, elle apporte à cette oeuvre un
très utile concours, par le seul fait de travailler en paroles et en actes à
ramener les hommes à la vertu. Dès que les moeurs chrétiennes sont en honneur,
elles exercent naturellement sur la prospérité temporelle leur part de
bienfaisante influence. En effet, elles attirent la faveur de Dieu, principe et
source de tout bien; elles compriment le désir excessif des richesses et la
soif des voluptés, ces deux fléaux qui trop souvent jettent l'amertume et le
dégoût dans le sein même de l'opulence;(28) elles se contentent enfin d'une vie
et d'une nourriture frugales, et suppléent par l'économie à la modicité du
revenu, écartant ces vices qui consument non seulement les petites, mais les
plus grandes fortunes, et dissipent les plus gros patrimoines.
L'Eglise en outre pourvoit encore
directement au bonheur des classes déshéritées par la fondation et le soutien
d'institutions qu'elle estime propres à soulager leur misère. En ce genre de
bienfaits, elle a même tellement excellé que ses propres ennemis ont fait son
éloge.
Ainsi, chez les premiers chrétiens, telle
était la force de la charité mutuelle, qu'il n'était point rare de voir les
plus riches se dépouiller de leur patrimoine en faveur des pauvres. Aussi "l'indigence
n'était-elle point connue parmi eux" (29).
Les Apôtres avaient confié la distribution
quotidienne des aumônes aux diacres dont l'ordre avait été spécialement
institué à cette fin. Saint Paul lui-même, quoique absorbé par une sollicitude
qui embrassait toutes les Eglises, n'hésitait pas à entreprendre de pénibles
voyages pour aller en personne porter des secours aux chrétiens indigents. Des
secours du même genre étaient spontanément offerts par les fidèles dans chacune
de leurs assemblées. Tertullien les appelle les dépôts de la piété, parce
qu'on les employait " à entretenir et à inhumer les personnes
indigentes, les orphelins pauvres des deux sexes, les domestiques âgés, les
victimes du naufrage. " (30)
Voilà comment peu à peu s'est formé ce
patrimoine que l'Eglise a toujours gardé avec un soin religieux comme le bien
propre de la famille des pauvres. Elle est allée jusqu'à assurer des secours
aux malheureux, en leur épargnant l'humiliation de tendre la main. Cette
commune Mère des riches et des pauvres, profitant des merveilleux élans de
charité qu'elle avait partout provoqués, fonda des sociétés religieuses et une
foule d'autres institutions utiles qui ne devaient laisser sans soulagement à
peu près aucun genre de misère. Il est sans doute un certain nombre d'hommes
aujourd'hui qui, fidèles échos des païens d'autrefois, en viennent jusqu'à se
faire même, d'une charité aussi merveilleuse, une arme pour attaquer l'Eglise.
On a vu une bienfaisance établie par les lois civiles se substituer à la
charité chrétienne. Mais cette charité chrétienne, qui se voue tout entière et
sans arrière-pensée à l'utilité du prochain, ne peut être suppléée par aucune
organisation humaine. L'Église seule possède cette vertu, parce qu'on ne la
puise que dans le Coeur sacré de Jésus-Christ, et que c'est errer
loin de Jésus-Christ que d'être éloigné de son Eglise.
Toutefois, pour obtenir le résultat voulu,
il faut sans aucun doute recourir de plus aux moyens humains. Tous ceux que la
question regarde doivent donc viser au même but et travailler de concert,
chacun dans sa sphère. Il y a là comme une image de
Or, que sommes-nous en droit d'attendre de
l'Etat pour remédier à la situation ? Disons d'abord que, par Etat, Nous
entendons ici, non point tel gouvernement établi chez tel peuple en
particulier, mais tout gouvernement qui répond aux préceptes de la raison
naturelle et des enseignements divins, enseignements que Nous avons exposés
Nous-même, spécialement dans Notre lettre encyclique sur la constitution
chrétienne des sociétés (31).
Les chefs d'État doivent d'abord apporter
un concours d'ordre général par tout l'ensemble des lois et des institutions.
Nous voulons dire qu'ils doivent agir en sorte que la constitution et
l'administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité,
tant publique que privée.
Tel est, en effet, l'office de la prudence
civile et le devoir propre de tous ceux qui gouvernera.
Or, ce qui fait une nation prospère, c'est la probité des moeurs, l'ordre et la
moralité comme bases de la famille, la pratique de la religion et le respect de
la justice, c'est un taux modéré et une répartition équitable des impôts, le
progrès de l'industrie et du commerce, une agriculture florissante et autres
éléments du même genre, s'il en est que l'on ne peut développer sans augmenter
d'autant le bien-être et le bonheur des citoyens.
De même donc que, par tous ces moyens,
l'Etat peut se rendre utile aux autres classes, de même il peut grandement
améliorer le sort de la classe ouvrière. Il le fera dans toute la rigueur de
son droit et sans avoir à redouter le reproche d'ingérence; car en vertu même
de son office, l'Etat doit servir l'intérêt commun. Il est évident que plus se
multiplieront les avantages résultant de cette action d'ordre général, et moins
on aura besoin de recourir à d'autres expédients pour remédier à la condition
des travailleurs.
Mais voici une autre considération qui
atteint plus profondément encore Notre sujet. La raison d'être de toute société
est une et commune à tous ses membres, grands et petits. Les pauvres au même
titre que les riches sont, de par le droit naturel, des citoyens, c'est-à-dire
du nombre des parties vivantes dont se compose, par l'intermédiaire des
familles, le corps entier de la nation. A parler exactement, en toutes les
cités, ils sont le grand nombre. Comme il serait déraisonnable de pourvoir à
une classe de citoyens et de négliger l'autre, il est donc évident que
l'autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder la
vie et les intérêts de la classe ouvrière. Si elle y manque, elle viole la
stricte justice qui veut qu'on rende à chacun son dû. A ce sujet, saint Thomas
dit fort sagement : " De même que la partie et le tout sont, en
quelque manière, une même chose, ainsi ce qui appartient au tout est en quelque
sorte à chaque partie. " (32)
C'est pourquoi, parmi les graves et
nombreux devoirs des gouvernants qui veulent pourvoir comme il convient au bien
public, celui qui domine tous les autres consiste à avoir soin également de
toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la
justice dite distributive.
Tous les citoyens sans exception doivent
apporter leur part à la masse des biens communs qui, du reste, par un retour
naturel, se répartissent de nouveau entre les individus. Néanmoins, les apports
respectifs ne peuvent être ni les mêmes, ni d'égale mesure. Quelles que soient
les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à
passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans
lesquelles une société ne peut ni exister, ni être conçue. A tout prix, il faut
des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui
enfin de conseil ou d'autorité administrent les affaires de la paix et les
choses de la guerre. A n'en pas douter, ces hommes doivent avoir la prééminence
dans toute société et y tenir le premier rang, puisqu'ils travaillent
directement au bien commun et d'une manière si excellente. Ceux au contraire
qui s'appliquent aux choses de l'industrie ne peuvent concourir à ce bien
commun, ni dans la même mesure, ni par les mêmes voies.
Eux aussi cependant, quoique d'une manière
moins directe, servent grandement les intérêts de la société. Sans nul doute,
le bien commun dont. l'acquisition doit avoir pour
effet de perfectionner les hommes est principalement un bien moral. Mais, dans
une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine abondance
de biens extérieurs " dont l'usage est requis à l'exercice de la
vertu " (33).
Or, tous ces biens, c'est le travail de l'ouvrier, travail des champs ou de
l'usine, qui en est surtout la source féconde et nécessaire. Bien plus, dans
cet ordre de choses, le travail a une telle fécondité et une telle efficacité,
que l'on peut affamer sans crainte de se tromper que, seul, il donne aux
nations la prospérité. L'équité demande donc que l'Etat se préoccupe des
travailleurs. Il doit faire en sorte qu'ils reçoivent une part convenable des
biens qu'ils procurent à la société, comme l'habitation et le vêtement, et
qu'ils puissent vivre au prix de moins de peines et de privations. Ainsi,
l'Etat doit favoriser tout ce qui, de près ou de loin, paraît de nature à
améliorer leur sort. Cette sollicitude, bien loin de préjudicier à personne,
tournera au contraire au profit de tous, car il importe souverainement à la
nation que des hommes, qui sont pour elle le principe de biens aussi
indispensables, ne se trouvent point de tous côtés aux prises avec la misère.
Il est dans l'ordre, avons-Nous dit, que
ni l'individu, ni la famille ne soient absorbés par l'Etat. Il est juste que
l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec liberté, aussi longtemps que cela
n'atteint pas le bien général et ne fait tort à personne. Cependant, aux
gouvernants il appartient de prendre soin de la communauté et de ses parties;
la communauté, parce que la nature en a confié la conservation au pouvoir
souverain, de telle sorte que le salut public n'est pas seulement ici la loi
suprême, mais la cause même et la raison d'être du pouvoir civil; les parties,
parce que, de droit naturel, le gouvernement ne doit pas viser l'intérêt de
ceux qui ont le pouvoir entre les mains, mais le bien de ceux qui leur sont
soumis.
Tel est l'enseignement de la philosophie
et de la foi chrétienne. D'ailleurs, toute autorité vient de Dieu et est une
participation de son autorité suprême. Dès lors, ceux qui en sont les
dépositaires doivent l'exercer à l'exemple de Dieu dont la paternelle
sollicitude ne s'étend pas moins à chacune des créatures en particulier qu'à
tout leur ensemble. Si donc les intérêts généraux ou l'intérêt d'une classe en
particulier se trouvent lésés ou simplement menacés, et s'il est impossible d'y
remédier ou d'y obvier autrement, il faut de toute nécessité recourir à
l'autorité publique.
Or, il importe au salut public et privé
que l'ordre et la paix règnent partout ; que toute l'économie de la vie
familiale soit réglée d'après les commandements de Dieu et les principes de la
loi naturelle; que la religion soit honorée et observée; que l'on voie fleurir
les moeurs privées et publiques; que la justice soit religieusement gardée et
que jamais une classe ne puisse opprimer l'autre impunément; qu'il croisse de
robustes générations capables d'être le soutien et, s'il le faut, le rempart de
la patrie. C'est pourquoi, s'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail
ou le suspendant par les grèves, menacent la tranquillité publique; que les
liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on
foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant point
l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu; que la promiscuité des sexes ou
d'autres excitations au vice constituent, dans les usines, un péril pour la
moralité; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux
iniques ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes
et dégradantes; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors
de proportion avec leur âge et leur sexe; dans tous les cas, il faut absolument
appliquer dans de certaines limites la force et l'autorité des lois. La raison
qui motive l'intervention des lois en détermine les limites: c'est-à-dire que
celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est
nécessaire pour remédier aux maux et écarter les dangers.
Les droits doivent partout être
religieusement respectés. L'Etat doit les protéger chez tous les citoyens en
prévenant ou en vengeant leur violation. Toutefois, dans la protection des
droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des
indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins
besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans
richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la
protection de l'Etat. L'État doit donc entourer de soin et d'une sollicitude
toute particulière les travailleurs qui appartiennent à la classe pauvre en
général.
Mais il est bon de traiter à part certains
points de la plus grande importance. En premier lieu, il faut que les lois
publiques soient pour les propriétés privées une protection et une sauvegarde.
Ce qui importe par-dessus tout, au milieu de tant de cupidités en
effervescence, c'est de contenir les masses dans le devoir. Il est permis de
tendre vers de meilleures destinées dans les limites de la justice. Mais
enlever de force le bien d'autrui, envahir les propriétés étrangères sous
prétexte d'une absurde égalité, sont choses que la justice condamne et que
l'intérêt commun lui-même répudie. Assurément, les ouvriers qui veulent
améliorer leur sort par un travail honnête et en dehors de toute injustice
forment la très grande majorité. Mais on en compte beaucoup qui, imbus de
fausses doctrines et ambitieux de nouveautés, mettent tout en oeuvre pour
exciter des tumultes et entraîner les autres à la violence. L'autorité publique
doit alors intervenir. Mettant un frein aux excitations des meneurs, elle
protégera les moeurs des ouvriers contre les artifices de la corruption et les
légitimes propriétés contre le péril de la rapine.
Il n'est pas rare qu'un travail trop
prolongé ou trop pénible, et un salaire jugé trop faible, donnent lieu à ces
chômages voulus et concertés qu'on appelle des grèves. A cette maladie si
commune et en même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de
porter un remède. Ces chômages en effet, non seulement tournent au détriment
des patrons et des ouvriers eux-mêmes, mais ils entravent le commerce et
nuisent aux intérêts généraux de la société. Comme ils dégénèrent facilement en
violences et en tumultes, la tranquillité publique s'en trouve souvent
compromise.
Mais ici il est plus efficace et plus
salutaire que l'autorité des lois prévienne le mal et l'empêche de se produire,
en écartant avec sagesse les causes qui paraissent de nature à exciter des
conflits entre ouvriers et patrons.
Chez l'ouvrier pareillement, il est des
intérêts nombreux qui réclament la protection de l'Etat. Vient en première
ligne ce qui regarde le bien de son âme.
La vie du corps en effet, quelque
précieuse et désirable qu'elle soit, n'est pas le but dernier de notre
existence. Elle est une voie et un moyen pour arriver, par la connaissance du vrai
et l'amour du bien, à la perfection de la vie de l'âme.
C'est l'âme qui porte gravée en elle-même
l'image et la ressemblance de Dieu. C'est en elle que réside cette souveraineté
dont l'homme fut investi quand il reçut l'ordre de s'assujettir la nature
inférieure et de mettre à son service les terres et les mers. "Remplissez
la terre et l'assujettissez ; dominez sur les poissons de la mer et sur
les oiseaux du ciel et sur les animaux qui se meuvent sur la terre" (34).
A ce point de vue, tous les hommes sont
égaux ; point de différences entre riches et pauvres, maîtres et
serviteurs, princes et sujets : Ils n'ont tous qu'un même Seigneur (35).
Il n'est permis à personne de violer impunément cette dignité de l'homme que
Dieu lui-même traite avec un grand respect, ni d'entraver la marche de
l'homme vers cette perfection qui correspond à la vie éternelle et céleste.
Bien plus, il n'est même pas loisible à l'homme, sous ce rapport, de déroger
spontanément à la dignité de sa nature, ou de vouloir l'asservissement de son
âme. Il ne s'agit pas en effet de droit dont il ait la libre disposition, mais
de devoirs envers Dieu qu'il doit religieusement remplir.
C'est de là que découle la nécessité du
repos et de la cessation du travail aux jours du Seigneur. Le repos d'ailleurs
ne doit pas être entendu comme une plus large part faite à une stérile
oisiveté, ou encore moins, suivant le désir d'un grand nombre, comme un chômage
fauteur des vices et dissipateur des salaires, mais bien comme un repos
sanctifié par la religion. Ainsi allié avec la religion, le repos retire
l'homme des labeurs et des soucis de la vie quotidienne. Il l'élève aux grandes
pensées du ciel et l'invite à rendre à son Dieu le tribut d'adoration qu'il lui
doit. Tel est surtout le caractère et la raison de ce repos du septième jour
dont Dieu avait fait même déjà dans l'Ancien Testament un des principaux
articles de la loi : "Souviens-toi de sanctifier le jour du
sabbat" (36), et dont il avait lui-même donné l'exemple par ce mystérieux
repos pris aussitôt après qu'il eût créé l'homme: "Il se reposa le
septième jour de tout le travail qu'il avait fait" (37).
Pour ce qui est des intérêts physiques et corporels, l'autorité publique doit
tout d'abord les sauvegarder en arrachant les malheureux ouvriers des mains de
ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une
machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d'insatiables
cupidités. Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de
l'âme, écrase le corps et en consume les forces jusqu'à épuisement, c'est une
conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l'humanité. L'activité de
l'homme, bornée comme sa nature, a des limites qu'elle ne peut franchir. Elle
s'accroît sans doute par l'exercice et l'habitude, mais à condition qu'on lui
donne des relâches et des intervalles de repos. Ainsi, le nombre d'heures d'une
journée de travail ne doit pas excéder la mesure des forces des travailleurs,
et les intervalles de repos doivent être proportionnés à la nature du travail
et à la santé de l'ouvrier, et réglés d'après les circonstances des temps et
des lieux. L'ouvrier qui arrache à la terre ce qu'elle a de plus caché, la
pierre, le fer et l'airain, a un labeur dont la brièveté devra compenser la
fatigue, ainsi que le dommage qu'il cause à la santé. Il est juste, en outre,
qu'on considère les époques de l'année. Tel travail sera souvent aisé dans une
saison, et deviendra intolérable ou très pénible dans une autre.
Enfin, ce que peut réaliser un homme valide
et dans la force de l'âge ne peut être équitablement demandé à une femme ou à
un enfant. L'enfant en particulier - et ceci demande à être observé strictement
- ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura suffisamment développé en
lui les forces physiques, intellectuelles et morales. Sinon, comme une herbe
encore tendre, il se verra flétri par un travail trop précoce et c'en sera fait
de son éducation. De même, il est des travaux moins adaptés à la femme que la
nature destine plutôt aux ouvrages domestiques; ouvrages d'ailleurs qui
sauvegardent admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, par
nature, à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de
la famille.
En général, la durée du repos doit se
mesurer d'après la dépense des forces qu'il doit restaurer. Le droit au repos
de chaque jour ainsi que la cessation du travail le jour du Seigneur doivent être la condition expresse ou tacite de tout contrat
passé entre patrons et ouvriers. Là où cette condition n'entrerait pas, le
contrat ne serait pas honnête, car nul ne peut exiger ou permettre la violation
des devoirs de l'homme envers Dieu et envers lui-même.
Nous passons à présent à un autre point de
la question, d'une très grande importance, qui, pour éviter toute exagération,
demande à être défini avec justesse. Nous voulons parler de la fixation du
salaire.
On prétend que le salaire, une fois
librement consenti de part et d'autre, le patron en le payant remplit tous ses
engagements et n'est plus tenu à rien. La justice se trouverait seulement
lésée, si le patron refusait de tout solder, ou si l'ouvrier refusait d'achever
tout son travail et de satisfaire à ses engagements. Dans ces cas, à
l'exclusion de tout autre, le pouvoir public aurait à intervenir pour protéger le
droit de chacun.
Pareil raisonnement ne trouvera pas de
juge équitable qui consente à y adhérer sans réserve. Il n'envisage pas tous
les côtés de la question et il en omet un, fort sérieux. Travailler, c'est
exercer son activité dans le but de se procurer ce qui est requis pour les
divers besoins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie elle-même.
"Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front" (38). C'est
pourquoi le travail a reçu de la nature comme une double empreinte. Il est
personnel parce que la force active est inhérente à la personne et qu'elle est
la propriété de celui qui l'exerce et qui l'a reçue pour son utilité. Il est
nécessaire parce que l'homme a besoin du fruit de son travail pour
conserver son existence, et qu'il doit la conserver pour obéir aux ordres
irréfragables de la nature. Or, si l'on ne regarde le travail que par le côté
où il est personnel, nul doute qu'il ne soit au pouvoir de l'ouvrier de
restreindre à son gré le taux du salaire. La même volonté qui donne le travail
peut se contenter d'une faible rémunération ou même n'en exiger aucune. Mais il
en va tout autrement si, au caractère de personnalité, on joint celui de
nécessité dont la pensée peut bien faire abstraction, mais qui n'en est pas
séparable en réalité. En effet, conserver l'existence est un devoir imposé à
tous les hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans crime. De ce devoir
découle nécessairement le droit de se procurer les choses nécessaires à la
subsistance que le pauvre ne se procure que moyennant le salaire de son
travail.
Que le patron et l'ouvrier fassent donc
tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord
notamment sur le chiffre du salaire. Au-dessus de leur libre volonté, il est
une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le
salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et
honnête. Si, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus
grand, l'ouvrier accepte des conditions dures, que d'ailleurs il ne peut
refuser parce qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait
l'offre du travail, il subit une violence contre laquelle la justice proteste.
Mais dans ces cas et autres analogues,
comme en ce qui concerne la journée de travail et les soins de la santé des
ouvriers dans les usines, les pouvoirs publics pourraient intervenir
inopportunément, vu surtout la variété des circonstances des temps et des
lieux. Il sera donc préférable d'en réserver en principe la solution aux
corporations ou syndicats dont Nous parlerons plus loin, ou de recourir à
quelque autre moyen de sauvegarder les intérêts des ouvriers et d'en appeler
même, en cas de besoin, à la protection et à l'appui de l'Etat.
L'ouvrier qui percevra un salaire assez
fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille s'appliquera,
s'il est sage, à être économe. Suivant le conseil que semble lui donner la
nature elle-même, il visera par de prudentes épargnes à se ménager un petit
superflu qui lui permette de parvenir un jour à l'acquisition d'un modeste
patrimoine. Nous avons vu, en effet, que la question présente ne pouvait
recevoir de solution vraiment efficace si l'on ne commençait par poser comme
principe fondamental l'inviolabilité de la propriété privée. Il importe donc
que les lois favorisent l'esprit de propriété, le réveillent et le développent
autant qu'il est possible dans les masses populaires.
Ce résultat une fois obtenu serait la
source des plus précieux avantages. Et d'abord, la répartition des biens serait
certainement plus équitable. La violence des bouleversements sociaux a divisé
le corps social en deux classes et a creusé entre elles un immense abîme. D'une
part, une faction toute-puissante par sa richesse. Maîtresse absolue de
l'industrie et du commerce, elle détourne le cours des richesses et en fait
affluer vers elle toutes les sources. Elle tient d'ailleurs en sa main plus
d'un ressort de l'administration publique. De l'autre, une multitude indigente
et faible, l'âme ulcérée, toujours prête au désordre. Eh bien, si l'on stimule
l'industrieuse activité du peuple par la perspective d'une participation à la
propriété du sol, l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence
de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes.
En outre, la terre produira toute chose en
plus grande abondance. Car l'homme est ainsi fait que la pensée de travailler
sur un fonds qui est à lui redouble son ardeur et son application. Il en vient
même jusqu'à mettre tout son coeur dans une terre qu'il a cultivée lui-même,
qui lui promet, à lui et aux siens, non seulement le strict nécessaire, mais
encore une certaine aisance. Tous voient sans peine les heureux effets de ce
redoublement d'activité sur la fécondité de la terre et sur la richesse des
nations.
Un troisième avantage sera l'arrêt dans le
mouvement d'émigration. Personne, en effet, ne consentirait à échanger contre
une région étrangère sa patrie et sa terre natale, s'il y trouvait les moyens
de mener une vie plus tolérable.
Mais il y a une condition indispensable
pour que tous ces avantages deviennent des réalités. Il ne faut pas que la
propriété privée soit épuisée par un excès de charges et d'impôts. Ce n'est pas
des lois humaines, mais de la nature qu'émane le droit de propriété
individuelle. L'autorité publique ne peut donc l'abolir. Elle peut seulement en
tempérer l'usage et le concilier avec le bien commun. Elle agit donc contre la
justice et l'humanité quand, sous le nom d'impôts, elle grève outre mesure les
biens des particuliers.
En dernier lieu, les patrons et les
ouvriers eux-mêmes peuvent singulièrement aider à la solution de la question
par toutes les oeuvres propres à soulager efficacement l'indigence et à opérer
un rapprochement entre les deux classes.
De ce nombre sont les sociétés de secours
mutuels ; les institutions diverses dues à l'initiative privée qui ont
pour but de secourir les ouvriers, ainsi que leurs veuves et leurs orphelins,
en cas de mort, d'accidents ou d'infirmités ; les patronages qui exercent
une protection bienfaisante sur les enfants des deux sexes, sur les adolescents
et sur les hommes faits.
Mais la première place appartient aux
corporations ouvrières qui, en soi, embrassent à peu près toutes les oeuvres.
Nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces
corporations. Elles ont d'abord assuré aux ouvriers des avantages manifestes.
De plus, ainsi qu'une foule de monuments le proclament, elles ont été une
source de gloire et de progrès pour les arts eux-mêmes. Aujourd'hui, les
générations sont plus cultivées, les moeurs plus policées, les exigences de la
vie quotidienne plus nombreuses. Il n'est donc pas douteux qu'il faille adapter
les corporations à ces conditions nouvelles. Aussi, Nous voyons avec plaisir se
former partout des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers,
soit mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons. Il est à désirer
qu'elles accroissent leur nombre et l'efficacité de leur action.
Bien que Nous Nous en soyons occupé plus
d'une fois, Nous voulons exposer ici leur opportunité et leur droit à
l'existence, et indiquer comment elles doivent s'organiser et quel doit être
leur programme d'action.
L'expérience que fait l'homme de
l'exiguïté de ses forces l'engage et le pousse à s'adjoindre une coopération
étrangère. C'est dans les Saintes Ecritures qu'on lit cette maxime :
"Mieux vaut vivre à deux que solitaire; il y a pour les deux un bon
salaire dans leur travail; car s'ils tombent, l'un peut relever son compagnon.
Malheur à celui qui est seul et qui tombe sans avoir un second pour le
relever !" (39) Et cet autre : "Le frère qui est aidé par
son frère est comme une ville forte" (40) De cette tendance naturelle,
comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis au sein même de
celle-ci, d'autres sociétés qui, pour être restreintes et imparfaites, n'en
sont pas moins des sociétés véritables.
Entre ces petites sociétés et la grande,
il y a de profondes différences qui résultent de leur fin
prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les
citoyens. Elle réside dans le bien commun, c'est-à-dire dans un bien auquel
tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle.
C'est pourquoi on l'appelle publique, parce qu'elle réunit les hommes pour en
former une nation. (41) Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son
sein sont tenues pour privées. Elles le sont, en effet, car leur raison d'être
immédiate est l'utilité particulière exclusive de leurs membres.
La société privée est celle qui se forme
dans un but privé, comme lorsque deux ou trois s'associent pour exercer
ensemble le négoce. (42)
Les sociétés privées n'ont d'existence
qu'au sein de la société civile dont elles sont comme autant de parties. Il ne
s'ensuit pas cependant, à ne parler qu'en général et à ne considérer que leur
nature, qu'il soit au pouvoir de l'Etat de leur dénier l'existence. Le droit à
l'existence leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a
été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l'anéantir. C'est
pourquoi une société civile qui interdirait les sociétés privées s'attaquerait
elle-même, puisque toutes les sociétés, publiques et privées, firent leur
origine d'un même principe: la naturelle sociabilité de l'homme.
Assurément, il y a des cas qui autorisent
les lois à s'opposer à la formation de sociétés de ce genre. Si une société, en
vertu même de ses statuts, poursuivait une fin en opposition flagrante avec la
probité, avec la justice, avec la sécurité de l'Etat, les pouvoirs publics
auraient le droit d'en empêcher la formation et, si elle était formée, de la
dissoudre. Mais encore faut-il qu'en tout cela ils n'agissent qu'avec une très
grande circonspection.
Il faut éviter d'empiéter sur les droits
des citoyens et de prendre, sous couleur d'utilité publique, une décision qui
serait désavouée par la raison. Car une loi ne mérite obéissance qu'autant
qu'elle est conforme à la droite raison et, ainsi, à la loi éternelle de
Dieu (43).
Ici se présentent à Notre esprit les
confréries, les congrégations et les ordres religieux de tout genre, auxquels
l'autorité de l'Eglise et la piété des fidèles avaient donné naissance.
L'histoire jusqu'à notre époque nous dit assez quels en furent les fruits de
salut pour le genre humain. Considérées simplement par la raison, ces sociétés
apparaissent comme fondées dans un but honnête et, conséquemment, comme
établies sur le droit naturel. Du côté où elles touchent à la religion, elles
ne relèvent que de l'Eglise. Les pouvoirs publics ne peuvent donc légitimement
prétendre à aucun droit sur elles, ni s'en attribuer l'administration. Leur
devoir est plutôt de les respecter, de les protéger et, s'il en est besoin, de
les défendre.
Or, c'est justement tout l'opposé que Nous
avons vu, surtout en ces derniers temps. Dans beaucoup de pays, l'Etat a porté
la main sur ces sociétés et a accumulé à leur égard les injustices:
assujettissement aux lois civiles, privation du droit légitime de personnalité
morale, spoliation des biens. Sur ces biens, l'Eglise avait pourtant ses
droits ; chacun des membres avait les siens; les donateurs qui leur
avaient fixé une destination, ceux enfin qui en retiraient des secours et du
soulagement avaient les leurs. Aussi ne pouvons-Nous Nous empêcher de déplorer
amèrement des spoliations si iniques et si funestes; d'autant plus qu'on frappe
de proscription les sociétés catholiques dans le temps même où l'on affirme la
légalité des sociétés privées, et que ce que l'on refuse à des hommes paisibles
et préoccupés seulement de l'intérêt public, on l'accorde, et certes très
largement, à des hommes qui agitent dans leur esprit des desseins funestes tout
à la fois à la religion et à l'Etat.
Jamais assurément à aucune époque, on ne
vit une si grande multiplicité d'associations de tout genre, surtout
d'associations ouvrières. Ce n'est pas le lieu de chercher ici d'où viennent
beaucoup d'entre elles, quel est leur but et comment elles y tendent. Mais
c'est une opinion confirmée par de nombreux indices qu'elles sont ordinairement
gouvernées par des chefs occultes et qu'elles obéissent à un mot d'ordre
également hostile au nom chrétien et à la sécurité des nations; qu'après avoir
accaparé toutes les entreprises, s'il se trouve des ouvriers qui se refusent à
entrer dans leur sein, elles leur font expier ce refus par la misère. Dans cet
état de choses, les ouvriers chrétiens n'ont plus qu'à choisir entre ces deux
partis' ou de donner leur nom à des sociétés dont la religion a tout à
craindre, ou de s'organiser eux-mêmes et de joindre leurs forces pour pouvoir
secouer hardiment un joug si injuste et à intolérable. Y a-t-il des hommes
ayant vraiment à coeur d'arracher le souverain bien de l'humanité à un péril
imminent qui puissent douter qu'il faille opter pour
ce dernier parti ?
Aussi, il faut louer hautement le zèle
d'un grand nombre des nôtres qui, se rendant parfaitement compte des besoins de
l'heure présente, sondent soigneusement le terrain pour y découvrir une voie
honnête qui conduise au relèvement de la classe ouvrière. S'étant constitués
les protecteurs des personnes vouées au travail, ils s'étudient à accroître
leur prospérité, tant familiale qu'individuelle, à régler avec équité les
relations réciproques des patrons et des ouvriers, à. entretenir et à affermir
dans les uns et les autres le souvenir de leurs devoirs et l'observation des
préceptes évangéliques; préceptes qui, en ramenant l'homme à la modération et
condamnant tous les excès, maintiennent dans les nations et parmi les éléments
si divers de personnes et de choses la concorde et l'harmonie la plus parfaite.
Sous l'inspiration des mêmes pensées, des hommes de grand mérite se réunissent
fréquemment en congrès pour se communiquer leurs vues, unir leurs forces,
arrêter des programmes d'action.
D'autres s'occupent de fonder des
corporations assorties aux divers métiers et d'y faire entrer les ouvriers; ils
aident ces derniers de leurs conseils et de leur fortune et pourvoient à ce
qu'ils ne manquent jamais d'un travail honnête et fructueux.
Les évêques, de leur côté, encouragent ces
efforts et les mettent sous leur haut patronage. Par leur autorité et sous
leurs auspices, des membres du clergé tant séculier que régulier se dévouent en
grand nombre aux intérêts spirituels des associés.
Enfin, il ne manque pas de catholiques
qui, pourvus d'abondantes richesses, mais devenus en quelque sorte compagnons
volontaires des travailleurs, ne regardent à aucune dépense pour fonder et
étendre au loin des sociétés où ceux-ci peuvent trouver, avec une certaine
aisance pour le présent, le gage d'un repos honorable pour l'avenir.
Des efforts, si variés et si empressés ont
déjà réalisé parmi les peuples un bien très considérable et trop connu pour
qu'il soit nécessaire d'en parler en détail. Il est à Nos yeux d'un heureux
augure pour l'avenir. Nous Nous promettons de ces corporations les plus heureux
fruits, pourvu qu'elles continuent à se développer et que la prudence préside
toujours à leur organisation. Que l'Etat protège ces sociétés fondées selon le
droit ; que toutefois il ne s'immisce point dans leur gouvernement
intérieur et ne touche point aux ressorts intimes qui leur donnent la vie; car
le mouvement vital procède essentiellement d'un principe intérieur et s'éteint
très facilement sous l'action d'une cause externe.
A ces corporations, il faut évidemment,
pour qu'il y ait unité d'action et accord des volontés, une organisation et une
discipline sage et prudente. Si donc, comme il est certain, les citoyens sont
libres de s'associer, ils doivent l'être également de se donner les statuts et
règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu'ils poursuivent.
Nous ne croyons pas qu'on puisse donner de règles certaines et précises pour
déterminer le détail de ces statuts et règlements. Tout dépend du génie de
chaque nation, des essais tentés et de l'expérience acquise, du genre de
travail, de l'extension du commerce, et d'autres circonstances de choses et de
temps qu'il faut peser avec maturité.
Tout ce qu'on peut dire en général, c'est
qu'on doit prendre pour règle universelle et constante d'organiser et de
gouverner les corporations, de façon qu'elles fournissent à chacun de leurs
membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode
et la plus courte, le but qu'il se propose. Ce but consiste dans l'accroissement
le plus grand possible, pour chacun, des biens du corps, de l'esprit et de la
fortune.
Mais il est évident qu'il faut viser avant
tout à l'objet principal qui est le perfectionnement moral et religieux. C'est
surtout cette fin qui doit régler l'économie sociale. Autrement, ces sociétés
dégénéreraient bien vite et tomberaient, ou peu s'en faut, au rang des sociétés
où la religion ne tient aucune place. Aussi bien, que servirait à l'ouvrier
d'avoir trouvé au sein de la corporation l'abondance matérielle, si la disette
d'aliments spirituels mettait en péril le salut de son âme ? "Que
sert à l'homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son
âme ?" (44) Voici le caractère auquel Notre Seigneur Jésus-Christ
veut qu'on distingue le chrétien d'avec le païen. "Les païens recherchent
toutes ces choses... cherchez d'abord le royaume de Dieu, et toutes ces choses
vous seront ajoutées par surcroît". (45)
Ainsi donc, après avoir pris Dieu comme
point de départ, qu'on donne une large place à l'instruction religieuse, afin
que tous connaissent leurs devoirs envers lui. Ce qu'il faut croire, ce qu'il
faut espérer, ce qu'il faut faire en vue du salut éternel, tout cela doit leur
être soigneusement inculqué. Qu'on les prémunisse avec une sollicitude particulière
contre les opinions erronées et toutes les variétés du vice. Qu'on porte
l'ouvrier au culte de Dieu, qu'on excite en lui l'esprit de piété, qu'on le
rende surtout fidèle à l'observation des dimanches et des jours de fête. Qu'il
apprenne à respecter et à aimer l'Eglise, la commune Mère de tous les
chrétiens; à obéir à ses préceptes, à fréquenter ses sacrements qui sont des
sources divines où l'âme se purifie de ses taches et puise la sainteté.
La religion ainsi constituée comme
fondement de toutes les lois sociales, il n'est pas difficile de déterminer les
relations mutuelles à établir entre les membres pour obtenir la paix et la
prospérité de la société.
Les diverses fonctions doivent être
réparties de la manière la plus favorable aux intérêts communs et de telle
sorte que l'inégalité ne nuise point à la concorde. Il importe grandement que
les charges soient distribuées avec intelligence et clairement définies, afin
que personne n'ait à souffrir d'injustice. Que la masse commune soit
administrée avec intégrité et qu'on détermine d'avance, par le degré
d'indigence de chacun des membres, la mesure de secours à lui accorder.
Que les droits et les devoirs des patrons
soient parfaitement conciliés avec les droits et les devoirs des ouvriers.
Pour le cas où l'une ou l'autre classe se
croirait lésée en quelque façon, il serait très désirable que les statuts mêmes
chargeassent des hommes prudents et intègres, tirés de son sein, de régler le
litige en qualité d'arbitres.
Il faut encore pourvoir d'une manière
toute spéciale à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque de travail, et qu'il
y ait un fonds de réserve destiné à faire face, non seulement aux accidents
soudains et fortuits inséparables du travail industriel, mais encore à la
maladie, à la vieillesse et aux coups de la mauvaise fortune.
Ces lois, pourvu qu'elles soient acceptées
de bon coeur, suffisent pour assurer aux faibles la subsistance et un certain
bien-être. Mais les corporations des catholiques sont appelées encore à
apporter leur bonne part à la prospérité générale. Par le passé, nous pouvons
juger sans témérité de l'avenir. Un âge fait place à un autre, mais le cours
des choses présente de merveilleuses similitudes ménagées par cette Providence
qui règle et dirige tout vers la fin que Dieu s'est proposée
en créant l'humanité.
Nous savons que, dans les premiers âges de
l'Eglise, on lui faisait un crime de l'indigence de ses membres condamnés à
vivre d'aumônes ou de travail. Mais dénués comme ils étaient de richesses et de
puissance, ils surent se concilier la faveur des riches et la protection des
puissants. On pouvait les voir, diligents, laborieux, pacifiques, modèles de
justice et surtout de charité. Au spectacle d'une vie si parfaite et de moeurs
si pures, tous les préjugés se dissipèrent, le sarcasme malveillant se tut, et
les fictions d'une superstition invétérée s'évanouirent peu à peu devant la
vérité chrétienne.
La question qui s'agite aujourd'hui est le
sort de la classe ouvrière: elle sera résolue par la raison ou sans elle. La
solution prise est de la plus grande importance pour les nations. Or, les
ouvriers chrétiens la résoudront facilement par la raison si, unis en sociétés
et conduits par une direction prudente, ils entrent dans la voie où leurs pères
et leurs ancêtres trouvèrent leur salut et celui des peuples. Quelle que soit,
dans les hommes, la force des préjugés et des passions, si une volonté perverse
n'a pas entièrement étouffé le sentiment du juste et de l'honnête, il faudra
que tôt ou tard la bienveillance publique se tourne vers ces ouvriers qu'on
aura vus actifs et modestes, mettant l'équité avant le gain et préférant à tout
la religion du devoir.
Il résultera de là cet autre avantage, que
l'espoir et la possibilité d'une vie saine et normale seront abondamment offerts
aux ouvriers qui vivent dans le mépris de la foi chrétienne ou dans les
habitudes qu'elle réprouve. Ils comprennent d'ordinaire qu'ils ont été le jouet
d'espérances trompeuses et d'apparences mensongères. Ils sentent, par les
traitements inhumains qu'ils reçoivent de leurs maîtres, qu'ils ne sont guère
estimés qu'au poids de l'or produit par leur travail. Quant aux sociétés qui
les ont circonvenus, ils voient bien qu'à la place de la charité et de l'amour,
ils n'y trouvent que les discordes intestines, ces compagnes inséparables de la
pauvreté insolente et incrédule. L'âme brisée, le corps exténué, combien qui
voudraient secouer un joug si humiliant ! Mais soit respect humain, soit
crainte de l'indigence, ils ne l'osent pas. Eh bien, à tous ces ouvriers, les
corporations des catholiques peuvent être d'une merveilleuse utilité, si,
hésitants, elles les invitent à venir chercher dans leur sein un remède à tous
leurs maux, si, repentants, elles les accueillent avec empressement et leur
assurent sauvegarde et protection.
Vous voyez, Vénérables Frères, par qui et
par quels moyens cette question si difficile demande à être traitée et résolue.
Que chacun se mette sans délai à la part qui lui incombe, de peur qu'en
différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grave. Que les
gouvernants utilisent l'autorité protectrice des lois et des institutions; que
les riches et les patrons se rappellent leurs devoirs; que les ouvriers dont le
sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des
voies légitimes. Puisque la religion seule, comme Nous l'avons dit dès le
début, est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent
que la première condition à réaliser, c'est la restauration des moeurs
chrétiennes. Sans elles, même les moyens suggérés par la prudence humaine comme
les plus efficaces seront peu propres à produire de salutaires résultats.