Gourmandise et Ascèse
L’ascèse, c’est la santé !
par le P. Servais Pinckaers, o.p.
La faim de l’Evangile, p 181 ss. Téqui 1976
Il est bon de se préparer à la fête de Pâques autrement qu’en parole et
en pensée, par une redécouverte de ce que peuvent être l’ascèse et le jeûne
selon la foi et selon nos conditions de vie actuelles. Pour vous y aider, voici
quelques réflexions familières.
Etes-vous
gourmand ?
Etes-vous gourmand ? Peu de gens sans doute répondraient
affirmativement à cette question indiscrète, car nous avons assez rarement
conscience de commettre ce qu’on appelle des excès de table. D’ailleurs la
question vaut-elle la peine qu’on s’y attarde longuement ? La gourmandise n’est-elle
pas considérée comme un défaut mineur qui, selon l’enseignement du catéchisme
lui-même, produit seulement des fautes vénielles, sauf en des cas extrêmes
comme, par exemple, l’ivresse ? La gourmandise est-elle autre chose qu’un péché
mignon protégé par toutes les bonnes ménagères ?
Pourtant le désir qui engendre la gourmandise
est un appétit primitif et très puissant : la faim qui commande la plupart de
nos activités et de nos revendications. Gagner sa vie, n’est-ce pas gagner son
pain, gagner de quoi manger et boire ? Quand vous circulez en rue, faites le
compte des affiches publicitaires qui répondent à ce désir, vous verrez qu’elles
sont majoritaires.
En réalité, nous sommes tous gourmands,
comme par nature, et soumis aux exigences de notre appétit beaucoup plus que
nous ne le pensons. En
voulez-vous la preuve tangible ? Demandez-vous comment vous supportez la faim
et la soif, quand les circonstances vous les imposent. Faites l’expérience :
forcez-vous à prendre le plus petit morceau d’un plat qui vous attire ; essayez
de ne pas toucher à un mets que vous aimez et de vous servir largement de ce
que vous n’aimez pas, ou encore de rester sur votre faim à un repas. Vous serez
étonné de constater quel effort cela vous demande et humilié sans doute de voir
combien votre appétit vous tient sous sa coupe. Aussi la plupart préfèrent-ils
fermer les yeux sur cette servitude.
Une société
gourmande.
En outre, le problème de la gourmandise dépasse aujourd’hui largement
la morale individuelle et atteint des dimensions
sociales, mondiales même. En
effet, la société de consommation où nous vivons, qui soulève de plus en plus
de critiques, parfois peu réfléchies d’ailleurs, se caractérise par une excitation systématique de nos appétits,
faim, soif et le reste, jusqu’à greffer sans cesse sur eux de nouveaux besoins
et pousser à une consommation toujours accrue. Le résultat réside dans un
déséquilibre croissant entre les peuples qui ne mangent pas à leur faim et les
peuples qui consomment de plus en plus. Nous vivons dans une société
terriblement gourmande dont les contestataires eux-mêmes ne sont pas moins
esclaves que les autres quand ils se livrent aux désirs les plus frelatés, la
drogue et compagnie.
Qu’est-ce que l’ascèse
?
Que faire devant ces problèmes qui commencent
dans notre estomac et s’étendent autour de nous jusqu’à embrasser la société
entière ? Ne cherchons pas midi à quatorze heures. N’attendons pas que les
autres commencent. Saisissons le problème de la faim et de la gourmandise là où
il est à portée de notre main, de cette main qui prend le pain et le porte à la bouche. Nous devons redécouvrir dans notre vie
à nous, par delà les mots usés et vieillis, l’ascèse, la pénitence, le jeûne ;
ils nous frayeront un chemin vers la maîtrise de nous-mêmes et la liberté
chrétienne.
Ascèse et pénitence, voilà des mots bien sombres et démodés jusqu’au
ridicule. On imagine de tristes saints prenant un méchant plaisir à s’imposer
des privations continuelles et à s’interdire tout ce qui fait la joie de vivre.
II n’est pas difficile de jeter sur eux le soupçon : ce sont des anormaux, des
masochistes qui s’ignorent.
Ce qui est ridicule, en réalité, ce n’est pas l’ascèse, mais cette
représentation caricaturale qu’on s’en donne et qui sert de prétexte pour fuir
l’effort qu’elle demande. L’ascèse bien comprise est la condition nécessaire
pour acquérir la vraie liberté, qui est d’abord intérieure, la maîtrise de soi
et la maturité qui caractérisent ‘adulte’ aux plans humain et chrétien.
L’ascèse de l’athlète.
Pour montrer ce qu’est véritablement l’ascèse, nous partirons du sens originel du mot. L’ascèse désignait, chez les Grecs, les exercices physiques et le régime de vie des athlètes qui se préparaient aux jeux et aux combats. Aujourd’hui encore, nos sportifs doivent suivre un entraînement poussé et un régime alimentaire sévère, s’ils veulent maintenir leur forme et accomplir des performances. Telle est leur ascèse au sens le plus exact du terme.
L’ascèse morale a un but pareillement positif. Elle est une sorte d’entraînement
et de régime de vie destinés à rendre l’homme intérieurement vigoureux. Elle le
délivre du poids de ses désirs qui, semblables à une mauvaise graisse, alourdissent
sa volonté, et lui procure forme, lucidité et courage pour la lutte morale,
pour les combats humains. On peut ainsi franchement dire que l’ascèse, c’est
la santé, la santé de l’esprit et du coeur et même celle du corps par contre-coup. Au centre et au terme de l’ascèse réside la
joie qui accompagne et couronne l’exercice d’une force intérieure. L’ascèse ne
se réduit donc nullement à des pratiques torturantes, aux flagellations,
macérations et austérités de tous genres. Elle ne s’inspire pas du mépris du
corps et de l’homme, tout au contraire.
L’ascèse dans la
foi.
L’ascèse chrétienne reçoit de la foi une dimension propre. Elle est
indiquée par la réponse de Jésus à la première tentation dans le désert : « L’homme
ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche
de Dieu. » Le jeûne de Jésus n’a pas détruit en lui le désir humain de la
nourriture ; il l’a creusé plutôt pour manifester un désir plus profond et plus
puissant que les autres : la faim de la Parole de Dieu. Notre coeur à nous est
mû par diverses faims qui commandent nos actes sans même que nous nous en
rendions compte ; mais est-ce que nous avons faim de la Parole de Dieu ? L’Evangile nous enseigne qu’une telle faim ne peut se former
et croître que si l’on a connu la faim du corps par le jeûne, comme si, au plan
spirituel, l’adage « ventre creux n’a pas d’oreilles » se retournait et
devenait « ventre repu n’a pas d’oreilles pour Dieu ». Une certaine expérience
de la faim et de la pauvreté est nécessaire pour déblayer le terrain de notre
coeur et faire place au désir de la Parole de Dieu. Nous en avons besoin pour
parvenir à écouter vraiment cette Parole, pour éviter que le désir des « richesses
» n’enlève cette graine avant qu’elle n’ait pris racine en nous, selon la
parabole du semeur.
Voici donc une nouvelle ascèse. Elle est placée au service d’un nouveau désir, si fort qu’il nous lance vers l’infini de Dieu. Elle se propose de nous rendre la santé du coeur et de l’âme en nous exerçant à la lutte contre tout esprit mauvais. Elle prend aussi une tonalité très personnelle, car elle s’insère dans le dialogue intime que la foi noue entre le Christ et le croyant. L’ascèse chrétienne devient alors aspiration, purification, sacrifice et don offerts à qui l’on aime, et elle reçoit de cet amour une joie secrète et sûre.
Les pratiques de l’ascèse chrétienne n’ont de valeur que si elles sont
comprises dans cette perspective et saisies dans le mouvement qui porte la foi
aimante vers le Christ Jésus. C’est donc de l’amour du Christ que l’ascèse
recevra sa juste mesure grâce à ce goût de la Parole de Dieu, à ce tact que
forme en nous la foi et qui s’apparente à l’intuition de l’épouse qui saisit
exactement, dans ses moindres paroles, ce que désire l’époux.
Que pouvons-nous
faire concrètement ?
Tout cela est très beau ; mais, concrètement, que pouvons-nous faire ? Depuis la suppression du jeûne du Carême et du maigre du vendredi, les pratiques générales de pénitence ont disparu, et qu’en reste-t-il dans notre vie ? Chacun est remis à son initiative personnelle, dit-on, mais, en fait, n’étant plus soutenu de l’extérieur, chacun se sent plutôt abandonné à sa faiblesse.
La principale difficulté consiste à répondre
au : comment pratiquer la pénitence ? Nous sentons bien que le jeûne –
prenons-le comme un acte représentatif de l’ascèse chrétienne, – nous est
nécessaire si nous voulons vraiment aimer le Christ, comme l’Eglise l’a fait
pendant vingt siècles, et si nous désirons répondre, sans nous payer de mots,
aux invitations de la liturgie du Carême. Mais l’obstacle qui nous arrête
provient des changements considérables qui ont bouleversé nos conditions de vie
depuis quelques années : l’alimentation, le travail, le repos, le rythme de
vie, etc. De fait, avec la meilleure volonté du monde, la plupart seraient
incapables d’observer un jeûne de Carême comme jadis, sans compromettre leur
travail, l’accomplissement de leurs devoirs principaux, leur disponibilité
aux autres. Alors faut-il abandonner définitivement le jeûne ?
Le jeûne
qualitatif.
Voici une solution : il convient de distinguer le jeûne quantitatif et le jeûne qualitatif. Le jeûne imposé jadis était surtout quantitatif ; il consistait à réduire la quantité de nourriture en ne faisant qu’un repas par jour. Mais il y a un autre jeûne qui vise avant tout la qualité de ce qu’on prend et qui ne présente pas les inconvénients éventuels d’une privation excessive. Ce jeûne est à la portée de tout le monde, des vieux comme des jeunes, des biens portants et des malades.
En quoi consiste le jeûne qualitatif ? Le jeûne a pour but essentiel de nous rendre maîtres de notre appétit et de pratiquer en nous un certain creux où se logera la faim de la Parole de Dieu. Or cette maîtrise peut fort bien s’obtenir sans privations importantes mais en attaquant notre goût pour le brider, en combattant notre envie de manger et de boire ce qui nous plaît.
Voici trois principes d’action qui régissent cette ascèse : le premier
et le plus important est de savoir manger (et boire) ce que nous n’aimons pas
et nous priver de ce que nous aimons, de prendre plus de l’un et moins de l’autre.
C’est mener le combat par les contraires. Ensuite, prendre la nourriture
calmement, sans précipitation, sans nous « jeter dessus » ; c’est plus
difficile qu’on ne croit. Enfin, éviter tout excès en ne prenant rien au delà
de ce qui est nécessaire pour refaire nos forces, en restant même légèrement
sur notre faim.
Un jeûne révélateur.
Nous n’entrerons pas dans le détail d’application de ces principes pour ne pas avoir l’air de faire de la « petite cuisine » et surtout parce que les modalités varient d’une personne à l’autre comme les formes du goût. Nous pouvons toutefois promettre à ceux qui se mettront à la pratique du jeûne qualitatif des découvertes sensationnelles sur eux-mêmes. Ils verront peu à peu apparaître le visage de leur appétit, car celui-ci a une face intérieure aussi personnelle et variée que notre visage extérieur. Ils obtiendront une conscience plus claire de ce qui se passe en eux. Ils apercevront notamment leur faiblesse devant la puissance cachée et la lourdeur de l’appétit qui, se liant avec nos autres désirs, forme une chaîne qui nous entrave et fait échouer nos aspirations les meilleures excès sont une source d’injustices. On ne peut pas non plus devenir un homme et un chrétien adultes, si on n’a pas su mener contre ses désirs le combat de la libération qui ouvre la voie à l’amour de la vérité et à la faim de la Parole de Dieu. Il n’y a pas d’authenticité, de sincérité, de lucidité qui tiennent, si on n’a pas appris à percer à jour les illusions, les leurres et les mythes multiformes que nos désirs projettent continuellement devant nous pour nous enjôler, nous séduire et nous détourner des réalités fermes. Or, pour tout cela, le jeûne tel que nous l’avons expliqué, est nécessaire.
Enfin, pour terminer par une considération
plus terre à terre, mais qui ne sera pas inutile, tous les médecins, je crois, reconnaîtront
que le jeûne qualitatif avec ses trois principes d’application, est hautement
recommandable pour la santé. Ainsi se vérifie à tous les niveaux le titre de
cet article : l’ascèse c’est bien la santé !