III. Le don de force
Par V. Poinsenet
Extrait
du livre les sept voiles de mon bateau, éd. DDB
Vivre en
enfants de Dieu, ce n’est pas toujours si facile qu’on le croit. Est-ce que
Jésus n’a pas dit justement : « Vous qui êtes ses enfants, soyez
parfaits comme votre Père céleste est parfait » ? Aussi nous avons
besoin que le Saint-Esprit vienne nous aider tout le temps, nous rappeler que
nous sommes les enfants de Dieu, les frères de Jésus, les frères de tous les
hommes. Saint Paul expliquait déjà aux premiers chrétiens, dans une des belles
lettres qu’il leur écrivait de temps en temps :
« Le
Seigneur a envoyé en nos âmes l’Esprit-Saint qui nous fait crier du fond de
notre cœur : Papa ! Papa ! » Même pour bien dire le « Notre
Père », nous avons besoin de l’Esprit-Saint. Tout seuls nous pouvons,
évidemment, « réciter » les paroles des prières, mais nous ne
comprenons pas ce que nous disons, nous ne réalisons pas, surtout, que celui à
qui nous parlons est présent au fond de notre âme, ou vivant dans le
tabernacle. C’est pourquoi, trop souvent, nous les disons si mal, nos prières !
Heureux encore quand nous ne les oublions pas !
Avec le Saint-Esprit,
nous comprendrons que prier c’est une joie, puisque c’est parler avec quelqu’un
qu’on aime.
Dans la demi-obscurité des catacombes, l’Évêque vient d’offrir le
saint Sacrifice de la Messe. Gravement, il se retourne vers le petit groupe des
fidèles qui terminent leur action de grâce. Des yeux, dans la pénombre, il
cherche à quel messager sûr il va pouvoir confier le pain consacré – c’est-à-dire
le corps du Christ – pour qu’il puisse être porté là-bas, dans les prisons
humides où des chrétiens attendent l’heure du martyre.
– Tarsicius !
Un enfant s’est
levé, un garçon au beau regard droit. Sans bruit il s’approche de l’Évêque. Il
a compris ce qu’on attend de lui. Ce n’est pas la première fois que les choses
se passent de la sorte.
– Père, j’irai.
Sous son ample
manteau de laine, Tarsicius tient caché son Dieu.
Calme, recueilli et fort, il s’avance maintenant à travers les rues de Rome. Il
n’est qu’un petit enfant. Personne ne le remarquera, personne ne soupçonnera,
parmi tous ces gens qui – on ne sait pas bien pourquoi – en veulent à mort aux
chrétiens, d’où il vient, où il va. Tarsicius le
pense du moins. Mais il sait très bien ce qui l’attend au cas où un païen
découvrirait qu’il porte aux prisonniers l’Eucharistie. Pour lui aussi ce
serait la mort.
Il est
tellement heureux qu’on lui ait confié cette mission difficile, il est
tellement recueilli dans sa prière silencieuse, qu’il n’a pas vu, à l’angle de
cette petite place, un groupe de ses compagnons de classe qui ont organisé une
grande partie de jeu.
- Tarsicius ! Tarsicius ! Viens donc jouer avec nous !
- On a besoin d’un partenaire ! Viens avec
nous !
- Non, dit Tarsicius,
pas maintenant, je ne peux pas.
- Pourquoi ?
- Où vas-tu ?
- Qu’est-ce que tu portes donc sous ton manteau ?
- Fais voir !
Les garçons,
tout d’abord, n’ont pas pensé à mal. Tarsicius, d’habitude
a très bon caractère, et, tout chrétien qu’il est, c’est un gentil camarade.
Mais c’est un chrétien tout de même. Les compagnons, païens, le savent ou le
devinent. L’un d’eux, par plaisanterie peut-être, a lancé le slogan que toute
la ville, depuis quelque temps, répète avec mépris : « C’est un âne
de chrétien qui porte les mystères. »
Les autres ont
bondi.
Vrai, Tarsicius ? Alors montre-nous ça !
- Qu’on puisse
rire un peu !
Tarsicius se recule :
- Laissez-moi, je vous en prie.
Mais les
autres, maintenant, ne veulent plus le lâcher. Ils le tirent, le secouent, l’assaillent
de coups de poings, de coups de pieds, de coups de pierres.
Tarsicius n’essaie pas de se défendre.
Le sang a
jailli de son nez, de sa bouche. Tout son visage est lacéré de coups. Ça ne
fait rien. De ses deux mains serrées, il tient encore le pain consacré. Et cela
lui suffit. Mais voici que tout se met à tourner autour de lui, et à bout de
forces il s’écroule sur les dalles de pierre.
Un centurion
accourt, les garçons se dispersent. Tarsicius a cessé
de vivre. SAINT TARSICIUS, dit maintenant l’Église.
Cette histoire-là,
elle se répète bien souvent, sous des formes un peu différentes, toutes les
fois que l’Église est persécutée. Il y a quelques années, un petit garçon a été
tué, d’une injection de poison, parce qu’il avait, lui aussi, porté l’Eucharistie
à son papa emprisonné par les ennemis de Dieu.
Ces petits
enfants n’ont pas eu peur de la souffrance ni de la mort. Comment cela se fait-il ?
Tout seuls,
évidemment, ils n’auraient jamais eu un tel courage. Mais le Saint-Esprit a mis
en eux le don de Force. Alors, ils sont allés jusqu’au bout, jusqu’à donner
leur vie pour prouver qu’ils étaient chrétiens.
Mais, une fois
encore, il faut le redire, nous ne sommes pas tous appelés au martyre. Le
Seigneur Jésus a dit qu’il n’y avait pas de plus grand amour que de donner sa
vie pour ceux qu’on aime. C’est vrai. Mais il y a deux façons de donner sa vie
pour Dieu. D’un seul coup, comme Tarsicius, comme
Salsa, par le martyre. Ou bien, par une générosité de tous les jours à faire
très bien, par amour, de toutes petites choses, sans jamais se lasser. Et la
seconde façon est peut-être la plus dure.
Non, ce n’est
pas facile, de vivre à chaque instant en véritable enfant de Dieu. Ce n’est pas
facile d’éviter toujours le plus petit péché pour garder son âme toute pure
dans l’éblouissante lumière de Dieu. C’est même parfois très difficile, parce
que, depuis le péché originel, nous sommes entraînés vers le mal, et que le
diable est toujours aux aguets pour nous tenter et nous faire faire une faute.
C’est pourquoi
nous avons grand besoin que le Saint-Esprit mette en notre âme le don de Force,
qui nous attire à Dieu comme l’aimant attire la limaille de fer. Oh ! si
nous pouvions être, simplement, cette petite limaille de fer, comme les saints,
tout deviendrait pour nous tellement plus simple !