V. Le don d’intelligence
Par V. Poinsenet
Les sept voiles de
mon bateau
Chacun sait,
bien sûr, son acte de foi. On le récite certainement de temps en temps, au
catéchisme, ou bien quand on fait sa prière. Avoir la foi, c’est croire que
Dieu existe, non pas seulement parce qu’on voit sa belle création : la
mer, les montagnes, les étoiles, les animaux, les plantes… Mais c’est croire,
surtout, que Dieu nous a créés pour que nous le connaissions, pour que nous l’aimions.
C’est croire qu’il nous a envoyé son Fils, Jésus-Christ, pour nous parler de
lui. C’est croire que, après cette vie – qui n’est qu’une préparation à la
vraie – il nous en réserve une autre, infiniment plus belle et qui ne finira
jamais.
C’est
merveilleux de croire. Mais quelquefois, on voudrait voir. C’est un peu comme
lorsqu’on passe sous les tunnels du chemin de fer, pour aller en montagne, on
sait très bien qu’on va découvrir, en en sortant, un paysage plus beau que
celui qu’on a quitté. On aimerait mieux, tout de même, voir les choses tout de
suite, comme ceux qui voyagent en avion.
Pourtant, quand
le Saint-Esprit vient habiter notre âme, il peut, par le don d’Intelligence,
nous faire comprendre et sentir que tout ce que nous croyons, par la foi, sans
le voir, est absolument vrai.
Si le péché originel
n’avait pas mis les choses sens dessus dessous dans le monde, et d’abord, dans
notre âme, nous aurions compris tout de suite, même sans le voir des yeux de
notre corps, que Dieu est beaucoup plus réel que tout ce que nous voyons autour
de nous. Ce serait normal, puisque c’est lui qui a tout créé.
Nous aurions
compris aussi que Dieu est tellement parfait qu’on ne peut rien trouver de plus
beau ou de meilleur que lui.
Nous aurions
compris enfin qu’il nous aime tellement qu’il lui est impossible de vouloir
autre chose que notre bonheur, même quand il permet pour nous la souffrance.
La très sainte
Vierge, qui n’a pas été touchée, elle, par le péché originel, a eu tout de
suite, ce regard absolument pur qui lui permettait, même en étant sur la terre,
– même en étant, comme nous, obligée de croire, – de découvrir Dieu partout.
C’est pour cela
qu’elle a accepté, tout simplement, sans se troubler, de quitter Nazareth
quelques jours avant la naissance de Jésus, pour partir à Bethléem, où elle
savait bien qu’elle risquait de ne pas trouver de logement… C’est pour cela qu’elle
est restée debout au pied de la Croix. Elle souffrait atrocement, c’est vrai,
mais elle continuait de croire, sans comprendre, à l’amour de Dieu pour Jésus,
pour elle, pour tous les hommes. Et tandis que tous les amis de Jésus doutaient
ou s’affolaient, elle seule conservait en son âme une immense paix.
L’âme que le
Saint-Esprit envahit par le don d’Intelligence, comprend déjà les paroles de
Jésus : « Bienheureux les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu. »
Pas seulement
au Ciel, mais déjà, sur la terre, d’une certaine façon. Oh ! Pas avec les
yeux du corps, bien entendu, mais avec ceux de l’âme.
Lorsque Jésus
apparaît à ses amis entre sa résurrection et son ascension, ils ne le
reconnaissent pas du premier coup. Madeleine croit que c’est le jardinier. Les
disciples d’Emmaüs le prennent pour un voyageur étranger. Et les Apôtres sont
épouvantés, parce qu’ils croient que c’est un fantôme : quelqu’un qui
passe à travers les murs !
Il n’y en a qu’un
pour le reconnaître tout de suite : Jean, parce que, justement, il a le cœur
pur. Lui, dès qu’il l’aperçoit sur le rivage, le fameux jour de la pêche
miraculeuse, il crie : Mais c’est le Seigneur !
C’est que celui
qui a le cœur pur, celui qui a le don d’Intelligence, – car les deux vont
ensemble – sait reconnaître Dieu partout, à travers tout, dans les grands
événements comme dans les petits. Alors tout devient pour lui infiniment
simple. Dieu est là. Pourquoi se troubler ?
Thomas n’a que
cinq ou six ans. On l’a conduit, comme c’était la coutume alors, chez les
moines bénédictins, pour qu’il y fasse ses études. Il y a là toute une bande de
petits garçons qui travaillent dans les grandes salles voûtées, penchés sur des
livres de parchemin – car l’imprimerie n’existe pas encore – ou jouant, tout
comme les garçons d’aujourd’hui, dans le grand jardin de l’abbaye, à l’heure
des récréations. Ce qui n’est pas comme aujourd’hui, par exemple, c’est leur
uniforme. Puisqu’ils vont à l’office avec les moines, dans la grande église du
couvent, ils sont habillés comme eux : la même robe noire, le même
scapulaire noir, le même capuchon noir, en plus petit, simplement.
Thomas est très
heureux chez les Bénédictins, car il aime beaucoup travailler. A un ou deux
ans, quand il pleurait, comme tous les bébés, on ne pouvait le consoler qu’en
lui donnant un livre. Alors, il le serrait très fort entre ses petites mains
potelées, et tout de suite, il était calmé. Maintenant qu’il sait lire et
écrire, il travaille comme le meilleur des écoliers, quoiqu’il soit parmi les
plus petits. Il est heureux, c’est vrai. Pourtant quelque chose le préoccupe.
On le voit de temps en temps s’arrêter de lire ou d’écrire, et réfléchir,
réfléchir…
D’autres fois,
au lieu de courir et de jouer, en récréation, il s’en va tout seul, dans une
allée, très loin, et il marche comme un petit homme, grave, sérieux : on
dirait qu’il cherche la solution d’un problème…
Et c’est
exactement cela. Un jour, enfin n’y tenant plus, il s’approche d’un moine qu’il
vient de rencontrer. Tout petit, à côté de lui, il lève la tête, et ses yeux ardents
se posent sur le visage du religieux : « Mon Père, demande-t-il, mon
Père, dites-moi : qu’est-ce que Dieu ? »
Qu’est-ce que
Dieu ? Thomas — que l’Église appelle maintenant St Thomas d’Aquin, et qu’elle
a donné pour patron aux écoles catholiques du monde entier — Thomas devait
passer toute sa vie à chercher la réponse à sa question de petit enfant. Car,
pour connaître Dieu tout à fait, pour le connaître « comme
il est », il faut être déjà au Ciel.
Mais, par le
don d’Intelligence, Thomas comprit tant et tant de choses sur la perfection de
Dieu, sur sa splendeur, sur son amour : qu’il écrivit des quantités de
livres dont tous les prêtres se servent maintenant encore. Thomas, pourtant, les
a écrits il y a huit cents ans !
Mais le plus
merveilleux, c’est que, un peu avant sa mort, Thomas, par une véritable
illumination du don d’Intelligence, avait compris, tout à coup, que Dieu est
tellement plus beau que tout ce que nous pouvons savoir de lui sur la terre, qu’il
avouait à un autre Dominicain : « Tout ce que j’ai écrit, ça me fait
l’effet d’un petit peu de paille ; à côté de ce que Dieu m’a fait
comprendre maintenant. »