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Les rapports mutuels entre l’appétit et le bien
par l'abbé J.-M. Robinne
Nous rentrons ici dans les méandres des actes humains. Car connaître le fonctionnement des actes humains, n’est pas en soi une difficulté, mais connaître le fondement de ces actes, est là bien plus compliqué. Savoir pourquoi on pose tel acte plutôt que tel autre, est le fondement de toute morale. Et ceci ne peut se faire que si on connaît les liens étroits qui unissent le bien et l’appétit. A première vue on pourrait tout simplement penser que l’on désire telle chose un point c’est tout. Mais en réalité, pourquoi désire-t-on telle chose. Pourquoi voit-on tel aspect et non pas tel autre dans une chose. Si on ne regardait les rapports entre l’appétit et le bien que dans des sens univoques, est-ce que la liberté humaine serait sauvegardée ?
Comme le dit Aristote au chapitre premier de l’Ethique à Nicomaque : « Tout art et toute recherche, de même que toute action et toute délibération réfléchie, tendent, semble-t-il, vers quelque bien. Aussi a-t-on parfaitement raison de définir le bien : ce à quoi on tend en toutes circonstances. »[1]. Il ne faut cependant pas occulter les rapports mutuels existants entre le bien et l’appétit, de même qu’on ne peut étudier l’acte sans parler de la puissance, et bien on ne peut non plus étudier le bien sans parler de ses rapports avec l’appétit[2].
Ainsi donc après avoir posé les notions générales nous étudierons les rapports qui existent.
1.1.
définitions.
Le
mot appétit désigne dans la langue scolastique l’inclination
des êtres qui n’ont pas ce qu’ils peuvent ou doivent avoir[3].La
tendance appétitive se rencontre tantôt à l’état potentiel,
tantôt à l’état actuel. On peut réserver à
ce deuxième état le nom d’appétition.
A
l’état potentiel on rencontre :
1°)
L’appétit naturel qui est conséquent à toute nature,
et qui en est la propriété transcendantale[4].
Tel est l’appétit de la matière première pour la forme,
de la volonté pour le bien, de l’intelligence pour le vrai, etc.
Cette sorte d’appétit ne forme pas une puissance spéciale
des êtres : elle ne se confond pas cependant avec l’ordination essentielle
à la nature. Elle en est l’appétit capable de se proportionner
au degré d’être. Cet appétit échappe à
l’empire de la raison humaine[5].
2°)
L’appétit animal ou appétit des vivants : appetitus animalis.
L’appétit animal proprement dit ne se rencontre que dans les êtres
vivants doués de connaissance. Grâce à lui l’être
vivant désire les choses étrangère à lui, qu’il
saisit soit par la connaissance sensible, soit intellectuelle, et pas seulement
les objets auxquels il est destiné par sa forme naturelle. Son objet
s’étend à ce qui concerne l’animal tout entier[6].
Cette sorte d’appétit forme une puissance spéciale parce
qu’il regarde un bien déterminé auquel la nature qui lui
sert de principe n’est pas destinée en elle-même mais grâce
à l’intermédiaire de la connaissance et donc par une action
propre et autonome dont l’animal a la totale initiative. L’appétit
animal est donc diversifié et autonome ne devant sa direction qu’à
l’âme dont il est une puissance.
1.2.Appétit
sensitif et appétit volontaire.
L’appétit
animal se subdivise en deux genre de puissances : l’appétit sensitif
et l’appétit volontaire. L’origine de cette subdivision se trouve
dans les deux modes de connaissances : la connaissance sensible et la connaissance
intellectuelle[7].
L’appétit
sensitif se distingue de l’appétit volontaire (appétit intellectuel)
au triple point de vue de la connaissance dont il procède, de l’autonomie
qui lui est intrinsèque et de la matérialité de son
sujet. Aussitôt qu’il connaît un bien sensible de l’animal,
l’appétit sensitif rentre en mouvement sans délibération.
En effet l’animal doit trouvé tout préparé ce qui
lui est nécessaire et c’est pourquoi il n’a qu’une ombre de liberté.
La liberté est au contraire parfaite dans l’appétit intellectuel
puisque le principe de la liberté, la connaissance délibérée,
est son point de départ. Ce pouvoir de l’appétit volontaire
n’est possible que grâce à son immatérialité,
qui en l’éloignant de la nature des choses mobiles le rapproche
de la nature des moteurs.
1.3.
L’appétit irascible et l’appétit concupiscible.
L’appétit
sensitif se subdivise en deux espèces de puissances, selon qu’il
consiste à tendre seulement vers le bien sensible que lui présente
la connaissance sensible et à fuir le mal opposé, ou à
resister à ce qui s’oppose à la possession de ce bien et
tend à faire prévaloir le mal contraire.[8]
1.4.
Appétit naturel et appétit élicite.
Le
mot élicite dénomme les actes émis immédiatement
par une puissance et qui trouvent dans cette puissance leur raison d’être
suffisante. En réalité la distinction entre appétit
naturel et appétit élicite coïncide avec la distinction
entre l’appétit naturel et l’appétit animal. Mais de fait
l’appétit élicite est plus souvent réservé
pour désigner l’appétit rationnel ou volontaire.
Nous
avons vu les différentes espèces d’appétit et les
différentes espèces de bien. Mais comme nous l’avons déjà
dit, il n’est pas nécessaire de se limiter à un seul bien,
car le bien « est quod omnia appetunt. »[10].
Et donc qu’il soit utile, honnête ou délectable ne changera
pas les propriétés essentielles du bien, ces divisions ne
sont en réalités qu’autant de manières d’appréhender
le bien, en se plaçant sous des angles divers. En considérant
le bien en tant que transcendantal, et du fait même qu’il est transcendantal,
on constate qu’il est essentiellement un. Bien sûr il ne faut pas
tomber dans le pantheisme, le fait de dire que le bien est essentiellement
un, n’enlève rien au fait qu’il y est une multitude de biens, mais
ce sont dans de tels cas des biens particuliers qui participent au bien
suprême[11].
Bien sûr nous ne pouvons étudier de manière précise
que les biens particuliers, mais c’est un aspect du bien suprême
que nous désirons dans les biens particuliers.
Il
nous faut maintenant rentrer dans le vif du sujet et aborder l’appétit
et le bien dans leur rapport mutuel.
1.Le
bien et l’appétit naturel.
Ce
premier point sera traité de façon assez rapide, étant
assez simple. Qu’est-ce que l’appétit naturel. L’appétit
naturel est l’inclination qui porte naturellement une réalité
vers un objet donné, par son appétit naturel toute puissance
désire ce qui lui convient. Or le bien est ce à quoi toutes
les choses tendent[12].
L’appétit naturel désire donc telle chose en tant qu’elle
est bonne.
Pour
l’appétit naturel il ne semble pas nécessaire d’en rajouter
plus, cet appétit tend vers le bien en tant qu’elle désire
ce qui lui convient et que ce qui convient à toutes choses c’est
le bien.
On a vu dans les notions générales sur l’appétit qu’outre l’appétit naturel il y a l’appétit animal, or ce dernier se subdivise en deux genres de puissances : l’appétit sensitif et l’appétit volontaire. Pour l’instant nous allons nous arrêter quelques instants sur l’appétit sensitif.
2.L’appétit
sensitif et le bien.
.
La
connaissance qui provoque l’appétit sensitif est
la connaissance sensible, principalement l’imagination et l’instinct.
Cette connaissance est imparfaite en ce qu’elle représente simplement
le bien qui est l’objet de l’appétit, sans réflexion sur
sa qualité de fin de l’activité et sur le rapport de l’appétit
à cette fin. En effet on a vu que l’appétit sensitif se subdivisait
lui-même en irascible et concupiscible, or ces deux parties de l’appétit
sensible ne nécessitent pas une réflexion sur la nécessité
de l’action qu’ils provoquent. Ils obéissent juste à une
inclination qui poussent l’un à rechercher le bien qui lui convient
en propre, et l’autre à fuir le mal qui le détourne du bien
recherché par le premier. Le bien est recherché parce qu’il
rentre dans l’ordre de la nature. Mais, ici encore, les liens entre le
bien et l’appétit sont très limités. Le bien est présenté
à l’appétit sensitif par les sens en tant justement qu’il
est bon. On pourrait évidemment objecté que l’irascible peut
vouloir un mal, c’est évident puisqu’il rejette tout ce qui peut
faire obstacle au bien désiré, il ne désire donc pas
le mal en tant que mal, mais en tant qu’il permet d’atteindre un bien plus
élevé[13].
On
voit donc bien que l’appétit sensible désire le bien en tant
que bien, mais il n’existe pas véritablement de liens mutuels entre
le bien et cet appétit, la connaissance qui provoque cet appétit
est imparfaite parce qu’elle représente simplement le bien qui est
l’objet de l’appétit, sans réflexion sur sa qualité
de fin de l’activité et sur le rapport de l’appétit à
cette fin[14].
Le sens appréhende un objet et met ainsi en mouvement l’appétit
sensitif en tant que cet objet est bon.
Il
nous reste maintenant à étudier les rapports qui existent
entre l’appétit rationnel également appelé appétit
de volonté et le bien.
3.L’appétit
rationnel et le bien.
Nous rentrons là assurément dans la partie la plus importante et la plus riche. Mais avant de nous lancer tête baissée, revoyons un peu ce qu’est l’appétit rationnel que l’on nomme de façon plus courante volonté. Commençons donc par voir de façon un peu plus détaillée les liens entre la volonté et l’intellect.
3.1.
La volonté et l’intelligence.
L’intelligence inclut dans son objet la ratio boni considérée à l’abstrait, tandis que la volonté a pour objet le bonum en lui-même, prout in se est, tel qu’il est au concret, hors de nous[15]. La volonté est mue par l’intelligence et par conséquent elle en dépend puisqu’elle n’est éveillée que par la conception d’un bien. Par la suite il y a action réciproque de ces deux facultés. En effet la volonté applique l’intelligence à l’objet qu’elle aime pour mieux le connaître, l’intelligence accroît l’intensité de l’amour en précisant l’objet.
L’intelligence est alors première dans l’ordre de la spécification, et meut la volonté, réductive par mode de fin[16] ; la volonté meut l’intelligence dans l’ordre de l’exercice, par mode d’agent.
Regardons maintenant le rapport qui existe entre la volonté et l’appétit sensible.
3.2.Vouloir
et appétit sensible.
Il est parfois difficile de distinguer parmi les passions celles qui sont de l’ordre sensible de celles qui sont de l’ordre intellectuel. Cependant la différence se manifeste très nettement quand le bien conçu intellectuellement n’est pas sensible ( par ex., la justice est objet de vouloir sans appétit sensible.). Cette différence est tout à fait évidente lorsqu’il y a opposition entre la volonté et le désir sensible. On s’aperçoit alors que le désir sensible porte (ce qui est logique) sur un bien sensible, perçu ou imaginé, tandis que le vouloir porte sur un bien intelligible, conçu.
3.3.La
volonté et le bien.
Comme toutes les autre facultés la volonté est spécifiée par son objet. Cet objet est le bien conçu par l’intelligence. Dire que l’objet de la volonté est le bien revient à dire qu’on ne peut pas vouloir le mal[17]. On désire toujours, même lorsque c’est le mal qui est visé, un aspect de la bonté. Cela n’empêche pas que l’on puisse vouloir quelque chose sachant que c’est un bien désordonné, c’est d’ailleurs à ce moment là qu’il y a faute morale. De plus le fait que l’objet de la volonté est le bien conçu par l’intelligence implique qu’on ne peut pas vouloir ce qu’on ne connaît pas. Si la volonté aime le bien (in commune), il suit qu’elle aime nécessairement le Bien absolu qui constitue sa fin dernière[18].
Il y a la une nécessité similaire à celle qui détermine l’intelligence à l’affirmation quand elle voit l’évidence des premiers principes : la fin dernière joue dans l’ordre pratique le même rôle que les principes dans l’ordre spéculatif.
Mais revenons en à notre rapport entre le bien et la volonté. L’intelligence appréhende un objet comme bon et le présente à la volonté et ainsi il la met en mouvement[19]. Ensuite au niveau de la volonté se situe une complaisance non délibérée qui s’éveille même si le bien est impossible à atteindre, car il est seulement considéré en lui-même. Ici donc c’est le bien en tant que bien que l’on peut également appeler bien honnête qui en tant que présenté par l’intelligence meut la volonté. Si la complaisance est assez vive elle provoque du côté de l’intelligence un examen plus attentif pour si ce bien est possible et bon hic et nunc. Si la réponse est affirmative alors la complaisance se précise en intention d’atteindre ce bien[20]. L’intention appartient à la volonté[21], ainsi la volonté décide de prendre des moyens pour arriver au bien désiré. Puis l’intention provoque dans l’intelligence la recherche des moyens, ensuite la volonté consent aux divers moyens trouvés en tant qu’apte à conduire à la fin voulue, alors l’intelligence examine les divers moyens quant à leur valeur relative, c’est la délibération (consilium) le conseil se termine par le choix de la volonté (electio). Enfin les différentes opérations requises pour obtenir le bien désiré se mettent en place et si le bien primitivement conçu est obtenu c’est la jouissance (fruitio).
On constate donc que contrairement aux autre actes (de l’intelligence, des sens ou des puissances motrices) l’acte de la volonté a directement rapport au bien par lui-même ; les autres seulement par lui, étant donné que, par sa nature, la volonté est pouvoir du bien, comme l’intelligence est pouvoir du vrai. Le bien naturel est objet de désir en soi, mais en tant que soumis à la régulation de la raison il devient cause de bien moral pour la volonté qui l’embrasse. L’intellect meut donc la volonté puisque le bien que l’intellect appréhende est objet de la volonté et la meut à titre de fin. Mais les êtres particuliers ne peuvent devenir objets de la volonté que dans la mesure où ils participent à la raison universelle du bien[22].
On a pu constater que chaque puissance appétitive est nécessairement déterminé par son objet propre. L’objet propre de la volonté est le bien général désiré, et c’est pour elle une nécessité naturelle absolue que de le désirer. Cette nécessité découle immédiatement de sa propre définition. Le nécessaire est en effet ce qui ne peut pas ne pas être. Lorsque cette nécessité s’impose à un être en vertu d’un de ses principes essentiels, soit matériel, soit formel, on dit de cette nécessité qu’elle est naturelle et absolue. Ainsi la volonté doit nécessairement adhérer au bien en général, c’est à dire à la fin dernière qui est la béatitude. Cette nécessité est le principe formel constitutif de son essence[23]. Ainsi donc l’adhésion de la volonté à la fin dernière se trouve au principe de toutes nos opérations volontaires.
Ainsi donc tous les biens qui se présentent à la volonté par l’intermédiaire de l’intelligence, mettent en mouvement l’appétit volontaire si ils sont en correspondance avec la fin dernière, la béatitude[24]. Et si ils ne correspondent pas l’acte s’arrête là et il n’y a alors que ce qu’on appelle une simple velléité. Il y a donc biens des rapports mutuels entre la volonté et le bien. Dans un sens l’un meut l’autre par l’intermédiaire de l’intelligence[25], dans l’autre, la volonté accepte ou rejette le bien en fonction du fait qu’il soit conforme à sa fin.
Attention toutefois, il ne faut pas perdre de vue que la volonté reste absolument libre, et donc, qu’elle peut se fixer la fin qu’elle désire, même si cette fin n’est pas en harmonie avec la fin dernière telle que nous la concevons. Elle peut prendre une fin qui ne soit qu’une fin intermédiaire et qu’elle considère comme un bien même si elle l’éloigne du bien absolu. En effet si il n’y avait de rapports que dans un sens unique, c’est-à-dire si le bien s’imposait de façon absolue à la volonté, celle-ci ne serait plus libre. Or une volonté qui ne serait plus libre ne serait plus une volonté, car le fondement de tout acte volontaire est justement la possibilité de choisir ceci plutôt que cela, ou de choisir entre agir et ne pas agir.
Conclusion.
Il semble donc bien maintenant que le bien et l’appétit soient étroitement liés, ou plutôt devrait-on dire que l’appétit est étroitement lié au bien, en tant que ce dernier se comporte vis-à-vis de l’appétit comme une cause qui le fait se mouvoir. En effet le bien tend naturellement à se diffuser hors de soi, sa caractéristique est qu’il cherche à se communiquer aux autres êtres dans la mesure où ils sont capables de le recevoir[26]. Le volontaire lui, comme nous l’avons vu, n’est rien d’autre que l’inclination vers le bien qu’appréhende l’entendement. Cependant si le bien tend naturellement à se diffuser, il ne peut le faire que par l’intermédiaire de la volonté. En effet, le bien ne peut se diffuser qu’en tant que la volonté « accepte » de le recevoir. Le bien ne peut forcer la volonté, il ne peut s’immiscer de force, chaque créature est libre. Il ne rentre pas dans notre sujet d’étudier la liberté humaine, mais il suffit de rappeler qu’il existe un lien étroit entre liberté et volonté[27]. De fait la liberté appartient à la volonté non à la raison. La volonté suit la conception d’un bien, si l’objet est bon absolument, sous tous ses aspects, la volonté tend nécessairement vers lui. Mais si l’objet n’est pas absolument bon, dans la mesure ou il ne réalise pas la bonté parfaite, il peut être jugé non bon. Un tel objet ne peut donc nécessiter la volonté, tout en entrant dans son objet (d’où la possibilité pour la volonté de vouloir).
Mais en dehors du Bien suprême, on ne peut trouver que des biens particuliers (secundum quid), et ces biens particuliers ne peuvent déterminer la volonté.
Il résulte donc que si le bien a une tendance naturelle à se diffuser, il ne peut s’imposer et déterminer la volonté si il n’est pas le bien suprême. Ainsi le bien se diffuse, mais il n’est apprehendé que si la volonté le veut, le désire[28]. Le bien par rapport à la volonté agit comme une cause, et la volonté elle regarde le bien comme une fin[29]. On voit bien, les rapports étroits qui existent entre le bien et l’appétit. Rapport mutuels, mais liberté d’acceptation tels sont ces liens qui régissent les actes humains et les désirs de l’homme. Avant de poser un acte l’homme reste libre d’agir ou non et c’est par un acte de la volonté qu’il passe ou non à l’action et qu’il chosit ou non tel ou tel bien. Et c’est parce qu’il voit en ce bien particulier une similitude du bien suprême (en tant que ce bien particulier participe au bien suprême) qu’il est attiré par un tel bien[30].