MORALITÉ OBJECTIVE ET
SUBJECTIVE
Etudes Carmélitaines, Troubles et Lumières, pp 57-63.
Nous vous proposons ce texte, car il comporte quelques vues
intéressantes. Cependant il faut faire abstraction d’une certaine sympathie, de
bon ton au milieu du XXe siècle,
pour la psychanalyse… Abbé Victor
Poinsot.
Le R. P. Bruno m’a demandé de faire œuvre de théologien et de rappeler très brièvement comment la moralité d’un acte humain est susceptible d’être considérée sous l’angle objectif, d’une part, celui de la loi naturelle ou positive, et sous l’angle subjectif, d’autre part, celui de la conscience intime de la personne en jeu.
Nous nous placerons successivement, dans ce but, au point de vue du connaître, du vouloir et du pouvoir.
Autre chose est de commettre le mal, autre chose de l’étiqueter
comme tel. Il n’y a pas de faute subjective sans une certaine connaissance du
mal, mais cette connaissance peut être valable en étant vécue, sans être pour
autant réflexive ni notionnelle. Cela étant rappelé, nous noterons deux
hypothèses caractéristiques du point de vue des cas complexes, sur le plan de
la connaissance du mal :
1 - Je fais le bien objectif, mais je crois faire le
mal et je l’accepte.
2 - Je fais le mal objectif, mais je crois faire le
bien et je le veux.
Ces deux hypothèses présentent une opposition foncière
entre l’objectivité et la subjectivité au niveau du bien moral. Nous avons, d’une
part, le couple « bien objectif - mal subjectif », et nous avons, d’autre
part, le couple « mal objectif - bien subjectif ».
D’où le problème ainsi formulé par saint Thomas dans
la Somme Théologique : « Une volonté qui se trouve en
désaccord avec un jugement faussé est-elle moralement mauvaise ? »[1].
La réponse est affirmative et le Docteur illustre sa pensée par deux exemples
frappants. On pécherait en s’abstenant de commettre une fornication, si l’on
estimait que l’on doive poser l’acte de la fornication ; on pécherait
également en croyant à la divinité du Christ, si l’on estimait que l’on doive n’y
pas croire. En conclusion, affirme saint Thomas, toute volonté en opposition
avec la raison, soit droite, soit faussée, est toujours moralement mauvaise.
Juste ou erronée, la conscience est donc la règle pratique, homogène et
immédiate, subjectivement autorisée, de nos déterminations morales.
Est-ce à dire que la conscience erronée constitue
toujours une juste excuse pour le sujet qui se trompe ? Non pas, certes.
La question est posée à l’article suivant[2]
et la réponse en est également classique : cela dépend, pour un chacun,
de l’ignorance en cause, susceptible d’être coupable ou non, à des titres
divers. Il est des cas où la bonne foi dans l’erreur peut être complète.
Au chapitre 11 de l’Épître aux Romains, saint Paul
envisage fort bien le salut des Gentils : « Ils se tiennent lieu de
loi à eux-mêmes…, leur conscience rendant en même temps témoignage par des pensées
qui, de part et d’autre, les accusent ou les défendent ». Nos théologiens
reconnaissent même que des grâces mystiques sont possibles pour ceux qui ne
sont pas visiblement en communion avec l’Église, dès lors qu’ils le sont, par
la grâce, de manière invisible. Ainsi le T.R.P. Elisée étudiait-il en octobre
1931, dans les Études Carmélitaines, le caractère surnaturel de l’expérience
mystique d’Ibn Arabi.
On aura pu lire dans l’ « Humanisme intégral »
les réflexions de Jacques Maritain sur la possibilité du salut pour ceux qu’il
appelle des athées de bonne foi.
En termes concrets, nous avons deux hypothèses
caractéristiques concernant l’acte libre comme tel :
1 - Je fais le bien objectif, je le sais et je le
veux.
2 - Je fais le mal objectif, je le sais et je l’accepte.
Il y a donc là, de part et d’autre, une harmonie
parfaite entre l’objectivité et la subjectivité au niveau du bien moral.
Or, ici se pose un problème, le problème de savoir si
et dans quelle mesure la culpabilité subjective dûment encourue s’oppose ou non
au progrès spirituel et mystique. Il importe de résoudre ainsi la question du
point de vue moral : oui, la culpabilité entrave le progrès dans la
mesure où il y a attache habituelle, consciente et volontaire au péché, non
dans la mesure où il y a contrition sincère et donc rupture de l’attache,
rupture d’ailleurs compatible avec la prévision non acceptée d’une rechute,
prévoir le péché n’étant pas infailliblement le vouloir. Notons cependant que
le péché peut laisser une trace psychologique qui rende le vouloir moins alerte
et donc moins libre pour le bien.
Selon la doctrine de saint Jean de la Croix et de
saint François de Sales, ce n’est pas le péché qui arrête nécessairement l’ascension
de l’âme vers Dieu, dès lors qu’il est chaque fois sincèrement regretté avec le
ferme propos de ne plus le commettre à l’avenir ; mais c’est bien plutôt
la volonté habituelle et consciente de ne pas rompre un lien d’entrave, fût-il
celui d’une bagatelle, dès lors que Dieu nous le demande.
Dieu n’a laissé faire le péché que pour un plus grand
bien, et c’est le bien d’une miséricorde plus abondante pour les âmes de bonne
volonté, à l’instant même de leur humble contrition. En ce sens, là où le péché
abonde, la grâce surabonde, selon l’expression de saint Paul dans l’Épître aux
Romains. On peut tendre à Dieu par le chemin de l’innocence comme par celui de
la persévérance à se relever de chutes morales subjectives.
Pour être en parfait accord avec la moralité
objective, il faut donc savoir et vouloir : il faut encore pouvoir.
Le défaut du pouvoir est-il compatible, lui aussi, comme le défaut du savoir,
avec une bonne moralité subjective ? (Pouvoir est entendu ici en un sens
large, au point d’englober par exemple les cas d’aboulie : je ne peux pas
vouloir.)
Le cas limite peut être simplifié ainsi :
Je fais le mal objectif, dit le sujet névropathe, je
le sais et pourtant je ne le veux pas, j’en souffre et je le réprouve ; c’est
plus fort que moi et je ne puis pas faire autrement.
Il s’agit donc du cas où l’absence de pouvoir enlève l’efficacité
du vouloir.
Revenons aux principes. La grâce ne détruit pas la
nature, elle la respecte pour la finaliser sur le plan surnaturel. Sauf
exceptions à ne pas présumer, la grâce ne fait pas de miracles. Or, dans la
mesure même où la nature est sous l’emprise d’un déséquilibre psycho-physiologique,
de caractère morbide, ce serait miracle que la grâce opérât le redressement
clinique, hormis le cas, bien entendu, où le déséquilibre serait le fruit d’un
gauchissement psychologique dû à la répétition des fautes morales du sujet. La
grâce comme telle est du for intérieur, elle n’a pas pour but d’assurer d’abord
la réussite morale objective, mais bien la réussite morale subjective, et
encore que celle-ci tende de soi à la réalisation de celle-là, elle ne l’obtient
effectivement, de manière générale, qu’en l’absence de ces obstacles que seul
un miracle pourrait supprimer. Or de tels obstacles se rencontrent dans la
ligne du pouvoir, comme dans la ligne du savoir.
Prenons l’exemple des doutes et difficultés relatives à la foi religieuse. Quand le Concile du Vatican
enseigne que « ceux qui ont reçu la foi sous la direction du Magistère de
l’Église ne peuvent jamais avoir aucune cause juste de modifier cette même foi ou de la mettre en doute[3] »,
il se place sur le terrain de l’objectivité historique, philosophique et
dogmatique, et de bons auteurs auxquels je me rallie, pour ma part, estiment
que le Concile n’entend pas exclure pour autant la possibilité d’une non-imputabilité
subjective, totale ou partielle[4].
Ici, de notre point de vue, combien de victimes plus ou moins responsables d’une
intoxication intellectuelle suivie de vertige, qui, sans emporter par eux-mêmes
la ruine totale de la vertu infuse de foi, donneraient à ceux qui les subissent
l’impression d’un écroulement de leur croyance, - ainsi s’exprime le P.
Léonce de Grandmaison, dans son précieux opuscule La Crise de la Foi chez les Jeunes[5].
Prenons le cas concret de fautes d’impureté. Divers
degrés de malice objective même grave n’entraînent pas toujours et dans tous
les cas une culpabilité subjective du même degré. A tel enfant ou jeune homme névrosé qui se masturbe de manière
habituelle mais qui, par ailleurs, témoigne d’une bonne piété, le confesseur
peut, en certains cas, autoriser la communion même fréquente sans confession
préalable, pour lui donner à entendre qu’il ne se rend pas subjectivement
coupable d’une faute mortelle. Pour lui quel soulagement ! Moyen possible
par surcroît, d’aider à son amélioration.
M. le Chanoine Brenninkmeyer l’a très bien exprimé :
« Personne n’est tenté au-dessus de ses forces. Cela reste toujours vrai.
Si le contraire semble prouvé, il faut examiner si cette « chute »
est vraiment une chute au sens moral[6] ».
Mgr Journet l’écrivait également : « La
justice divine n’est pas de poser à toutes les âmes un problème identique, mais
un problème proportionnel. Et elle est de tenir parfaitement compte de la façon
dont chacun l’aura résolu, avec les moyens dont il pouvait disposer… »[7].
C’est la parabole même des talents.
Les voies mystiques elles-mêmes ne sont pas fermées
aux sujets névrosés. L’abbé Penido l’écrivait de manière imagée dans les Études Carmélitaines d’avril 1939, la
floraison mystique peut se mêler, dans l’âme d’un anormal, aux fleurs
artificielles de la psychose. Les RR. PP. de Guibert, Garrigou-Lagrange et de Tonquédec en
tombaient d’accord et s’en expliquaient dans le volume Nuit Mystique d’octobre 1938.
Évidemment, appuyait le P. de Guibert, ce serait « un regrettable
simplisme de confondre sainteté réelle et sainteté susceptible d’être juridiquement
prouvée et proposée ensuite à la vénération et à l’imitation des fidèles »
(ibid., p. 187). Un névrosé est susceptible de marcher selon ses moyens par la
voie surnaturelle de l’oraison contemplative.
Saint Thomas d’Aquin voue au ciel le plus grand nombre
des anges, mais à l’enfer le plus grand nombre des membres du genre humain.
Pourquoi cette double appréciation, l’une bénigne, l’autre sévère ? C’est,
dit-il, que les anges sont de purs esprits, tandis que les hommes, animaux
raisonnables, sont le plus souvent enclins à délaisser les biens spirituels
pour les biens sensibles[8].
- Cet argument ne paraît pas convaincant ; que les anges,
purs esprits, soient pour la plupart dans la voie du salut, voilà qui est d’un
optimisme réconfortant du point de vue de la nature que la grâce ne détruit
pas. Que le pessimisme de saint Thomas à l’endroit de l’humanité réponde à l’objectivité
des faits, je n’en doute pas un instant ; mais ce pessimisme n’est-il pas
compatible avec un optimisme subjectif, du point de vue de la Sagesse divine
qui, sachant de quelle boue elle nous a pétris, est à même de peser toutes les
circonstances atténuantes ou excusantes au bénéfice de chacun ? C’est ce
que semble admettre aujourd’hui un grand nombre de théologiens.
Les raisons qui opèrent comme un décalage entre la
moralité subjective et la moralité objective sont complexes et nombreuses ;
elles peuvent être d’ordre historique[9]
et géographique, psychologique et physiologique, elles peuvent être aussi d’ordre
psychopathologique.
Nous avons donc, de fait, deux écueils à éviter :
à la limite, l’existentialisme sartrien et le rigorisme objectiviste. L’existentialisme sartrien rejette toute
loi idéale des essences et ne pourrait, à notre sens, constituer un humanisme.
Il n’y a plus ni bien ni mal moral objectifs. C’est le nihilisme moral. Mais, à
l’extrême opposé, le rigorisme objectiviste qu’on pourrait nommer en prenant le
terme dévot au sens péjoratif, l’essentialisme
dévot, méconnaîtrait, dans ses
appréciations casuistiques, tout facteur d’ordre existentiel, subjectif,
concret et personnel. Il n’est peut-être pas érigé en théorie, mais il existe
pourtant et fait quelques ravages.
Que les directeurs de conscience scrupuleux prennent
donc garde de tomber dans ce rigorisme objectiviste et de dire automatiquement,
sans autre nuance, à celui qui se trouve en désaccord avec la loi morale ou qui
dit n’avoir plus la foi : vous avez commis un péché mortel. Il ne faut pas
céder a priori à la facilité de mettre sa conscience de juge spirituel à l’abri
derrière des cadres tout faits.
Deux cas types ne posent aucun problème particulier :
le sujet rayonnant de force et d’équilibre, et le sujet manifestement privé de
tout usage de la raison… Mais, entre deux, il y a toute une gamme, aux nuances
les plus variées, et nous jouons le plus souvent sur ce clavier de maniement
très délicat. Culpabilité et névrose sont deux réalités séparables, bien sûr,
mais susceptibles aussi de coexistence.
Il ne faut pas, moralement parlant, « achever »
le malade, si malade il y a, il faut lui donner, au contraire, tous les apaisements
auxquels il a droit, en contribuant à le guérir.
Le diagnostic à porter en ces cas complexes, avec l’appui
éventuel du médecin n’est nullement arbitraire. Il est lui-même régi par les
lois très objectives du conditionnement psychologique de la personne humaine.
Un certain équilibre psycho-physiologique, tout comme un certain bien-être,
sont nécessaires à la réussite objective de la moralité. J’entends bien l’objection,
car je ne parle pas que des sujets susceptibles d’internement : Jusqu’où n’ira-t-on
pas en évacuant proportionnellement la culpabilité subjective au nom du mauvais
conditionnement psychologique ? Ne risque-t-on pas d’énerver la capacité
de redressement du sujet ? Attention au scandale des faibles ! Et
puis il y a le danger de compromettre les principes mêmes de la moralité aux
yeux de celui qui ne saisirait pas la distinction, capitale, il est vrai, du
subjectif et de l’objectif !
Je réponds : attention au scandale des malades et
des névrosés, qui souffrent déjà tant de n’être pas comme les autres et qu’il
ne faut pas écraser sous le poids d’une culpabilité invincible, véritable
monstre moral, « fausse culpabilité » au sens théologique du terme.
Peut-on être damné pour cause de maladie, fût-elle une névrose aux
répercussions objectivement obscènes ? Évidemment non. Jusqu’où n’irait-on
pas, non plus, au nom des lois considérées dans leur formulation abstraite,
sans tenir aucun compte des conditions du sujet ?
Il ne faut excéder ni à droite, ni à gauche. C’est
affaire de juste milieu, c’est affaire de prudence. Au directeur de conscience
d’avoir la science des saints, sous la motion du Saint-Esprit, et de savoir
prendre ses responsabilités, à l’écart de l’essentialisme dévot comme de l’existentialisme
sartrien, pour le salut de la personne humaine.
« La pratique de la psychanalyse…, écrit
justement R. Dalbiez dans La Méthode
psychanalytique et la doctrine freudienne, donne le sens de l’illogisme humain. C’est un sens qui manque trop
souvent aux juristes et aux moralistes. Nous ne songeons certes pas à contester
la valeur spécifique et irréductible du droit et de la morale, mais nous ne
pouvons nous empêcher de déplorer l’extrême négligence que mettent la plupart
de leurs représentants à s’informer des acquisitions de la psychopathologie. Le
résultat de cette façon de faire, c’est que les jugements qu’ils émettent ont
fréquemment un caractère choquant d’irréalisme ».
N’est-ce pas l’utilité de ce Congrès, de faire se
rencontrer pour se mieux connaître, prêtres et médecins, psychologues et
théologiens ?
P. PHILIPPE DE LA TRINITÉ, O.
C. D.
Avon
[1] 1- 2, qu. 19, art. 5.
[2] 1 - 2, qu. 19, art. 6.
[3] Denzinger, n° 1794.
[4] Voir Roger Aubaer, Le Problème de l’Acte de Foi, Louvain, Warrey, 1945, pp. 200-220.
[5] Paris, Beauchesne, 5ème édition, 1932, notamment pp. 92-102.
[6]
Études Carmélitaines, avril 1939. pp.
170-171.
[7] Études Carmélitaines, octobre 1939. pp. 200-202.
[8] « Sequuntur bona sensibilia, quae sunt pluribus nota, deserto bono rationis, quod paucioribus notum est » (Ia qu. 63, art. 9, ad 1um).
[9]
Voir. R. Maritain, Histoire d’Abraham, chez
Desclée de Brouwer.