Péchés
d'ignorance, d'infirmité et de
malice
Par le P.
Garrigou-Lagrange, O.P.
In La Vie Spirituelle
n° 210
On nous dit de
divers côtés que dans certains milieux cette opinion tend à se répandre que,
seul le péché de malice est mortel, et que les péchés dits d'ignorance et
d'infirmité ne le seraient jamais. Il importe de rappeler sur ce point
l'enseignement de la théologie, tel qu'il se trouve formulé avec profondeur par
saint Thomas d'Aquin dans sa Somme Théologique (Ia-IIae, q. 76, 77, 78).
Le péché d'ignorance
est celui qui provient d'une ignorance volontaire et coupable, dite ignorance vincible. Le péché d'infirmité est celui qui provient d'une
forte passion qui diminue la liberté et entraîne la volonté à donner son
consentement. Quant au péché de malice, c'est celui qui est commis avec pleine
liberté, « quasi de industria », avec application et souvent préméditation, même
sans passion, ni ignorance. Rappelons ce que saint Thomas nous enseigne de
chacun d'eux.
LES PECHES D’IGNORANCE.
Par rapport à la
volonté, l'ignorance peut être soit antécédente, soit conséquente, soit
concomitante.
L'ignorance
antécédente est celle qui n'est
nullement volontaire, elle est dite « moralement invincible ». Par
exemple, croyant tirer sur une bête, dans une forêt, un chasseur tue un homme qui n'avait donné aucun signe de sa présence
et qu'on ne pouvait nullement soupçonner là. Dans ce cas, il n'y a pas de
faute volontaire, mais seulement un péché matériel.
L'ignorance
conséquente est celle qui est
volontaire, au moins indirectement, par suite de la négligence à s'instruire
de ce que l'on peut et doit savoir ; on l'appelle ignorance vincible, car
on pourrait, avec l'application moralement possible, s'en libérer, elle est
cause d'une faute formelle, au moins indirectement voulue. Par exemple, un
étudiant en médecine se laisse aller gravement à la paresse, il est pourtant,
comme par hasard, reçu docteur, mais il ignore bien des choses élémentaires de
son art qu'il devrait connaître, et il lui arrive d'accélérer la mort de
certains de ses clients, au lieu de les guérir. Il n'y a pas là de péché
directement volontaire, mais il y a certainement une faute indirectement
volontaire, qui peut être grave, et qui peut aller jusqu'à l'homicide par imprudence
ou par grave négligence.
L'ignorance
concomitante est celle qui n'est pas volontaire,
mais qui accompagne le péché de telle façon que, si elle n'existait pas, on
pécherait de même. C'est le cas de l'homme très vindicatif qui veut tuer son
ennemi, et qui un jour par ignorance le tue de fait croyant tuer une bête dans
un fourré ; ce cas est manifestement différent des deux précédents.
Il suit de là que
l'ignorance involontaire ou invincible n'est pas un péché, mais que l'ignorance
volontaire ou vincible de ce que nous devons et
pouvons savoir est un péché plus ou moins grave, selon la gravité des obligations
auxquelles on manque.
L'ignorance
volontaire ou vincible ne peut excuser totalement du
péché, car il y a eu négligence ; elle dimiune
seulement la culpabilité.
L'ignorance
absolument involontaire ou invincible excuse totalement du péché, supprime la
culpabilité. Quant à l’ignorance concomitante, elle n'excuse pas du
péché, car si elle n'existait pas, on pécherait de même. L'ignorance invincible
est appelée « bonne foi » ; pour qu'elle soit vraiment invincible ou
involontaire, il faut qu'on ne puisse moralement pas s'en libérer, par l'application
à connaître ses devoirs. Elle ne peut porter sur les tout premiers préceptes de
la loi naturelle : « il faut faire le bien et éviter le mal » ; « ne fais pas
aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse à toi-même » ; « tu ne tueras
pas » ; « tu ne voleras pas » ; « un seul Dieu tu adoreras ». Au moins
par l'ordre du monde, du ciel étoilé et de l'ensemble de la création, l'homme
a facilement une probabilité de l'existence de Dieu, ordonnateur et
législateur suprême ; et quand il a cette probabilité, il doit chercher à
s'éclairer davantage et demander la lumière ; autrement il n'est plus dans la
véritable bonne foi ou ignorance
absolument involontaire et invincible. Il faut en dire autant d'un protestant
pour qui il devient sérieusement probable que le catholicisme est la vraie
religion ; il doit s'éclairer par l'étude et demander à Dieu la lumière ; sans
quoi, comme le dit saint Alphonse, il pèche déjà contre la foi en ne voulant
pas prendre les moyens nécessaires pour y parvenir.
Souvent les
personnes pieuses ne sont pas assez attentives aux péchés d'ignorance, que
parfois elles commettent, en ne considérant pas, comme elles le peuvent et le
doivent, leurs devoirs religieux ou leurs devoirs d'état, ou encore les droits
et qualités des personnes, des supérieurs, des égaux ou des inférieurs avec
lesquelles elles sont en rapport. Nous sommes responsables, non pas seulement
des actes désordonnés que nous posons, mais aussi de l'omission de tout le bien
que nous devrions faire, et que nous
accomplirions de fait si nous avions un véritable zèle de la gloire de Dieu et
du salut des âmes. L’une des causes des maux actuels de la société se
trouve dans l'oubli de cette parole de l'Evangile : « Les pauvres sont
évangélisés », dans l'indifférence de ceux qui ont même le superflu à
l'égard de ceux qui manquent du nécessaire.
LES PÉCHÉS D'INFIRMITÉ.
On appelle péché
d'infirmité celui qui provient d'une forte passion, qui entraîne la volonté à
donner son consentement. En ce sens, il est dit dans le Psaume VI, 3 «Miserere mei, Domine, quoniam infirmus sum. - Ayez
pitié de moi, Seigneur, car je suis faible. » En effet, l'âme spirituelle est
faible quand sa volonté cède à la
violence des mouvements de la sensibilité. Elle perd ainsi la rectitude
du jugement pratique et de l'élection volontaire ou du choix, par suite de la
crainte, ou de la colère, ou de la convoitise. Ainsi, pendant la Passion,
Pierre, par crainte, se laissa aller à renier trois fois Notre-Seigneur.
Lorsque, par suite
d'une vive émotion ou d'une passion, nous sommes inclinés vers un objet,
l'intelligence est portée è juger qu'il nous convient, et la volonté a donner son consentement contrairement à la loi
divine[1].
Mais il faut
distinguer ici la passion dite antécédente,
qui précède le consentement de la
volonté, et celle dite conséquente,
qui le suit. La passion antécédente diminue la culpabilité, car elle diminue la liberté du jugement et du choix
volontaire ; c'est particulièrement visible chez les personnes très
impressionnables. Au contraire, la
passion conséquente ou volontaire ne diminue pas la gravité du
péché, mais l'augmente, ou mieux
elle est un signe que le péché est très volontaire, puisque la volonté
suscite elle-même ce mouvement désordonné de passion, comme il arrive chez
celui qui veut se mettre en colère pour mieux manifester son mauvais vouloir[2].
De même qu'une bonne passion conséquente, comme la sainte colère de
Notre-Seigneur chassant les vendeurs du temple, augmente le mérite, une mauvaise passion conséquente augmente le démérite.
Le péché
d'infirmité dont nous parlons ici est celui dans lequel la volonté cède à
l'impulsion d'une passion antécédente, et, par là, sa gravité est
diminuée ; mais cela ne veut pas dire qu'il ne soit jamais un péché
mortel. Il est vraiment mortel quand la matière est grave, unie à l'advertance
et au plein consentement qui cède à la passion ; c'est le cas de l'homicide
commis sous l'impulsion de la colère[3].
L'on peut
résister, surtout au début, au mouvement, déréglé de la passion ; et si, au
début, on ne résiste pas comme on le doit, si l'on ne prie pas comme il le faut
pour obtenir le secours de Dieu, la
passion n'est plus simplement antécédente, elle devient volontaire.
Le péché
d'infirmité, même grave et mortel, est plus pardonnable qu'un autre, mais ici « pardonnable » n'est nullement
synonyme de « véniel » au
sens courant de ce mot[4].
Même les
personnes pieuses doivent être très attentives à ce point, car il peut avoir
chez elles des mouvements de jalousie non réprimés, qui peuvent
les porter à des fautes graves, par exemple à des jugements
téméraires graves et à des paroles et des actes extérieurs qui sont cause de
division profonde, contraire à la fois à la justice et à la charité.
Ce serait une
grosse erreur de penser que seul le péché de malice peut être mortel, parce que
seul il comporterait l'advertance suffisante et le plein consentement requis,
avec la matière grave, pour le péché qui donne la mort à l'âme et la rend digne
d'une mort éternelle. Une erreur pareille serait le résultat d'une déformation
de la conscience, et contribuerait à augmenter cette déformation.
Rappelons-nous que nous pouvons assez facilement résister au début du mouvement
déréglé de passion, et que c'est un devoir pour nous de le faire, et aussi de
prier pour cela, selon les paroles de saint Augustin rappelées par le Concile
de Trente : « Dieu ne commande jamais l'impossible, mais, en ordonnant, il nous
avertit de faire ce que nous pouvons et de lui demander ce que nous ne pouvons
pas[5].
»
LE PÉCHÉ DE MALICE
Par
opposition au péché d'ignorance et à celui d'infirmité, le péché
de malice est celui par lequel on choisit le mal sciemment ; les Latins
disaient de industria,
c'est-à-dire de propos délibéré, avec calcul, à dessein, exprès,
sans ignorance et même sans passion antécédente. Souvent de péché est
prémédité.
Ce n'est pas à
dire qu'on veuille le mal pour le mal ; car l'objet adéquat de la volonté étant
le bien, elle ne peut vouloir le mal que sous l'aspect d'un bien apparent.
Or celui qui,
pèche par malice, en connaissance de cause et par mauvaise volonté, veut sciemment un mal spirituel (par exemple la perte de la charité ou amitié divine)
pour posséder un bien temporel. Il est clair que ce péché ainsi défini diffère,
comme degré de gravité, du péché d'ignorance et de celui d'infirmité.
Il ne faudrait
cependant pas en conclure que tout péché de malice soit un péché contre le
Saint-Esprit. Celui-ci est parmi les plus graves des péchés de malice, il se
produit lorsqu'on rejette par mépris cela même qui nous sauverait ou nous
délivrerait du mal, par exemple lorsqu'on combat la vérité religieuse reconnue (impugnatio veritatis agnitae) ou lorsque
par jalousie, délibérement, on s'attriste des grâces et
des progrès spirituels du prochain.
Souvent le péché
de malice procède d'un vice engendré par des fautes multiples ; mais il peut
exister même en l'absence de ce vice ; c'est ainsi que le premier péché du
démon fut un péché de malice, non pas de malice habituelle, mais de malice
actuelle, de mauvaise volonté, d'une griserie d'orgueil.
Il est clair que
le péché de malice est plus grave que ceux, d'ignorance et d'infirmité, bien
que quelquefois ceux-ci soient déjà mortels.
C'est
pourquoi les lois humaines punissent davantage l'homicide prémédité que celui
commis par passion.
La plus grande
gravité des péchés de malice provient de ce qu'ils sont plus volontaires que
les autres, de ce que généralement ils procèdent d'un vice engendré par des
fautes réitérées, et de ce que par eux on préfère sciemment un bien temporel à
l'amitié divine, sans l'excuse partielle d'une certaine ignorance ou d'une forte passion.
En ces questions
on peut se tromper de deux façons opposées. Les uns inclineraient à penser que
seul le péché de malice peut être mortel ; ils ne voient pas assez la gravité
de certains péchés d'ignorance volontaire, et de certains péchés d'infirmité,
dans lesquels pourtant il y a matière grave, advertance suffisante et plein
consentement.
D'autres, au
contraire, ne voient pas assez la gravité de certains péchés de malice
accomplis froidement avec une modération affectée et un simulacre de
bienveillance ou de tolérance. Ceux qui combattent ainsi la vraie religion et
enlèvent aux enfants le pain de la vérité divine peuvent pécher plus gravement que
celui qui blasphème et qui tue quelqu'un sous
l'impulsion de la colère.
La faute est
d'autant plus grave qu'elle est plus volontaire, qu'elle est commise avec plus
de lumière et qu'elle procède d'un amour de soi plus déréglé, qui va parfois
jusqu'au mépris de Dieu.
Par opposition,
l'acte vertueux est plus ou moins méritoire suivant qu'il est plus volontaire,
plus libre, et qu'il est inspiré par un plus grand amour de Dieu et du prochain,
amour qui peut aller jusqu'au saint mépris de soi-même, comme le dit saint
Augustin.
C'est ainsi que
celui qui prie avec trop d'attachement aux consolations sensibles mérite moins
que celui qui persévère dans la prière sans aucune consolation dans une
continuelle et profonde aridité ; mais, au sortir de cette épreuve, son mérite
ne diminue pas si sa prière procède d'une égale charité qui a maintenant un
heureux retentissement sur sa sensibilité. Il reste qu'un acte intérieur de
pur amour est de plus grand prix aux yeux de Dieu que beaucoup d'oeuvres
extérieures inspirées par une moindre charité.
En toutes ces questions, qu'il s'agisse du bien ou du mal, il faut être surtout attentif à ce qui procède de nos facultés supérieures : intelligence et volonté, c'est-à-dire à l’acte de volonté posé en pleine connaissance de cause. Et de ce point de vue, si un acte mauvais pleinement délibéré et consenti, comme un pacte formel avec le démon, a des conséquences formidables, un acte bon, comme l'oblation de soi-même à Dieu, faite d'une façon pleinement délibérée, consentis et souvent renouvelée, peut avoir de plus grandes conséquences encore dans l'ordre du bien, car l'Esprit-Saint est certes infiniment plus puissant que l'esprit du mal, et il peut plus pour notre sanctification que celui-ci pour notre perte. Il est bon d'y penser devant la gravité des événements actuels, en particulier de ceux qui se passent en Espagne en ce moment. Comme l'amour du Christ, mourant pour nous sur la Croix, plaisait plus à Dieu que tous les péchés réunis ne lui déplaisent, le Sauveur est plus puissant pour nous sauver que l'ennemi du bien pour nous perdre. En ce sens Jésus a dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et le corps dans la géhenne » (Matth., x, 28). L'ennemi du bien ne peut, si nous ne lui ouvrons la porte de notre cœur, pénétrer dans l'intime de notre volonté, tandis que Dieu est plus intime à nous que nous-mêmes et peut nous porter fortement et suavement eu acte libres et méritoires les plus profonds et les plus élevés, ceux qui sent le prélude de l'éternelle vie[6].
fr. Réginald
Garrigou-Lagrange, 0. P.
[1] Saint Thomas, Ia-IIae, q. 58, a. 5; 57, a. 5, ad 3; q. 77, a. 2, rappelle à ce sujet le principe aristotélicien : « Qualis unusquisque est talis finis videtur ei. Suivant que chacun est bien ou mal disposé dans sa sensibilité et sa volonté, telle fin lui paraît convenable. » D'où l'adage : « Video meliora, proboque, deteriora sequor. - Je vois le bien, l'approuve, et pourtant, je suis la mauvaise inclination. »
[2] Ia-IIae, q.77, a.6.
[3] Ia-IIae, q.77, a.8
[4] Ibid, ad 1um
[5] Conc. Tridentinum, sess. VI, cap. II (Denzinger, 804) ex S. Augustino, De natura et gratia, c. 42, n°50
[6] De ce que, pour un péché mortel, il faut un parfait ou entier consentement, bien des personnes disent aujourd'hui : il n'y a de péché mortel que lorsqu'on veut formellement offenser Dieu, ce qui est très rare, supposé même ajoutent certaines que cela puisse arriver. Il ne suffit plus alors d'agir, en le sachant, contre un précepte, en matière reconnue grave par l'Eglise. De ce point de vue, quelques-uns disent ne pouvoir admettre que l'obligation de faire maigre le vendredi n'impose sous peine de péché mortel et les plus gros péchés de sensualité sont parfois mis sur le même rang que l'omission des prières du matin et du soir. Il y a là une ignorance religieuse grave et un péché d'ignorance qui porte sur- des pointa importants, qu'on pourrait et devrait savoir.