Imperfection et péché véniel
Par
le P. E. Hugueny, O.P.
Extrait
de la revue du clergé français,
15 Mars 1908
Un séminariste
omet, sans raison, sa méditation pendant une journée de vacances. La méditation
n’est que de conseil ; pas de péché, imperfection.
Le lendemain, il la fait, mais avec quelques distractions volontaires ;
péché véniel. Un jeune catholique préfère une lecture instructive à une réunion
d’études sociales, où il est invité ; imperfection peut-être, mais pas de péché, l’assistance à cette réunion est tout au plus de
conseil. Son voisin, plus zélé, y va, mais y dépasse quelque peu la mesure en
discussion ; péché véniel. Une dame refuse son
adhésion à une société de bienfaisance qui la sollicite ; jamais de péché,
tout au plus imperfection. Une autre se dévoue sincèrement à cette même œuvre,
mais en tire quelquefois vanité ; péché véniel. Un vicaire, très
scrupuleux d’ailleurs sur toutes ses obligations codifiées, refuse une œuvre de
zèle non inscrite au programme du service vicarial ; imperfection. Son
confrère cède à quelques mouvements d’impatience contre les terribles gamins
auxquels il se dévoue chaque dimanche ; péché véniel.
A ce compte,
donnez-moi des vivants, qui pèchent souvent véniellement et délivrez-nous des
engourdis qui, soucieux avant tout de ne point s’exposer au moindre péché
véniel, n’ont aucune honte de l’omission paresseuse que leur conscience peut
couvrir de cette élégante étiquette Imperfection.
Aussi bien n’est-ce
qu’une étiquette, et relativement moderne, les anciens ne la connaissaient pas.
Élégante, ai-je dit ; mais aussi, malfaisante pour quiconque ne se rend
pas compte de la réalité qu’elle dénomme.
Pour être bref,
je ne m’arrêterai pas à expliquer les sens différents et bien connus qu’on peut
donner au mot Imperfection, et j’en arrive de suite à celui qu’il a dans
la classification de la casuistique contemporaine, où il désigne le choix
délibéré d’une volonté qui préfère à une œuvre plus parfaite une œuvre moins
parfaite.
Comment
qualifier ce choix ? Le cas ne laisse pas que d’être embarrassant. Cette
volonté qui recule devant le bien, la direz-vous méritoire ? Mais direz-vous
péché l’omission d’une œuvre de conseil ? Les
casuistes ont résolu le problème en donnant à cette omission le doux nom d’Imperfection.
Passe encore pour ceux qui admettent des actes indifférents ; mais je ne
vois pas comment Marc et Lehmkuhl peuvent dire avec
saint Thomas[1] que tous les actes
délibérés du juste en état de grâce sont ou méritoires ou péché, et reconnaître
en même temps l’existence d’une entité morale qui ne soit ni mérite ni péché[2].
Eh bien ! Au risque de m’attirer nombre de contradicteurs je le dirai tout net. L’imperfection n’est qu’un nom. L’omission délibérée de l’ouvre de conseil est toujours, dans le juste, ou mérite, ou péché véniel. Mais la preuve de cette proposition suppose une notion précise et correcte de la loi morale et du péché véniel.
I. La loi
morale et ses formules. Précepte absolu et relatif. Péché véniel.
Crescite et multiplicamini…
et dominamini (Gen., I,
28). Vivant, vis davantage. Homme, deviens plus homme, en semant autour de toi
une vie intellectuelle ou matérielle faite à ton image et en régnant sur toutes
les forces de la nature inférieure. Fils de Dieu par le Christ, n’arrête pas,
mais favorise l’expansion de la charité par où tu ressembles à ton Père
céleste, qui est amour : Estote perfecti sicut et pater vester cœlestis perfectus est (Matth., V,
48), Deus caritas est (I Jean, IV, 8). Voilà
la loi morale, et cette loi n’est que l’expression du vouloir-vivre
le plus intime de mon être humain et chrétien, non seulement de ses aspirations
spécifiques, mais des aspirations individuelles, qui constituent le programme
de ma vie à moi, ma vocation personnelle.
Nous ne devons
pas avoir crainte d’affirmer cette individualité, en réponse à la question que
M. Fouillée pose à la morale spiritualiste : « On ne veut pas que je
prenne pour règle naturelle ce qui m’est commun avec les animaux, mais
seulement ce qui m’est commun avec les autres hommes ; pourquoi se borner
là ? J’ai en moi quelque chose qui m’est encore beaucoup plus propre que l’humanité
en général ; à savoir mon caractère propre, mes tendances individuelles,
ma volonté personnelle, mon moi. Pourquoi la morale qui consiste à suivre la
nature ne consisterait-elle pas à suivre ma nature individuelle[3] ? »
Oui ! La
loi morale, prise dans l’intégrité de ses directions vivantes, et non pas
seulement considérée dans les formules de sa codification extérieure, est aussi
individuelle que la conscience d’où elle jaillit et qu’elle régit. Elle est
bien l’intimation de la loi éternelle et de l’idée divine ; mais la loi
éternelle, une à raison de l’acte divin qui la pose, et de l’unité d’ordre qu’elle
constitue, enferme dans cette unité les mille singularités de tous les actes
dont elle est le type, aussi bien que les caractéristiques individuantes de
tous les cœurs qui en dépendent[4]. Ses
ordres sont multiples et divers, non seulement à cause des multiples et
diverses circonstances extérieures dans lesquelles l’homme peut se trouver,
mais à raison des singularités intrinsèques à chaque individu humain. C’est en
réalisant les aspirations vraies, mises par Dieu au fond de mon être, que j’apporterai
au bien universel la part de coopération que je lui dois. La loi morale « n’a
pas le caractère des lois sociales, car elle ne prescrit pas principalement aux
hommes d’agir uniformément afin de sauvegarder la communauté sociale, mais elle
commande, au contraire, à chacun de nous de se conduire d’une façon
particulière et originale, d’ordonner ses actions en vue de sa fin propre et
particulière, et non pas tant de ressembler aux autres que de développer, de
réaliser sa propre formule de vie, d’être son être, de vivre sa vie[5] ».
De là vient que
les formules écrites sont impuissantes à l’exprimer tout entière. L’idée et la
parole de l’homme n’ont pas la perfection de l’idée divine, leur universel
abstrait ne peut pas enserrer dans ses représentations toute la réalité du
singulier. C’est donc en vain que nous chercherions dans des formules
extérieures et générales l’expression adéquate de toutes les exigences de la
loi éternelle. Il n’y a pas de science, mais seulement une conscience de la
réalité concrète et vivante d’un acte moral. En morale, comme dans toutes les
connaissances ordonnées à l’organisation de l’action, jamais la formule
livresque ne peut donner le dernier mot de la pratique. Cette formule ne nous
représente donc pas toute la loi morale immédiatement directive de l’acte
concret.
Et cependant,
parce que tous les individus humains ne sont que les multiples réalisations d’une
nature commune, de laquelle les caractères individuants reçoivent l’être, et qu’ils
ne peuvent pas contredire sans amoindrir leur propre réalité ; parce que
les multiples relations des hommes entre eux et avec Dieu gardent, malgré leur
diversité, des traits communs qui permettent de les classer, il y a dans la loi
morale des exigences faciles à formuler, qui sont comme les pôles vers lesquels
convergent toutes ses directions. Ces exigences elles-mêmes sont toutes
orientées vers un centre unique, vers le bien qui est à la fois le principe et
la fin de l’être créé, de l’individu comme de la nature.
La créature
libre, régénérée par la grâce, deux fois œuvre de Dieu, ne peut arriver au
plein épanouissement de sa vie, qu’en se rapprochant, par l’amour, de Celui qui
seul peut achever ce qu’il a seul commencé. Aimer Dieu, et du même coup vouloir
toute l’expansion possible du bien divin, et en particulier sa communication
aux hommes qui sont comme nous capables d’en jouir, aimer Dieu et le prochain,
voilà toute la loi. Seront bons tous les actes inspirés par cet amour, secundum
legem ; seront péchés mortels tous les actes
contraires à la loi d’amour, contra legem ;
seront péchés véniels toutes les volontés qui, sans être incompossibles avec l’amour,
échapperont totalement à son inspiration, præter
legem[6].
De cette loi d’amour
dérivent immédiatement des préceptes intimant les biens particuliers à
poursuivre par celui qui aime, et des prohibitions de tout ce qui est incompatible
avec l’amour, injurieux à Dieu et au prochain. Ces prohibitions s’expriment
bien plus facilement que les préceptes, en formules qui serrent de près la
réalité ; car la proposition négative, excluant tout ce qui rentre sous l’extension
de son attribut, n’a pas besoin de déterminations ultérieures, à moins qu’elle
ne retienne, avec des exceptions, une part d’affirmation. « Tu ne
blasphémeras pas. – Tu ne calomnieras pas ». Voilà qui est net et règle
immédiate d’action. Même en matière de justice, il est assez facile de formuler
nombre de prohibitions, que la conscience peut appliquer sans beaucoup y
ajouter. De là vient que les défenses de la loi sont plus nombreuses et plus
précises que ses préceptes positifs ; et de là vient malheureusement
aussi, que la facilité d’exprimer, d’enseigner, de retenir et d’appliquer les
formules négatives fait que trop de chrétiens ont l’attention très éveillée sur
la seconde partie de la loi Declina a malo, et s’inquiètent trop peu de la première Fac bonum.
Les préceptes
positifs, qui nous détaillent cette obligation du bien agir, nous intiment à la
vérité toutes les fins particulières dont la négligence absolue est
incompatible avec l’amour. « Tu invoqueras le Seigneur ton Dieu. Tu
honoreras ton père et ta mère. Tu soulageras de ton propre bien les misères
spirituelles et temporelles de ton frère. Tu garderas et développeras les
forces vives de ton corps et de ton âme. » Très bien ; mais, où,
quand, comment, dans quelle mesure, par quels moyens suis-je tenu de réaliser toutes
ces fins ? Voilà ce que les casuistiques les plus fouillées ne sauront
jamais m’apprendre. C’est de l’intérieur, et de l’intérieur seul, que peut
monter la voix définitivement obligatoire qui me dira : « Attention !
Voici pour toi le moment d’observer le précepte positif de la charité
fraternelle, tu dois faire telle aumône ; voici l’heure de rendre à Dieu
le culte qui lui est dû, prie de telle façon ; voici comment en cet
instant tu dois observer le précepte du travail, fais telle étude ; car
cette aumône, cette oraison, ce travail sont exactement proportionnés aux
forces et aux grâces qui te sont départies, et appartiennent au programme qui
constitue ta loi morale à toi, le mode individuel dont les formules générales
de la loi te sont applicables. »
Mais toutes ces
intimations sont-elles pareillement obligatoires ? Suis-je vraiment tenu
de choisir, parmi les différentes manières de réaliser le bien voulu par le
précepte, celle qui m’est le mieux proportionnée ? Et surtout, si un
heureux naturel et des grâces abondantes m’ont, donné pour le bien une
puissance plus qu’ordinaire, suis-je tenu de choisir ces manières excellentes d’honorer
Dieu, de servir le prochain ou de me perfectionner moi-même, qu’on appelle œuvres
de conseil et qui sont, ou la pratique habituelle et constante des trois
conseils évangéliques d’obéissance, de chasteté, de pauvreté, dans l’état
religieux, ou les sacrifices de volonté personnelle, de joie sensible et d’utilité,
que demande toujours une pratique généreuse du bien[7] ?
La réponse de
saint Thomas semble nette et catégorique : « Dès lors que la fin
intimée par le précepte est réalisable de différentes façons, on n’est point
transgresseur du précepte, du seul fait qu’on ne choisit pas la meilleure
manière de l’accomplir, il suffit de l’accomplir de façon quelconque… même si l’on
reste au-dessous d’une perfection moyenne, pourvu qu’on fasse le minimum de ce
qui est absolument requis.[8] »
C’est d’une
fausse interprétation de cette proposition et de plusieurs autres analogues, qu’est
née la notion morale hybride d’imperfection. On a oublié que saint Thomas ne
donnait pas aux mots de précepte, d’obligation, de transgression, la
signification extensive que nous leur donnons aujourd’hui. Nous disons aujourd’hui
qu’il y a précepte et obligation, toutes les fois que nous sommes en face d’une
action qui nous est demandée, sous peine de péché mortel ou véniel. Dans saint
Thomas, au contraire, les mots précepte et obligation employés sans
détermination restrictive, sont réservés aux intimations dont la transgression
est péché mortel. Le précepte, c’est l’exigence
absolue de la loi, créant pour nous l’obligation, c’est-à-dire
la nécessité de choisir entre son exécution ou la séparation d’avec Dieu.
Voilà pourquoi
saint Thomas peut dire que le péché véniel n’est jamais contre le précepte,
mais seulement en dehors du précepte, parce qu’il ne supprime pas le bien
intimé par la loi, mais nous empêche seulement de le réaliser autant que nous
aurions pu. « La dénomination du péché ne convient qu’imparfaitement au
péché véniel, à cause d’une simple relation d’analogie avec le péché mortel,
pareille à celle qui fait donner le nom d’être à l’accident, par analogie avec
la substance, alors que l’accident ne réalise qu’imparfaitement la notion d’être.
Le péché véniel, en effet, ne va pas contre la loi ; celui qui pèche
véniellement ne fait pas ce que la loi défend, il n’omet pas ce à quoi la loi
nous oblige par le précepte, mais il agit en dehors de la loi, parce qu’il n’observe
pas le mode rationnel d’exécution, qui réalise les intentions de la loi[9]. »
Il faut donc, d’après saint Thomas, distinguer, dans la loi morale, deux sortes d’intimations de conscience : les unes qui nous indiquent les biens dont l’amour exige absolument la réalisation, culte divin, service du prochain, perfection personnelle[10] ; les autres qui nous présentent les moyens de réalisation, qui nous conviennent le mieux. Les premières sont préceptes absolus, leur obéir est de nécessité de salut, les violer est transgression du précepte, et cette transgression s’appelle péché tout court ou péché mortel, parce qu’elle est incompatible avec la charité, contra legem. Les secondes ne sont que « relativement préceptives »[11], instante invitation à assurer une bonne exécution du précepte, par le choix loyal de celui des moyens conseillés, qui nous paraît le mieux proportionné à la grâce de l’instant présent. Leur obéir n’est pas de nécessité de salut, leur refuser son assentiment n’est pas une transgression du précepte absolu, n’est pas un péché proprement dit ; ce qui n’empêche pas que ce refus soit péché improprement dit, péché véniel, parce qu’il est volonté déraisonnable, irréductible à un motif d’amour, irreferibilis ad finem caritatis, échappant totalement aux directions de la loi, præter legem.
C’est par une
intimation de ce genre que peut nous être présentée l’œuvre de conseil.
II. L’omission délibérée de l’œuvre de conseil
est ou mérite ou péché véniel.
On appelle « œuvres
de conseil » toutes les actions qui, considérées en elles-mêmes, indépendamment
de l’individu qui les pose, semblent promouvoir excellemment la gloire de Dieu,
notre perfection personnelle, ou le bien de nos frères. Elles sont appelées « œuvres
de conseil » parce qu’elles conviennent, et sont conseillées aux hommes en
général, abstraction faite du degré de perfection individuelle dans lequel leur
être réalise le type humain et chrétien (Ia IIæ, q. 109, art. 4). On les
appelle encore œuvres plus parfaites, œuvres de perfection. Toutes ces appellations
donnent quelquefois lieu à de regrettables méprises.
Les œuvres sont
parfaites comme la nourriture est saine, dans la mesure où elles sont aptes à
développer la vie et la perfection de celui auquel elles sont proposées (IIa
IIæ, q. 184, art. 3). Or, pour cela, il faut qu’elles soient proportionnées,
non seulement aux circonstances extérieures dans lesquelles il se trouve, mais
encore à ses aptitudes intrinsèques, et en particulier à l’intensité de sa
charité et à la grâce actuelle qui lui est accordée. Excellent aliment pour la
flamme d’un haut-fourneau, l’anthracite éteint le petit foyer qu’on allume.
Royale était l’armure de Saül ; mais David disait : « J’aime
mieux ma fronde ». Belles et bonnes entre toutes sont les œuvres d’apostolat,
mais jetez sur les plages lointaines un missionnaire sans vocation, il court
grand danger de se perdre. La prière et la pénitence, si excellentes qu’elles
soient, ne sont vraiment utiles que si elles sont mesurées au besoin intime de
celui qui les pratique.
A s’en tenir au
langage vulgaire, une œuvre est d’autant plus parfaite qu’elle est la
manifestation ou l’aliment proportionné d’une charité plus ardente. Gardons cette
appellation si l’on veut, mais n’oublions pas, alors, qu’une œuvre plus
parfaite en soi peut être beaucoup moins parfaite pour moi. M. Fonsegrive ne fait qu’exprimer une doctrine d’expérience
courante pour tous ceux qui s’occupent un peu des âmes, quand il écrit : « Souvent
le bien véritable, la justice vraiment juste, se trouve dans des actes moyens
que la prudence commande et qui ne paraissent à l’imagination ni très héroïques
ni très séduisants[12]. »
L’apôtre saint Paul est revenu plusieurs fois dans ses lettres sur cette règle
de prudence chrétienne : « Je vous le dis à tous, par la grâce qui m’est
donnée, écrivait-il aux Romains, ne soyez pas plus ambitieux de sagesse qu’il n’est
sage de l’être, mais réglez ces ambitions sur la mesure de foi que Dieu a
départie à chacun d’entre vous » (Rm. XII, 2)[13].
Si donc l’inspiration
qui nous propose une vie, ou simplement une action plus parfaite, nous paraît
disproportionnée à la grâce de l’instant présent, si elle nous semble venir de
l’orgueil ou de l’imagination et non pas de l’Esprit-Saint,
nous faisons œuvre méritoire en la repoussant, pour garder notre petit train de
vie ordinaire.
Mon verre n’est
pas grand, mais je bois dans mon verre.
Nous louerons
donc comme méritoire le refus du vicaire, qui, ne se sentant aucune des
aptitudes requises à la direction d’un patronage, ne veut pas s’en charger ;
méritoire, le refus du jeune catholique, qui demande à poursuivre quelque temps
encore ses études dans le silence et le recueillement, avant d’accepter la
tâche d’initiateur ; méritoire, le refus du prêtre, repoussant des rêves
intempestifs de vie religieuse, ou des élans passagers de pénitence extraordinaire,
qui ne viennent pas de l’Esprit-Saint, mais d’une
imagination excitée par quelque lecture d’occasion.
Mais l’œuvre de
conseil se présente souvent de tout autre façon.
Elle peut
devenir œuvre de précepte, et s’imposer comme absolument obligatoire, à la
suite de vœux ou à raison de circonstances extraordinaires, qui en font le seul
moyen de réaliser la fin exigée par le précepte. Rendre service à son ennemi
est ordinairement œuvre de conseil, le faire en cas d’extrême nécessité est
absolument de précepte[14]. En
dehors de ces cas, l’œuvre de conseil si importante qu’elle soit, s’agit-il du
choix d’un état de vie, n’est jamais absolument obligatoire.
Mais, sans
devenir absolument obligatoire, l’œuvre de conseil devient pour moi l’objet d’une
intimation « relativement préceptive »,
toutes les fois que sa convenance actuelle avec la loi de mon être
individuel est nettement affirmée.
Cette
convenance commence à s’affirmer par l’intermédiaire des habitudes généralement
reçues parmi les personnes sages de la condition à laquelle l’individu
appartient. Autres sont les pratiques de piété qui conviennent à un
séminariste, autres celles qui conviennent à un polytechnicien. A qui lui
propose une heure d’adoration devant le Saint-Sacrement, le polytechnicien,
même pieux, peut souvent répondre : « C’est plus de piété que n’en
comporte la grâce qui m’est donnée, ce n’est pas l’œuvre que Dieu me demande à
cette heure. » Mais il est assez rare que le séminariste, sollicité par le
souvenir des avis reçus, ou des promesses faites à son directeur, puisse arguer
de la disproportion d’une demi-heure d’oraison avec sa grâce et ses besoins
individuels, pour rester au lit jusqu’à l’heure de la messe bien sonnée.
La même
convenance s’affirme mieux encore par les règles auxquelles nous avons promis d’obéir.
Tous les auteurs de morale accordent qu’un religieux manquant à sa règle
délibérément et sans excuse valable, pèche presque toujours véniellement, même
si cette règle n’oblige pas sous peine de péché. Pourquoi ? parce qu’il
est bien difficile que la conscience du religieux puisse raisonnablement ne pas
lui proposer l’acte commandé par sa règle, comme le meilleur moyen pour lui de
répondre à sa vocation individuelle. Dès lors il ne peut l’éviter que pour un
motif complètement étranger à l’amour, ex intentione leviter
mala.
Mais ce qui
achève la valeur impérative des habitudes ou des règles de l’état auquel nous
appartenons, ce qui les interprète, les détermine et quelquefois y ajoute, c’est
l’inspiration intérieure qui monte claire et pressante du fond de notre âme
pour nous dire : « Voilà l’œuvre qui te convient, voilà pour toi, à l’instant
présent, le meilleur moyen de réaliser tel ou tel bien exigé par la loi d’amour.
Fais cette œuvre, si tu veux être intégralement fidèle au dessein de Dieu sur
toi, à l’aspiration pleine et vraie, qui résume tout ton être. » Comme le
dit encore très bien M. Fonsegrive, « à chaque
moment donné de notre vie, toutes les fois que nous y réfléchissons et que, par
la réflexion, nous nous arrachons au déterminisme intérieur ou extérieur, et
revendiquons notre liberté, une action et une seule se présente à nous devant
être élue, préférée, choisie, par conséquent comme devant être faite, il y a
toujours une action raisonnable à faire, il n’y en a qu’une seule, et c’est
celle qui s’accorde à la fois avec l’humanité qui est en nous et avec l’individu
humain que nous sommes[15]. »
Cette action
peut très bien être une œuvre qui sorte du commun, même des habitudes communes
de ceux dont nous partageons la vie, elle devient pour nous terme d’une
ordination rationnelle, relativement obligatoire sous peine de péché véniel,
aussitôt que nous avons conscience qu’il ne s’agit pas ici de rêve, d’imagination,
d’orgueil, ou d’esprit propre, mais d’un appel de l’Esprit-Saint.
Car c’est lui qui est la loi intime du chrétien, la loi de la grâce, la seule
loi vivante et complète de tous les justes de l’Ancien et du Nouveau Testament[16],
écrite, mais aussi parlante au plus profond de leurs cœurs. Quæ sunt leges
Dei ab ipso Deo scriptæ in cordibus
nisi ipsa presentia Spiritus Sancti[17] ?
Pourrais-je
sans péché véniel esquiver cet appel, substituer à l’œuvre qui m’est ainsi
proposée une œuvre pour moi moins bonne mais plus facile, et répondre à l’Esprit
qui me demande une soirée de dévouement à une œuvre d’apostolat ou de
bienfaisance : « Seigneur, c’est beaucoup, c’est trop d’effort pour l’instant,
je m’arrangerai mieux d’une soirée de lecture instructive ou d’intimité
familiale : à vous encore l’hommage de ces œuvres ? »
La réponse de Lehmkuhl est plus qu’embarrassée, elle parait contradictoire : « La négligence de l’œuvre meilleure, de l’inspiration divine, qui nous demande une œuvre de surérogation, peut nous être sujet de douleur, de pénitence, de prières qui apaisent la justice de Dieu, car une telle négligence peut être pour Dieu une raison de diminuer ses grâces actuelles et sa protection, si nous ne l’apaisons pas ; elle ne peut jamais être matière d’absolution sacramentelle[18] ». Mais si je dois pleurer, faire pénitence et apaiser Dieu pour cette négligence, n’est-ce pas qu’elle est un acte dommageable pour moi, désordonné, injurieux pour Dieu ? Que lui manque-t-il donc alors pour qu’elle soit péché véniel et matière d’absolution sacramentelle ?
Eh quoi !
Quand un acte m’est proposé, comme celui qui est le plus à même de faire germer
et fleurir les semences de bien que Dieu m’a libéralement confiées, je pourrais
sans agir en dehors de la loi de ma vie, præter
legem, glacer d’un souffle d’égoïsme la fleur de
charité, prête à s’épanouir ; je pourrais stériliser la grâce de Dieu sans
avoir à rendre compte du talent inutilisé[19], du
bien dédaigné ? Non, ce n’est pas possible. Cette omission est péché
véniel de paresse et de défaillance qui, s’il se répète souvent, nous livre « à
l’inaction ou à un exercice tiède et condamne à l’étiolement progressif les
puissances qui nous avaient été données pour maintenir en nous la vie, pour
accentuer son ascension, assurer sa fécondité[20] ».
Sans doute, l’acte
par lequel la volonté accepte le moindre bien et en surveille l’exécution est
bon, mais il est précédé d’un autre acte de volonté, qui est le refus de l’œuvre
meilleure pour nous. C’est en vain que Lehmkuhl (I, XL,
3) essaie d’expliquer et de justifier ce refus par l’amour du bien honnête qui
se trouve dans l’œuvre moins bonne. Un ouvrier auquel j’offre cinquante
centimes pour une heure de travail, et cinq francs pour deux heures, préfère
les cinquante centimes. Ne venez pas me dire que c’est l’amour de l’argent qui
lui a fait refuser les cinq francs. Non, impossible de rattacher d’une façon
quelconque à l’inspiration de la charité le refus de l’œuvre que l’Esprit-Saint me propose. Ce refus est péché véniel, irreferibilis ad finem caritatis.
Pour qualifier
cette faute, pas n’est besoin de déterminer quelles sont au juste les attaches[21]
égoïstes qui ont paralysé l’effort de notre volonté vers le bien. Ce n’est pas
toujours très facile et, quels que soient ces attraits, le refus d’acquiescer à
l’intimation intérieure est en lui-même faute d’imprudence. Car la prudence n’a
pas pour rôle unique de modérer notre ardeur, elle a aussi celui, trop oublié,
de soutenir et d’exciter notre effort. Si sa sollicitude endormie ne sait pas
commander vigoureusement (IIa IIæ, q. 47, art. 8 et 9) l’exécution des
résolutions généreuses que nous inspire l’Esprit, l’acte intérieur de notre
décision est vicié par un péché véniel de négligence, et cette négligence a
pour effet l’omission de l’acte extérieur qui nous convenait à cet instant.
La négligence
est péché mortel, quand il s’agit d’acte imposé par un précepte proprement dit,
si sit de necessitate salutis ; mais si le bien négligé n’est pas de
nécessité de salut, n’est pas absolument obligatoire, et s’il n’est pas refusé
avec mépris, mais à cause du manque de ferveur d’une charité, qu’une
défaillance véniellement coupable empêche de s’exercer, la négligence n’est plus
péché mortel mais véniel[22]. De
même, l’omission proprement dite[23], qui
présuppose une œuvre strictement obligatoire, est toujours péché mortel, mais l’omission
peut n’être que vénielle, quand elle n’est qu’omission, au sens large, d’une
circonstance ou d’un moyen d’exécution, dont la négligence ne nous met pas en
contradiction avec le précepte, mais est en dehors de sa direction, et nous
dispose à y contredire[24].
Aux péchés
mortels de transgression proprement dite des préceptes négatifs se rattachent
les péchés véniels de transgression improprement dite, menus désordres que la
loi ne nous interdit pas absolument, mais que la charité ne peut prendre à son
compte : petites indécences dans le culte divin, indélicatesses en matière
de justice, petites complaisances de vanité et de sensualité.
Aux péchés
mortels d’omission proprement dite vis-à-vis des préceptes affirmatifs, se
rattachent les péchés véniels d’omission improprement dite, omissions de
prières, de bonnes œuvres que la loi ne nous impose pas absolument, mais que la
voix intérieure de l’Esprit nous conseille assez instamment, pour que leur
négligence soit due à un tout autre amour qu’à celui de la charité.
Nous remarquons
beaucoup mieux les péchés véniels de transgression, pour la raison donnée plus
haut, qu’il s’agit ici de la partie négative de la loi. Nous remarquons
beaucoup moins les péchés véniels d’omission, parce que, sur ce point, l’enseignement
oral ou écrit est nécessairement plus vague, car c’est ici que l’individualisme
a sa plus large part ; ce qui est péché véniel d’omission pour Pierre, ne
l’est pas pour Paul. La théologie peut à peine déterminer approximativement les
circonstances concrètes où l’aumône est pour moi de précepte absolu :
comment pourrait-elle me dire quand je serai tenu sous peine de péché véniel d’accepter
telle ou telle œuvre de bienfaisance ?
Et cependant
ces péchés véniels d’omission, quoiqu’ils soient moins graves que les péchés de
transgression en matière équivalente, et minimes d’ordinaire chez les âmes
ferventes, sont, chez les âmes tièdes, assez souvent plus graves et, à égale
gravité, plus dangereux que certains péchés de transgression beaucoup plus
remarqués. Le séminariste paresseux commet une faute vénielle plus grave en
omettant sans raison sa méditation, qu’en s’y permettant quelques distractions.
Entre la négligence du vicaire qui, pour garder sa tranquillité, refuse aux
sollicitations de sa conscience une œuvre de zèle, et les petits emportements
même consentis d’un dévoué directeur de patronage, la différence n’est pas à l’avantage
du défaut de zèle. Les péchés véniels d’omission sont aussi plus dangereux,
parce que plus inaperçus et plus faciles à excuser et à répéter ; ils
amènent assez vite, si on n’y prend garde, cette maladie du sommeil, qui rend
tant de vies chrétiennes insignifiantes et parfois nous conduit sans secousse à
la mort. Habitués à décliner nos appels de conscience toutes les fois que nous
ne pouvons pas dire « ceci est obligatoire », nous en déclinons tant
et tant, que la somme de nos prières et de nos bonnes œuvres arrive à peine au
minimum exigé par le précepte. La voix intérieure tant de fois méconnue se
tait, la grâce du Seigneur tant de fois dédaignée ne nous est plus accordée.
Dans l’atmosphère de notre âme refroidie par cette diminution du rayonnement
divin, montent plus épaisses les vapeurs de la concupiscence ; c’est alors
qu’éclatent les orages, qu’apparaissent les violentes tentations et qu’arrivent
les péchés de transgression grave, qui peuvent réveiller, mais ne réveillent
pas toujours de leur engourdissement les âmes trop peu soucieuses d’éviter ce
qu’on appelle aujourd’hui l’imperfection, ce que les anciens appelaient
simplement péché véniel d’omission. Ce n’est pas sans raison, que l’Église nous
fait redire à tous : A neglectu inspirationum tuarum libera nos, Jesu.
III. Les objections.
Il est temps d’en
venir aux objections que peut soulever la thèse que nous venons d’exposer :
elle est, nous a-t-on dit, contraire à cet axiome incontestable, que nous ne
sommes pas tenus au plus parfait ; elle est restrictive de la liberté,
multiplie les péchés véniels et engendre le scrupule.
1° « Nous
ne sommes pas tenus au plus parfait. » – Entendons-nous sur le sens de cet
axiome. S’il veut dire que nous ne sommes pas tenus à l’œuvre plus parfaite « en
soi » il a cent fois raison, il n’en dit pas même assez, il y a
quelquefois mérite à écarter la proposition de l’œuvre plus parfaite « en
soi ». S’il veut dire que nous ne sommes jamais tenus, au sens absolu du
mot, c’est-à-dire sous peine de péché mortel, à faire ce qu’il y a de mieux
pour nous, il est encore vrai. Il suffit, pour éviter le péché proprement dit,
le péché mortel, que nous respections les volontés absolues de Dieu, en
réalisant strictement l’essentiel du bien intimé par le précepte. Mais il n’est
pas vrai que nous ne soyons pas tenus aliqualiter,
sous peine de péché véniel, d’accepter l’inspiration divine, qui nous donne
elle-même la force d’accomplir l’œuvre meilleure qu’elle nous propose. Ce n’est
pas sans refroidissement d’amitié, que nous repoussons le conseil d’un ami de
la terre, et cependant ce conseil n’est pas toujours lumière, et ne nous assure
pas la force suffisante, qui quelquefois nous manque pour le réaliser. « Tous,
tant religieux que séculiers, sont tenus d’une certaine façon (sous peine de
péché véniel), de faire tout le bien qu’ils peuvent ; car c’est à tous
sans exception que s’adresse la parole de l’Ecclésiaste, IX, 10 : « Tout
ce que ta main peut faire, fais-le avec zèle[25]. »
2° « Multiplier
ainsi les exigences de la loi morale, c’est restreindre la liberté. » – Nous
retrouvons ici ces faux concepts de la loi morale et de la liberté, qui,
exagérant les analogies de la loi morale avec la loi sociale, mettent entre la
liberté et la loi morale considérée comme totalement hétéronome, extrinsèque à
la volonté, une antinomie qui est le contraire de la réalité. Cette erreur est
au fond de toutes les stériles discussions de la question du probabilisme :
« La loi possède, la liberté possède » ; c’est elle qui inspire
des définitions de la loi morale aussi peu philosophiques que celle-ci : « Tends
vers la fin dernière en faisant usage de ta liberté physique, aussi longtemps
qu’aucun empêchement positif ne se présente à ton esprit. »
Qu’est-ce donc
que la liberté physique ? Contradiction dans les termes, liberté de la
girouette mobile au moindre vent, liberté de la chèvre qui bondit capricieuse,
esclave des impressions changeantes de sa sensibilité, liberté de l’amant
incapable de ne pas sacrifier à son idole de chair le meilleur de sa vie. Non,
pas de liberté dans la créature, si ce n’est dans la mesure où elle connaît et
aime l’idéal. Si libre veut dire absolument indépendant, rien n’est libre que
Dieu ; l’homme n’a pas d’autre liberté que celle de choisir entre la
servitude de l’attrait inférieur et le noble service de l’idée ; il ne s’affranchit
de la loi du péché qu’en se mettant au service du bien, liberi
a peccato servi facti estis justitiæ et il ne s’affranchit
de l’idéal, que pour retomber sous l’esclavage du péché, cum servi essetis peccati, liberi fuistis justitiæ (Rom., VI, 18 et 20 ). Mais si liberté veut
dire affranchissement du déterminisme du monde phénoménal, je suis libre dans
la mesure où l’amour de l’incréé, m’élevant au-dessus des attraits et des
répulsions du créé, me permet de leur commander et de m’en servir, au lieu de
leur obéir, libre par conséquent dans la mesure où une conscience délicate me
rappelle plus souvent au culte de l’idéal et au gouvernement de mes facultés
inférieures. Servire Deo regnare est[26].
3° « Considérer
comme péché véniel toutes les résistances aux inspirations de l’Esprit-Saint, c’est multiplier les péchés et exposer
beaucoup d’âmes au scrupule. » – Dès lors que nous avons conscience de
repousser une inspiration de l’Esprit-Saint, le mal
est fait. La dénomination de péché véniel n’ajoute rien au formel de la faute.
Elle ne fait que nous avertir de ses conséquences et nous offrir un nouveau
remède, en nous permettant de la soumettre à l’absolution sacramentelle. Quant
aux scrupules, leur plus sûr remède, du côté de l’intelligence, est encore la
pleine connaissance de la vérité morale. L’exposé de nos conclusions pratiques
sera d’ailleurs la meilleure réponse à cette dernière objection.
IV. Conclusions pratiques.
1° Parce que
Dieu nous a donné à tous, avec un être individuel, une vocation individuelle et
une loi individuelle qui n’est rien moins que l’inspiration de l’Esprit-Saint pénétrant notre volonté et lui faisant désirer
les moyens d’observer, à la façon qui nous convient, les préceptes de la loi
commune, nous devons : 1° nous abstenir tout à la fois de juger la
conduite de notre frère à la mesure de la nôtre, et de modeler indiscrètement
la nôtre sur la sienne ; 2° être attentifs et dociles aux appels de l’Esprit,
qui interprètent et complètent intérieurement pour nous les promulgations extérieures
de la loi morale. Unctio enim docet vos (1 Jean, II,
27). Hodie si vocem
ejus audieritis nolite obdurare corda vestra (Ps. XCIV, 8).
2° Parce que l’œuvre
plus parfaite « en soi » n’est plus parfaite « pour nous »,
que dans la mesure où elle correspond à la grâce qui nous est donnée, nous
devons nous laisser faire par la grâce, sans essayer de la devancer par des
efforts inutiles. Vanum est vobis ante lucem surgere (Ps. CXXVI, 8).
3° Parce que
les propositions d’œuvres plus parfaites ne viennent pas toutes de Dieu, mais
quelquefois de l’imagination et même du démon, nous devons nous assurer, avant
de les accepter, qu’elles répondent bien au vrai besoin de notre vie morale et
qu’elles nous sont demandées par l’Esprit. En cas de
doute, nous faisons pour le mieux, sans nous arrêter longuement à discuter des
détails, qui ne doivent pas retenir l’attention d’un homme sérieux (Ia IIæ, q. 14,
art. 4), bien certains que notre décision sera toujours moralement bonne, si
elle est inspirée par un désir loyal du bien. A plus forte raison ne devons-nous
jamais discuter après coup cette loyauté ; mais s’il nous reste quelque
doute sur le vrai motif qui nous a fait décliner l’œuvre plus parfaite, nous n’avons
qu’à nous en remettre à la miséricorde de Dieu, en répétant avec le Psalmiste :
Delicta quis intelligit ? Ab occultis
meis munda me ! (Ps. XVIII, 13.) C’est à ces
cas douteux, qui sont nombreux et ne sont pas matière suffisante pour l’absolution,
qu’on pourrait laisser le nom d’imperfection, étant donné notre impuissance à
déterminer d’une façon plus précise leur vraie moralité. Mais on doit se
rappeler que ce nom est un aveu d’ignorance et non pas la dénomination propre
de l’entité morale qui échappe à notre estimation.
4° Parce que
tout recul devant l’effort demandé par une inspiration que nous croyons être de
l’Esprit-Saint est péché véniel, nous pouvons l’accuser
comme tel et en demander l’absolution. Mais nous devons éviter vis-à-vis de ces
péchés l’excès d’inquiétude autant que l’excès d’insouciance. Nous devons
savoir et répéter à tous, que la ferveur de la charité est le vrai remède à ses
tiédeurs, que l’on répare le péché véniel bien plus en vivant qu’en pleurant,
et qu’à la conscience des nombreuses fautes vénielles qui nous échappent chaque
jour, nous ne devons demander qu’une plus grande défiance de nous-même, et un
souci toujours croissant de fidélité à la grâce. Un chrétien qui a la charité
au cœur doit avoir bien plus la passion de vivre que la crainte de mourir, la
passion du bien que la crainte du péché, et s’inspirer toujours de ces paroles
de saint Paul : « Sans m’arrêter à regretter ou à discuter inutilement
le passé, je vais de l’avant, tendant tous les ressorts de mon être à la
poursuite de ma destinée, de la glorieuse récompense qu’est la vocation
céleste, à moi donnée par Dieu, dans le Christ Jésus. » Quæ quidem retro sunt obliviscens,
ad ea vero quæ sunt priora, extendens
meipsum, ad destinatum persequor, ad bravium supernæ vocationis Dei in Christo
Jesu (Philip., IV, 13-14).
[1] Marc, I, 310 ; Lehmkuhl, I, 38-40 ; St Thomas, Sum. Ia Iæ, q. 18, a. 9 ; II Sent. dist. XL, art. 5 ; De Malo, q. 2, art. 5.
[2] Marc, I, 341 ; II, 1655 ; Lehmkuhl, II, 261 ; I, 39, 3. Dans ce dernier passage Lehmkuhl pose très bien l’objection ; mais sa solution, qui pratiquement diffère peu de la nôtre, semble théoriquement insuffisante.
[3] Critique des systèmes de morale contemporains, 1. VI, ch. III, p. 313. Paris, Alcan, 1899.
[4] Ia IIæ, q. 93, a. 1 ; Cf. Ia, q. 15, a. 2.
[5] Fonsegrive, Le Moral et le Social. La Quinzaine, 1er décembre 1905, p. 332. Vivre sa vie est une excellente formule quand on entend le mot vie dans son vrai sens de développement de ce qu’il y a de bon en nous. La même formule est dans nombre d’ouvrages contemporains celle de l’égoïsme le plus absolu, quand on identifie la vie avec la jouissance actuelle quelle qu’elle soit.
[6] IIa IIæ, q. 184, a. 3, sed contra ; Ia IIæ, q. 88, a. 1 ad 1um.
[7] Saint Thomas rattache avec raison tous ces sacrifices de détail aux trois conseils évangéliques de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, Ia IIæ, q. 108, art. 4.
[8] « Cum autem id quod cadit sub præcepto, diversimode possit impleri, non efficitur transgressor præcepti aliquis ex hoc quod non optimo modo implet, sed sufficit quod quocumque modo impleat illud… non est transgressor præcepti qui non attingit ad medios perfectionis gradus, dummodo attingat ad infimum. » IIa IIæ, q. 184, art. 3, ad 2um.
[9] Cette citation est extraite de l’ad 1um de l’art. 7, q. 88, Ia IIæ, dont voici le texte intégral : « Divisio peccati in veniale et mortale non est divisio generis in species, quæ æqualiter participant rationem generis, sed analogi in ea de quibus prædicatur, secundum prius et posterius ; et ideo perfecta ratio peccati, quam Augustinus ponit, convenit peccato mortali. Peccatum autem veniale dicitur peccatum, secundum rationem imperfectam, et in ordine ad peccatum mortale : sicut accidens dicitur ens in ordine ad substantiam, secundum imperfectam rationem entis : non enim est contra legem : quia venialiter peccans non facit quod lex prohibet, nec prætermittit id ad quod lex per præceptum obligat, sed facit præter legem ; quia non observat modem rationis, quem lex intendit. » Voir aussi q. 74, art. 9 ; IIa IIæ q. 105, art. 1, ad 1um ; De malo q. 7, art. 1, ad 1um et ad 8um ; C. Gentes, LIII, ch. 130.
[10] Nous n’entendons pas limiter à ces fins générales les déterminations des préceptes qui descendent davantage dans le particulier. Mais à chacun de ces préceptes, si particuliers qu’ils soient, correspondent ordinairement plusieurs modes d’exécution dont le choix est laissé à notre raison, mais non pas abandonné à notre caprice.
[11] Nous appellerions bien volontiers ces secondes intimations « conseils » Si nous ne craignions qu’on ne les confondit avec les conseils adressés à l’homme en général, qui, considérés dans leur pure objectivité, n’ont rien d’impératif et sont laissés au choix de l’individu. « Hæc est differentia inter consilium et præceptum quod præceptum importat necessitatem, consilium autem in optione ponitur ejus cui datur. Ia IIæ, q. 108, art. 4. Mais ce choix lui-même du moyen conseillé est soumis comme tout acte humain au jugement de la raison, et c’est ce jugement qui peut faire du conseil une intimation « relativement préceptive » pour l’acte concret et individuel.
[12] Justice morale et justice sociale. La Quinzaine, 16 décembre 1905 p. 477.
[13] Cf. I Cor., XII, 11 ; II Cor., X, 13 sq. ; Ephes., IV, 7.
[14] IIa IIæ, q. 43, art. 7, ad 4um ; q. 124, art. 3, ad 1um.
[15] La loi morale et la loi sociale. La Quinzaine, 1er décembre 1905, p. 334.
[16] Ia Iæ, q. 106, art.1.
[17] St.
Augustin, De Spiritu et littera,
q. 21.
[18] « De neglectu operis melioris, de neglectu divinæ inspirationis circa opus supererogatorium dolorem quidem concipere possum, de eoque pæenitere et Deum etiam placare, siquidem talis neglectus Deo ratio esse potest diminuendi actuales gratias et protectionem, nisi placatur, at causa absolutionis sacramentalis numquam esse potest. » II, 261.
[19] Luc, XIX, 12 sq ; XIII, 6-11 ; Matth., XXV, 14-30.
[20] P. Janvier, 1ère Conférence de Notre-Dame, Carême 1907.
[21] Ces attaches d’ailleurs ne sont désordonnées qu’à raison de la volonté qui les suit de préférence à l’appel de la grâce.
[22] IIa IIæ, q. 54, art. 3… « Si negligentia consistat in prætermissione alicujus actus vel circumstantiæ, quae non sit de necessitate salutis, nec hoc fiat ex contemptu, sed ex aliquo defectu fervoris, qui impeditur interdum per aliquod veniale peccatum, tunc negligentia non est mors tale peccatum sed veniale, » et ad 1um : « Minor amor Dei potest intelligi dupliciter : uno modo per defectum fervoris caritatis : et sic causatur negligentia quæ est peccatum veniale ; alio modo per defectum ipsius caritatis… et tunc causatur negligentia quae est peccatum mortale ».
[23] IIa IIæ, q. 79, art. 3 : « Omissio importat prætermissionem boni, non autem cujuscumque, sed boni debiti. »
[24] Art. 4, ad 3um : « Sicut omissio opponitur præceptis affirmativis, ita transgressio opponitur præceptis negativis ; et ideo utrumque, si proprie accipiatur, importat rationem peccati mortalis : potest autem large dici transgressio vel omissio, ex eo quod aliquid fit præter præcepta affirmativa, vel negativa, disponens ad oppositum : et sic utrumque large accipiendo, potest esse peccatum veniale. » Voir aussi q. 125, art. 3.
[25] IIa IIæ, q. 186, art. 2, ad 1um. Voici le texte intégral d’où est prise cette citation : « Sicut diligere Deum ex toto corde tenentur omnes ; est tamen aliqua totalitas perfectionis quæ sine peccato prætermittitur non potest, aliqua autem quæ sine peccato prætermittitur, dum tamen desit contemptus, ut supra dictum est q. 184, art. 2, ad 3um ; ita etiam omnes tam religiosi quam sæculares tenentur aliqualiter facere quidquid boni possint : omnibus enim communiter dicitur. Ecc. IX : « Quodcumque facere potest manus tua, instanter operare. » Est tamen aliquis modus hoc præceptum implendi quo peccatum vitatur : scilicet, si homo faciat quod potest secundum quod requirit conditio sui status : dummodo contemptus non adsit agendi meliora, per quem animus firmatur contra spiritualem contemptum. » En faisant ce qu’exige strictement la condition de notre état, et en évitant le mépris du conseil, mépris qui endurcit notre âme contre tout progrès spirituel et est toujours péché mortel, nous évitons le péché proprement dit, le péché mortel, la transgression d’un précepte ; mais nous n’évitons pas pour autant le péché improprement dit, le péché véniel, qui correspond à l’obligation relative du tenentur aliqualiter.
[26] « La loi morale, exprimant avec le fond de chacun des êtres qu’elle régit la raison et la volonté du souverain Législateur, émerge du fond de nous-mêmes, courbe la volonté en s’imposant à notre raison, elle ne peut que nous faire vivre, nous agrandir sans risquer jamais de nous mutiler, elle assure la continuité harmonieuse et constante de notre vie, qui ne sera jamais plus intense, plus haute et plus belle que lorsqu’elle se maintiendra sous la loi. » Fonsegrive, La loi sociale et la loi morale, La Quinzaine, 1er décembre 1905.