La petite vertu de bienveillance
Par Mgr
Georges Chevrot
Causerie
radiophonique dominicale de 1949
Un des
secrets de la bonne humeur est de s’obliger à regarder les beaux côtés des
personnes avec qui la vie nous met en relations. Or l’habitude de ne voir que
les côtés lumineux des âmes et de rechercher tout ce qui est beau nous conduit
à pratiquer une autre vertu qui, comme la gaieté, est un signe de force morale
et une condition de bonheur, j’ai nommé la petite vertu de bienveillance.
Je n’ai pas
l’intention d’enfoncer une porte ouverte ; je pense bien qu’à l’intérieur
de la famille, sauf de rarissimes exceptions, vous n’avez que de bons
sentiments les uns pour les autres. Dans mon esprit, il s’agit de la
bienveillance envers ceux qui n’habitent pas sous votre toit. Et d’un mot je
dirai que les foyers heureux, les foyers vraiment chrétiens sont ceux où l’on
ne dit pas de mal des absents et où tout le monde est sûr de recevoir un bon
accueil.
La
bienveillance consiste d’abord à porter sur autrui des jugements empreints de
charité, à ne point diminuer ses mérites, à se réjouir sincèrement de ses
vertus et de ses succès, même lorsqu’il réussit là où nous avons échoué. La
bienveillance nous fait accorder aux autres le préjugé favorable. N’avez-vous
pas observé cette tendance instinctive qui pousse tant de gens à croire au mal
plus facilement qu’au bien ? Quelqu’un est accusé d’une faute, ils
commencent par admettre sa culpabilité, quitte à reconnaître ensuite qu’ils
ont été ou qu’ils se sont trompés. L’homme bienveillant, au contraire, commence
par refuser de croire à la faute tant qu’il n’en aura pas de preuves certaines ;
puis, s’il a la certitude que ce tiers a réellement commis un acte
répréhensible, il s’impose de n’en point parler, à moins que ce ne soit pour
lui trouver une excuse ou des circonstances atténuantes. Ne condamnez pas
disait Notre-Seigneur, et vous ne serez pas condamnés. Sans doute,
lorsque vous interprétez favorablement la conduite d’autrui, l’indulgence
risque de vous tromper ; mais si vous le jugez avec sévérité, votre
jugement est presque sûrement entaché d’erreur.
D’où vient
la malveillance ? Peut-être de l’orgueil qui, en abaissant les autres,
nous donne l’illusion que nous leur sommes supérieurs. Peut-être aussi d’un
sentiment inavoué d’envie : nous supportons avec peine que les autres
aient des qualités ou des avantages dont nous ne sommes pas également pourvus
et l’on n’est pas fâché de leur trouver des défauts ou de les prendre en faute.
Chose curieuse, il arrive que les mieux doués portent envie à de moins favorisés
qu’eux, comme le dit un proverbe persan : « Le soleil est envieux de
la lune qui se lève. »
Prenons-y
garde. Les sentiments les plus bas rôdent autour de ceux qui y pensent le
moins et, pour s’en préserver, il faut toujours craindre d’y consentir. Il en
est ainsi de ce « mauvais regard » jeté sur nos frères. Il se dit en
latin invidia, d’où est venu notre mot français « envie ». Le
peintre Giotto, dans une église de Padoue, a représenté l’envie sous les traits
d’une femme aux oreilles démesurément élargies à force d’écouter trop avidement
le mal, et dont les yeux sont mordus par un serpent : mais le serpent ne se
jette pas sur elle du dehors, il sort de sa bouche. Le venin qui obscurcit et
pervertit sa vision est sécrété par le cœur même de la personne malveillante.
Chrétiens,
délivrons-nous de cette maladie du dénigrement, et pour cela, faisons-nous une
règle d’admirer la beauté et la bonté partout où nous les rencontrons. Au
lieu de relever chez les autres l’ombre qui atténue l’éclat de leurs qualités,
rappelons-nous qu’il n’y aurait pas d’ombre s’il n’y avait pas de soleil et
obstinons-nous à considérer ce qu’ils ont de bon et ce qu’ils font de bien.
Soyons les premiers à les louer des qualités et des actions par où ils nous
dépassent.
Il faut
distinguer avec soin entre l’esprit critique et l’esprit de critique.
Le premier est louable : grâce à lui nous distinguons le vrai du faux, le
juste de FinJuste, le bien du mal ; il nous met à l’abri des impulsions
téméraires, des engouements naïfs et des condamnations prématurées. Tout autre
est l’esprit de critique, la manie de ne voir, de ne chercher que le mal. Quel
triste caractère celui qui est incapable d’admirer franchement ce qui est
digne d’éloge ! Savoir admirer est le fait des hommes intelligents et
valeureux. De même que le médisant s’intoxique de toute l’amertume qu’il
distille, de même le bienveillant s’enrichit de toutes les beautés qu’il
admire. En admirant on se grandit, on respire dans une atmosphère de respect
et d’enthousiasme. Inconsciemment on s’élève vers Dieu, principe de toute
grandeur et de toute beauté. N’est-ce pas parce que l’admiration est une forme
de la prière qu’elle nous procure la paix et la force ?
C’est
pourquoi nous aimons tant la maison où, autour de la table familiale, la
réputation du prochain n’est jamais ternie. Pour cette raison aussi on y est
toujours bien accueilli. C’est le second aspect de l’aimable vertu de
bienveillance.
Dites-moi
où réside la sainteté, sinon dans ce chrétien qui se tient à la disposition de
tous, toujours prêt à rendre service ? On croirait qu’il n’a que cela à
faire. On le dérange pas mal, et certains en abusent, mais il ne le fait pas
remarquer. Pour un peu, il vous remercierait d’avoir eu recours à son
obligeance. J’affirme que cette forme de renoncement l’emporte aux yeux du
Seigneur sur beaucoup d’autres sacrifices, apparemment plus coûteux. D’emblée
le chrétien bienveillant entre dans les préoccupations de celui qui l’aborde.
Il possède l’art merveilleux, dont parle saint Paul, de se réjouir avec ceux
qui sont dans la joie et d’être personnellement affligé de la peine de ceux qui
souffrent. Il se fait tout à tous.
Écoutons
patiemment ceux qui se confient à nous. « Rien ne plaît tant à un grand
parleur qu’un parfait écouteur », disait saintFrançois de Sales. Sans
doute devez-vous ménager votre temps : il faudra parfois abréger le
discours du visiteur, mais vous le ferez avec tant de simplicité et d’amitié qu’il
sentira que néanmoins vous l’avez compris. En vous quittant il partira meilleur
et plus courageux.
Se faire
tout à tous n’implique pas qu’on se mêle de tout pour régenter tout le monde, à
la manière de la mouche du coche. Le bienveillant n’est pas un touche-à-tout.
Il est seulement au service de quiconque a besoin de lui et il s’efforce de l’aider
dans la mesure de ses moyens.
Dans toutes
les paroisses, dans tous les quartiers, il existe de ces maisons à la porte
desquelles on ne frappe pas en vain : ce sont de vrais « postes de secours » ;
on y trouve, sinon l’aide immédiatement nécessaire, du moins l’intérêt et la
sympathie qui sont un premier réconfort. L’intimité familiale ne s’y resserre
pas dans l’étroitesse d’un égoïsme collectif ; elle s’épanouit dans la
joie d’être utile aux autres.
À l’encontre
de ceux qui pensent être des sages, en se vantant de vivre chez eux sans s’occuper
des autres, « pour ce qu’on est récompensé, ajoutent ils, on ne s’attire
que des ennuis », les foyers chrétiens, eux, ne critiquent pas les autres
(en ce sens, ils ont raison de ne point s’en occuper) mais ils ne s’en
désintéressent pas. Leur porte, leur cœur, leurs mains sont ouverts à tous ceux
à qui ils peuvent rendre un service. Et leur récompense est dans la joie d’avoir
été bienveillants.
« Il
faudrait, écrivait Gratry, se préparer à la mort, tous les soirs, par un acte d’amour.
Il faudrait imiter le petit enfant qui, avant d’aller prendre son sommeil sous
la garde de Dieu et des anges, va embrasser tout le monde, non seulement son
père, sa mère, ses frères, ses sœurs, mais aussi les étrangers qui se trouvent
là. Et nous aussi, avant d’aller dormir, il nous faut embrasser tous les
hommes, par un acte de charité ! Ce sera une nuit bénie. »