La petite vertu de bonne humeur
Par Mgr Georges Chevrot
Causerie radiophonique
dominicale de 1949
Quand il vous arrive de jeûner, disait Jésus, ne
prenez pas des airs tristes, sombres, renfrognés. Certes, Notre-Seigneur
connaissait par expérience les duretés de la vie ; il n’ignorait pas que
le cœur des hommes est parfois broyé par l’épreuve ; devant le tombeau de
son ami Lazare, il partage tellement le chagrin des sueurs du défunt qu’il ne
peut retenir ses larmes. Mais il y a assez de douleurs inévitables pour ne pas
se rendre malheureux comme à plaisir. Aussi, lorsque nous n’avons pas un motif
sérieux de tristesse, Jésus nous défend-il de prendre des airs accablés : Ne
vous faites pas tristes.
Avez-vous remarqué que le vocabulaire des défauts est
bien plus étendu et varié que celui des vertus ? Ainsi on entend parler de
gens moroses, maussades, taciturnes, ou bien bourrus, bougons, grognons,
revêches ; ceux-ci sont capricieux, lunatiques, acrimonieux ; ceux-là
ont l’air rébarbatif, un pli d’amertume au coin des lèvres et à la bouche des
paroles aigres : ce sont des trouble-fête, des rabat-joie. En revanche, le
dictionnaire ne nous fournit qu’un très petit nombre de vertus à opposer à tant
de mauvaises dispositions. Cependant, les tristes compagnons que je viens de
signaler ont un commun dénominateur : on dit d’eux qu’ils sont de mauvaise
humeur, quand ils ne sont pas d’une humeur massacrante. Voilà qui me permettra
de vous proposer, pour maintenir au foyer la joie et l’espérance
que je vous souhaitais, la vertu de bonne humeur.
Mais quelque esprit chagrin voudra me prendre en
défaut à mon tour : « Notre humeur, bonne ou méchante, m’objectera-t-il,
ne dépend pas de nous. Ne dit-on d’une personne désagréable qu’elle s’est levée
sur le pied gauche, ce qui dénote l’absence de tout calcul ? Par une
matinée de soleil, on est naturellement joyeux, au lieu qu’un temps de
brouillard nous assombrit. Tel est gai parce qu’il possède un estomac
complaisant, tel autre qui a des digestions pénibles trouve à redire à tout. »
Il est vrai que des influences extérieures modifient l’aspect
de notre caractère. Je retiendrai même de cette constatation qu’en présence de
quelqu’un qui est de mauvaise humeur, il est charitable de lui accorder le
bénéfice de ces circonstances atténuantes. Ne lui tenez pas rigueur de ses
brusqueries, en effet il est peut-être malade ou seulement fatigué, ou bien ses
affaires marchent mal, ou hélas ! il souffre d’une
blessure morale qu’il serait cruel d’aggraver de vos reproches !
Quant à nous, lorsque nous ne nous sentons pas dans
notre assiette, efforçons-nous de reconquérir notre sérénité, car il est
rarement impossible de réagir contre des causes extérieures de mécontentement.
On peut chanter quand il pleut, on peut dominer sa lassitude (ou s’accorder
quelque repos), on peut dissimuler ses soucis afin de ne pas contrister les
autres ; mais, ne nous y trompons pas, on ne parvient à reprendre et à conserver
son équilibre moral qu’au prix d’un effort énergique, et c’est justement parce
qu’elle est une conquête de la volonté que l’égalité d’humeur mérite d’être
appelée une vertu.
Notre humeur n’est pas seulement le reflet du ciel
clair ou nuageux ; elle est aussi le reflet de notre âme qui a ses hauts
et ses bas, ses élans et ses dépressions, mais que nous pouvons contenir ou
corriger. « Le temps et mon humeur ont peu de liaison, notait Pascal :
j’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi. » Oui, nos
dispositions personnelles sont comme des verres teintés derrière lesquels nous
voyons la vie en rose ou en gris. Un jour nous manifestons une gaieté
exubérante qui nous rend sourds aux peines d’autrui, ou un optimisme irréfléchi
qui nous cache les obstacles contre lesquels nous irons buter ; le
lendemain, au contraire, l’emballement a fait place au déballement,
on n’a plus de goût pour rien, on se grossit les difficultés, on est à charge
aux autres, impatient, susceptible, insupportable.
Ah ! quittons ces
lunettes qui nous égarent. La vie est tour à tour grise ou rose, prenons-la
telle qu’elle est. Regardons-la avec nos yeux, nos yeux de chrétiens. Faisons
un acte de foi en Dieu qui nous aime et qui ne permet pas que nous soyons
éprouvés au-dessus de nos forces, mais aussi un acte de foi en nous-mêmes.
Croyons à l’utilité de nos actions, à notre capacité de bien remplir notre
tâche, et surtout à notre mission de dévouement à nos semblables. Alors, cette
fois, nous tenons la bonne humeur, qui dépend bel et bien de notre volonté.
La bonne humeur jaillit d’une conscience pure et d’un cœur
généreux. Il reste à la développer à l’aide d’un double exercice. Habituons-nous
à voir le bon côté des choses et les beaux côtés des gens.
« Vous pouvez à votre choix voir dans une flaque
d’eau ou la boue gisant au fond, ou l’image du ciel qui est au-dessus. »
Cette parole est de Ruskin, elle est d’une vérité frappante et d’une
application universelle.
Le mal et le bien sont mêlés partout. Il ne s’agit pas
d’être naïfs et en méconnaissant le mal de se salir dans la boue ; mais
commençons par considérer le bien, le soleil qui se joue dans l’eau dangereuse
et nous contournerons la flaque d’eau. Ne nous hypnotisons pas devant les
difficultés, mais cherchons bien et nous trouverons sûrement le moyen de les
surmonter. Un événement nous contrarie : y changerons-nous quelque chose en
malmenant notre entourage comme s’il devait être puni de notre déception ?
Ce qui nous arrive est fâcheux ? Cela aurait pu être pire. Quelle leçon d’endurance
nous recevons parfois de personnes durement éprouvées que nous plaignons de
tout notre cœur et qui nous font cette réponse si touchante : « Il y
a plus malheureux que moi ! » D’instinct nous prenons nos
contrariétés au tragique et celles d’autrui à la légère. Le chrétien doit faire
exactement le contraire, compatir sincèrement aux afflictions des autres et
supporter vaillamment ses propres déconvenues. Nos projets se trouvent déjoués :
faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Qui sait si cet insuccès ne tournera
pas à notre avantage plus sûrement que nos prévisions ? Toutes choses ont
leurs inconvénients et leurs bons côtés : regardons d’abord les bons côtés
et nous viendrons plus aisément à bout des inconvénients.
Adoptons la même tactique à l’égard de nos semblables.
Abordons-les par leurs beaux côtés. Ils ont tous leurs défauts (comme nous d’ailleurs),
mais tous ont leurs qualités. Les aurez-vous corrigés de leurs travers en leur
parlant sur un ton cassant ? Mettez plutôt à profit leurs qualités et
supportez leurs défauts en y pensant le moins possible. Lorsque vous êtes
obligés d’adresser une observation à quelqu’un, ne vous bornez pas à relever
ses torts ou ses erreurs, complimentez-le en même temps de ce qu’il a fait de
bien, et terminez en l’encourageant. Bien des remarques peuvent être faites
avec bonhomie, voire sur un ton enjoué : ce sont celles qui portent le
mieux.
Au demeurant, la bonne humeur ne doit pas être
confondue avec la manie de plaisanter à tout propos. Plus que dans des éclats
de rire souvent forcés, elle se reconnaît au sourire. Elle reste toujours
gracieuse et c’est ce qui la rend agréable et bienfaisante.
La bonne humeur, c’est le chant sur la route qui fait
oublier la fatigue, rompt la monotonie et réveille l’entrain. Sur la route, et
à la maison aussi. « Le serviteur de Dieu, disait saint Philippe Néri,
doit être toujours de bonne humeur. » Et il ajoutait : « Hors de
ma maison la tristesse et la mélancolie. »
- Quelqu’un m’arrête : c’est bien facile à dire
quand on n’a pas de soucis.
- Je réponds : c’est nécessaire à dire pour
éloigner vos soucis.
Il y a des vertus qui ne paient qu’à longue échéance
et il y en a d’autres dont on est récompensé tout de suite : c’est le cas
de la vertu de bonne humeur.