La petite vertu de discrétion
Par Mgr Chevrot
Au devoir de la sincérité dont je vous ai
parlé, vous aurez apporté le correctif qu’il réclame, à savoir que « toute
vérité n’est pas bonne à dire ». Je souscris volontiers à cette réserve,
du moment qu’il s’agit du bien de la personne à qui l’on parle : en ce
cas, la charité est une limite légitime ; mais si la vérité devait
seulement attirer des ennuis à celui qui parle, ce ne serait pas toujours une
raison plausible de se taire, et il se pourrait que la vérité fût bonne à dire, même à notre préjudice. Il reste hors de cause
qu’on ne doit pas parler sans discernement, et l’art de discerner ce qu’il faut dire, ainsi que la manière de le dire font
l’objet de la vertu de discrétion.
Encore une « petite » vertu, mais
qui contribue puissamment à la paix du foyer. La vertu de discrétion consiste
premièrement à ne pas vouloir tout connaître, et deuxièmement à savoir ne pas
tout dire.
Foin des indiscrets qui cherchent à se
renseigner sur tout auprès de tous et qui vous posent à brûle-pourpoint des
questions en des matières qui ne les concernent pas ! Il est trop clair
qu’on ne doit pas la vérité à ceux qui n’y ont pas droit, et qui pourraient, au
surplus, faire un mauvais usage de la réponse qu’ils vous auraient arrachée. Le
questionneur intempestif n’est pas fondé à se plaindre si vous avez éludé son
coup de sonde poliment ou… brusquement. Toute famille a son histoire, ses
projets, ses secrets qu’elle peut défendre contre la curiosité de ces sortes
de cambrioleurs que sont les indiscrets.
Mais voici un cas plus délicat. Est-ce qu’au
même foyer on peut avoir des secrets les uns pour les autres ? Je réponds
que chacun y est obligé de respecter la vie personnelle des autres et de ne
pas tenter d’en forcer l’accès. Il vade soi que lorsqu’un chef de famille est
médecin ou avocat, il est rigoureusement lié par le secret professionnel, que
nul ne doit chercher à découvrir. Convenez aussi qu’une femme, si tendrement
qu’elle aime son mari, n’est pas autorisée davantage à lui faire
part de la confidence d’une amie qui est venue chercher auprès d’elle un
conseil dans une affaire tout intime. De même que nous ne saurions disposer d’une
somme d’argent que nous avons acceptée en dépôt, de même le secret
que nous avons consenti à entendre ne nous appartient pas, il est la propriété
de celui qui nous l’a confié ; nous n’ avons pas le droit de le divulguer.
Les parents peuvent avoir des secrets à l’égard de leurs enfants déjà
grands ; mais l’inverse peut se produire, et ceci réclame beaucoup de tact
de la part des parents.
Sans doute, dans les heures critiques que
traversent parfois les adolescents, ils trouveront rarement, en général, des
confidents plus attentifs et plus secourables que leur père ou leur mère.
Encore ne voudront-ils se confier à eux que si les parents ne leur font pas
subir un interrogatoire trop serré et s’ils ne se plaignent pas trop amèrement
des silences prolongés de l’enfant qui grandit. Je dirais à ce
dernier : « Allons, secoue-toi un peu, fais effort pour te mêler à la
conversation de la table familiale. » Et je conseillerais aux
parents : « Vous le voyez soucieux, maussade, votre intuition ne vous
trompe pas, il a un secret. Que votre affection soit à la fois vigilante et
patiente. Une interrogation trop directe l’emprisonnerait dans son
mutisme. Attendez. Un mot le trahira bientôt. Ne le relevez pas tout de
suite. Mais quand vous serez en tête à tête avec lui, demandez-lui doucement ce
que ce mot signifiait. L’aveu viendra de lui-même. »
La bonne méthode est d’être soi-même ouvert
et souriant, d’écouter toujours les autres — oh ! oui,
il faut avoir soin d’écouter, — mais aussi de respecter leur silence. La
confiance d’autrui est à la mesure de notre discrétion.
Est-il nécessaire d’ajouter que si les
confidences ne se cherchent pas, c’est ensuite un devoir de justice
de les garder jalousement pour soi ? Et ceci nous conduit au second aspect
de la vertu de discrétion, dont nous avons de multiples occasions dans la vie
de tous les jours, j’entends la précaution de ne pas dire inconsidérément tout
ce qu’on sait.
Les anciens avaient fait de la discrétion une
déesse. Sa statue la représentait les lèvres scellées, et ils l’avaient placée
dans le temple de la joie. Ceci est très instructif, car la discrétion porte en
elle-même sa récompense. Trop
parler nuit, affirme un
proverbe ; en revanche, on n’a ordinairement qu’à se réjouir de n’avoir
pas trop parlé. L’apôtre saint Jacques déclare que l’homme
capable de maîtriser sa langue est un homme parfait, mais il estime que cette
maîtrise n’est pas chose commune. Tel était aussi l’avis de l’auteur
du livre de l’Imitation : « Plus d’une fois,
confesse-t-il, j’ai regretté de n’avoir pas gardé le silence. »
Assurément, un certain abandon est tout à
fait de mise dans les conversations en famille. On doit pouvoir dire librement
ce qu’on pense : encore faut-il prendre le temps de penser avant de
parler. Et puis, même en famille, il est agréable à tous qu’on ne parle pas
sans arrêt ; on goûte alors davantage peut-être le plaisir de se trouver
réunis, tandis que chacun poursuit son occupation personnelle, qui la lecture,
qui la couture, qui ses études. Se tenir, se reposer, travailler ensemble est
déjà une des joies de l’amitié, beaucoup plus sensible quand on ne la trouble
pas par des discours sans intérêt.
Néanmoins, spécialement en famille le plus
souvent on parlera. Première précaution à prendre : se garder de répéter
tout ce qu’on a appris au dehors, avant de l’avoir contrôlé soi-même.
Naturellement, plus la nouvelle est inattendue, piquante, drôle, plus on a hâte
et plus on a de plaisir à l’ébruiter. Attention à la réputation du prochain. Ne
vous rassurez pas trop vite.
« Il n’y a pas de fumée sans feu »,
dites-vous. En général, il y a dans les racontars plus de
fumée que de feu.
« Ce mot comique n’est pas
très méchant ! Est-ce l’opinion de celui sur le dos duquel vous cassez si
allégrement du sucre ? Le dard du moustique est moins épais qu’un
cheveu : sa piqûre n’a cependant rien d’agréable. Et seriez vous flattés
qu’on en usât de même à votre égard ?
La discrétion oblige à discerner le vrai du
faux dans l’histoire qu’on nous a racontée ; dans l’incertitude, ne la
répétons pas ; renonçons plutôt à faire rire au détriment de la vérité et
aux dépens des autres. Même si les faits défavorables aux autres sont exacts,
fussent-ils le secret de polichinelle, ne donnons pas de publicité à une faute.
La théologie catholique a formulé, à propos de la médisance, une règle de
haute sagesse : « On n’a le droit de parler des fautes et des défauts
du prochain que lorsqu’on en a le devoir. » Oui, mettez les autres en
garde contre l’influence fâcheuse ou les mauvais agissements d’un tiers. Dites
alors ce que vous connaissez de science certaine, mais dites-le gravement, sans
malice, uniquement dans l’intérêt de ceux que vous avez le devoir de protéger.
Enfin, la vertu de discrétion nous commande
de ne pas dire aux autres ce qui leur causerait inutilement de la peine.
Remarquez l’adverbe « inutilement ». Les parents doivent reprendre un
enfant coupable ; entre frères et sœurs, on peut se signaler mutuellement
ses défauts : cela fait partie de l’éducation. Si l’avertissement est
public, qu’il soit bref et qu’on parle aussitôt d’autre chose. Mais le reproche
sera plus efficace et moins humiliant s’il est fait en particulier. Jésus en
personne nous en donne le conseil : Si ton frère commet une faute, va le trouver et reprends-le seul à
seul.
En dehors de ces cas nécessaires de
correction fraternelle, veillons à ne pas faire de peine à quelqu’un
qui nous aime, même si, occasionnellement, il nous impatiente ou nous
contrarie. Vous prétendez lui dire ses quatre vérités. Pourquoi quatre ?
Je n’en sais rien, mais je sais bien que vous êtes en colère. Si
vous voulez lui dire ses vérités, eh bien ! commencez
par reconnaître toutes ses qualités : après cela, vous passerez au
chapitre des défauts ; pendant ce temps, votre courroux sera tombé et vous
saurez le reprendre très gentiment et pour un plus sûr profit.
Non, ne vous faites pas de peine dans ce foyer
où vous avez tant d’autres motifs d’être indulgents les uns pour les autres.
Vous vous taquinez, assurément. On ne taquine que
ceux qu’on aime bien. Apprenez seulement à manier aimablement la taquinerie.
Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes : n’insistez pas sur
ce petit travers, sur cette petite bévue. Il faut que votre victime soit la
première à rire de votre réflexion. Arrêtez-vous dès que le rire commence à
devenir jaune. Effacez la petite piqûre avec une bonne marque de tendresse. Mais
jamais — vous entendez, jamais — surtout les plus âgés envers les plus jeunes,
n’employez l’ironie. L’ironie blesse toujours et ses blessures sont profondes.
Vous vous
récriez : « La cousine Berthe éprouve un besoin incoercible de
chanter, et la malheureuse chante faux. Lui dirai-je qu’elle chante
juste ? » Non, assurément, mais comme elle a mis tout son cœur à
chanter (ou à exécuter) sa romance, dites-lui que cette romance est très jolie.
Vous ne mentirez point et vous ne la chagrinerez pas. Après tout, son innocente
manie vous aura un peu amusés. Alors tout le monde sera content.
Le monde ? Ne pensez-vous pas qu’il se
divise en deux catégories ? A côté de ceux qui cherchent à faire de la
peine, il y a tous ceux, bien plus nombreux, qui tâchent
de faire plaisir. Votre choix est fait depuis longtemps, vous êtes tous parmi
les seconds. Voilà qui vous aidera à trancher avec la discrétion voulue les cas
de conscience que je vous ai soumis, avec un égal respect de la vérité et de la
charité.