La petite vertu d’espérance
Par Mgr Chevrot
Tout finit ici-bas, et cependant rien ne
finit, tout recommence. Ce dernier jour de l’année, en échangeant entre vous
le baiser du soir, vous soupiriez : « Encore une année de finie ! »
et vous avez fait le compte de ce que ces trois cent soixante-cinq jours
écoulés vous apportèrent de joies et de peines. Les beaux jours sont passés,
les mauvais aussi : nous ne les reverrons plus. Peut-être le souvenir d’un
deuil vous a-t-il alors serré le cœur ; le visage de l’être aimé, ce n’est
que trop vrai, vous ne le reverrez plus. Mélancolie des jours qui s’en vont et
qui ne reviendront pas. Cependant, hier matin, la maison s’est emplie des cris
joyeux de vos enfants qui vous adressaient le souhait traditionnel « Bonne
année, bonne santé ! » Après vous avoir embrassés, les plus petits ne
perdaient plus des yeux un seul geste de vos mains, ces mains qui tirèrent
soudain de quelque cachette ignorée les merveilleuses étrennes. Et la joie des
jeunes a réveillé en vous quelque chose de plus merveilleux, que Dieu a mis
dans le cœur des hommes, la petite vertu d’espérance.
- Petite vertu, vous récriez-vous, la seconde
des trois vertus théologales !
- Vous avez raison, l’espérance est une très grande
vertu, et parce que son objet est Dieu lui-même possédé dans le ciel, et parce
que pour ne pas douter d’un tel bonheur, nous qui vivons dans l’obscurité,
dans les difficultés, dans la souffrance, nous devons faire un acte de foi
total en la bonté de Dieu et l’aimer d’un amour semblable au sien, l’amour qui
se donne avant d’avoir reçu.
Mais ce riche lingot de l’espérance
surnaturelle se monnaie tout au cours de la vie en quantité d’actes de
confiance en Dieu, qui nous autorisent à parler, après Péguy, de la « petite
espérance » quotidienne, « celle qui tous les matins nous donne le
bonjour ». C’est elle que je voudrais voir briller à tous vos foyers au
début de ce nouvel an.
Dans le langage chrétien, l’espérance n’est
pas une prévision, à l’encontre de ce que s’imaginent bien des gens pour qui « espérer »
consiste à scruter l’avenir, à soupeser les probabilités pour établir des
pronostics ; après quoi, ils concluent : J’ai bon espoir, ou au
contraire : je n’ai pas grand espoir, ce qui signifie en réalité :
je crois avoir ou non des chances de réussir. Vous surprendrai-je en déclarant
que ces calculs n’ont rien de commun avec l’espérance chrétienne ?
Celle-ci, bien que tournée vers l’avenir,
tient tout entière dans le présent. Espérer, ce n’est pas être sûr du
lendemain, c’est avoir confiance aujourd’hui, non pas confiance dans les
événements imprévisibles, mais en Dieu qui les dirige et qui nous aime.
« Laissez aux païens, disait Jésus, le
tourment de savoir s’ils auront à manger ou de quoi ils se vêtiront demain. Ils
auront beau se mettre martel en tête, leurs préoccupations n’allongeront pas la
durée de leur vie d’une minute. Dieu ne vous aurait pas appelés à la vie s’il n’avait
pourvu à vos moyens de subsistance. Il y a sur la terre de quoi nourrir et
habiller tous les hommes. Que tous soient fidèles à ses commandements et
pratiquent la justice, nul ici-bas ne manquera de rien. En ce qui vous
concerne, faites consciencieusement votre devoir, donnez-vous bravement à votre
tâche et ayez confiance dans votre Père des cieux qui connaît vos besoins. »
Et Jésus nous trace notre règle de conduite en une formule devenue proverbiale :
Ne vous inquiétez pas du lendemain. Demain prendra soin de lui-même. A
chaque jour suffit sa peine.
Voilà l’espérance selon l’Évangile :
elle ne se fonde pas sur l’impossible sécurité du lendemain, mais elle nous
procure la paix dans l’insécurité de tous les jours. C’est aujourd’hui que nous
espérons, sans rien savoir de ce que demain nous réserve : notre sécurité
réside dans la certitude que Dieu nous aime ; c’est en lui que nous
espérons.
Hélas ! Une crainte instinctive nous
pousse à interroger l’avenir, ce
« Spectre toujours masqué qui nous suit
côte à côte
« Et qu’on nomme demain,
« Comme dit le poète.
« Oh ! Demain, c’est la grande
chose,
« De quoi demain sera-t-il fait ?…
« Demain, c’est l’éclair dans le voile,
« C’est le nuage sur l’étoile… »
Les vers de Victor Hugo hantent notre
mémoire. Cependant, le grand poète se trompe ici. Demain n’est pas la grande
chose. La grande chose, c’est aujourd’hui. Aujourd’hui, nous pouvons conjurer
les maux de demain qui résulteraient de nos imprudences : demain, ce
serait trop tard. Aujourd’hui nous pouvons peser les conséquences de nos actes.
Demain, il n’y aura plus qu’à les subir.
A chaque jour suffit sa peine. L’espérance chrétienne, en nous obligeant à
vivre au jour le jour, nous épargne les déceptions et les découragements. Bâtir
des châteaux en Espagne est le plus sûr moyen de coucher à la belle étoile ;
inversement la crainte de n’avoir plus de toit paralyse nos efforts. Ne nous
leurrons pas de lendemains fantastiques, ne nous inquiétons pas de lendemains
tragiques, remplissons tranquillement notre tâche du jour présent que nous
connaissons et nous saurons remplir celle de demain que nous ignorons.
A chaque jour suffit sa peine. Que Dieu est bon de nous avoir caché l’avenir !
Si nous connaissions l’épreuve qui nous attend dans les jours qui viendront,
son poids nous effraierait et nous écraserait d’avance. Chargeons-nous
seulement du fardeau d’aujourd’hui, il est à la mesure de nos épaules. Demain
aura soin de lui-même. Dieu nous donnera demain de nouvelles forces pour faire
face aux difficultés nouvelles qui nous sont inconnues.
Jésus nous défend-il de préparer ces
lendemains inconnus ? Non point, car ceux qui ne voient pas plus loin que
le jour présent courent à la ruine. Le Seigneur nous interdit seulement de nous
inquiéter du lendemain. L’imprévoyance est une faute, car elle sacrifie l’avenir
au présent ; mais l’inquiétude n’est pas une moindre erreur, puisqu’elle
sacrifie le présent à l’avenir. L’inquiétude, toujours nuisible, est
généralement illusoire. Quand on s’est bien prémuni contre tous les malheurs qu’on
croit possibles, ou bien il ne s’en produit aucun et l’on en est pour ses
frais, ou bien il en survient un autre qu’on n’avait pas prévu. Celui-ci s’est
privé pendant des années afin de n’être pas dans le besoin sur ses vieux jours,
et voici la dévaluation qui ne lui laisse que des papiers sans valeur. Cet
autre qui se met en garde contre toutes les maladies futures, ne jouit pas de
sa santé actuelle tellement il a peur des microbes et des courants d’air. « Les
poltrons, écrit Shakespeare, meurent plusieurs fois avant leur mort. » L’inquiétude
est démoralisante ; elle ne supprime pas les malheurs redoutés, elle les
anticipe ; elle grossit les difficultés ; elle détruit la passion du risque
sans laquelle l’homme n’a pas de courage. Rappelez-vous ces lignes si simples
et si vraies de Péguy : « Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui spécule
sur demain, je n’aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire.
Pensez à demain, je ne vous dis pas : calculez ce demain. Ne soyez point
ce malheureux qui se retourne et se consume dans son lit pour savoir ce que
sera la journée de demain. Sachez seulement que ce demain dont on parle
toujours est le jour qui va venir et qu’il sera sous mon commandement comme
les autres. »
Chers amis, cultivez à votre foyer la petite
vertu d’espérance qui, en élevant vos regards vers Dieu, vous rendra capables
de tous les courages parce qu’elle vous délivrera de toutes les craintes. A ce
prix, je puis, sans vous tromper, vous souhaiter à mon tour une bonne année.
Oui, bonne année, parce que Dieu est toujours
bon et veillera sur vous. Bonne année, parce qu’en vivant au jour le jour, sans
perdre une des occasions présentes de bien faire et de faire le bien, tour à
tour, vous goûterez et vous donnerez le bonheur. Bonne année, parce qu’au lieu
de vous inquiéter sans raison, vous apprécierez toutes les heures paisibles que
Dieu vous accordera. Bonne année, même si l’épreuve doit surgir tout à coup,
car les moments durs affermiront votre énergie et Dieu ne laissera
se perdre ni une goutte de vos sueurs ni une seule de vos larmes. Vivez chaque
jour dans l’espérance en répétant la vieille locution française qui est une
affirmation de courage en même temps qu’une prière : A la grâce de Dieu !