La petite vertu d’exactitude
Par Mgr
Georges Chevrot
Causerie
radiophonique dominicale de 1949
Dans le langage courant, dire de
quelqu’un qu’il est exact, c’est le louer d’être présent à l’heure convenue.
Nous répétons que « l’exactitude est la politesse des rois ». Ce n’est
là qu’un des sens de l’exactitude. Notre mot « exact » est la
traduction d’un participe latin signifiant achevé, ou encore exécuté conformément
à un modèle ou une règle donnés. Ainsi parle-t-on d’une reproduction exacte ou
d’un calcul exact. Un travail exact est fait avec soin, comme une narration
objective et précise constitue un récit exact. Ce soin et cette précision
caractérisent l’homme ponctuel, lequel fait à point nommé ce qu’il doit.
Si vaste est le domaine de la vertu d’exactitude
dont j’ai à vous parler que je me bornerai à la considérer sous l’aspect de la
ponctualité.
Comment la ponctualité ne serait-elle
pas une vertu, puisque son contraire, l’inexactitude, est un terrible défaut ?
Que le repas ne soit pas servi quand tous les convives sont réunis, ou qu’il
faille attendre un retardataire pour se mettre à table, il n’en faut pas plus
pour charger d’électricité l’atmosphère du foyer. Sans doute il peut nous
arriver occasionnellement d’oublier l’heure, d’avoir mal mesuré notre temps, ou
d’avoir été retardé par un incident imprévisible. On tolère une exception. En
revanche, les personnes habituellement en retard sont de véritables calamités.
Avez-vous remarqué la place qu’occupe l’exactitude dans les paraboles de l’Évangile ?
C’est l’histoire des cinq demoiselles d’honneur qui arrivent en retard à la
salle des noces et qui trouvent la porte impitoyablement fermée, ou par
contraste l’apologue des serviteurs qui guettent le retour de leur maître afin
de lui ouvrir aussitôt qu’il frappera.
L’inexactitude implique un manquement
à la charité et souvent à la justice envers le prochain. L’enfant qui ne
rentre pas à l’heure dite cause parfois à sa mère une inquiétude qu’il devait
lui épargner. S’il est inconvenant de faire attendre un supérieur, faire attendre
un inférieur est une désinvolture toujours blessante. En tout cas, le
retardataire fait perdre à ceux qui l’attendent un temps qu’ils auraient pu
mieux utiliser. On rapporte du chancelier d’ Aguesseau, que des fantaisies
domestiques condamnaient à des heures de repas irrégulières, qu’il trompait son
impatience en écrivant, il parvint ainsi, en attendant l’heure des repas, à
composer un ouvrage important qu’il dédia naturellement à sa femme :
aimable et juste vengeance. Tout le monde n’ayant pas cette ressource, il ne
reste que celle de maudire le sans-gêne des « chronophages » auxquels
pensait cet homme d’affaires américain, qui fit paraître dans les journaux, à
l’intention de ceux qui lui avaient dérobé son temps, l’annonce suivante :
« M. X… a perdu cette semaine deux heures en or, chacune de soixante
minutes en diamant. On ne promet pas de récompense, car on ne les retrouvera
jamais. »
Il entre dans l’inexactitude une
forte dose d’égoïsme qui devrait nous donner à réfléchir. Et puisqu’il nous
est si désagréable d’attendre, appliquons-nous à ne point faire attendre les
autres. Ne pas faire attendre la maman qui surveille le cadran de l’horloge
dans la crainte que le rôti ne soit trop cuit. Ne pas faire attendre le client
qui voudrait entrer en possession de sa commande. Ne pas faire attendre le
règlement de la note du fournisseur qui a besoin de son argent. Et généralement
ne pas faire attendre le service promis. Un proverbe dit : « Qui
donne vite, donne deux fois. »
Mais si le retardataire porte
préjudice à ses semblables, il se cause un grand tort à lui-même. Ses
inexactitudes sont la preuve qu’il est incapable de s’imposer une discipline,
soit qu’il traîne et gaspille son temps, soit qu’il veuille faire plus de choses
qu’il ne le peut. Il y a, en effet, deux sortes de retardataires, ceux qui ont
toujours le temps, les flâneurs, et ceux qui sont toujours pressés, les
essoufflés. Or le temps est la plus précieuse des richesses que Dieu a mises à
notre disposition et il nous demandera compte de l’usage que nous en aurons
fait : il n’en faut donc rien perdre ; mais Dieu a fixé aussi le
rythme du temps et nous devons en respecter la marche. Quelqu’un a dit : « je
n’ai pas le temps d’être pressé. » Rien de plus juste. Si l’on prétend
expédier en vingt minutes une besogne qui en réclame le double, le travail
sera bâclé, l’ouvrage mal fait : on devra le recommencer et, pour avoir
voulu gagner du temps en allant trop vite, on se sera finalement mis en retard.
Nous serons exacts si nous évitons
ces deux travers. Et d’abord les pertes de temps. Vers la fin de son
ministère, Notre-Seigneur fit cette réflexion devant ses apôtres : Il
faut que j’accomplisse mon œuvre tant qu’il fait jour ; la nuit venue, on
ne peut plus travailler. Maître du temps, Jésus connaissait le prix des
heures. À son exemple, prenons le temps au sérieux. Il est vrai que notre vie
est courte : que de choses cependant on peut faire dans une vie d’homme,
si l’on utilise exactement les journées ! Trop de gens, au lieu d’entreprendre
tout de suite un ouvrage nécessaire, le remettent au lendemain en disant :
« J’ai bien le temps. » Et quand, après quelques jours, ils ne l’ont
pas encore commencé, ils allèguent pour excuse, avec un parfait illogisme :
« Je n’ai pas eu le temps. »
Je sais que la plupart d’entre vous
ont à fournir des heures de travail qui absorbent la meilleure part de leur
activité. Toutefois, sans compter les jours de repos dont vous avez la libre
disposition, même dans les jours ouvrables, il vous reste un peu de temps à
vous. Mettez à profit le temps qui vous appartient. Sur son lit d’hôpital,
Jacques d’Arnoux songeait : « Ta vie sera courte, il la faut pleine »,
et il priait ainsi : « Mon Dieu, donne-moi l’exécration des minutes
perdues. »
En ne perdant pas de temps, nous
pouvons apprendre et faire beaucoup de choses, et du même coup nous évitons la
précipitation, cet autre ennemi de l’exactitude. Organisons nos journées sans
les congestionner, en prévoyant même la part de l’imprévu. Le progrès nous
joue de mauvais tours : à diviser le temps suivant le mécanisme précis de
nos montres qui ignorent l’état du ciel, nous en sommes venus à ne plus
distinguer entre le jour et la nuit. Le cultivateur, lui, règle sa journée sur
le soleil et il compte avec les saisons, comme le pêcheur compte avec la lune
et le mouvement des marées. Restant en contact avec la nature, ils obéissent
aux lois du Créateur : aussi leur travail est-il plus méthodique et leur
vie plus régulière, ils ne perdent pas de temps tout en prenant leur temps.
Sachons comme eux consulter la nature
et prendre notre temps. Être prêts sans être pressés. Le surmenage et l’éparpillement
nuisent à la qualité de l’action. Beaucoup croient agir quand ils ne font que
s’agiter ; ils disent qu’ils abattent du travail, mais, triste retour des
choses, l’excès de travail les abat à leur tour. Réservons-nous chaque jour des
moments de détente ; ce ne sont pas des minutes perdues, surtout quand on
les consacre à converser et à se divertir en famille. Croyons à l’irremplaçable
puissance du repos.
D’où vient qu’il y a tant de
retardataires ? De ce qu’ils se lèvent à la dernière minute et ne peuvent
plus ensuite rattraper le retard du matin ? Et pourquoi se lèvent-ils en
retard ? Parce qu’ils se sont couchés trop tard.
Gratry, que je me plais à vous citer
(car ce précurseur a tout dit), écrivait : « Nous sommes stériles
faute de repos plus encore que de travail… Le repos pour le corps, c’est le
sommeil… Le repos pour l’esprit et pour l’âme, c’est la prière. » Le
temps accordé à la prière n’est pas non plus du temps perdu. Celui-là, on l’a
vite regagné. En nous plaçant chaque jour devant Dieu nous comprenons mieux la
valeur du temps et nous apprenons à remplir notre tâche avec exactitude.