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Morale

Vertus

 

LE RÔLE DE LA VOLONTÉ DANS LA FOI ET DANS L'OPINION

par l'abbé J.-M. Robinne

 

1. - La Foi
 
 

FOI SCIENTIFIQUE.

Saint Thomas tient l'office de la volonté pour un rouage si indispensable dans tout assentiment accordé à un objet inaperçu, qu'il lui fait une place jusque dans une foi quasi-scientifique. En effet, il emprunte aux données religieuses la description de cas où l'adhésion accordée à l'objet d'un témoignage jugé excellent, indiscutable, infaillible, n'est dictée cependant par aucun amour, par aucune déférence pour le témoin. On estime simplement qu'il faut croire, qu'il est bon d'adhérer, qu'il serait absurde et fou de le point faire : et de là résulte un vouloir d'adhésion. Ce vouloir n'est pas un acte libre; c'est pourtant un acte de volonté, mais d'une volonté qui, n'ayant devant elle que des motifs décisifs pour un seul parti, se porte nécessairement vers lui . Cette doctrine thomiste est très cohérente et d'une logique serrée. En effet, dans tous les cas imaginables, il faut une cause motrice de l'adhésion. Si cette cause ne se trouve pas dans l'ordre des évidences objectives, elle doit être cherchée ailleurs; les motifs intellectuels étant inopérants, la vision de l'objet, de ses preuves, faisant défaut, il ne reste que les motifs de l'ordre de la volonté.
 
 

FOI D'AUTORITÉ.

Dans la foi d'autorité, le rôle moteur de l'amour, de l'affection, de la déférence, de la confiance, du respect à l'égard de la personne qui témoigne, sont tellement visibles qu'il n'est pas nécessaire d'y insister.

Mais dans cette espèce particulière de la foi d'autorité qui est la foi religieuse, un autre élément vient encore s'ajouter à ceux-là.
C'est l'amour et le désir de l'objet proposé. Les définitions dogmatiques de l'Église, catholique nous parlent d'une « affection à croire, credulitatis, affectus », qui provient d'un désir d'être justifié aux yeux de Dieu et de posséder la vie surnaturelle . Dans la révélation qui lui est proposée, l'homme aperçoit l'idée d'un certain commerce de grâce avec Dieu, d'une purification, d'une régénération intérieure, d'une vie céleste inaugurée en ce monde, consommée dans la béatitude éternelle. Cet objet excite son désir; il conçoit, comme dit saint Thomas, l’« appetitus boni repromissi » . Pour avoir ces biens, il faut croire. La foi est l'entrée dans ce désirable état où s'épanouit la vie en Dieu, dans ce chemin dont le terme est le Paradis. L'homme se soumettra donc à l'autorité de Dieu, non pas seulement parce que Dieu dit vrai, parce que Dieu est infaillible, mais parce que cette croyance lui ouvre l'accès des biens invisibles

Une telle adhésion est évidemment enveloppée de quelque affection pour Dieu; elle ne saurait être le fait d'une volonté qui rechigne et que l'évidence force. Elle n'est pas seulement la foi nue et sèche à la véracité divine - «credere Deo », mais une confiance affectueuse dans le Révélateur: « credere in Deum id est amando in eum tendere  ». De là vient sa valeur morale et son mérite.

Le motif où s'appuie la foi religieuse est au-dessus de tout, super omnia firmus : c'est la Vérité première, l'infaillibilité de Dieu même. Il ne s'ensuit pas que l'état subjectif du croyant soit le plus tranquille le plus assuré le plus ferme qui soit. La certitude est, selon saint Thomas un état de fixation de détermination intellectuelle  : « certitudo nihil aliud est quam determinatio intellectus ad unum  » Or, dans la foi, cette fixation s'accomplit sous l'empire de la seule volonté, sans que l'intelligence perçoive la vérité de l'objet : l'intelligence est attachée à l'invisible par une force qui n'est pas la sienne. De là, chez elle, qui aspire naturellement à voir, la possibilité du malaise de l'inquiétude; de là les tentations du croyant, et une « formido oppositi », analogue à celle l'opinion. Mais dans l'opinion, cette crainte est légitime, fondée : les motifs ne sont point, par eux-mêmes, capables de la dissiper; dans la foi, elle est imprudente et même coupable à supposer qu'elle soit volontaire parce que le motif de la foi suffit à en montrer la vanité
 

2. L’Opinion.
 

Dans l'opinion, la volonté joue un rôle analogue. Mais cette matière ondoyante et subtile le laisse moins facilement apercevoir. Et nous devons entrer ici en quelques explications plus amples.
 

Indécision de la question au point de vue intellectuel.

  Quand l'esprit se trouve rendu au point de formuler un jugement opinatif, il a devant lui une question indécise et provisoirement arrêtée en cet état d'indécision . Alors il ne s'agit plus d'orienter la recherche en un sens ou dans l'autre, elle est close, pour le moment du moins. Le jugement d'opinion a sa place dans l'Invention, mais il n'en est pas une phase, un moment. Il en est, au contraire, le terme, le signe qu'elle est arrivée à un point mort. Tant qu'elle progresse et se développe, on marche vers la certitude, ou du moins on l'espère, et on l'attend ; on n'a pas l'idée, ni même la possibilité, de statuer sur des données qui sont en train de changer. Opiner, c'est s'arrêter pour faire le bilan des efforts accomplis et apprécier la situation. Or celle-ci disions-nous est indécise. En effet, un chemin, s'était ouvert, qui semblait avoir les meilleures chances de conduire l’esprit à une solution : on l'a pris, mais il se terminait par, une impasse, et maintenant on se trouve devant un mur. Peut- être la vérité est-elle là derrière, mais il est impossible de passer outre et de le savoir. Un autre chemin, plusieurs peut-être s'offraient également : on les a essayés de même les uns après les autres sans plus de résultat; aucun accès à la certitude n’a été possible.
 

Pluralité des solutions en vue.

L'esprit s'arrête donc à un carrefour. La réalité existe quelque part, déterminée en elle-même, mais où ? On ne le sait pas. Certains indices feraient croire qu'elle est ici, certains autres qu'elle est là. Il y a, pour opiner dans un sens et dans l'autre, des motifs sérieux, valables, impressionnants, et ceci n'est point probable, mais certain. Les jugements qui constatent la probabilité des diverses hypothèses ne sont nullement des opinions : ils sont certains et imposés par l'évidence. Qu'on ne dise pas, comme certains théoriciens de la probabilité, qu'il ne saurait jamais y avoir qu'une hypothèse vraiment probable, que toute hypothèse adverse, solidement appuyée, en ruinerait la vraisemblance. Saint Thomas ne parle pas ainsi . Il dépeint invariablement celui qui opine comme un homme qui craint l'opposé de ce qu'il affirme, c'est-à-dire, à qui l'hypothèse adverse apparaît assez plausible pour se réaliser peut-être précisément au moment où il la repousse: c'est la formido oppositi . L'opinion qui reste opinion - qu'on me passe cette métaphore - louche toujours plus ou moins. Il y a toujours devant elle plusieurs voies ouvertes, et elle ne peut s'empêcher d'y regarder. L'assentiment probable a pour corrélatif un doute : « dubitatio » . Il n'y a là, quoi qu'on en dise, aucune contradiction. La contradiction n'existerait que si les deux contradictoires étaient affirmées catégoriquement dans le même sens et au même titre : et l'on voit assez qu'il n'en est rien. La pluralité des solutions envisagées est donc  essentielle à l'opinion. Quand bien même tous les indices positifs seraient groupés d'un seul côté, il resterait au moins contre eux à l'autre parti un argument décisif - ils ne font pas preuve, ils ne suffisent pas à boucher les perspectives opposées, d'où, par conséquent, la vérité pourrait surgir. Et c'est là un risque actuel, et non pas feulement une possibilité abstraite, théorique, et lointaine. « De ratione opinionis est quod id quod est opinatum, existimetur
possibile aliter se habere [scilicet hic et nunc] . »

Les deux hypothèses qui s'affrontent ainsi devant l'esprit doivent donc être qualifiées, non seulement possibles, mais probables. Que veulent dire, en effet, ces deux mots? Le possible, en général, est ce qui est capable de se réaliser dans un cas quelconque, et donc de réunir alors toutes les conditions requises pour exister. Le possible actuel est ce qui est capable de se réaliser maintenant, et donc d'avoir toutes ses conditions remplies au moment présent. Le probable est un possible qui présente l'apparence d'être ainsi réalisé en fait; il est ce qu on a des raisons de croire véritable, actuellement existant . Or. ici, puisqu'il n'y a de raisons décisives pour aucun parti, c'est qu'il y en a de plausibles pour chacun. Impossible de se dérober à cette corrélation rigoureuse : ce qui fait échec à une solution en indique une autre. Au cas où des indices positifs se montrent de divers côtés, la chose est évidente. Au cas où ils se groupent tous du même côté, elle n'est pas moins certaine. Car l'hypothèse ainsi recommandée ne parvient pas à s'imposer, en fait, ce n'est peut-être pas elle qui se réalise, mais sa rivale. Ceci est un motif en faveur de cette dernière : tout ce qui dessert l'une sert l'autre; ce qui est contre la première est pour la seconde ; ce qui fait un vide dans les motifs de celle-là, produit un relief dans les motifs de celle-ci. Il n'est donc pas tout à fait exact de dire que, de ces deux hypothèses, l'une est dépourvue de tout motif intellectuel positif, et que, si rien ne l'exclut, rien non plus ne l'appuie. A parler exactement, il faudrait dire qu'elle a pour elle un motif positif, mais vague, imprécis : à savoir, cette indéchirable obscurité, qui règne sur l'ensemble du problème, et de laquelle tant de choses, capables de la vérifier, peuvent sortir à l'improviste. Cette considération est positive; c'est une certitude à laquelle l'intelligence peut se prendre, elle constitue un vrai motif intellectuel.
 

Hétérogénéité des motifs.

Les motifs qui appuient les hypothèses diverses sont hétérogènes, sans commune mesure. Parler d'opinions plus probables, moins probables, également probables, c'est se servir d'expressions qui peuvent donner le change . Nous ne sommes pas ici dans le domaine de la quantité : il n'y a pas d'unité de probabilité qui, ajoutée à elle-même, multipliée ou divisée un certain nombre de fois, produirait des coefficients de probabilité plus ou moins forts et toujours de même nature. Il y a, de part et d'autre, des motifs qualitativement divers : autorités aussi peu semblables entre elles que les physionomies physiques ou morales des individus qui en sont doués, indices de toutes sortes, raisons tirées des sources les plus variées. Même dans le cas où tous les indices positifs convergent dans, un certain uns, en face il y a l'inconnu, qui n'entre dans aucun genre, le côté voilé de la question, qui peut contenir les éléments les plus hétéroclites.

Ce n'est pas à dire pourtant que tous les motifs se valent; il y a entre eux des différences et des inégalités, mais qualitatives, c'est-à-dire qui ne s'enferment pas l'une l'autre, dont on ne peut pas faire la somme ou la soustraction. Il en va ainsi partout dans l'ordre de la qualité. La beauté du chardon, très réelle en son genre, est inférieure à celle de la rose, mais n'y est pas contenue; le bien de la vertu n'est pas l'agrément du vice et ne le contient pas; ils appartiennent à des genres séparés.

Cela étant, l'esprit, placé devant de multiples hypothèses probables, trouve en chacune d'elles quelque chose de spécialement attirant : une vraisemblance irréductible, un genre de probabilité à part, un motif d'adhésion qui ne se trouve point ailleurs Ce motif forme le noyau intellectuel qui, enveloppé d'attraits empruntés à l'ordre du bien, environné d'une coloration sentimentale et volontaire, pourra soutenir et légitimer un choix ; inférieur peut-être, en lui-même, à d'autres motifs, il ne sera pas choisi comme inférieur, mais pour ce qu'il offre de spécial et ne partage avec aucun autre.
 

 Intervention de la volonté.

Il ne suit pas de là que l'on puisse opiner comme on veut. Tandis que l'imagination déploie ses caprices en toute liberté, à travers les champs indéfinis du possible, l'opinion est limitée dans ses choix . Il faut des raisons pour opiner, et l'esprit ne les invente pas, il les découvre. Les vraisemblances dessinent. les chemins en dehors desquels l'assentiment ne peut absolument point passer. S'il a lieu, ce qui dépend encore de la volonté , il passera par l'un ou par l'autre. Mais rien d'intellectuel ne suffit à le faire entrer dans l'une ou l'autre de ces voies : « non sufficienter movetur ab objecto ». Et par conséquent, comme le conclut avec rigueur saint Thomas, toutes les fois qu'il y aura assentiment d'opinion, ce sera le fait de la volonté libre L'intervention de cette faculté est absolument requise : autrement l'esprit demeurera hésitant, perpétuellement balancé entre divers partis, sans en choisir aucun. L'opinion, en effet, ne diffère du doute que par ce libre choix. Grâce à celui ci, l'esprit se fixe sur l'une des hypothèses en présence, mais l'état objectif de la question, la description purement intellectuelle du cas, ne varie pas du doute à l'opinion. De part et d'autre, il y a la même « cogitatio informis », c'est-à-dire un jeu de données intellectuelles indécises qui n'aboutissent point d'elles-mêmes à se résoudre , et devant lesquelles l'esprit pourrait garder indéfiniment sa neutralité, c'est-à-dire son doute .

Les motifs intellectuels de l'adhésion sont donc, à parler précisément, sa condition indispensable plutôt que sa cause. Le moteur, ici, c'est uniquement la volonté, et la volonté libre. Tel parti, telle opinion plait au sujet, lui agrée, pour des motifs extra-intellectuels.

Penser ainsi sur tel sujet lui apparaît bon, consolant, utile, convenable, commode, « économique », harmonique à son état personnel. Et c'est pour cela qu'il se décide à opiner dans tel ou tel sens. Saint Thomas nous avertit que la description qu'il donne de l'assentiment de foi convient à celui d'opinion, avec cette seule réserve que le second n'est pus ferme . On peut donc appliquer à l'un ce qui est dit de l'autre : « determinatur [intellectus] per voluntatem, quae eligit assentire uni parti determinate et praecise propter aliquid quod est sufficiens ad movendum voluntatem, non autem ad movendum intellectum, utpote quod videtur bonum vel conveniens huic parti assentire quia viddetur decens vel utile ».

Cette influence de la volonté, essentielle à l'opinion, la distingue de divers autres états d'esprit. Dans les matières de certitude, dans les recherches scientifiques, susceptibles d'aboutir à des démonstrations rigoureuses, la volonté peut, à la vérité, intervenir aussi. Sous sa poussée, le jugement peut gauchir, se faire partial, se fixer, pour des motifs d'ordre affectif, sur telle hypothèse plutôt que sur telle autre. Mais ceci est un accident ; ceci n'est pas essentiel à un pareil genre d’opérations. Dans le domaine où celles-ci s'accomplissent il y a, parmi les motifs d'ordre purement intellectuel et spéculatif, de quoi fixer l'intelligence, des arguments convaincants, des raisonnements apodictiques sont possibles ici ; normalement ils devraient se former, et c'est un vice, occasionnel de la volonté qui les en empêche. Dans le domaine du probable, où se meut l'opinion, il n'y a rien de tel : l'intervention de la volonté est ici normale, caractéristique, nécessaire.

Effets de l'intervention volontaire.

a) Une fois prise, la décision volontaire fixe l'esprit sur les motifs intellectuels de l'hypothèse adoptée. Bien plus, elle est cause qu'il les regarde comme énervant, de fait et actuellement, tous les motifs contraires. La simple considération intellectuelle de la question laissait voir qu'ils en étaient capables, que l'hypothèse étayée par eux avait la possibilité de triompher,  Adopter cette hypothèse, c'est non pas voir, mais tenir qu'il en est ainsi. On ne l'affirme pas avec pleine assurance et de façon absolue, mais si l'affirmation est incertaine et craintive, c'est tout de même une affirmation .

b) L'intervention de la volonté ne fait donc pas voir, dans l'hypothèse embrassée, ce que l'on n'y voyait pas auparavant. Il est certain que des dispositions subjectives peuvent modifier. la perception d'un objet, mais ceci se passe de bien des façons, dont plusieurs sont tout à fait étrangères à l'exercice de l'opinion, considérée dans sa pure essence. Par exemple, l'amour, la haine font mieux apercevoir certains aspects des choses, ou au contraire empêchent d'en envisager d'autres. En ce cas, la vision est vraiment modifiée et son objet change : soit par l'addition d'éléments nouveaux, objectifs et valables, soit par la soustraction de certaines données, aux regards de l'esprit. D'autre part, les passions stimulent la création imaginative : on trouve des haineux, des amoureux et des peureux, qui incorporent des fantômes aux réalités qu'ils considèrent. Mais tout ceci, qui peut précéder, conditionner ou influencer du dehors l'opinion, n'entre à aucun titre dans ses constitutifs essentiels. Tout ceci, en définitive, ne l'accompagne que d'une façon, purement occasionnelle ou accidentelle, et ce qui la détermine à proprement parler doit être cherché ailleurs.

Dans tous ces cas, en effet, les tendances affectives et volontaires transforment les données sur lesquelles l'opinion devra se prononcer. Tant qu'elles agissent, l'état de la question ne reste pas le même il est instable, en devenir, eu évolution incessante. Au contraire, le jeu de la volonté dans l'opinion suppose, comme nous l'avons dit, une question déjà arrêtée, fixée dans sa structure et ses motifs, et sur laquelle il n'y a plus qu'à prendre parti. Et ce qui se passe alors, c'est ceci : entre telle hypothèse déterminée en elle-même et l'état du sujet, un rapport s'établit ; elle s'harmonise aux tendances personnelles ou les contrarie ; elle éveille dans l'homme un écho de sympathie ou une réaction d'antipathie. Parce qu'il est tel, elle lui agrée ou lui déplaît. Sans perdre ni gagner aucun trait absolu, elle prend, en face de lui, une coloration relative, elle lui apparaît, elle lui est véritablement bonne ou mauvaise. Et voilà, de façon précise, en quoi consiste l'impulsion volontaire propre à l'assentiment d'opinion. Telles sont les raisons qui font que l'esprit se porte, dans le champ du probable, de tel côté plutôt que de tel autre : elles appartiennent à l'ordre du bien, au domaine des fins spéciales à la volonté. A cet instant psychologique, la volonté n'est qu'un pur moteur : en face d'une donnée qui reste identique, elle pousse l'intelligence à faire acte  d'assentiment ou de dissentiment, ou bien à se tenir dans la neutralité

« Très nombreux, dit Newman, sont les cas où de bons arguments.... et que nous avouons tels, n'arrivent pas à incliner notre esprit, si peu que ce soit, vers la conclusion qu'ils indiquent... Nous rejetons sur celui qui la soutient la charge entière de faire la preuve, l’onus probandi », et en attendant, nous restons attachés à l'opinion contraire. Donnons de ceci, quelques exemples « vécus ». Une femme ne croira pas à la culpabilité de son mari, parce que, si elle y croyait, la vie conjugale lui deviendrait impossible et que son foyer serait détruit : l'idée de l'innocence de cet homme lui est réellement indispensable, et jusqu'à démonstration du contraire, elle s'y attache obstinément. En dépit d'indices impressionnants, je refuse d'admettre la félonie d'un ami, parce que je l'aime et veux continuer à l'aimer. Un enfant désire faire l'aumône, mais il hésite à la pensée que peut-être ses parents ne l'y autorisent pas ; subissant l'attrait de la bonne oeuvre, il opine pour sa licéité : cette opinion lui est avantageuse à un point de vue très noble. A propos d'une question philosophique, morale, disputée entre les doctes, un honnête homme, un fidèle chrétien, dépourvu des moyens de l'approfondir, raisonnera de la sorte : « Si j'adopte sur ce sujet l'opinion rigide, le point de vue sévère et affligeant, toute ma vie morale en sera troublée, affolée. Je choisis donc, pour ce motif, l'opinion « consolante »: elle est meilleure pour moi ». Pour obéir avec plus de docilité, un religieux adopte, dans les questions pratiques, pour la plupart dépourvues d'évidence, le point de vue de son supérieur . Quelqu'un trouve utile d'avoir une opinion sur les événements et sur les hommes (et en effet, l'opinion, à défaut de la certitude, est déjà un bien intellectuel), mais il n'est pas en mesure de se livrer à des enquêtes personnelles sur tous ces sujets; il en croira donc, de confiance, tel homme bien placé pour voir, tel informateur perspicace, saris d'ailleurs leur attribuer, par là-même, aucun privilège d'infaillibilité. Bien des fois nous adoptons une opinion, moins pour les garanties objectives qu'elle nous offre, que parce qu'elle cadre mieux avec notre système mental, avec nos opinions déjà admises et nos tendances : à ce point de vue, elle représente pour nous une économie de pensée... Il serait facile de multiplier les exemples. Dans tous ces cas - que l'on ne taxera sans doute pas d'imaginaires, - les raisonnements n'affectent pas nécessairement la forme explicite que nous leur avons donnée pour nous faire mieux entendre, mais ce sont bien de telles raisons, sinon de tels raisonnements, qui, agitées dans le clair-obscur de la pensée, décident de son adhésion.

Appréciation de en actes.

a) psychologiquement il n'est pas douteux que de tels cas se rencontrent et que notre description répondre à quelque réalité. Aussi bien, de l'aveu de tous, la volonté peut aller plus loin, et par des motifs de son ressort à elle, obtenir de l'intelligence un assentiment absolument fermé : c'est le cas de la foi ; c’est aussi celui de la fausse certitude, de l'erreur formelle, arrêtée, où trop d'affection pour un parti le fait embrasser à l'aveugle et complètement. A plus forte raison, un assentiment incertain et débile, comme celui de l'opinion sera-t-il possible pour de pareils motifs.

b) Que dire maintenant de la légitimité intellectuelle de pareils actes ? N'oublions pas que l’assentiment ne consiste pas à se former une représentation de la réalité, mais simplement à s'attacher à une hypothèse déterminée par ailleurs; - que le jugement d'opinion ne prononce pas la vérité absolue de cette hypothèse, mais seulement sa vraisemblance; - et qu'enfin toutes les fois que l'opinion est sérieuse, l'hypothèse qu'elle embrasse est appuyée de motifs solides. En opinant dans tel sens, je ne me trompe donc pas moi même, je ne biffe pas d'autorité les motifs de l'opinion contraire; je leur laisse toute leur valeur théorique, je ne nie même pas que cette valeur, prise en elle-même et dans l'abstrait, puisse être supérieure à celle de mes motifs personnels . Mais puisqu'en définitive, la vérité n'apparaît d'aucun côté, puisque toutes les probabilités peuvent n'être que de fausses apparences  et que quelques unes de celles que j'aperçois le sont certainement puisque la vraisemblance ne saurait en aucune façon tenir lieu de la vérité - la vérité est une chose unique, qu'on ne remplace pas et qui n'a point de succédané, mon assentiment reste libre de se porter où il veut. Le parti où je m'engage, quand bien même il serait enveloppé d'apparences moins spécieuses, est peut-être le bon : la vérité gît peut-être au bout de la route que je prends, et c'est ce que je crois en la prenant

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et le vraisemblable peut être faux. Sans recourir aux histoires racontées par Chesterton dans la Clairvoyance du Père Brown, ou par Edgar Poë dans ses Contes Étranges, l'expérience de la vie suffit à nous en convaincre.

Souvent cette question est présentée de façon singulièrement inexacte. A lire certains exposés, on pourrait croire qu'il y a, dans les questions probables, plusieurs chemins pour arriver à la vérité, dont l'un serait « plus sûr » et l'autre « moins sûr ». Mais non : il n'y en a qu'un qui, seul, exclusivement, conduit au vrai, tandis que l'autre mène droit à l'erreur, à l'erreur pure et sans atténuation, Or, quand on opine, on ne sait pas, on n'a, pour la moment, aucun moyen de savoir quels sont ces chemins. Le pire peut bien être celui qu’indiquent les probabilités les plus impressionnantes : de sorte qu'en marchant vers le plus vraisemblable je puis parfaitement tourner le dos à la vérité. Il n'est donc pas juste de dire qu'en prenant, telle, des voies ouvertes devant lui, l'esprit s'aventure du côté de l'erreur et court plus de risques objectifs d'y tomber. La vérité est qu’on ne sait pas ce qui en est, que tout un côté de la question demeurant irrémédiablement voilé, il est impossible d'apprécier celle-ci dans son ensemble et de façon vraiment objective. Les vraisemblances que j'aperçois ne représentent qu'une partie limitée, fortuitement apparue, minime peut-être, de l'état des choses. Placé ailleurs, informé autrement, je verrais peut-être la situation se renverser à mes yeux; il est du moins certain qu'elle m'apparaîtrait considérablement modifiée. Quand les ténèbres enveloppent la moitié d'un spectacle, il, n'est pas loisible de faire comme si on le voyait tout entier la formido oppositi est un sentiment fondé qui tient compte de la zone d'ombre.

 c) Au point de vue moral, l'intervention de la volonté, qui fait choisir un parti, simplement parce qu'il agrée davantage, est-elle légitime ? Ceci dépend de la valeur- des motifs auront dicté ce choix. l'opération étant: correcte au point de vue intellectuel pour être morale, il lui, suffira d'être ordonnée à une bonne fin. La bonté du choix viendra donc du but visé; selon que  celui-ci sera bon, meilleur, excellent, mauvais ou pire, l'opération sera elle-même licite, louable ou, défendue parmi les cas décrits ci-dessus, plus d'un nous semble d'une moralité irréprochable.