H.-D.
NOBLE, O.P.
In Revue des Jeunes, 10 Août 1917.
Vaut-il mieux
révéler au public ce que l’on pense ou vaut-il mieux habituellement le taire ?
Faut-il tout dire ou ne rien dire ?
La première
attitude est prônée par les tempéraments fougueux, excessifs en humeur autant
qu’en verbe et qui pensent faire accepter par une réclame de franchise leurs
échappées de paroles. Jeter à la tête des gens et leur crier aux oreilles « leurs
vérités » devient ainsi une parade, une manière de vantardise qui n’est
pas toujours sincère ; car celui qui « dit tout » sait
dissimuler à point quand son propre avantage l’y pousse.
A l’opposé, voici
les gens retors dont on ne sait jamais le fond de la pensée. Interrogez-les :
Ils prennent des airs surpris, répondent évasivement, ne disent ni oui ni non.
Leur excessive réserve est une ruse égoïste : « Trop parler nuit »,
pensent-ils. S’ils sont obligés de répondre, ils avancent des mots et les
retirent ; ils gazent, entortillent, s’échappent en digressions, sèment
des sous-entendus et finalement stupéfient assez l’esprit de leur interlocuteur
pour qu’il s’embrouille sur la réponse donnée et ne puisse en équilibrer les
affirmations et les réticences.
Voilà donc deux
attitudes qui, par leur excès, s’opposent et, de ce fait, se dénoncent comme
illégitimes. Ni l’une ni l’autre n’invoque de motif valable. Le fanfaron de
franchise parle de son tempérament et le cachottier, des ennuis qu’il veut
éviter.
Ici, comme en
toutes les actions dirigées par la conscience morale, un juste milieu s’impose.
N’en cherchons pas plus longtemps la formule raisonnable. A ces deux extrêmes
inadmissibles : « tout dire » ou « ne rien dire » il
faut opposer le devoir de parler ou de se taire à propos.
*
* *
La prudence
devrait-elle donc régenter notre langage quand il n’a d’autre but que d’exprimer
la vérité ?
Au premier
aspect, cela n’est pas indiqué.
Que notre
prudence soit en éveil quand il s’agit de modérer des actions qui ne sont
bonnes ou mauvaises que par leur opportunité ou leur importunité, qu’elle
surveille par anticipation leurs résultats et s’en porte garante : c’est
là une attitude rendue obligatoire par la nature même de notre raison. Il
échoit à celle-ci d’appliquer son contrôle à tous ceux de nos actes qui, sans
elle, resteraient sans norme et par conséquent sans valeur morale.
Mais, avant que
nous n’usions d’elle, la vérité possède sa justification et nous commande.
Quand elle se reflète en notre intelligence, quoi donc, semble-t-il, pourrait
nous empêcher de la dire ? Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas : l’intelligence
est faite pour le proclamer.
Cependant, le bon
sens proteste contre cette logique. « Toute vérité n’est pas bonne à dire »,
répète-t-on communément. Non pas que notre pensée doive se refuser à la vérité,
à toute la vérité que nous impose le réel. Nous tordrons-nous l’esprit an point
d’accepter comme vrai ce qui est faux et comme faux ce qui est vrai ? Non,
ce serait de l’imbécillité. Mais, dès que nos jugements s’extériorisent
pas le tangage, ils rencontrent un milieu. Nos paroles s’adressent à des
interlocuteurs. Ceux-ci sont tels ou tels. Ce que nous leur disons les intéresse
ou ne les intéresse point, les regarde ou ne les regarde point. Le droit à la
vérité ne correspond pas toujours au droit de exprimer. La prudence, qui
vérifie chacune de nos actions dans leurs circonstances individuelles, devra
donc jouer son rôle dans l’adaptation de notre sincérité.
Que pourrait-on
objecter à cette exigence ? Aux yeux de quelques personnes exubérantes, qui
parlent plus qu’elles ne pensent, un langage réservé paraîtra manquer de
franchise. Mais la morale ne s’accommode point des travers des sots. La vertu
de sincérité doit avoir, comme toute vertu, des règles d’application, mesurées
elles-mêmes par l’objet de la vertu, c’est-à-dire par son but.
Or que voulons-nous
obtenir en excluant le mensonge et en commandant la loyauté ? – Le
bienfait social d’une réciproque confiance qui facilite le commerce des hommes
entre eux et les rende utiles les uns aux autres. La raison le veut aussi bien
que la charité[1]. Dès lors, tout mode de sincérité qui est contraire
au bien véritable du
prochain et par là blesse son droit
est répréhensible. C’est une faute[2].
*
* *
Il va de soi que
la prudence ne commandera jamais de mentir. Le mensonge est toujours illicite :
aucun accommodement ne saurait lui donner un air d’innocence[3]. Plaider pour la discrétion de nos paroles n’est
point enseigner l’art de tromper.
Mais, s’il est
défendu de parler contre sa pensée, peut-on, du moins, dans certains cas, ne
pas exprimer sa pensée ?
Certaines langues
semblent taillées pour le bavardage ; elles ressentent de cruelles
démangeaisons à ne point s’agiter en intarissable faconde. Avoir ce tempérament
verbeux apporte, je le veux bien, une circonstance atténuante à la divulgation intempestive, mais ne l’absout pas. Car
nous pouvons nous taire. A quoi servirait notre liberté si elle n’était pas
capable de régler notre langage ? Or il y a des secrets qu’il n’est jamais
permis de trahir.
Remarquons la
force de mépris contenue dans l’expression française : « trahir un
secret ». C’est le déshonneur, par conséquent la manifestation d’une
bassesse de caractère qui est ainsi désignée par la dureté tranchante de ce
mot. Certaines fautes morales s’habillent d’excuses passionnelles ; elles
entraînent la volonté comme à contrecœur ; le
ferme propos s’y entremêle de défaillances. Mais la divulgation non motivée
respire une volonté qui s’abandonne délibérément avec la conscience
suffisamment claire de l’injustice commise ; aussi n’est-elle point
tolérable chez un homme d’honneur. Sans doute, elle peut être occasionnée par
des entraînements momentanés : certains secrets sont parfois arrachés par
la menace ; mais, jusqu’en cette exception, la trahison du secret demeure
une faute que n’élude pas le motif d’écarter un péril.
Même le péril de
mort n’excuse point la divulgation de certains secrets intangibles.
Faut-il ranger
parmi eux le secret du confesseur ? Il est plutôt hors cadre. La
confidence s’adresse moins au prêtre, simple intermédiaire, qu’à Dieu lui-même
auquel est redite, dans le repentir, la faute que Lui seul connaît. Car Lui
seul, dans sa justice, la savait, et le pénitent la lui répète pour toucher sa
miséricorde. A proprement parler, le prêtre, comme ministre de l’absolution,
est informé de ce que, comme homme, il n’a pas le droit de savoir. Aussi, le
secret qu’il détient est-il inviolable. Aucune puissance humaine ne l’en peut
délier. Les pires tourments ne sauraient ouvrir ses lèvres à jamais scellées comme
une tombe.
Sans revêtir ce
caractère sacré, les secrets professionnels obligent strictement. Leur
divulgation, on le sait, est légalement punissable. Et cela se conçoit. Le
médecin, par exemple, est amené par la confiance qu’on lui témoigne ou par le seul exercice de sa profession à connaître
des faits qui ne lui seraient jamais révélés s’il était un homme
ordinaire. C’est à son savoir que le client s’adresse et non à sa personnalité.
Le bien social exige la garantie de cette discrétion sans quoi seraient
intolérables des fonctions qui, pour s’exercer normalement, ont souvent besoin
de pénétrer dans le domaine de la vie privée.
C’est encore le
bien commun qui fermera notre bouche vis-à-vis de secrets intéressant le groupe
auquel nous appartenons. Il y a des secrets de famille qui, ne concernent pas
le dehors. Il y a des secrets patriotiques qui ne doivent point passer les
frontières. Notre époque de guerre marque en avertissements rigoureux cette
obligation du silence. Un peu de réflexion réprimerait notre envie de sourire
quand nous rencontrons, affichés partout, les papillons avertisseurs : « Méfiez-vous,
taisez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent ». Puisque l’espion rôde
et qu’il y a un tel danger à révéler ce qui de près ou de loin intéresse notre
défense, le mutisme absolu est de rigueur et l’on comprend la sévérité du châtiment
qui en punit l’infraction. Car, si nous admirons le soldat prisonnier qui se
tait malgré le revolver braqué sur lui, nous trouvons juste que soit mené au
poteau d’exécution le traître qui, par gestes convenus, messages ou paroles,
renseigne l’ennemi. Ainsi s’affirme la nécessaire
prudence de se taire. Qu’on le remarque : ici, le silence seul est en
cause. Le traître ne ment point en disant ce qu’il sait ; il dit la vérité,
mais inopportunément et il la dit à ceux qui n’ont pas le droit de la
connaître.
Mais pourquoi
notre conscience devient-elle si légère quand elle excuse la divulgation de
secrets qui, sans doute, n’intéressent pas directement le bien commun, mais n’en
demeurent pas moins des secrets, puisque le droit d’un tiers interdit de les
révéler ?
Nous justifions
trop souvent, en ayant l’air de nous en amuser, la vulgaire transposition :
« Le gendarme est le commencement de la sagesse ». Quand une loi de
justice se présente escortée d’un appareil de punitions, notre conscience est
toute disposée à en apprécier la droiture ; mais qu’elle se proclame
seulement à l’intérieur, sans le fracas des sanctions, son inflexibilité se
relâche et ses exigences se voilent.
Avons-nous donc
si grand scrupule de révéler, dans nos colloques entre amis, les faits et
gestes de nos voisins ou les confidences qu’ils nous ont faites ? Ces
indiscrétions ne constituent-elles pas, trop souvent, le fonds de nos
entretiens ? Parfois, c’est en vertu même de l’amitié que nous nous y
croyons forcés, avec le sous-entendu : « Que puis-je cacher à mon ami ? »,
avec aussi l’avertissement qui voudrait être une excuse : « Je ne dis
cela qu’à vous, n’en parlez pas à d’autres ». Avertissement chanceux, car
le premier confident éprouvera le besoin d’en trouver un second, et celui-ci un
troisième : ainsi courent les rues les secrets que l’on croit les mieux
gardés.
Il y a là une
violation du droit d’autrui et, par conséquent, une injustice. Même celui qui
commet le mal, mais ne le commet pas en public, ne perd pas son droit à la
réputation. Sa faute serait-elle de quelque façon divulguée, qu’il ne nous
appartiendrait pas d’en élargir le scandale par une médisance. Car révéler le
mal du prochain, fût-ce à un ami qui n’a pas le droit de l’apprendre, demeure
bel et bien une médisance.
Ce ne sera pas
médire, certes, que de vanter les bonnes actions de nos semblables. Hélas !
l’indiscrétion ne s’emploie pas d’ordinaire à ces bons
offices. Mais, là encore, le silence peut être de mise. Certains dévouements
veulent demeurer cachés, certains sacrifices et même des actes d’héroïsme
prétendent à cette vertu complète de ne point paraître en public. La
divulgation est ici plus qu’une indélicatesse, c’est une manière d’injustice et
qui est fautive.
Elle l’est encore
davantage si elle jette en pâture à la curiosité des actions, des démarches,
des entreprises qui, en elles-mêmes, sont indifférentes, mais dont les
aboutissants ou les chances de réussite sont conditionnés par notre silence. C’est
un manifeste abus de confiance que d’en informer ceux qui n’ont ni droit ni
légitime avantage à en être avertis.
Toute vérité n’est
pas donc bonne à dire. La prudence n’est pas seulement ici une correction d’attitude,
elle est un devoir qui lie la conscience et l’oblige strictement. Ne jamais
mentir et se taire à propos sont deux préceptes qui s’accommodent fort bien.
Seuls, d’impertinents bavards les embrouillent et couvrent ainsi d’une fausse
draperie de sincérité leur inguérissable manie de médisance et de mensonge.
[1]
Voir un précédent article : « Être et
paraître ». Revue des Jeunes, 25 mars 1916, pp. 333-333.
[2] Je ne m’occuperai point, en cet article, de ce que nous devons taire ou dire des vérités qui concernent chacun de nous personnellement : nos défauts ou nos qualités, nos démérites ou nos mérites. II y a là un objet spécial qui appelle des règles particulières. Nous rencontrons, dans cet ordre, la fausse humilité et la jactance qui valent à elles seules une étude. – Il s’agira doue seulement des vérités concernant les autres.
[3] Voir un précédent article : « Peut-on mentir ? », Revue des Jeunes, 25 janvier 1917, pp. 100-105.