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Morale

Vertus

 

L’honneur

 par l'abbé J.-M. Robinne

 

Saint Paul, parlant du Dieu Unique ressuscité, s'attira, de la part de son auditoire grec, l'ironique réplique : « on t'écoutera une autre fois... » ; en style actuel : « il est des problèmes immédiats infiniment plus importants.… »

 

C'est un fait : le culte de l'immédiat aveugle l'homme par excès de lumières sur l'intérêt, le profit, l’ambition ou le plaisir, et par manque de lumières sur l'homme lui‑même ; il n'est qu'à lire l’histoire ou à regarder, ébahi, le déroulement des faits, pour saisir combien la valeur de l’homme poursuivi par sa malédiction originelles passe bien après les raisons d'état, les raisons économiques, les raisons de partis, les raisons diplomatiques. L'ironie se retourne contre les ironistes ; ils agissent dans l'immédiat selon des raisons peut‑être justes en elles‑mêmes, mais raisons desservies par des hommes absents du problème de la valeur de l’homme. Jésus nous rappelait que les épines, même fleuries, restent des épines, et qu'il ne faut pas en attendre de bons fruits.

 

Il faut à tout prix en revenir à la valeur de l'homme avant de lui confier des responsabilités immédiates ; il faut lui façonner un état de valeur sans référence immédiate à aucune raison ou d'état, ou de commerce, ou de législation, ou de partis etc.. afin de le trouver prêt à valoriser ce qui est immédiat par des attitudes d'homme traduisant une permanence aussi valable pour le passé que pour l’avenir.

 

« Sur mon honneur.... » c'est bien délicat de parler de l'honneur ; j'en énumère les raisons

1. Beaucoup d’orateurs en prononcent le nom, mais en ignorent totalement la substance. Mot passe‑partout, expression des discours inaugurant une stèle ou une statue ‑ cela fait biens mais cela ne va pas loin.

2. L'honneur est si souvent solidaire de l’ambition de l’orgueil, ou de l’intérêt que les usagers en dévalorisent tellement le caractère sacré traduisant l'empreinte du doigt créateur de Dieu, dans l'intelligence naturelle et dans la chair de l'homme qu’on n’apprécie plus les déclarations d'honneur.

3. Une spiritualisation déformante de la vie surnaturelle, telle que les usagers en profanent les droits de la loi naturelle ‑ dont l'honneur est le central ‑ avec une telle aisance et une telle désinvolture qu'on s'en éloigne de Dieu qui est l'honneur même, au point de se dégoûter de la vie spirituelle.

4. Enfin, le collectivisme moderne s’impose à tous avec tant de droits immédiats et jugés indiscutables que l’application de ces droits ne tient plus compte du droit individuel à ne pas dévaloriser l'honneur ‑voyez les dessous de table en matière commerciale ou autre ......

 

Bien qu'elle soit incomplète, je clos l'énumération.

 

 

Qu’est-ce donc que l’honneur ?

 

L'honneur ne se fabrique, ni ne s'invente. Il est un état d’existence réservé à l'homme, conscient qu'il est librement responsable de l'excellence naturelle de sa vie.

 

Cette excellence le caractérise par la différence de valeur qu'elle maintient entre lui et le minéral, lui et le végétal, lui et l’animal.

 

Cette différence qualifie l’usage humain qu'il fera de ses dons artistiques, littéraires, scientifiques.

 

Il est une excellence de pensée naturelle obligatoire pour un homme ; de même une excellence d'existence naturelle, de même une excellence de réaction naturelle face à l’erreur ou mal, sans lesquelles l'homme ne répond plus à l'empreinte créatrice de Dieu le situant un tout petit peu au‑dessous des anges : « paulo minus ab angelis », nous dit la Sainte Ecriture.

 

Aujourd'hui, nous organisons la traversée, pourtant nécessaire, de l'organisation du monde, avec des groupes de naufragés qui ne comprennent plus rien aux exigences fondamentales de l'honneur, tout en abordant les problèmes les plus naturellement sacrés.

 

L'honneur élimine l'orgueil ; l’homme sait combien ce qui est excellent exige des affirmations mortifiantes pour l'amour propre, des fermetés crucifiantes pour le respect humain, des fidélités aux vertus naturelles, plus impérieuses que les amitiés les plus chères ou les avantages les plus tentateurs.

 

Il n'est qu'à évoquer ces officiers de 1905, pères de familles nombreuses, préférant démissionner, quitter leur idéal militaire, se faire mendiants auprès de la société, plutôt que de crocheter les portes des églises et des sacristies. L'honneur empêche, un peuple de perdre le sens de l'excellence, il l'aide à ne pas déchoir dans l'indifférence de l’esprit, cette animalisation de l'intelligence.

 

L’homme est un ensemble que les formations modernes ont disloqué en des sens bien différents.

 

1. Sens de la valeur juxtaposée à la nature, qu'elle soit technique, scientifique, économique, obnubilant l’exercice spontané de valeurs naturelles, aucune référence à ces capacités magnifiques en elles­-mêmes.

 

2. Sens de la valeur naturelle strictement sportive éclipsant l'exercice des valeurs essentielles et universelles, relevant de la qualité du jugement et de la fermeté de la volonté.

 

3. sens de la valeur religieuse faussée, dispensant certains de maintenir soudées ensemble les exigences du naturel et du surnaturel.,

 

…autant d’attitudes qui déforment le bel ensemble humain d'une existence et déshonorent l'existence fortunée sans pitié spontanée ou l'existence consacrée devenue sectaire, dans les idées et dans les faits.

 

L'honneur a le sens de l'excellence de la vie naturelle de l'homme et cela dans une ambiance intérieure de modestie et d'effacement qui n'en rehausse que davantage sa tranquille fierté à ne pas déchoir.

 

Je connais le catalogue des critiques dressées contre l’honneur critique du fanatisme ‑ de la dureté ‑ de l'idolâtrie de l'homme de la morgue anti‑chrétienne etc… J'ose prendre un exemple historique en 1914, l’admirable promotion « La Revanche » avait juré de mourir en gants blancs.... A priori : décision puérile, inefficace, mortelle, et tous ces jeunes gens tombèrent les premiers visés, les premiers ajustés, les premiers atteints ......

 

Nous disons, à cinquante ans de distance… ils étaient absurdes. A qui fera‑t‑on croire que ces jeunes officiers ignoraient l'aspect humainement absurde de leur décision ? Précisément, l'excellence de leur sens naturel de l'officier dominait l'absurde de la décision de l'inépuisable efficacité des gestes gratuits, dont la qualité sacrificielle et crâne assurait à quatre terribles années militaires l’élan des débuts, la persévérance de la suite, le souvenir obsédant de leur héroïsme interdisait aux troupes l'hésitation ou la débâcle.

 

L'honneur sait bien en quoi consiste la qualité de son geste, il n'en sait jamais l'inépuisable fécondité morale et spirituelle ; un groupe, une famille, un peuple, ne vivent que de cette fécondité et il est parfaitement exact d'affirmer que l'existence supérieure d'un peuple s'alimente à la gratuité des gestes qui honorent ses disparus.

 

L'excellence des vies sacrifiées sert de nourriture aux vies ordinaires ; et, dans ses tremblements de conscience, plus d’un homme demeure HOMME, grâce aux silencieux souvenirs qu'il garde d'un Vercingétorix dans son cachot, d’un Duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, ou des Saint-­Cyriens à la retraite de Charleroi .....

 

L’Honneur est payant justement parce qu'il est excellemment gratuit. L'intérêt et l’ambition sont ruineux, justement parce qu'ils exigent un salaire.

Seules les déviations de l'honneur durcissent le coeur de l'homme et en dévalorise son existence. Le « meilleur » est le plus sûr instrument du « pire » quand la dissimulation l'utilise à servir la corruption des intentions cachées. Ce n'est plus l'honneur qui fanatise, c'est le fanatique qui déshonore l'honneur.

 

Mais, tant qu’il demeure axé sur sa mission de grandeur, d'affirmations qualitatives des vertus humaines – qu’il s’exprime à Verdun – à Dunkerque ou à l’Alcazar ‑ l'honneur exprime quelque chose de Dieu puisqu'il exprime quelque chose de vertueux, naturellement parlant.

 

Parole d’honneur ; parole jaillissant de la connaissance acquise de l'excellence naturelle de l'homme créé pour la droiture, pour la fidé­lité.

 

Parole sans conditions, exprimée en relation absolue avec la conscience de l’excellence de l'engagement donné.

 

Parole analogue au « fiat » créateur remplissant le néant, vide de création, exécutant ce qui est annoncé dans l’exactitude lumineuse de sa réalisation. Apparition d’un univers de fidélités composant l'excellence d'un résultat promis.

 

Parole d'honneur.... parole digne de Dieu, qui ne reprend jamais ce qu'Il promet.

 

 

Quelles est la condition majeure de l’honneur ?

 

C'est de se savoir libre, c'est pour cela qu'il est très difficile de rester dans l'Honneur. Seul, celui qui a su préserver son indépendance de pensée, son adhésion consciente et pas aveugle, ni moutonnière, à l'intelligence de la vie.... Seul, celui qui laisse son être d'homme réagir en homme, sans plier l’échine devant la propagande ou la formule .... Seul, celui qui sait rendre à César ce qui est à César, et qui sait discerner ce que César veut prendre à Dieu .....

Seul, celui qui dispose dune liberté plus avertie sur le danger d’être téléguidé et sur le formalisme des approbations convenues.... En un mot, seul, celui qui se sent capable de vivre librement la situa­tion dans la lumière des excellences mornes qu'elle exige, sans réfé­rence à aucune contrainte du prestige rusé et dissimulateur celui là seul sera un homme d’honneur.

 

L'incalculable nombre d'hommes sans honneur qui pensent avec les loups, pour n’avoir pas à rendre témoignage à la Vérité. Ils sont sans liberté : prisonniers de la lettre leur intimant l'ordre de voter dans tel sens ; prisonniers de la télévision téléguidant leurs émotions, prisonniers de ce carcan social où l'homme est devenu une carte numérotée, obligée, surveillée, contrainte… comme c'est triste d’être prisonnier pour avoir la liberté de circuler immédiatement. Et de se voir à nou­veau prisonnier des tableaux d'affichages qui cherchent à éveiller en nous un intérêt immédiat.

 

Comment redevenir libre dans ce travail à la chaîne, dans cette circulation à la chaîne, dans ces enseignements à la chaîne, dans cette propagande en chaîne, dans ces slogans en chaîne, dans ces articles de journaux en chaîne .... Comment encore attendre des hommes la liberté de l’honneur et l'honneur de la liberté ?

 

En trouvant mieux, en retrouvant en soi une qualité d’existence marchant de pair avec la liberté d’exister d'après soit d'après sa conscience, son jugement, sa réflexion, son idéal et son cœur ; à une seule condition : que ce comportement passe avant toutes les participations conventionnelles à la vie extérieure, avant tous les groupes, toutes les sociétés, tous les syndicats.... sans pour autant refuser d'en recevoir ce qui demeure digne de la liberté et digne de notre sens de l'honneur.

 

La solution est DANS l'homme avant d’être parmi les autres hommes, non qu'il faille opter pour l’isolationnisme, mais pour une part de solitude élaborent nos raisons de rester libres et homme d'honneur dans la communauté.

 

Dans le domaine surnaturel, les solitudes du Christ expliquent son prestige dans les foules.

 

Dans le domaine naturel, la solitude qui nourrit l'homme de raisons excellentes de demeurer homme assure son influence dans la société.

 

Pour se maintenir HOMME dans les rapports sociaux , il faut se refaire une liberté dans les solitudes volontaires, un dégagement in­térieur de ce qui vous a enveloppé une journée durant, comme discours, spectacles, propagandes, racontars, bruits… Pour se retrouver SOI avec sa liberté de réflexion, de conscience, de lecture, et, si l'on est croyant : de prière.

 

Alors, on sauvera l'homme de son naufrage dans l'automatisme, la technique, le collectivisme, le socialisme.... On sauvera l'homme des emprisonnements psychologiques et moraux,, intellectuels et sociaux ; et ainsi l'homme sera préservé du déshonneur des passivités et des assimilations mécaniques de l’entendu ou du visionné ; du déshonneur de la perte de sa liberté d'appréciation, de comparaison, de choix et de décision. On sauvera l'homme de l’esclavage des hommes.

 

Réapprendre à penser par soi, sans référence à l'opinion.... quelle dose de liberté !

 

Réapprendre, à se comporter librement selon sa conscience et selon l'excellence de la nature humaine.... quelle dose d'honneur !

 

Réapprendre à oser ETRE, au lieu de craindre d’avoir à perdre l’approbation générale.... quelle excellence humaine !

 

Se vouloir CAUSE et SOURCE de ses pensé est dans la lumière de l'excellence naturelle de l'homme, avant de réagir comme tout le monde, avec tout le monde, et à cause de tout le monde.... quelle récupération du droit naturel d’exprimer son humanité au mieux de ce que l'on en comprend.

 

L'honneur traduit la santé ontologique de l'homme, car la santé s'impose pour affirmer sa valeur, ses capacités et ses dons.

 

Et qu'on ne pense surtout pas que je plaide l'individualisme. La loi l’excellent est d’être diffusif : l'excellence du diamant est de distribuer ses feux et de réjouir les regards.

L’excellence de l'homme, soucieux de se conserver honneur vis à vis de sa nature et de lui‑même est de se distribuer spontanément dans le métier, la famille, la vie civique, la vie religieuse, la vie patriotique.

 

Rien de moins individualiste que l'homme d’honneur ; sa passion de l'excellence de la situation même si elle est méritoire, le pousse à y associer ses frères en humanité.

 

Car l’habitude de l'honneur, de l’attitude excellente traduisant la nature propre de l'homme, assure à un peuple son équilibre d'ensemble. Il n'y a pas que l'argent, que le plaisir, que le poste, que le succès il y a la valeur en soi à distribuer autour de soi gratuitement, noblement. ‑ Il y a l’exemple, il y a la conviction, il y a la droiture, il y a la force d’âme, il y a l’HONNEUR.... sans quoi il n'y a plus d'hommes.

 

Certes il faut éviter de tomber dans la religion de l'honneur. C’est avec elle que l'on déforme les hommes en les laissant s'octroyer des droits, plus inspirés par l’orgueil et par la cruauté que par l'honneur. Il y a religion dès qu’il y a divinisation de l'idée, donc attribution à une idée limitée de l’illimité de Dieu ; attribution à une idée puissante de la Toute Puissance de Dieu ; attribution à unie idée respectable du Sacré absolu dû à Dieu.

 

 

Voilà où l'honneur apparaît, l’excellence, la force d’âme à ne pas se déshonorer par la faiblesse des envies.

 

Il y a toute une vie de l'esprit à naturellement réveiller dans ce matérialisme moderne qui commande nos comportements.

 

Comment s'y prendre ? Remonter aux sources.

Les sources du sens de l'honneur ? Les parents.

 

D'où cet esprit de composition dans l’éducation, qui consiste à renoncer à exiger que toutes les composantes interviennent dam l’éducation, y compris les composantes de l'honneur.

 

L'existence n'est pas là où trop souvent on cherche à la développer. L’existence d’un homme se cache dans des couches ontologiques extrêmement profondes que l'éducation doit forer pour en faire jaillir les attitudes qui honorent Dieu. Faire exister l'enfant est tout autre chose que de le faire réussir. L'honneur est le privilège de l'existence, non pas réussie, mais délivrée. Cette perspective existe‑t‑elle dans nos méthodes d'éducation ? C'est possible, mais le certain est que le nombre des retardés, des délinquants, des déséquilibres, est impressionnant et justifie ma plainte concernant l'éducation.