Du gouvernement royal
Par le P. Reg. Garrigou-Lagrange, O.P.
Préface de l’opuscule de St Thomas d’Aquin, Paris,
1926
En un temps où la politique n’est plus guère considérée comme une vertu, comme une prudence
ordonnée à promouvoir le bien commun de la multitude, mais comme l’art de
transiger pour aboutir, pour sauvegarder les intérêts d’un parti, en opprimant
souvent l’élite des citoyens et en travaillant à la ruine d’un pays, il est
grandement utile de publier une traduction du De Regimine Principum de
saint Thomas, tout au moins du livre Ier et des quatre premiers
chapitres du livre IIème, qui sont certainement de lui.
Le « Docteur commun » de l’Eglise
remonte ici aux premiers principes de la vie sociale et politique. Il rappelle
d’abord la raison profonde pour laquelle l’homme est un être sociable. C’est
une de ses propriétés, qui se déduit de sa définition : animal
raisonnable. Dernière des intelligences, l’intelligence de l’homme n’atteint d’abord
son objet que d’une façon très confuse et générale, et ordinairement elle ne
parviendrait pas sans le secours d’un maître aux connaissances nécessaires à
une vie intellectuelle quelque peu développée, pas même aux premiers théorèmes
de géométrie, dont se sert l’arpenteur pour ses travaux. Pascal enfant est cité
comme un génie pour les avoir trouvés par son propre effort sans le secours de
personne.
« L’homme, dit saint Thomas, connaît
naturellement ce dont il a besoin pour vivre, mais seulement en général. Il
peut ainsi, par sa raison, au moyen des principes universels, parvenir à la
connaissance des choses particulières nécessaires à sa vie. Mais il n’est pas
possible qu’un homme seul atteigne par sa raison toutes les choses de cet
ordre. Il est donc nécessaire que les hommes vivent en nombre pour s’entraider,
pour se consacrer à des occupations diverses, en rapport avec la diversité de
leurs talents ; l’un par exemple à la médecine, un autre à ceci, un
autre à cela » (Ch. Ier). Ce n’est pas là un « contrat
social » librement consenti, c’est une conséquence nécessaire de notre
nature ; par suite l’autorité sociale, sans laquelle la vie en société
serait impossible, vient de Dieu, auteur de la nature humaine, bien qu’il
appartienne aux hommes de désigner celui ou ceux qui détiendront le pouvoir.
Le
but de la Société ainsi constituée est par conséquent le bien commun, qui est supérieur au bien propre de
chacun, quoiqu’en dise l’individualisme, mais qui ne doit cependant pas l’absorber,
comme le prétend le communisme. « Ce bien commun de la multitude est plus
grand et plus divin que celui d’un seul. » (Ch. IX). C’est la paix, la
tranquillité de l’ordre dans la cité ou la nation.
Ce n’est
pas là seulement un bien utile,
comme celui poursuivi par l’art du cuisinier, du tailleur, de l’horloger
ou du médecin ; c’est un bien honnête, qui vaut par lui-même, par l’ordre moral qu’il
implique, indépendamment même du plaisir et des utilités matérielles qui en
résultent.
Ce
bien honnête est capable de spécifier non pas seulement un art, mais une vertu et
même des vertus éminentes : la prudence des chefs d’état, la prudence
politique nécessaire à tout citoyen au moins pour bien voter, la justice légale
ou sociale, l’équité. Saint Thomas a traité de chacune de ces vertus dans sa Somme
Théologique, IIa
IIæ, q. 50, a. 1, 2 ; q. 58, a. 7 ; q. 120, a. 1, 2, et
ces articles montrent toute la portée de la doctrine exposée dans le de
Regimine Principum.
Ce
bien honnête, objet de ces vertus supérieures, est subordonné comme ces vertus
à la religion, au culte dû à Dieu, et aux vertus théologales ou proprement
divines, qui nous unissent à Dieu et nous disposent ainsi à la vie de l’éternité.
Il s’en
suit qu’un gouvernement (regimen) est bon dans la mesure où il parvient
à promouvoir le bien commun de la multitude, en maintenant l’unité et l’harmonie
de la société, selon la subordination naturelle des fins. Il est mauvais au
contraire, s’il poursuit un bien particulier opposé au bien commun et engendre
ainsi la discorde.
Or,
pour tendre vers une fin unique, surtout lorsqu’elle est supérieure et
difficile à réaliser au milieu de beaucoup de causes de division, il faut de l’unité
dans la direction, de l’esprit de suite. Cette unité décuple les forces en les
faisant converger vers le même but ; aussi tout gouvernement tire-t-il sa
force de son unité ; et celle-ci doit être affermie, on le sent bien, dès
qu’un peuple est menacé par ses ennemis du dehors ou du dedans. Lorsqu’au
contraire l’esprit de suite fait défaut, tant dans la politique intérieure que
dans la politique extérieure, lorsque les ministres commencent par défaire l’œuvre
de leurs prédécesseurs, un pays va vite à sa ruine.
« Il
s’en suit, dit saint Thomas (Ch. III), que la monarchie est le meilleur des
gouvernements », le plus un, le plus durable, celui qui est le plus fort
pour promouvoir le bien commun ; « la monarchie, dit-il ibid., est meilleure que le régime
aristocratique et celui-ci meilleur que la république ». La même doctrine
est conservée dans la Somme Théologique où il est dit, Ia, q. 103, a. 3,
à propos du gouvernement de l’univers : « Optima gubernatio est quæ fit per unum ». Le
meilleur gouvernement est celui d’un seul. La raison en est que gouverner c’est
diriger un ensemble de sujets vers une fin, ou un bien. Or le bien suppose l’unité,
comme le prouve Boèce en montrant que, de même que tous les êtres désirent leur
bien, ainsi tous désirent l’unité sans laquelle ils ne subsisteraient pas. Nous
voyons en effet que toute chose, dans la mesure où elle est, répugne à se
laisser diviser, et sa dissolution provient toujours de quelque défaut ou
corruption. Aussi ce à quoi tend l’intention de celui qui gouverne la
multitude, c’est l’unité ou la paix. Or, ce qui de soi cause l’unité, c’est
ce qui est un. Plusieurs,
en effet, ne peuvent unir divers éléments et concorder entre eux, que si eux-mêmes,
d’une certaine manière s’unissent. Ce qui par soi-même est un peut donc
être cause d’unité, mieux que plusieurs qui ont besoin de s’unir. C’est
pourquoi la multitude est mieux gouvernée par un seul que par plusieurs. »
Il
est vrai, comme il est dit dans le présent ouvrage (Ch. III), qu’en vertu du
principe optimi corruptio
pessima, la tyrannie est pire que l’oligarchie, qui est la
dégénérescence du pouvoir aristocratique, et l’oligarchie est pire que la
démocratie, qui est, selon la terminologie de saint Thomas, l’altération ou la
corruption de la république.
Les
méfaits de la tyrannie ne sont pas moins bien notés (Ch. III), dans l’ordre
spirituel que dans l’ordre temporel : « Ceux qui ambitionnent de
commander plutôt que de contribuer à l’intérêt général, paralysent tout essor
chez leurs sujets : toute supériorité chez ceux-ci leur donne le soupçon d’un
préjudice causé à leur domination inique. Les tyrans suspectent les bons plus
que les méchants, et toujours la vertu d’autrui leur paraît redoutable. Les
tyrans s’appliquent à étouffer chez leurs sujets l’éveil de cette grandeur d’âme,
fruit de la vertu, qui les empêcherait de supporter le joug de leur injuste
domination ».
Saint
Thomas ajoute cependant (Ch. V) que si le gouvernement d’un seul, en devenant
tyrannique, ne s’acharne pourtant pas, sans mesure aucune, contre la multitude
tout entière, il est encore préférable aux autres. Le gouvernement collectif,
dès que la discorde s’introduit en lui, tourne peut-être plus souvent, en
effet, à l’oppression. Il en résulte donc qu’il est plus avantageux de vivre
sous un roi. C’est le meilleur régime. Nous retrouvons la même conclusion dans
le Contra Gentes, 1. IV, c. 76,
n° 4, à propos du gouvernement de l’Église.
Il
importe seulement d’enlever à la monarchie l’occasion de dégénérer en tyrannie.
Pour cela, dit saint Thomas (Ch. VI), le pouvoir royal doit être tempéré. Cette
idée est développée dans la Somme
Théologique (Ia IIæ q. 105, a. 1) où il est montré qu’il convient qu’il y ait au-dessous du
roi une aristocratie dont les membres sont élus par le peuple et peuvent être
choisis dans le peuple lui-même.
Saint
Thomas (Sum. Theol. Ia
IIæ, q. 95, a. 4) après avoir énuméré les différents régimes et le mode d’institution
des lois en chacun : 1° monarchie et constitutions des princes ; 2° aristocratie
et décisions des sages, ou sénatusconsultes ; 3° oligarchie et droit
prétorien ; 4° démocratie et plébiscite ; 5° tyrannie sans justice et
sans véritables lois, ajoute : « Est
autem aliquod regimen ex istis com mixtum quod est optimum : et
secundum hoc sumitur lex, « quam majores natu simul cum
plebibus sanxerunt », ut Isidorus dicit in l. V. Etym, c.
10 ». Cajetan dans son commentaire entend cette dernière
phrase en ce sens que, bien que la monarchie soit le meilleur des régimes
simples, le régime mixte, qui à côté du roi fait une place à l’aristocratie et
aux représentants du peuple, est le meilleur non pas in ratione regiminis et
simpliciter, mais
pour la bonne disposition des parties et dans l’ordre des choses purement
humaines.
Il
convient, en effet, que le gouvernement soit officiellement informé de la
variété des besoins et des intérêts des différentes branches du commerce, de l’industrie,
de l’agriculture, des arts et même des diverses sciences, y compris les
sciences morales et politiques, sans oublier les intérêts éternels de la
religion.,Car enfin la paix, que doit vouloir réaliser et maintenir tout
gouvernement, est le résultat de la vie sociale bien réglée selon toutes les
manifestations que nous venons de dire. Le bien commun, que saint Thomas
exprime assez souvent par les mots bene vivere, n’est pas seulement l’ordre de la vie économique, mais
aussi celui de ce qu’il appelle vita secundum virtutem. Ce bien commun, c’est l’harmonie
de la vie sociale dans toute son amplitude et son élévation, c’est la vie
sociale selon la vertu, surtout selon la sagesse, la prudence et la justice,
subordonnée à la religion, qui nous rappelle constamment que Dieu est la fin
dernière de l’homme.
C’est
pourquoi sous l’ancien régime en France, les intérêts des différentes classes
de la société et des différentes régions étaient représentés par les
corporations et leurs délégués, par les Etats provinciaux et par les Etats
généraux, assemblée du clergé, de la noblesse et du tiers-état.
Enfin,
pour que le régime monarchique ne dégénère pas en tyrannie, il faut que le roi
conserve une haute idée du pouvoir qui lui vient de Dieu. Aussi saint Thomas
insiste-t-il beaucoup sur les vertus nécessaires au roi. Ce sont d’abord la
prudence (prudentia regnativa),
la justice et l’équité, ordonnées au bien commun. Mais c’est aussi
la grandeur d’âme. Le roi doit être un magnanime, qui s’élève au-dessus du
désir, non seulement de la volupté et des richesses, mais de la gloire et des
honneurs. Ces honneurs ne suffiraient point du reste à le récompenser des
graves soucis de sa charge (Ch. VII). Le roi, avec un grand esprit de foi, doit attendre
sa récompense de Dieu (Ch. VIII) et seule la possession de Dieu pourra le
rendre vraiment et pleinement heureux.
Les
rois prudents et justes, selon i’Ecriture, méritent de recevoir dans l’autre
vie une récompense éminente, car une plus grande vertu est requise pour
gouverner un royaume, que pour diriger une famille ou se diriger soi-même, et
saint Thomas, aime à citer la parole de Bias : « le pouvoir révèle l’homme »
et montre ce que vaut sa vertu. Un roi chrétien qui travaille à promouvoir le
bien commun temporel, en le subordonnant au bien spirituel et surnaturel des
âmes, mérite donc une grande récompense dans l’éternité, et dès ici bas, l’affection
profonde de ses sujets, l’attachement loyal et dévoué jusqu’au sacrifice de la vie. Par là son pouvoir
est affermi ; la paix, la tranquillité de l’ordre, est maintenue pour que
tous puissent vaquer à leurs travaux, accomplir leurs devoirs, et suivre leur
destinée par la connaissance et l’amour de Dieu.
*
* *
Telles
sont les lignes générales de la partie de cet ouvrage qui est de la main même
de saint Thomas. Pour bien entendre cet enseignement, relativement surtout à la
prudence politique, il faut connaître ce qui est dit dans la Somme Théologique, IIa
IIæ, q. 47, au sujet de la prudence en général, de la rectitude d’intention qu’elle
requiert et de ses trois actes : le conseil qui commence la délibération,
le jugement pratique qui la termine, et le commandement ou imperium, qui préside à l’exécution de la
chose décidée.
Le conseil considère les divers moyens
capables de conduire à une fin, et ici il importe d’envisager des moyens assez
différents les uns des autres, pour juger ensuite en connaissance
de cause lequel est vraiment le meilleur. Il ne faut pas oublier que ce moyen
le meilleur n’est pas toujours celui qui se présente tout d’abord à l’esprit ;
il échappe souvent à la considération du vulgaire. Même le chef d’état le plus
perspicace et le plus avisé a besoin, à cause de cela, d’avoir à côté
de lui un conseil, composé d’hommes supérieurs et de compétence très variée. Il
convient d’y proposer des avis assez différents les uns des autres, pour bien
voir les divers côtés de chaque problème à résoudre et peser le pour et le
contre comme il convient.
Mais
il faut ensuite s’élever de cette multiplicité d’avis à l’unité du jugement pratique, qui discerne,
parmi les divers moyens proposés comme vraiment utiles, celui qui est hic et nunc le
meilleur. Ici il importe de ne pas compromettre, par d’interminables
discussions entre les partis, l’unité et la rectitude du jugement pratique. Il
importe de sauvegarder, disions-nous plus haut, l’esprit de suite dans
la politique intérieure et extérieure, et cela non seulement pendant une courte
période, mais durant toute l’histoire du peuple, qui doit rester fidèle à son
passé, à son génie propre, pour conserver le trésor de ses traditions et de sa
vie.
Pour
arriver à cette unité du jugement pratique, à l’esprit de suite dans la
direction des affaires intérieures et extérieures et surtout pour maintenir l’efficacité
du commandement, qui
est le troisième acte de la prudence, il faut se rappeler ce que dit saint Thomas
dans le présent ouvrage : l’ordre des agents correspond à l’ordre des
fins, et pour atteindre cette fin supérieure, qui est le bien commun d’un
peuple, pour maintenir son unité et son harmonie au milieu de tant de causes de
division, il convient de recourir à une direction supérieure vraiment une et
persévérante.
Notons
du reste que l’imperium ou commandement, qui dirige l’exécution des
moyens préalablement choisis, procède en sens inverse de la délibération :
au lieu de descendre de la considération de la fin atteindre à celle des moyens
subordonnés jusqu’au dernier de tous, il commence par appliquer ce moyen infime
et s’élève ensuite peu à peu aux moyens supérieurs capables de réaliser ou d’obtenir
la fin poursuivie : Finis est primum in intentione et ultimum in
executione. De ce
point de vue on comprend que dans l’ordre d’exécution, non dans celui d’intention,
on puisse dire : « politique d’abord » : pour que la vie
sociale soit possible, il faut que la cité ou le pays soient habitables et que
les perturbateurs soient expulsés ou mis à la raison.
Il
faut. se rappeler aussi, comme l’enseigne le Docteur commun Ia IIæ, q. 57, a.
5, concl., ad 3m ; q. 58, a. 4 et 5 ; IIa IIæ, q. 47, a. 1) que la prudence, en ces trois
actes, requiert la rectitude de l’appétit ou l’intention droite, c’est-à-dire
les vertus morales qui nous rectifient vis-à-vis des principales fins morales
subordonnées : la justice, la force, la tempérance et les vertus annexes,
y compris la religion, l’humilité, la pénitence, la magnanimité, la patience et
la douceur. Nul ne peut être vraiment prudent sans ces vertus. Sans elles et
sans le tact qu’elles donnent, on confond aisément humilité et faiblesse,
magnanimité et superbe, douceur et mollesse, fermeté et raideur. De même, sans
une intention droite et efficace des fins morales, on ne peut efficacement
choisir et appliquer les moyens capables de nous les faire atteindre ; on
ne parvient pas à l’imperium droit et efficace qui est l’acte principal
de la prudence.
Or, s’il
en est ainsi de la prudence dans la conduite de la vie privée, à plus forte
raison en est-il de même quand il s’agit, ce qui est plus difficile, de
gouverner un peuple entier. La prudence politique ne saurait donc exister sans
la justice, l’équité, la force et les autres vertus qui font l’équilibre de la
vie politique comme de la vie morale. Or, ces vraies vertus sont rares, bien
que beaucoup prétendent les avoir, dit saint Thomas (Ch. VII) en rappelant avec
Salluste que « l’ambition a contraint de nombreux mortels à la fausseté »
à la simulation ou à l’hypocrisie. Par suite, tout régime qui favorise l’ambition
des démagogues qui flattent le peuple pour arriver au pouvoir, conduit au
pharisaïsme politique et à la ruine, car il n’y a d’union durable que dans la
vérité et la justice.
C’est
pourquoi le régime républicain pour durer suppose une grande vertu et une
grande compétence dans les sujets, qui sont tous appelés à participer par l’élection
à la direction du pays. S’il s’agit seulement d’un canton dont les intérêts
sont très simples, ou d’une fédération de cantons, comme en Suisse, la chose n’offre
pas grande difficulté. Mais, s’il s’agit d’un grand peuple, aux intérêts fort
complexes, d’un peuple qui a non seulement une vie économique, mais une vie
artistique et intellectuelle supérieure et qui, au milieu de causes multiples
de division, doit sauvegarder son unité et la continuité de ses traditions,
alors la difficulté augmente terriblement. Comment trouver dans les sujets,
dont bon nombre sont des paysans ou des ouvriers, la compétence et la vertu
nécessaires pour choisir les hommes capables de répondre aux questions
difficiles qui se posent, et qui souvent déroutent des jurisconsultes, des
financiers ou des diplomates de premier ordre. L’élection désignera le plus
souvent des arrivistes, ambitieux incapables, qui deviendront ministres, là où
il faudrait un Colbert, un Vauban ou un Louvois.
De ce
point de vue un disciple de saint Thomas aimait à résumer sa doctrine sur la
question de régime en disant : « Regimen perfectum in ratione regiminis, scilicet
monarchia, est regimen imperfectorurn ; dum regimen
imperfectum, scilicet démocratia, est regimen perfectorum ».
La
démocratie est un régime imparfait, comme régime in ratione regiminis, par
suite du manque d’unité et de continuité dans la direction des affaires
intérieures et extérieures. Aussi ce régime ne convient-il qu’aux parfaits déjà
capables de se diriger eux-mêmes, assez vertueux et compétents pour se
prononcer comme il convient sur les problèmes fort compliqués dont dépend la
vie d’un grand peuple. Mais il est toujours vrai de dire comme le notait saint
Thomas que ces vertueux et ces compétents sont extrêmement rares ; et la
démocratie, supposant une telle perfection chez les sujets, ne peut pas la leur
donner. A ce point de vue, elle est un peu en politique ce qu’est le quiétisme
en spiritualité ; elle suppose l’homme arrivé à l’âge adulte ou à l’état
de perfection, alors qu’il n’est peut-être encore qu’un enfant, et le traitant
comme un parfait, elle ne lui donne pas ce qu’il faut pour le devenir.
Puisque
la vraie vertu, unie à la vraie compétence est chose rare parmi les hommes,
puisque la plupart d’entre eux sont incapables de gouverner, et qu’ils ont
besoin d’être conduits, le régime qui leur convient le mieux est celui qui peut
suppléer à leur imperfection. Ce regimen perfectum in ratione regiminis, à
raison de l’unité, de la continuité, de l’efficacité de la direction vers une
fin une difficile
à réaliser, c’est la monarchie, surtout une monarchie tempérée, toujours
attentive aux différentes formes de l’activité nationale. Mieux que la
démocratie ou que le régime féodal, elle assure la paix intérieure et
extérieure d’une grande nation, et lui permet de durer longtemps.
Telle
est la doctrine de saint Thomas, comme le montre avec évidence le présent
ouvrage. L’importance de ces idées apparaît à tous ceux qui considèrent que la
paix intérieure et extérieure d’un peuple est une des principales conditions de
sa vie morale et religieuse. Ce n’est pas là une chose indifférente ; il y
a une vérité dans l’ordre politique comme dans l’ordre moral et dans l’ordre
métaphysique ; et si l’on ne peut pas toujours la démontrer avec évidence,
il importe de s’en rapprocher le plus possible. L’union durable des
intelligences et des volontés n’est réalisable en effet que dans le vrai, sans
lequel il peut bien y avoir, selon la loi du nombre, une collection d’égoïsmes
toujours prêts à revendiquer une liberté qui dégénère en licence, mais sans
lequel ne sauraient exister la justice et le bien commun, qui sont le principe
et la fin de l’ordre social.
*
* *
Sans
doute, dira-t-on, mais saint Thomas écrivait au temps de saint Louis, lorsque
la France recevait les bienfaits d’une monarchie très chrétienne, tempérée par
une aristocratie terrienne conservatrice et par l’organisation des communes,
qui veillaient aux intérêts du peuple, dans les différentes régions. Depuis
lors, les temps sont bien changés, beaucoup de peuples, comme la France, vivent
en démocratie, ils considèrent le suffrage universel comme une conquête, et,
malgré les inconvénients de ce suffrage (inconvénients qui n’apparaissent bien
qu’à l’élite), ils ne sont pas près d’y renoncer. La question de fait est par
suite beaucoup plus complexe que celle de principes ; il y a de la marge
de la théorie à la pratique, des considérations abstraites aux directions hic
et nunc opportunes et efficaces.
Bien
certainement, et c’est ce qui explique la grande prudence et la longanimité de
l’Eglise en ces questions, comme le montrent les concordats ; c’est pourquoi
aussi un essai de dictature dans un pays, même lorsque beaucoup le désirent, ne
doit être tenté qu’à coup sûr, sans quoi il pourrait faire plus de mal que de
bien.
Mais
ce qui importe évidemment, c’est de revenir à la considération attentive des
principes que saint Thomas énonce dans ce traité et dont bon nombre s’appliquent
à tout régime légitime. Ces principes relatifs au bien commun et à sa
subordination à la fin dernière de l’homme sont ceux qui s’opposent à la
conception païenne de l’Etat moderne, issu de la Révolution, à cet Etat qui
veut s’élever au-dessus des organismes les plus naturels, comme la famille,
pour les asservir, et qui souvent prétend imposer une obéissance aveugle à des
décrets injustes et impies qui n’ont plus de la loi que le nom.
Le
Souverain Pontife, dans sa dernière Encyclique sur la Royauté du Christ disait
précisément contre cette conception antichrétienne et antinaturelle de l’Etat :
« Les hommes réunis en société ne sont pas moins sous la puissance du
Christ que les particuliers. Le bien privé et le bien commun ont la même source…
Que les chefs des nations ne refusent donc pas de rendre par eux-mêmes et par
le peuple à la puissance du Christ leurs hommages publics de respect et d’obéissance,
s’ils veulent, en sauvegardant leur autorité, promouvoir et accroître la
prospérité de la patrie ! … « Dieu et Jésus-Christ ayant été exclus
de la législation et des affaires publiques, et l’autorité ne tirant plus son
origine de Dieu, mais des hommes, écrivions-Nous en gémissant au début de Notre
Pontificat, il arriva que les bases mêmes de l’autorité furent renversées, dès
là qu’on supprimait la raison fondamentale du droit de commander pour les uns,
du devoir d’obéir pour les autres… » C’est pourquoi, si les hommes
reconnaissent en particulier et en public le pouvoir royal du Christ, il en
résulte nécessairement des bienfaits incroyables, qui pénètrent aussitôt la
société civile, comme une juste liberté, l’ordre et la tranquillité, la
concorde et la paix ».
Ce
sont les fondements mêmes de cette doctrine, sans laquelle aucune forme de
gouvernement n’est durable que le de Regimine Principum expose excellemment, et c’est par le
retour à ces principes qu’on travaillera efficacement à l’assainissement des
intelligences, sans lequel aucune restauration de l’ordre social n’est
possible.