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Philosophie
Psychologie

 

Le rôle propre de l'intellect agent

 

par l'abbé J.-M. Robinne

 

 

1°) Double différence fondamentale entre notre connaissance et celle des anges.

 

    I./ l'intelligence humaine naît dans l'impuissance initiale de rien connaître, ou, comme dit saint Thomas, comme "pura potentia in genere intelligibilium", tandis que l'intelligence angélique ne peut être créée qu'avec le pouvoir prochain (et nécessairement exercé) de connaître le sujet où elle se trouve, et avec le pouvoir prochain (et librement utilisable) de penser le reste de l'univers

 

    II./ L'intelligence humaine, bien loin de partir (comme l'intelligence angélique) de la connaissance du moi, et de penser les objets par analogie avec le sujet, en vertu de la lumière même qui le lui montre, ne peut s'atteindre elle‑même qu'avec et par les objets qui lui sont présentés à l'occasion de l'expérience sensible,

 

2°) Nécessité, qui s'ensuit, d'un intellect agent.

 

Ce que nous venons de dire montre assez que nous ne saurions penser un objet quelconque, si notre intelligence ne venait à bénéficier d'un double passage de la puissance à l'acte, puisqu'il ne s'agit pas seulement, pour nous, de passer du pouvoir prochain de considérer quelque vérité à l’acte même de la considérer, mais aussi et d'abord d'acquérir ce pouvoir même, condition préalable de notre acte de connaissance,

 

Il faut donc qu'il y ait en nous une faculté opérative, qui, à l'occasion des données sensibles travaille à fournir notre "intelligence", c’est‑à‑dire la faculté immédiatement élicitive de notre pensée des formes ou espèces qui lui confèrent le pouvoir prochain de penser ceci ou cela,

 

Et cette faculté active, ayant précisément pour rôle de procurer à notre intelligence ce complément de pouvoir, doit être réellement distincte de l' intelligence même. On lui donnera par suite le nom d' "intellect agent" ; tandis que la faculté fécondée par son action et d'où procèdera immédiatement notre acte de connaissance s'appellera "intellect passif" ou "possible"

 

L'homme diffère donc de l'ange par le caractère irréductiblement doublé de l'activité intellectuelle qui se déroule en lui.

 

3°) Pourquoi appeler l'intellect agent notre "lumière" intellectuelle?

 

Deux considérations nous feront entendre ce point.

 

    I./ Les "espèces" apportent à notre intelligence une certaine lumière.

 

L'ange est ''sicut actus in genere intelligibilium". A ce titre, sa lumière intellectuelle préexiste, en droit, aux "espèces" et n'est même pas accrue par elles, ‑ les "espèces" ne faisant qu'apporter à sa pensée des données secondaires et accessoires, sur lesquelles cette "lumière" pourra tomber,

 

Mais, chez l'homme, il en va tout autrement, puisque notre intelligence n'a, par elle‑même le pouvoir prochain de rien connaître. Toute sa vertu prochaine d'agir lui vient, donc, formellement, avec ses "espèces", par elles et à leur mesure. Or "lumière" est synonyme de vigueur d'action intellectuelle. Donc c'est bien notre "lumière" intellectuelle que nos "espèces" nous apportent, en même temps qu'elles précisent à nos regards les objets sur lesquels cette lumière devra tomber.

 

    II./ La "lumière" de nos espèces est une participation de la vertu active de l'intellect agent.

 

Cette vigueur intellectuelle que nos "espèces" nous apportent, d'où leur vient‑elle ? Evidemment de la cause qui les produit, donc de notre intellect agent, Saint Thomas est donc fondé à dire que notre intellect agent est notre principe éclairant fondamental, notre unique "lumière" naturelle, celle dont nos "espèces" nous apportent le reflet, essentiellement participé et limité, c’est ce qu'il exprime quand il écrit : "In intellectu est quasi primum agens lumen intellectus agentis, et quasi movens motum species per ipsum facta actu intelligibilis" (in 3 Dist. 14, q. 1, a. 1, sol. 2)