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Doit-on développer sa personnalité ou son individualité ?
par l'abbé J.-M. Robinne
Combien de fois n’entendons nous pas les termes je ou moi employés pour exprimer dans les contextes les plus divers. Mais que se cache-t-il réellement derrière ces termes ?
Il faut commencer par se demander avec saint Thomas, ce qu’est au juste la personnalité et s’élever progressivement des degrés inférieurs de la personnalité humaine jusqu’au plus parfait de tous.
La personnalité est quelque chose de positif ; c’est ce par quoi tout être doué de raison est un sujet indépendant qui peut dire : je, moi, ou qui s’appartient, qui est maître de lui-même. On lui attribue et la nature raisonnable et l’existence, et les expressions qui constituent son activité. En ce sens on dit couramment que Pierre et Paul sont des personnes, et deux personnes distinctes ; chacun est un sujet indépendant, et un tout auquel on attribue la nature humaine, l’existence, l’activité. Chacun d’eux dit je, moi.
Par là, la personne se distingue comme un sujet premier d’attribution de tout ce qui lui convient, et elle-même ne peut être attribuée à un autre sujet. On dit Pierre est homme, Pierre existe, Pierre parle bien, mais on ne saurait attribuer Pierre à un autre sujet. (Cf. saint Thomas dans la somme théologique IIIa, Q.2, a.2 ; Q.4, 2 et le commentaire de Cajetan aux nos VI, VII, VIII ; et également la Q.17, a. 1&2)
Il s’ensuit que notre personnalité est ce par quoi tout être doué de raison est un sujet indépendant, un tout auquel on attribue sa nature, son existence, son opération. Notre personnalité est donc quelque chose de plus profond que notre conscience ou que notre liberté ; c’est ce par quoi chacun d’entre nous est un sujet indépendant auquel on attribue tout ce qui lui convient.
On a pensé parfois que la personnalité se développe d’autant plus que l’homme devient de plus en plus indépendant, dans son existence et dans son action, de tout ce qui n’est pas lui, et d’autant plus aussi que d’autres dépendent de lui. On a glorifié en ce sens la personnalité d’un Napoléon ou d’un Goethe.
On oublie en cela que notre personnalité consiste surtout dans l’indépendance à l’égard non pas de toutes choses, mais de celles qui nous sont inférieures, et que nous dominons par notre raison et notre liberté, indépendance telle que notre âme pourra subsister après la dissolution de notre corps.
En glorifiant certaines personnalités humaines qui ont méconnu les droits de Dieu, on oublie surtout de remarquer que notre indépendance spéciale à l’égard des choses inférieures est fondées sur indépendance très étroite de notre âme à l’égard des choses des choses supérieures, à l’égard de la Vérité et du Bien, en fin de compte à l’égard de Dieu. Si notre raison domine l’espace et le temps, les choses sensibles, des biens particuliers, c’est qu’elle est faite pour leur préférer Dieu, Vérité suprême.
Il suit de là une loi très haute et très oubliée, à savoir que le plein développement de la personnalité consiste à se rendre de plus en plus indépendant des choses inférieures, mais aussi de plus en plus étroitement dépendant de la Vérité, du Bien, de Dieu même.
La fausse personnalité consiste au contraire dans une soi-disant indépendance à l’égard de tout, à l’égard de Dieu même, à qui l’on refuse l’obéissance. Cette fausse personnalité méprise les vertus dites passives d’humilité, de patience, de douceur ; elle n’est qu’insubordination et orgueil. Elle se trouve pleinement réalisé dans le démon, qui a pour devise : Non serviam : je n’obéirai pas. Elle mène du reste à la pire des servitudes. Au contraire, la vraie personnalité est réalisée dans les saints, mais surtout en Notre Seigneur.
Beaucoup de fausses idées se répandent sur le développement
de la personnalité, parce qu’on ne contemple plus le mystère
de l’Incarnation, et qu’on oublie que le plein développement de
la personnalité humaine consiste à s’effacer devant celle
de Dieu, en s’unissant le plus possible à la sienne.
D’où vient en effet la supériorité de l’homme de bien sur le libertin ? C’est que l’homme de bien conforme sa volonté à celle de Dieu. Tandis que le libertin est écrasé par l’adversité, l’homme de bien grandit avec elle, en se conformant toujours davantage à celle de Dieu.
La personnalité se mesure à l’influence profonde et durable qu’elle peut exercer. Or l’influence d’un saint n’est pas limitée à son pays, à son époque, elle s’exerce en un sens dans toute l’Eglise, dans une sphère supérieure à l’espace et au temps.
Depuis sept siècles des milliers de religieux vivent de la pensée d’un saint Bernard, d’un saint Dominique, d’un saint François d’Assise. D’où vient leur prodigieuse personnalité qui les élève ainsi au-dessus des limites de leur pays et de leur temps ?
C’est qu’en un sens ils ne faisaient plus qu’un avec Dieu. Ils étaient morts à eux-mêmes pour vivre à Dieu. Le plein développement de la personnalité humaine consiste à se perdre en celle de Dieu.
On voit par là la profonde différence qu’il y a entre la personnalité et l’individualité. L’individualité provient de la matière, qui est principe d’individuation. Ce qui fait que deux hommes sont des individus distincts c’est que la nature humaine est reçue en telle portion de matière déterminée, en tel point déterminé de l’espace et du temps. L’individualité qui est prise de la matière est donc une chose très inférieure.
La personnalité est en revanche une chose très élevée, puisque c’est en chaque être raisonnable, ce par quoi on est un sujet indépendant, sujet de l’existence et des opérations. Cela est vrai non seulement des hommes, mais aussi de l’ange, esprit pur et des personnes divines dans le mystère de la sainte Trinité. Chacune des personnes divines est un moi distinct, bien qu’elles possèdent la même nature indivisible, pleinement communiquée par le Père au Fils et par eux au Saint Esprit : le Bien est essentiellement diffusif de soi, et d’autant plus pleinement et intimement qu’il est d’ordre plus élevé. (Cf. S. Thomas, C.Gentes, l. IV, c.XI)
L’individualité et la personnalité sont ainsi très distinctes : développer son individualité c’est souvent devenir de plus en plus égoïste, tandis que le vrai développement de la personnalité, se trouve, nous l’avons vu, dans une union toujours plus intime à Dieu.
On saisit ainsi tout le sens de ces paroles de saint Thomas (S. Th. IIIa, Q.2, a.2, ad 2um) : " La personnalité appartient à la dignité et perfection d’un sujet (comme l’ange ou l’homme), en tant qu’il appartient à la dignité de ce sujet d’exister par soi (ou en soi) séparément. OR IL EST PLUS DIGNE ENCORE D’EXISTER DANS UN AUTRE PLUS PARFAIT QUE NOUS, QUE D’EXISTER PAR SOI (OU EN SOI). Par suite la nature humaine est plus digne dans le Christ qu’en nous, puisqu’en nous elle existe en soi avec une personnalité propre, tandis qu’en Jésus elle existe en la Personne du Verbe. De même…la vie sensitive est plus noble chez l’homme que chez la brute, du fait qu’elle est unie à nous dans la vie intellectuelle. " sensitive est plus noble chez l’homme que chez la brute, du fait qu’elle est unie à nous dans la vie intellectuelle. "