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Petit traité de psychologie thomiste I
par l'abbé J.-M. Robinne
I. L’être vivant in genere.
I.1. La vie.
La notion d’être vivant et sa distinction d’avec le non vivant appartient au domaine de la connaissance commune.
Pour élaborer le concept philosophique de la vie, il faut partir de l’observation de l’être vivant, puisque le concept abstrait (vie) se tire du concret (vivant). Comme tout être le vivant se reconnaît à son opération (agere sequitur esse : l’agir suit l’être et pour autant le manifeste).
Par conséquent on peut constater que l’activité propre du vivant se situe dans le fait que le vivant se meut lui-même, tandis que le non-vivant est seulement mû par d’autres êtres[1]. Il ne faut pas en conclure pour autant que le vivant n’est pas mû par un autre. En effet conformément au principe de causalité, évident par lui-même (quidquid movetur ab alio movetur), le vivant est aussi mû par un autre. Etre mû consiste à être réduit de la puissance à l’acte ; or c’est l’être en acte qui réalise cela, car la puissance et l’acte s’opposent comme des contraires de telle sorte qu’on ne peut en même temps et sous le même rapport être en puissance et en acte. Ce principe vaut pour tout être.
Tout être naturel, et pas seulement le vivant, possède une certaine activité naturelle. On peut parler d’une certaine intériorité ou spontanéité que l’on ne rencontre pas ailleurs : c’est de son initiative même que l’animal se déplace, tandis que la pierre ne semble recevoir que de l’extérieur ses impulsions. C’est à dire que le vivant a une activité ab intrinseco, le vivant se meut lui-même ab intrinseco. Il est à la fois le terme et le principe de son activité.
Le mouvement du vivant est, en conséquence, dit immanent, et cela implique qu’il est ordonné à la perfection propre de celui qui opère et qui est en même temps terme de l’opération. Les vivants sont donc à eux-mêmes des fins, tandis que les corps matériels, dans leurs activités, paraissent n’être ordonnés qu’aux choses extérieures qu’ils transforment, le mouvement ne faisant en quelques sorte que les traverser, les vivants, eux, agissent en cherchant à la fois à se soutenir dans l’être et à acquérir leur plein développement. La finalité dont nous avons parlé plus haut est une finalité interne qui explique que les organes soient disposés de telle sorte que leur activité se trouve ordonnée au bien du tout. Cette finalité interne demeure un fait objectif, elle est un signe non équivoque de l’activité immanente[2].
Nous pouvons maintenant définir l’être vivant comme :
« Une substance à laquelle il convient, en vertu de sa nature, de se mouvoir soi-même. »
L’expérience vulgaire que la science n’a jamais contredite de façon déterminante a toujours distinguée dans la nature trois grands types d’êtres vivants : végétaux, animaux, hommes. Cette hiérarchie de trois degrés de la vie se fonde sur la distinction des diverses modalités de l’opération immanente[3].
-Les plantes reçoivent de la nature et leur forme et leur fin. Elles possèdent donc seulement l’exécution de son opération.
-Les animaux acquièrent par eux-mêmes leur forme de son opération, par l’œuvre de la connaissance, mais ils ne s’assignent pas encore leur propre fin. Ainsi l’animal est cause principale de ses actes.
-Les hommes sont capables du choix de la fin étant doués d’intelligence. En effet le choix de la fin de l’opération suppose la capacité de connaissance de la proportion et de l’ordination des moyens à la fin.
Il nous reste à noter que nous avons ici non seulement une hiérarchie de perfections mais aussi une classification spécifique. Car chacun des degrés cités accomplis la perfection de son ordre. Chaque cas présente un nouveau mode d’émanation qui est relatif a une nouvelle nature. Plus une nature sera élevée plus ce qui émane d’elle lui sera intime[4]. Il s’agit donc bien d’une classification spécifique.
1.2.L’âme[5].
1.2.a. Nécessité de son existence.
Le problème de l’âme est posé par le fait même de la vie. L’expérience sensible nous fait rencontrer des êtres qui se distinguent par leur organisation remarquablement unifiée. Or ce corps unifié a par besoin par le fait même qu’il est unifié d’un principe substantiel unificateur. Ce principe substantiel de la vie c’est l’âme[6]. L’âme ne fait pas que mouvoir le corps, elle fait d’abord qu’il y en ait un. C’est qui rassemble les éléments que nous nommons aujourd’hui bio-chimiques (éléments organiques, ou même inorganiques, mais jamais informes) pour en former le corps vivant.
Nous ne pouvons raisonnablement pas attribuer le développement des vivants et leur vie à un pur processus mécanique ou pire, même, au hasard. Pour vraiment rendre compte des activités vitales il faut postuler un principe régulateur qui ne soit pas d’ordre matériel. Un vivant est une entité complexe, mais qui est substantiellement unifiée. Par conséquent nous appelons âmes ce principe substantiel de la vie.
1.2.b. La Nature de l’âme.
Au niveau d’une substance il nous faut reconnaître trois choses : la matière, la forme et le composé. Or il est clair que l’âme ne peut être la matière la vie apparaissant comme une différence spécifiant le sujet. Elle ne peut pas non plus être le composé qui est le corps vivant dans sa totalité. Elle ne put donc qu’être la forme qui spécifie et détermine[7]
Aristote dans le De Anima[8] nous donne deux définitions de l’âme :
·Anima
est actus primus corporis physici organici vitam in potentia habentis.
·Anima
est primum quo et vivimus et movemur et intelligimus.
Le corps dont l’âme est la forme est un « corps physique organisé » ; ayant des opérations multiples, requérant comme instrument des organes diversifiés. De plus il est spécifié que l’âme est forme d’un corps ayant la vie en puissance, ce n’est qu’une fois informé par l’âme que le corps aura la vie en acte. Enfin on voit que l’acte dont il est question ici est acte premier, c’est à dire une forme essentielle et non un acte opératif. Acte premier signifie la forme substantielle. Comme il n’y a dans un être qu’une forme substantielle, c’est bien l’âme qui informe la matière première dans le vivant. C’est donc l’âme qui donne au corps d’être corps. Pourtant il est plus juste de dire que l’âme informe le corps, car l’âme (en tant que principe vital) suppose que la matière première est constituée selon l’être corporel.
Dans la deuxième définition étant supposée que l’âme est le premier principe de la vie, et que, par ailleurs, la vie est le fait de se nourrir, de grandir et de dépérir, on conclut que l’âme peut être définie comme le principe de ces fonctions auxquelles, pour l’homme, on ajoutera l’activité supérieure de la pensée. Nous trouvons donc dans cette définition ce que l’âme, en tant que forme substantielle, cause dans son sujet.
Comme il y a trois degrés de vie spécifiquement distincts, il y a trois espèces d’âmes. Ces trois distinctions spécifiques nous sont rappelées dans la deuxièmes définitions où les effets de l’âme dans le sujet sont énumérés de façon distributive et non conjonctive. Cette énumération distributive nous rappelle par là même que ces espèces se distinguent selon le mode d’opérer de façon immanente.