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Philosophie
Psychologie

 

Petit traité de psychologie thomiste II

par l'abbé J.-M. Robinne

 

II. L’union de l’âme et du corps.

 

C’est ici ce que nous pourrions appeler la métaphysique de l’homme. Nous savons que l’homme est un être vivant ; il est donc comme tout vivant composé d’une âme et d’un corps, l’âme étant la forme du corps. Nous ne pouvons cependant nous contenter d’appliquer au cas particulier de l’homme les notions élaborées pour l’être vivant en général, car la nature de son âme, subsistante ou spirituelle le met à part des autres êtres vivants.

 

 

L’union de l’âme et du corps est substantielle, c’est donc une union d’éléments, telle qu’il en résulte une seule substance[1]. L’âme raisonnable est donc la forme substantielle du corps humain, elle lui donne sa nature, car elle est le principe radical par lequel l’homme vit de la vie végétative, de la vie sensitive et de la vie intellectuelle. Ces différents actes vitaux en ces trois ordres de vie sont en effet naturels à l’homme, et non pas accidentels en lui ; ils dérivent donc de sa nature, du principe spécifique qui anime le corps.

 

On ne peut pas dire que l’homme est uniquement constitué par son âme, car chaque homme perçoit qu’il pense et qu’il sent, et il ne peut sentir sans son corps. Ces actions bien que de natures différentes se font par le même JE. L’homme n’est pas une substance constituée par la synthèse de deux substances préexistantes, et de plus ses éléments restent ontologiquement distincts. Il ne suffit pas de dire non plus que l’intelligence s’unit accidentellement au corps comme un moteur pour le diriger ; il s’ensuivrait qu’on ne serait plus un, il n’y aurait pas une unité de nature.

Or que l’homme soit un c’est un fait qui doit être accueilli comme tel par le philosophe et placé au-dessus de toute discussion, ou, ce qui revient au même, pris pour base de toute théorie métaphysique. L’homme n’est donc ni un corps, ni un esprit mais un tertium quid, un être composé d’une âme et d’un corps. Et quand on dit un être, il s’agit bien d’un être un, une substance

Bien qu’elle soit forme du corps et lui donne la vie végétative et sensitive, l’âme raisonnable reste spirituelle, car « plus une forme est noble, moins elle est immergée dans la matière, plus elle la domine, et plus son opération s’élève dans la matérialité »[2]. Déjà l’âme raisonnable est douée de connaissance sensible ; l’âme raisonnable peut donc , tout en étant forme du corps, le dominer, et être douée de connaissance intellectuelle. La solution du problème est donnée par l’hylémorphisme : l’âme est principe d’être et d’action du corps. L’âme spirituelle et subsistante communique à la matière corporelle sa propre existence, qui devient ainsi l’existence unique du composé humain. Au point de vue de l’être il n’y a rien d’impossible à ce qu’elle communique au corps son acte d’exister. Au contraire on comprend très bien qu’elle le fasse exister parce qu’elle même est douée d’une existence d’un ordre supérieur. C’est pourquoi l’âme spirituelle à l’opposé de l’âme des bêtes conserve son existence après la destruction du corps qu’elle vivifiait[3]. Il suit de là que lorsque l’âme spirituelle est séparée, elle garde son inclination naturelle à l’union au corps, comme le corps lancé en l’air garde son inclination vers le centre de la terre. Ce point nous fait bien comprendre que l’union de l’âme et du corps est naturelle, et non pas contre nature comme le croyait Platon. L’âme humaine est faite pour informer le corps, le vivifier et l’utiliser à son propre perfectionnement. Remarquons également que si l’union de l’âme et du corps est naturelle, cela ne signifie en rien que l’état de l’âme séparée soit contre nature. Pour le comprendre il suffit de remarquer que l’âme peut exister sans corps puisqu’elle est par nature subsistante. L’état de l’âme séparée n’est donc ni selon la nature ni contre nature…

 

L’âme raisonnable n’est pas numériquement la même pour tous les corps humains, sinon il n’y aurait qu’un seul sujet pensant ce que l’expérience nous fait rejeter immédiatement. Il y a autant d’âmes que d’hommes[4], la raison en est que chaque homme est une substance. Sans cela comme nous l’avons dit les individus seraient identiques quant à l’être et ils ne se distingueraient que par des caractères purement apparents et accidentels. Le je serait sans réalité et la conscience de soi ne serait qu’une illusion.

Il suit encore de ces principes que l’âme humaine a une relation essentielle au corps humain, et cette âme individuelle à ce corps individuel ; l’âme séparée reste dès lors individuée pour cette relation à son corps, auquel elle désire naturellement être unie.

 

Bien plus l’âme raisonnable est l’unique forme du corps humain, elle donne à la matière qu’elle détermine la vie sensitive, la vie végétative et même la corporéité. La raison en est que s’il y avait plusieurs formes substantielles, l’homme ne serait plus un par nature (homo non esset unum simpliciter). Une forme constituerait la substance et les autres seraient accidentelles. C’est toujours l’explication aristotélicienne sur l’acte et la puissance. Il ne répugne pas à ce que l’âme intellectuelle soit l’unique forme du corps humain et lui donne même la corporéité, car les formes supérieures contiennent éminemment la perfection des formes inférieures, comme le pentagone contient le quadrilatère et le dépasse. L’âme raisonnable est éminemment et formellement sensitive et végétative et ces qualités sont virtuellement distinctes en elles. Il répugnerait cependant que l’âme humaine soit principe immédiat des actes d’intellection, de sensation et de nutrition ; elle ne peut exercer ces différents actes que par différentes facultés spécifiées chacune par un objet spécial[5].

 

Enfin l’âme est présente toute entière à tout le corps et à chaque partie du corps. L’âme n’est pas circonscrite par le corps parce qu’elle n’est pas étendue, on ne doit donc pas demander où elle est. C’est pour cela qu’il vaut mieux dire qu’elle est présente au corps plutôt que de dire qu’elle est dans le corps. Mais qu’elle y soit présente découle évidemment du fait qu’elle est en l’acte et la forme : elle le fait être et agir, elle l’anime et le vivifie dans tous ses organes. Elle est présente en chaque partie parce qu’elle même n’a pas de parties. Elle anime donc premièrement le corps pris comme tout, parce que c’est lui qui est sa matière propre et proportionnée ; elle n’anime les diverses parties que secondairement, en tant qu’elles sont ordonnées à l’ensemble.

 



[1] Elle s’oppose à l’union accidentelle ou les éléments restent étrangers et sont simplement agglomérés.

[2] Ia Q. 76 a.1

[3] Ibid. ad 5um

[4] Ia Q. 76, a.2

[5] Ia Q. 77, a. 1, 2, 3, 4, 6.