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Philosophie
Introductions

 

Cours de philosophie à l’usage des lycéens.

Première partie.

Par l’abbé Jean-Marie Robinne, FSSP

Introduction.

 

           

            « Ami n’entre pas ici par hasard » Paul Valéry

Cela ne peut être par hasard que l’on attaque la philosophie, et lorsque je dis attaquer je pèse encore mes mots… Il va s’agir de pénétrer dans l’étude de la vérité, de la réalité.

            Selon sa définition[1] première la philosophie est la science de la sagesse. Tout homme selon sa nature désire la délectation des aliments et des biens du corps et cela selon sa nature corporelle. Ainsi selon la nature de son âme il lui est naturel de désirer, et parfois de façon véhémente, connaître quelque chose. Ainsi Aristote déclare-t-il dans le livre des Métaphysique (I Met., Lect. 1, n°3) que tout homme désire naturellement connaître.

            L’étude implique en propre l’application véhémente de l’esprit à la connaissance de quelque chose. Elle suppose un effort volontaire par lequel l’être humain fixe ses facultés mentales. La concentration nécessaire à l’étude (et cela d’une manière générale) est affaire de volonté et non d’intelligence.

            Selon Paul Guth les élèves ne diffèrent que par leur niveau d’attention. « Le crétin est incapable d’attention » Une enfance pour la vie.

René Huyghe dans La puissance de l’image déclare que « nous ne sommes plus des hommes de pensées, les choses sensorielles nous mènent et nous dominent une plurité d’informations auditives et optiques obsède et submerge nos contemporains et précipite encore la tendance de l’homme moderne à la passivité. »

Cette maladie il l’appelle le cancer social des temps modernes.

« La matière est un néant qui est et un être qui n’est pas » St Augustin[2].

 

            Il faut pour saisir la portée des différentes critiques formulées au sujet du monde actuel comprendre que l’on a besoin de la matière pour penser. L’être humain est un composé, matière et forme[3], de par ce fait les sollicitations permanentes dont sont victimes nos sens les empêchent d’accomplir le travail premier qui est celui d’information de l’intellect : « La culture technologique et plus encore l’immersion excessive dans les réalités matérielles nous empêchent de souvent de saisir le visage caché des choses. En réalité toutes les choses pour qui sait les lire en profondeur, sont porteuses d’un message qui, en dernière analyse, conduit à Dieu » J.P.II 26 juillet 2000

 

            Or la Sagesse ne s’arrête pas aux causes prochaines des choses elle s’efforce d’atteindre la cause suprême. Cette quête est celle de tout amant de la sagesse, or pour ce faire il va devoir apprendre progressivement à se détacher du contingent et du matériel. Non pas afin de vivre dans une espèce bulle ou de monde virtuel mais afin de réellement soumettre ses passions à la domination de l’intelligence et de la volonté.

            Elle satisfait donc aux désirs innés de l’homme de savoir de connaître, d’expliquer le réel, tout le réel. Cela ne pourra être pleinement satisfait que lorsqu’il atteindra la cause ultime de l’être, c'est-à-dire Dieu. Aristote lui-même en était arrivé à ce point lorsqu’il affirmait que « La patrie de la métaphysique c’est le divin »

Aristote accorde tout son intérêt à l’expérience, il fonde sur elle toute sa réflexion philosophique. Nous sommes donc bien loin ici d’une philosophie purement abstraite, détachée du réel, bien loin également de philosophes déconnectés du monde. La connaissance se réalise à partir du réel.


Premières approches.

 

I. Les bienfaits de la philosophie.

 

 

            On peut constater assez facilement de nos jours un retour à la philosophie. D’où vient ce retour et pourquoi a-t-il lieu ?

            Trois pistes à cela :

ð     La perte de confiance dans les grandes religions.

ð     Le rejet des grandes idéologies.

ð     L’impossibilité devant laquelle se trouve la science de conduire au bonheur.

 

 

I.1. Sens du réel.

 

La philosophie nous donne le sens de l’objet (i.e. tout ce que nous avons devant nous) de la vérité objective. Parce que la vérité a son fondement dans le réel et non dans le sujet. Il y a une vérité et non pas autant de vérités que de personnes.

C’est l’objectivité qui est la cause de l’unité dans les esprits. Priorité donc à la vérité objective et non aux sentiments et aux intentions. « L’homme fait la vérité de ce qu’il croit et la sainteté de ce qu’il aime » dit Renan.

 

 

I.2. Amour de la vérité.

 

La philosophie doit nous donner l’amour de la vérité spéculative, désintéressée : « Il est vrai que la métaphysique n’est d’aucun usage pour le rendement de la science expérimentale…c’est là sa grandeur nous le savons depuis quelques milliers d’années, inutile, elle ne sert à rien parce qu’elle est au dessus de la servitude ; inutile parce que supra utile, bonne en soi et pour soi… Rien cependant n’est plus nécessaire à l’homme que cette inutilité. Ce dont nous avons besoin ce n’est pas de vérités qui nous servent, c’est d’une vérité que nous servions. Car c’est la nourriture de l’esprit et nous sommes esprits pour la meilleure partie de nous-même… la métaphysique n’est pas un moyen, c’est une fin, un fruit bien honnête et délectable, un savoir d’homme libre, le savoir le plus libre est naturellement royal. » Les degrés du savoir Jacques Maritain.

            Marx prétend que l’homme se réalise par son action révolutionnaire, pour Hegel qui fut le maître à penser de Marx[4] « l’être vrai de l’homme est son action ».

 

 

I.3. Sens de l’absolu.

 

Elle doit donner le sens de l’absolu : en montrant la relativité de tout ce qui passe. Seul ce qui demeure a de l’intérêt pour l’homme. Toute l’érudition du monde ne fera jamais une philosophie qui n’est rien d’autre que la vie et l’activité d’une pensée, un effort personnel de réflexion.

« Il faut être un ruminant en philosophie » Nietzche.

 

 

I.4. Sens du mystère.

 

La philosophie donne le sens du mystère. Tous les philosophes, savants l’ont reconnu. « Pour qui réfléchit, le comble du bonheur est d’avoir compris ce qui est compréhensible et de respecter ce qui ne l’est pas » Goethe.

Il faut distinguer l’incompréhensible qui est au-delà de l’intelligible et l’inintelligible qui est au-deçà de l’intelligible[5].

« Le plus beau sentiment du que l’on puisse éprouver, c’est le sens du mystère, c’est la source de tout art véritable, de toute vraie science. Celui qui n’a jamais connu ces émotions, qui ne possède pas ce don d’émerveillement ni de ravissement, autant vaudrait mieux qu’il soit mort. Ces yeux sont fermés. » Einstein.

            En aucun domaine la raison ne peut tout éclaircir, car si elle pousse les questions assez loin elle arrive à Dieu qu’elle ne peut pas comprendre. Même au niveau de l’être créé il y a un mystère de l’individu, de l’existant. « L’individu est ineffable » selon Aristote.

            L’individu est comme un reflet de l’infini, c’est en effet le point de rencontre d’une infinité de causes. Nous pouvons communiquer avec autrui mais nous ne pouvons coïncider avec lui. C’est là le mystère de  l’individu[6].

 

 

I.5. Esprit critique.

 

            L’étude de la philosophie doit développer l’esprit critique, c'est-à-dire le souci constant de ne jamais être dupe, la soif de sommes de preuves, d’arguments vrais. L’esprit critique suppose le labeur, la sincérité et cherche loyalement les raisons d’affirmer.

            Par conséquent l’esprit critique écoute ceux dont les idées sont tenues pour vraies par le consensus social et cherche à voir s’il ne s’agit pas tout simplement d’un effet de mode[7].

 

 

I.6. Sens de la précision.

 

            La philosophie doit donner le sens de la précision, de la formule vraie. Elle doit développer l’exactitude dans le mode de penser.

            « Tous les moyens de l’esprit sont enfermés dans le langage et qui n’a pas réfléchi sur le langage n’a pas réfléchi du tout » Orwell.

            L’appauvrissement du langage asservi les esprits et les rend réceptifs à toutes les formes de propagande. On aboutit alors à l’écrasement des activités intellectuelles qui du coup sont remplacées par la répétition mécanique d’opinions.

            La philosophie est, n’en doutons pas, une science difficile, elle exige donc une concentration de l’intelligence vers la recherche de la vérité et plus spécialement de la vérité objective. En un certain sens on peut parler de la vocation totalitaire de la philosophie. Les autres sciences, en effet, ne cherchent à connaître ni la totalité des êtres, ni la totalité des sciences qu’elles considèrent. Ce sont des sciences spéciales. Seule la philosophie veut aller à l’explication dernière et universelle. Pour cette raison elle doit en tant que telle être la science la plus précise. Son objectif étant la découverte permanente du vrai objectif elle doit développer, et cela de façon constante, la précision des formules, le sens précis des mots.

 

 

            De par cela nous serons amenés à utiliser en philosophie un certain nombre de concepts. Encore faut il pour pouvoir s’appuyer sur eux connaître la valeur que nous devons leur accorder.

 

 

II. La valeur des concepts universels.

 

 

            Trois théories s’affrontent dans ce domaine, nous allons donc les passer en revue afin de pouvoir juger des enjeux que constituent ces concepts universels.

 

 

II.1. Le Nominalisme.

 

            Il refuse toute réalité aux concepts universels. Pour les nominalistes, le concept n’est qu’un nom commun exprimant immédiatement des individus mais non un élément commun. Cette théorie réduit malheureusement grandement la portée de la connaissance. Si les concepts n’ont qu’une portée d’image, la connaissance n’est plus que la connaissance sensible. Le concept universel devient alors une sorte de réseau d’images.

            Ce courant est surtout représenté par Locke, Hume, Condillac. Locke écrit : « Ce que l’on appelle général et universel n’appartient pas à l’existence réelle des choses, mais c’est un ouvrage que l’entendement fait pour son propre usage et qui se rapporte uniquement aux signes. »

 

 

II.2. Le Conceptualisme.

 

            Il affirme que le concept universel est une construction de l’esprit auquel rien ne correspond dans la réalité. L’esprit se sert du concept comme le signe de choses singulières apparemment  semblables entre elles. Les idées universelles existent donc dans notre esprit mais ne se réalisent pas dans les choses.

            Pour Ockham le concept est un signe conventionnel variable selon les lieux et les temps.

            Les conséquences sont à l’origine de toute la crise moderne de la pensée. Les principaux disciples d’Ockham sont W. James, Edouard le Roy, Bergson (pour lui l’être est en perpétuel devenir) « On comprend que des concepts fixes puissent être extraits par notre pensée de la réalité mobile, mais il n’y a aucun moyen de reconstituer avec la fixité du concept la mobilité du réel. » Pour Bergson, le concept ne sera alors pas appréhension d’être mais fabrication artificielle de l’objet. En effet le concept étant abstrait et général, laisse échapper toute l’essence de la réalité qui est avant tout mouvement.

            Le concept morcelle la réalité, il méconnaît la continuité du réel, signe utilitaire donc différent d’u instrument de connaissance. L’intelligence pour Bergson est une faculté ordonnée à la pratique. Pour connaître le réel il faut l’intuition qui le saisit du dedans. Au fond il y a empirisme radical car sa philosophie est une philosophie du changement « Il n’y a rien qui change, tout change. »

            Bergson n’a pas vu que le concept donne une connaissance du réel qui est imparfaite (le concept laisse passer les notes individuelles des êtres) mais qui n’est pas fausse. Il y a des types spécifiques d’essence, de nature. Quelque chose d’ontologiquement commun entre les êtres d’une même espèce. L’intuition bergsonienne veut être une connaissance expérimentale  qui nous fait coïncider avec l’objet. Mais cette connaissance immédiate du réel sans intermédiaire est impossible dans l’ordre de notre nature. Nos sens nous font voir l’objet mais ne nous permettent pas de le penser, seule l’idée est similitude de l’objet dans le sujet connaissant[8].

 

 

II.3. Le réalisme.

 

            Pour les philosophes réalistes l’universel existe non seulement dans l’esprit mais également dans la réalité. On distingue cependant au sein de ce courant deux théories différentes.

 

II.3.1. Le réalisme exagéré.

            Il est représenté avant tout par Platon. Pour lui l’univers existe formellement en tant qu’universel dans la réalité de ce qu’il appelle le monde des idées. Les idées sont donc des réalités subsistantes constituant un monde à part qui est le seul monde pleinement réel : « Dans un lieu au-delà du ciel l’âme contemple les réalités sans couleur et sans forme qui sont les idées. »

L’erreur de Platon est donc de transposer dans le réel les caractères propres des idées.

 

II.3.2. Le réalisme modéré.

            C’est ici la doctrine d’Aristote. L’universel existe dans les choses mais pas en tant qu’universel. Ce qui existe ce sont les individus et dans l’individu il y a de l’universel. L’essence existe sous forme singulière dans les choses de telle sorte que l’universel a un fondement réel. Mais l’essence n’est pas dans les choses telle qu’elle est dans l’esprit. Dans les choses elle est singulière parce que rien d’autre n’existe que des individus, tandis que dans l’esprit elle est universelle parce qu’abstraite

 

 

III. L’analogie.

 

 

            On distingue d’une manière générale trois sortes de termes :

ð     Les termes univoques.

ð     Les termes analogues.

ð     Les termes équivoques.

II.1. Termes ou concepts univoques.

 

Ils s’appliquent à des réalités différentes et cela d’une manière identique. Tels sont les termes génériques et spécifiques. Par exemple le terme animal à quelque sujet qu’il soit appliqué signifie toujours doué de vie sensible et les différences viennent uniquement de la différence spécifique qui caractérise le chat, le chien, etc.

 

 

II.2. Termes équivoques.

 

            Ils s’appliquent à plusieurs sujets selon un sens complètement différent, c’est le cas des homonymes et homographes.

Peut-on parler de concepts équivoques ? Non.

Seuls les termes peuvent être équivoques[9].

 

 

II.3. Termes ou concepts analogues.

 

            Ils désignent un mot qui s’applique à plusieurs sujets en un sens ni totalement identique ni totalement différent. L’analogue se rapproche de la ressemblance sans être pourtant la même chose.[10]

            L’analogie désigne un rapport,  une convenance, une proportion qui permet de respecter la diversité.

            Elle ordonne et harmonise la diversité, le terme analogue est celui qui désigne un mode de l’être dont le degré de perfection varie en ses divers aspects de telle sorte que ceux-ci restent en rapport mutuel.

Aristote distingue deux sortes d’analogie :

ð     l’analogie d’attribution : ici l’unité tient à ce que l’on attribue les divers analogués considérés à un même terme.

ð     L’analogie de proportionnalité : c’est celle dont le terme ou conceptqui convient à plusieurs sujets en raison de la similitude de rapport.

« La finesse doit se joindre à la géométrie pour lui permettre de comprendre son objet en le voyant d’une vue, comme la géométrie doit se joindre à la finesse pour lui donner la droiture et l’inflexion nécessaire à la recherche des premiers principes. » Jacques Chevalier.

 



[1] La définition est la finition parfaite ou délimitation de la chose ou du nom. C’est aussi pourquoi elle est appelée terme (terminus) parce qu’elle inclut la totalité de la chose (totaliter rem). D’où l’importance que rien  de la chose ne soit extra definitionem.

[2] A propos de la matière première mais l’on peut l’étendre aisément à notre sujet.

[3] Excursus sur la distinction matière/forme.

[4] L’intérêt de la Philosophie de Marx à notre époque se limite à l’organisation du monde.

[5] Dans le domaine de ce qui est incompréhensible c’est l’intelligence qui fait défaut tandis que dans le domaine de l’inintelligible c’est l’objet qui fait défaut.

[6] Il faut cependant se garder d’une fausse opposition entre mystère et intelligence.

[7] Bien différencier esprit critique de l’esprit de critique qui relève simplement de la mesquinerie.

[8] Le bergsonisme est d’autant plus pernicieux que beaucoup dans ses débuts y ont vu un retour au réel radical et utile pour lutter contre le nominalisme. De ce fait bon nombre de penseurs de l’époque se sont laisser entraîner sur la pente du conceptualisme bergsonien. Cela eu de nombreuses répercutions et cela y compris sur le plan de la théologie puisque les théories bergsoniennes furent pour une part à l’origine de la nouvelle théologie.

[9] Un terme en philosophie est un mot prononcé ou écrit. Un même mot peut parler de deux réalités différentes. Terme équivoque signifie donc qu’il y a plusieurs natures ou objets qui n’ont aucun rapport entre eux.

[10] Il existe une ressemblance entre deux ou plusieurs choses lorsqu’elles ont une ou des propriétés communes qui leur donne des aspects semblables. Il y a analogie lorsqu’il y a une structure commune à ces choses. Ainsi deux choses qui se ressemblent ont forcément une certaine analogie l’une avec l’autre. La réciproque n’est cependant pas vraie : il peut y avoir une analogie entre deux choses qui ne se ressemblent pas. Deux personnes se ressemblent parce qu’elles ont des traits communs, ce qui suppose qu’elles aient une structure générale comparable. En revanche il peut y avoir analogie entre des choses qui n’ont pas de trait commun. La ressemblance est donc plutôt d’ordre sensible tandis que l’analogie est plus de l’ordre de l’intelligible : on l’établit de manière intellectuelle, et c’est pourquoi elle ne passe pas nécessairement pas une ressemblance.