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Philosophie
Introductions

 

 

 

Le Thomisme

 

Paul GRENET, Le Thomisme, Paris, PUF, Que sais-je ? ( n° 587), 1964, 128 p.

 

 

On entendra par thomisme, au cours du présent exposé, la philosophie de saint Thomas d'Aquin, à l'exclusion de l'exégèse scripturaire, de la théologie sacrée, et de la mystique : même, les limites de la collection nous obligent à nous en tenir à la partie essentielle, qui est aussi la plus difficile, de sa philosophie : la partie spéculative (philosophie de la nature et métaphysique). Nous espérons seulement avoir préparé le lecteur à étudier par lui‑même les textes où saint Thomas développe sa philosophie pratique (morale et politique). Bien que l'autorité de saint Thomas comme moraliste n'ait jamais diminué, alors même que sa métaphysique était oubliée, il reste que ce qu'il y a d'original dans sa morale n'est que la conséquence de sa métaphysique. Si donc nous voulons aller à l'essentiel, c'est à sa métaphysique qu'il faut aller, sans oublier la physique qui la prépare.

 

PREMIÈRE PARTIE PHYSIQUE

OU PHILOSOPHIE DE LA NATURE

 

Le problème fondamental de la philosophie est le problème de l'Un et du Multiple. Il se présente sous deux formes, l'une dynamique, l'autre statique. Sous sa forme dynamique, c'est le problème du Devenir; sous sa forme statique, c'est le problème de la Diver­sité. Le problème du Devenir fait l'objet de ce que les Anciens nommaient la «Physique », et que nous appellerons aujourd'hui la « Philosophie de la na­ture ». La physique expérimentale des modernes a rendu caduque la physique expérimentale d’Aristote à laquelle saint Thomas n'avait aucune raison de rien changer. Les thomistes contemporains ont, de­puis Auguste Comte, des raisons décisives de dis­cerner la physique philosophique de la physique expérimentale. J. Maritain a montré (La philosophie de la nature et Les degrés du savoir) comment la pre­mière travaille sur le plan de l'intelligibilité de l'être, la seconde sur le plan de la description et de la mensuration des propriétés sensibles.

 

CHAPITRE PREMIER 

LA COSMOLOGIE

 

Doctrine générale de l’acte et de la puissance

comme causes intrinsèques du devenir

 

Le fait. ‑ Tout, en ce monde corporel, est sujet à naître et à périr; et, une fois né, à varier. Certains changements restent extérieurs à l'être considéré, ils ne l'affectent pas en son intimité mais seulement dans ses relations spatiales avec les voisins : ce sont les changements de place (= CHANGEMENTS EXTRINSÈQUES). D'autres changements affectent l'être en lui‑même (= CHANGEMENTS INTRINSÈQUES), parmi ces derniers, les uns sont superficiels, c'est‑à‑dire concernent les états ou manières d'être; les autres sont Profonds, c'est‑à‑dire atteignent l'identité même de l'être.

 

Le problème. ‑ Pour faire court, on peut admettre que le changement extrinsèque ne pose pas de problème. Mais le changement intrinsèque ? Un être se change en un autre être, et donc celui qui était cesse d'être et celui qui n'était pas commence d'être (changement profond) ; un être devient autre qu'il n'était (changement superficiel). Dans tous les cas, l'un, le même, le durable se scinde, se divise contre lui‑même, et apparaît multiple, autre, évanouissant : le bébé joufflu que représente cette photo est le même individu que ce ‑vieillard ridé. Le même individu cela ne fait qu'un. Bébé et vieillard cela fait deux ‑ et combien opposés ! Tout devenir réalise la même étonnante fusion de l'un et du multiple. Etonnante : car, si le même un est bébé joufflu, comment peut‑il être vieillard ridé. en étant resté le même que soi et un avec soi ?

 

Les solutions extrêmes. ‑ 1° Le mécanicisime. Le changement intrinsèque est impossible. En effet, la nouveauté est impossible. Car l'être nouveau devrait venir soit de l'être, soit du non‑être; deux solutions également impossibles : d'une part, ce qui est déjà ne peut commencer d'être ; d'autre part, avec rien on ne fait rien. Le nouveau vieillard ridé ne peut sortir de l'ancien bébé joufflu que s'il y était déjà ; mais alors il n'est pas nouveau. Et si l'ancien bébé joufflu ne contenait pas du tout le nouveau vieillard ridé, comment celui‑ci a‑t‑il pu en sortir ? (dilemme de Parménide.) Mais le changement extrinsèque est possible : supposons l'être éternellement réparti en corpuscules séparés par du vide (= absence de corps). Les corpuscules peuvent, dans le vide, modifier leurs relations spatiales. Mais il est bien entendu qu'ils ne sont en eux‑mêmes susceptibles d'aucune modification : notamment ils sont insécables ou indivisibles (en grec : a‑tomes), car si un corpuscule se brisait en deux, d'où viendraient les deux nouveaux ? S'ils préexistaient dans l'ancien, celui‑ci n'existait pas vraiment, c'étaient eux qui existaient et ils ne sont pas nouveaux. Et s'ils ne préexistaient pas du tout, d'où sont‑ils sortis ? Et qu'est devenu l'ancien ? (Démocrite).

 

2° Le mobilisme. ‑ Le changement intrinsèque complet, constant, est la seule réalité. La réalité est mobilité. Exister, c'est changer. En effet exister, c'est durer, mais durer consiste à se mûrir, c'est‑à‑dire à se renouveler, à se re‑créer. L'être n'a donc en lui‑même aucune fixité, aucune permanence, aucune identité ; il est pur devenir, pur jaillissement de nouveauté, pure action, pur changement de direction à l'état naissant (Bergson).

 

La solution aristotélicienne et thomiste. ‑ pour qu'un bébé joufflu puisse se changer en vieillard ridé, il faut que l'être du premier se continue dans l'être du second, sans quoi il n'y aurait pas changement mais simple substitution. Mais il faut également que l'être du premier soit une réelle absence du second, et réciproquement, sans quoi il n'y aurait pas changement mais permanence. Les deux termes du devenir sont donc à la fois continus et opposés en tant qu'êtres. Dès lors il est impossible que leur être soit simple ou homogène, ou monobloc. Il faut que le premier étant posé, quelque chose du second le soit aussi, sans quoi pas de continuité ; mais en même temps il faut que le second en se posant nie le premier, sans quoi pas de changement. Ce n'est donc pas une théorie, ce n'est pas une explication, c'est une simple expression des faits que de dire : l'être qui va se changer en un autre (ou l'être en qui un autre vient de se changer) est composé. Composé de quoi ? Evidemment pas composé d'êtres! D'abord, parce qu'en général un composé ne peut être composé de réductions de lui‑même (une maison n'est pas composée de maisons) ; ensuite parce que dans notre cas, l'être qui serait présent dans les deux termes du changement serait permanent et non changeant, tandis que les deux termes du vrai changement se substitueraient l'un à l'autre sans lien pour assurer leur continuité intrinsèque. Par conséquent, l’être changeant est composé de réalités élémentaires qui ne sont un être que dans leur union même.

 

Quelles sont ces deux réalités ?

 

La première est permanente, en ce sens qu'elle est commune aux deux termes. La seconde n'est présente qu'au moment et dans la mesure où existe le terme qu'elle forme (au sens le plus primitif du verbe former). Par conséquent, l'élément permanent commun aux deux termes est de soi indifférent à être avec l'élément formateur du premier, et réellement privé de l'élément formateur du second. Mais surtout l'élément permanent est réceptivité de l'élément formateur des termes. Réceptivité, ou capacité, qui ne signifie pas simple possibilité abstraite, conçue par l'esprit, mais bel et bien aptitude réelle et positive, expectante et anticipante, déjà posée.

 

Traditionnellement, l'élément permanent (qu'Aristote appelait aussi substrat ou sujet) a gardé le nom aristotélicien d'être en puissance, ou plus brièvement « puissance ». L'élément formateur (qu'Aristote appelait « énergie » ou « entéléchie ») a reçu celui de « forme », ou celui plus général d' « acte » (qui ne doit pas évoquer nécessairement un déploiement d'activité, mais simplement la position ou la détermination d'un être).

 

« Remarquez que telle chose peut exister, bien qu'elle n’existe pas. Telle autre, au contraire, existe. Ce qui peut être, on dit qu'il est en puissance. Ce qui est déjà, on dit qu'il est en acte » (Des principes de la nature, chap. 1, début). « Tout ce qui change, selon quelque chose de soi demeure, et selon quelque chose de soi passe. Exemple : ce qui change de blanc en noir demeure selon sa substance. Et ainsi, en tout ce qui change, on remarque une certaine composition » (I, 9, 1).

 

Sens de la thèse thomiste. ‑ Un grand nombre de penseurs modernes ont attaqué la notion de forme ou d'acte, on du moins ont montré qu'ils ne la comprenaient pas (ex. : Bodin, Descartes, Gassendi, Bayle, Leibniz, Renan) : il leur semble que la forme (ou l'acte) pour commencer d'être doit sortir du néant, donc être créée directement par Dieu (car ces modernes possèdent la notion chrétienne de créa­tion que les vieux grecs ne possédaient pas). Ce serait vrai si la forme était un être au sens ordinaire de ce mot : une chose qui existe. Mais la forme (ou acte) pour exprimer le fait du changement doit évidemment être conçue non pas comme une « chose qui existe », mais comme l'élément déterminant de ce qui existe. Dès lors, dire qu'au terme d'un chan­gement, une forme nouvelle commence d'exister, c'est s'exprimer très mal : la vieillesse n'est pas une chose qui commence d'exister au moment où la jeunesse a été anéantie; jeunesse et vieillesse ne sont rien que des manières d'être de Pierre ou de Paul. Nos modernes ont mille fois raison d'abhorrer avec Descartes le monstre qu'ils conçoivent sous le nom de forme. Mais ce monstre, ce ne sont pas les scolastiques, ce sont eux qui l'ont inventé (Gilson).

« Commencer d'être est un processus ordonné à l'existence. Par conséquent, à parier proprement, il ne convient de com­mencer d'être qu'aux réalités auxquelles il convient d'exister. Or exister ne convient proprement qu'aux choses qui subsistent (c’est‑à‑dire qui existent en soi et non en une autre)... Les for­mes, au contraire... ne méritent pas le titre d'être comme c'étaient elles qui existaient, mais exclusivement à raison de ce que par elles quelque chose existe » (I, 45, 4). « La forme d'un corps naturel n'est pas une réalité subsistante (= exis­tant en soi), mais seulement un principe ou un élément par lequel une chose est ; et c'est pourquoi, puisque commencer d'être et en particulier être créé ne convient au sens propre qu'à la réalité subsistante, il ne revient pas aux formes de commen­cer d'être (fieri), ni d'être créées (creari), mais d'être l'effet de la création en liaison avec le reste (concreatas esse) » (I, 45, 8).

 

Du reste, il est remarquable que Descartes après avoir rejeté la composition d'acte et de puissance du monde des corps est bien obligé de la rétablir dans le monde des esprits pour exprimer les faits de change­ment dans le psychisme.

 

 

A l'inverse, lorsque, au début de l’Evolution créa­trice, Bergson veut montrer que le changement est l'existence môme qui dure, c'est au changement psychique qu'il s'arrête. Ce qu'il critique sous le nom d'états, c'est en réalité la notion de forme; et sous le nom du « moi », celle de puissance : le sujet des états psychiques. Mais on s'aperçoit que ce qu'il critique, c'est un moi immobile, inerte, sous‑jacent aux états, et deux états tout‑faits, plaqués alternati­vement sur le moi. Lui aussi a mille fois raison de rejeter avec horreur cette représentation imagina­tive et donc spatiale de la puissance comme étant un être, et des actes comme étant deux autres êtres, ce qui remplace l'unique être changeant par trois êtres immobiles. Si c'était là la doctrine d'acte et de puissance, elle consisterait à engendrer le mouve­ment avec des immobilités. Bergson conclut donc que le changement n'implique pas de sujet, que le mouvement n'implique pas de mobile. Seulement, dès lors il n'a plus le moyen de maintenir dans la réalité fluide l'opposition des contraires dont l'un serait la négation de l'autre : toute la réalité passée coexiste (enroulée derrière) à toute la réalité présente, qui est massive, pleine, sans trous, sans fissu­res, bref sans négativité, ou sans non‑être (comme répéteraient Hegel et Sartre après la tradition). A la faveur de sa critique valable de l'idée de néant absolu, Bergson essaie de faire passer sa critique de l'idée de néant même partiel et relatif : « triste » et « gai » ne sont pas deux états de mon moi unique, privé de tristesse quand il est devenu gai. ‑ Mais il faut protester au nom de l'expérience : après l'annonce de la mort subite de ma mère, je ne suis pas dans le même état qu'avant; après avoir subi l'ac­tion des rayons solaires la pierre n'est pas dans le même état qu'avant. Il ne dépend pas de l'attention ou de l'intérêt que j'accorde au passé, que cette pierre ni cette âme ne soient plus telles qu'elles étaient. La proposition négative exprime sans au­cune déformation le fait même du devenir. Il y a donc à même le réel, un élément réel mais négatif ; non pas pur néant, ce qui ne serait rien du tout ; mais néant de ceci ou de cela, c'est‑à‑dire néant relatif ; et néant qui est en même temps cela ou ceci, c'est‑à­-dire néant partiel. La puissance n'est rien d'autre que ce néant partiel et relatif constaté dans l'expé­rience du devenir, car devenir c'est n'être plus ce que l'on était et n'être pas encore ce que l'on sera, mais rester tout le temps le même « on ».

 

Portée de la thèse. ‑ 1° Quoi qu'en disent les marxistes, la métaphysique n'est pas née d'un oubli, mais d'un effort d'ex­pression du devenir; 2° Contrairement au mécanicisme, les êtres-­qui‑changent sont de vrais êtres, il n'est point besoin de des­cendre au niveau de l'infiniment petit pour trouver les seuls êtres authentiques, qui seraient les atomes philosophiques; 3° Contrairement au mobilisme, le thomisme nie que les êtres-­qui‑changent soient l'être pur et simple : ils sont de l'être impur et composé; 4° Par conséquent le devenir est le stig­mate de l'être inférieur, une marque de déficience, de dépen­dance, de relativité.

 

CHAPITRE II

 

Première application

 

LA SUBSTANCE ET LES ACCIDENTS

 

La première sorte de devenir intrinsèque est le changement superficiel.

Le fait. ‑ Une même chose ne cesse de se présenter à nous sous des aspects différents, qui dépendent de sa propre force évolutive, ou de l'action des choses extérieures, ou des position, de l'observateur (un petit poisson devient grand ; un bâton de cire fond; le dos d'un passant m'apparaît si je me re­tourne après l'avoir croisé).

L’expression thomiste du fait. ‑ C'est toujours le même poisson, le même morceau de cire, le même passant : la multiplicité successive de ses aspects, de ses propriétés, de ses profils, concourt à me ren­voyer de plus en plus instamment à cela de permanent qui fonde la réalité fugace des aspects, des pro­priétés, des profils.

L'identité permanente de ce‑qui‑est se livre donc à moi immédiatement comme ce‑qui‑change. Et c'est cela même que les scolastiques, à la suite d'Aristote, nomment « substance ». ‑ Il reste bien entendu que, malgré l'étymologie du mot et malgré la tentation permanente de l'imagination, la substance n'est pas un être caché sous les aspects, propriétés, profils, mais l'être même des aspects, propriétés, profils. Aspects, propriétés, profils, ne sont rien, si ce n'est l'être identique et permanent, mais se présentant successivement en différentes manières d'être qui l'affectent réellement :

 

« La substance seule est nommée être ou existante à raison d'elle‑même. En effet les termes qui désignent purement et simplement la substance désignent « ce que cela est ». Tous les autres sont dits êtres, non point parce qu'ils auraient d'eux-­mêmes la moindre consistance, comme s'ils étaient d'eux­-mêmes existants, mais uniquement du fait qu'ils sont de tel être, c'est‑à‑dire qu'ils ont un certain rapport à la substance qui, elle, est de‑soi‑existante... » (In VII Metaph., n° 1251)[1]

 

Bref, la substance est « puissance » (= sujet du changement superficiel). Les profils, propriétés, aspects, sont « actes » ou « formes » (éléments déterminants des termes du changement superficiel). Et ce sont ces actes superficiels que les scolastiques ont convenu d'appeler « accidents » ou « formes accidentelles». Etant bien entendu, malgré l'étymologie et l'imagination, que les accidents ne sont pas des choses toutes faites qui viennent s'ajouter, ou se plaquer sur la substance, ou s'y accrocher :

 

« Beaucoup de personnes sont tombées dans l'erreur en ce qui concerne les formes, du fait qu'elles en jugent comme l'on juge des substances. Cette disgrâce semble leur être survenue du fait que l'on désigne couramment les formes dans l'abstrait, comme on peut le faire pour les substances. Exemples : la blancheur, la vertu, etc. En partant de là, certains se sont fiés à la manière de parler; et ils ont jugé des formes comme l'on juge des substances... Pourtant une forme est dite « être » ou « existante », non point parce que ce serait elle‑même qui existerait, si nous voulons parler proprement, mais bien parce que par elle quelque chose existe. » (Des vertus en général, art. II, in c.)

 

On ne saurait dire plus clairement que la chaleur, 1a grandeur, la vertu, le vice n'existent pas (au sens propre et plein du verbe exister). Ce‑qui‑est (= substance) c'est ce corps chaud et grand, cette âme vertueuse ou vicieuse. La thèse platonicienne de l'existence en soi des formes est par là même en grande partie rejetée. De même l'objection des modernes contre les « entités » scolastiques cet déboutée comme simple ignoratio elenchi.

 

2° Mais en apparaissant comme ce‑qui‑change la substance se livre aussi à nous comme ce‑qui‑agit. En effet elle ne change point dans n'importe quelle direction; la ligne d'évolution d'un être n'est jamais quelconque; n'importe quoi ne peut acquérir n'importe quelles propriétés. Nous n'ajouterons donc rien aux faits les plus évidents (ceux sur lesquels repose toute vie pratique et s'édifie toute science de la nature), en disant que la substance est une puissance déjà déterminée, c'est‑à‑dire capacité d'accueil pour certains accidents seulement, à l'exclusion de tous les autres. Bref, la substance joue un rôle déterminateur en même temps que récepteur dans l'apparition de ses propriétés et dans la non‑apparition de toutes les autres. C'est dire que la substance est centre de sélection, ou même de jaillissement des propriétés, moins autonome chez les minéraux où tous les changements sont dus à des influences externes, plus autonome chez les vivants où bien des changements viennent de l'être lui‑même, quoique jamais de façon purement autonome. Dans tous les cas la substance apparaît comme un principe interne du changement des propriétés, ce que les scolastiques désignent d'un mot, après Aristote: « nature ».

 

« Le nom nature a été tiré de naître, de sorte qu'il a été d'abord employé pour désigner la génération des vivants, ce qui s'appelle naître ou pousser; si bien que l'on dit nature comme pour dire ce qui a à naître » (III, 2, 1). « Ensuite le nom de nature a été transféré pour désigner le principe actif de cette génération, parce que l'on a l'habitude de désigner les puissances actives en partant de leurs actes » (3 Sent., 5, 1, 2)[2]. « Mais parce que le principe de la génération dans les êtres vivants leur est intérieur, on a fait déborder la signification du mot nature jusqu'à lui faire désigner tout principe intrinsèque de changement. En ce sens Aristote dit que la nature est le principe du changement à l'intérieur de ce qui existe en soi » (III, , 1.)

 

On ne saurait dire plus clairement que la substance, loin d'être inerte, morte, toute faite, est active, jaillissante, toujours en train de se faire (de plus en plus au fur et à mesure qu'on s'élève au‑dessus du minéral). Ne pas oublier toutefois qu'aucune nature n'est absolument autonome ce qui reviendrait à être autocréatrice. Toute activité naturelle dépend, au moins partiellement, d'un agent externe.

 

 

CHAPITRE III

 

Deuxième application

LA MATIÈRE ET LA FORME

 

La deuxième sorte de devenir intrinsèque est le changement profond.

 

Le fait. ‑ Il est si troublant que, de nos jours, peu de penseurs ont l'audace de le considérer en face. Ce qui était, agissait évoluait (= une Substance) cesse d'être, d'agir, d'évoluer, et se transforme (c'est le cas de le dire) en une réalité neuve (mais non point d'une absolue nouveauté) qui, aux lieu et place de la première, est « une autre », agit autrement, évolue dans une autre ligne. Exemples : les synthèses et analyses chimiques réalisées dans l'immense laboratoire de l'univers, ou dans le petit laboratoire que constitue chaque organisme végétal ou animal, ou enfin dans les laboratoires des savants.

 

Le problème. ‑ Il n'est qu'une application particulière du dilemme de Parménide : pour être vraiment nouvelle, la substance devait ne pas préexister dans l'ancienne ; et pourtant, pour être le résultat de la transformation de l'ancienne, il faut que la nouvelle y ait été contenue réellement. Mais, dans le premier cas, d'où sort la substance nouvelle ? Et dans le second cas, en quoi est‑elle nouvelle ?

 

Les solutions extrêmes. ‑ Le mobilisme. La substance des corps est « force tendancielle » (Leibniz) ou « élan vital » (Bergson) conçus, la première sur le modèle que nous donnent nos âmes ; le second sous les espèces d'un élan de conscience. Bref, le corps est réduit à l'esprit. Mais la monade leibnizienne est éternelle, ingénérable et incorruptible, parce qu'elle agit simple; l'élan bergsonien est l'étoffe unique et universelle du réel, parce qu'il est le mouvement même. ‑Le mécanicisme profite des formules de let vulgarisation scientifique: la substance corporelle se présente exclusivement sous la forme de corpuscules, en eux‑mêmes incapables d'aucun changement intrinsèque, superficiel ou profond, comme autrefois les astres d'Aristote. Selon le mot de Hamilton : « nous ne pouvons concevoir qu'une nouvelle existence vienne à commencer. Par conséquent tout ce qui se présente à nous en fait sous une nouvelle apparence, avait déjà l'existence sous une forme antérieure » ... étant bien entendu que ce qui a l'existence, ce sont exclusivement les corpuscules immuables; et que la forme sous laquelle ils se présentent est exclusivement leur disposition dans l'espace. Bref, le mécanicisme nie le fait : pour lui, ce qui se transforme, ce sont les êtres apparents; les êtres réels (= les atomes) ne se transforment pas, ils ne changent que de place.

 

La solution thomiste. ‑ Le philosophe thomiste est un homme pour qui les objets extérieurs existent : non point seulement une matière uniforme, inerte, indivisible, jouissant de l'intelligibilité mathématique ‑ ni seulement de petits esprits doués de force ou un immense élan d'esprit ‑mais des êtres existants, consistants, persistants et subsistants qui sont les organismes vivants et peut‑être ces espèces d'organismes non‑vivants : cristaux, molécules, atomes...

 

Or ‑ et voici l'énoncé du fait des changements substantiels : il arrive à chaque instant que l'un ou l'autre de ces objets extérieurs existants cesse d'être ce qu'il était et commence d'être ce qu'il n'était pas : il y a de nouvelles plantes et de nouveaux animaux et de nouveaux hommes qui commencent d'être parce qu'autre chose qu'eux s'est changé en eux; et d'anciens qui cessent d'être parce qu'ils se sont changés en autre chose qu'eux. Dès lors, « il est nécessaire d'admettre à l'intérieur des sub‑tances, objets de l'expérience sensible, une matière à titre de sub‑stance » (à la seconde puissance !) « ou de su‑jet. En effet, en tout changement il faut qu'il y ait un sujet commun aux termes contraires entre lesquels le changement a lieu... Donc, puisqu'il y a un certain type de changement qui affecte les êtres selon leur substance même (mutatio secundum substantiam), à savoir la génération et la corruption, il faut bien qu'il y ait un sujet commun qui sous‑tende le passage d'un contraire à l'autre au titre de la génération et de la corruption ; bien entendu, ce sujet, n'est jamais donné que par le fait même que sont posés les termes, c'est‑à‑dire telle forme et la privation de cette forme ; de telle sorte que ce sujet est en acte par cette forme et, tantôt, est sujet de la privation de cette forme. Or donc, en partant de ce raisonnement d'Aristote, on se rendra compte que les faits de génération et de corruption substantielles sont à la base de l'idée de matière prime. De fait si la matière prime possédait de soi une forme propre, cette forme lui donnerait d'être quelque chose en acte. Et, dans ce cas, au moment où une nouvelle forme l'affecterait, la matière ne lui devrait pas l'existence pure et simple, mais commencerait seulement d'être comme ceci ou comme cela; et il n'y aurait génération qu'en un sens relatif, mais non absolument. C'est la raison pour laquelle tous ceux qui admettent comme premier sujet du devenir un corps, tel que l'air ou l'eau, admettent que la génération se réduit à un changement de qualités. Au contraire, en partant du raisonnement d'Aristote, on voit de quelle manière précise il faut se représenter la matière prime : elle est, par rapport aux formes et aux privations correspondantes, ce qu'est la substance modifiable par rapport aux qualités contraires. » (In Metaph., n° 1688‑1689).

 

Sens de la thèse thomiste. ‑ Cette thèse a reçu le nom d'hylémorphisme, parce qu'elle affirme que la nature corporelle est composée de matière (hylé) et de forme (morphè).

 

La matière. ‑ Le monde des corps est perpétuellement brassé par un devenir si profond que son sujet n'est pas lui‑même un corps (ni même un corpuscule, ce qui transporterait dans l'infiniment petit les propriétés essentielles des corps qui sont d'être ceci et celui‑ci, c'est‑à‑dire : d'un type déterminé et cet individu déterminé), mais un pur « de quoi être un corps », la matière première. Il est impossible de la penser autrement que dans le devenir substantiel, c'est‑à‑dire dans la succession des formes (voir saint Augustin, Confessions, liv. XII, VI, 6).

 

Les formes dont il s'agit maintenant ne sont donc plus des manières d'être affectant un être persistant, mais des déterminateurs d'être affectant un pur « de quoi être » : on appelait les premières « formes accidentelles », on appellera les secondes « formes substantielles ».

 

N. B. ‑ Puisque la forme substantielle est ce qui détermine le type de l'être, il serait contradictoire d'admettre qu'une substance puisse en avoir deux : ce qui équivaudrait pour elle à vérifier deux types substantiels différents, et par conséquent à exister deux fois : double non‑sens (thèse thomiste de l'unicité de la forme substantielle).

 

Portée de cette thèse. ‑ Elle affirme la dignité du corps. Contre certain spiritualisme, elle reconnaît au corps en tant que tel la dignité d'existant et d'agissant. Contre le manichéisme, elle lui reconnaît une perfection positive due à sa forme et constituant une valeur visée par l'appétit naturel de la matière («La matière désire la forme comme la femelle désire le mâle », Aristote, Physique, VII, fin) et des agents qui en ont tiré la forme. Contre le panthéisme et le panpsychisme qui, sous prétexte d'assurer l'unité du grand Tout, compromettent l'autonomie de ses membres, l'hylémorphisme constate avec Aristote que la forme est un acte qui sépare : en déterminant l'être la forme le termine ; ‑ ... ce qui n'empêche point que la matière soit entre tous le principe d'une continuité statique, puisque grâce à elle n'importe quoi peut à plus ou moins longue échéance, devenir n'importe quoi; d'autre part, la forme en réglant les activités d'une substance sur l'autre met entre toutes les substances une continuité dynamique. Une matière découpée par des formes et traversée par des actions, voilà l'univers. Contre certains textes de Sartre et de Heidegger, l'hy­lémorphisme rejette, au nom de l'expérience vulgaire et scien­tifique, tout « existant brut » : il ne dépend ni de la ména­gère ni du savant que les corps se manifestent à nous comme ayant telles propriétés; en eux‑mêmes et indépendamment de toute activité du sujet les corps ont un sens préalable à toute utilisation. Le seul « être‑en‑soi » est la substance complète composée de « de‑quoi‑être » et de « déterminateur d'être » ; s'il lui arrive d'être connue et désirée par nous (et par là d'être en nous et pour nous), il n'en résulte pour elle aucune création de signification, aucune création de valeur. La découverte de la pomme de terre et de la betterave n'aurait pu permettre l'usage que l'homme en fait aujourd'hui, si 1 e « sens » qu'il leur trouve n'était identique à ce qu'elles sont.

Mais il faudra relier cette thèse cosmologique aux thèses mé­taphysiques qui concernent la Source de l'existence (= Dieu). Alors on verra que, si la forme est déterminatrice de l'être et de l'agir d'une part cela vient de ce que Dieu pense l'univers et le crée en réalisant dans la matière ses idées qui l'informent; vérité du platonisme et de l'augustinisme intégrée par saint Thomas dans l'aristotélisme : « La forme est quelque chose de divin et d'excellent et de désirable. Quelque chose de divin parce que toute forme est une certaine participation à la res­semblance de l'être de Dieu, qui est acte pur, et que rien n'existe en acte que dans la mesure où il a une forme. Quelque chose d'excellent parce que l'acte est la perfection de la puissance et son bien. Et par conséquent, elle est quelque chose de désirable parce que chaque être désire sa propre perfection. » (In Physic., I, 15 d.)[3]. D'autre part, il s'ensuit que tout corps porte une idée divine venant de la pensée divine jusqu'à notre pensée. L'univers est un langage objectif que Dieu nous tient. Le monde corporel n'a donc pas seulement un sens profane, que les scien­ces naturelles déchiffrent; il a aussi un sens religieux que la poésie devine, que la Bible exprime, que l'Incarnation magnifie, et que les Sacrements utilisent.

Enfin, l'hylémorphisme, en proposant une exacte notion de la forme, pose une pierre d'attente pour une exacte théorie de l'esprit. D'une part, est évacuée la théorie platonicienne des Formes spécifiques séparées de toute matière individuelle : rien n'existe que le concret; le type spécifique ‑ objet pos­sible d'abstraction ‑ n'existe pas en soi, mais seulement avec et dans la matière. Pourtant dans le même temps est préparée la théorie thomiste des formes pures séparées de toute matière (= Anges) et de la forme séparable de sa matière (= Ame humaine) : en effet, lorsque l'expérience introspective nous aura révélé l'existence en nous d'opérations auxquelles la matière ne peut pas participer intrinsèquement, nous serons obligés d'admettre pour exprimer les faits que ce qui agit alors en nous n'est plus le composé « matière‑forme » mais la forme seule. Donc, au moins dans le cas de la nature humaine, la forme se présentera comme« ce qui agit», et donc comme« ce qui est». D'où l'idée qu'en l'homme la forme n'est point seulement « déter­minateur d'être », mais bel et bien « être déterminé ». Par là, est ouverte la voie qui peut mener à concevoir l'esprit pur.

 

Un problème moderne. ‑ Quelle valeur garde l'hy­lémorphisme en face de la physique contemporaine ?

Question préalable : quelle est la valeur de la phy­sique contemporaine ? Est‑elle connaissance authen­tique du réel ? ‑ J. Maritain (Les degrés du savoir) constate que la physique est, de nos jours, formelle­ment mathématique (alors qu'avant Descartes elle était informée par la philosophie) ; cette « forme » lui permet d'utiliser, dans le raisonnement mathémati­que à partir des faits ou des hypothèses, certains « êtres de raison » mathématiques, fondés dans la réalité, mais présentant un caractère nettement sym­bolique. La physique porterait donc sur un réel mathématisé, qu'elle connaîtrait par symboles. L'hy­lémorphisme ne pourrait être ni confirmé ni infirmé par la physique, faute de continuité entre physique et philosophie. ‑ J. Daujat, plus récemment, a de­mandé aux physiciens et historiens de la physique comment la physique mord sur le réel (L’oeuvre de l'intelligence en physique). La physique est en quête d’objets intelligibles abstraits (= chap. 1) ; n'empê­che que par là elle pénètre le réel (= chap. II) ; c'est que les natures intelligibles qui constituent l'objet de la science, si elles ne sont pas le réel, sont bien quelque chose du réel (= chap. III) ; ce que la physique connaît du réel, c'est la quantité; son pro­cédé d'abstraction, c'est la mesure ; et la théorie physique est pleine de quantités réelles (= chap. IV) ; 1 seulement il reste une zone du réel que la clarté mathématique laisse dans l'ombre : le physicien a besoin d'y projeter la lumière philosophique (Planck, R. Collin, Meyerson, Koyré) ; l'intelligibilité mathématique et l'intelligibilité ontologique appartiennent au même tissu indéchirable du réel (chap. V, début). Ne seraient‑elles pas dès lors en continuité ? P. Hoenen (Cosmologia et Filosofia della natura inorganica) le soutient, du moins pour le cas de la théorie atomique, ce qui lui permet une vigoureuse réponse à la question posée : Dalton, en fondant la théorie atomique, y fit entrer d'une part, l'hypothèse philosophique de Démocrite (= mécanicisme : l'individu chimique est intrinsèquement immuable, c'est l'atome), et d'autre part, deux hypothèses auxiliaires qui, seules, expriment mathématiquement les faits et donnent à la théorie sa fécondité : 1° Les substances simples sont réparties en grains d'une taille mathématiquement déterminée pour chaque espèce; 2° Ces grains se combinent en proportions mathématiquement définies. Mais Hoenen prouve d'abord que l'hypothèse de philosophie mécaniciste ne joue aucun rôle dans la déduction des faits et des lois à partir des hypothèses complémentaires (la théorie atomique garde sa valeur explicative si l'on admet avec l'hylémorphisme que les individus élémentaires sont absorbés ontologiquement par les substances résultant de la combinaison; et le physicien n'a rien à y redire, même s'il emploie le langage mécaniciste, plus commode pour l'imagination). ‑ Bien plus, Hoenen le prouve ensuite : l'hylémorphisme est en meilleure posture que le mécanicisme à l'égard des hypothèses auxiliaires, seules essentielles à la théorie atomique : ne reconnaissant qu'un type substantiel homogène, le mécanicisme n'a aucun moyen d'expliquer la diversité spécifique des quantités élémentaires, ni la constance spécifique des proportions dans la combinaison, alors que l'hylémorphisme, en tant que naturalisme, exige l'identité qualitative et quantitative de tous les individus d'une même substance. C'est la fameuse théorie des minima naturalia (pour toute forme substantielle, il y a un volume minimum au‑dessous duquel le type ne peut plus être vérifié) (I, 7, 3). Hoenen va jusqu'à voir dans les hypothèses daltoniennes ‑ et dans les hypothèses quantiques qui en sont l'extension au domaine de l'énergie ‑ un retour inconscient au naturalisme hylémorphique. ‑ De même on pourrait voir dans l'introduction de la cybernétique en physique une reprise de la double notion hylémorphique d'Information : acquisition de connaissance, apport d'organisation (cf. 0. Costa de Beauregard, Le second principe de la science du temps, ch. 3).

 

CHAPITRE IV

 

Troisième application

LE CORPS ET L'AME

 

Parmi les changements profonds, le plus remarquable et le plus indiscutable est celui dont les termes sont le Vivant et le Non‑vivant. Il va nous obliger à préciser l'hylémorphisme en l'appliquant au vivant organique.

 

Les faits. ‑ Premier fait : tout dans le vivant organique est d'ordre physique et chimique; les activités vitales et la structure qui y est ordonnée sont formulables en termes et en lois de physique et de chimie. L'histoire de la biologie moderne n'est que l'histoire des annexions successives des chapitres de la biologie par la chimie organique. ‑ Deuxième fait : tout dans la structure et l'activité du vivant organique est original, spécial, irréductible. L'enfant découvre vite qu'il y a dans le Chat, le Poisson rouge et la Rose des caractères communs qui sont absents du caillou. Tout le monde est persuadé qu'il y a des vivants et qu'il y a des non‑vivants. Et c'est sur cette évidence que repose le projet d'écrire une Biologie générale. ‑ Troisième fait: des non‑vivants deviennent vivants (nutrition) ; des vivants deviennent non‑vivants (mort).

 

Les solutions extrêmes.1° Le mécanicisme : le premier fait prouve que dans un vivant il n'y a pas autre chose que des éléments chimiques non-vivants; 2° Le vitalisme: le second fait prouve que dans un vivant, outre les éléments non‑vivants, il existe une autre chose : le principe vital qui les organise.

 

La solution thomiste. ‑ L'hypothèse d'un Principe vital, qui serait une chose autre que les éléments chimiques et juxtaposée à eux est inutile, parce qu'il n'est pas un détail de la structure et de l'activité originales du vivant qui ne soit entièrement conditionné et intrinsèquement constitué par la structure et l'activité chimiques des éléments. Elle est même inintelligible, parce que pour être quelque chose de réel, le Principe vital devrait être soit un corps, soit un esprit : mais il ne peut être un corps sans quoi il serait lui‑même chimique; ni un esprit, car d'où viendrait‑il à la naissance et que deviendrait‑il à la mort des animaux et des plantes ?

 

Première conclusion. ‑ Dans un vivant organique, il n’y a pas autre chose que les éléments chimiques, si l'on prend l'expression « autre chose » au sens que lui donnent les vitalistes (= un être qui vient du dehors s'ajouter au premier être).

 

Mais par ailleurs, la thèse mécaniciste oublie l'évidence du troisième fait : être engendré, c'est commencer d'être; mourir, c'est cesser d'être; se nourrir, c'est transformer un non‑vivant en une partie intégrante d'un vivant. Celui‑qui‑vit a donc beau être composé d'une multitude d'éléments chimique, il est réellement autre chose qu'eux.

 

Deuxième conclusion. ‑ Dans un vivant organique, il y a autre chose que les éléments chimiques, au sens où les mécanicistes prennent l'expression « autre chose » (= un état spécifique nouveau qui vient modifier complètement le premier être).

 

Dans la thèse vitaliste, ce qui est vrai c'est que le vivant est autre chose que les éléments; ce qui est faux, c'est que le vivant contienne une autre chose qu'eux. Dans la thèse mécaniciste, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il n'entre dans le vivant aucune autre chose que les éléments; ce qui est faux, c'est que le vivant ne soit pas autre chose que les éléments.

 

En effet, les éléments sont incapables d'exécuter les opérations de la vie. La moindre action vitale implique que la totalité des éléments soit ramenée à l'unité d'un être : il n'y a aucun sens à dire qu'un nuage d'électrons mange ou attaque; l'action de manger ou d'attaquer ne peut avoir qu'un sujet « le Tout en tant qu’être unique ». C'est ce qui faisait dire aux anciens que le Vivant est « un par soi », tandis qu'une machine est « un par accident » : la machine est un tout artificiel, réunion de plusieurs substances‑natures qui continuent chacune d'être ce qu'elles étaient et d'agir comme elles agissaient avant leur réunion. Le Vivant, au contraire, est un tout naturel (et il faut probablement en dire autant de l'atome, de la molécule et du cristal), réunion de plusieurs substances‑natures qui ont cessé d'être ce qu'elles étaient et d'agir comme elles agissaient avant leur unification ontologique. L'unité d'action dans le vivant découle de son unité d'être.

 

Troisième conclusion. ‑ Dans le vivant organique la multiplicité des éléments chimiques est devenue par un changement profond l'unité d'un être nouveau. Les substances élémentaires ont donc perdu leur spécificité et leur individualité chimiques, et ont acquis la spécificité et l'individualité du vivant.

 

Sens de la thèse thomiste. ‑ Terme d'un devenir substantiel, le vivant est donc composé d'un « de quoi être » qu'il a en commun avec les éléments chimiques, et d'un principe propre qui détermine ce « de quoi être» à être un vivant. Ce « de quoi être », c'est la matière prime; le principe propre et déterminant du vivant, c'est sa forme substantielle, à laquelle on réserve traditionnellement le titre d'âme. Mais il est bien entendu, après tout ce que nous avons dit, que l'âme n'est pas une chose juxtaposée au corps, ni logée dans telle ou telle partie du corps, ni exerçant sur le corps une action mécanique ou physique ou chimique quelconque. Il est également clair que le « corps » n'est pas un être accouplé à l'être de l'âme pour subir son action, mais tout simplement la matière prime en tant que déterminée par l'âme à être vivante, d'un mot ‑ à vivre.

 

Simple application de l'hylémorphisme, la doctrine de l'âme et du corps nous oblige à des précisions.

 

1° Les éléments une fois unis dans l'unité substantielle du vivant n'y sont point purement et simplement abolis. On constate dans le tout nouveau une certaine permanence des éléments. ‑ Sur ces faits expérimentaux, les médecins et alchimistes arabes insistaient déjà : d'où la thèse avicennienne de la permanence actuelle des éléments dans le mixte, thèse nuancée par Averroès qui parlait d'une permanence en un degré moindre. Albert Le Grand, observateur et expérimentateur, incline lui aussi à soutenir la conservation en acte des éléments.

 

2° Pourtant la permanence des éléments dans le vivant ne saurait être actuelle ou formelle. ‑ Saint Thomas, dès les débuts de son enseignement, soutint sans hésiter l'unicité de la forme comme corollaire immédiat de l'unité du vivant (Plante ou animal ou homme).

 

« Il faut donc découvrir une autre manière d'exprimer comment d'une part les éléments sont authentiquement unis, et, d'autre part, comment ils ne sont pas totalement corrompus, mais demeurent dans le mixte d'une façon spéciale. Ce sont les forces actives émanant des formes substantielles des corps simples, qui sont conservées dans les corps mixtes. Par conséquent les formes substantielles des éléments existent dans les mixtes non point selon leur acte propre (non quidem actu) niais selon leur pouvoir actif (sed virtute) » (La mixtion des éléments, fin).

 

Portée de la thèse. ‑ La théorie de la composition hylémorphique du vivant permet de comprendre : 1° La parenté entre le minéral le plus simple et le vivant supérieur, par la communauté de leur matière et la permanence virtuelle des activités élémentaires dans le vivant ; un vivant n'est qu'une combinaison chimique supérieure parce qu'une combinaison chimique est déjà un être autre que ses éléments et supérieur à eux. 2° La hiérarchie non seulement logique mais physique qui va des minéraux aux animaux en passant par les végétaux : tout animal est aussi virtuellement un végétal et un minéral puisqu'il en assume les pouvoirs actifs. ‑ 3° Le dépassement (ou émergence) sans création par lequel des substances d'un type supérieur peuvent sortir de substances d'un type inférieur, pourvu qu'il se trouve une cause proportionnée pour disposer la matière à ce changement substantiel. Rien n'empêche en effet que le vivant sorte de la matière inanimée, par une génération sans parents, pourvu qu'un agent assez puissant (divin, cosmique ou artificiel) dispose convenablement les éléments matériels. Dans cette hypothèse, l'âme n'a pas à être créée, pas plus qu'aucune forme : ce qui commence d'exister, ce ne peut être une âme, mais seulement le composé de matière et d'âme, c'est‑à‑dire le nouveau vivant, qui n'est qu'un nouvel état de la matière, déjà existante sous la forme des corps élémentaires. ‑ 4° Un seul cas obligerait à parler d'un dépassement par création : ce serait le cas où l'être vivant dont on constaterait la production serait capable d'opérations auxquelles la matière ne prend point part intrinsèquement. Nous connaissons un tel vivant : c'est l'homme, sa forme ou âme n'est donc point un pur déterminant de la matière, mais une substance spirituelle. Dès lors, assister à la génération avec ou sans parents d'une telle substance. serait assister à la création d'un esprit.

 

Chapitre V

 

DOCTRINE GÉNÉRALE

 

DE L'EFFICIENCE ET DE LA FINALITÉ

 

    La puissance n'est qu'un réel non‑être, puisqu'elle n'est qu'un négateur‑récepteur de l'acte. Or ce qui n'est que capable de recevoir un acte ne peut suffire à le faire apparaître. Donc pour que l'acte nouveau apparaisse dans la puissance permanente, il faut l'intervention d'un déterminant extrinsèque (cause efficiente). Mais celui‑ci ne passe à l'action que dans la mesure où le résultat futur de son action exerce sur lui une attraction (= cause finale).

 

1° Causalité efficiente

L'évidence du principe de causalité efficiente

 

« Tout ce qui change, change sous l'influence d'un autre. Rien ne change, en effet, à moins d'être en puissance à l'égard du terme auquel aboutira le changement. A l'inverse, rien ne fait changer à moins d'être en acte ; car faire changer n'est rien autre qu'amener de la puissance à l'acte ; et, de la puissance, rien ne peut être amené à l'acte sauf par un être lui-même en acte... mais il n'est pas possible que le même être soit à la fois en acte et en puissance sous le même rapport, mais bien sous des rapports différents... Il est donc impossible qu’une réalité quelconque soit à la fois ce qui change et ce qui fait changer, sous le même rapport et de la même manière » (I, 2, 3).

 

Bref : l’être qui change est composé d'une capacité qui d'abord excluait la perfection à acquérir par le changement, et qui ensuite la reçoit sans jamais s'identifier à elle. Donc à l'intérieur de l'être qui change, on ne trouve avant le changement, que l'absence de la perfection qui définira le terme du changement. Dès lors il est évident que l'être avant le changement ne suffit pas à expliquer le résultat du changement.

 

Il y a deux manières de nier cette évidence: Le mobilisme pour qui « être c'est changer » ; mais alors on va logiquement à l'assertion suivante qui se détruit elle‑même : « il suffit de ne pas avoir pour acquérir », ou « il suffit de n'être pas ceci pour le devenir », c'est‑à‑dire « il suffit de n'être pas pour être ». ‑ 2° L'autodynamisme marxiste pour qui l'être est dialectique, c'est‑à‑dire contient essentiellement une contradiction qui provoque nécessairement son changement ; mais alors on veut seulement dire que là où le vulgaire croit voir un être qui change, il y a en réalité deux êtres qui se contredisent, c'est‑à‑dire qui luttent l'un contre l'autre jusqu'à modification de l'état premier (ce qui ne fait que transporter à l'intérieur de l'être apparent la dualité de l'agent et du patient).

 

La notion aristotélicienne et thomiste de cause efficiente. ‑ Si l'on assiste à un changement, l'on constate qu'à son terme il y a quelque chose de nouveau, c'est‑à‑dire quelque chose qui n'était pas dans l'être ancien avant le changement; alors on ne peut manquer de se demander par quoi l'être nouveau a surgi là où il n'était pas si ce n'est en puissance (on sait qu'être en puissance est une manière de n'être pas). Quand on désignera un être extérieur comme étant ce par quoi l'être ancien a acquis la perfection que d'abord il n'avait pas, on aura découvert la notion de cause efficiente : « ce d'où le changement prend origine » (unde motus primo).

 

Sens de la thèse. ‑ Malebranche et Hume ont rejeté la notion de cause efficiente sous le prétexte que celle‑ci serait une cause « entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison nécessaire ». Ils n'ont pas de mal à montrer que jamais l'inspection d'une réalité quelconque ne permet d'y apercevoir une liaison nécessaire avec un effet, liaison que seule l'expérience révélera après coup. Ils ont bien raison de rejeter cette prétention d'apercevoir a priori dans la cause la résultance de l'effet; ils auraient seulement tort d'attribuer cette prétention au tho­misme. Pour eux, avoir l'idée d'une cause, c'est descendre d'une chose à la prévision de son effet ; pour saint Thomas avoir l'idée de cause, c'est remon­ter d'un changement à «ce par quoi » le nouveau est apparu dans ce qui n'était pas lui, mais pouvait l'être.

 

Portée de la thèse. ‑ Le mystère de la causalité efficiente s'accomplit constamment sous nos yeux. Contre cette évidence immédiate, les critiques de Hume ne pourront prévaloir : « Que certains corps soient actifs, cela nous apparaît dans l'expé­rience sensible » (I, 115, 1). L'analyse dissolvante de Hume dissocie artificiellement le mouvement de la bille n° 1 de celui de la bille n° 2 ; remis devant la réalité le spectateur verra la première bille pousser la seconde, parce que la perception humaine porte non sur des éléments statiques mais sur des ensembles dynamiques (cf. Michotte, La perception de la cau­salité). En vertu de cette évidence immédiate saint Thomas affirme contre tout platonisme et tout mécanisme la dignité du corps en tant qu'agent (I, 115, 1). Faux, l'occasionnalisme d'Avicebron qui refuse toute activité au corps pour l'attribuer exclusivement à je ne sais quelle force spirituelle, sous pré­texte que la taille déterminée du corps enferme sa forme dans des limites dont elle ne peut sortir par l'action ; car tout ce qu'on pourrait conclure de là, c'est que le corps a une action limitée, non qu'il n'en a pas du tout. Faux, le créationnisme intempestif d'Avicenne, qui veut que la forme substantielle de tout corps nouveau soit créée par un agent cosmique universel (le Donneur de formes), alors que les formes n'ont point à être créées. Faux, le mécanicisme qui réduit toute action à un flux d'atomes. « Il faut donc dire qu'un premier corps agit en tant qu'il est en acte, sur un second en tant qu'il est en puissance», formule qui n'a jamais prétendu expliquer, mais seulement exprimer les faits.. et par là non pas supprimer le mystère, mais le constater.

 

2° Causalité finale

 

L'évidence du principe de causalité finale. ‑ Ce qui change ne sera pas changé en n'importe quoi, mais en autre chose qui était déterminé dès le déclenche­ment du changement. Donc, ce qui fait changer, dès le moment où il commence à exécuter son action, est orienté vers un résultat défini. C'est ce qu'ex­prime l'adage : « tout agent agit en direction d'une fin », c'est‑à‑dire : « quand un agent transforme un patient, il ne le transforme pas en n'importe quoi»,

 

« et, à cet égard, il n'y a pas de différence suivant que l'être orienté vers la fin est conscient ou non ; en effet, c'est de la même manière que la cible est la fin visée par l'archer et le but du mouvement de la flèche. Mais d'une manière absolument générale tout élan d'activité est orienté vers un résultat déterminé pour la bonne raison que n'importe quelle activité n'émane pas de n'importe quelle force active mais que c'est d'une source de chaleur que provient l'échauffement, et d'une source froide le refroidissement » (C. G., III, 2, In bis ... )[4].

 

Bref, la finalité n'est rien autre que l'orientation définie du devenir et de sa cause efficiente.

Notion de la cause finale. ‑ La cause finale n'est as cause de la même façon que la formelle, la maté­rielle ou l'efficiente. Puisqu'elle est le résultat futur de l'action en tant qu'il attire l'agent, la fin n'a aucun moyen de déterminer le devenir en le précédant, mais seulement en se faisant désirer par l'agent, c'est‑à‑dire en exerçant une attraction sur lui. Désir et attraction qui n'impliquent aucune conscience, mais simplement une tendance naturelle (appetitus naturalis). On définira la fin : « ce en direction de quoi s'accomplit le changement ».

 

 

Sens de la thèse. ‑ Ce qu'elle ne dit pas : le principe de finalité ne se formule pas « Tout ce qui existe est un moyen adapté à une fin », ni « Tout ce qui existe a une utilité », ni « La nature ne fait rien en vain. » Ces propositions sont probablement vraies (la dernière est un principe fondamental de la biologie), mais elles ne sont pas évidentes par elles‑mêmes. Encore moins le principe de finalité se formulerait‑il « Tout, dans le moindre détail, a une utilité pour l'homme.» C'est là une hypothèse liée à une conception anthropocentriste de la Providence, mais qui n'a rien à voir avec le principe de finalité. ‑ Ce que dit la thèse thomiste :

 

« Tout agent, ou bien agit en suivant sa nature, ou bien agit en suivant sa pensée. S'il est question des agents qui suivent leur pensée, il n'y a aucun doute qu'ils agissent en vue d'une fin; ils agissent en effet parce qu'ils conçoivent au préalable dans leur esprit le résultat qu'ils obtiennent par leur action ; ils agissent à partir de cette conception préalable ; car c'est cela même, agir par la pensée. Mais de même qu'il existe à l'avance dans l'esprit qui le conçoit une représentation complète de l'effet obtenu par les actions de l'être intelligent, de même il existe à l'avance dans l'agent naturel une représentation naturelle de l'effet, et c'est à partir de cette représentation que l'action est déterminée à tel effet » (C. G., III, 2 Ad huc).

 

Portée de cette thèse. ‑ Elle fonde le déterminisme des lois naturelles tout en sauvegardant la liberté.

 

1° Tout agent tend à un résultat déterminé (= principe de finalité). Or, la nature est dans tous les êtres le principe de leur agir. Donc chaque nature tend à un résultat déterminé. « Il appartient à l'agent naturel de produire un effet unique; car la nature agit d'une seule et même manière à moins d'être empêchée. Et la raison en est qu'elle agit suivant qu'elle est telle; par conséquent, aussi longtemps qu'elle est telle, elle n'agit que de telle manière; en effet, suivant sa nature, tout agent a un être déterminé » (I, 19, 4).

 

L'expression de déterminisme des lois de la nature est donc légitime « si on entend signifier par là que toute cause dans la nature est déterminée nécessairement ou de par son essence à un effet » (Maritain). Le déterminisme n'est pas un postulat, mais la conclusion d'un syllogisme dont la majeure est le principe de finalité et dont la mineure est la constatation expérimentale de la nature. Seul le Créateur des natures peut refuser son concours à leur activité ou suppléer par lui‑même à leur déficience, et modifier ainsi non pas les lois, mais les effets de ces lois (miracles).

 

2° Qu'en est‑il alors de la liberté ? Peut‑on concevoir des natures libres ? Ou bien l'on a une nature, et ‑ à moins d'un miracle ‑ses lois sont sans exception: pas de liberté ; ou bien l'on est libre et c'est que l'on n'a pas de lois nécessaires, c'est-à‑dire pas de nature. Tel est le dilemme dans lequel les déterministes au siècle dernier et les existentialistes de nos jours pensent nous enfermer. ‑ A la vérité, une nature absolument libre et une liberté toute naturelle seraient l'une et l'autre contradictoires ; mais d'autre part, un homme sans liberté et un homme sans nature n'auraient ni l'un ni l'autre rien d'humain. L'homme est une nature libre. Comme toute nature, l'homme a une fin naturelle vers laquelle il ne peut pas ne pas tendre déterminément ; mais à la différence de toutes les natures l'homme tend vers cette fin par sa raison, qui est ouverture sur l'universel : c'est‑à‑dire que l'homme se sent naturellement fait pour le Bien universel (= le Bonheur); par conséquent, à chaque fois que l'homme est mis en présence d'un bien particulier non nécessairement connexe avec le bonheur, il sent qu'il n'est pas naturellement fait pour ce bien‑là. Et c'est cela même être libre : ne pas fonctionner comme une nature. Encore est‑il que s'il arrive à l'homme de ne pas fonctionner comme nature à l'égard de certains biens, c'est précisément parce qu'il fonctionne comme nature à l'égard du Bien.

 

CHAPITRE VI

 

L'ANTHROPOLOGIE

 

Doctrine générale de la connaissance :

le devenir non physique

 

L'homme est une nature; mais une nature « pas comme les autres ». L'homme est le sujet d'un devenir, comme tout dans la nature; mais en même temps, il y a en lui une exception à la loi du devenir naturel. Il y a dans l'homme un devenir qui ne consiste pas à s'assujettir, un devenir dont le sujet n'est pas un sujet comme les autres.

 

Le fait. ‑ L'expérience unanime des connaissants, traduite dans le langage ordinaire, témoigne que connaître, c'est, entre deux êtres distincts, un contact (« understand »; « com‑prendre »), une compénétration (« enfoncez‑vous ça dans la tête ! »), une fusion (un élève « digère », « assimile » sa leçon)... mais qui n'abolissent jamais la dualité du connaissant et du connu. A l'inverse, ce qui est incapable de connaître est étroit, obtus, fermé, bouché. La même expérience a été traduite dans le langage littéraire par Pascal (Pensées, 347, 348, qui se souvient peut‑être de I, 14, 1).

 

Les théories extrêmes. ‑ 1° Les Physicistes. ‑ On peut appeler ainsi les philosophes qui prétendent que la connaissance n'est qu'un cas particulier du devenir physique (= naturel). Suivant qu'ils admettent ou non le changement intrinsèque, ils proposeront de la connaissance une théorie mécaniciste ou hylémorphique : le mécanicisme noétique consiste à réduire le devenir de connaissance à l'introduction des atomes superficiels du connaissable dans les pores du connaissant (Démocrite); l'hylémorphisme noétique consiste à réduire le devenir de connaissance soit à la transformation du connaissable sous l'action du connaissant (les formes du sujet connaissant venant former l'objet à connaître, Kant) soit à l'absorption du connaissable dans le connaissant (les images qui forment l'univers venant faire corps avec les images auxquelles ma conscience s'applique et qui forment mon corps, Bergson).

 

Les Antiphysicistes. ‑ On peut appeler ainsi les philosophes qui, constatant que le devenir de connaissance s'oppose au devenir physique, concluent que l’être du connaissant est absolument spécial, et s'oppose radicalement à l'être de la nature. L'être de la nature serait opaque, ou, pour parler sans métaphore, inconscient : c'est la « substance étendue» dont toutes les parties restent extérieures les unes aux autres ; l'être connaissant est au contraire pure transparence, ou, pour parler sans métaphore, conscience : c'est la « substance pensante » (Descartes). Directement issue de Descartes est l'opposition sartrienne entre l' « en soi », région de l'être massif, opaque, et le « pour soi », région d'être comportant du néant, transparent, constitué par un cogito qui n'est pas un acte de connaissance de soi mais un type d'être à part : le «cogito préréflexif ».

 

La théorie thomiste de la connaissance. ‑ Elle se compose : a) D'un effort de description des faits; b) D'un essai d'explication.

 

a) Connaître, ce n'est pas nous absorber physiquement dans l'être du connaissable (contre Parménide et malgré Bergson) ; ce n'est pas davantage avoir en nous par nature le double du connaissable (contre Empédocle) ; ce n'est pas non plus recevoir en nous peu à peu les petits morceaux représentant (eidôla) le connaissable (contre Démocrite) ; connaître, c'est faire exister en nous le connaissable en tant qu'il est autre que nous. Dans la mesure où je te connais, j'existe en toi et je te fais exister en moi, quoique d'une manière non physique. J'étais en puissance de connaître; tu étais en puissance d'être connu; ces deux puissances étant passées à l'acte, je suis en acte de connaître et tu es en acte d'être connu; mais en vérité ces deux actes n'en font qu'un : tu es connu dans l'acte par lequel je te connais. « L'acte du cognoscitif et l'acte du connaissable sont un seul et le même » (Aristote). Mais pour que connaissant et connaissable s'identifient dans un même acte sans se confondre dans un même être, la seule hypothèse possible c'est que le principe déterminant de l'être du connaissable existe dans l'être du connaissant, sans sa matière (Aristote). Saint Thomas fait remarquer (In De Anima, II, 12, n° 551 à 554)[5] que cette formule d'Aristote est encore insuffisante : en effet recevoir en soi la forme de l'autre sans sa matière, ce n'est pas propre à la connaissance ; chaque fois qu'un être en puissance subit l'action d'une cause efficiente, il reçoit la forme de l'agent sans recevoir sa matière (l'eau échauffée par le feu prend sa chaleur sans prendre le combustible). Mais ce qu'Aristote voulait dire, selon saint Thomas, c'est que dans le devenir naturel la forme de l'agent s'imprime dans la matière du patient de manière à la transformer (la chaleur du feu affecte la matière de l'eau qui devient chaude) ; tandis que dans le devenir de connaissance la forme du connaissable n'affecte absolument pas la matière du connaissant. Quand je te connais, je ne cesse pas d'être ce que je suis, et pourtant ce qui fait que tu es toi (= ta forme) commence d'exister en moi, mais sans m'affecter physiquement, c'est‑à‑dire sans me transformer. Connaître, ce n'est donc pas assimiler l'autre comme si on le mangeait (auquel cas il cesserait d'être un autre en cessant d'être lui‑même). Connaître, ce n'est même pas épouser la forme de l'autre (auquel cas on cesserait d'être soi‑même). Connaître, c'est simplement tenir en soi la forme de l'autre, en la laissant être de l'autre; donc, c'est ‑ si l'on veut ‑prendre la forme de l'autre, mais sans devenir soi‑même matière pour cette forme. Le médecin qui connaît une maladie et le moraliste qui connaît un vice ne deviennent pas pour autant ni malade ni vicieux : ils ne s'unissent pas à la maladie ou au vice à la manière d'un sujet qui devient malade ou vicieux, mais en les prenant pour objet.

 

Nous venons d'exprimer l'impression ressentie par tous les connaissants, en essayant de ne pas déformer les faits, mais sans chercher encore à les expliquer.

 

b) Le paradoxe stupéfiant est qu'on puisse tenir une forme sans en être physiquement affecté, et que par là on devienne l'autre sans cesser d'être soi. Or « les scandales soufferts par le principe d'identité ne peuvent être qu'apparents » (Maritain). Par conséquent l'acquisition par moi de cette présence de l'autre doit requérir en moi un changement physique. Certes, nous ne (lirons pas du tout que « connaître, c'est se transformer » ; mais nous dirons que pour connaître il faut subir une transformation, et même plus précisément une conformation à l'objet (et c'est ce qu'avaient entrevu Empédocle et Démocrite), à titre non de constitutif, mais de préparatif de la connaissance. Le dire, c'est tout simplement reconnaître le fait humiliant de la condition humaine : l'homme, au départ, autrement dit « de par sa nature », n'est pas connaissant en acte, mais simplement capable de connaître. Dès lors, il est contraire à l'expérience de prétendre avec Empédocle que l'homme trouve présentes dans sa nature les natures de tout ce qu'il connaît (sans quoi, il connaîtrait toujours tout) ; il ne peut davantage en recevoir des morceaux, comme le voulait Démocrite (sans quoi il connaîtrait non les objets extérieurs, mais les morceaux à l'intérieur; et il resterait à expliquer comment : car il y a la même difficulté à ce qu'un sujet devienne l'autre en restant soi-même, que cet autre soit un objet macroscopique à l'extérieur ou un microscopique à l'intérieur). Reste donc que l'homme reçoive en lui physiquement des représentations grâce auxquelles la forme de l'autre en tant qu'autre sera présente à lui. On a donné le nom de forme intentionnelle à la transformation physique accidentelle grâce à quoi la puissance de connaître est amenée à se transcender elle‑même pour s'étendre jusqu'à (= in‑tendit) l'autre.

 

Sens de la théorie. ‑ 1° La présence est plus essentielle à la connaissance que la représentation, tellement que certaines connaissances se passent de représentation: et ce sont les plus parfaites (connaissance de l'esprit par l'esprit) ; 2° La représentation ou forme intentionnelle n'est aucunement cela même qui est connu, mais seulement ce moyennant quoi le connaissable est connu : toute sa fonction est de disparaître devant l'objet et de déterminer le sujet à se transcender vers l'objet. A la différence du signe ordinaire qui est une chose et fonctionne d'abord comme une chose, la représentation n'est pas d'abord connue : d'emblée elle fait connaître ; et s'il lui arrive d'être connue, c'est toujours secondairement et réflexivement ; 3° L'homme est une nature, c’est-à-dire une substance en puissance par rapport à ses actes de connaissance, qui est donc, au départ, c'est‑à‑dire à la naissance, sans connaissances (contre tout innéisme) et même sans conscience (malgré la conception sartrienne de la subjectivité). L'homme n'est d'abord qu'un embryon lointainement capable de poser des actes de connaissance; sous l'influence déterminante (sous la motivation ou stimulation) des objets extérieurs, il devient par une transformation physique accidentelle prochainement apte à connaître plutôt que de ne pas connaître, et à connaître ceci plutôt que cela ; alors seulement enfin il connaît; mais alors aussi, émergeant de la potentialité, c'est-à‑dire de l'indétermination, il acquiert par l'acte qu'il pose et qui le fait surexister en faisant surexister l'autre en lui, cette transparence (partielle et relative) qui lui permet de se connaître soi‑même de manière réflexive et secondaire. Cogito, si l'on veut, mais qui est toujours un cogito aliquid, et d'abord un cogito aliud et en tout cas un « cogito post‑réflexif ». L'homme n'est pas conscience de soi, mais il peut accéder à la conscience de soi par un acte réflexif de connaissance qui porte sur un acte direct de connaissance de l'autre.

 

Portée de la théorie. ‑ Toutes les manières possibles de s’opposer à cette théorie se réduisent à l'une des suivantes: 1° ou bien l'on réduit la connaissance à un processus physique. Le marxisme répète que la pensée est un reflet de l'être : mot qui pose plus de problèmes qu'il n'en résout; dans une glace ou dans une cellule photo‑électrique, il y a aussi un reflet. Or il n'y a aucun sens à dire qu'une glace ou une cellule photo électrique connaissent, parce que connaître n'est absolument pas subir une conformation à un agent mais faire exister en nous la forme même d'un objet, sans devenir soi‑même matière pour cette forme, et que c'est précisément de cela que la matière est incapable. La matière est « un pur avec quoi » ou « de quoi être » ‑. la seule manière qu'elle ait de s'unir à une forme c'est que cette forme lui communique le type d'être dont elle est

le principe déterminant. Juste à l'opposé, la manière dont le connaissant s'unit à la forme du connu, c'est de rester ce qu'il est et de laisser le connu être ce qu'il est ; bref, c'est de respecter la distinction des formes en les unissant. Aucun processus physique (chimique ou physiologique, pas même le processus

physiologique qui se produit dans les organes des sens au moment de l'excitation sensorielle) n'est susceptible de réaliser une telle sorte d'union. « Cela est d'un autre ordre » (Pascal). « Tu dois apprendre à élever ton esprit et accéder à un autre ordre » (Cajetan).

 

2° Ou bien, l'on évite le matérialisme tout en continuant de réduire la connaissance à un processus physique: on imagine que le sujet de ce processus physique n'est pas la matière mais la conscience. En effet, la conscience ayant pour propriété essentielle d'être transparente à elle‑même, si elle est modifiée, elle apercevra ses modifications. La connaissance sera alors le processus physique (spirituel, sans doute, mais physique) par lequel la conscience est modifiée; les modifications de la cons­cience seront les représentations; les représentations seront seules et immédiatement connues. Et c'est l'idéalisme. ‑ Le thomisme s'y oppose aussi radicalement qu'au matérialisme, au nom d'une évidence commune à tous les usagers de la connaissance: ce que je connais (les autres hommes, les objets de la science) n'est pas une modification de ma conscience. De plus le thomiste demande à l'idéaliste ce qu'il met de précis sous le mot « conscience » : ou bien il n'y met pas la connaissance, et c'est logique puisque la conscience est chargée d'expliquer la connaissance ; mais que peut bien être une conscience qui n'est aucunement une connaissance ? Ou bien il y met la con­naissance de soi, mais alors le problème de la connaissance n'est que reculé.

3° Ou bien, évitant le matérialisme, on évite aussi l'idéa­lisme en expulsant le connu hors de la conscience. Ainsi Bergson et Sartre rejettent l'erreur de l'idéalisme en affirmant le pre­mier au nom du bon sens, le second au nom de la phénoméno­logie, que ce que je connais n'est pas intérieur à ma conscience. L'objet connu n'est donc pas une chose dans ma tête (contre le physicisme matérialiste) ni même une chose dans ma conscience (centre le physicisme idéaliste) il est une chose devant moi, présente à moi. Mais comment ma conscience peut‑elle se relier à cette chose qui n'est pas elle ? Par représentation ? Instruits des dangers de la représentation par l'erreur idéa­liste, nos deux philosophes suppriment la représentation. C'est ainsi que Bergson transporte la représentation dans les choses (la représentation est la chose même car la réalité est conscience : elle n'a pas à devenir consciente, elle l'est). Et tout de même Sartre pour qui la connaissance n'est rien d'au­tre qu'une manière dont la conscience se rapporte à l'en‑soi (la représentation serait inutile et même nuisible, car elle intercalerait entre la conscience et l'en‑soi l'écran d'une chose). ‑ Le thomiste ne peut ni admettre que le réel soit conscience, ni comprendre comment une conscience peut se mettre en rapport avec un en‑soi sans y être déterminée par cet en‑soi seul; le thomiste se trouve donc devant un connaissant qui n'est pas conscience, mais capacité de connaître (malgré Sartre) ; et devant un connaissable qui n'est pas conscience mais capacité d'être connu (malgré Bergson). Pour que le connaissable devienne connu il suffit que le connaissant passe à l'acte ; mais pour qu'il passe à l'acte il faut qu'il subissent l'influence du connaissable lui‑même. Cette influence subie lui imprime une détermination à connaître, modification physique qui est le préparatif de la connaissance sans être ni la connaissance même (contre le matérialisme) ni l’objet de la connais­sance (centre l'idéalisme). C'est la représentation entendue comme pur moyen de la connaissance (medium quo).

 

CHAPITIRE VII

 

Première application

LA CONNAISSANCE SENSIBLE

 

Les animaux, hommes compris, connaissent les corps extérieurs au leur par des facultés organiques: les sens. Dans la sensation, le corps et l'âme concou­rent à la saisie expérimentale de l'existant physique­ment présent, et agissant sur le corps de l'animal.

Mais, biologiquement, l'animal a besoin