Le Thomisme
Paul GRENET, Le Thomisme, Paris, PUF, Que
sais-je ? ( n° 587), 1964, 128 p.
On entendra
par thomisme, au cours du présent
exposé, la philosophie de saint
Thomas d'Aquin, à l'exclusion de l'exégèse scripturaire, de la théologie
sacrée, et de la mystique : même, les limites de la collection nous obligent à
nous en tenir à la partie essentielle, qui est aussi la plus difficile, de sa
philosophie : la partie spéculative (philosophie de la nature et métaphysique).
Nous espérons seulement avoir préparé le lecteur à étudier par lui‑même
les textes où saint Thomas développe sa philosophie pratique (morale et
politique). Bien que l'autorité de saint Thomas comme moraliste n'ait jamais
diminué, alors même que sa métaphysique était oubliée, il reste que ce qu'il y
a d'original dans sa morale n'est que la conséquence de sa métaphysique. Si
donc nous voulons aller à l'essentiel, c'est à sa métaphysique qu'il faut
aller, sans oublier la physique qui la prépare.
PREMIÈRE PARTIE PHYSIQUE
OU PHILOSOPHIE DE LA NATURE
Le problème
fondamental de la philosophie est le problème de l'Un et du Multiple. Il se
présente sous deux formes, l'une dynamique, l'autre statique. Sous sa forme
dynamique, c'est le problème du Devenir; sous sa forme statique, c'est le
problème de la Diversité. Le problème du Devenir fait l'objet de ce que les
Anciens nommaient la «Physique », et que nous appellerons aujourd'hui la «
Philosophie de la nature ». La physique expérimentale des modernes a rendu
caduque la physique expérimentale d’Aristote à laquelle saint Thomas n'avait
aucune raison de rien changer. Les thomistes contemporains ont, depuis Auguste
Comte, des raisons décisives de discerner la physique philosophique de la
physique expérimentale. J. Maritain a montré (La philosophie de la nature et Les
degrés du savoir) comment la première travaille sur le plan de
l'intelligibilité de l'être, la seconde sur le plan de la description et de la
mensuration des propriétés sensibles.
Le fait. ‑
Tout, en ce monde corporel, est sujet à naître et à périr; et, une fois né, à
varier. Certains changements restent extérieurs à l'être considéré, ils ne
l'affectent pas en son intimité mais seulement dans ses relations spatiales
avec les voisins : ce sont les changements de place (= CHANGEMENTS
EXTRINSÈQUES). D'autres changements affectent l'être en lui‑même (=
CHANGEMENTS INTRINSÈQUES), parmi ces derniers, les uns sont superficiels, c'est‑à‑dire
concernent les états ou manières d'être; les autres sont Profonds, c'est‑à‑dire
atteignent l'identité même de l'être.
Le problème. ‑ Pour faire court, on peut
admettre que le changement extrinsèque ne pose pas de problème. Mais le
changement intrinsèque ? Un être se change en un autre être, et donc celui qui
était cesse d'être et celui qui n'était pas commence d'être (changement
profond) ; un être devient autre qu'il n'était (changement superficiel). Dans
tous les cas, l'un, le même, le durable se scinde, se divise contre lui‑même,
et apparaît multiple, autre, évanouissant : le bébé joufflu que représente
cette photo est le même individu que ce ‑vieillard ridé. Le même individu
cela ne fait qu'un. Bébé et vieillard cela fait deux ‑ et combien opposés
! Tout devenir réalise la même étonnante fusion de l'un et du multiple.
Etonnante : car, si le même un est bébé joufflu, comment peut‑il être
vieillard ridé. en étant resté le même que soi et un avec soi ?
Les solutions extrêmes. ‑ 1°
Le mécanicisime. Le changement
intrinsèque est impossible. En effet, la nouveauté est impossible. Car l'être
nouveau devrait venir soit de l'être, soit du non‑être; deux solutions
également impossibles : d'une part, ce qui est déjà ne peut commencer d'être ;
d'autre part, avec rien on ne fait rien. Le nouveau vieillard ridé ne peut
sortir de l'ancien bébé joufflu que s'il y était déjà ; mais alors il n'est pas
nouveau. Et si l'ancien bébé joufflu ne contenait pas du tout le nouveau
vieillard ridé, comment celui‑ci a‑t‑il pu en sortir ?
(dilemme de Parménide.) Mais le changement extrinsèque est possible : supposons
l'être éternellement réparti en corpuscules séparés par du vide (= absence de
corps). Les corpuscules peuvent, dans le vide, modifier leurs relations
spatiales. Mais il est bien entendu qu'ils ne sont en eux‑mêmes
susceptibles d'aucune modification : notamment ils sont insécables ou
indivisibles (en grec : a‑tomes), car si un corpuscule se brisait en
deux, d'où viendraient les deux nouveaux ? S'ils préexistaient dans l'ancien,
celui‑ci n'existait pas vraiment, c'étaient eux qui existaient et ils ne
sont pas nouveaux. Et s'ils ne préexistaient pas du tout, d'où sont‑ils
sortis ? Et qu'est devenu l'ancien ? (Démocrite).
2° Le mobilisme. ‑ Le changement
intrinsèque complet, constant, est la seule réalité. La réalité est mobilité.
Exister, c'est changer. En effet exister, c'est durer, mais durer consiste à se
mûrir, c'est‑à‑dire à se renouveler, à se re‑créer. L'être
n'a donc en lui‑même aucune fixité, aucune permanence, aucune identité ;
il est pur devenir, pur jaillissement de nouveauté, pure action, pur changement
de direction à l'état naissant (Bergson).
La solution aristotélicienne et thomiste. ‑
pour qu'un bébé joufflu puisse se changer en vieillard ridé, il faut que l'être
du premier se continue dans l'être du second, sans quoi il n'y aurait pas
changement mais simple substitution. Mais il faut également que l'être du
premier soit une réelle absence du second, et réciproquement, sans quoi il n'y
aurait pas changement mais permanence. Les deux termes du devenir sont donc à
la fois continus et opposés en tant qu'êtres. Dès lors il est impossible que
leur être soit simple ou homogène, ou monobloc. Il faut que le premier étant
posé, quelque chose du second le soit aussi, sans quoi pas de continuité ; mais
en même temps il faut que le second en se posant nie le premier, sans quoi pas
de changement. Ce n'est donc pas une théorie, ce n'est pas une explication,
c'est une simple expression des faits que de dire : l'être qui va se changer en
un autre (ou l'être en qui un autre vient de se changer) est composé. Composé
de quoi ? Evidemment pas composé d'êtres! D'abord, parce qu'en général un
composé ne peut être composé de réductions de lui‑même (une maison n'est
pas composée de maisons) ; ensuite parce que dans notre cas, l'être qui serait
présent dans les deux termes du changement serait permanent et non changeant,
tandis que les deux termes du vrai changement se substitueraient l'un à l'autre
sans lien pour assurer leur continuité intrinsèque. Par conséquent, l’être
changeant est composé de réalités élémentaires qui ne sont un être que dans
leur union même.
Quelles sont
ces deux réalités ?
La première
est permanente, en ce sens qu'elle est commune aux deux termes. La seconde
n'est présente qu'au moment et dans la mesure où existe le terme qu'elle forme
(au sens le plus primitif du verbe former). Par conséquent, l'élément permanent
commun aux deux termes est de soi indifférent à être avec l'élément formateur
du premier, et réellement privé de
l'élément formateur du second. Mais surtout l'élément permanent est réceptivité
de l'élément formateur des termes. Réceptivité, ou capacité, qui ne signifie
pas simple possibilité abstraite, conçue par l'esprit, mais bel et bien
aptitude réelle et positive, expectante et
anticipante, déjà posée.
Traditionnellement,
l'élément permanent (qu'Aristote appelait aussi substrat ou sujet) a gardé le
nom aristotélicien d'être en puissance, ou plus brièvement « puissance ».
L'élément formateur (qu'Aristote appelait « énergie » ou « entéléchie
») a reçu celui de « forme », ou celui plus général d'
« acte » (qui ne doit pas évoquer nécessairement un déploiement d'activité,
mais simplement la position ou la détermination d'un être).
« Remarquez
que telle chose peut exister, bien qu'elle n’existe pas. Telle autre, au
contraire, existe. Ce qui peut être, on dit qu'il est en puissance. Ce qui est
déjà, on dit qu'il est en acte » (Des principes de la nature, chap. 1, début).
« Tout ce qui change, selon quelque chose de soi demeure, et selon quelque
chose de soi passe. Exemple : ce qui change de blanc en noir demeure selon sa
substance. Et ainsi, en tout ce qui change, on remarque une certaine
composition » (I, 9, 1).
Sens de la thèse thomiste. ‑ Un
grand nombre de penseurs modernes ont attaqué la notion de forme ou d'acte, on
du moins ont montré qu'ils ne la comprenaient pas (ex. : Bodin,
Descartes, Gassendi, Bayle,
Leibniz, Renan) : il leur
semble que la forme (ou l'acte) pour commencer d'être doit sortir du néant,
donc être créée directement par Dieu (car ces modernes possèdent la notion
chrétienne de création que les vieux grecs ne possédaient pas). Ce serait vrai
si la forme était un être au sens
ordinaire de ce mot : une chose qui existe. Mais la forme (ou acte) pour
exprimer le fait du changement doit évidemment être conçue non pas comme une «
chose qui existe », mais comme l'élément déterminant de ce qui existe. Dès
lors, dire qu'au terme d'un changement, une forme nouvelle commence d'exister,
c'est s'exprimer très mal : la vieillesse n'est pas une chose qui commence
d'exister au moment où la jeunesse a été anéantie; jeunesse et vieillesse ne
sont rien que des manières d'être de Pierre ou de Paul. Nos modernes ont mille
fois raison d'abhorrer avec Descartes le monstre qu'ils conçoivent sous le nom
de forme. Mais ce monstre, ce ne sont pas les scolastiques, ce sont eux qui
l'ont inventé (Gilson).
« Commencer
d'être est un processus ordonné à l'existence. Par conséquent, à parier
proprement, il ne convient de commencer d'être qu'aux réalités auxquelles il
convient d'exister. Or exister ne convient proprement qu'aux choses qui
subsistent (c’est‑à‑dire qui existent en soi et non en une
autre)... Les formes, au contraire... ne méritent pas le titre d'être comme c'étaient
elles qui existaient, mais exclusivement à raison de ce que par elles quelque
chose existe » (I, 45, 4). « La forme d'un corps naturel n'est pas une réalité
subsistante (= existant en soi), mais seulement un principe ou un élément par
lequel une chose est ; et c'est pourquoi, puisque commencer d'être et en
particulier être créé ne convient au sens propre qu'à la réalité subsistante,
il ne revient pas aux formes de commencer d'être (fieri), ni d'être créées (creari),
mais d'être l'effet de la création en liaison avec le reste (concreatas esse) » (I, 45, 8).
Du reste, il
est remarquable que Descartes après avoir rejeté la composition d'acte et de
puissance du monde des corps est bien obligé de la rétablir dans le monde des
esprits pour exprimer les faits de changement dans le psychisme.
A l'inverse,
lorsque, au début de l’Evolution créatrice,
Bergson veut montrer que le changement est l'existence môme qui dure, c'est
au changement psychique qu'il s'arrête. Ce qu'il critique sous le nom d'états, c'est
en réalité la notion de forme; et sous le nom du « moi », celle de puissance :
le sujet des états psychiques. Mais on s'aperçoit que ce qu'il critique, c'est
un moi immobile, inerte, sous‑jacent aux états, et deux états tout‑faits,
plaqués alternativement sur le moi. Lui aussi a mille fois raison de rejeter
avec horreur cette représentation imaginative et donc spatiale de la puissance
comme étant un être, et des actes comme étant deux autres êtres, ce qui
remplace l'unique être changeant par trois êtres immobiles. Si c'était là la
doctrine d'acte et de puissance, elle consisterait à engendrer le mouvement
avec des immobilités. Bergson conclut donc que le changement n'implique pas de
sujet, que le mouvement n'implique pas de mobile. Seulement, dès lors il n'a
plus le moyen de maintenir dans la réalité fluide l'opposition des contraires
dont l'un serait la négation de l'autre : toute la réalité passée coexiste
(enroulée derrière) à toute la réalité présente, qui est massive, pleine, sans
trous, sans fissures, bref sans négativité, ou sans non‑être (comme
répéteraient Hegel et Sartre après la tradition). A la faveur de sa critique
valable de l'idée de néant absolu, Bergson essaie de faire passer sa critique
de l'idée de néant même partiel et relatif : « triste » et « gai » ne sont pas
deux états de mon moi unique, privé de tristesse quand il est devenu gai. ‑
Mais il faut protester au nom de l'expérience : après l'annonce de la mort
subite de ma mère, je ne suis pas dans
le même état qu'avant; après avoir subi l'action des rayons solaires la pierre
n'est pas dans le même état qu'avant.
Il ne dépend pas de l'attention ou de l'intérêt que j'accorde au passé, que
cette pierre ni cette âme ne soient plus telles qu'elles étaient. La
proposition négative exprime sans aucune déformation le fait même du devenir.
Il y a donc à même le réel, un élément réel mais négatif ; non pas pur néant,
ce qui ne serait rien du tout ; mais néant de ceci ou de cela, c'est‑à‑dire
néant relatif ; et néant qui est en même temps cela ou ceci, c'est‑à-dire
néant partiel. La puissance n'est rien d'autre que ce néant partiel et relatif
constaté dans l'expérience du devenir, car devenir c'est n'être plus ce que
l'on était et n'être pas encore ce que l'on sera, mais rester tout le temps le même « on ».
Portée de la thèse. ‑ 1° Quoi qu'en
disent les marxistes, la métaphysique n'est pas née d'un oubli, mais d'un
effort d'expression du devenir; 2° Contrairement au mécanicisme, les êtres-qui‑changent
sont de vrais êtres, il n'est point besoin de descendre au niveau de
l'infiniment petit pour trouver les seuls êtres authentiques, qui seraient les
atomes philosophiques; 3° Contrairement au mobilisme, le thomisme nie que les
êtres-qui‑changent soient l'être pur et simple : ils sont de l'être
impur et composé; 4° Par conséquent le devenir est le stigmate de l'être
inférieur, une marque de déficience, de dépendance, de relativité.
La première
sorte de devenir intrinsèque est le changement superficiel.
Le fait. ‑ Une même chose ne cesse de se
présenter à nous sous des aspects différents, qui dépendent de sa propre force
évolutive, ou de l'action des choses extérieures, ou des position, de
l'observateur (un petit poisson devient grand ; un bâton de cire fond; le dos
d'un passant m'apparaît si je me retourne après l'avoir croisé).
L’expression thomiste du fait. ‑
C'est toujours le même poisson, le même morceau de cire, le même passant : la
multiplicité successive de ses aspects, de ses propriétés, de ses profils,
concourt à me renvoyer de plus en plus instamment à cela de permanent qui
fonde la réalité fugace des aspects, des propriétés, des profils.
1° L'identité permanente de ce‑qui‑est
se livre donc à moi immédiatement comme ce‑qui‑change. Et c'est
cela même que les scolastiques, à la suite d'Aristote, nomment « substance ». ‑
Il reste bien entendu que, malgré l'étymologie du mot et malgré la tentation
permanente de l'imagination, la substance n'est pas un être caché sous les
aspects, propriétés, profils, mais l'être même des aspects, propriétés,
profils. Aspects, propriétés, profils, ne sont rien, si ce n'est l'être
identique et permanent, mais se présentant successivement en différentes
manières d'être qui l'affectent réellement :
« La substance seule est nommée être ou existante à raison d'elle‑même.
En effet les termes qui désignent purement et simplement la substance désignent
« ce que cela est ». Tous les autres sont dits êtres, non point parce qu'ils
auraient d'eux-mêmes la moindre consistance, comme s'ils étaient d'eux-mêmes
existants, mais uniquement du fait qu'ils sont de tel être, c'est‑à‑dire
qu'ils ont un certain rapport à la substance qui, elle, est de‑soi‑existante...
» (In VII Metaph., n° 1251)[1]
Bref, la
substance est « puissance » (= sujet du changement superficiel). Les profils,
propriétés, aspects, sont « actes » ou « formes » (éléments déterminants des
termes du changement superficiel). Et ce sont ces actes superficiels que les
scolastiques ont convenu d'appeler « accidents » ou « formes accidentelles».
Etant bien entendu, malgré l'étymologie et l'imagination, que les accidents ne
sont pas des choses toutes faites qui viennent s'ajouter, ou se plaquer sur la
substance, ou s'y accrocher :
« Beaucoup
de personnes sont tombées dans l'erreur en ce qui concerne les formes, du fait
qu'elles en jugent comme l'on juge des substances. Cette disgrâce semble leur
être survenue du fait que l'on désigne couramment les formes dans l'abstrait,
comme on peut le faire pour les substances. Exemples : la blancheur, la vertu,
etc. En partant de là, certains se sont fiés à la manière de parler; et ils ont
jugé des formes comme l'on juge des substances... Pourtant une forme est dite «
être » ou « existante », non point parce que ce serait elle‑même qui
existerait, si nous voulons parler proprement, mais bien parce que par elle
quelque chose existe. » (Des vertus en
général, art. II, in c.)
On ne
saurait dire plus clairement que la chaleur, 1a grandeur, la vertu, le vice
n'existent pas (au sens propre et plein du verbe exister). Ce‑qui‑est (= substance) c'est ce corps chaud et
grand, cette âme vertueuse ou vicieuse. La thèse platonicienne de l'existence
en soi des formes est par là même en grande partie rejetée. De même l'objection
des modernes contre les « entités » scolastiques cet déboutée comme simple
ignoratio elenchi.
2° Mais en
apparaissant comme ce‑qui‑change la substance se livre aussi à nous
comme ce‑qui‑agit. En
effet elle ne change point dans n'importe quelle direction; la ligne
d'évolution d'un être n'est jamais quelconque; n'importe quoi ne peut acquérir
n'importe quelles propriétés. Nous n'ajouterons donc rien aux faits les plus
évidents (ceux sur lesquels repose toute vie pratique et s'édifie toute science
de la nature), en disant que la substance est une puissance déjà déterminée, c'est‑à‑dire
capacité d'accueil pour certains accidents seulement, à l'exclusion de tous les
autres. Bref, la substance joue un rôle déterminateur en même temps que
récepteur dans l'apparition de ses propriétés et dans la non‑apparition
de toutes les autres. C'est dire que la substance est centre de sélection, ou
même de jaillissement des propriétés, moins autonome chez les minéraux où tous
les changements sont dus à des influences externes, plus autonome chez les
vivants où bien des changements viennent de l'être lui‑même, quoique jamais de façon purement autonome. Dans
tous les cas la substance apparaît comme un principe interne du changement des
propriétés, ce que les scolastiques désignent d'un mot, après Aristote: «
nature ».
« Le
nom nature a été tiré de naître, de sorte qu'il a été d'abord employé pour
désigner la génération des vivants, ce qui s'appelle naître ou pousser; si bien
que l'on dit nature comme pour dire ce qui a à naître » (III, 2, 1). « Ensuite
le nom de nature a été transféré pour désigner le principe actif de cette
génération, parce que l'on a l'habitude de désigner les puissances actives en
partant de leurs actes » (3 Sent., 5, 1, 2)[2].
« Mais parce que le principe de la génération dans les êtres vivants leur est
intérieur, on a fait déborder la signification du mot nature jusqu'à lui faire
désigner tout principe intrinsèque de changement. En ce sens Aristote dit que
la nature est le principe du changement à l'intérieur de ce qui existe en soi »
(III, , 1.)
On ne
saurait dire plus clairement que la substance, loin d'être inerte, morte, toute
faite, est active, jaillissante, toujours en train de se faire (de plus en plus
au fur et à mesure qu'on s'élève au‑dessus du minéral). Ne pas oublier
toutefois qu'aucune nature n'est absolument autonome ce qui reviendrait à être
autocréatrice. Toute activité naturelle dépend, au moins partiellement, d'un
agent externe.
La deuxième sorte de devenir intrinsèque
est le changement profond.
Le fait. ‑ Il est si troublant que, de
nos jours, peu de penseurs ont l'audace de le considérer en face. Ce qui était,
agissait évoluait (= une Substance) cesse d'être, d'agir, d'évoluer, et se
transforme (c'est le cas de le dire) en une réalité neuve (mais non point d'une
absolue nouveauté) qui, aux lieu et place de la première, est « une autre »,
agit autrement, évolue dans une autre ligne. Exemples : les synthèses et
analyses chimiques réalisées dans l'immense laboratoire de l'univers, ou dans
le petit laboratoire que constitue chaque organisme végétal ou animal, ou enfin
dans les laboratoires des savants.
Le problème. ‑ Il n'est qu'une application
particulière du dilemme de Parménide : pour être vraiment nouvelle, la
substance devait ne pas préexister dans l'ancienne ; et pourtant, pour être le
résultat de la transformation de l'ancienne, il faut que la nouvelle y ait été
contenue réellement. Mais, dans le premier cas, d'où sort la substance nouvelle
? Et dans le second cas, en quoi est‑elle nouvelle ?
Les
solutions extrêmes. ‑ Le mobilisme. La substance des corps est « force
tendancielle » (Leibniz) ou « élan vital » (Bergson) conçus, la première sur le
modèle que nous donnent nos âmes ; le second sous les espèces d'un élan de
conscience. Bref, le corps est réduit à l'esprit. Mais la monade leibnizienne
est éternelle, ingénérable et incorruptible, parce qu'elle agit simple; l'élan
bergsonien est l'étoffe unique et universelle du réel, parce qu'il est le
mouvement même. ‑Le mécanicisme profite des formules de let vulgarisation
scientifique: la substance corporelle se présente exclusivement sous la forme
de corpuscules, en eux‑mêmes incapables d'aucun changement intrinsèque,
superficiel ou profond, comme autrefois les astres d'Aristote. Selon le mot de
Hamilton : « nous ne pouvons concevoir qu'une nouvelle existence vienne à
commencer. Par conséquent tout ce qui se présente à nous en fait sous une
nouvelle apparence, avait déjà l'existence sous une forme antérieure » ...
étant bien entendu que ce qui a l'existence, ce sont exclusivement les
corpuscules immuables; et que la forme sous laquelle ils se présentent est
exclusivement leur disposition dans l'espace. Bref, le mécanicisme nie le fait
: pour lui, ce qui se transforme, ce sont les êtres apparents; les êtres réels
(= les atomes) ne se transforment pas, ils ne changent que de place.
La solution thomiste. ‑ Le philosophe
thomiste est un homme pour qui les objets extérieurs existent : non point
seulement une matière uniforme, inerte, indivisible, jouissant de
l'intelligibilité mathématique ‑ ni seulement de petits esprits doués de
force ou un immense élan d'esprit ‑mais des êtres existants, consistants,
persistants et subsistants qui sont les organismes vivants et peut‑être
ces espèces d'organismes non‑vivants : cristaux, molécules, atomes...
Or ‑
et voici l'énoncé du fait des changements substantiels : il arrive à chaque
instant que l'un ou l'autre de ces objets extérieurs existants cesse d'être ce
qu'il était et commence d'être ce qu'il n'était pas : il y a de nouvelles
plantes et de nouveaux animaux et de nouveaux hommes qui commencent d'être
parce qu'autre chose qu'eux s'est changé en eux; et d'anciens qui cessent
d'être parce qu'ils se sont changés en autre chose qu'eux. Dès lors, « il est
nécessaire d'admettre à l'intérieur des sub‑tances, objets de
l'expérience sensible, une matière à titre de sub‑stance » (à la seconde
puissance !) « ou de su‑jet. En effet, en tout changement il faut
qu'il y ait un sujet commun aux termes contraires entre lesquels le changement
a lieu... Donc, puisqu'il y a un certain type de changement qui affecte les
êtres selon leur substance même (mutatio
secundum substantiam), à savoir la génération et la corruption, il faut
bien qu'il y ait un sujet commun qui sous‑tende le passage d'un contraire
à l'autre au titre de la génération et de la corruption ; bien entendu, ce
sujet, n'est jamais donné que par le fait même que sont posés les termes, c'est‑à‑dire
telle forme et la privation de cette forme ; de telle sorte que ce sujet est en
acte par cette forme et, tantôt, est sujet de la privation de cette forme. Or
donc, en partant de ce raisonnement d'Aristote, on se rendra compte que les
faits de génération et de corruption substantielles sont à la base de l'idée de
matière prime. De fait si la matière prime possédait de soi une forme propre,
cette forme lui donnerait d'être quelque chose en acte. Et, dans ce cas, au
moment où une nouvelle forme l'affecterait, la matière ne lui devrait pas
l'existence pure et simple, mais commencerait seulement d'être comme ceci ou
comme cela; et il n'y aurait génération qu'en un sens relatif, mais non
absolument. C'est la raison pour laquelle tous ceux qui admettent comme premier
sujet du devenir un corps, tel que l'air ou l'eau, admettent que la génération
se réduit à un changement de qualités. Au contraire, en partant du raisonnement
d'Aristote, on voit de quelle manière précise il faut se représenter la matière
prime : elle est, par rapport aux formes et aux privations correspondantes, ce
qu'est la substance modifiable par rapport aux qualités contraires. » (In Metaph., n° 1688‑1689).
Sens de la thèse thomiste. ‑
Cette thèse a reçu le nom d'hylémorphisme, parce qu'elle affirme que la nature
corporelle est composée de matière (hylé) et de forme (morphè).
La matière. ‑ Le monde des corps est
perpétuellement brassé par un devenir si profond que son sujet n'est pas lui‑même
un corps (ni même un corpuscule, ce qui transporterait dans l'infiniment petit
les propriétés essentielles des corps qui sont d'être ceci et celui‑ci,
c'est‑à‑dire : d'un type déterminé et cet individu déterminé), mais
un pur « de quoi être un corps », la matière première. Il est impossible de la
penser autrement que dans le devenir substantiel, c'est‑à‑dire dans
la succession des formes (voir saint Augustin, Confessions, liv. XII, VI, 6).
Les formes
dont il s'agit maintenant ne sont donc plus des manières d'être affectant un
être persistant, mais des déterminateurs d'être affectant un pur « de quoi être
» : on appelait les premières « formes accidentelles », on appellera les
secondes « formes substantielles ».
N. B. ‑
Puisque la forme substantielle est ce qui détermine le type de l'être, il
serait contradictoire d'admettre qu'une substance puisse en avoir deux : ce qui
équivaudrait pour elle à vérifier deux types substantiels différents, et par
conséquent à exister deux fois : double non‑sens (thèse thomiste de
l'unicité de la forme substantielle).
Portée de cette thèse. ‑ Elle
affirme la dignité du corps. Contre certain spiritualisme, elle reconnaît au
corps en tant que tel la dignité d'existant et d'agissant. Contre le
manichéisme, elle lui reconnaît une perfection positive due à sa forme et
constituant une valeur visée par l'appétit naturel de la matière («La matière
désire la forme comme la femelle désire le mâle », Aristote, Physique, VII, fin) et des agents qui en
ont tiré la forme. Contre le panthéisme et le panpsychisme qui, sous prétexte d'assurer l'unité du grand Tout,
compromettent l'autonomie de ses membres, l'hylémorphisme constate avec
Aristote que la forme est un acte qui sépare : en déterminant l'être la forme
le termine ; ‑ ... ce qui n'empêche point que la matière soit entre tous
le principe d'une continuité statique, puisque grâce à elle n'importe quoi peut
à plus ou moins longue échéance, devenir n'importe quoi; d'autre part, la forme
en réglant les activités d'une substance sur l'autre met entre toutes les
substances une continuité dynamique. Une matière découpée par des formes et
traversée par des actions, voilà l'univers. Contre
certains textes de Sartre et de Heidegger, l'hylémorphisme rejette, au nom
de l'expérience vulgaire et scientifique, tout « existant brut » : il ne
dépend ni de la ménagère ni du savant que les corps se manifestent à nous
comme ayant telles propriétés; en eux‑mêmes et indépendamment de toute
activité du sujet les corps ont un sens préalable à toute utilisation. Le seul
« être‑en‑soi » est la substance complète composée de « de‑quoi‑être
» et de « déterminateur d'être » ; s'il lui arrive d'être connue et désirée par
nous (et par là d'être en nous et pour nous), il n'en résulte pour elle aucune
création de signification, aucune création de valeur. La découverte de la pomme
de terre et de la betterave n'aurait pu permettre l'usage que l'homme en fait
aujourd'hui, si 1 e « sens » qu'il leur trouve n'était identique à ce qu'elles
sont.
Mais il
faudra relier cette thèse cosmologique aux thèses métaphysiques qui concernent
la Source de l'existence (= Dieu). Alors on verra que, si la forme est
déterminatrice de l'être et de l'agir d'une part
cela vient de ce que Dieu pense l'univers et le crée en réalisant dans la
matière ses idées qui l'informent; vérité du platonisme et de l'augustinisme
intégrée par saint Thomas dans l'aristotélisme : « La forme est quelque chose
de divin et d'excellent et de désirable. Quelque chose de divin parce que toute
forme est une certaine participation à la ressemblance de l'être de Dieu, qui
est acte pur, et que rien n'existe en acte que dans la mesure où il a une
forme. Quelque chose d'excellent parce que l'acte est la perfection de la
puissance et son bien. Et par conséquent, elle est quelque chose de désirable
parce que chaque être désire sa propre perfection. » (In Physic., I, 15 d.)[3].
D'autre part, il s'ensuit que tout
corps porte une idée divine venant de la pensée divine jusqu'à notre pensée.
L'univers est un langage objectif que Dieu nous tient. Le monde corporel n'a
donc pas seulement un sens profane, que les sciences naturelles déchiffrent;
il a aussi un sens religieux que la poésie devine, que la Bible exprime, que
l'Incarnation magnifie, et que les Sacrements utilisent.
Enfin,
l'hylémorphisme, en proposant une exacte notion de la forme, pose une pierre
d'attente pour une exacte théorie de l'esprit. D'une part, est évacuée la
théorie platonicienne des Formes spécifiques séparées de toute matière
individuelle : rien n'existe que le concret; le type spécifique ‑ objet
possible d'abstraction ‑ n'existe pas en soi, mais seulement avec et
dans la matière. Pourtant dans le même temps est préparée la théorie thomiste
des formes pures séparées de toute matière (= Anges) et de la forme séparable
de sa matière (= Ame humaine) : en effet, lorsque l'expérience introspective
nous aura révélé l'existence en nous d'opérations auxquelles la matière ne peut
pas participer intrinsèquement, nous serons obligés d'admettre pour exprimer
les faits que ce qui agit alors en nous n'est plus le composé « matière‑forme
» mais la forme seule. Donc, au moins dans le cas de la nature humaine, la
forme se présentera comme« ce qui agit», et donc comme« ce qui est». D'où
l'idée qu'en l'homme la forme n'est point seulement « déterminateur d'être »,
mais bel et bien « être déterminé ». Par là, est ouverte la voie qui peut mener
à concevoir l'esprit pur.
Un problème moderne. ‑ Quelle valeur garde l'hylémorphisme en face
de la physique contemporaine ?
Question préalable : quelle est la valeur de la
physique contemporaine ? Est‑elle connaissance authentique du réel ? ‑
J. Maritain (Les degrés du savoir) constate que la physique est, de nos
jours, formellement mathématique (alors qu'avant Descartes elle était informée
par la philosophie) ; cette « forme » lui permet d'utiliser, dans le raisonnement
mathématique à partir des faits ou des hypothèses, certains « êtres de raison
» mathématiques, fondés dans la réalité, mais présentant un caractère nettement
symbolique. La physique porterait donc sur un réel mathématisé, qu'elle
connaîtrait par symboles. L'hylémorphisme ne pourrait être ni confirmé ni
infirmé par la physique, faute de continuité entre physique et philosophie. ‑
J. Daujat, plus récemment, a demandé aux physiciens et historiens de la
physique comment la physique mord sur le réel (L’oeuvre de l'intelligence en physique). La physique est en quête
d’objets intelligibles abstraits (= chap. 1) ; n'empêche que par là elle
pénètre le réel (= chap. II) ; c'est que les natures intelligibles qui
constituent l'objet de la science, si elles ne sont pas le réel, sont bien quelque chose du réel (= chap. III) ; ce que la physique connaît du réel, c'est
la quantité; son procédé d'abstraction, c'est la mesure ; et la théorie
physique est pleine de quantités réelles (= chap. IV) ; 1 seulement il reste
une zone du réel que la clarté mathématique laisse dans l'ombre : le physicien
a besoin d'y projeter la lumière philosophique (Planck, R. Collin, Meyerson,
Koyré) ; l'intelligibilité mathématique et l'intelligibilité ontologique
appartiennent au même tissu indéchirable du réel (chap. V, début). Ne seraient‑elles
pas dès lors en continuité ? P. Hoenen (Cosmologia
et Filosofia della natura inorganica)
le soutient, du moins pour le cas de la théorie atomique, ce qui lui permet une
vigoureuse réponse à la question posée : Dalton, en fondant la théorie
atomique, y fit entrer d'une part, l'hypothèse philosophique de Démocrite (=
mécanicisme : l'individu chimique est intrinsèquement immuable, c'est l'atome),
et d'autre part, deux hypothèses auxiliaires qui, seules, expriment
mathématiquement les faits et donnent à la théorie sa fécondité : 1° Les
substances simples sont réparties en grains d'une taille mathématiquement
déterminée pour chaque espèce; 2° Ces
grains se combinent en proportions mathématiquement définies. Mais Hoenen
prouve d'abord que l'hypothèse de philosophie mécaniciste ne joue aucun rôle
dans la déduction des faits et des lois à partir des hypothèses complémentaires
(la théorie atomique garde sa valeur explicative si l'on admet avec l'hylémorphisme
que les individus élémentaires sont absorbés ontologiquement par les substances
résultant de la combinaison; et le physicien n'a rien à y redire, même s'il
emploie le langage mécaniciste, plus commode pour l'imagination). ‑ Bien
plus, Hoenen le prouve ensuite : l'hylémorphisme est en meilleure posture que
le mécanicisme à l'égard des hypothèses auxiliaires, seules essentielles à la
théorie atomique : ne reconnaissant qu'un type substantiel homogène, le
mécanicisme n'a aucun moyen d'expliquer la diversité spécifique des quantités
élémentaires, ni la constance spécifique des proportions dans la combinaison,
alors que l'hylémorphisme, en tant que naturalisme, exige l'identité
qualitative et quantitative de tous
les individus d'une même substance. C'est la fameuse théorie des minima naturalia (pour toute forme
substantielle, il y a un volume minimum au‑dessous duquel le type ne peut
plus être vérifié) (I, 7, 3). Hoenen va jusqu'à voir dans les hypothèses
daltoniennes ‑ et dans les hypothèses quantiques qui en sont l'extension
au domaine de l'énergie ‑ un retour inconscient au naturalisme
hylémorphique. ‑ De même on pourrait voir dans l'introduction de la
cybernétique en physique une reprise de la double notion hylémorphique
d'Information : acquisition de connaissance, apport d'organisation (cf. 0.
Costa de Beauregard, Le second principe
de la science du temps, ch. 3).
Parmi les
changements profonds, le plus remarquable et le plus indiscutable est celui dont
les termes sont le Vivant et le Non‑vivant. Il va nous obliger à préciser
l'hylémorphisme en l'appliquant au vivant organique.
Les faits. ‑ Premier fait : tout dans le vivant organique est d'ordre physique et chimique; les activités vitales et la structure qui y est ordonnée sont formulables en termes et en lois de physique et de chimie. L'histoire de la biologie moderne n'est que l'histoire des annexions successives des chapitres de la biologie par la chimie organique. ‑ Deuxième fait : tout dans la structure et l'activité du vivant organique est original, spécial, irréductible. L'enfant découvre vite qu'il y a dans le Chat, le Poisson rouge et la Rose des caractères communs qui sont absents du caillou. Tout le monde est persuadé qu'il y a des vivants et qu'il y a des non‑vivants. Et c'est sur cette évidence que repose le projet d'écrire une Biologie générale. ‑ Troisième fait: des non‑vivants deviennent vivants (nutrition) ; des vivants deviennent non‑vivants (mort).
Les solutions extrêmes. ‑ 1° Le mécanicisme : le premier fait
prouve que dans un vivant il n'y a pas autre chose que des éléments chimiques
non-vivants; 2° Le vitalisme: le
second fait prouve que dans un vivant, outre les éléments non‑vivants, il
existe une autre chose : le principe vital qui les organise.
La solution thomiste. ‑ L'hypothèse d'un
Principe vital, qui serait une chose autre que les éléments chimiques et
juxtaposée à eux est inutile, parce qu'il n'est pas un détail de la structure
et de l'activité originales du vivant qui ne soit entièrement conditionné et
intrinsèquement constitué par la structure et l'activité chimiques des
éléments. Elle est même inintelligible, parce que pour être quelque chose de
réel, le Principe vital devrait être soit un corps, soit un esprit : mais il ne
peut être un corps sans quoi il serait lui‑même chimique; ni un esprit,
car d'où viendrait‑il à la naissance et que deviendrait‑il à la
mort des animaux et des plantes ?
Première conclusion. ‑ Dans un vivant
organique, il n’y a pas autre chose que les éléments chimiques, si l'on prend
l'expression « autre chose » au sens que lui donnent les vitalistes (= un être
qui vient du dehors s'ajouter au premier être).
Mais par
ailleurs, la thèse mécaniciste oublie l'évidence du troisième fait : être
engendré, c'est commencer d'être; mourir, c'est cesser d'être; se nourrir,
c'est transformer un non‑vivant en une partie intégrante d'un vivant.
Celui‑qui‑vit a donc beau être composé d'une multitude d'éléments
chimique, il est réellement autre chose qu'eux.
Deuxième conclusion. ‑ Dans un
vivant organique, il y a autre chose que les éléments chimiques, au sens où les
mécanicistes prennent l'expression « autre chose » (= un état spécifique
nouveau qui vient modifier complètement le premier être).
Dans la thèse vitaliste, ce qui est vrai c'est que le vivant est autre chose que les éléments; ce qui est faux, c'est que le vivant contienne une autre chose qu'eux. Dans la thèse mécaniciste, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il n'entre dans le vivant aucune autre chose que les éléments; ce qui est faux, c'est que le vivant ne soit pas autre chose que les éléments.
En effet,
les éléments sont incapables d'exécuter les opérations de la vie. La moindre
action vitale implique que la totalité des éléments soit ramenée à l'unité d'un
être : il n'y a aucun sens à dire qu'un nuage d'électrons mange ou attaque;
l'action de manger ou d'attaquer ne peut avoir qu'un sujet « le Tout en tant
qu’être unique ». C'est ce qui faisait dire aux anciens que le Vivant est « un
par soi », tandis qu'une machine est « un par accident » : la machine est un
tout artificiel, réunion de plusieurs substances‑natures qui continuent
chacune d'être ce qu'elles étaient et d'agir comme elles agissaient avant leur
réunion. Le Vivant, au contraire, est un tout naturel (et il faut probablement
en dire autant de l'atome, de la molécule et du cristal), réunion de plusieurs
substances‑natures qui ont cessé d'être ce qu'elles étaient et d'agir
comme elles agissaient avant leur unification ontologique. L'unité d'action dans
le vivant découle de son unité d'être.
Troisième conclusion. ‑ Dans le vivant
organique la multiplicité des éléments chimiques est devenue par un changement
profond l'unité d'un être nouveau. Les substances élémentaires ont donc perdu
leur spécificité et leur individualité chimiques, et ont acquis la spécificité
et l'individualité du vivant.
Sens de la thèse thomiste. ‑ Terme d'un
devenir substantiel, le vivant est donc composé d'un « de quoi être » qu'il a
en commun avec les éléments chimiques, et d'un principe propre qui détermine ce
« de quoi être» à être un vivant. Ce « de quoi être », c'est la matière prime;
le principe propre et déterminant du vivant, c'est sa forme substantielle, à
laquelle on réserve traditionnellement le titre d'âme. Mais il est bien
entendu, après tout ce que nous avons dit, que l'âme n'est pas une chose
juxtaposée au corps, ni logée dans telle ou telle partie du corps, ni exerçant
sur le corps une action mécanique ou physique ou chimique quelconque. Il est
également clair que le « corps » n'est pas un être accouplé à l'être de l'âme
pour subir son action, mais tout simplement la matière prime en tant que
déterminée par l'âme à être vivante, d'un mot ‑ à vivre.
Simple
application de l'hylémorphisme, la doctrine de l'âme et du corps nous oblige à
des précisions.
1° Les
éléments une fois unis dans l'unité substantielle du vivant n'y sont point
purement et simplement abolis. On constate dans le tout nouveau une certaine permanence des éléments. ‑
Sur ces faits expérimentaux, les médecins et alchimistes arabes insistaient
déjà : d'où la thèse avicennienne de la permanence actuelle des éléments dans
le mixte, thèse nuancée par Averroès qui parlait d'une permanence en un degré
moindre. Albert Le Grand, observateur et expérimentateur, incline lui aussi à
soutenir la conservation en acte des éléments.
2° Pourtant
la permanence des éléments dans le vivant ne saurait être actuelle ou formelle.
‑ Saint Thomas, dès les débuts de son enseignement, soutint sans hésiter
l'unicité de la forme comme corollaire immédiat de l'unité du vivant (Plante ou
animal ou homme).
« Il faut
donc découvrir une autre manière d'exprimer comment d'une part les éléments
sont authentiquement unis, et, d'autre part, comment ils ne sont pas totalement
corrompus, mais demeurent dans le mixte d'une façon spéciale. Ce sont les
forces actives émanant des formes substantielles des corps simples, qui sont
conservées dans les corps mixtes. Par conséquent les formes substantielles des
éléments existent dans les mixtes non point selon leur acte propre (non quidem actu) niais selon leur
pouvoir actif (sed virtute) » (La mixtion des éléments, fin).
Portée de la thèse. ‑ La théorie
de la composition hylémorphique du vivant permet de comprendre : 1° La parenté entre le minéral le plus
simple et le vivant supérieur, par la communauté de leur matière et la
permanence virtuelle des activités élémentaires dans le vivant ; un vivant
n'est qu'une combinaison chimique supérieure parce qu'une combinaison chimique
est déjà un être autre que ses éléments et supérieur à eux. 2° La hiérarchie non seulement logique mais
physique qui va des minéraux aux animaux en passant par les végétaux : tout
animal est aussi virtuellement un végétal et un minéral puisqu'il en assume les
pouvoirs actifs. ‑ 3° Le
dépassement (ou émergence) sans création par lequel des substances d'un
type supérieur peuvent sortir de substances d'un type inférieur, pourvu qu'il
se trouve une cause proportionnée pour disposer la matière à ce changement
substantiel. Rien n'empêche en effet que le vivant sorte de la matière
inanimée, par une génération sans parents, pourvu qu'un agent assez puissant
(divin, cosmique ou artificiel) dispose convenablement les éléments matériels.
Dans cette hypothèse, l'âme n'a pas à être créée, pas plus qu'aucune forme : ce
qui commence d'exister, ce ne peut être une âme, mais seulement le composé de
matière et d'âme, c'est‑à‑dire le nouveau vivant, qui n'est qu'un
nouvel état de la matière, déjà existante sous la forme des corps élémentaires.
‑ 4° Un seul cas obligerait à parler d'un
dépassement par création : ce serait le cas où l'être vivant dont on
constaterait la production serait capable d'opérations auxquelles la matière ne
prend point part intrinsèquement. Nous connaissons un tel vivant : c'est
l'homme, sa forme ou âme n'est donc point un pur déterminant de la matière,
mais une substance spirituelle. Dès lors, assister à la génération avec ou sans
parents d'une telle substance. serait assister à la création d'un esprit.
La puissance n'est qu'un réel non‑être,
puisqu'elle n'est qu'un négateur‑récepteur de l'acte. Or ce qui n'est que
capable de recevoir un acte ne peut suffire à le faire apparaître. Donc pour
que l'acte nouveau apparaisse dans la puissance permanente, il faut
l'intervention d'un déterminant extrinsèque (cause efficiente). Mais celui‑ci
ne passe à l'action que dans la mesure où le résultat futur de son action
exerce sur lui une attraction (= cause finale).
1° Causalité efficiente
L'évidence du principe de causalité efficiente
« Tout ce qui change, change sous l'influence d'un autre. Rien ne change, en effet, à moins d'être en puissance à l'égard du terme auquel aboutira le changement. A l'inverse, rien ne fait changer à moins d'être en acte ; car faire changer n'est rien autre qu'amener de la puissance à l'acte ; et, de la puissance, rien ne peut être amené à l'acte sauf par un être lui-même en acte... mais il n'est pas possible que le même être soit à la fois en acte et en puissance sous le même rapport, mais bien sous des rapports différents... Il est donc impossible qu’une réalité quelconque soit à la fois ce qui change et ce qui fait changer, sous le même rapport et de la même manière » (I, 2, 3).
Bref :
l’être qui change est composé d'une capacité qui d'abord excluait la perfection
à acquérir par le changement, et qui ensuite la reçoit sans jamais s'identifier
à elle. Donc à l'intérieur de l'être qui change, on ne trouve avant le
changement, que l'absence de la perfection qui définira le terme du changement.
Dès lors il est évident que l'être avant le changement ne suffit pas à
expliquer le résultat du changement.
Il y a deux
manières de nier cette évidence: 1° Le
mobilisme pour qui « être c'est changer » ; mais alors on va logiquement à
l'assertion suivante qui se détruit elle‑même : « il suffit de ne pas
avoir pour acquérir », ou « il suffit de n'être pas ceci pour le devenir »,
c'est‑à‑dire « il suffit de n'être pas pour être ». ‑ 2°
L'autodynamisme marxiste pour qui l'être est dialectique, c'est‑à‑dire
contient essentiellement une contradiction qui provoque nécessairement son
changement ; mais alors on veut seulement dire que là où le vulgaire croit voir
un être qui change, il y a en réalité deux êtres qui se contredisent, c'est‑à‑dire
qui luttent l'un contre l'autre jusqu'à modification de l'état premier (ce qui
ne fait que transporter à l'intérieur de l'être apparent la dualité de l'agent
et du patient).
La notion aristotélicienne et thomiste de cause efficiente. ‑ Si
l'on assiste à un changement, l'on constate qu'à son terme il y a quelque chose
de nouveau, c'est‑à‑dire quelque chose qui n'était pas dans l'être
ancien avant le changement; alors on ne peut manquer de se demander par quoi
l'être nouveau a surgi là où il n'était pas si ce n'est en puissance (on sait
qu'être en puissance est une manière de n'être pas). Quand on désignera un être
extérieur comme étant ce par quoi l'être ancien a acquis la perfection que
d'abord il n'avait pas, on aura découvert la notion de cause efficiente : « ce
d'où le changement prend origine » (unde
motus primo).
Sens de la thèse. ‑ Malebranche
et Hume ont rejeté la notion de cause efficiente sous le prétexte que celle‑ci
serait une cause « entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison
nécessaire ». Ils n'ont pas de mal à montrer que jamais l'inspection d'une
réalité quelconque ne permet d'y apercevoir une liaison nécessaire avec un
effet, liaison que seule l'expérience révélera après coup. Ils ont bien raison
de rejeter cette prétention d'apercevoir a priori
dans la cause la résultance de l'effet; ils auraient seulement tort
d'attribuer cette prétention au thomisme. Pour eux, avoir l'idée d'une cause,
c'est descendre d'une chose à la
prévision de son effet ; pour saint Thomas avoir l'idée de cause, c'est remonter d'un changement à «ce par quoi
» le nouveau est apparu dans ce qui n'était pas lui, mais pouvait l'être.
Portée de la thèse. ‑ Le mystère de la
causalité efficiente s'accomplit constamment sous nos yeux. Contre cette
évidence immédiate, les critiques de Hume ne pourront prévaloir : « Que
certains corps soient actifs, cela nous apparaît dans l'expérience sensible »
(I, 115, 1). L'analyse dissolvante de Hume dissocie artificiellement le
mouvement de la bille n° 1 de celui de la bille n° 2 ; remis devant la réalité
le spectateur verra la première bille pousser la seconde, parce que la
perception humaine porte non sur des éléments statiques mais sur des ensembles
dynamiques (cf. Michotte, La perception de la causalité). En vertu de cette
évidence immédiate saint Thomas affirme contre tout platonisme et tout
mécanisme la dignité du corps en tant qu'agent (I, 115, 1). Faux,
l'occasionnalisme d'Avicebron qui refuse toute activité au corps pour
l'attribuer exclusivement à je ne sais quelle force spirituelle, sous prétexte
que la taille déterminée du corps enferme sa forme dans des limites dont elle
ne peut sortir par l'action ; car tout ce qu'on pourrait conclure de là, c'est
que le corps a une action limitée, non qu'il n'en a pas du tout. Faux, le créationnisme intempestif d'Avicenne, qui veut que la forme
substantielle de tout corps nouveau soit créée par un agent cosmique universel
(le Donneur de formes), alors que les formes n'ont point à être créées. Faux, le
mécanicisme qui réduit toute action à un flux d'atomes. « Il faut donc dire
qu'un premier corps agit en tant qu'il est en acte, sur un second en tant qu'il
est en puissance», formule qui n'a jamais prétendu expliquer, mais seulement
exprimer les faits.. et par là non pas supprimer le mystère, mais le constater.
2° Causalité finale
L'évidence du principe de causalité finale. ‑ Ce
qui change ne sera pas changé en n'importe quoi, mais en autre chose qui était
déterminé dès le déclenchement du changement. Donc, ce qui fait changer, dès
le moment où il commence à exécuter son action, est orienté vers un résultat
défini. C'est ce qu'exprime l'adage : « tout agent agit en direction d'une fin
», c'est‑à‑dire : « quand un agent transforme un patient, il ne le
transforme pas en n'importe quoi»,
« et, à cet
égard, il n'y a pas de différence suivant que l'être orienté vers la fin est
conscient ou non ; en effet, c'est de la même manière que la cible est la fin
visée par l'archer et le but du mouvement de la flèche. Mais d'une manière
absolument générale tout élan d'activité est orienté vers un résultat déterminé
pour la bonne raison que n'importe quelle activité n'émane pas de n'importe
quelle force active mais que c'est d'une source de chaleur que provient l'échauffement,
et d'une source froide le refroidissement » (C. G., III, 2, In bis ... )[4].
Bref, la
finalité n'est rien autre que l'orientation définie du devenir et de sa cause
efficiente.
Notion de la
cause finale. ‑ La cause finale n'est as cause de la même façon que la
formelle, la matérielle ou l'efficiente. Puisqu'elle est le résultat futur de l'action en tant qu'il
attire l'agent, la fin n'a aucun moyen de déterminer le devenir en le
précédant, mais seulement en se faisant désirer par l'agent, c'est‑à‑dire
en exerçant une attraction sur lui. Désir et attraction qui n'impliquent aucune
conscience, mais simplement une tendance naturelle (appetitus naturalis). On définira la fin : « ce en direction de
quoi s'accomplit le changement ».
Sens de la thèse. ‑ Ce qu'elle
ne dit pas : le principe de finalité ne se formule pas « Tout ce qui existe est
un moyen adapté à une fin », ni « Tout ce qui existe a une utilité », ni « La
nature ne fait rien en vain. » Ces propositions sont probablement vraies (la
dernière est un principe fondamental de la biologie), mais elles ne sont pas
évidentes par elles‑mêmes. Encore moins le principe de finalité se
formulerait‑il « Tout, dans le moindre détail, a une utilité pour
l'homme.» C'est là une hypothèse liée à une conception anthropocentriste de la
Providence, mais qui n'a rien à voir avec le principe de finalité. ‑ Ce
que dit la thèse thomiste :
« Tout
agent, ou bien agit en suivant sa nature, ou bien agit en suivant sa pensée.
S'il est question des agents qui suivent leur pensée, il n'y a aucun doute
qu'ils agissent en vue d'une fin; ils agissent en effet parce qu'ils conçoivent
au préalable dans leur esprit le résultat qu'ils obtiennent par leur action ;
ils agissent à partir de cette conception préalable ; car c'est cela même, agir
par la pensée. Mais de même qu'il existe à l'avance dans l'esprit qui le
conçoit une représentation complète de l'effet obtenu par les actions de l'être
intelligent, de même il existe à l'avance dans l'agent naturel une
représentation naturelle de l'effet, et c'est à partir de cette représentation
que l'action est déterminée à tel effet » (C.
G., III, 2 Ad huc).
Portée de cette thèse. ‑ Elle
fonde le déterminisme des lois naturelles tout en sauvegardant la liberté.
1° Tout
agent tend à un résultat déterminé (= principe de finalité). Or, la nature est
dans tous les êtres le principe de leur agir. Donc chaque nature tend à un
résultat déterminé. « Il appartient à l'agent naturel de produire un effet
unique; car la nature agit d'une seule et même manière à moins d'être empêchée.
Et la raison en est qu'elle agit suivant qu'elle est telle; par conséquent,
aussi longtemps qu'elle est telle, elle n'agit que de telle manière; en effet,
suivant sa nature, tout agent a un être déterminé » (I, 19, 4).
L'expression
de déterminisme des lois de la nature est
donc légitime « si on entend signifier par là que toute cause dans la nature
est déterminée nécessairement ou de par son essence à un effet » (Maritain). Le
déterminisme n'est pas un postulat, mais la conclusion d'un syllogisme dont la
majeure est le principe de finalité et dont la mineure est la constatation
expérimentale de la nature. Seul le Créateur des natures peut refuser son
concours à leur activité ou suppléer par lui‑même à leur déficience, et
modifier ainsi non pas les lois, mais les effets de ces lois (miracles).
2° Qu'en est‑il
alors de la liberté ? Peut‑on concevoir des natures libres ? Ou bien l'on
a une nature, et ‑ à moins d'un miracle ‑ses lois sont sans
exception: pas de liberté ; ou bien l'on est libre et c'est que l'on n'a pas de
lois nécessaires, c'est-à‑dire pas de nature. Tel est le dilemme dans
lequel les déterministes au siècle dernier et les existentialistes de nos jours
pensent nous enfermer. ‑ A la vérité, une nature absolument libre et une
liberté toute naturelle seraient l'une et l'autre contradictoires ; mais
d'autre part, un homme sans liberté et un homme sans nature n'auraient ni l'un
ni l'autre rien d'humain. L'homme est une nature libre. Comme toute nature,
l'homme a une fin naturelle vers laquelle il ne peut pas ne pas tendre
déterminément ; mais à la différence de toutes les natures l'homme tend vers
cette fin par sa raison, qui est ouverture sur l'universel : c'est‑à‑dire
que l'homme se sent naturellement fait pour le Bien universel (= le Bonheur);
par conséquent, à chaque fois que l'homme est mis en présence d'un bien
particulier non nécessairement connexe avec le bonheur, il sent qu'il n'est pas
naturellement fait pour ce bien‑là. Et c'est cela même être libre : ne
pas fonctionner comme une nature. Encore est‑il que s'il arrive à l'homme
de ne pas fonctionner comme nature à l'égard de certains biens, c'est
précisément parce qu'il fonctionne comme nature à l'égard du Bien.
L'homme est
une nature; mais une nature « pas comme les autres ». L'homme est le sujet d'un
devenir, comme tout dans la nature; mais en même temps, il y a en lui une
exception à la loi du devenir naturel. Il y a dans l'homme un devenir qui ne
consiste pas à s'assujettir, un devenir dont le sujet n'est pas un sujet comme
les autres.
Le fait. ‑ L'expérience unanime des
connaissants, traduite dans le langage ordinaire, témoigne que connaître,
c'est, entre deux êtres distincts, un contact (« understand »; « com‑prendre
»), une compénétration (« enfoncez‑vous ça dans la tête ! »), une fusion
(un élève « digère », « assimile » sa leçon)... mais qui n'abolissent jamais la
dualité du connaissant et du connu. A l'inverse, ce qui est incapable de
connaître est étroit, obtus, fermé, bouché. La même expérience a été traduite
dans le langage littéraire par Pascal (Pensées, 347, 348, qui se souvient peut‑être
de I, 14, 1).
Les théories extrêmes. ‑ 1°
Les Physicistes. ‑ On peut appeler ainsi les philosophes qui prétendent
que la connaissance n'est qu'un cas particulier du devenir physique (=
naturel). Suivant qu'ils admettent ou non le changement intrinsèque, ils
proposeront de la connaissance une théorie mécaniciste ou hylémorphique : le
mécanicisme noétique consiste à réduire le devenir de connaissance à
l'introduction des atomes superficiels du connaissable dans les pores du
connaissant (Démocrite); l'hylémorphisme noétique consiste à réduire le devenir
de connaissance soit à la transformation du connaissable sous l'action du
connaissant (les formes du sujet connaissant venant former l'objet à connaître,
Kant) soit à l'absorption du connaissable dans le connaissant (les images qui
forment l'univers venant faire corps avec les images auxquelles ma conscience
s'applique et qui forment mon corps, Bergson).
2° Les Antiphysicistes. ‑ On peut appeler ainsi les
philosophes qui, constatant que le devenir de connaissance s'oppose au devenir
physique, concluent que l’être du connaissant est absolument spécial, et
s'oppose radicalement à l'être de la nature. L'être de la nature serait opaque,
ou, pour parler sans métaphore, inconscient : c'est la « substance étendue»
dont toutes les parties restent extérieures les unes aux autres ; l'être connaissant
est au contraire pure transparence, ou, pour parler sans métaphore, conscience
: c'est la « substance pensante » (Descartes). Directement issue de Descartes
est l'opposition sartrienne entre l' « en soi », région de l'être massif,
opaque, et le « pour soi », région d'être comportant du néant, transparent,
constitué par un cogito qui n'est pas un acte de connaissance de soi mais un
type d'être à part : le «cogito préréflexif ».
La théorie thomiste de la connaissance. ‑ Elle
se compose : a) D'un effort de description des faits; b) D'un essai
d'explication.
a)
Connaître, ce n'est pas nous absorber physiquement dans l'être du connaissable
(contre Parménide et malgré Bergson) ; ce n'est pas davantage avoir en nous par
nature le double du connaissable (contre Empédocle) ; ce n'est pas non plus
recevoir en nous peu à peu les petits morceaux représentant (eidôla) le connaissable (contre
Démocrite) ; connaître, c'est faire exister en nous le connaissable en tant
qu'il est autre que nous. Dans la mesure où je te connais, j'existe en toi et
je te fais exister en moi, quoique d'une manière non physique. J'étais en
puissance de connaître; tu étais en puissance d'être connu; ces deux puissances
étant passées à l'acte, je suis en acte de connaître et tu es en acte d'être
connu; mais en vérité ces deux actes n'en font qu'un : tu es connu dans l'acte
par lequel je te connais. « L'acte du cognoscitif et l'acte du connaissable
sont un seul et le même » (Aristote). Mais pour que connaissant et connaissable
s'identifient dans un même acte sans se confondre dans un même être, la seule
hypothèse possible c'est que le principe déterminant de l'être du connaissable
existe dans l'être du connaissant, sans sa matière (Aristote). Saint Thomas
fait remarquer (In De Anima, II, 12, n° 551 à 554)[5]
que cette formule d'Aristote est encore insuffisante : en effet recevoir en soi la forme de l'autre sans sa
matière, ce n'est pas propre à la connaissance ; chaque fois qu'un être en
puissance subit l'action d'une cause efficiente, il reçoit la forme de l'agent
sans recevoir sa matière (l'eau échauffée par le feu prend sa chaleur sans
prendre le combustible). Mais ce qu'Aristote voulait dire, selon saint Thomas,
c'est que dans le devenir naturel la forme de l'agent s'imprime dans la matière
du patient de manière à la transformer (la chaleur du feu affecte la matière de
l'eau qui devient chaude) ; tandis que dans le devenir de connaissance la forme
du connaissable n'affecte absolument pas la matière du connaissant. Quand je te
connais, je ne cesse pas d'être ce que je suis, et pourtant ce qui fait que tu
es toi (= ta forme) commence d'exister en moi, mais sans m'affecter
physiquement, c'est‑à‑dire sans me transformer. Connaître, ce n'est
donc pas assimiler l'autre comme si on le mangeait (auquel cas il cesserait
d'être un autre en cessant d'être lui‑même). Connaître, ce n'est même pas
épouser la forme de l'autre (auquel cas on cesserait d'être soi‑même).
Connaître, c'est simplement tenir en soi la forme de l'autre, en la laissant
être de l'autre; donc, c'est ‑
si l'on veut ‑prendre la forme de l'autre, mais sans devenir soi‑même
matière pour cette forme. Le médecin qui connaît une maladie et le moraliste
qui connaît un vice ne deviennent pas pour autant ni malade ni vicieux : ils ne
s'unissent pas à la maladie ou au vice à la manière d'un sujet qui devient
malade ou vicieux, mais en les prenant pour objet.
Nous venons d'exprimer l'impression ressentie par
tous les connaissants, en essayant de ne
pas déformer les faits, mais sans chercher encore à les expliquer.
b) Le
paradoxe stupéfiant est qu'on puisse tenir une forme sans en être physiquement
affecté, et que par là on devienne l'autre sans cesser d'être soi. Or « les
scandales soufferts par le principe d'identité ne peuvent être qu'apparents »
(Maritain). Par conséquent l'acquisition par moi de cette présence de l'autre
doit requérir en moi un changement physique. Certes, nous ne (lirons pas du
tout que « connaître, c'est se transformer » ; mais nous dirons que pour
connaître il faut subir une transformation, et même plus précisément une
conformation à l'objet (et c'est ce qu'avaient entrevu Empédocle et Démocrite),
à titre non de constitutif, mais de préparatif de la connaissance. Le dire,
c'est tout simplement reconnaître le fait humiliant de la condition humaine :
l'homme, au départ, autrement dit « de par sa nature », n'est pas connaissant
en acte, mais simplement capable de connaître. Dès lors, il est contraire à
l'expérience de prétendre avec Empédocle que l'homme trouve présentes dans sa
nature les natures de tout ce qu'il connaît (sans quoi, il connaîtrait toujours
tout) ; il ne peut davantage en recevoir des morceaux, comme le voulait
Démocrite (sans quoi il connaîtrait non les objets extérieurs, mais les
morceaux à l'intérieur; et il resterait à expliquer comment : car il y a la
même difficulté à ce qu'un sujet
devienne l'autre en restant soi-même, que cet autre soit un objet macroscopique
à l'extérieur ou un microscopique à l'intérieur). Reste donc que l'homme
reçoive en lui physiquement des représentations grâce auxquelles la forme de
l'autre en tant qu'autre sera présente à lui. On a donné le nom de forme
intentionnelle à la transformation physique accidentelle grâce à quoi la
puissance de connaître est amenée à se transcender elle‑même pour
s'étendre jusqu'à (= in‑tendit) l'autre.
Sens de la théorie. ‑ 1° La présence est
plus essentielle à la connaissance que la représentation, tellement que
certaines connaissances se passent de représentation: et ce sont les plus
parfaites (connaissance de l'esprit par l'esprit) ; 2° La représentation ou
forme intentionnelle n'est aucunement cela même qui est connu, mais seulement
ce moyennant quoi le connaissable est
connu : toute sa fonction est de disparaître devant l'objet et de déterminer le
sujet à se transcender vers l'objet. A la différence du signe ordinaire qui est
une chose et fonctionne d'abord comme une chose, la représentation n'est pas
d'abord connue : d'emblée elle fait connaître ; et s'il lui arrive d'être
connue, c'est toujours secondairement et réflexivement ; 3° L'homme est une
nature, c’est-à-dire une substance en puissance par rapport à ses actes de
connaissance, qui est donc, au départ, c'est‑à‑dire à la naissance,
sans connaissances (contre tout innéisme) et même sans conscience (malgré la
conception sartrienne de la subjectivité). L'homme n'est d'abord qu'un embryon
lointainement capable de poser des actes de connaissance; sous l'influence
déterminante (sous la motivation ou stimulation) des objets extérieurs, il
devient par une transformation physique accidentelle prochainement apte à
connaître plutôt que de ne pas connaître, et à connaître ceci plutôt que cela ;
alors seulement enfin il connaît; mais alors aussi, émergeant de la
potentialité, c'est-à‑dire de l'indétermination, il acquiert par l'acte
qu'il pose et qui le fait surexister en faisant surexister l'autre en lui,
cette transparence (partielle et relative) qui lui permet de se connaître soi‑même
de manière réflexive et secondaire. Cogito, si l'on veut, mais qui est toujours
un cogito aliquid, et d'abord un cogito aliud et en tout cas un « cogito post‑réflexif ».
L'homme n'est pas conscience de soi, mais il peut accéder à la conscience de soi par un acte réflexif de connaissance
qui porte sur un acte direct de connaissance de l'autre.
Portée de la théorie. ‑ Toutes les manières
possibles de s’opposer à cette théorie se réduisent à l'une des suivantes: 1°
ou bien l'on réduit la connaissance à un processus physique. Le marxisme répète
que la pensée est un reflet de l'être : mot qui pose plus de problèmes qu'il
n'en résout; dans une glace ou dans une cellule photo‑électrique, il y a
aussi un reflet. Or il n'y a aucun sens à dire qu'une glace ou une cellule
photo électrique connaissent, parce que connaître n'est absolument pas subir
une conformation à un agent mais faire exister en nous la forme même d'un
objet, sans devenir soi‑même matière pour cette forme, et que c'est
précisément de cela que la matière est incapable. La matière est « un pur avec
quoi » ou « de quoi être » ‑. la seule manière qu'elle ait de s'unir
à une forme c'est que cette forme lui communique le type d'être dont elle est
le principe
déterminant. Juste à l'opposé, la manière dont le connaissant s'unit à la forme
du connu, c'est de rester ce qu'il est et de laisser le connu être ce qu'il est
; bref, c'est de respecter la distinction des formes en les unissant. Aucun
processus physique (chimique ou physiologique, pas même le processus
physiologique qui se produit dans
les organes des sens au moment de l'excitation sensorielle) n'est susceptible
de réaliser une telle sorte d'union. « Cela est d'un autre ordre »
(Pascal). « Tu dois apprendre à élever ton esprit et accéder à un autre ordre »
(Cajetan).
2° Ou bien, l'on évite le matérialisme tout en continuant de réduire la
connaissance à un processus physique: on imagine que le sujet de ce processus
physique n'est pas la matière mais la conscience. En effet, la conscience ayant
pour propriété essentielle d'être transparente à elle‑même, si elle est
modifiée, elle apercevra ses modifications. La connaissance sera alors le
processus physique (spirituel, sans doute, mais physique) par lequel la
conscience est modifiée; les modifications de la conscience seront les
représentations; les représentations seront seules et immédiatement connues. Et
c'est l'idéalisme. ‑ Le thomisme s'y oppose aussi radicalement qu'au
matérialisme, au nom d'une évidence commune à tous les usagers de la
connaissance: ce que je connais (les autres hommes, les objets de la science)
n'est pas une modification de ma conscience. De plus le thomiste demande à
l'idéaliste ce qu'il met de précis sous le mot « conscience » : ou bien il n'y
met pas la connaissance, et c'est logique puisque la conscience est chargée
d'expliquer la connaissance ; mais que peut bien être une conscience qui n'est
aucunement une connaissance ? Ou bien il y met la connaissance de soi, mais
alors le problème de la connaissance n'est que reculé.
3° Ou bien,
évitant le matérialisme, on évite aussi l'idéalisme en expulsant le connu hors
de la conscience. Ainsi Bergson et Sartre rejettent l'erreur de l'idéalisme en
affirmant le premier au nom du bon sens, le second au nom de la phénoménologie,
que ce que je connais n'est pas intérieur à ma conscience. L'objet connu n'est
donc pas une chose dans ma tête (contre le physicisme matérialiste) ni même une
chose dans ma conscience (centre le physicisme idéaliste) il est une chose
devant moi, présente à moi. Mais comment ma conscience peut‑elle se
relier à cette chose qui n'est pas elle ? Par représentation ? Instruits des
dangers de la représentation par l'erreur idéaliste, nos deux philosophes
suppriment la représentation. C'est ainsi que Bergson transporte la
représentation dans les choses (la représentation est la chose même car la réalité
est conscience : elle n'a pas à devenir consciente, elle l'est). Et tout de
même Sartre pour qui la connaissance n'est rien d'autre qu'une manière dont la
conscience se rapporte à l'en‑soi (la représentation serait inutile et
même nuisible, car elle intercalerait entre la conscience et l'en‑soi
l'écran d'une chose). ‑ Le thomiste ne peut ni admettre que le réel soit
conscience, ni comprendre comment une conscience peut se mettre en rapport avec
un en‑soi sans y être déterminée par cet en‑soi seul; le thomiste
se trouve donc devant un connaissant qui n'est pas conscience, mais capacité de
connaître (malgré Sartre) ; et devant un connaissable qui n'est pas conscience
mais capacité d'être connu (malgré Bergson). Pour que le connaissable devienne
connu il suffit que le connaissant passe à l'acte ; mais pour qu'il passe à
l'acte il faut qu'il subissent l'influence du connaissable lui‑même.
Cette influence subie lui imprime une détermination à connaître, modification
physique qui est le préparatif de la connaissance sans être ni la connaissance
même (contre le matérialisme) ni l’objet de la connaissance (centre
l'idéalisme). C'est la représentation entendue comme pur moyen de la
connaissance (medium quo).
Les animaux,
hommes compris, connaissent les corps extérieurs au leur par des facultés
organiques: les sens. Dans la sensation, le corps et l'âme concourent à la
saisie expérimentale de l'existant physiquement présent, et agissant sur le
corps de l'animal.
Mais,
biologiquement, l'animal a besoin : 1° De faire la synthèse subjective et
objective de ses sensations ; 2° De se représenter en leur absence les objets
nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce ; 3° D'apprécier
leur utilité ou leur nocivité, lors même que nulle sensation agréable ou
désagréable ne peut la révéler; 4° De thésauriser les acquisitions de
l'expérience individuelle. ‑ A ces fins sont ordonnés les quatre sens
internes : la conscience sensible, l'imagination, l'estimative et la mémoire
(I, 78, 4).
1° Spécificité de la connaissance intellectuelle. ‑Toute
connaissance témoigne d'une certaine immatérialité : au sens large, est immatériel tout ce qui fonctionne d'une manière
dont la matière est incapable. C'est le cas de toute forme; car toute forme est
« divine », au sens du grec « theios » (= idéal et intelligible). Tout
spécialement la connaissance, parce qu'elle est la saisie de la forme de l'autre
en tant même que de l'autre, est par excellence ce dont la matière est
incapable.
Mais dans un sens strict, est immatériel ce
qui existe et agit sans comporter en soi de matière, et donc sans organe. C'est
le cas de la connaissance intellectuelle et d'elle seule, parce que seule elle
saisit un objet qui est délivré des conditions d'existence de la matière.
En effet,
nous avons tous conscience de penser l'universel. On appelle universel tout contenu de pensée à la
fois identique à lui‑même et susceptible de se retrouver identique en
plusieurs qui sont par ailleurs différents. Exemple: la ligne que je pense est
universelle car, sans jamais cesser de vérifier une définition toujours
identique à elle‑même, elle s'identifie pourtant, partiellement mais réellement,
à toutes les lignes possibles et imaginables si différentes qu'elles soient
entre elles. Rien de matériel ne peut être universel, car tout ce qui existe
dans la matière se trouve par le fait même fermé sur soi de manière à être
singularisé dans l'espace et le temps, et totalement déterminé en toutes ses
propriétés : ce sont là les deux conditions de l'existence dans la matière. La
ligne que je pense est donc immatérielle, car elle est celle‑ci, mais de
manière à être aussi et identiquement toutes les autres. Conclusion : une
pensée n'est pas une image; il y a une différence de nature et non pas
seulement de degré entre l'objet de la connaissance sensible (sensation et
imagination) d'une part et l'objet de la connaissance intellectuelle d'autre
part. L'on exprime cette différence de nature en définissant la connaissance
intellectuelle « connaissance de l'immatériel ». Il ne suffirait pas en effet
de dire « connaissance de lUniversel », car outre l'universel l'esprit humain
peut penser des notions réalisables aussi
bien sans que dans la matière (ex. : le vrai, le beau, le bon), voire même
des réalités existantes en dehors de
toute matière (Dieu, l'Ange, l'Ame).
Il suit de
là que la réalité physique qui est dans l'homme le principe de sa pensée, est
elle‑même immatérielle au sens strict :
« En
effet tout ce qui est reçu dans un sujet y est reçu selon le mode du sujet
récepteur. Or un objet n'est connu que dans la mesure où sa forme est dans le
connaissant. Mais l'âme intellectuelle connaît la réalité considérée dans sa
nature prise absolument (ex. : la pierre en tant qu'elle est pierre,
absolument). La forme de la pierre, prise absolument, c'est‑à‑dire
selon sa notion formelle propre, existe dans l'âme intellectuelle. Donc celle‑ci
est une forme existante en soi, et non une réalité composée de matière et de
forme. Si en effet l'âme intellectuelle était composée de matière et de forme,
les formes qu'elle recevrait existeraient en elle d'une manière singulière ; et
ainsi elle ne connaîtrait que le singulier (et non l'universel) comme il arrive
aux facultés sensibles qui reçoivent les formes des objets dans un organe
corporel ; car c'est la matière qui singularise les formes » (I, 75, 5, in c. Secundo ... ).
Bref, aucune
matière nerveuse, aucune cellule cérébrale, ne peut être le sujet immédiat d'un
acte de pensée.
Cependant
l'intellectualisme de saint Thomas, radicalement opposé à tout sensualisme, est
assez nuancé pour s'opposer tout autant à l'intellectualisme pur. Une pensée n'est pas une image, mais il n'y
a jamais de pensée sans image. Des psychologues modernes ont pu croire que
le meilleur moyen de réfuter le sensualisme était de montrer une séparation entre pensée et images; saint
Thomas croyait devoir constater qu'il n'y a jamais de séparation entre pensée
humaine et images, ce qui n'empêche pas entre elles une réelle distinction.
Pour le montrer saint Thomas (I, 84,
7) définit qu'il entend par pensée exclusivement un acte authentique et plénier
d'intellection portant sur un objet déterminé et non des phénomènes moteurs
préparatoires ou des habitudes intellectuelles consécutives à l'intellection ;
ensuite, trois arguments : d'une part les troubles de la pensée sont
occasionnés par des lésions cérébrales ; or la pensée n'a pas d'organes ; donc
c'est que la pensée a besoin du concours de l'organe cérébral (celui de
l'imagination) non pour constituer le sujet de l'intellection (ce qui
contredirait l'intellectualisme), mais pour fournir à l'intellection son
objet. D'autre part l'expérience quotidienne de la pensée solitaire ou
socialisée nous assure que l'effort pour penser inclut l'effort pour se fournir
des exemples, et que le seul moyen de faire penser autrui est de lui fournir
des exemples. C'est que toujours notre pensée lit son objet universel à même
l'image concrète.
La portée de cette thèse est immense : notamment
en ce qui concerne l'authentique conception de l'homme et du fonctionnement de
l'intelligence. L'homme n'est ni ange ni bête ; pas bête, parce que sa pensée
(qui est sa différence spécifique et donc sa dignité propre) n'est pas
organique ; pas ange, parce que sa pensée requiert le concours extrinsèque de
l'organe. Il suit de là que l'objet proportionné à l'intelligence humaine est
non le pur intelligible spirituel (ceci contre Platon et même contre saint
Augustin, et contre tout illuminisme), ni le pur sensible corporel (ceci contre
tout matérialisme ou sensualisme), ni même l'abstrait considéré à part du
concret (ceci contre l'intellectualisme rationaliste) mais bel et bien
l'abstrait considéré dans son existence à même le particulier sensible :
« L'objet propre de l'intelligence humaine qui est jointe à un corps c'est l'essence ou nature existante dans la matière corporelle ; et ce n'est que par le moyen des natures des choses visibles existantes de cette sorte que l'intelligence humaine s'élève à un certain degré de connaissance des choses invisibles. Or il entre dans la notion même d'une telle nature qu'elle ne reçoive l'existence que dans un individu déterminé (ex. : il entre dans la nature de la pierre qu'elle ne puisse exister que dans cette pierre ; dans la nature du cheval qu'il ne puisse exister que dans ce cheval, et ainsi du reste). Par conséquent la nature de la pierre et de n'importe quelle réalité matérielle ne peut être connue complètement et vraiment, sauf dans la mesure où elle est connue comme existante dans un cas particulier » (I, 84, 7).
On ne peut
dire avec plus de vigueur que, pour l'homme, connaître l'abstrait pur, c'est
mal connaître le réel (Laberthonnière, critique de saint Thomas, a trop
méconnu cette nuance originale).
2° Origine des connaissances intellectuelles. ‑Les
idées ne sont jamais données à notre esprit sans images parce qu'elles sont
lues par l'intelligence à même les images. L'image, suprême élaboration de
l'expérience sensible, est‑elle donc la cause suffisante et adéquate de
l'idée immatérielle ?
Les. solutions extrêmes. ‑ On
ne pourrait le croire que si l'on admettait avec les sensualistes, qu'une
pensée n'est jamais qu’une image. A l'extrême opposé l'image, loin d'être
cause suffisante et adéquate, ne serait aucunement cause de l'idée, si l'on
admettait avec les purs intellectualistes que l'homme fait l'expérience
directe de l'intelligible pur.
Les solutions moyennes. ‑ Mais
si l'on n'est ni sensualiste ni illuministe, on est obligé d'admettre à la fois
que l'image est une cause nécessaire de l'idée, et que pourtant elle n'en est
pas la cause suffisante et totale. Reste donc que la cause totale des connaissances
intellectuelles soit la jonction dynamique de l'expérience sensible avec une
activité constituante qui pose enfin l'objet comme intelligible devant
l'esprit. Tous les philosophes qui ne sont pas sensualistes ont reconnu la
nécessité d'une activité intellectuelle pour constituer l'objet intelligible
(Aristote, saint Augustin, saint Thomas, Kant, et même Descartes quand il
explique en quel sens les idées sont innées).
La précision thomiste. ‑
D'accord avec Aristote, saint Thomas se sépare aussi bien de saint Augustin que
de Kant. Pour saint Augustin, la lumière de Dieu, soleil des esprits, fait
luire dans ses créatures matérielles les idées intelligibles selon lesquelles
il les crée. Pour Avicenne une intelligence cosmique, la même pour tous les
hommes (le Donneur de formes), extrait de la matière les formes intelligibles
qui y dorment (en puissance) et les donne à notre intelligence. A ces deux
conceptions saint Thomas fait le même reproche d'extrinsécisme : le propre de
la nature c'est d'avoir en soi‑même tout ce qui est requis pour son opération
spécifique, surtout quand il s'agit d'une nature aussi élevée que la nature
humaine. Ni Dieu ni un Esprit transcendant ne font en nous à notre place le
travail fondamental de notre pensée. ‑ Kant de son côté, même s'il
n'admettait point l'hypothèse invérifiable d'un Penseur transcendantal qui
exerce en nous l'activité de la Pensée, attribuerait à cette activité un rôle
d'in‑formation : la matière amorphe de la connaissance, venue de la
chose-en‑soi inconnaissable, devrait recevoir d'une activité formatrice
la structure intelligible qui ferait d'elle enfin un objet d'expérience. Saint
Thomas aurait fait à cette théorie le reproche de subjectivisme : l'activité
intellectuelle constitue les objets comme intelligibles, mais elle n'a pour
cela aucun besoin de structurer les objets. Les choses-en‑soi (=
substances) sont en elles‑mêmes structurées par leurs formes
substantielles; celles‑ci, parce qu'elles sont réalisées dans la matière,
existent selon un mode d'être matériel, donc sensible et particulier, mais
elles n'ont point pour autant cessé d'être ce quelque chose de divin dont
parlait Aristote.
Saint Thomas ne connaît qu'une Pensée transcendantale qui constitue les objets de l'expérience : c'est le Créateur qui pense les êtres et leur donne l'intelligibilité en leur donnant d'être suivant leur forme. Mais en cela, bien loin d'accomplir en nous le travail de la pensée, il nous propose au contraire des objets à penser. Si la forme existait sans matière (thèse platonicienne) ou si elle existait dans la lumière de Dieu (thèse augustinienne), elle serait intelligible en acte; comme elle n'existe que dans la matière, elle est intelligible en puissance; il faut donc que s'exerce une activité d'ordre intellectuel, non pour donner à l'être corporel une structure qu'il a déjà, mais pour le faire exister dans et pour l'intelligence (donc d'une existence intentionnelle et non physique) suivant un mode intelligible en acte (I, 79,1).
Sens de la thèse. ‑ Il y a donc
en nous, outre l'intelligence proprement dite (= faculté de connaître
l'immatériel) une autre faculté, ou plutôt une actualité spirituelle que l'on
appelle traditionnellement depuis Aristote « intellect actif » ou « agent »,
mais qui n'est pas une faculté de connaissance.
Cette
activité est naturelle et donc inconsciente, puisqu'elle a pour fonction de
fournir à l'intelligence ses objets de départ. Elle n'a donc rien de commun
avec l'abstraction consciente et volontaire qui implique attention, analyse,
comparaison, synthèse, voire raisonnement. Nous détectons en nous l'activité de
l'intellect agent en enregistrant perpétuellement ses effets, qui sont les
concepts élémentaires de choses sensibles (ex. : le rouge, le piquant, le mou,
le tiède, etc.) donnés dès le premier contact avec les objets correspondants.
Les faits. ‑ Au mouvement centripète par
lequel la connaissance nous rend présents intentionnelle. ment les objets,
correspond et s'oppose un mouvement centrifuge par lequel nous nous rendons
physiquement présents aux objets : c'est la tendance ou appétit.
Les théories extrêmes. ‑ On peut
être tenté de réduire la tendance à la connaissance. La pensée se présenterait
sous deux formes « dont l'une consiste à apercevoir par l'entendement, et
l'autre à se déterminer par la volonté» (Descartes) : la volonté n'étant que la
connaissance anticipée du résultat de l'action, ou la représentation très vive
de l'acte à poser (intellectualisme). ‑
A l'extrême opposé, on peut être tenté de réduire à la tendance tous les
actes psychiques : « la volonté, en tant que chose en soi, forme l'être
intérieur, véritable et indestructible de l'homme; cependant en elle‑même
elle est inconsciente » (Schopenhauer) (volontarisme).
La théorie thomiste. ‑ Ce qu'il y
a de vrai dans le volontarisme, c'est que la tendance, bien loin d'être
confinée dans le domaine de l'affectivité, est coextensive à l'être : toute
réalité, même inconsciente, est par nature orientée vers quelque autre réalité
qui lui convient (cette orientation de nature n'est autre chose que ce que nous
avons appelé « appétit naturel »). Le psychisme conscient, comme toute nature,
est donc lui aussi doué de tendances inconscientes consubstantielles à son
être, parce qu'elles émanent de sa forme substantielle : l'âme. La tendance
inconsciente est la base du psychisme.
Ce qu'il y a de vrai dans l'intellectualisme, c'est que la connaissance éclôt nécessairement en tendance. Nulle serait la connaissance qui ne se tournerait pas à aimer.
« En effet,
de même que la réalité naturelle possède l'être en acte en vertu de sa forme,
de même la réalité connaissante possède la connaissance en acte en vertu de sa
forme intentionnelle. Or toute chose entretient avec sa forme naturelle cette
relation précise que, tant qu'elle ne l'a pas, elle y tend » (de fait une chose
sans forme, informe, c'est la matière, dont Aristote dit qu'elle désire la
forme)« et dès qu'elle l'a, elle s'y repose. Et ce qui vaut pour la forme, vaut
également pour n'importe quelle perfection naturelle, qui est le bien de la
nature. Et ce rapport au bien, dans les êtres qui manquent de connaissance,
c'est ce que l'on appelle l'appétit naturel. Par conséquent aussi, la nature
connaissante entretient un rapport semblable » (non pas avec la forme
intentionnelle considérée dans sa réalité physique, mais bien avec la forme
intentionnelle considérée dans son rôle intentionnel, c'est‑à‑dire)
« avec le bien représenté par la forme intentionnelle : à savoir lorsqu'elle le
possède, elle s'y repose ; lorsqu’elle en manque, elle le cherche. Et ces deux
dernières attitudes sont le fait de l'appétit » (I, 19, 1).
Mais contre
les deux théories extrêmes, le thomisme maintient que la tendance est
irréductible à la connaissance. La connaissance se tient dans l'ordre de la
causalité formelle : par elle, le vivant tend vers (in‑tendit) l'objet pour se le rendre présent selon une union
qui, de soi, ne modifie ni l'un ni l'autre. La tendance débouche sur le plan de
la causalité finale : par elle le vivant tend vers l'objet (ad‑petit) pour lui devenir présent selon une union physique
qui modifiera (= compromettra ou exaltera) leur existence même.
Il faut en
conclure que les puissances de connaître et les puissances de désirer
constituent deux genres absolument distincts,
sauf à ajouter qu'ils sont inséparables
. 1) Pas de désir qu'une
connaissance n'ait précédé, pour le spécifier et le déclencher) ; 2) Pas de
connaissance qui ne tourne à désir (sinon au désir de l'objet, du moins au
désir de la connaissance même : joie de connaître) ; 3) Pas de désir qui ne
soit connu (par conscience réflexe) ; 4) Rejaillissement du désir sur la
connaissance : le danger de la connaissance humaine est de prendre le système
des représentations pour plus intéressant que le réel; mais la tendance est
réaliste ou existentielle, elle polarise ou aimante le sujet connaissant vers
l'objet existant qu'elle l'invite à prendre et à posséder physiquement. Aimer
est presque toujours une condition pour bien connaître.
L'animal convoite les objets qu'il connaît par sa sensation. Mais l'une des remarques les plus profondes de la psychologie des anciens (saint Thomas l'emprunte à Platon et à Aristote) c'est que l'appétit du plaisir ne suffit pas à assurer la vie de l'animal; en effet ses aliments et ses partenaires sexuels sont convoités par des rivaux éventuels ; en cas de rencontre, l'objet cesse de se présenter comme plaisant et commence d'apparaître comme ardu. Si l'animal était capable de juger que la lutte est un moyen pour une jouissance ultérieure, il pourrait affronter la douleur du combat en vue de la jouissance finale; mais comme l'animal est incapable de connaître la relation intelligible de moyen à fin, il faut qu'il trouve en sa nature la force de désirer la lutte, c’est‑à‑dire le pouvoir de tendre vers l'objet désiré mais considéré précisément en tant qu'ardu. De fait l'introspection et l'analyse psychologique découvrent en nous une tendance au plaisir (instinct de jouissance ou convoitise : le « concupiscible ») et une tendance à la lutte (instinct de puissance ou agressivité : l' « irascible »).
Saint Thomas
a tiré de là son célèbre classement des émotions (cf. I‑II, QQ. 22 à 48, Traité des passions, traduction Corvez
aux éditions de la Revue des Jeunes).
De la
connaissance intellectuelle résulte un « appétit » par lequel le vivant
intelligent se porte vers les biens concrets qui lui sont révélés par ses
concepts universels, ses jugements et ses raisonnements. Saint Thomas appelle «
volonté » l'appétit intellectuel.
La volonté comme nature. ‑ Faculté
spirituelle, la volonté est un aspect dynamique de la nature spirituelle. Elle
est donc elle‑même une nature et soin fonctionnement fondamental est un
fonctionnement naturel. Or toute nature est déterminée dans son être et dans
son agir; et la nature de la faculté est déterminée par son objet. Nous devons
donc conclure que la volonté est elle‑même déterminée par rapport à son
objet. C'est‑à‑dire que le vivant Volontaire, mis en présence d'un
existant appréhendé comme « bien » par l'intelligence ne peut pas ne pas
désirer l'aspect de bonté que cet existant manifeste. La volonté « ne veut pas
le bien parce qu'elle le veut; vouloir le bien, pour elle, c'est être »
(Sertillanges).
Cependant, à
parler de rigueur, la volonté n'existe pas ; ce qui existe, c'est l'homme
volontaire. Et l'homme volontaire est une nature. Or toute nature tend
déterminément à une fin qu'elle est faite pour obtenir par ses opérations.
Toutes les opérations de l'homme sont donc orientées vers la fin de la nature
humaine. Et il n'est pas difficile de découvrir quelle est cette fin. Platon et
Aristote l'avaient dit avant saint Thomas, et Pascal l'a redit après lui : en
voulant tout ce qu'il veut, l'homme ne veut qu'être heureux (I, 82, 1 ; I‑II,
1) c'est‑à‑dire « s'accomplir ». Il est donc impossible d'être un
homme vivant et de ne pas vouloir le bonheur. Par rapport au bonheur, la
volonté fonctionne comme nature.
Enfin, à
supposer qu'un Bien concret se présente à l'homme comme étant le Porte‑Bonheur,
c'est-à‑dire comme saturant totalement les aspirations de la nature
humaine, l'homme, en présence de ce Bien Total clairement connu comme tel,
poserait immédiatement un acte de volonté nécessaire à son endroit. Seul l'Etre
infini se dévoilant à l'homme comme Bien infini réaliserait cette hypothèse (=
vision béatifique).
La liberté. ‑ Qui dit nature, dit détermination nécessaire de
l'agir. Mais qui dit « nature vivante » ajoute à l'idée d'un agir jaillissant
de la nature, l'idée d'une auto‑détermination de soi par soi. D'où un
assouplissement de la nécessité naturelle dans le vivant. Au degré végétatif :
variations individuelles dans l'exécution
du dessein naturel, tandis que ce dessein naturel, comprenant le résultat
visé (= fin) et le plan pour
l'obtenir (= forme), est entièrement
fixé par la nature spécifique. Au degré sensitif : second facteur de variations
individuelles, la connaissance; par elle l'animal peut improviser le plan (=
forme) de ses actions. Au degré intellectif : troisième facteur de variations
individuelles, l'intelligence. Même s'il improvise le plan de son action,
l'animal doit à sa nature de ne tendre jamais qu'à deux fins ; la perpétuation
de sa vie et de son espèce. Au contraire l'homme improvise le plan de ses
actions parce que sa fin naturelle n'est ni la nutrition ni la génération mais
la réalisation complète du Bien en général; mais sa nature n'impose à
l'individu humain que sa fin dernière; elle lui laisse donc l'initiative de ses
fins prochaines, de la forme qu'il
donnera à ses actions pour y parvenir, et de l'exécution de ses actions (I, 18,
3). Dans ce triple domaine la volonté sera libre. Et ceci nous permet
d'assigner exactement les frontières de la nature et de la liberté :
« La volonté
et la nature s'opposent comme étant chacune un genre irréductible de cause;
car, certains faits se produisent naturellement, d'autres volontairement. Autre
est le mode de causalité de la volonté qui est maîtresse de son acte, autre
celui de la nature qui est déterminée à un seul résultat. Cependant, parce que
la volonté est elle‑même fondée sur une certaine nature, il est
nécessaire que le mode de causalité propre à la nature se retrouve pour une
part, dans la volonté ; comme, en général, les caractéristiques de la cause
antérieure se retrouvent dans la cause postérieure. De fait en toute réalité,
l'exister même ‑ qui est tenu par la nature ‑ est antérieur au
vouloir qui est produit par la volonté. Et de là vient qu'il y a un objet que
la volonté veut naturellement » (I‑II, 10, 1, ad 1).
Ainsi la
volonté n'est pas un pur néant de nature et de nécessité: la volonté n'est pas
d'abord liberté. La volonté est une nature déterminée d'où découle une action
nécessaire : le « vouloir‑vivre‑heureux ».
Et pourtant,
à l'égard de la plupart de ses objets, la volonté est un certain néant de
nature et de nécessité : et c’est cela même qu'on appelle liberté. « Liberté »
ne dit rien d'autre que « négation de la nécessité » : « air libre », « roue
libre », « entrée libre », « union libre », la seule idée précise que l'on ait
dans l'esprit en prononçant l'adjectif libre,
c'est une idée négative, c'est‑à‑dire la négation d'une autre
idée : celle de la détermination nécessaire de l'action. Or la détermination
nécessaire de l'action peut venir de deux choses l'une : de l'extérieur ou de
l'intérieur de l'être considéré. Une
détermination d'action par l'extérieur ne peut‑être que le fait de la
cause efficiente ou de la cause finale. La volonté exclut par définition la
détermination de son action par une cause efficiente : si mon action est
forcée, c'est qu'elle n'est pas volontaire; et si elle est volontaire, c'est
qu'elle n'est pas forcée. Au contraire la volonté n'exclut pas la détermination
de son action par la cause finale : si je veux vraiment une fin, et que je voie
qu'il n'y a qu'un seul moyen de la réaliser je veux nécessairement ce moyen.
Notez que la
plupart des objections contre la liberté viennent de là : objection du motif le plus fort ou du
meilleur ‑ à supposer que je veuille vraiment obtenir un résultat je
me sens déterminé à vouloir le moyen que je croirai le meilleur ‑; objection des statistiques ‑ à
supposer que plusieurs personnes soient dans la même situation, elles auront
les mêmes raisons de choisir les mêmes moyens pour réaliser les mêmes fins. Ces
objections montrent seulement que dans bien des cas la volonté subit la
nécessité résultant d'une fin, librement choisie ou non, au préalable.
Une détermination d'action par l'intérieur ne peut
venir que de la nature. Or nous avons dit que la nature raisonnable n'impose à
l'individu que sa fin dernière: le bonheur. Donc elle n'impose à l'individu
aucune fin prochaine non nécessairement connexe avec le bonheur. Donc à l'égard
de telles fins l'individu est comme s'il n'avait pas de nature : on dit que sa
volonté jouit de l'immunité à l'égard de sa nature libertas a natura (I, 82, 1 et 2).
Et ce que
nous venons de déduire dialectiquement, nous le vivons tous les jours : quand
il s'agit de fins autres que son bonheur, l'homme délibère; et les autres
essaient de l'influencer en présentant à sa raison les aspects de bonté qui
peuvent attirer sa volonté, mais sans jamais réussir à la déterminer; ce sont
les conseils, les exhortations, les commandements, les récompenses et les
châtiments, seuls moyens d'amener autrui à vouloir ce que la nature humaine ne
le détermine pas à vouloir (I, 83, 1).
En résumé, c'est le déterminisme de la volonté-comme‑nature qui fonde la liberté du vouloir à l'égard de tous les biens qui n'apparaissent pas comme nécessairement connexes avec le bonheur.
L'amour. ‑ «
Choisir de tendre vers ... ». c'est aimer, au sens le plus élevé que ce mot
puisse prendre pour un être humain. Mais « tendre », même sans choisir, n'est‑ce
pas déjà aimer ? Première division de
l'amour : amour de nature, commun à
tout être en tant que doué de tendances naturelles ; et amour de choix, propre aux seuls agents personnels libres (il porte
non sur le bonheur, fin dernière, mais sur les moyens menant à cette fin) (I,
60, 2). Et n'y a‑t‑il pas
deux manières de « tendre vers » ? Deuxième
division: amour proprement dit, ou amitié: on tend vers ce qui est bon en
soi (ou à ce qu'il le devienne) ; amour improprement
dit ou convoitise : on tend vers ce qui est (ou peut devenir) bon pour une
autre réalité (I, 60, 3. ‑ Cf.
I‑II, 26, 4).
De là, les
différents objets de l'amour. A) Amour de
soi : l'inconscient aime d'un amour naturel ce qui est bon pour lui
(convoitise de l'autre qui implique amitié de nature pour soi‑même). Le
conscient peut y ajouter une amitié de choix pour soi‑même (I, 60, 3)
mais il est impossible qu'une créature ait un amour qui n'aurait point pour
base un amour naturel et inconscient de soi‑même. ‑ B) Amour de l'autre : un autre absolument
autre, c'est‑à‑dire opposé et séparé, ne serait aucunement aimable;
On n'aime l'autre que dans la mesure où il est un avec soi‑même, et, en l'aimant, on tend à ne plus faire qu'un
avec lui ; ainsi l'amour naturel
vient de la parenté physique, et l'amour de choix résulte de la communauté, ou
de la communication ou de la complémentarité des goûts, des dons, des buts (I,
60, 4). En tout cas, l'unité qui conditionne l'amour n'est qu'une similitude (I‑II,
27, 3). ‑ Bien supérieure, l'unité que l'amour constitue : union physique
réalisée par la présence réelle (« vivre ensemble ») ; surtout, communication
des consciences (I-II, 28, 1) « l'inhésion mutuelle » (ibid., 2) : « de même
que de la pensée résulte une conception de l'objet dans le sujet, de même de l'amour
résulte comme une empreinte de l'objet aimé dans l'affectivité de l'amant ; à
ce titre, on dit que l'aimé est dans l'amant » (I, 37, 1). Cette « adaptation
affective » est comparable à l'union substantielle puisque l'amant entretient
avec l'aimé le même rapport qu'avec lui‑même (dans l'amitié), ou le même
rapport qu'avec une partie de lui‑même (dans la convoitise) (I‑II,
28, 1 ad 2um). L'amant existe dans l'aimé par la possession physique que vise
la convoitise; mais bien mieux, dans l'amitié, par l'identification
intentionnelle (reputans amicum idem sibi)
et existentielle (idem factus amato) (I‑II,
28,2). Telle est la transcendance de
l'amour qu'il tend à l'extase : l'amant est aliéné, mis hors de soi, transporté
dans l'autre : vulgaire absorption dans la convoitise; tandis que, dans
l'amitié, l'état affectif se transporte dans l'ami, voulant le bien pour lui
seul (I‑II,.28, 3). Au total, l'amour unit plus que la connaissance.
Aimer
l'autre comme « un autre soi‑même », cela ne mène‑t‑il pas à
l'aimer plus que soi‑même ? C'est le drame de l'amour : aimer, c'est
exister en communion avec autrui (I, 60, 4), donc former avec lui un Tout;
c'est donc être prêt à risquer son bien particulier, non point tant pour le
bien particulier de l'autre, que pour le bien du Tout que l'on forme avec lui.
Or être prêt à risquer son bien privé, cela peut mener jusqu'à risquer sa vie.
Déjà, au plan naturel, organique et inconscient, la main s'expose au choc pour
protéger le corps ; au plan sensitif, les femelles s'exposent pour défendre
leurs petits; et au plan rationnel ? La raison imite la nature : les Touts
humains, résultant d'un accord libre et composés de membres autonomes,
vérifient analogiquement la loi des Touts organiques (avec cette différence que
la personne immortelle ne risque jamais l'anéantissement total) : il est d'un
citoyen vertueux de s'expo6er au péril de mort pour la sauvegarde du Tout
social (I, 60, 5). C'est jusque‑là qu'il faut aller, si l'on aime le bien
du Tout pour lui‑même (= par amitié) et non pour soi (= par convoitise,
comme fait le tyran) (Q. Disp. de la charité, art. 2).
Ainsi
l'opposition de deux amours, l'un intéressé, l'autre désintéressé, apparaît‑elle
factice. Au plan le plus élémentaire, l'on s'aime soi‑même, d'un amour
naturel, plus que l'autre (I, 60, 4 ad 2).
Mais déjà, dans cet amour naturel qui est repliement sur soi, la nature se
porte beaucoup plus sur ce qui en elle est commun, que sur ce qui est
singulier: témoin l'inclination à la propagation de l'espèce (I, 60, 5, ad 3). Au plan supérieur, l'amour de choix ne
fait donc que continuer l'amour naturel, quand établissant librement une
communication entre deux ou plusieurs hommes, il porte chacun d'eux à aimer le
bien privé des autres comme son propre bien privé (I, 60, 4, ad 2um, fin). Mais ce stade peut encore être
dépasse dans la même ligne : on découvre que « le bien que l'on a en commun
avec autrui est plus digne de l'amour de chacun que ne l'est son bien propre,
en vertu de cette loi générale que, pour chaque partie le Bien du Tout est plus
digne d'amour que son bien à elle, n'est que partiel » (II‑II, 26, 4, ad
3).
Toutes les
notions de la Cosmologie jointes aux, faits de l'Anthropologie, nous permettent
maintenant de dire ce qu'est l'homme.
a) L'homme est une
substance. ‑ C'est‑à‑dire d'abord un être existant en soi
et non en un autre :' au témoignage évident de ma conscience, je suis le sujet
d'une existence autonome; indépendance ontologique qui n'exclut pas une réelle
dépendance causale : l'homme subit continuellement les actions des autres êtres
de l'univers et la continuation de son existence est à ce prix; ‑ c'est‑à‑dire
ensuite un être unique, et non le résultat accidentel de la juxtaposition de
trois êtres : non point une plante, plus un animal, plus un esprit, mais un
vivant unique et complexe contenant virtuellement (= dans ses pouvoirs actifs)
une plante, un animal et un esprit. Au témoignage évident de ma conscience, je
suis fondé à dire à la fois « je mange, je marche, je pense ». C'est‑à‑dire
que les opérations communes à la plante et à l'animal d'une part, à l'homme
d'autre part, sont attribuées à un unique centre actif : Moi. Mais, c'est‑à‑dire
aussi que les opérations propres à l'homme (celles de la pensée et de la
volonté libre) sont attribuées au même centre actif que les opérations
végétatives et sensitives, et tellement liées à celles‑ci qu'on ne
saurait jamais les confondre avec les opérations d'un pur esprit.
Sens de la thèse. ‑ Il faut éliminer
l'image si justement critiquée par Bergson d'un fil inerte et amorphe sur
lequel s'enfileraient les états de conscience. Les états de conscience sont les
actes de cette puissance qu'est la substance humaine, c'est‑à‑dire
qu'ils sont la substance même de l'homme en tant qu'agissante et actuée.
Portée de la thèse. ‑ Le
substantialisme thomiste permet d'éviter l'absorption de l'homme (espèce et
individu) dans l'univers conçu comme suprême vivant, ou comme élan vital ou
comme évolution universelle (cf. I, I15, 4).
b) L'homme est une nature substantielle. ‑
Donné dans la nature, résultant d'une génération qui est oeuvre naturelle, et
non artificielle, ayant conscience d'être sujet autonome d'existence et sujet
unique d'opérations relevant des trois degrés de vie, l'homme ne peut avoir que
dans sa substance le principe de l'apparition et de l'évolution de ses
propriétés. Dès sa conception, le petit d'homme est déterminé du dedans à
devenir un être humain adulte, et non n'importe quoi. C'est ce que le thomisme
exprime en disant qu'il y a une nature ou essence humaine.
Sens de la thèse. ‑ Pour éviter tout
malentendu, précisons que selon saint Thomas ce qui est nature dans l'homme, ce
n'est pas seulement son corps. Il y a des natures spirituelles : et, en un
sens, l'âme spirituelle de l'homme est une telle nature. Mais, pour parler
mieux, disons que l'homme est une nature unique, indissolublement corporelle et
spirituelle.
Portée de cette thèse. ‑
Elle s7oppose aussi bien à ceux qui mettraient en l'homme deux ou plusieurs
natures (unies accidentellement en vertu d'une punition : pythagoriciens,
platoniciens; ou unies substantiellement, mais seulement par l'action de l'une
sur une partie de l’autre : cartésiens), qu'à ceux qui refuseraient à l'homme
toute nature (théorie qu'on attribue à certains existentialismes, bien qu'ils
soient obligés de réintroduire sous le nom de condition humaine quelque chose
qui, sauf le nom, ressemble beaucoup à la nature).
c) L'homme est une nature spécifique. ‑ Ce qui veut dire deux
choses : 1° L'homme diffère substantiellement des purs animaux et des purs
esprits : aucune bête et aucun ange n'est capable de rire, de parler, d'écrire,
de lire, de peindre, de bâtir, de déguster, de s'associer, et de transformer
progressivement la Nature, car ce sont là opérations d'une nature à la fois
corporelle et spirituelle. ‑2° Tous les hommes se ressemblent
substantiellement: même s'ils diffèrent considérablement par la « mentalité »,
c'est‑à‑dire par le capital de concepts et d'habitudes qu'ils
reçoivent de leur milieu biologique et humain, ils restent tous capables en
principe de converser et de communiquer (la différence entre mentalité
primitive et mentalité civilisée n'a rien de spécifique comme l'a finalement
reconnu L. Lévy‑Bruhl, dans ses Carnets).
La différence spécifique de l'homme est la pensée, en laquelle consiste
toute la dignité de sa nature, mais non pas la pensée pure : la rationalité, au
contraire, c'est‑à‑dire cette sorte d'intellectualité qui ne peut
se passer du concours extrinsèque d’un cerveau, à titre de fournisseur
d'images, dans lesquelles sont lues les essences universelles les unes: après
les autres (‑ d'une manière discursive).
Toutes les autres caractéristiques que l'on pourrait assigner comme
différences spécifiques de l'homme se réduisent radicalement à la rationalité ;
ainsi la stature verticale, que saint Thomas déduit de la rationalité (I, 91,
ad 3) ou la religiosité .
« L'homme
Possède une aptitude naturelle à penser et à aimer Dieu aptitude réside dans la
nature même 1’esprit qui est commune à tous les hommes» (I, 93, 4).
d) La forme substantielle du corps
humain est l'esprit humain. ‑
L'homme est une substance qui commence d'être par génération. En d'autres mots
: au terme d'un devenir substantiel, une portion de matière (qui n'était pas de
soi humaine) se trouve soumise à une nouvelle détermination d'être et d'agir.
Cette forme acquise au terme de la génération humaine, fait exister un moi
unique, indivisément capable des opérations de la vie végétative, sensitive et
intellective. Donc, à moins de nier l'unité substantielle de l'homme, le seul
moyen d'exprimer les faits est de dire que le corps de l'homme est une matière
prime (= « de quoi être ») qui n'est pas de soi homme, mais qui a d'être homme
(ou d’exister selon le type humain) par une détermination unique d'être et
d'agir. Cette dernière donne à la matière d’être un corps, et d'être un corps
chimique complexe, et d'être un corps organique, et d'être un corps sensitif,
et d'être le corps d'un individu capable die penser (I, 76, 1 et 3).
Le seul moyen de s'opposer à cette pure expression des faits serait de
prétendre que l’homme est, en réalité, la réunion artificielle et monstrueuse
de deux, trois ou même quatre êtres, dont l'un dirait « je pense », le second «
je sens», le troisième «je mange», et le quatrième «je pèse tant de kilos ». Au
contraire, quiconque tient d'une part que c'est un unique je qui conjugue ces
quatre verbes, d'autre part que le corps d’un homme est toujours le résultat de
la transformation d'une matière qui n'était pas d'abord un homme actuellement
existant, ... doit, nécessairement et quoi qu'il en soit des mots, admettre que
l'homme est composé de matière prime commune à tous les corps, et d'un
déterminateur d'être spécifiquement humain, lequel détermine la matière prime à
être le corps de celui qui pense.
Que si
quelqu'un hésitait encore devant cette expression
des faits, saint Thomas lui demanderait (I,
76,1, si quis autem velit dicere ... ) quel sens il donne à la proposition
« je pense ». En effet, toutes les manières possibles d'attribuer une action à
un agent se réduisent à l'une des trois suivantes : ou bien l'action lui est
accidentelle (ainsi un peintre joue du violon), ou bien elle lui est
essentielle, mais alors ou bien elle est le fait de tout lui‑même (ainsi
le médecin guérit), ou bien elle n'est le fait que de l'une de ses parties (je
vois, mais pas avec mon pied). Application : je ne pense pas comme un peintre
joue du violon, car il m'est essentiel de penser; mais je ne pense pas avec mon
estomac ni avec ma vue; donc je pense avec une partie de moi‑même (le
principe de ma pensée n'est pas le tout de moi). Maintenant vient une dernière
question: comment la partie qui pense est‑elle unie au reste de l'homme ?
Là, deux hypothèses seulement sont possibles : ou bien le Penseur en moi est
cela même qui fait que le reste est mon corps (ce qu'il fallait démontrer), ou
bien ce qui en moi n'est pas le penseur existe indépendamment de lui, c'est‑à‑dire
qu'un Penseur se sert de mon corps comme d'un instrument. Mais dans cette
dernière hypothèse la proposition « je pense » est dépourvue de sens, car je
suis bien un tout composé d'un Penseur et d'un corps, mais, soit que mon
Penseur tire les ficelles de mon corps' soit qu'il utilise mes images pour
penser, cela ne m'autorise pas à dire « je pense », mais seulement « Il pense
en moi. »
Sens de la thèse. ‑‑ L'union
substantielle de l'âme et du corps ne signifie pas que le corps existe et que
l'âme existe et qu'ils se réunissent pour engendrer un homme comme l'oxygène et
l'hydrogène s'unissent pour engendrer l'eau; cela signifie que l'homme est
fait de la même matière que tous les corps de l'univers, mais déterminée à être
un corps d'homme par un principe déterminant qui est en même temps le principe
de la pensée. Lorsqu'on définit le corps par l'étendue et l'âme par la pensée,
il est difficile de concevoir comment une propriété statique telle que
l'étendue et une activité telle que la pensée peuvent à elles deux former un
seul et même existant. Sans supprimer le mystère propre de l'homme, l'hylémorphisme
évite toutefois cette difficulté supplémentaire : un « de quoi être» et un «
déterminateur d'être » seront assez aisément conçus comme s'unissant en un
seul être duquel émaneront ensuite, comme des propriétés accidentelles, et
l'étendue d'un corps, et la pensée d'un esprit.
Portée de la thèse. ‑ « Le spirituel est
lui‑même charnel. » Ce mot paradoxal de Péguy résume exactement la
doctrine thomiste de l'homme. Les problèmes nouveaux posée par les sciences
récentes de l'homme (psychologie des profondeurs, caractérologie, morpho‑psychologie)
ne sauraient déconcerter celui qui sait que l'âme spirituelle est la forme du
corps. Déjà Binet (L'âme et le corps,
1iv. 3, chap. Premier) adoptait cette formule aristotélicienne à laquelle le Dr
Biot (Le corps et l'âme) le Dr Chauchard (Notre
corps, ce mystère), G. Siewerth ( L'homme
et son corps) souscrivent également. Roland Dalbiez (La méthode psychanalytique et la doctrine
freudienne) emprunte au thomisme les notions et distinctions par lesquelles
il entend désolidariser la thérapeutique freudienne de la philosophie
inconsistante de son auteur. Rudolf Allers est venu au thomisme en partie par
la critique de la psychanalyse mais par un souci d'approfondissement des mêmes
problèmes qu'elle (cf. L. Jugnet, Rudolf
Allers ou l'Antifreud). Le Dr
Charles Baudouin souligne la modernité des formules thomistes qui découlent de
la doctrine de l'âme forme du corps (De
l'instinct à l'esprit, p. 300), et trouve là une raison de fidélité à la psychanalyse.
Ne pas oublier cependant les difficultés d'A. Gemelli.
Puisque la
forme de l'homme est une âme spirituelle, c'est‑à‑dire une
substance existant en soi et non en une matière, bien qu'ultérieurement elle
donne à une matière d'être le corps d'un homme, ‑ il s'ensuit qu'elle
commence d'exister en même temps que le composé humain, mais qu'elle ne finit
point d'exister quand l'homme n'est plus.
a) Elle
commence d'exister. A la différence de toutes les autres formes qui n'étant
point ce qui existe n'ont pas à
commencer d'exister, l'âme humaine, forme subsistante, étant ce qui existe doit
commencer d'exister. C'est même parce qu'elle commence d'exister qu'une
matière, dûment préparée à subir son information, commence d'être le corps d'un
nouvel homme.
Seulement il
n'y a que deux manières possibles de commencer d'exister : ou bien l'être
nouveau commence d'exister parce que autre chose s'est changé en lui; ou bien
l'être nouveau commence d'exister sans qu'autre chose ne change en lui, mais
parce que, de rien, une action proprement créatrice le pose dans l'existence.
Laquelle de
ces deux manières est vérifiée dans le cas de l'âme humaine ? ‑ Commencer
d'exister par changement d'autre chose cela n'est possible qu'aux réalités
composées d'un principe substantiel potentiel, indifféremment capable d'être
tantôt cette substance tantôt cette autre (= la matière prime). Mais l'âme
humaine exclut la réalisation dans la matière comme dans son sujet d'existence.
Donc l'âme humaine est incapable de commencer d'exister parce que autre chose
se changerait en elle. Il n'y a aucun sens à dire qu'autre chose que moi s'est
changé en mon esprit.
Donc il
reste une seule hypothèse qui est nécessairement la vraie: l'âme humaine
commence d'exister, parce qu'une énergie créatrice fait surgir une âme humaine
existante‑en‑soi, là où il n'y avait pas d'âme humaine (I, 100, 2).
Sens de la thèse. ‑ Pour une
fois s'applique à la lettre le raisonnement que Descartes considérait comme la
réfutation de la doctrine des formes substantielles (Lettre à Regius, A. &
T., t. III, p. 502 sq.)... Les formes sont des substances qui existent (faux
pour les autres formes, ceci est vrai pour l'âme humaine); mais une substance
qui existe ne peut commencer par le changement d'autre chose en elle, qu'à la
condition d'être composée de forme et de matière (absolument exact); donc les
formes, qui ne contiennent pas de matière en elles, ne peuvent pas commencer
par changement d'autre chose (sophistique lorsqu'il est question des formes
ordinaires, lesquelles n'ont point à commencer d'être, ce raisonnement convient
exactement à la forme de l'homme). Descartes tirait de là cette conclusion ‑
les scolastiques devraient admettre qu'à chaque fois qu'une substance nouvelle
apparaît, sa forme a été créée par Dieu (fausse pour les formes ordinaires,
cette conclusion vaut pour la forme humaine, qui doit commencer d'être pour
qu'une matière commence d'être corps humain, et qui ne peut commencer d'être
que par création).
Aristote
avait peut‑être pressenti cette doctrine : constatant que l'esprit humain
est séparé de la matière, c'est‑à‑dire ne dépend pas du corps pour
exister, il concluait qu'il n'en dépendait pas davantage pour commencer : «
reste donc que l'esprit entre dans le corps par la porte, et qu'il soit quelque
chose de purement divin ».
Les
thomistes discuteront encore longtemps sur le moment où l'âme humaine entre
ainsi « par la porte » dans l'embryon pour lui donner d'exister selon l'espèce
humaine. Assez tard pensent les uns, puisqu'il faut une organisation supérieure
pour que se réalise le type humain; dès la conception pensent les autres,
puisque seule une forme d'homme peut orienter de l'intérieur l'évolution de
l'embryon vers la structure adulte... Le principe de saint Thomas est que les
opérations vitales que l'on constate dans l'embryon doivent y avoir leur
principe intrinsèque. « Et c'est pourquoi il faut dire que dans l'embryon
existe d'abord une âme végétative, puis une âme sensitive, enfin l'âme
intellective » (I, 118, 2, ad 2). Le
générateur humain est donc père, c'est‑à‑dire auteur du nouvel
individu qui lui est spécifiquement semblable, non pas en ce sens qu'il lui
donnerait sa forme, mais en ce sens qu'il prépare sa matière à recevoir cette
forme ; le père ne fait pas l'âme, mais il fait que cette âme s'unisse à ce
corps, en faisant que cette matière exige l'intervention créatrice (I, 118, 2,
ad 4; De potentia, 3, 9, ad 19).
b) L'âme ne
finit pas d'exister. Comment le pourrait‑elle en effet ? Comme il y a
deux manières de commencer d'exister, il y a deux manières de cesser d'exister,
‑ et deux seulement. Ou bien un être cesse d'exister parce qu'il se
change en un autre (mais alors il doit de toute nécessité avoir en commun avec
cet autre un élément potentiel qui n'est que « de quoi être » (= la matière);
ou bien un être cesse d'exister sans se changer en rien du tout, c'est‑à‑dire
qu'il perd purement et simplement l'existence (mais alors il faut de toute
nécessité que l'énergie créatrice qui lui a donné jadis l'existence s'emploie,
par un acte négatif mais réellement distinct, à la lui retirer). Or le premier
mode de cesser ne saurait aucunement convenir à l'âme humaine qui n'a en elle
aucune part de matière : mon esprit ne peut cesser d'être en laissant un reste,
car que pourrait bien être ce cadavre d'esprit ? Quant au second mode de
cessation, en arrachant l'existence à l'âme, il arracherait l'âme à elle‑même,
car l'âme, forme subsistante, n'est pas autre chose que « ce qui existe et fait
exister » l'énergie créatrice devrait donc travailler à contre. sens de son
propre travail (cf. I, 104, 4), et à
contresens de la nature posée par la création de l'âme; bref, l'annihilation de
l'âme serait doublement contre nature. ‑ Nous en avons d'ailleurs le
sentiment très naturel : en désirant naturellement d'être heureux, nous
désirons nécessairement l'être sans fin, car un bonheur menacé ne serait plus
le bonheur; et la prétention à un bonheur sans fin est conforme à la nature de
l'âme spirituelle, car chaque être désire l'existence et le bien à la manière
qui revient à sa nature : l'être inconscient par un désir purement naturel;
l'être sensible, selon sa connaissance, donc par un désir qui ne porte que sur
le hic et nunc, donc il est naturel à
l'animal de ne désirer que la tranche d'existence qu'embrasse sa mémoire et
qu'anticipe sa courte prévision ; mais l'homme qui pense l'universel (il
conçoit ce que c'est que la vie et la mort) et le transcendantal (il entrevoit
ce qu'est la vérité et la beauté, et il éprouve déjà ce que c'est que l'amour
et la justice), ... l'homme conçoit naturellement l'existence faite pour ne
finir jamais. Et quand il désire consciemment d'exister sans fin, il ne fait
que désirer l'existence à la manière qui revient à sa nature. Mais il est
contradictoire qu'un désir naturel soit sans correspondant réel, puisque le
désir naturel est la nature même en tant qu'elle aspire à ce sans quoi elle
n'est pas véritablement elle‑même (I, 75, 6).
Après la
mort de l'homme, 1'àme humaine cesse d'exercer son rôle de déterminant d'une
matière, mais elle garde dans sa nature l'aptitude fondamentale à informer une
matière pour en faire son corps. Elle devient donc provisoirement inapte à
exécuter les opérations de la vie végétative et sensitive; mais dans le même
temps elle garde le désir naturel de se réincarner. Elle a gardé, en effet, les
opérations de la pensée et de l'amour spirituel. Lorsque Valéry (Variété, I, p.
180) prétend que le thomisme donne à l'âme séparée l'existence a peu enviable »
d'un« minimum logique », il oublie les passages où saint Thomas montre que
l'âme séparée pense, se pense elle‑même, reçoit de la lumière divine ce
qu'elle a perdu des lumières sensibles, si bien qu'elle a gardé ses souvenirs
et son savoir, bien qu'elle ait perdu tout contact avec l'actualité terrestre
(I, 89 tout entière). Faut‑il, avec Sertillanges (Grandes thèses, p. 212) aller à l'autre extrême et soutenir que
l'âme séparée est « de l'esprit reconstitué et agrandi » grâce à l'illumination
divine ? Saint Thomas, au temps du Contra
Gentes (II, 81), pensait comme
Avicenne, et plus tard Lachelier, que notre
pensée d'ici‑bas est par rapport à notre pensée de là‑haut, comme
la vie intra‑utérine par rapport à la vie après la naissance. Mais à
partir de la Somme théologique (I, 89,
1), il se ravise : c'est par nature, donc pour le bien de son opération
spécifique, que l'âme est unie à un corps ; donc même si la collaboration
divine lui permet une pensée sans images, celle‑ci lui reste
disproportionnée. Le désir de retrouver un corps afin de retrouver son mode
d'être naturel lui est donc naturel. il reste bien entendu que la réincarnation
dont il s'agit alors ne peut être que la reprise d'un corps d'homme; car le
seul moyen qu'une forme ait de s'unir à un corps de manière physique c'est de
communiquer à sa matière son propre type spécifique. Une âme d'homme ne peut
entrer dans un corps de plante ou d'animal qu'en les faisant devenir homme,
tout comme la rondeur ne pourrait entrer dans un cube qu'en le faisant devenir
sphère.
DEUXIÈME
PARTIE
METAPHYSIQUE
OU PHILOSOPHIE DE L'ETRE
Le problème
de l'Un et du Multiple se présente sous une seconde forme, statique celle‑là,
et devient le problème de la Diversité. Il fait l'objet de ce que les Anciens
nommaient la Métaphysique. Il amène à considérer l'être non plus seulement en
tant que changeant, mais en tant qu'être, c'est‑à‑dire dans son
rapport avec l'existence. La Physique étudiait la transformation des essences
existantes; la Métaphysique étudiera la communication de l'existence.
Les faits. ‑ Une qualité identique se
réalise en divers sujets et suivant divers degrés (ex.: la sagesse, la santé
sont en Pierre et Paul, plus ou moins complètes ou totales). ‑ Un type
identique se réalise en divers sujets : détermination générique se réalisant
avec des différences spécifiques, ou détermination spécifique avec des
différences individuelles. ‑ En tous ces cas (diversification
accidentelle ou substantielle ; par multiplication ou par graduation), le même est autre. Comment cela est‑il
possible ?
Les philosophes devant ces faits. ‑
Certains nient les faits : selon eux, jamais deux qualités identiques
n'affectent deux sujets ; il n'y a pas de type générique ni spécifique. Le réel
est divisé en individus parfaitement hétérogènes (pluralisme absolu de certains
sceptiques et d'Occam).
La thèse thomiste. ‑ En philosophie de la
nature, nous nous demandions « comment le même devient‑il autre » ? ; et
nous répondions : à condition que la même puissance entre successivement en
composition avec d'autres actes.
En
métaphysique, le fait de la diversité nous manifeste la même composition. S'il
y a deux « blancs » (soit deux objets du même blanc, soit deux degrés de
blanc), c'est qu'au moins l'un des deux n'est pas seulement, ou purement, ou
totalement, blancheur. L'un peut (?) être le Blanc‑en‑soi
platonicien, la Blancheur subsistante : et alors, il répugne à toute
multiplication et à toute graduation (il n'y a qu'un Blanc‑en‑soi,
et il est aussi blanc qu'on peut l'être). Mais l'autre ne peut‑être le
Blanc-en‑soi, sous peine de se confondre purement et simplement avec le
premier; car s'ils étaient l'un et l'autre seulement, purement et totalement
Blancheur, ils ne présenteraient aucune différence, et seraient purement et
simplement le même. Si donc ils sont réellement deux, c'est qu'il y a, au moins
dans l'un, outre le principe réel déterminant qui le fait blanc, un principe
tout aussi réel, mais distinct, qui le fait ce
blanc. Deux principes, qui n'existent pas comme des choses qui sont, mais bien comme des éléments par quoi l'être est : l'un faisant que
chacun soit déterminément tel, et, en tant que tel, le même que l'autre, c'est le déterminateur (= ACTE) ; le second
faisant que chacun reste autre que l'autre, c'est‑à‑dire ne soit
pas l'autre tout en recevant sa part du même acte, c'est le négateur-récepteur
(ou participant) (= PUISSANCE).
Bref, nous demandions « comment le même peut‑il être autre» ? et nous répondons : «à condition que le même acte entre simultanément en composition avec d'autres puissances ».
Sens de la thèse. ‑ L'acte n'est multiplié et
gradué qu'à la mesure de la puissance qui le reçoit. De lui‑même, c'est‑à‑dire
à le supposer pur et seul, il est unique et total.
L'imagination
est aussi dangereuse quand il s'agit de penser l'acte et la puissance comme
conditions de la diversification de l'identique, que comme conditions du
devenir. Elle nous suggère un processus chronologique selon lequel l'acte
serait d'abord donné à l'état pur, donc unique et total, puis, par une sorte de
décompression, se fissurerait pour s'encastrer dans des puissances creuses.
Mais alors on aurait en réalité introduit dans l'acte primitif la composition
qu'on prétendait lui refuser: s'il peut se répartir entre diverses puissances,
c'est qu'il a déjà une puissance à se plurifier que la division révèlera mais
ne créera pas. ‑ C'est donc sans recourir à des métaphores chronologiques
et spatiales qu'il faut penser l'acte et la puissance, comme deux co‑principes
dont aucun n'est sans l'autre, et qui ne sont que par leur communication même.
Mais ce
n'est point céder à l'imagination, ‑ c'est au contraire céder aux exigences
d'un discours cohérent ‑ que d'affirmer la distinction réelle entre
l'acte et la puissance ; ce qui veut simplement dire : l'acte n'est pas cela même qu'est la puissance. Ce serait en effet
ne pas s'entendre soi‑même que de confondre en une seule réalité le
facteur d'identité et le facteur de diversification.
Ces
précautions prises, on verra que la thèse thomiste rend claires les notions
ambiguës de fini et d'infini. On sait que pour les Grecs, fini est élogieux et
synonyme de parfait (français : « ouvrage fini »), infini est péjoratif et synonyme d' « imprécis, informe ». Pour les
chrétiens, au contraire, infini veut dire
« sans lacune », « sans restriction », donc total et parfait ;fini veut dire
lacunaire et partiel. Saint Thomas (I, 7, 1) constate que l'infini des Grecs
est l'infini de la matière prime, ou pure puissance, tandis que l'infini des
chrétiens est l'infini de la forme, ou acte pur. Suivant cette distinction,
être finie est pour la matière une perfection qui lui vient de la forme; être finie
est pour la forme une imperfection qui lui vient de la matière. Et, plus
généralement, l'acte termine ou détermine la puissance, et en cela il la
perfectionne ; mais simultanément, la puissance termine ou détermine l'acte, et
en cela elle le limite.
Portée de la thèse. ‑ La
conséquence de notre thèse est donc que l'acte réalisé à l'état pur est infini (au sens chrétien). En effet, les
suaréziens opposés ici à la thèse thomiste, ont raison de remarquer que l'idée abstraite d'acte est indifférente
par rapport à l'état fini ou infini ; mais ce que le thomiste soutient c'est
que l'acte réalisé hors de l'esprit, s'il
est pur, est infini ; s'il est fini, c'est qu'il entre en composition avec
une puissance réceptrice. « Tout acte inhérent à autre chose reçoit sa
terminaison de la réalité dans laquelle il est; car ce qui est en un autre y
est à la mesure du récepteur. Donc l'acte qui n'existe en rien d'autre, n'est
terminé par rien. Si, par exemple, la blancheur était existante par soi, la
perfection de la blancheur ne serait point terminée en ce cas, de sorte qu'elle
aurait tout ce que l'on peut avoir de la perfection de la blancheur» (C. G., I, 43 Adhuc).
Par là se
trouve enfin éclairée l'opposition de d’être
et de l'avoir. Ou bien on est sa propre perfection subsistante et
alors on est seul de son espèce, et l'on est infini dans cette ligne Ou bien on
a sa perfection qui alors est en
composition avec un récepteur‑limitateur, et l'on peut être plusieurs de
la même espèce.
« Voici
comme raisonne Parménide : tout ce qui se trouve en dehors de l'être est du non‑être.
Mais le non‑être n'est rien. Donc tout ce qui se trouve en dehors de
l'être n'est rien. Mais l'être est un. Donc tout ce qui se trouve en dehors de
l'Un n'est rien. ‑ Il est clair qu'en tout ceci, Parménide considérait la
notion formelle d'être. Et, bien sûr, celle‑ci semble être unique ; en
effet, on ne peut concevoir qu'à la notion formelle d'être s'ajoute quelque
chose d'autre qui la diversifie; car tout ce qui s'ajouterait à l'être devrait
être étranger à l'être ; mais ce qui est étranger à l'être n'est rien. Et par
conséquent, il ne semble pas possible que l'être soit diversifié» (In Metaph., I, no 138).
Ainsi se
posa et se pose encore inéluctablement à nous le problème ontologique par
excellence, celui de la diversification de l'être : il y a plusieurs êtres, et
l'être est ce qui les rassemble et les fait se ressembler ; donc l'être n'est
pas ce qui les diversifie, donc ce qui les diversifie n'est pas de l'être ;
donc ils ne se diversifient pas réellement.
Comme
Démocrite l'avait vu pour le problème du devenir, Platon le vit pour le
problème de la diversité : le seul moyen de s'en tirer est de porter sur notre
père Parménide une main parricide et de déclarer que le non‑être aussi
est. C'est la découverte du Sophiste, qui
précise : le non‑être existant est tout simplement le genre « autre »
(le chat est un non‑être de chien, puisqu'il est autre que le chien).
A cette
remarque que l'on pourrait entendre de façon purement verbale, saint Thomas
donne toute sa portée :
« Il n'est
pas possible qu'un être se divise d'avec un autre être, en tant même qu'être.
Rien ne se divise d'avec l'être que le non‑être. De même aussi, un être
ne se divise d'avec un autre que par le fait qu'en celui‑ci est contenue
la négation de celui‑là » (In
Boethium De Trinitate, 4, 1)[6]
Il va
falloir maintenant préciser en quoi de réel peut bien consister cette négation
de tous les autres, qui est incluse selon Platon et saint Thomas en chaque
être. De toute évidence, il nous faut un négateur d'être, qui empêche chaque
réalité d'être tout ce qu'il est possible d'être, et fixe ou arrête son être
dans un contour net et exactement mesuré : on reconnaît les expressions par lesquelles
Platon décrit la « Limite » (= Peras) dans le Philèbe ; parmi toutes les modalités possibles du grand et du
petit, du chaud et du froid, du grave et de l'aigu, il faut qu'un élément «
terminateur » ou « déterminateur » oblige à s'en tenir à une seule. ‑
Saint Thomas applique cette doctrine à l'infinité des modes possibles de
l'existence :
« En ce qui
concerne la notion formelle d'exister, ne peut exister sans limite que l'Etre
dans lequel est incluse toute la perfection de l'existence, laquelle est une
variable prenant en ses divers sujets une infinité de valeurs: et c'est ainsi
que, seul, Dieu est infini par essence, parce que son essence n'est pal,
limitée à une perfection déterminée, mais inclut en soi toute Valeur de
perfection à laquelle peut s'étendre la notion formelle d'existant. Mais cette
absence de limite ne peut convenir à aucun des êtres donnés dans notre
expérience, car l'exister de chacun d'eux est limité à la perfection propre de
son espèce » (Q. D. de Veritate, 29, 3)[7].
Limitateur d'être,
c'est‑à‑dire négateur relatif et partiel, tel nous apparaît donc
l'inévitable non‑être existant :
il est ce qui dans chaque être nie les modes d'être qui ne lui reviennent
point. Mais le détour par le non‑être n'a‑t‑il pas été
inutile ? La négation de l'autre doit être elle‑même une réalité
positive. Aristote en faisait déjà la remarque : le non‑être relatif
suppose de l'être relatif (Métaph., N, 1089 à 16‑18, 27‑29). Le
seul moyen, c'est que le négateur « prenne part» à l'être selon l'un de ses
modes, dans le temps même où il exclut l'infinité des modes des autres. Le «
négateur‑partiel », autrement dit « le limitateur », est donc tout
simplement un « récepteur » (et donc un participant) :
Tous les
êtres donnés à notre expérience «: ont un exister reçu et participé, : et c'est
pourquoi ils n'ont pas l'exister à la mesure de la force totale de l'exister.
Au contraire, Dieu, et lui seul, parce qu'il est l'Exister même à l'état
subsistant (= existant en soi et non en un négateur‑récepteur) possède
l'exister à la mesure de la force totale de l'exister » (In De Divinis
nominibus, chap. V, leçon 1[8].
« En effet,
l'exister de l'homme est terminé à l'espèce humaine ; et il en va de même de
l'exister du cheval et de n'importe quel autre objet de l'expérience. Au
contraire, l'exister de Dieu, parce qu'il n'est pas reçu en un terme récepteur,
mais est l'exister pur, n'est limité à aucune valeur de la perfection «
existence », mais possède en lui la totalité de l'exister » (De Potentia, 1,2)[9].
Sens de la thèse. ‑ Négateur relatif et
partiel, limitateur et récepteur... à ces traits on a reconnu la puissance. Et
ce qu'elle nie partiellement (selon une infinité de valeurs), et ce qu'elle
reçoit ou dont elle participe (selon la valeur qu'elle mesure), ce ne peut être
qu'un acte. Quel acte ? ‑non pas l'acte de l'être en tant que « tel
être » (en tant que chien ou chat), mais l'acte de l'être en tant même qu'être,
donc l'acte qui convient absolument à tous les êtres, et à tous les éléments,
aspects, parties, propriétés, etc., des êtres. Bref
«L'acte qui
entretient avec tout, le même rapport qu'entretient l'acte avec la puissance.
Rien en effet n'a la moindre actualité, sinon dans la mesure où cela existe ;
c'est donc l'exister même qui est l'actualité de toutes les réalités, et même
d'abord des formes elles‑mêmes. Ainsi, ce n'est pas lui (l’exister) qui
entretient avec le reste le rapport du récepteur avec le reçu, mais à l'inverse
celui du reçu au récepteur. Car enfin, quand on parle de l'existence d'un homme
ou d'un cheval, ou de n'importe quo4 c'est l'exister lui‑même qui est
regardé comme formel et reçu » (I, 4 ; 1, ad 3).
On ne dit
pas que l'existence hominise ou chevalise ; on dit que l'homme ou le cheval
existe. L'existence (quoi que puisse faire imaginer ce nom abstrait) n'est donc
pas une matière indifférenciée dont chaque être prendrait une portion, ni une
qualité comme les autres à laquelle plusieurs participent en l'adoptant telle
quelle ; encore moins l'existence est‑elle un fait, une sorte d'événement
qui arriverait à l'être. L'existence est l'acte même de cette puissance qui la
mesure, la limite et la modifie.
Cette
puissance, mesure de l'existence, c'est l'acte de l'être en tant que tel être
(chien ou chat), c'est la forme qui spécifie, c'est l' « eidos » platonicien,,
le quod quid erat esse
aristotélicien, la « quiddité » des scolastiques, et tout simplement «
l'essence ».
On peut donc
définir l'essence: « le déterminant à la mesure de quoi chacun a d'exister ».
On peut décrire l'existence : « l'ultime achèvement par quoi chacun est posé
hors de ses causes, hors du non‑être, et hors de l'esprit». On remarquera
que l'essence est acte dans sa ligne (ou tout au moins implique un acte
essentiel: la forme), mais qu'elle est puissance à l'acte ultérieur et ultime
de l'existence. Rien n'empêche que l'acte essentiel soit pur, donc non reçu en
une puissance essentielle, donc unique et infini comme essence (c'est le cas
des Formes pures, ou séparées de la matière : les Anges dont chacun est selon
saint Thomas unique en son espèce, comme les Monades selon Leibniz). Mais même
alors, l'essence pure, infinie et unique, ne peut recevoir qu'une ration
limitée de l'existence : pure dans la ligne de l'essence, la Forme séparée est
néanmoins composée dans la ligne de l'existence (cf. I, 50, 2).
On peut
démontrer la distinction réelle entre l'essence et l'existence, en constatant
que l'essence est par rapport à l'existence dans la même relation que la
puissance par rapport à l'acte. Comme l'acte est ce dont manque la puissance et
qui vient la combler, ainsi l'existence est ce dont manque l'essence et qui
vient la combler (sans aucun processus spatio‑temporel). Comme la
puissance est ce qui nie partiellement l'acte en le recevant, ainsi l'essence
est ce qui nie partiellement l'existence en la recevant. Or il ne peut y avoir
identité entre une chose et ce qui en manque, entre une chose et ce qui la nie
; donc il ne peut y avoir identité entre l'acte et la puissance, en général; ni
entre l'existence et l'essence, en particulier.
On peut
aussi, comme l'a essayé M. Van Steenberghen (Louvain), désolidariser la
distinction réelle entre essence et existence d'avec les principes qui
concernent la puissance et l'acte (Ontologie,
Louvain, 1946, p. 76) : la totalité des existants donnés à notre expérience
forme une série présentant à la fois continuité ou communauté et discontinuité
ou opposition. Si chacun des existants est à la fois et par tout lui‑même,
en communion avec tous les autres et en opposition à tous les autres, il ne
peut évidemment pas être simple, mais doit être composé d'une essence qui
l'oppose à tout le reste, et d'une existence qui l'associe à tous les
existants. Cette argumentation nouvelle n'est peut‑être qu'une
présentation plus ramassée de la première qui est traditionnelle : si chaque
existant est, en tant qu'existant, en communauté avec tous les autres, mais en
tant que tel existant en opposition à tous les autres, n'est‑ce pas parce
qu'il unit en lui les caractères respectifs de i l'acte (déterminateur positif
susceptible d'affecter plusieurs puissances) et ceux de la puissance (récepteur
négatif susceptible de participer plusieurs fois au même acte) ?
Portée de la thèse. ‑ Déjà, du
point de vue du théologien, Réginald Garrigou‑Lagrange, dès 1909, montre
qu'en face du kantisme et des philosophies religieuses issues de lui, la
métaphysique de saint Thomas se présente comme l’explicitation du sens commun
parce qu'elle est centrée sur l'être (Le
sens commun, la philosophie de l'être et les formules dogmatiques). Encore
fallait‑il ne pas prendre l'être pour une idée ni le réduire à une
essence. Du point de vue du métaphysicien, Jacques Maritain apporte cette
importante précision : l'existence n'est ni un abstrait, ni un construit, elle
est la réalité même du réel et donc ce qu'il y a de plus concret (cf. Sept leçons sur l'être et surtout L'existentialisme de saint Thomas,
communication à la semaine d'études de l'Académie romaine de saint Thomas,
1947, et Court traité de l'existence et
de l'existant). Du point de vue de l'historien, Etienne Gilson montre que
le thomisme est parfaitement unifié comme système par la référence à l'acte
d'exister, tellement que tous les détails empruntés par saint Thomas à
plusieurs de ses devanciers, et notamment à Aristote, sont entièrement recréés
par lui (L'esprit de la philosophie
médiévale, chap. III et IV; Le thomisme, chap. « Haec Sublimis Veritas » ; L'être et l'essence).
C'est
spécialement à propos du problème de Dieu que l'on constate l'importance de la
conception thomiste de l'existence : la vérité toujours valable de Parménide,
qui est encore la vérité du spinozisme, et que l'on peut retrouver même dans le
sartrisme, c'est que s'il est évident que ce monde variable et divers existe,
il est encore bien plus évident que l'Existence à l'état pur et total existe.
Car si l'Existence même est incapable d'exister, comment les existences
mesurées qui nous entourent peuvent‑elles faire exister quoi que ce soit
? Que l'état total, donc parfait et infini, soit l'état normal et donc primitif
de l'existence, saint Thomas n'est pas le seul à l'avoir reconnu : Descartes,
Malebranche, Spinoza en tombent d'accord. Mais saint Thomas est peut‑être
le seul à en avoir tiré toutes les conséquences logiques : l'existence à l'état
total, parfait et infini n'est ni une force de la nature (comme les dieux
païens) ni un moteur extrinsèque à l'univers (comme le dieu d'Aristote) ni la
substance universelle (comme le dieu de Spinoza) ni l'existence brute (comme
l'en‑soi de Sartre)... c'est le Dieu des chrétiens : absolument distinct
de tout ce dont nous avons l'expérience puisqu'il est seul l'Exister même, mais
en parenté et en intimité avec tout puisque rien n'est réel qu'au titre de
l'exister reçu de lui. Ainsi E. L. Mascall (He
who is, London, 1943 et Existence and
analogy, 1949) venge saint Thomas du reproche d'avoir simplement démarqué
Aristote dans ses preuves de Dieu, et d'avoir reconstruit l'univers comme une
pure déduction d'essences. Contrairement à ce que pensait le P. Laberthonnière,
rien n'est moins païen que la théologie de saint Thomas parce que rien n'est
plus existentiel que sa métaphysique.
Les faits. ‑ Le monde de notre expérience
contient des essences corporelles, réparties en espèces elles‑mêmes
tirées à un grand nombre d'exemplaires. Comment le même type spécifique peut‑il être en plusieurs qui ne sont
pas le même ? Autrement dit: comment
le même type peut‑il se communiquer à plusieurs qui ne peuvent plus se
communiquer les uns aux autres ?
La thèse thomiste. ‑ « Il est évident que
ce à raison de quoi un être singulier est« celui‑ci que voilà », cela
n'est en aucune manière communicable à plusieurs. De fait, tandis que ce à
raison de quoi Socrate est homme, peut se communiquer à plusieurs, au contraire
ce à raison de quoi il est cet homme, cela ne peut se communiquer qu'à un seul.
Si donc Socrate était homme à raison de ce par quoi il est cet homme, de même
qu'il ne peut y avoir plusieurs Socrates, de même il ne pourrait y avoir
plusieurs hommes), (I, 11, 3).
Mais, en
fait, il y a plusieurs hommes. Donc en Socrate ce qui fait qu'il est homme (=
le principe de sa spécification) est distinct de ce qui fait qu'il est cet
homme (= le principe de son individuation). Le principe de spécification, c'est
le déterminant de l'essence qu'il a en commun avec les autres hommes, Le
principe de son individuation, c'est ce qui introduit entre lui et les autres
hommes une différence qui ne change pas l'essence (= une différence numérique,
puisqu'une différence spécifique changerait l'essence). Quel est donc le
principe de la différence numérique ? Pour être le principe d'une différence,
il doit entrer en composition avec le déterminant de l'essence ; pour ne pas
changer l'essence il doit ne pas être lui‑même un élément déterminant
d'essence. La seule hypothèse possible c'est qu'il soit le récepteur‑limitateur
de la détermination spécifique.
C'est dire que le principe de
l'individuation est par rapport au principe de la spécification comme la puissance
par rapport à l'acte.
Portée de la thèse. ‑ Partout où il y a
plusieurs individus de la même espèce, nous sommes en présence d'un cas de
multiplication de l'acte (spécifique) par la puissance : donc, chaque individu
est composé d'acte substantiel (= forme substantielle) et de puis3ance
substantielle (= matière prime). L'hylémorphisme est ainsi démontré par le fait
statique de la multiplicité des individus comme par le fait dynamique de leur
transformation.
Sens de la thèse. ‑ C'est donc
la matière prime qui est le principe de l'individuation. Plusieurs se sont
scandalisés de cette doctrine, comme si la dignité individuelle allait en être
ravalée au plan de la matière. Mais c'est tout confondre ! La matière
n'est pas ce qui rend l'individu respectable; elle est ce qui rend l'individu Possible. ‑ De plus, la
manière dont la matière rend l'individu possible consiste à permettre à la
forme de se communiquer : en se communiquant à une matière, la forme perd
l'infinité abstraite de son essence et acquiert une manière unique au monde,
incommunicable, de réaliser son type. A parier de rigueur, la matière individue
la forme, et C'est la forme qui individue le composé : saint Thomas n'oublie
pas que la matière prime n'est que pure puissance, c'est‑à‑dire
tout sauf quelque chose de déterminant, donc tout sauf un principe actif et
positif de détermination ; la détermination individuelle De vient donc pas de
la matière comme de son principe actif et positif, mais bien comme de sa
condition passive et négative. La dignité et l'unité de l'individu viennent
donc de ce qu'une forme, idée divine, se réalise (cf. Loyez, Personne et prospérité commune, p. 61,
n° 22) ; mais qu'il y ait un individu corporel cela n'est possible que si une
forme se réalise dans cette matière.
Encore faut‑il ajouter que la matière n'est cette matière que si elle est en rapport avec un principe de
distinction qu'elle ne trouve pas en elle‑même. Ce principe de
distinction est la quantité qui fait que la matière est répartie dans l'espace
; mais la quantité n'appartient pas à la matière informe ; seule une forme
substantielle déterminée peut donner à une matière une quantité, déterminée ;
ainsi, bien loin que la matière soit le principe suffisant de la dignité
individuelle, c'est de la forme qu'elle tient ce rapport à l'espace sans lequel
elle ne pourrait permettre à la forme de réaliser son type d'une manière unique
au monde.
Les faits. ‑ La diversité la plus
radicale au sein de l'univers est celle qui dresse les existants les uns en
face des autres. Chacun, ayant son existence bien à lui, rigoureusement
proportionnée à son essence est par là même séparé, isolé, fermé sur soi.
Les existants dans l'univers n'existent
pas les uns dans les autres mais chacun en soi.
La théorie aristotélicienne. ‑
Gilson a montré que pour Aristote, comme pour Platon, l'acte d'être n'est autre
que l'acte de l'essence: la forme substantielle. « C'est la forme qui donne à
la chose d'être. » Et c'est cet acte formel qui sépare les substances les unes
des autres. Donc, toute substance individuelle « ou substance première » est,
obligatoirement, « ce qui existe en soi » (d'un mot : ce qui « subsiste »).
La théorie thomiste. ‑ Gilson a montré que,
sur ce point comme sur beaucoup d'autres, saint Thomas a dépassé Aristote en le
prolongeant. En effet, la distinction réelle d'essence et d'existence oblige
saint Thomas à corriger la notion aristotélicienne de substance individuelle :
celle‑ci ne sera plus « ce qui existe en soi », mais seulement « ce à
quoi il revient d'exister en soi ». Autrement dit : la substance, même
individuée, n'est que puissance à exister
en soi (= à subsister).
La
conséquence est que la substance individuelle n'est plus qu'une partie d'un
tout ultérieur, constitué de la substance individuelle à laquelle se
communiquent les accidents individuels, et de la « subsistence » (ce nom
désignera désormais l'existence propre à cette substance individuelle). En
d'autres termes, le tout subsistant est composé de trois parties : 1° L'essence
substantielle individuée; 2° Les
essences accidentelles individuées ; 3° A ces deux parties qui communiquent
dans la ligne de l'essence, se communique enfin la subsistence.
Sens de la thèse. ‑ Il suffirait donc qu'une
substance individuelle vienne à être privée de sa subsistence pour qu'elle
puisse communiquer avec une autre substance individuelle et co‑exister
(au sens étymologique) à elle.
C'est ce que
supposait réalisé le grand rêve mythique de la communication universelle : Le
Grand Pan. De même, à moindre échelle, la communication de la substance Cheval
et de la substance Homme dans le Centaure, ou la communication (ou
participation) des hommes d'un clan à la substance du Totem. De même, le grand
rêve philosophique de l'Un parménidien, ou sa réduction platonicienne en Uns
spécifiques qui se communiquent aux individus sensibles. N'importe quoi peut se
communiquer à n'importe quoi, à la manière dont une partie se communique à une
autre partie dans un Tout qui est seul à exister (comme mes bras et mes jambes
communiquent dans l'unique existence de mon Tout). C'est d'ailleurs le rêve
initial de tout amour humain passionné : se fondre l'un dans l'autre au point
de devenir les deux moitiés d'un même tout. Le mythe d'Aristophane ne dit pas
autre chose : les sexes ne sont que le résultat d'une malheureuse section des
deux moitiés communicantes d'un Tout originel. ‑ Enfin, la révélation
chrétienne affirme que la substance individuelle du Fils de Dieu s'est communiquée
à la substance individuelle du Fils de Marie, sans que ni Dieu se soit changé
en cet homme, ni cet homme en Dieu, ni les deux en une combinaison humano‑divine.
Les
philosophes chrétiens ont trouvé dans le mystère de l'Incarnation l'occasion de
préciser la distinction entre substance individuelle et subsistant. On
remarquera que« subsistant » a pour équivalent latin suppositum et pour équivalent grec « hypo‑stase »... L'union
de la substance divine et de la substance humaine en Jésus ne se fait point
dans l'une ou l'autre de ces substances, mais dans le subsistant divin, dans
l'hypostase divine (d'où le terme« hypostatique» pour désigner cette union).
Les théologiens ont été obligés de se demander ce qui manquait à la substance
humaine de Jésus pour qu'elle pût ne pas juxtaposer à l'hypostase du Fils de
Dieu une seconde hypostase, humaine celle‑là. Les thomistes répondent qu'il
lui manque l'existence propre, on subsistence ‑ l'existence infinie de
Dieu la soutenant dans l'être.
Les
thomistes cependant se divisent sur le point de savoir ce qui constitue
formellement l'hypostase. Les uns, suivant le cardinal Billot, qui se réclamait
de Capreolus, estiment que c'est l'existence même. Les autres, suivant le
cardinal Cajetan, estiment que l'existence ne peut être le constituant de rien
de créé (à cause de la distinction réelle d'essence et d'existence); ils
ajoutent que la constitution de l'hypostase se tient dans l'ordre de l'essence,
puisqu'il s'agit de rendre une substance incapable de communiquer avec une
autre: ils concluent que le constitutif formel de l'hypostase est un mode
substantiel positif qui termine et clôt sur elle‑même la substance de
façon à la rendre immédiatement exigitive de son existence propre.
On peut se
demander si Capreolus est tellement éloigné de Cajetan. De toute évidence,
seule l'existence propre fera le subsistant réel, mais jamais l'existence ne
transforme l'essence. Donc, pour que l'existence propre actue l'essence
substantielle, il faut que celle‑ci soit déjà capable d'une existence qui
ne soit qu'à elle. Pour que l'existence ne soit qu'à elle, ne faut‑il pas
que la substance individuelle soit déjà en elle‑même incommunicable,
c'est‑à‑dire terminée dans sa ligne ? C'est à cette question
ultérieure que Cajetan répond.
Application de la thèse. ‑ Le subsistant humain est le plus
remarquable parmi tous les autres (ce cristal, ce chat, ce géranium…).
a) Comme individu, l'homme est une
incarnation de la forme humaine dans « cette » portion de matière prime. Par
là, l'homme n'épuise jamais la perfection de l'espèce humaine, mais l'appauvrit
en la réalisant. Toutefois, à la différence des autres individus, l'individu
humain existe avant tout comme forme subsistante : l'âme, en lui, est « ce qui
existe ». Les relations habituelles entre l'individu et l'espèce en sont
inversées :
« Ce qui est
directement visé par l'intention de la nature, c'est, semble‑t‑il,
ce qui existe toujours et pour toujours; taudis que ce qui n'existe que pour un
temps n'est pas l'objet principal de la visée de la nature, mais est référé à
autre chose ; sans quoi par sa corruption, la visée de nature serait frustré..
Conséquence : dans les réalités corruptibles, puisque l'espèce est seule à exister toujours et pour toujours, c'est le bien de l'espèce qui est principalement visé par la nature, et c'est à sa conservation que la génération est ordonnée. Au contraire, les substances incorruptibles persévèrent toujours dans l'existence, non seulement selon l'espèce mais même selon les individus ; et c'est pourquoi, à ce plan, même les individus sont visés principalement par la nature. Ainsi donc la génération appartient à l'homme au titre de son corps, parce qu'il est corruptible par nature. Tandis qu'au titre de son âme, il appartient à l'homme que la multitude des individus soit visée directement par la nature, ou plutôt par l'Auteur de la nature, qui, seul, est la source de l'existence des âmes humaines» (I, 98,1).
Le P.
Laberthonnière accusait saint Thomas de déprécier l'individu au profit de
l'espèce. Il suffit de lire saint Thomas de près pour voir qu'il accorde à
l'individu humain une dignité infinie
: la subsistence perpétuelle de son âme est directement visée par l'intention
créatrice.
b) Comme subsistant, l'homme ajoute à sa
forme d'homme individuée et qualifiée, une terminaison qui fait de lui un Tout
achevé, incapable d'emprunter ou de prêter son existence à un autre. Est-ce là
complication inutile ? Ou ne
serait‑ce pas simple notation d'une vérité pressentie par tout le monde ?
Les noms
propres et les pronoms personnels désignent le « centre dernier de toute
attribution » : par delà toutes les qualités, toutes les parties, par delà
l'existence même, nom et pronom désignent un centre qui les agglutine toutes,
un lien qui lie et noue leur gerbe. Ce centre qui est un lien, c'est le
subsistant.
Aimer
quelqu'un, ce n'est ni aimer un ensemble de qualités (malgré ce que semble dire
Pascal, Pensées, 323, cf. 123), ni
l'aimer indépendamment de ses qualités (malgré certaines outrances romantiques)
; aimer, c'est atteindre à travers les qualités (essentielles, accidentelles, et même existentielle) le
centre secret qui fait d'elles toutes un « autre », toujours « en face». Il
peut perdre toutes ses qualités, l'une après l'autre (coma, folie) ou toutes
d'un coup (mort), je ne cesserai pas de l'aimer.
Ce que vise
l'amour, ce que désignent noms et pronoms personnels, c'est un « au‑delà
des qualités » qui les réunit toutes en une gerbe solidement fermée sur soi et
capable, dès lors, de faire face à l'existence (cf. Maritain, La personne et le bien commun, p. 32).
Comme tous
les subsistants s'approprient leur existence de manière à la posséder en
propre, ils sont par là ontologiquement incommunicables. Le rêve d'amour qui
tendrait à la communication ontologique n'irait qu'à abolir l'amour même.
Impossible d'appliquer à l'existence l'aphorisme suivant quoi « l'on ne peut
posséder avec joie que le bien que l'on peut partager » ; car, répond saint
Thomas, ce qui rend incommunicable une personne donnée ne saurait être commun à
plusieurs. A tel point que «d'en faire le partage, bien loin d'apporter une
joie, détruirait simplement la distinction des personnes » (De pot., 9, 9, ad
18). L'impossibilité de communiquer dans l'existence n'empêche d'ailleurs pas
de communiquer dans et par l'action.
c) Comme
personne, l'homme ajoute à l'incommunicabilité dans l'existence qui définit
tous les subsistants, une manière à lui de communiquer dans l'agir: les
subsistants raisonnables sont le principe d'actions qui visent l'universel, et
qui viennent d'eux seuls :
« Le
particulier et l'individuel se rencontrent dans les substances raisonnables
sous un mode plus remarquable et plus parfait qu'ailleurs, parce qu'elles
possèdent la maîtrise de leur
acte, et qu'elles ne se contentent
pas de subir leurs actions mais en sont le principe autonome ; or les actions
sont le fait des êtres singuliers. Et c’est pourquoi, entre toutes les substances,
les êtres singuliers de nature raisonnable reçoivent un nom spécial : celui de
personne » (I, 29,1) ‑ « Il faut dire que le nom de personne désigne ce
qu'il y a de plus parfait dans toute la nature, à savoir : ce qui subsiste en
vérifiant le type de la nature raisonnable » (I, 29,3). ‑ Et ce n'est pas
une objection que de remarquer avec Boèce que persona a d'abord désigné les
masques du théâtre antique (ibid., obj. 2), car c'est parce que dans les
tragédies et comédies en représentait des hommes fameux (l'usage qu'ils ont
fait de leur liberté continuant de nous émouvoir) que « le nom du masque (persona) a fini par désigner quiconque
possède une dignité » (ibid., ad 2).
« Une
personne est un centre de liberté, fait face aux choses, à l'univers, à Dieu,
dialogue avec une autre personne, communique avec elle selon l'intelligence et
l'affection » (Maritain, Degrés du
savoir, p. 457‑8). Fermée sur soi par sa subsistence qui scelle sa
solitude ontologique, la Personne est cependant ouverte à l'infini : la
connaissance de l'universel lui ouvre l'universalité de l'être, du vrai, du
bon, du beau ; et la liberté lui permet de s'ouvrir aux autres d'une manière
indéfiniment renouvelée. La dignité de la Personne vient de sa liberté.
L'incommunicabilité de son existence a pour pendant, au plan de l'agir,
l'inviolabilité de ses choix. Et tout cela constitue son autonomie. ‑
Autonomie qui ne l'empêche point d'être « partie » de Touts comme l'Univers ou
la Société, mais qui l'empêche d'être partie intégrante d'un tout continu ou
organique. Il a fallu créer sur mesure le concept de « Tout ordinal» pour les
Touts dont des personnes font partie.
En général, dans un tout, chaque
partie est pour son acte propre; ensuite, la partie la moins noble est pour la
plus noble; ultérieurement, l'ensemble des parties est pour la perfection du
tout; enfin, le tout lui‑même est pour une fin externe. ‑Appliquant
ces principes au Tout de l'Univers, saint Thomas conclut : « ... chaque
créature est pour son acte et pour sa perfection propre. Ensuite les créatures
moins nobles sont pour les plus nobles : ainsi celles qui sont inférieures à
l'homme sont pour l'homme. Ultérieurement chaque créature est pour la
perfection du Tout de l'univers. Mais en dernière analyse le Tout universel
avec chacune de ses parties est ordonné vers Dieu comme vers sa fin... Encore
que les créatures raisonnables aient une manière transcendante d'avoir Dieu
pour fin, puisqu'elles sont capables d'atteindre Dieu par une opération qui
leur est propre, celle de la connaissance et de l'amour » (I, 65, 3 ; cf. I,
93, 4 ; I‑II, 2,3).
« Le
thomisme va‑t‑il ramener la partie au tout, de telle sorte que
l'originalité propre des personnes disparaisse ? Le paradoxe de l'homme, c'est
qu'il est à la fois une partie, dans l'ensemble des choses ou encore dans la
société, et un centre en lui‑même. Mais le thomisme ici encore ne néglige
aucune des vérités en présence. Je me subordonne à l'ensemble, sans doute, en
ce sens que je veux occuper ma place pour le bien du Tout, mais il se trouve
justement que la place d'une créature spirituelle dans l'univers, c'est de
représenter l'ensemble des choses, et d'être ainsi un centre » (Aimé Forest, La structure métaphysique du concret selon
s. T. d'A., p. 303). La querelle entre Ch. de Koninck (De la primauté du bien commun contre les personnalistes) et J.
Maritain vient pour une bonne part de la difficulté de préciser jusqu'à quel
point sa condition de partie subordonne l'homme à l'univers et à la société,
alors que d'autre part sa liberté faite pour Dieu l'ordonne directement à Dieu,
Bien commun de l'univers, mais Bien transcendant à l'univers et à toute
société.
Resterait à
préciser en quoi consiste la communication propre aux personnes. On trouvera
réunies dans J. Legrand (L'Univers et
l'Homme dans la ph. de s. T. d'A., t. II, p. 200 à 297) quelques
suggestions de saint Thomas en ce sens.
Nous venons
d'insister si fortement sur la diversité entre les êtres, que nous risquons de
perdre de vue leur cohésion dans l'être. L'existence se communique à une
essence qui la limite à n'être que l'existence de ceci. L'essence se communique
à une matière qui la limite à n'être que l'essence de celui‑ci. L'essence
individuée communique avec un faisceau accidentel individué dans une
subsistence propre. La totalité de l'être n'est que l'agglomération de tous les
subsistants. Seulement leur subsistence les bloque tellement en eux‑mêmes
que toute communication ontologique ultérieure est impossible : chaque
subsistant existe pour son propre compte et son existence n'a rien à faire avec
l'existence des autres. Quand les personnes communiquent, c'est dans une
surexistence intentionnelle obtenue par connaissance et amour, ce n'est jamais
dans l'existence substantielle.
La thèse de la participation. ‑ Pourtant,
si la métaphysique thomiste est par excellence la métaphysique de l'être, c'est
parce qu'elle s'efforce de rendre compte non seulement de la diversité, mais
encore de la communication de tous les êtres dans l'être. En un sens qu'il
reste à préciser, tous les existants‑en‑soi sont en communion, ou
en communauté ; et la raison, c'est qu'ils présentent une convenance, ou
ressemblance, qui marque leur parenté entre eux et avec un exemplaire qu'ils
imitent; le mot participation résume tout. Ce mot est platonicien mais comme
l'ont récemment souligné C. Fabro (La
nozione metafisica di partecipazione secondo s. T. d'A.) et L. B. Geiger (La participation dans la philo. de s. T .
d'A.) la notion de participation, platonicienne d'origine, a été
parfaitement assimilée dans la synthèse thomiste au point de s'y appuyer sur
des principes aristotéliciens.
Preuve de la participation. ‑ Le
tort de Platon était de croire que la diversité s'expliquait suffisamment par
la présence d'une matière réceptrice en face d'une Forme Une.
« Admettre que la diversité dans les choses
résulte de la seule diversité du principe récepteur, c'est l'opinion
platonicienne. En platonisme, en effet, on admet l'Un du côté de la Forme, et
la Dualité du côté de la matière ; de sorte que pour rendre compte de la
diversité, il suffit de faire appel à la matière comme à son principe. Il suit
de là qu'en platonisme, l'Un et l'Etre se disent toujours rigoureusement dans
le même sens, et que la diversification des choses s'explique par la seule
diversité des principes récepteurs » (In Physie., liv. VII, leçon 7).
Mais si
Platon s'en tenait là, c'est qu'il hypostasiait la Forme et la Matière, et se
les représentait subsistant éternellement en face l'une de l'autre. A vrai
dire, Platon s'était aperçu en Parménide
(133, 134) qu'il risquait par là
de couper toute communication entre le monde des Formes et celui de la Matière.
Au gré de saint Thomas, le progrès réalisé par Aristote sur Platon, c'est que
la forme s'incarne dans la matière pour com‑poser
avec elle. Saint Thomas généralise: l'acte compose avec la puissance ; et
particulièrement, l'existence avec l'essence. La diversification de l'unité
formelle par la multiplicité matérielle ne se réduit donc plus au reflet de l'Un sur le Multiple, elle est
la synthèse réelle du multiple et de
l'un. Seulement, ajoute saint Thomas, il serait dommage, en suivant Aristote,
d'oublier totalement Platon et de refuser absolument d'hypostasier l'Un (ou
l'Acte). Car, si l'Un (ou l'Acte) en lui‑même n'est rien, comment la
matière, distincte par essence de l'acte et incapable de se le donner toute
seule, composera‑t‑elle jamais avec lui ? Si l'Existence, l'Unité,
la Vérité, la Bonté, la Beauté, la Vie, la Pensée et l'Amour en elles‑mêmes
ne sont rien, comment la matière (qui n'est ni existante, ni une, ni vraie, ni
bonne, ni belle, ni vive, ni pensante, ni aimante) fera‑t‑alle pour
composer jamais avec la part diminuée qu'elle peut en recevoir, mais ne pas se
donner ? N'y ayant rien qui les amène a composition, elles ne composeront pas.
La diversification de l'être se fait donc bien par composition, comme le dit
Aristote; mais par quoi la composition se fait‑elle ? Il faut le demander
à Aristote. Mais c'est Platon qui répondra: la composition aristotélicienne est
bien la condition nécessaire de la diversification, mais elle n'en est pas la
condition suffisante.
En effet, la
com‑position réclame un com‑positeur : s'il est évident que le
multiple comme tel est composé, il est non moins évident que le composé comme
tel est dépendant. Bref : le multiple comme tel est composé par un autre. Et
cet autre n'est pas seulement un moteur qui transforme une matière ni même le
Premier Moteur éternel qui transforme une matière éternelle. Celui dont le
composé ontologique dépend, est cause non du devenir, mais de l'être. Et comme la
dépendance persisterait aussi longtemps que la composition, celui dont tous les
composés dépendent ne peut lui‑même être composé: il est donc
nécessairement simple et pur; et pour être la source de tout acte fini, il doit
contenir en lui toute la réalité des actes finis, mais à l'état pur et infini.
En résumé : 1° Il v a un Premier, qui est
l'Acte pur et infini de l'Éxistence ; 2° De lui dérivent (d'une manière qu'il
faudra préciser) les types d'être, les individus de ces types, et les
subsistants de ces types individuels ; 3° Ces derniers, n'étant par essence que
puissance d'exister, ne sont pas
l'Exister mais ont la part d'existence que mesure leur
capacité essentielle ; 4° On appelle participation
depuis Platon, le fait de « recevoir d'une manière particulière ce qui
appartient à un autre d'une manière universelle » (In Boethii De Hebdomadibus, chap. 11) ; 5° La participation implique
donc indissolublement trois choses : a) La composition
d'un acte avec une puissance à laquelle il doit de n'être pas total; b) La dépendance causale de ce composé à l'égard de l'acte pur et total ;
c) La ressemblance entre l'Acte pur
et l'acte reçu, mais ressemblance essentiellement
mêlée de dissemblance à raison de la mesure différente selon laquelle le
même acte est réalisé ici et là.
La «
position platonicienne » est désormais corrigée ; mais la thèse
aristotélicienne est améliorée par la vérité du platonisme : il n'y aurait
jamais ni récepteurs, ni formes en composition avec eux, s'il n'y avait une
Forme, absolument une, absolument pure, capable de se faire imiter en
déterminant la capacité des récepteurs et en les posant dans l'existence.
Conséquences de la participation. ‑ 1°
La communauté des êtres.
La relation
de dépendance à l'égard du Premier Existant est constitutive de tous les êtres
autres que le premier. Elle fonde entre tous les êtres, Premier compris, une
relation de ressemblance réelle. Or qu'est‑ce que la ressemblance sinon
la communication dans la forme ?
« On
remarque une ressemblance dès qu'il y a convenance ou communication dans la
forme. Donc il y aura autant de sortes de ressemblances que de manières de
communiquer dans la forme. ‑ Premier cas. on appelle semblables des
réalités qui communiquent dans la même forme suivant le même type (ratio) et suivant la même mesure (modus) : en ce cas, on ne dit pas
seulement qu'elles sont semblables, mais encore qu'elles sont égales dans leur
similitude ; exemple : deux taches également blanches... c'est la ressemblance
la plus parfaite. ‑Deuxième cas : on appelle semblables des réalités qui
communiquent dans la forme suivant le même type (ratio), mais non suivant la
même mesure (modus), mais suivant une
mesure ici plus grande, là moins grande : une tache moins blanche est dite
semblable à une plus blanche; ce n'est déjà plus qu'une ressemblance
imparfaite. ‑ Troisième cas: on appelle semblables des réalités qui
communiquent dans la même forme et pourtant pas suivant le même type. Cela
s'observe à chaque fois qu'un agent n'est pas de la même espèce que son effet.
D'une manière générale, en effet, l'agent produit un effet qui porte la ressemblance
de ce qu'il y a précisément d'actif dans l'agent ; or rien n'agit qu'au titre
de sa forme ; il est donc nécessaire qu'on retrouve dans l'effet la
ressemblance de la forme de l'agent. Si donc l'agent est contenu dans la même
espèce que son effet, entre le« Producteur » et le« Produit », il y aura
ressemblance dans la forme, suivant le même type (ratio) spécifique; exemple :
un homme engendre un homme. Au contraire, si l'agent n'est pas contenu dans la
même espèce, il y aura bien ressemblance, mais pas suivant le même type
spécifique; exemple : les effets des agents cosmiques universels portent bien
la marque de ces agents, mais non au point d'épouser leur type spécifique. ‑
Si donc il existe un agent qui soit radicalement autre que tous les êtres et
ne soit du même genre qu'aucun, ses effets n’accéderont que plus lointainement
encore à la ressemblance de la forme de cet agent. Ils n'y participeront donc
pas suivant le même type spécifique ni même générique, mais seulement suivant
une certaine analogie. Exemple : c'est ainsi que l'être lui‑même est
commun à tous. Et, de cette manière, ce qui existe par Dieu lui est rendu
semblable en tant même qu'être, comme au premier et universel principe de tout
l'exister » (I, 4, 3).
Sens de la thèse. ‑ Pour
comprendre la participation dans l'être, il faut se garder de deux erreurs :
1) Erreur par excès: imaginer on ne sait quel milieu continu et diffus dans
lequel baigneraient les êtres ; 2) Erreur par défaut : nier que la
communication entre tous les êtres soit rien de réel, mais une pure vue de
l'esprit. ‑ En réalité, ce qui assure la communication, c'est une
relation réelle de dépendance, fondant à son tour une relation non moins réelle
de ressemblance. a) Tous les existants dépendent du Premier existant comme de
leur Auteur et de leur Fin :
« La Sagesse
divine elle‑même est cause efficiente de tout, en tant qu'elle amène les
choses à exister; mais, non contente de leur donner d'exister elle leur donne
aussi d'exister en relation réelle (esse
cum ordine in rebus), en tant que les choses s'unissent mutuellement dans
leur relation à la Fin dernière ; enfin (la Sagesse divine), est cause de
l'indissolubilité de cette concorde et de cet ordre» (In De divinis Nominibus, chap. VII, leçon 4, fin).
b) Relation de ressemblance, par le fait même : ayant tous le même Auteur,
les êtres portent tous la même empreinte ; ayant tous la même Fin, ils ont tous
le même mouvement. ‑ Bref, tous les existants forment une immense
communauté parce qu'ils sont tous en communion avec le Premier Existant.
La ressemblance entre tous les êtres n'est point une ressemblance univoque.
On dit qu'il y a une univocation entre deux êtres lorsqu'ils sont appelés (vocati) du même (uno) nom, parce qu'ils ont le même type; ainsi on appelle agent
univoque, par rapport à son effet, celui dont l'action communique à autrui le
même type. Or, entre tous les êtres, il ne peut s'agir d'une ressemblance
univoque, puisque la forme d'existence n'est jamais communiquée suivant le même
type, ni, encore moins, suivant la même mesure : le Premier Existant est l'acte
pur et infini de l'existence; les autres ont l'acte fini d'existence qui
compose avec leur essence.
Toutefois,
la forme d'existence est toujours communiquée suivant le même rapport (en grec
: ana ton auton logon, ana logon; saint Thomas transcrit : secundum aliqualem analogiam) : rapport de ressemblance et de
dépendance avec le Premier Existant.
« Tout
possède l'exister à la mesure de son rapport de ressemblance avec Dieu qui est
l'Exister même subsistant, et la raison, C'est que tout existe uniquement en
tant que participant à l'exister» (G. G., III, 19 Item ... ).
Par
conséquent, entre tous les êtres, sauf le premier, la communication de la forme
d'existence produit non seulement un rapport de ressemblance, mais encore et
surtout une ressemblance de rapports, d'un mot : une analogie (réelle). De plus
la communication de l'existence par le premier être à tous les autres établit
entre lui et eux une ressemblance qui tient au rapport qu'ils entretiennent
tous avec lui; là encore : analogie.
Conséquences de la participation. ‑ 2°
La structure de la notion d'être.
Il y a métaphysique lorsqu'un homme, s'avisant soudain qu'il n'y a rien de
plus profond que l'exister et que l'exister est ce qu'il y a de commun à tous,
se demande avec stupeur comment il est possible de discerner deux êtres attendu
qu'il n'y a rien dans chacun qui ne soit de l'être, donc ‑ rien qui ne
leur soit commun. Parménide fut le premier métaphysicien : ayant découvert la
communauté de tous les êtres dans l'être, il s'en tint à la notion d'être qu'il
traita comme une idée générale ordinaire :
«Mais c'est
en cela précisément qu'ils se trompaient (Parménide et les autres partisans de
l'Un) : ils se servaient de l'idée d'être comme si elle désignait une raison
formelle unique et une nature unique, tout comme est unique la nature d'un
genre. Alors que l'être n'est pas un genre, mais se dit en plusieurs sens quand
il est affirmé de plusieurs » (In Metaph.,
1, n° 139).
L'illusion
ici dénoncée par saint Thomas après Aristote concerne aussi bien la formation
de l'idée d'être que son application. a) Pour obtenir une idée générale (=
l'idée d'un genre), il faut abstraire; or il est impossible d'abstraire l'idée
d'être comme on abstrait l'idée d'un genre : Quand j'abstrais l'animal de la
Puce et de la Baleine, je fais parfaitement abstraction de leurs différences,
parce que celles‑ci n'entrent pas dans le genre « animal». Quand
j'abstrais de la sincérité et de la citrouille la notion d'être, il m'est
impossible de faire parfaitement abstraction de leurs différences, parce que
ces différences sont elles‑mêmes de l'être. ‑ b) Pour appliquer à
plusieurs êtres une idée générale, il faut que puissent s'ajouter à elle les
différences de chacun d'eux. Quand j'affirme l'animal de la Puce et de la
Baleine, je garde au terme animal exactement le même sens, parce qu'il ne
contient que ce qu'elles ont en commun, et que ce qu'elles ont de propre s'y
surajoute. Quand j'affirme l' « être » de la sincérité et de la citrouille,
leurs différences ne peuvent s'y surajouter de l'extérieur, parce que l'être ne
désigne pas seulement ce qu'elles ont en commun, mais même ce qu'elles ont de
propre (sans quoi ce qui fait différer deux êtres ne serait pas de l'être, donc
ne serait rien: et il n'y aurait aucune différence entre les êtres). Conclusion
: la notion d'être doit changer de sens à chaque fois qu'on l'applique.
Alors, quand
nous employons le nom d'être, ne sommes‑nous pas dupes d'une équivoque ?
(il y a équivoque, lorsque le même nom est employé pour désigner des réalités
absolument différentes, comme le son de la cloche, le son du visage, le son des
céréales ... )
Pas du tout,
répondait Aristote : car en tous les sens différents que peut prendre le mot
être, il y a toujours quelque chose de constant; c'est le rapport (en grec :
logos ; en latin scolastique : proportio)
à ce qui vérifie principalement le sens de l'être; et l'on sait que pour Aristote,
c'est la substance.
« Il y a
plusieurs manières d'affirmer un terme de plusieurs réalités : 1° En lui
laissant un sens rigoureusement identique : on dit alors qu'il en est affirmé
d'une manière univoque. C’est le cas
du terme animal affirmé du cheval et du boeuf; 2° En lui donnant des sens totalement différents: on dit alors qu'il
en est affirmé d'une manière équivoque. C'est
le cas du terme chien appliqué à la constellation et à la bête; 3° En lui donnant des sens partiellement
différents et partiellement non différents : différents, parce qu'ils
impliquent divers rapporte ; identiques, parce que ces divers rapports visent
un seul et même objet : on dit alors que ce terme est affirmé d'une
manière analogique, c'est‑à‑dire
à raison d'un rapport, du fait que chaque réalité est référée à cet unique
objet selon un rapport qui lui est propre » (In Metaph., IV, n° 535).
L'exemple d'Aristote, (lui restera classique, est celui du terme « sain »,
affirmé du régime, de la médecine, de l'urine et de l'animal, mais à chaque
fois en des sens différents, et pourtant avec ceci de constant que tous ont
rapport à la santé de l'animal : le régime parce qu'il l'entretient, la
médecine parce qu'elle la rétablit, l'urine parce qu'elle l'indique (ibid., n° 537).
Si l'on convient
d'appeler « analogués » tous les objets auxquels un terme analogue est appliqué
en vertu de leurs divers rapports à un même objet, on appellera « Principal
analogué » cet objet unique auquel tous les autres sont référés. ‑ Pour
Aristote, le principal analogué de l'être est la substance, parce que toutes
les autres classes d'être sont ou des négations, ou des préparations, ou des
appartenances de la substance (ibid., nos 539 à 543). – Pour saint Thomas, le
principal analogué de l'être est bien plutôt Celui dont tout être participe,
parce qu'il est: 1° L'Exister même à
l'état pur; et 2° la cause à quoi
tout le reste doit d'exister.
Nous
obtenons ainsi une première sorte d'analogie, que saint Thomas appelle analogia proportionis, ce qui veut dire
: analogie de rapport. Mais saint Thomas n'a pas tardé à s'apercevoir que
l'analogie de rapport était insuffisante. Car enfin, la santé est intrinsèque à
l'animal et à lui seul : ni le remède ni l'urine ne se portent bien. Tandis que
l'être n'est pas intrinsèque seulement au Premier Etre : l'accident ne serait
rien si le rapport d'inhésion ne lui donnait d'être intrinsèquement ; la
créature ne serait rien si le rapport de participation (= dépendance +
ressemblance) ne lui donnait d'autre en elle‑même. Cette remarque nous
oblige à dire que l'analogie de rapport (proportionis), lorsqu'elle i est
fondée sur une participation, cesse d'être un transfert extrinsèque de terme,
pour devenir une communion réelle et intrinsèque dans la qualité participée.
Elle se
double alors nécessairement d'une analogie de similitude de rapports, en bon
français : analogie de proportion, en latin scolastique : analogia proportionnalitatis. Aristote l'avait déjà insinué dans la
métaphysique (VII, 1030 a 21), et saint Thomas le commentera :
« Du fait
que tous les autres prédicaments dérivent de la substance leur qualité d'être,
il s'ensuit que le mode d'être de la substance (être quelque chose) est
participé dans tous les autres prédicaments selon une certaine similitude de
rapports» (In Metaph., n° 1334).
Mais bien
avant d'avoir commenté ce passage d'Aristote, saint Thomas avait compris la
nécessité de compléter l'analogie de rapport par l'analogie de similitude de
rapports :
« Il y
a, en effet, une certaine convenance (ou communauté) entre les réalités mêmes
qui ont rapport l'une à l'autre, parce qu'elles ont une distance déterminée ou
une autre relation mutuelle; telle la convenance de 2 à 1 du fait qu'il en est
le double. Mais d'autres fois on saisit une convenance entre deux réalités,
alors que ce n'est pas entre elles qu'il y a rapport, mais bien plutôt rapport
de ressemblance entre deux rapports; telle la convenance de 6 à 4, du fait que
6 est avec 3 comme 4 est avec 2. La première sorte de convenance est due à un
rapport, la seconde à une proportion ... » Selon ce deuxième mode de
convenance, « le terme vue est appliqué à la sensation et à l'intellection, du
fait que ce que la vue est pour l'oeil la pensée l'est pour l'esprit. Puis donc
que dans la première sorte d'analogie, il faut qu'il y ait une distance
déterminée entre les réalités auxquelles
une propriété est commune analogiquement, il est impossible que rien soit dit
de Dieu et de la créature selon ce mode d'analogie » (entendons : Dieu n'est
pas cent ou mille fois, ni même une infinité de fois aussi bon qu'un homme ‑.
il est bon selon le mode d'exister qui n'est qu'à lui, et par là la bonté qui
est dans l'homme selon un type humain ressemble de très loin à la bonté qui est
en Dieu selon un type surhumain) «mais dans la seconde sorte d'analogie, aucune
distance déterminée n'est mise entre les êtres auxquels une propriété est
commune analogiquement; et c'est pourquoi rien n'empêche qu'un terme soit
affirmé analogiquement de Dieu et des créatures selon cette sorte d'analogie» (De Veritate, 2, 11).
Si l'être en
tant même qu'être est pensable par l'homme, comme l'être en tant même qu'être
vaut analogiquement de tout être, Dieu compris, l'homme qui pense l'être en
tant même qu'être connaît la propriété fondamentale et les lois fondamentales
de tout le réel et de tout le possible.
Preuve de la
thèse. ‑ A la vérité cette thèse ne peut point être prouvée, pour la
bonne raison qu'elle n'en a pas besoin; tout ce que nous pouvons faire est de
montrer que ceux qui croient la nier ne s'entendent pas eux‑mêmes. Comme
personne ne la niait avant Kant, saint Thomas qui la suppose constamment ne
prend jamais la peine de l'expliciter, encore moins de la démontrer.
Soit donc la
critique de Kant : « Je n'ai pas le droit de prendre les conditions de la
possibilité de mon expérience pour la condition des choses en soi.
Les lois et
les principes qui me paraissent valoir évidemment des objets de mon expérience peuvent fort bien ne point valoir du
tout des choses en soi. Les catégories suivant lesquelles je pense mes objets
expriment la structure de mon esprit mais non pas la structure du réel hors de
mon esprit. »
Le thomiste
répond : au sein de tous les objets dont j'ai l'expérience, mon intelligence
atteint d'emblée une notion indépendante des conditions de mon expérience. En
effet, la condition requise pour qu'un objet généralement quelconque soit
l'objet de mon intelligence c'est qu'il m'apparaisse comme vérifiant la notion
d'être, c'est‑à‑dire comme ayant ou pouvant avoir l'existence. Et
il m'est fort possible de concevoir l'existence de réalités dont je sais par
ailleurs qu'elles ne peuvent être pour moi l'objet d'une expérience. Dès lors,
par le seul fait qu'une réalité existe ou peut exister, elle est valablement
pensée (encore que d'une manière très incomplète) par toute intelligence qui
pense l'être en tant même qu'être ; et inversement la seule manière dont une «
chose en soi » ou un « noumène » puisse échapper à la saisie de mon
intelligence c'est de ne point vérifier la notion d'être en tant qu'être, c'est‑à‑dire
de n'avoir aucun rapport avec l'existence, c'est‑à‑dire: de n'être
rien du tout.
Instance
kantienne : de quel droit prétendre que ce qui ne vérifie pas notre notion
humaine d'être, n'est rien ?
Réponse
thomiste : veillons seulement à dire des choses qui aient du sens. Malgré sou
apparence de modestie, l'instance ci‑dessus présente l'inconvénient de
n'être pas intelligible. Elle revient à cette hypothèse : peut‑être qu'en
dehors du domaine des réalités accessibles à l'homme (et qui vérifient la
notion humaine d'être), il y en aurait d'autres, inaccessibles à l'homme, et qui vérifieraient une autre
notion d'être. Malheureusement quiconque s'efforcera
de faire lucidement cette hypothèse s'a percevra
qu'il en est simplement incapable : le seul moyen que j'aie de supposer qu'il y a des réalités ne vérifiant pas ma notion d'être,
c'est de supposer qu'elles la vérifient ; car supposer qu’elles ne vérifient
pas ma notion d'être c'est supposer que je les déclare inexistantes.
Sens
de la thèse. ‑ La notion d'être est absolue, et non pas relative à la
structure de l'esprit humain.
Deux vérités
complémentaires doivent être mainte nues en même temps : a) L'hypothèse selon laquelle une
intelligence même surhumaine pourrait atteindre un objet quel conque sans que
cet objet lui apparaisse d'abord comme existant ou capable d'exister, est une
pseudo hypothèse, c'est‑à‑dire non pas tant une hypothèse fausse
qu'une absence d'hypothèse. Donc la vérification de la notion d'être est la
condition unique
pour qu'un
objet quelconque puisse être saisi par une intelligence quelconque : comme la
couleur est l'objet formel de la vue, l'être est l'objet formel de
l'intelligence en général. Par l'être l'intelligence humaine est en
communication avec la totalité des êtres et des intelligences même surhumaines.
Thèse moins prétentieuse en réalité qu'en apparence, car 1° Connaître toutes choses en tant qu'elles sont de l'être n'empêche
pas d'ignorer ce que chacune est en
détail ; 2° L'être, objet formel de l'intelligence, ne se manifestant jamais à
l'état pur, le mouvement spontané de notre intelligence va bien plus aux êtres
en tant que tels êtres qu'aux êtres en tant même qu'être; il faut une sorte de
retournement contre toutes les habitudes de l'intelligence pour se donner
l'intuition de l'être en tant même qu'être. Penser l'absolu sera donc le lot de
ceux qui sauront en trouver le loisir et la force. b) Mais l'intelligence
humaine n'est pas intelligence pure. Notre esprit trouve dans le corps non un
obstacle mais le moyen naturel d'accomplir son opération spécifique, la pensée.
Pas de pensée humaine, durant la vie présente, sans image. Cela étant, il ne suffira
point à une réalité de vérifier la notion d'être pour être directement et par
soi objet d'intellection humaine; seules le seront les réalités corporelles,
seules susceptibles d'être présentées à l'esprit de l'homme dans les images
cérébrales. ‑ Ainsi donc, parmi toutes les réalités qui vérifient la
notion d'être, les unes seront directement et par soi objet d'expérience
humaine (ce sont les réalités qui n'ont l'existence que dans la matière) ; les
autres ne seront objet d'intellection humaine qu'indirectement et par les
premières (cf. I, 84, 7).
Portée de la thèse. ‑ 1° La notion d'être
en tant qu'être fournit la clé du problème
critique posé par la philosophie moderne. Saint Thomas, pas plus
qu'Aristote, n'avait jamais eu l'idée d'une critique. Pourtant chacune de ses
démarches philosophiques impliquait toute une épistémologie. Lorsque vinrent
Descartes et Kant, il fut impossible de lire saint Thomas sans se demander
comment il leur répondrait. Les essais de compromis de cartésianisme et de
thomisme montrèrent bien vite qu'entre les deux il fallait choisir et dire
pourquoi. Cela revenait à bâtir une critique qui refusât à Descartes toute
concession initiale, de manière à tenir par la suite le kantisme en échec. Ce
travail énorme, ce n'est point un penseur isolé mais une équipe très nombreuse
de penseurs variés qui s'y attela. Georges Van Riet (L'épistémologie thomiste, 1946) en a dressé le bilan. Finalement,
l'on pourrait constituer une « somme » de la critique thomiste où les noms de
Jolivet, Maréchal, Maritain, Rabeau, Roland‑Gosselin, de Tonquédec,
Verneaux, figureraient en bonne place. Il est vrai qu'en face d'eux, il
faudrait inscrire le nom de Gilson : celui‑ci condamne toute critique,
comme nécessairement entachée de criticisme,
c'est‑à‑dire d'une défiance congénitale à l'égard du réalisme,
et il considère comme contradictoire toute prétention du réalisme à se
présenter comme critique. Toutefois Gilson n'a peut‑être pas encore donné
toute la rigueur souhaitable à ses propres idées sur la méthode du réalisme, et
il n'a pas été suivi sur le point précis du refus de la critique Maritain
pense« qu'il est possible de poser (le) problème (critique) d'une toute autre
façon que l'idéalisme ».
Saint
Thomas, nous venons de le voir, a donné pour fonction première à la pensée
vivante, non de construire un monde intelligible, mais de constater un monde
d'existants avec lequel l'esprit de l'homme est de plain‑pied en rapport
de mystérieuse familiarité. J. de Finance (Cogito
cartésien et réflexion thomiste, 1946)
montre comment le thomiste peut tirer de l'aventure cartésienne un profit
positif en exploitant, mieux que saint Thomas n'avait pu le faire, la réflexion
qui doit donner le branle à la critique. Aimé Forest (Du consentement à l'être, 1936 ; Consentement et création, 1943) et André Marc (Psychologie réflexive, 1949)
nous donnent une critique authentiquement thomiste par le sens de l'être,
mais reliée à toutes les recherches modernes et contemporaines. Grâce à la
méthode réflexive, «on ne peut aucunement confondre avec le Cogito cartésien, la connaissance la
plus parfaite dont nous soyons capables apparaît avant tout comme une «
présence de notre esprit » (André Marc) à l'esprit créateur et aux autres
esprits humains. Le point de départ d'une critique thomiste, loin d'être le« je
pense » désincarné et désocialisé, serait le« Nous dialoguons » par où débute
en effet la Psychologie réflexive d'André
Marc. Mais le dialogue humain (les signes que se font les hommes) n'est qu'un
moment d'un dialogue universel : les choses nous font des signes, Dieu nous
fait des signes; par la connaissance nous communiquons avec tout être parce que
notre être est déjà en communication avec l'universalité de l'être.
Le programme
de la métaphysique n'est donc aucunement celui que les Prolégomènes ont imposé pendant un siècle à presque tous les
penseurs modernes. « La thèse qui fonde la métaphysique est celle‑ci:
tout objet généralement quelconque présente à l'intelligence une forme d'être,
une structure, qui, si pauvre soit‑elle, entre de plain‑pied dans
l'idée d'être. La métaphysique a pour objet propre cette idée d'être,
antérieure à toutes notions particulières, comme condition de leur
intelligibilité » (R. Verneaux, Les
sources cartésiennes et kantiennes de l'idéalisme français, p. 500. Cf. R.
Jolivet, L'intuition intellectuelle et le
problème de la métaphysique, p. 74‑75).
2° Si la
condition de l'intelligibilité est la vérification de l'idée d'être, la
condition de l'expérience humaine est la présentation dans une image sensible.
La méthode de la métaphysique consiste donc à passer des objets sensibles
donnés à notre expérience aux objets intelligibles qui ne peuvent pas y être donnés : c'est la méthode d'analogie, qu'il ne faut pas confondre avec le
raisonnement par analogie. Celui‑ci prétend démontrer un fait ou une loi,
celle‑là ne vise qu'à construire un concept valable des réalités qui ne
sont point objet de l'expérience humaine, à partir des objets de l'expérience
humaine. Pour qu'un être ne répondant pas aux conditions de l'expérience soit
cependant l'objet d'une intellection, il faut et il suffit : 1° Que cet être
présente une ressemblance réelle avec
l'un ou l'autre des objets de l'expérience ; et 2° Que la non moins réelle différence entre les deux soit connue en même
temps que la ressemblance.
Pratiquement,
dès que je fais l'expérience du moindre brin d'herbe, si je le pense en tant
même qu'être, j'atteins à même cette humble expérience une notion (la notion
d'être) qui vaut de toute réalité. Toute réalité, en tant qu'être, ressemble à
ce brin d'herbe, en tant qu'être. Cela ne signifie d'ailleurs pas que le type (ratio) et la mesure (modus) de toute réalité soient
identiques au type et à la mesure d'être de ce brin d'herbe. Chaque réalité
existe suivant le type et à la mesure de son essence. Ainsi, en pensant
n'importe quel objet de mon expérience en tant qu'être, je le pense à la fois
en tant que communiquant avec tous les autres êtres par la participation à la
forme d'existence, et, à la fois, en tant que s'opposant à eux par le type
d'être et la mesure d'être qui lui sont propres. C'est donc la structure même
de la notion d'être qui me permet de passer de mon expérience à l'au‑delà.
Même si je ne sais pas encore qu'il existe des êtres au delà des limites de mon
expérience, je sais que ma notion d'être se vérifie analogiquement, c'est‑à-dire
proportionnellement, en tout ce qui existe, et même en ce qui existerait sans
être pour moi objet d'expérience. L'hypothèse, d'ailleurs toute naturelle, de
choses transcendantes à mon expérience, implique que je retrouverai en elles la
structure ontologique qui m'est familière : ces choses transcendantes (choses‑en‑soi
ou noumènes de Kant), sous peine de n'être rien du tout, ont une essence
déterminée que j'ignore sans doute, mais dont je sais, à coup sûr, qu'elle est
faite pour recevoir une existence qui lui soit exactement commensurée.
Comme par
ailleurs, il est impossible d'être sans présenter un minimum d'unité, de vérité
(c'est‑à‑dire d'intelligibilité), de bonté (c'est‑à‑dire
de correspondance à quelque appétit), de ces choses transcendantes que je ne
connais pas en détail, je sais de science certaine qu'elles sont unes, vraies,
bonnes, chacune à sa manière. La conception analogique de l'être entraîne celle
de l'un, du vrai, du bon.
Le seul fait
de la composition de l'essence avec l'existence dans les êtres finis et
multiples exige un compositeur, c’est-à‑dire un auteur de cette
composition. En effet, l'essence et l'existence des êtres finis et multiples
prises isolément, ne sont pas des êtres mais des éléments d'être; de plus,
l'existence n'est pas, par soi, limitée à cette existence, et réciproquement
l'essence finie n'est pas, par soi, existante. Or, ce qui de soi n'est rien,
n'est quelque chose que par un autre;
et ce qui de soi n'est pas lié à un autre n'est lié à cet autre que par un tiers. Donc le composé d'essence
et d'existence n'est pas par soi mais par
un autre. Cet autre a forcément l'existence ; pas par un autre. sans quoi
tout le serait à recommencer. Donc, il l'a mais il ne l'a raisonnement par soi,
ce qui ne peut signifier qu'une chose : il l'est.
Sens de la thèse. ‑ Au long de cet
enchaînement d'évidences (multiplication implique limitation, limitation
implique composition, composition implique dépendance, dépendance suppose
Indépendant, (Indépendant = Existant par soi, Existant par soi = l'Existence
même), nous avons utilisé la notion de causalité. Mais il faut bien remarquer en quel sens nouveau... 1° Lorsque les
sciences de la nature emploient la causalité, elles entendent qu'entre deux
corps déjà existants l'on constate
une corrélation impliquant transmission ou échange d'un état physique, ou d'un
corpuscule ou d'un paquet d'énergie. Cet échange se fait suivant des lois qui
s'imposent à l'un et à l’autre des deux termes de la corrélation. Il s'ensuit
évidemment que la causalité, en ce sens
très précis, ne peut absolument pas être transportée en dehors du monde de
notre expérience. ‑2° Lorsque la philosophie de la nature emploie la
causalité, elle entend par là qu'entre deux êtres déjà existants une relation surgit, en vertu de laquelle le premier
est le principe d'un changement dans le second. Prise dans ce second sens, la
causalité peut être transportée en dehors du monde de notre expérience. Ce
n'est pourtant pas non plus dans ce
second sens que le métaphysicien emploie la notion de causalité. ‑ 3°
En métaphysique, il s'agit d'assigner la raison pourquoi « ce‑qui‑de‑soi‑n'est‑pas
» est. Or, il est immédiatement évident que s'il est sans être par soi, c'est
qu'il est par un autre. Le mouvement
de pensée que suggère ici la préposition par
est donc tout différent du mouvement de la pensée du physicien qui, partant
d'un existant, recherche le terme corrélatif avec lequel cet existant est en
relation de transmission ou d'échange ; il est même tout différent du mouvement
de pensée du philosophe qui, partant d'un changement constaté, recherche sa
source dans un autre être. C'est le mouvement de la pensée du métaphysicien
qui, constatant que les êtres multiples et finis n'ont pas l'existence par
identité avec elle, conclut qu'ils l'ont par identité partielle et relative (=
ressemblance et dépendance) avec Celui‑là qui est l'Existence.
En somme :
I. ‑
Fait constaté : Il y a la totalité de
l'existant (embrassée par ma notion d'être).
II. ‑
Evidence absolue: En dehors de la
totalité de l'existant (= en dehors des prises de ma notion d'être), il n'y a rien.
III. ‑
Evidence absolue : Puisque la totalité de
l'existant existe, c'est qu'elle contient en elle‑même le principe
suffisant de son existence (quelque soit le nom qu'on lui donne : Nature,
Matière, Dieu ou n'importe quoi).
IV. ‑
Evidence absolue : Le principe suffisant
de l'existence tient son existence non d'un autre, mais de soi ; c'est‑à‑dire
que l'existence en lui n'est ni acquise ni reçue ; donc qu'il n'a pas, mais est
l'existence; donc que l'existence en lui est pure et donc illimitée (à partir
d'ici il devient impossible d'identifier le principe suffisant de l'existence
avec la matière ou l'Univers, ou généralement avec une réalité fractionnée dans
l'espace et le temps).
V. ‑
Fait constaté : les existants donnés à
mon expérience ne sont pas l'existence même, sans quoi ils seraient tous
purement et simplement identiques à l'existence infinie, et ne présenteraient
aucune distinction d'espèces ni d'individus (il n'y aurait en eux aucune
détermination autre que la plénitude de l'exister et il ne manquerait à aucun
d'eux aucune des déterminations incluses dans l'exister).
VI. ‑
Conséquence inéluctable : puisque les
existants donnés à mon expérience font partie de la Totalité de l'existant, ils
sont reliés au titre exprès de leur existence avec le principe suffisant de
l'existence. C'est cette relation que désigne la préposition par dans la formule suivante : les
existants donnés à mon expérience existent par
le principe suffisant de l'existence.
Dire cela,
c'est affirmer la relation de dépendance causale entre le monde de l'expérience
et l'au‑delà de l'expérience.
L'objection
kantienne (selon laquelle la causalité est une catégorie exclusivement valable
dans le monde de l'expérience) est éliminée :
1° La
causalité qui est valable dans le monde de l'expérience est précisément une
notion dont nous ne nous servons pas ici : car, dans le monde de notre
expérience, la causalité n'est jamais du donneur d'existence à l'existence
même, mais toujours d'un transformateur à des transformés qui sont supposés
exister indépendamment de leur transformation.
2° D'autre
part, la notion de causalité dont nous nous servons ici (le principe suffisant
de l'existence en tant que donneur d'existence) ne nous fait pas totalement
sortir du monde de notre expérience. Nous n'avons pas l'expérience du donneur
d'existence, mais seulement du monde d'existants finis qui nous entoure. Mais
c'est précisément en expérimentant ce monde comme ensemble d'êtres finis, que
nous l'expérimentons comme non‑totalité de l'existence, autrement dit
comme non‑suffisant pour exister. Par là, nous le saisissons comme
dépendant d'un être non donné dans l'expérience, et pourtant corrélatif
indispensable du manque d'être (= du néant partiel et relatif) qui est
essentiel au fini comme tel.
En un
certain sens, l'univers n'est qu'un trou dans la plénitude de l'être.
L'expérimenter comme trou, c'est apercevoir sur ses bords la présence du plein
d'être dont il émane, où il baigne, et qui le déborde de toutes parts. Bref, il
serait faux de dire que nous avons l'expérience du principe suffisant de
l'existence ; mais il serait également faux de prétendre que ce n'est pas
l'expérience qui nous l'indique.
Il n'y a que
deux manières d'échapper à l'évidence de la causalité transcendante, c'est ou bien de ne faire aucune attention à
l'existence, et de se noyer dans l'Océan des essences multiples et changeantes;
‑ ou bien de remarquer
l'existence, et de l'avouer finie (comment pourrait‑on faire autrement
?), mais de refuser de la relier à un donneur d'existence qui soit l'existence
infinie: on est alors acculé à juger que l'existence de l'univers n'a aucun
sens, aucune raison, aucun principe, d'un mot : qu'elle est absurde.
Non évidente par elle‑même, l'existence de Dieu doit et peut être démontrée.
Saint Thomas a commenté les preuves
de Dieu par Aristote. Il les a repensées à l'adresse d'adversaires arabes
pétris d'aristotélisme (les Gentils de la Summa
contra Gentiles). Mais il en a donné dans la Somme théologique une formulation originale. Saint Thomas offre à
son lecteur de rencontrer Dieu au bout de cinq « avenues » convergentes (I, 2,
3).
I ‑ La première part du «
changement ». Non pas du mouvement local, mais du devenir intrinsèque. Pour
qu'il y ait du changeant il faut qu'il y ait l'immuable. C'est évident, pour
qui se rappelle la composition du changeant (chap. 1) et sa dépendance à
l'égard d'un déterminateur externe (chap. V, 10).
Au terme du changement, il y a du
nouveau ; ce nouveau ne s'identifie pas à l'ancien, donc l'ancien n'était pas
le nouveau ; donc le nouveau n'existe pas par le seul fait que l'ancien était;
donc un tiers doit intervenir pour le faire exister. L'intervention de ce tiers
est‑elle, en ce tiers, du nouveau ? Si oui, le même raisonnement
s'impose. Et il est impensable, et donc impossible, qu'un être soit en train de
changer sans qu'il soit présentement en train de dépendre d'un Autre qui, pour
intervenir afin de faire exister le nouveau, n'a nul besoin d'acquérir du
nouveau.
C'est la
preuve de Dieu que donne l'Athénien dans les Lois de Platon (894, 5, 6) et qu'Aristote reprend en Physique (VIII, 5) et en Métaphysique (XII, 6). Mais saint Thomas
la débarrasse de sa gangue mécanique (dans les Lois) et astronomique (en Aristote) et la transpose sur le plan de
l'existence (Gilson). Le caractère extrêmement abstrait de la preuve, qui fait
sa grande simplicité métaphysique, empêche souvent les lecteurs de voir que le
Dieu auquel elle aboutit est le moins abstrait, le moins lointain, le moins
inerte qui se puisse concevoir ‑ c'est, pour employer les mots d'Aristote
retenus par saint Thomas, le premier moteur immobile : en lui, nous avons le
mouvement, la vie et l'être. Mais il est bien entendu que l'immobilité en
question ici n'est pas le repos passif de qui manque de tout, mais au contraire
la quiétude active de qui ne manque de rien. (c En ce sens Platon disait que le
Premier Moteur se meut lui‑même parce qu'il se pense et se veut et s'aime
lui‑même. En un sens cela ne s'oppose point aux raisonnements d'Aristote.
Car il n'y a aucune différence entre le mouvement de pense qui aboutit à un
Premier qui se meut lui‑même, au sens de Platon... et le mouvement de
pensée qui aboutit à un Premier absolument immobile au sens d'Aristote» (C. G., I, 13, Sciendum autem ... ).
II. ‑
La deuxième avenue part d’un fait tout voisin du précédent : il y a des
enchaînements de causes. C'est‑à‑dire des causes qui n'agissent que
parce qu'une précédente agit sur elles, la précédente n'agissant que parce
qu'une autre agit sur elles (l'hameçon retient le poisson, parce que la ligne
soutient l'hameçon, parce que le bras tient la ligne, parce que le pêcheur
maintient son bras, parce que la barque supporte le pêcheur, parce que l'Océan
supporte la barque, parce que la terre contient l'Océan, parce que le système
solaire contient la terre, etc.). Et tout l'univers pourrait bien n'être qu'un
tel enchevêtrement de causes en cascade. Or de tels enchaînements de causes
supposent l'existence d'une Première Cause, qui agisse actuellement sur toutes
les autres sans qu'aucune agisse sur elle. En effet, toutes les causes qui
n'agissent que sous l'action d'une précédente ne sont que des intermédiaires,
des transmetteurs ; si donc il n'y a
point de première il n'y a que des intermédiaires, des transmetteurs, mais ils
n'ont rien à transmettre: et il n'y aura point d'effet. Un pipe‑line aura
beau être formé d'une infinité de tubes, cela ne fera pas que coule le pétrole
: il faudrait de plus un Puits ; Si l'être passe à travers l'univers, ce n'est
pas parce qu'il est fait d'une infinité de transmetteurs d'être, c'est parce
qu'en dehors de cette série de transmetteurs, finie ou infinie, linéaire ou
circulaire, peu importe, il y a la Source de l'être.
Premier
Moteur, On Première Cause, les deux premières avenues nous font rencontrer Dieu
comme Agent universel et souverain. Comme rien n'agit qu'en tant qu'il est en
acte, ce Dieu est acte. De 'plus, il est acte pur : Sans quoi, entrant en
composition avec une puissance il serait dépendant d'un compositeur supérieur à
lui, et serait lui‑même un effet.
III. ‑ La troisième avenue part des êtres qui périssent. Ici, saint Thomas ne suit plus Aristote, mais les Arabes, spécialement AI Farabi et Avicenne. ‑ Le fait est qu'il existe autour de nous des êtres qui sont indifféremment capables d'être et de ne pas être, de telle sorte qu'en fait ils commencent et cessent d'être. Maintenant, si tous les êtres en étaient là, et donc s'il n'y avait pas d'être éternel, il faudrait que le monde existe depuis un temps infini, puisqu'il n'y aurait pas de créateur pour le faire commencer. Seulement, pendant ce temps infini, tous les êtres auraient eu le temps de commencer d'être et de cesser d'être. Mais, qu'à un moment rien ne soit, éternellement rien ne sera. Il faut donc qu'il existe au moins un être qui n'ait ni besoin de commencer ni obligation de finir, bref un être qui ne puisse pas ne pas être ; convenons de l'appeler « être nécessaire ». Ce pourrait être la Nature, ou les Espèces, qui, sans naître ni périr, s'incarnent sans cesse dans de nouveaux individus, ou la matière qui ne se perd ni ne se crée. Jusqu'ici notre raisonnement est suivi par le panthéisme et par le matérialisme athée ; la conclusion est inévitable : il y a au moins un être nécessaire. ‑ Seulement le métaphysicien ne peut s'arrêter à cette évidence ; il pose une question ultérieure : cet être nécessaire tient‑il sa nécessité d'un autre, ou l'a‑t‑il de soi ? S'il la tient d'un autre, c'est cet autre qui jouit de la véritable nécessité, pourvu qu'il ne la tienne pas d'un autre à son tour, mais qu'il soit le « Nécessaire par soi ».
Bien
entendu, la seule manière d'être nécessaire par soi c'est non de pouvoir être
ou ne pas être, mais d'être l'acte même
de l'existence.
IV. ‑
La quatrième avenue pourrait bien être la synthèse de tout le platonisme et de
tout l'augustinisme : ses meilleurs commentaires sont la dialectique de l'amour
dans le Banquet, et la vision d'Ostie dans les Confessions (IX, 24). Mais son
résumé le plus nerveux est ce mot d'Aristote :
« D'une
manière universelle, dans les domaines où il existe du meilleur, dans ces mêmes
domaines existe aussi le Très Bon. Puis donc qu'il existe dans le domaine des
êtres réels un être réellement meilleur qu'un autre, c'est qu'il existe à coup
sûr un être Très Bon.... ce qui serait précisément le Divin» (Dialogue De la philosophie, cité par Simplicius,
comm. in De caelo).
Au point de
départ, l'on constate que les êtres réels sont plus ou moins vrais, plus ou
moins bons, c'est‑à‑dire satisfont plus ou moins notre faculté de
penser et d'aimer. (Nous sommes donc ici dans un domaine purement qualitatif,
et même débordant la matière, si bien qu'aucune traduction n'est possible en
langage quantitatif). Or, apprécier le plus et le moins, en ce domaine purement
qualitatif, c'est toujours et nécessairement faire une comparaison avec un
maximum; car si l'on se contentait de comparer deux choses bonnes entre elles,
on pourrait bien les déclarer autrement bonnes mais il n'y aurait aucun sens à
déclarer l'une meilleure que l'autre.
N. B. ‑
Il y a en effet deux sortes de mesures : 1° La mesure quantitative, qui est la comparaison d'une grandeur avec une
grandeur minima prise comme unité.
Ex. : un homme est plus grand qu'un autre parce qu'il compte un plus grand
nombre de centimètres. ‑ 2° La mesure qualitative,
qui est la comparaison d'une intensité avec une intensité maxima prise comme idéal. Ex. : un homme
est plus juste qu'un autre parce qu'il se rapproche davantage de l'idéal de la
justice.
Il faut donc
que le premier contact avec une chose belle nous ait fait comprendre « ce que
c'est que la beauté » (Platon), et nous ait fait voir par là même que la beauté
n'est pas de soi moins belle ici ou en ceci, mais que la Beauté est en soi et
par soi purement et absolument et totalement belle (Banquet), si bien que les
choses sont plus ou moins belles selon qu'elles s'approchent plus ou moins de
la Beauté. Si les joies charnelles et les joies spirituelles ne nous faisaient
pas deviner ou pressentir « ce que c'est que la Joie, et la Vie, et la Vérité
», jamais nous n'aurions le moyen de déclarer les unes meilleures que les
autres (saint Augustin, Confessions), tout au plus pourrions‑nous
déclarer que les unes sont très différentes des autres. La comparaison des
beautés, des bontés, des vérités implique donc à titre de condition sine qua
non la conception d'un maximum qui n'est autre que la Bonté, la Vérité, la
Beauté réalisées à 1'état pur, donc total ou infini (au sens chrétien). Les
degrés de l'être sont donc inadmissibles à qui n'admet pas l'Etre même. Donc,
du fait que nous éprouvons les êtres réels comme plus ou moins bons, beaux et
vrais, nous devons conclure à l'existence non moins réelle d'une cause exemplaire,
à la fois Modèle et Mesure de tout, à laquelle participent toutes les réalités.
V. ‑
La cinquième avenue part du fait que toutes les choses dans l'univers sont
dirigées. Ce n'est pas là une vue de l'esprit, mais un fait évident : il ne
dépend pas de nos observations ni de nos interprétations que tous les êtres de
l'univers, du plus petit (l'atome) au plus grand (la galaxie) soient organisés
de telle sorte qu'ils produisent régulièrement les résultats les plus
convenables à la fois à leur propre conservation et à la conservation des
autres êtres. De ce fait, deux explications, et deux seulement, peuvent être
données : ou bien c'est par hasard, ou bien c'est par tendance. Mais la
première hypothèse ne présente aucun sens intelligible, car un résultat obtenu
par hasard, c'est un résultat auquel rien n'était ordonné, auquel rien ne
tendait, et c'est donc un résultat obtenu non régulièrement : dès qu'un
résultat est obtenu régulièrement, on est obligé de conclure qu'il n'est pas
obtenu par hasard. Il reste donc que ces résultats les plus convenables obtenus
régulièrement, soient obtenus par tendance (ex
intentione). « Tendance », ici, ne prête aucun psychisme aux composants de
l'atome ou de la galaxie : tendance naturelle, ou intention de nature, désigne
le principe réel de la régularité que le savant exprime conceptuellement sous
forme de loi. Bref, le monde nous met en présence d'orientations déterminées
qui mènent chaque être à obtenir ce qui lui convient, alors même que cet être
ne connaît pas, ou, que, s'il connaît, sa connaissance n'y est pour rien :
l'atome d'argent s'unit régulièrement à l'atome de chlore ‑ la
disposition des étoiles leur évite régulièrement de se rencontrer; les animaux
s'accouplent régulièrement. La seule interprétation possible des innombrables
faits de ce genre est que tous ces êtres sont constitués, structurés, disposés
avec une orientation ou direction déterminée vers le convenable. Quiconque
verra cent fois de suite une balle se loger au centre de la cible saura que ce
n'est point par hasard ; autrement
dit, il saura qu'en chaque balle se trouve une direction, une orientation vers
le centre de la cible; mais comme le métal ne connaît pas, il saura aussi que
cette orientation ne vient pas de la balle elle‑même; et il conclura à
l'existence d'un ou de plusieurs tireurs, qui surajoutent aux tendances du
métal une tendance à la cible. De même, quiconque observe l'univers est obligé
de conclure qu'il existe une pensée et une volonté qui orientent les natures
non connaissantes vers les résultats convenables, non plus en surajoutant une
tendance à leur être, mais en constituant leur être comme tendance, c'est‑à‑dire
comme nature.
L'argument
se tire ici de l'orientation de chaque nature définie vers ce qui lui convient
: en ce sens, il est statique et individuel. On en tirerait un dynamique et
collectif, plus frappant encore, si l'on considérait toutes les natures en
liaison et en cours de fabrication. ‑Saint Thomas présente l'argument
sous une forme collective qu'il emprunte à saint Jean Damascène, à la fin du
chapitre qu'il consacre dans le Contra
Gentes à l'existence de Dieu. Des natures aux propriétés différentes et aux
activités divergentes convergent cependant pour produire un ordre constant ou
du moins régulier. Or cela est impossible, à moins qu'une direction unique et
commune les constitue toutes et chacune avec une orientation définie vers le
même résultat général. ‑ Pour donner enfin à l'argument sa forme
dynamique, il suffirait de réfléchir aux conditions sans lesquelles l'évolution
des vivants reste inintelligible : Les imitations par lesquelles certains
vivants ont engendré des vivants d'un type différent du leur, pour n'être pas
létales mais pour aboutir à des formes viables et finalement à la constitution
de vivants supérieurs, ne peuvent être dues à une immense somme de hasards;«
les choses se sont passées comme si, depuis la naissance de la cellule
originelle, l'homme avait été voulu en tant que support du cerveau» (Lecomte du
Noüy). ‑ Autant qu'une direction par pensée et volonté, l'évolution exige
un Point final lui donnant un sens. De fait, outre l'enchaînement des causes
efficientes, on constate l'ordonnancement des causes finales dans ce processus
à la fois convergent et irréversible. Convergent : la matière, sous l'action
des agents élémentaires, prend des états toujours moins probables et plus
complexes, jusqu'à l'extrême complexité du cerveau humain, organe des fonctions
sensibles qui conditionnent l'unification de l'Univers par la Pensée. Irréversible: malgré la tendance des
phénomènes physiques à retomber dans l'indifférencié et l'informe, les
phénomènes vitaux et psychiques tendent vers plus de complexité et d'union. Le
psychisme humain pourrait s'opposer librement à cette tendance, mais alors il
nierait en lui‑même la loi de finalité à laquelle il doit sa propre
condition organique. A un moment de son devenir (individuel et collectif)
l'Homme doit donc choisir entre interrompre la tendance naturelle universelle
vers la plus haute des formes, qui est la plus unifiante des fins; ‑ on
bien y consentir à sa manière, par la Pensée et l'Amour. L'Homme aspire alors à
la suprême Forme‑Fin, qui ne peut être que « le Bien séparé » (=
transcendant) de l'Univers (d'après Teilhard de Chardin, « transcrit », selon
son voeu, en « caractères » thomistes).
Portée de la preuve. ‑ De toute évidence,
aux cinq avenues de saint Thomas, on peut en ajouter d'autres (nous venons d'en
esquisser une sixième, de même forme
que la deuxième et de même base que
la cinquième) ; et une avenue synthétique
pourrait les embrasser toutes (cf. la preuve que M. Van Steenberghen considère
comme unique, Ontologie, Louvain,
1946, p. 111 à 117). Pour convaincre un esprit d'aujourd'hui, la preuve
thomiste de Dieu doit recevoir des précisions de surcroît; elle n'a pas besoin
de corrections essentielles.
La
démonstration thomiste de l'existence de Dieu ne prétend point aboutir du
premier coup à une idée complète de la divinité : comme toujours lorsqu'il s'agit
de découvrir une existence, l'esprit atteint seulement quelques attributs (ou
prédicats) qui se découvriront par la suite ne pouvoir convenir qu'à l'être que
l'on cherchait. Ici, les cinq
avenues couvergentes nous ont fait rencontrer : 1° Un Agent non agi (le moteur
immobile d'Aristote) ; 2° Une Cause incausée (ces deux premiers prédicats
impliquent que leur sujet soit Acte Pur) ; 3° Un Nécessaire indépendant; 4o Un
Etre sans mesure (ces deux derniers prédicats montrent explicitement qu'il est
l'Acte de l'existence) ; 5° Un Artiste ou Artisan ou Gouverneur qui ne
présuppose aucune tendance naturelle mais les donne toutes (ce dernier prédicat
implique l'intelligence et la volonté).
Mais il
reste à inventorier tout ce que contiennent ces cinq prédicats. « Sachant d'un
être qu'il existe, il reste à chercher comment il existe, afin de savoir ce
qu'il est. Mais parce que quand il s'agit de Dieu nous ne pouvons connaître ce
qu'il est » (= prendre de lui un concept propre ou direct qui exprimerait le
fond même de la divinité telle qu'elle est en elle-même) « nous ne pouvons
étudier la manière dont Dieu existe, mais bien plutôt la manière dont il
n'existe pas » (I, 3, prologue). Notre lecteur est en mesure d'aborder
directement dans la Prima pars les q.
3 à 27, qui, à partir des cinq
prédicats obtenus par la prouve, achèvent de donner le signalement de Dieu.
Au problème de l'origine des choses, saint Thomas
répond en distinguant trois phases dans la spéculation philosophique à cet
égard: 1° Les premiers philosophes
pensaient que l'être existe par soi et ne change que superficiellement sous
l'influence de causes particulières ; 2° Leurs successeurs admettent que l'être
existe par soi, mais change profondément sous l'influence de causes
universelles (Platon et Aristote n'allaient pas plus loin, malgré ce que dit
Augustin, De Civitate Dei, VIII, 4, 5,
6, que saint Thomas suivait dans le De
Potentia, 3, 5) ; 3° D'autres
enfin (mais on aura beau chercher, on ne trouvera guère que saint Thomas lui‑même),
se sont élevés à la considération de l'être en tant qu'être, et ils ont conclu
que tout ce qui est sans être l'Etre même, n'existe que par l'Etre même
subsistant. Celui‑ci est donc cause non seulement de l'altération ou de
la spécification, mais purement et simplement de l'existence. C'est la seule
idée désormais possible de Dieu (créateur, c'est‑à‑dire source
d'être) (I, 44, 2).
Au problème du mal, saint Thomas répond, par delà
optimisme et pessimisme, que, non seulement il y en a, mais encore il doit y en
avoir.
« En effet,
la perfection de l'univers réclame qu'il y ait de l'inégalité dans les choses,
de façon que tous les degrés de bonté soient remplis. Or un premier degré de
bonté consiste en ce qu'une réalité soit bonne de telle manière qu'elle ne
puisse jamais faire défaut. Un autre degré de bonté consiste en ce qu'une
réalité soit bonne de telle manière que sa bonté puisse faire défaut. Et ces
degrés de bonté correspondent aux degrés d'existence: il y a des réalités qui
ne peuvent perdre leur existence, ce sont les êtres incorruptibles ; et
d'autres qui peuvent perdre leur existence : les êtres corruptibles. De même
que la perfection de l'univers requiert non seulement des êtres incorruptibles,
mais aussi des êtres corruptibles, de même, c'est la perfection de l'univers
qui réclame que certains ne puissent manquer de la bonté qui leur revient, et
que d'autres le puis. sent en principe, d'où il suit qu'en fait, de temps en
temps, ils perdent leur bonté. Et c'est justement en cela que consiste le mal,
à savoir que la bonté d'un être lui fasse défaut » (I, 48, 2).
Le mal qu'il
vient d'inscrire au compte de la perfection de l'univers, saint Thomas
l'inscrit (à la fin du même article) au compte de Dieu :
Objection ‑
« Dieu fait toujours pour le mieux, encore bien plus que ne fait la nature ».
Réponse:«Dieu,
comme la nature, et comme n'importe quel artiste ou artisan, fait pour le mieux
dans l'ensemble de son oeuvre, mais il ne fait pas pour le mieux dans chaque
détail sinon dans la mesure où cela est exigé par rapport au tout. Quant au
tout lui‑même qui est l'univers, c'est pour lui un mieux‑être et
une perfection de contenir des réalités où la bonté peut faire défaut, et par
conséquent fait défaut quelquefois. En ce dernier cas, Dieu n'intervient pas
pour empêcher la défaillance, d'abord parce que le propre de la Providence
n'est pas de détruire, mais de sauvegarder (selon le mot de Denis); ensuite
parce que Dieu est assez puissant pour tirer le bien du mal, d'où il suit que
beaucoup de bonté serait supprimée si toute malice disparaissait. Ainsi déjà,
la vie du lion ne durerait pas si aucun âne n'était dévoré ; et, pas davantage,
on ne pourrait admirer la justice du vengeur et la patience de la victime, s'il
n'y avait l'iniquité du bourreau. » ‑ Il n'est pas jusqu'aux occasions de
péché auxquelles ne doive s'appliquer ce jugement de saint Thomas sur la
première femme : « si tout ce qui a été pour l'homme occasion de péché avait
été supprimé du monde par Dieu, l'univers serait resté imparfait. Mais il n'y
avait aucune obligation de compromettre le bien général à seule fin d'éviter un
mal particulier ‑ d'autant moins que Dieu est assez puissant pour
orienter vers le bien n'importe quel mal » (I, 92, 1, ad 3).
C'est le
dernier mot du thomisme sur le mal. Dès la seconde question de la Somme théologique (art. 3), on rencontre
la plus forte objection contre l'existence de Dieu Bien infini : « S'il y avait
un bon Dieu, il n'y aurait pas cette
infinité de malheurs. » Réponse :
« Il faut
dire avec saint Augustin : Dieu parce qu'il est souverainement bon ne pourrait
supporter la moindre trace de mal dans ses oeuvres, à moins qu'il soit
tellement puissant et tellement bon qu'il fasse le bien à partir du mal même.
Donc il appartient (conclut saint Thomas en précisant) à la bonté infinie de
Dieu de permettre le mal et d'en tirer du bien.»
Si Dieu est
bon d'une manière infinie, le mal ne pourra faire obstacle à sa bonté, il lui
servira même d'instrument pour le bien. Le problème philosophique est remplacé
par un mystère : n'ayant aucun moyen de nous représenter par un concept propre
le mode infini de la bonté divine, nous n'avons aucun moyen conceptuel de
deviner comment Dieu s'y prendra pour tirer du mal qu'il permet le bien qu'il
visait en le permettant. Le mieux que puisse faire le philosophe c'est de se
tenir dans une attente respectueuse de l'intervention éventuelle du Dieu
infiniment bon au milieu de l'histoire humaine (cf. II‑II, 2, 7, ad 3).
La manière
propre qu'a le thomisme d'être un spiritualisme, c'est d'être un théocentrisme
radical: tout vient de Dieu, se maintient grâce à Dieu, et revient à Dieu.
C'est ce que, mieux que tout, le plan de la Somme
théologique fait saillir : « saint Thomas a recours... au thème platonicien
de l'émanation et du retour: puisque la théologie est science de Dieu, on
étudiera toutes choses dans leur relation avec Dieu, soit dans leur production,
soit dans leur finalité : exitus et
reditus » (Chenu, Introduction à l'étude de
s. T. d'A., p. 261). La morale
n'a d'autre sens que ce mouvement de retour de la créature raisonnable vers
Dieu (I, 2, prologue) ; il s'agit du mouvement spirituel grâce auquel l'homme
réalise en lui par les actes personnels de sa liberté l'image de Dieu qu'il est
déjà par nature (I‑II, prologue). Cette morale philosophique deviendra
chrétienne dès que le philosophe soucieux du concret s'apercevra
qu'historiquement il n'y a qu'un chemin pour retourner vers Dieu : Jésus‑Christ
(= IIIa pars).
La personne
humaine fait donc face à Dieu. Et d'abord, elle trouve Dieu, par une réflexion
naturelle mais d'essence religieuse, à la racine même de son être comme de
l'être universel. C'est au point que la communauté dans l'acte d'exister reçu
par tous de Celui‑là qui est l'Exister même, nous assure une présence et
une familiarité ontologiques à tout le réel, si lointain soit‑il, par la
distance physique ou l'absence morale : « solitude et être sont contradictoires
» (Busa, La Teoria tomistica dell' Interiorità,
1949, p. 268). On pourrait
montrer que la base de la vie spirituelle selon saint Thomas c'est, si l'on
veut, la dévotion au Créateur (« frère Thomas d'Aquin du Créateur » disait
Chesterton), ou en termes plus techniques, l'acte de présence de l'esprit créé
à l'esprit créateur, le consentement libre à la communication d'existence. On
pourrait dire aussi bien que c'est la dévotion au premier Moteur. C'est que la
motion divine créatrice s'insinue jusqu'au plus secret de nos actes libres :
« L'homme
est maître de ses actes, maître de vouloir ou de ne pas vouloir, en vertu de la
délibération de la raison t s'infléchir d'un côté ou de l'autre. Mais, que
l'homme ère ou non, s'il en est le maître, cela ne peut tenir qu'à une délibération
antérieure. Cependant on ne peut aller ainsi à l'infini. Il faut donc
finalement en venir à reconnaître que le libre arbitre de l'homme subit la
motion d'un principe extrinsèque supérieur à l'esprit humain, à savoir de Dieu
même... C'est pourquoi même l'esprit de l'homme sain ne jouit pas d'un tel domaine
sur soi qu'il n'ait besoin de recevoir une motion de Dieu. Et bien plus encore
le libre arbitre de l'homme après le péché, détourné qu'il est du bien par la
corruption de sa nature » (I‑II, 109, 2, ad 1).
C'est en
vertu de la dépendance ontologique absolue où se trouve même le libre arbitre
à l'égard du premier Moteur, que la grâce joue dans la morale thomiste une
place assez fondamentale pour prendre rang parmi les principes extrinsèques de
l'acte humain, avant même que le théologien ait reconnu en Jésus‑Christ
l'unique médiateur de la grâce.
La
dépendance immédiate à l'égard de l'esprit divin n'est pas un privilège de
l'esprit humain : le réel dans son ensemble doit son intelligibilité à ce qu'il
est tributaire de l'esprit : le monde matériel n'est qu'un instrument de
l'esprit, façonné pour l'usage de l'homme, et destiné surtout à lui permettre
de se posséder et de posséder le Tout par la connaissance (Legrand, L'univers et l'homme dans la philosophie de
s. T. d'A., 1946, t. II,
conclusion). Le rôle de l'univers matériel est de compléter l'âme humaine en
devenant l'aliment de son opération spirituelle : le monde matériel est donc en
soi, mais il n'est que pour être dans l'âme.
Comme aucune
âme d'homme n'épuise les virtualités de l'esprit, la série indéfinie des
réalisations individuelles a pour fin d'exprimer de mieux en mieux la
perfection humaine. Dans un passage du De
Potentia, inexactement cité et complètement dénaturé par Voltaire à la fin
de Micromégas, saint Thomas écrit :
« Tout le
branle du monde matériel est ordonné dans une certaine mesure (quodammodo) à la multiplication des
âmes humaines, puisque celles‑ci ne peuvent se multiplier sans que se
multiplient les corps » (De Potentia,
3, 10, 4). Ainsi, parmi les êtres du
monde, ceux qui sont capables de pensée et d'amour, et qui sont par conséquent
plus que tous les autres à la ressemblance de Dieu, même s'ils habitent Sirius,
et surtout s'ils sont plus intelligents que les hommes, ... sont dans une certaine
mesure, c'est‑à‑dire après Dieu et pour Dieu, la raison d'être et
la fin prochaine de tout le reste. L'homme est donc bien chez lui dans un monde
qui est, partiellement, pour lui. L'histoire naturelle a pour fin de permettre
l'histoire humaine. Et l'histoire humaine, comme suite des générations, a pour
sens de réaliser progressivement les virtualités de l'esprit humain (Legrand, ibid., pp. 285, 286).
De plus, le
corps humain, « instrument conjoint » de l'âme, borne beaucoup trop l'activité
de l'esprit humain : d'où le besoin ressenti par l'homme d'inventer des
instruments matériels qui lui soient des organes de surcroît ; c'était voulu
par le Créateur : témoin l'aptitude naturelle de l'homme à fabriquer des
instruments : il possède la raison et les
mains (I, 91, 3, ad 2. Cf. Q. D. De Virlutibus in communi, art. 6).
Encore est‑il
que les instruments ne sont que des moyens, et que « la fin de tout fabricateur
en tant que fabricateur, est lui‑même : car c'est nous qui nous servons
des produits que nous avons fabriqués pour nous‑mêmes » (C. G., III,
chap. XVII). Toute machine, toute technique a pour fin l'homme même.
Mais
certainement pas l'homme isolé. C'est que tout homme est naturellement en
présence d'autres hommes qui sont assez différents de lui par leur corps pour
faire nombre, et assez semblables à lui par leur âme pour faire société.
Prenant conscience de sa nature humaine, chaque homme peut dès lors se
reconnaître en autrui. A l'origine de l'humanité, il n'y a point la lutte à
mort, ni la haine, mais l'amitié naturelle, la sociabilité (cf. Lachance, L'humanisme politique de s. T. d'A., tome second). « L'homme est
par nature animal social et politique. »
En vérité,
dans l'univers, l'homme est chez lui, parce qu'il est chez Dieu, et que Dieu
est le Bien total de l'univers dont l'homme n'est qu'une partie. Il faut donc
nous hausser, par un dernier effort, jusqu'à cette vision totale de l'univers
où l'homme apparaîtra enfin à sa vraie place, parce que Dieu sera remis à la
sienne :
« Chaque
chose dans le monde de la nature n'est ce qu'elle est qu'en fonction, en
provenance et en direction d'autre chose» (Hoc
ipsum quod est, alterius est : prodigieux génitif que saint Thomas emprunte
à saint Augustin : Quid tam non tuum quam tu, si Alicujus es quod es ?). «
Et partant elle tend vers ce dont elle relève,
d'une manière plus radicale que vers soi-même. Or le Bien de l'univers est Dieu
lui‑même. D'autre part, l'ange, l'homme et toute créature en général,
sont également dans l'orbite de ce Bien, étant donné que par nature à raison de
cela même qu'elle est, toute créature est de Dieu. Il s'ensuit qu'en vertu de
l'amour qui leur est naturel, aussi bien l'ange que l'homme aiment Dieu
davantage et à un titre plus radical qu'eux‑mêmes » (1, 60, 5) dont la
doctrine semble avoir été retrouvée par Pascal, Pensées, 473 à 492).
Plus encore
qu'un personnalisme, le thomisme est un universalisme. La place de l'homme dans
l'univers est celle d'une partie autonome qui doit faire librement retour vers
le Bien de son Tout[10].
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
I. ‑ Textes traduits. ‑ Somme théologique, traduction en
fascicules séparés, aux éditions de la Revue des Jeunes. ‑ Somme contre les gentils, traduction
chez Lethielleux.
II ‑ Pour une vue d'ensemble. ‑
INTRODUCTIONS : MARITAIN, Introduction
générale à la philosophie (Téqui) ; DE RAEYMAEKER, Introduction à la philosophie (Nauwelaerts) ; DE WULF, Initiation à la philosophie thomiste (ibid.)
; GRABMANN., Saint Thomas d'Aquin (Blond
& Gay) ; CHESTERTON, Saint Thomas
d'Aquin (Plon). MANUEL ÉLÉMENTAIRE: COLLIN‑TERRIBILINI, Manuel de philosophie thomiste (Téqui). ‑
COURS PLUS APPROFONDIS : les cours publiés par l'Institut supérieur de
Philosophie de Louvain (Nauwelaerts) ; JOLIVET, Traité de philosophie (Vitte) ; GARDEIL, Initiation à la philosophie de saint Thomas d'Aquin (Cerf). ‑
OUVRAGES FONDAMENTAUX : a) Sur le cadre historique ‑. CHENU, Introduction à l'étude de saint Thomas
d'Aquin (Vrin) ; GILSON, La
philosophie au moyen àge (Payot) ; L'esprit
de la philosophie médiévale (Vrin). ‑ b) Synthèses destinées aux
débutants : BERNARD, Introduction à la
philosophie thomiste (Aubanel) ‑, JACQUIN, Lettres métaphysiques (L'École), SFRTILLANGES, Les grandes thèses de la philosophie
thomiste (Blond & Gay). ‑ c) Synthèses approfondies. SFRTILLANGFS, Saint Thomas d'Aquin (Aubier); GILSON,
Le thomisme (Vrin). ‑ d) Donnent plus de place à la polémique ‑.
MARITAIN, La philosophie bergsonienne
(Téqui); GARRIGOU‑LAGRANGE, Dieu,
(Beauchesne); JUGNET, Pour comprendre la pensée de saint Thomas d'Aquin
(Bordas).
III. ‑ Pour étudier la philosophie pratique : nous
espérons que notre lecteur est capable d'aborder par lui‑même le texte de
la Prima‑Secundae de la Somme théologique, au moins dans la traduction de la Revue des Jeunes. ‑Voici,
cependant, quelques appuis d'abord MARITAIN, Art et scolastique (Rouart & Fils), complété par Y. SIMON,
Critique de la connaissance morale (D. de Brouwer) pour la notion de
connaissance pratique. Ensuite MARITAIN, Neuf
leçons sur les notions premières de la philosophie morale (Téqui) ; Science
et sagesse (Labergerie), sur les problèmes fondamentaux. Enfin, une synthèse :
SERTILLANGES, La philosophie morale de
saint Thomas d'Aquin (Aubier). ‑Pour la philosophie politique :
SCHWALM, La société et l'Etat
(Flammarion); ZEILLER, L'idée de l'Etat
dans s. T. d'A. (P. U. F.) ; LACHANCF, L'humanisme
politique de saint Thomas (Recueil Sirey). ‑ Pour une philosophie thomiste du travail : Y. SIMON, Trois leçons sur le travail (Téqui). Pour une philosophie thomiste de l'histoire.
MARITAIN, Humanisme intégral (Aubier).
IV. ‑ Publications récentes remarquables:
GARRIGOU-LAGRANGE, La synthèse thomiste (D.
de Brouwer) ; André HAVEN, L'intentionnel
dans Ici philosophie de saint Thomas (ibid.) ; Joseph DE FINANCE, Etre et agir dans la philosophie de saint
Thomas (Beauchesne) ; Joseph LEGRAND, L'univers
et l'homme dans la philosophie de saint Thomas (D. d. B.) ; André MANC, Psychologie réflexive (ibid.) ; Dialectique de l'affirmation (ibid.) ; Dialectique de l'agir (Vitte); A. HAVEN,
La communication de l'être selon saint
Thomas d’Aquin (D. d. B.) ; A. FOREST, Vocation
de l'esprit (Aubier).
V. ‑ Revues: a) D'initiation: Bulletin du cercle thomiste (36, avenue
du 6‑Juin, Caen) ; b) De documentation et de critique: Revue thomiste (D. d. B.) ; Revue philosophique. de Louvain (Nauwelaerts); c) De bibliographie
critique Bulletin thomiste (Le
Saulchoir).
[1] In Metaph., Commentaire de saint Thomas sur la Métaphysique d'ARISTOTE. Numéros de l'édition Cathala.
[2] Sent. : Commentaire de saint Thomas sur les Sentences de P. Lombard.
[3] In Physic. ‑ Commentaires de saint Thomas sur la Physique d ‘Aristote.
[4] C. G. ‑ Contra gentiles. Le premier chiffre Indique le livre, le second le chapitre.
[5] In De Anima ‑ Commentaire de saint Thomas sur le Traité De l'âme, d'ARISTOTE. Numéros de l'édition Pirotta.
[6] Commentaire de saint Thomas sur un Traité De la Trinité par BOÈCE.
[7] Question disputée De Veritate, question, article.
[8] Commentaire de saint Thomas sur les Noms divins de DENYS LE PSEUDO AREOPAGITE
[9] Question disputée De Potentia. question, article.
[10]
Pour entrevoir ce qu'a d'exaltant cette vision
thomiste du monde, il faudrait évoquer la poésie de DANTE
et celle de CLAUDEL qui lui doivent le meilleur de leur Inspiration.