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Cours de philosophie à l’usage des lycéens.
Deuxième
partie
Par l’abbé Jean
Marie Robinne, FSSP
La Métaphysique.
C’est l’étude de l’être en tant qu’être, sans détermination aucune. L’être ce à quoi il appartient d’exister (c’est la seule définition possible de l’être). La réalité de l’être domine toutes les manières d’être. C’est probablement de ce point que dépendent toutes les questions. En effet comment parler de la personne sans avoir une idée générale de l’être. Comment parler de l’histoire[1] sans connaître les propriétés de l’être. Comment parler de l’absolu[2] sans avoir contrôlé la notion d’être. Tous les problèmes essentiels de la philosophie dépendent de ces premières notions sur la notion d’être.
I.
Propriétés autour de la notion d’être.
Pour essayer de pénétrer cette notion il nous faut partir du fait le plus simple qui soit ; celui qui est perçu par le sens et saisi par l’intelligence : il y a des choses qui sont.
A partir de ce point il y a une double affirmation possible :
I.1. Toutes ces choses sont.
Il y a dans toutes ces choses qui nous entourent une certaine réalité qui est l’être et cette réalité comporte deux éléments :
ð L’existence avec son affirmation.
ð L’essence avec l’affirmation de ce qu’elle est.
I.2. Toutes ces choses sont différentes.
Là encore cette affirmation est tirée de l’expérimentation et des informations que nos sens transmettent à notre intelligence.
De cette double affirmation il faut donc conclure que la notion d’être s’applique à tout, l’être est donc transcendant[3] par rapport à toutes ces choses puisque la notion d’être s’applique à toutes mais aucune ne le dit adéquatement, il les déborde toutes. L’idée d’être signifie quelque chose d’essentiellement varié, c’est ce que l’on appelle une notion analogue : « L’être me présente une diversité intelligible infinie qui est la diversité de quelque chose que je peux cependant nommer à bon droit d’un seul et même nom » Maritain.
Cette
affirmation de l’analogie de l’être est basée sur l’expérience (elle suppose
donc la capacité d’abstraction.)
II. Univocité, équivocité ou analogie de l’être ?
Nous avons vu que l’analogie de l’être semblait être la doctrine la plus sure et surtout qu’elle semble fondée sur le réel. Cependant bon nombre d’auteurs n’ont pas partagé cette vision et ont tenu des positions bien différentes. Il nous faut donc faire un tour rapide du paysage philosophique afin de confronter une fois de plus ce qui nous semble être vrai avec les thèses contraires et voir en quoi celles-ci sont erronées.
II.1. Univocité de l’être.
Certains
tels que Parménide soutiennent que la
variété des êtres n’est qu’une apparence illusoire. En effet les sens qui nous
montrent des choses changeantes nous leurrent et la raison corrige ces
illusions. Erreur de tout panthéisme qui fait de l’être un concept univoque,
dans ce cas le monde et les êtres qui y vivent ne peuvent être qu’une émanation
de l’être divin. L’erreur de l’univocisme est de considérer que les données fournies
par les sens ne sont qu’illusions. Si l’on suit cette théorie aucune
connaissance n’est alors possible. En effet comment connaître quelque chose si
nos sens ne sont que sources d’illusions ? On peut très bien penser comme
Hegel qu’en s’élevant du concret à l’abstrait la pensée ne s’éloigne pas mais
s’approche de la vérité. Mais pour que cela soit il ne faut pas que nos sens
soient source d’illusion…
II.2. Equivocité de l’être.
Si l’on regarde du côté de l’équivocité on peut aussi déceler assez aisément l’erreur de cette théorie. Nous constatons de par l’expérience quelque chose de commun à tous les êtres. A savoir leur rapport à l’existence. Nier cela reviendrait tout simplement à nier que tout être existe. C’est pourquoi l’être n’est pas équivoque et que de par ce fait même, la doctrine qui prétend que Dieu est inconnaissable est une erreur.
II.3. Analogie de l’être.
L’être doit donc être analogue d’une analogie de proportionnalité puisque tous les êtres soutiennent un rapport à l’existence, à tous il appartient d’exister mais d’une manière essentiellement variée. Et l’existence est analogue d’attribution puisque Dieu est par lui-même tandis que les autres ne sont que par participation.[4]
En conclusion
l’analogie n’a rien d’un procédé arbitraire, Pénido dit : « l’analogie jaillit des entrailles même du réel, elle
est une nécessité absolue d’une force inéluctable et si elle se retrouve
partout c’est qu’elle est aussi vaste que l’être lui-même ».
L’expérience de l’être, de l’existant, de
l’ « étant » doit provoquer l’admiration des philosophes. Tous
les êtres sont existants et pourtant chacun existe en ce qu’il est lui-même.
Certains cependant ne partagent pas cet avis. Ainsi Karl Barthe pense que « l’analogie de l’être fut l’invention par excellence de l’ante Christ et je pense que c’est à cause d’elle qu’on ne peut pas devenir catholique » Si Barthe rejette l’analogie ce n’est pas pour adopter l’équivocité qui séparant Dieu et les hommes laisserait Dieu tranquille dans le ciel et l’homme tranquille sur la terre. C’est pour adopter une univocité agressive qui accordant à Dieu seul la sainteté la refuse à l’homme refoulé alors totalement dans le péché et qui regarde comme un sacrilège le fait de penser que nous puissions ici bas participer par la grâce à la sainteté divine. Nous voilà d’emblée en présence de deux conceptions de l’Eglise : « l’esprit catholique est un esprit d’intégration et d’analogie, l’esprit de secte est un esprit d’exclusion et d’univocité. » P. Berto
La notion d’être est l’objet de l’intelligence. Ce que cherchent les yeux ce sont les couleurs, l’intelligence, quand à elle, saisit ce qui est. Connaître la cause d’une chose, sa finalité, son origine, ses propriétés et ses relations avec les autres sont autant de moyens de connaître ce qu’elle est. L’objet de l’intelligence est tout intelligible dans la mesure où il est. L’objet formel de l’intelligence n’est pas l’idée mais l’être réel, objectif. Tandis que l’idéalisme considère la connaissance comme subjective, enfermée en elle-même, et pour Descartes la pensée elle-même est le seul objet qui soit perçu. Autrement dit la pensée avec l’idéalisme rompt avec l’être, elle fonde un monde.
III. Structure des êtres
soumis au changement.
Le problème du devenir est au cœur de la philosophie de l’être. Les premières démarches de l’esprit humain vont droit à ce que l’on appelle le monde extérieur. Après l’existence des êtres la première constatation c’est de reconnaître que ces êtres ne sont pas simples mais complexes, il faut donc essayer de discerner les principes qui les composent. Ils sont soumis au changement. Il y a, à partir de ce point, deux possibilités extrêmes d’explication du changement, puis une voie dite médiane.
III.1. Parménide et le primat de l’être.
Parménide affirme comme nous l’avons déjà dit que le changement n’est qu’illusoire : « Nous croyons voir commencer d’être des êtres nouveaux et finir d’être des êtres anciens alors qu’il n’y a que mouvements mécaniques d’êtres immuables. » Donc le changement et le devenir sont exclus de l’être. Aristote expliquant Parménide écrit : « Nul être n’est engendré ni détruit, en effet ce qui est engendré doit l’être nécessairement ou bien de l’être ou bien du non être. Deux solutions également impossibles : en effet l’être ne peut être engendré de l’être car il existerait déjà et rien ne peut être engendré du non être car il faut quelque chose comme sujet. » Donc le changement est impossible il n’est qu’illusoire. Parménide se retrouve donc captif de l’être et il aboutit logiquement à un panthéisme statique.
III.2. Héraclite et le primat du devenir.
Héraclite lui
est captif du changement. Tandis que Parménide dépasse le monde des apparences
sensibles pour ne considérer qu’intellectuellement la notion d’être, Héraclite
ne fait appel qu’à son expérience du changement. « Tout
s’écroule, nous ne touchons pas deux fois le même objet, nous ne nous baignons
pas deux fois dans le même fleuve, nous sommes et nous ne sommes pas » Tout
ce qui est change de par là même qu’il est. Il n’y a aucun élément stable, il
n’y a que l’instabilité du devenir. « La justice
est une lutte, tout arrive à l’existence par la discorde » « Tout est
engendré par la lutte »
Héraclite est donc le philosophe du devenir pur. Il essaie de rendre intelligible le devenir et comme le changement va toujours d’un contraire à l’autre il suppose que les contraires sont présents ensemble dans l’être changeant. La réalité résulte de leur opposition, le devenir résulte de la lutte des contraires. Le combat est le père et le roi de toutes choses, ce qui de nos jours pourrait se traduire par le combat est le moteur du devenir.
Sur bien des points les théories d’Héraclite sont à l’origine de bien des théories modernes. Sans tomber dans ce que l’on appelle communément la philosophie fiction on peut cependant noter :
ð Hegel dont bien des points tirent leur origine de la doctrine héraclitienne.
ð Nietzsche qui le saluera comme un de ses ancêtres.
ð Engels dont l’œuvre est inséparable de celle de Marx et qui a contribué à l’élaboration et à la diffusion du matérialisme dialectique : « Tout se meut, change, apparaît, renaît, il n’y a rien de définitif, d’absolu, de sacré, rien n’existe que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire. »
ð Lénine : « la dialectique au sens propre du mot est l’étude du contradictoire dans l’essence même du mot. »
ð Staline : « la dialectique part du point de vue que les objets et les phénomènes de la nature impliquent des contradictions internes. »
ð Bergson : « le mouvement n’implique pas un mobile, c’est le changement qui est une substance, le changement est l’étoffe même de la réalité. »
ð
Teilhard de Chardin : « Il n’y a pas concrètement de la matière et de l’esprit mais
il existe seulement de la matière devenant esprit, il n’y a au monde ni esprit
ni matière : l’étoffe de l’univers est l’esprit-matière, aucune autre
substance que celle-ci ne saurait donner la molécule humaine. » tiré
de l’énergie humaine.
A l’origine des théories du progrès continu il y a une négation, une méconnaissance de l’analogie. L’hominisation et la divinisation du cosmos, progressives et continues, s’imposent en raison de l’homogénéité absolue de tout le réel et on aboutit alors au panthéisme évolutif. Dès le début la pensée des philosophes a oscillé entre deux positions extrêmes, entre le primat de l’être (certitude intellectuelle) et le primat du devenir (certitude sensible). L’expérience atteste le changement, la pensée quant à elle exige le durable ; les esprits trop prompts vont se hâter de conclure à une antinomie. Aristote va cependant proposer une solution permettant de concilier le devenir et la pérennité de l’être. Il conserve l’être et le devenir alors que Parménide n’admet qu’un milieu entre l’être et le non être et qu’Héraclite ne semblait reconnaître aucune réalité dans le devenir.
III.3. l’hylémorphisme aristotélicien.
Pour Aristote
chaque être, d’expérience, est tout ce qu’il est. Mais il n’est peut être pas
tout ce qu’il peut être. Il est là où il est, mais il n’est pas partout où il
peut être. De soi l’être est apte à être autre chose que ce qu’il est déjà. Les
possibilités, les puissances sont des réalités inhérentes à l’être. Pour
devenir autre il faut un moment où il est privé de ce qu’il devient tout en
ayant la capacité à le devenir. La puissance est donc, d’une certaine
manière, une promesse d’être, un état du réel. Par conséquent
l’expression de non être a un double sens entre le pur et simple être
d’une chose et entre le pur et simple non être de cette même chose. Il y a un
état intermédiaire dans le quel n’étant pas tout à fait présente, une réalité
n’est pas non plus tout à fait absente. Aristote rend ainsi le devenir
intelligible.
En effet tout devenir est la cessation d’un être ancien et le commencement d’un être nouveau qui cependant demeure de même substance. Le poulain est en puissance d’être un cheval mais ce changement lorsqu’il s’effectuera ne changera en rien sa substance. L’homme est en puissance par rapport à de nombreuses connaissances mais là encore l’acquisition de ces connaissances ne modifieront pas sa substance, cependant il ne sera plus vis-à-vis d’elles en puissance mais en acte[5].
III.3.1. Le rapport puissance/acte vu du côté de la puissance.
La puissance, ou pouvoir d’être est vraiment une réalité et non une simple fiction de l’esprit. C’est une réalité à part entière, mais aussi toute entière relative à l’acte. Les choses sont non seulement ce qu’elles sont en acte mais encore tout ce qu’elles peuvent être du fait de la puissance. La puissance est donc une relation, une aptitude, une capacité qui n’est intelligible que par l’acte. L’acte est tout ce qui est, c’est l’achevé, le déterminé.
Dans un même genre (ou l’on peut dire sous un même rapport) l’acte est plus noble que la puissance puisque plus achevé, tandis que dans un genre différent, la puissance est plus noble qu’un acte d’ordre inférieur.
III.3.2. Le rapport puissance/acte vu du côté de l’acte.
L’être est et n’est limité que par la puissance. Un acte qui ne serait pas reçu dans une puissance serait de soi illimité, infini, parfait et unique : il n’y a de ce fait aucune puissance en Dieu. Dieu acte pur sans limitation de puissance est infiniment parfait sous tous les rapports et donc source de perfection[6]. D’autre part l’acte est principe d’intelligibilité tandis que la puissance est racine du multiple et de l’inconnaissable[7]. « La conception de l’être en puissance nous jette dans un mystère absolu, car les principes des choses sont cachées dans un secret impénétrable. » Pascal.
N’ayant et ne pouvant avoir d’expérience que celle négative d’un postulat sous lequel l’expérience positive n’aurait plus d’interprétation suffisante. Il y a là une de ces choses dont Aristote a déclaré qu’elles étaient faciles à dire mais difficiles à saisir.
III.3.3. Le passage de la puissance à l’acte.
C’est précisément ce passage qui est constitutif du changement. Tout être qui change est composé de puissance et d’acte. Il change dans le sens où l’une de ses puissances passe à l’état d’acte. Cependant un sujet en puissance ne peut passer totalement de lui-même de la puissance à l’acte. Réfléchissons si c’était possible cela signifierait que nous serions en même temps et sous le même rapport en puissance et en acte. Ce qui est impossible. Par conséquent le changement exige une cause agissante efficiente qui elle possède la perfection qu’elle communique.
III.3.4. Relation puissance/acte.
La puissance n’existe pas à part de l’acte, elle n’est pas un être elle-même mais un pouvoir d’être. Par conséquent ces deux notions sont distinctes par leurs raisons formelles. L’être qui est en acte est le même quand à sa substance que celui qui est en puissance, seulement le rapport n’est pas le même. Acte et puissance ne sont pas des êtres séparés mais des principes d’être. Nous sommes riches de nos puissances alors que Dieu est riche de son acte. Acte et puissance sont les deux différenciations suprêmes de l’être, non en ce sens qu’ils doivent se trouver universellement, l’un et l’autre, en tout être, mais en ce sens que tout être est ou bien acte pur ou bien composé d’acte et de puissance.
[1] L’histoire désigne l’ensemble des faits passés importants pour un peuple ou pour l’humanité, mais aussi le récit de ces faits, ou la science portant sur ces faits. Pour distinguer, on met parfois un H majuscule pour parler de l’histoire comme ensemble de faits. Entre les faits eux-mêmes et le discours sur les faits, c’est la même distance qu’entre le langage et le réel
[2] L’absolu est ce qui ne dépend de rien en dehors de soi. Dans la pensée catholique l’absolu ne peut être que Dieu, puisque Dieu ne dépend de rien tandis que tout dépend de Dieu. Certains voient dans le « je pense donc je suis » de Descartes une idée de l’absolu puisque selon son cheminement intellectuel propre cette idée est première et donc n’est censée dépendre de rien d’autre. Ce qui ne peut être puisque le cogito ergo sum implique en réalité une dépendance première ne serait ce qu’au niveau du cogito sans même compter la dépendance quand au ergo que nous verrons plus loin.
[3] Transcendant signifie extérieur, au-delà. D’une manière générale cet adjectif (comme le terme immanent) est plus souvent employé pour parler du rapport de Dieu au monde. C’est la distance qui sépare le créateur de la créature. Chez Platon le monde des idées est transcendant par rapport au monde sensible, il se situe au-delà et pas simplement plus loin. De l’un à l’autre il y a un saut qualitatif.
[4] L’analogie d’attribution est celle d’un terme qui convient à plusieurs choses en raison de leur rapport à une autre, à laquelle seul le terme ou le concept s’applique proprement et principalement. Ainsi le terme sain ne s’applique en propre et principalement qu’au corps mais par analogie on le dit également de l’aliment ou du climat qui produisent la santé du corps.
L’analogie de proportionnalité est celle d’un terme ou d’un concept qui conviennent à plusieurs choses en raison d’une similitude de rapports. C’est ainsi que l’on parle de la lumière de la vérité en signifiant que la vérité est à l’intelligence ce que la lumière est à la vue. Il y a là une proportion de rapports.
[5] Exemple de la statue prise par saint Thomas dans les principes des réalités naturelles.
[6] Du fait de la communicabilité de l’acte.
[7] Ce qu’il y a de plus compréhensible c’est la nature et ce qu’il y a de moins compréhensible c’est la matière.