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Philosophie
Introductions

 

Cours de philosophie à l’usage des lycéens.

Troisième partie

Par l’abbé Jean Marie Robinne, FSSP

IV. L'essence et l'existence

 

 

L’essence répond à la question qu’est-il ?

L’existence répond à la question est-il ?

« Les êtres existentiels, objets de notre expérience sensibles ne nous sont pas connus comme de purs actes d’exister. Chacune de ces substances se distingue, pour nous, des autres. Cette détermination spécifique des actes d’existence qui situe chacun d’eux dans une espèce définie est précisément ce que nous nommons leur essence » Gilson dans l’essence et l’existence.

Nous avons donc ici deux aspects des étants qui sont manifestés : l’essence qui dit ce qu’est une réalité au sein de l’être. On appelle aussi parfois l’essence du nom de nature comme source de toutes les activités de l’être.

 

 

IV.1. Qu'appelle-t-on nature?

 

IV.1.1. Le principe.

                C’est ce qui est donné par la naissance. C’est l’essence en tant que considérée comme donnée à la naissance à titre de principe premier. C’est le principe qui dirige le développement d’un être, ce qui est inné. C’est ce qui fait que les différentes espèces d’êtres existent.

 

IV.1.2. Le constitutif.

                La nature est ce qui constitue un être, c’est son essence. La nature humaine comporte les traits communs à tous les hommes (pensée, intelligence, liberté).

            La nature humaine est niée par les existentialistes[1], l’homme est une histoire niée par les marxistes, produit de conditions économiques. Les rapports entre nature et culture sont conçus de façons différentes selon le point de vue que l’on a. Pour les uns la culture est ce par quoi l’on s’affranchit de la nature et l’on développe les initiatives de sa liberté considérée comme un absolu. Pour les autres il est dans la nature humaine de se donner une culture et l’homme n’est véritablement un homme que par la culture qu’il se donne.

 

 

IV.2. Qu’appelle-t-on l’existence ?

 

            L’autre aspect de l’être répond à la question : est-il ?

Il s’agit donc de l’existence. L’existence apparaît comme une réalité sans quoi rien ne serait : c’est la perfection suprême. En effet par elle-même l’essence n’est pas. L’existence est l’acte de tous les actes, la perfection de toutes les perfections. Elle n’est pas une forme à proprement parler mais la forme de toutes les formes ; elle n’est elle-même en puissance à rien, puisqu’elle est l’achèvement, l’accomplissement de tout. Cependant il faut bien saisir que l’existence ne peut se définir, car les définitions expriment toutes des modes déterminés d’existence, des types d’êtres ; mais l’existence transcende toutes les déterminations, puisqu’elle les réalise toutes. L’existence n’est donc pas conceptualisable. Toutefois nous avons une connaissance expérimentale grâce à la perception d’une part (qui permet au moi de saisir le sujet concret où se réalise le type d’être et ainsi affirmer qu’il existe avec telle quiddité) et d’autre part grâce à l’intuition que le moi a de sa propre existence à travers tous ses actes.

 

 

IV.3. Relation existence/essence.

 

            Il y a une distinction réelle entre l’essence et l’existence chez les êtres créés. Distinctions non pas de choses préalablement existantes mais de principes indépendants. S’il n’y avait pas de distinctions on ne pourrait pas expliquer la diversité des espèces puisque toutes existent. Ce qui permet d’expliquer la diversité c’est qu’elles existent selon une essence qui leur est propre. C’est l’essence qui définit toutes les espèces.

            « Tout existant qui n’est pas l’acte pur est composé de puissance et d’actes, d’une essence qui le définit et d’un acte d’existence reçu dans cette essence. L’être créé est essentiellement et nécessairement composé, limité. Il est composé de ce qu’il est et de ce par quoi il est » Gilson L’être et l’essence.

 

 

 

IV.4. L’existentialisme.

 

            Vernot dit que :

Le rationalisme est la tendance qui consiste à vouloir tout expliquer par la raison (négation de la connaissance sensible).

L’empirisme est la tendance inverse qui récuse la raison. Seule l’expérience compte. Le drame de la pensée moderne est d’osciller constamment entre les deux ( à partir de Descartes)

L’existentialisme est une réaction contre le rationalisme en général et plus spécialement encore contre celui d’Hegel qui est un rationalisme exagéré.

 

            L’existentialisme n’est pas né avec Sartre comme on l’imagine souvent. Au sens très large l’existentialisme est une réaction de la philosophie de l’homme contre la philosophie des idées (Hegel). L’on peut dire que l’existentialisme a de ce fait toujours existé.

            Cependant l’existentialisme moderne s’oppose à la prétention de tout vouloir expliquer par la dialectique, car aucune idée abstraite ne peut exprimer la personnalité de l’individu.

            Kierkegaard est le premier à s’opposer ainsi au rationalisme de Hegel.

Œuvres :

·        Crainte et tremblement 1843

·        Le concept de l’angoisse 1844

·        Les stades sur le chemin de la vie

·        Traité du désespoir ou la maladie jusqu’à la mort

 

Kierkegaard est un adversaire de tout système, c’est un penseur qui réfléchit sur sa vie et sur la vie des autres. L’individualité des choses, la mouvance du réel, la contingence des individus ne peuvent être que constatés, décrits mais non démontrés. La Foi n’est pas une spéculation rationnelle, pour lui elle est d’abord existentielle.

                « Ce que vous choisissez en vérité sera la vérité sur terre »

            « Le christianisme authentique est subjectivité »

                Pour lui la Foi est paradoxale et absurde et n’est possible que dans le sacrifice que l’on fait de la raison. Kierkegaard est d’une certaine manière un philosophe qui refuse la philosophie.

            Ce qui l’intéresse par-dessus tout c’est le problème religieux (après sa conversion), mais il affirme que Dieu ne peut se prouver par la raison, il est seulement objet de la Foi et celle-ci se ramène à une attitude du sujet.

            « La raison est contraire à la Foi il est impossible de faire accorder la Foi avec la raison » Luther

                Kierkegaard est donc le père de l’existentialisme. Aucune idée ne peut exprimer un individu, épuiser ses virtualités. Aucun raisonnement ne peut l’expliquer, lui, sa vie, les choix qu’il fait. Il faut donc abandonner cette idée folle de vouloir rationaliser l’univers et concentrer son attention sur l’homme. Le réel est constitué d’existants posé chacun en soi à part les autres.

De même dit Kierkegaard :

« La Foi n’est pas une spéculation rationnelle, elle est d’ordre existentiel, c’est une communication entre l’homme et Dieu. »

« Perdre la raison pour gagner Dieu c’est l’acte même de croire »

« La Foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation »

 

            De cette position découlent deux courants :

·        Les théistes : Scheller, Jaspers, Blondel, Gabriel Marcel.

·        Les athés : Nietzsche, Heidegger, Sartre.

 

IV.4.1. Les théistes.

 

IV.4.1.1. Blondel.

Blondel a écrit L’action en 1893, La pensée en 1934 et les Lettres en 1935. Il définit sa position dans le sous titre : « Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique ». Elle est d’abord une critique de la vie (jugements de valeur sur les différents aspects de la vie humaine). Tout est dit dans la première page de L’Action : « Oui ou non la vie humaine a-t-elle un sens et l’homme a-t-il une destinée ? J’agis mais sans savoir ce qu’est l’Action, sans avoir souhaité de vivre, sans connaître au juste ni qui je suis ni même si je suis. Cette apparence d’être qui s’agite en moi, ces actions légères et fugitives d’ombre, j’entends dire qu’elles portent en elles une responsabilité éternellement lourde et que même au prix du sang je ne puis acheter le néant parce que pour moi il n’est plus. Je serai donc condamné à la vie, condamné à la mort, condamné à l’éternité. Comment et de quel droit si je ne l’ai ni su ni voulu ? J’en aurai le cœur net. »

Comme tous les existentialistes, Blondel veut rappeler aux hommes la primauté des problèmes du salut sur les activités du savoir. L’évidence se communique mieux, disent-ils, par les témoignages que par les raisons. On peut voir dans cette position de Blondel la naissance de l’anti-intellectualisme. Il y a donc le refus dans sa doctrine d’une pensée trop conceptuelle et d’adhérer à un système de vie concrète et individuelle. Ces positions extrêmes ont été condamnées par l’Eglise.

 

IV.4.1.2. Gabriel Marcel.

Gabriel Marcel a écrit Le journal métaphysique en 1927, L’être et l’avoir en 1935, Du refus à l’invocation en 1940, Le mystère de l’être en 1950, De la dignité humaine en 1960.

Son intention profonde est de restituer à l’expérience humaine son poids ontologique : « Tout mon effort peut se définir comme tendu vers la production de courants par lesquels la vie renaît de certaines régions de l’esprit qui semblaient livrées à la torpeur et exposées à la décomposition » De la dignité humaine.

 

            Pour les existentialises c’est dans le drame et à travers le drame que la pensée métaphysique se saisit elle-même et se définit in concreto. Il est essentiel à la pensée existentialiste d’être dramatique d’où la production de pièces de théâtres et de romans. Ce sont les situations des hommes (et qui plus est les situations malheureuses) qui sont l’expression de cette philosophie.

 

IV.4.2. Les athées

           

IV.4.2.1 Nietzsche.

Nietzsche va développer l’exaltation de l’homme dans son affrontement. Son but est d’opérer une transmutation de toutes les valeurs, mais il y a chez lui une valeur absolue : la vie. S’il détruit l’ancienne table des valeurs c’est parce qu’elle lui semble un obstacle à l’expansion de la vie. Et s’il prêche l’avènement du surhomme, c’est parce que la vie lui parait exigeante. La vie est pour lui le fait primitif, l’étoffe de toutes les réalités, et finalement elle est l’être même, elle est une volonté de puissance. Chez lui le vivant n’est pas altruiste mais il n’est pas non plus égoïste puisqu’il ne cherche pas son plaisir et son bonheur mais la victoire (et avant cela la lutte dans laquelle il risque sa vie). Par conséquent dire que la vie est volonté de puissance c’est dire qu’elle est devenir.

            Sa doctrine pourrait se résumer en trois points fondamentaux :

ð     Evolution.

ð     Lutte pour la vie.

ð     Survivance du plus fort.

 

En réalité le vouloir vivre de Nietzsche s’est progressivement transformé en volonté de puissance et l’individualisme est pour lui une valeur supérieure. L’homme est créateur de valeurs, en elles-mêmes les choses n’ont pas de valeur (donc ce que nous déclarons être bien ou mal ne l’est pas forcément pour d’autres). La valeur résulte de l’évolution de l’homme « Evoluer c’est créer ». Les valeurs communes du monde ont été inventées pour consoler les faibles, de ce fait Nietzsche ne pourra que mépriser le pardon. Il ne reproche pas à ces valeurs d’être fausses puisqu’il ne croit pas à la vérité, ni d’être nocives  (elles sont utiles aux pauvres et aux faibles) mais d’être en opposition avec le mouvement de la vie. Nietzsche haïra par conséquent le christianisme et toute notion de divinité :

« S’il existait des dieux comment supporterai-je de n’être pas Dieu, donc il n’y a pas de dieux. »

« Je hais le christianisme d’une haine mortelle. » L’antéchrist.

Exemples de surhomme : César, Napoléon, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Luther, Goethe.

Le surhomme est quelqu’un qui est possédé par la vie. Il s’est affranchi des valeurs communes et donc est libre, il a assez der puissance en lui pour créer de nouvelles valeurs donc il est créateur. Enfin ne cherchant pas de justification dans une loi quelconque il est son propre législateur. Il est autonome, indépendant et n’a pas d’autres lois que sa volonté.

La seule réalité étant la vie, la vie en devenir, et l’âme individuelle étant aussi mortelle que le corps comment ramener l’éternité dans le temps. La solution de cette antinomie lui est apparue en 1881 : « Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meut, tout refleurit, le cycle de l’existe se poursuit éternellement. » Nietzsche retrouve la pensée d’Héraclite avec le mélange d’horreur et d’enthousiasme qui constitue son message suprême : « Obéit pensée haïssable surgit du plus profond de mon être, lève-toi dragon endormi, moi Zarathoustra, l’affirmateur de la vie, l’affirmateur de la douleur, l’affirmateur du cycle éternel c’est toi que j’appelle, toi la plus profonde de mes pensées » Ainsi parlait Zarathoustra.

            Nietzsche veut imprimer au devenir le caractère de l’être (rapprochement entre la philosophie de Nietzsche et le surréalisme).

 

IV.4.2.2. Heidegger.

Heidegger (+1976) a écrit L’être et le temps, Lettre sur l’humanisme, Introduction à la métaphysique.

            Il fait tenir sa métaphysique sur la notion du néant[2] et du sentiment de l’angoisse. Sa question essentielle est : Pourquoi y a-t-il de l’étant et du non rien ? S’interroger sur le néant semble absurde à la pensée logique mais on ne peut reléguer tout à fait le néant et dès que le néant est évoqué comme une possibilité l’être de l’étant est mis en question. On cherche alors un fondement qui puisse mener à la victoire sur le néant. C’est l’explication privilégiée de l’angoisse qui fait accéder l’homme à son existence authentique.

ð     Angoisse = explication du néant.

Heidegger refuse d’être considéré comme un existentialiste, mais certaines de ses thèses rejoignent ce courant d’idées. Il ne nie pas Dieu, ne combat pas les théistes mais s’arrange pour ne pas rencontrer cette question. Pour lui Dieu est mort, il rejoint sur ce point les philosophes de l’indifférence. L’homme est seul, tout est vain, tout est absurde.

 

IV.4.2.3.Sartre (1905-1980).

Œuvres :

·        L’être et le néant en 1943.

·        L’existentialisme est un humanisme en 1946

·        Les mouches.

·        Huis clos en 1944

·        La nausée.

·        Les chemins de la liberté.

Le sous titre de L’être et le néant est : « Essai d’ontologie phénoménologique ». Cette indication définit nettement la perspective dans laquelle se développe sa philosophie.

            « La philosophie moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l’existant à la série des apparitions qui le manifestent. » L’homme n’est que ce qu’il est, simplement son histoire.

[cf. Malson dans Les enfants sauvages : « c’est une idée désormais conquise que l’homme n’a pas de nature mais qu’il a ou plutôt qu’il est une histoire. Vérité qui a fait scandale au temps de l’existentialisme mais que l’on peut voir annoncée dans tous les grands courants de la pensée contemporaine. » ]

            Pour Sartre cela signifie que Hume a eu raison de limiter la sphère de la connaissance aux phénomènes, et Comte a eu raison de proclamer l’avènement de l’être positiviste. Sartre s’insère bien dans la ferme tradition moderne.

            Cf. : Sartre philosophe de la contestation par Thomas Volnar.

 

IV.4.2.3.1. Aspects essentiels de la philosophie de Sartre :

a)      Un être n’est rien d’autre que la série de ses apparitions : les phénomènes sont l’être même.

b)      L’être n’est pas caché derrière les phénomènes et inversement, les phénomènes ne sont pas de pures apparences : être et phénomènes sont identiques.

c)      La nature d’une chose n’est pas autre chose que son apparence, elle est l’unité des différentes manifestations d’un être.

d)      On ne peut pas évidement admettre de puissance qui serait avant l’acte, antérieur à lui.

 

Ce sont les actes qui définissent l’homme en même temps qu’ils le manifestent. La philosophie de Sartre ne cherche pas à élucider la philosophie de l’être, elle décrit trois sphères d’existence :

Ø      L’être en soi.

Ø      L’être pour soi.

Ø      L’être pour autrui.

 

IV.4.2.3.2. L'être en soi.

                C’est celui des choses, du monde, du matériel. C’est l’être constitué par le systême global de la réalité brute. Il regarde les choses dans leur contingence[3] brutale, c'est-à-dire dans leur présence comme un pur fait inexplicable.

La nausée : description de l’expérience fondamentale consistant à percevoir l’existence brute des choses, leur contingence radicale ce qui provoque un mal de vivre inguérissable.

« La nausée dont le principe commun est que la contingence est absolue, la détresse définitive, le mal de vivre inguérissable. » La Nausée.

            Pour Sartre L’être en soi est ce qu’il est, il n’est pas conscient, pas créé et il ne peut être expliqué. Car expliquer c’est déduire or on ne peut déduire les expliquants. L’être en soi est un pur fait. Cette description vaut aussi pour l’homme. L’homme transcende le monde, il est aussi un élément du monde en même temps qu’il est homme. Il est une chose et cela sous quatre aspects différents :

a)      L’homme est chose d’abord par son corps entant qu’opposé à la conscience ; percevoir son existence brute. Il est là et pourrait ne pas l’être.

b)      L’homme est chose par son passé en dehors de notre volonté. C’est une partie de nous qui est achevée et qu’il est donc impossible de changer. « le passé est la totalité toujours croissante de l’en-soi que nous sommes »

c)      L’homme est chose par sa situation ce qui s’oppose d’une certaine manière à la liberté. Nous ne sommes pas libre de ne pas l’être. S’abstenir de choisir est déjà un choix. Nous sommes donc condamnés à être libres. En vertu de son passé cependant l’homme se trouve toujours dans une situation déterminée qui limite ses possibilités de choix.

d)      L’homme est réduit à l’état de chose par la mort. Triomphe de la facticité et de l’absurdité : « Il est absurde que nous soyons nés et il est absurde que nous mourrions. » Seule la mort permet de déterminer l’existence : « Il n’y a pas une essence commune a tous les hommes que l’on nommerait nature humaine. L’homme est d’abord et ensuite seulement il est ceci ou cela. En un mot l’homme doit se créer sa propre essence. C’est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant qu’il se définit peu à peu et la définition demeure toujours ouverte. » L’être et le néant. En fait selon Sartre on ne peut pas dire ce qu’est l’homme avant sa mort ni ce qu’est l’humanité avant sa disparition.

 

La sphère de l’être en soi est celle de l’existence brute, radicalement contingente.

 

IV.4.2.3.3. L'être pour soi.

                C’est l’homme en tant qu’il transcende l’être des choses par sa conscience[4]. L’être en soi est pur subjectivité, c’est le sujet, c’est l’être a distance de soi essayant de se prendre lui-même comme sujet. C’est l’être plein du désir impossible, du désir de Dieu : « C’est une passion inutile » d’où la souffrance : « la réalité humaine est souffrance dans son être, elle est par nature conscience malheureuse sans dépassement possible de l’état de malheur. »

            Toute réalité humaine est vaine, il ne peut y avoir de nature humaine puisqu’il n’y pas de Dieu pour la concevoir[5]. Cependant l’humanisme donne à l’homme la tâche de conférer un sens au monde.

            L’être pour soi est conscience, il est encore plus profondément libre que ne l’est pour Sartre l’indépendance radicale (elle est totale et infinie, elle est très exactement l’étoffe du non être). Elle n’est pas pour Sartre une faculté de la volonté, elle rend seulement possible l’acte de volonté.

            Si l’homme est libre l’hypothèse de Dieu est absurde :

« Quand la liberté a éclaté dans une âme d’homme Dieu ne peut plus rien pour cet homme là »

« Je suis ma liberté »

« Il n’y a plus rien au ciel, ni bien, ni mal, ni personne pour me donner des ordres, je suis condamné à n’avoir d’autres lois que les miennes. »

Les mouches.

La vraie liberté n’inclut donc, pour lui, aucune dépendance à l’égard de Dieu. La négation de Dieu se rattache donc au principe fondamental de l’existentialisme, à savoir la priorité de Dieu sur l’existence.

« N’est-ce pas moi qui décide du coefficient d’adversité des choses ? Ainsi n’y a-t-il pas d’accidents dans ma vie, un évènement social qui éclate et m’entraîne ne vient pas du dehors, si je suis mobilisé dans une guerre, cette guerre est ma guerre. En effet je puis m’y soustraire par le suicide ou la désertion. Faute de m’y soustraire, je l’ai choisie. » L’être et le néant.

                Donc la liberté n’est limitée par rien d’autre que par elle-même, elle n’est, en tous cas, sûrement pas limitée par un ensemble de valeurs qui s’imposeraient sous forme d’obligations. C’est la liberté qui choisit son système de valeurs[6].

« Coupé du monde et de mon essence par ce néant que je suis, j’ai à réaliser le sens du monde et de mon essence. J’en décide seul, injustifiable et sans excuse. »

« L’homme est travaillé par le désir de devenir Dieu, mais c’est une passion inutile. »

« Ma liberté s’angoisse d’être le fondement sans fondement des valeurs. Cette angoisse est la renaissance de l’idéalité des valeurs. »

L’être et le néant.

 

IV.4.2.3.4. L’être pour autrui.

                Sartre écrit : « J’émerge seul », c’est vrai dans ce sens que l’homme est un individu unique, solitaire. Mais l’existentialisme fait quand même place à autrui. L’expérience immédiate, dans ce courant, qui nous révèle la présence d’autrui c’est le sentiment de la honte ( ce qui est à l’opposé de Virgile), honte d’être connu, regardé et par là d’être traité par autrui comme un objet. Pour Sartre le regard de l’autre le transforme en objet puisqu’on ne peut rien sur le regard de celui qui nous atteind. Le sens originel de l’être devient le conflit comme le soutenait autrefois Héraclite.

            Dans son célèbre l’enfer c’est les autres[7] il souligne avant tout que le regard des autres me vole mon moi. Ce regard me dépouille de mon être, de ma liberté. Il y a, à la base de la théorie de Sartre, un refus d’aimer autrui. Refus qui se justifie par l’absence de nature humaine. De ce fait il rejette toute communauté existentielle entre les étants. Nous sommes donc ici à l’opposé de la philosophie classique mais aussi de la théorie sociale du Professeur Lejeune sur la nature humaine et dont il fait la base de la fraternité humaine.

            Cependant Sartre estime que l’on peut rendre ce regard, créant ainsi le conflit entre deux libertés. Le conflit devient d’une certaine manière essentiel : « l’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi » L’existentialisme est un humanisme. Même s’il est à l’origine de notre perte, « Ma chute originelle c’est l’existence de l’autre » L’être et le néant.

            Enfin si Dieu existe, il est également un autre, et plus encore même que tous les autres. Il est tout regard sans jamais être regardé[8]. S’il est pour soi, il n’est jamais pour autrui « Etant doté des qualités essentielles d’un esprit, il apparaît comme la quintessence d’autrui. Dieu est le concept d’autrui poussé à l’extrême limite »

                Pour supprimer cette obsession, il faudrait pouvoir regarder Dieu et en faire un objet. Mais si j’affirme Dieu je garde dans l’esprit la notion de Dieu comme omniprésent et infini. Or consentir à Dieu c’est consentir à disparaître devant lui. En face des autres on peut tenter de les assumer, de les récupérer comme objets, de les néantiser. Mais en face de cet autre absolu, toute tentative de libération est vaine. Donc poser l’existence de Dieu, c’est s’aliéner : mieux vaut dans ce cas ne pas admettre son existence. Car la vraie nature de la liberté selon Sartre c’est d’être capable de n’avoir aucune dépendance à l’égard d’un Dieu. D’où la fragilité de l’être humain. L’homme sent qu’il y a un manque d’où la réponse de l’existentialisme athée qui déclare que : « Si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme. » L’existentialisme est un humanisme.

            En vertu de son empirisme[9] radical, il se refuse à pénétrer la vérité de son existence. En réalité seule la métaphysique apporte une solution satisfaisante en prouvant que l’homme n’est pas libre à l’égard de sa nature ni de son acte d’être. Il est libre de son existence si on entend par là, ce qui fait sa situation concrète dans le monde, mais il n’est pas libre de changer le destin de la nature humaine. Il n’est pas libre de changer les lois[10], valeurs aussi bien morales, qu’esthétiques, physiologiques et psychologiques. C’est en réalité dans sa soumission à sa nature dans l’ordre créé que l’homme trouve son achèvement, sa perfection, et donc sa paix. Dieu ne tue pas la liberté, il la fait exister. Le regard de Dieu ne nous aliène pas il nous sauve, par conséquent nous n’avons pas à nous mesurer avec lui car combattre Dieu n’a aucun sens[11].


 

[1] Le père de l’existentialisme, Kierkegaard a rejeté le concept d’essence pour aboutir à une transcendance absolu qui arrache l’homme à l’absurde. Il sera suivit en cela par Jasper et G. Marcel. Tandis que dans le même courant Heidegger et Sartre vont s’éloigner de Kierkegaard pour retrouver un certain ontologisme.

                En réalité deux possibilités s’offre aux tenants de l’existentialisme :

ð      Ou bien il s’attache à l’expérience qui donne l’existence, mais sans clarté intelligible ; et alors il renonce à constituer une philosophie comme science ; mais il peut lui servir d’introduction concrète  (Kierkegaard, Jasper, Marcel) « La philosophie n’est plus ici une science des types d’êtres, mais une sagesse de vie ; car l’on n’existe pas pour philosopher, mais on philosophe pour exister » Jolivet.

ð      Ou bien il construit une philosophie sur l’existence et laisse échapper la réalité concrète pour revenir à une construction sur l’essence et l’existence (Heidegger et Sartre) 

[2] Pour Heidegger et à sa suite Sartre, le néant est seulement produit par la pensée, son existence est factice, elle ne tient qu’à la négation ou à l’évanouissement de quelque chose.

[3] La contingence est le fait de n’être ni nécessaire ni impossible, c’est ce qui qualifie les êtres, les choses qui peuvent aussi bien être que ne pas être. Cette table, ce tableau, cette feuille sont contingents.

La contingence humaine exprime le fait qu’il n’y a aucune nécessité à ce que l’homme existe, c’est une des thèses centrales de la philosophie de l’absurde.

[4] La conscience est la connaissance immédiate qu’un sujet a de lui-même, de ses pensées et de ses actes. Cette conscience, dite psychologique, peut être plus moins claire, plus ou moins complète. Soit pour des raisons externes (sommeil, alcool…tout ce qui obscurcit la conscience) soit parce que nous ne percevons pas nous-mêmes clairement les raisons multiples de nos pensées ou de nos actes. Ainsi on peut distinguer une conscience spontanée qui est la simple présence du sujet à lui-même (j’ai faim et je dis : j’ai faim) et une conscience réfléchie qui est la connaissance et l’analyse de ce dont j’ai conscience (j’essaie d’avoir une claire conscience des sentiments qui m’animent en ce moment)

                Ensuite on peut regarder la conscience comme la capacité de former des jugements moraux sur les actes et les personnes : cette conscience est la conscience morale. Ce deuxième sens correspond à un usage particulier  (juger du bien ou du mal) de la conscience au premier sens.

                Enfin pour la philosophie classique (on entend par là celle qui de l’antiquité au XIXème siècle prend pour point de départ le sujet conscient) la conscience suppose que le sujet se connaisse entièrement, soit transparent à lui-même (Cf. Descartes Discours de la méthode 5è partie, n°I). Or la philosophie moderne a, de plusieurs points de vue, mis en doute cette toute puissance du sujet sur lui-même :

·         Nietzsche a montré que le sujet peut s’aveugler sur lui-même et sur les buts qu’il poursuit, par lacheté ou par hypocrisie.

·         Marx (idéologie allemande pp. 50-52) a, quant à lui, examiné les intérêts politiques qui orientent les idées et les désirs des sujets.

·         Freud a combattu l’idée que la conscience règne  sur la totalité de notre esprit en formulant l’idée d’un inconscient qui lui échappe.

[5] L’existentialisme est un humanisme.

[6] On rejoint ici totalement les positions de Nietzsche.

[7] Tirade de Garcin dans Huis clos.

[8] Il faut essayé de bien saisir ici le sens du mot regard. Il s’agit de cette soumission, de cette emprise que le regard peut impliqué sur la chose vue. Par le regard on fait sienne la chose.

[9] L’empirisme est une doctrine affirmant que nos connaissance viennent de l’expérience, c'est-à-dire du contact avec le monde extérieur que nous permettent nos sens. L’empirisme refuse l’idée que puisse exister en l’esprit humain des données ou des facultés indépendantes de l’expérience.

[10] Contrairement à l’affirmation constante de Sartre.

[11] « Dieu est un regard qui me fait être, j’ai a être exactement ce que Dieu regarde en moi puisque je suis par lui tout ce que je suis. Si le regard de l’autre homme altère ma personnalité en l’aliénant, le regard de cet autre qu’est Dieu m’identifie et me donne à moi-même » P. Paissac Le Dieu de Sartre