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INCARNATION ET
PSEUDO-INCARNATION
Par Marcel de Corte
In Trouble
et lumière, Etudes carmélitaines,
pp. 161 et ss.
1. – Nous partirons ici d’une expérience
élémentaire trop dédaignée par les philosophes ou par les théologiens
professionnels, mais dont la fréquence est telle que nous sommes en droit de
la considérer comme révélatrice de l’essence concrète de l’homme.
Un jugement quelconque : je t’aime, par exemple, ou : Dieu
est, peut affirmer l’être de deux manières essentiellement différentes. Il
porte sur un objet dont le coefficient d’existence peut osciller entre le tout
et le rien, selon son origine. Le « je t’aime » de Tristan à Yseult
n’a indubitablement pas le même contenu ontologique que la déclaration
semblable qu’échangent deux amants rassemblés par l’Aphrodite vulgaire.
L’affirmation de l’existence de Dieu émise par un prédicateur sans âme qui
répète mécaniquement un sermon cent fois dit, n’a pas la même profondeur
métaphysique et surnaturelle que celle que nous entendons de la bouche d’un apôtre.
Telle phrase de Platon, d’Aristote ou de saint Thomas se retrouve identique
dans un manuel de philosophie, mais aussi figée et desséchée qu’une feuille
morte dans un herbier. On pourrait multiplier les exemples, les choisir dans
d’autres domaines, et montrer que toutes les activités de l’homme, quelles
qu’elles soient, sont issues, selon l’occurrence, de deux sources diverses,
malgré leur apparente identité d’expression.
On dira sans doute que cette dualité d’origine est en fait une
pluralité indéfinie qui procède de l’irréductible subjectivité de chaque
individu. On ajoutera qu’entre ces deux extrêmes se place une série innombrable
d’intermédiaires dont les nuances personnelles se dégradent d’un bout à l’autre
d’un vaste éventail. L’observation n’est pas fausse, mais nous la croyons
courte. Il importe en effet de souligner que l’attitude de l’homme en face de
l’être – nous employons à dessein ce vocabulaire métaphysique – ne peut se
concevoir que d’une double façon : ou bien l’homme éprouve sa relation
organique à l’être, ou bien le contraire. Toutes les nuances individuelles se
distribuent à l’intérieur de ces deux comportements fondamentaux qui
contrastent et s’opposent entre eux. Elles constituent de simples différences
quantitatives d’intensité qui s’étalent sur deux claviers qualitativement
différents. Quels que soient nos rapports avec le réel, sur un plan quelconque,
nos actes prennent deux sens qui ne se recouvrent pas selon qu’ils émanent de
l’esprit ou qu’ils jaillissent de l’âme, plus exactement, selon qu’ils résultent de cette
puissance, dévolue à l’homme, de se retourner sur soi et de ne communiquer
qu’avec soi-même, que nous appelons esprit, ou qu’ils sourdent spontanément de notre
capacité de communion avec l’être, que nous appelons âme ou principe de vie. Comme le
dit Cournot pour justifier son transrationalisme, « les mots âme et
esprit n’ont pas le même sens. Un homme peut avoir l’esprit grossier et l’âme
délicate, l’esprit vigoureux et l’âme faible. Qui s’aviserait de confondre la
direction des âmes et la direction des esprits ? »
Ce dualisme de l’esprit qui s’isole de l’âme, et de l’âme ou de la vie
qui intègre l’esprit dans son flux, est particulièrement sensible dans le
domaine de l’art. Personne ne s’avisera de nier la différence radicale qui
existe entre tel tableau ou telle pièce de musique élaborés selon les seules
règles d’une technique inventée par l’esprit, et d’autres œuvres où se déploie
une âme qui nous met directement en relation avec le monde mystérieux évoqué
par l’auteur. Dans le premier cas, ce qui apparaît dans l’œuvre, c’est non
seulement l’habileté constructive, mais encore la seule projection d’une
« idée » privée de vie et de chaleur que l’esprit a tirée de son
propre fonds et investie dans la technique qu’il manie. Dans le second, c’est
la capacité d’échanges créateurs entre l’âme et l’être que l’œuvre révèle
irrécusablement. De la croûte futuriste peinte d’après les règles d’un système
esthétique cérébral à une toile de Velasquez, il y a tout l’abîme qui sépare l’Esprit
de l’Ame et de
Mais c’est surtout dans l’action que surgit la différence, encore
qu’elle y soit le plus souvent inaperçue. Nous sommes ici en présence d’une
mine inépuisable qu’ont prospectée les moralistes, les confesseurs et les
directeurs de conscience, sans jamais se lasser. Presque toute l’éducation morale
de l’homme repose sur un dressage de l’esprit qui fatigue l’âme et l’atrophie.
Il n’est qu’à jeter un regard sur ce que nous appelons ingénument la « vie »
sociale pour éprouver immédiatement l’impression navrante qu’elle consiste –
sauf quelques zones restreintes où elle jaillit de source – en préceptes et en
maximes de conduite qui ne descendent pas plus bas que le cerveau et qui
abandonnent l’âme à la triste mécanique des tropismes et des instincts. Que de
ruses déployées, d’autre part, pour affecter un comportement que la vie répudie
et dont elle dénonce l’artifice ! Lorsque les « conventions »
ont rompu le lien secret qui les rattache à l’âme et qu’elles ne sont plus que
la croûte superficielle et cassante que l’esprit a plaquée pour dissimuler les entreprises
du moi, il n’est pas besoin d’être Rousseau pour en souligner le caractère
factice : la moindre observation le devine. Ce sont là lieux communs.
L’immense mérite de Nietzsche et de ses successeurs est d’avoir porté
l’analyse jusque là : en ces vertus mortes, nées d’un esprit qui se refuse
au grand don de la vie, et sous lesquelles grouille une âme pauvre et
pourrissante. L’homme sain les flaire d’un seul coup. Quand elles nous
trompent, n’en accusons pas trop notre naïveté ou notre confiance surabondante,
mais la complicité qui nous en fait inconsciemment retrouver le germe en nous
et nous interdit de haïr notre propre visage intérieur. Nous sommes dupes des
vertus dévitalisées qui entourent autrui de leur carapace, dans la mesure où
nous trouvons à notre tour un refuge et un alibi sous leur tégument protecteur.
2. – Tout homme est dialogue et l’antique conflit entre l’Un et le
Multiple se résout pour chacun en un drame unique où s’affrontent deux
antagonistes : d’une part, l’Esprit qui aspire sans cesse à s’affranchir
de la tutelle de la Vie, d’autre part, l’Ame qui lutte perpétuellement, avec
des alternatives diverses de fortune et d’infortune, contre un ennemi d’autant
plus puissant qu’il est capable de se soustraire à son unité foncière et, par
là même, plus apte à se dresser contre elle. Il n’est pas besoin de s’analyser
longuement pour découvrir en nous leur présence. Ce que nous prenons le plus
souvent pour une multiplicité de forces qui se combattent dans l’étroite
enceinte de notre être et que nous étiquetons sous des vocables empruntés à une
psychologie atomisante : raison, volonté, imagination, sensation,
instincts, etc…, ces puissances disjointes et ces courants heurtés qui nous
semblent le signe d’une grande richesse de tendances mal équilibrées, ce chaos
apparent qui s’offre à notre regard lorsque nous descendons dans notre gouffre
intérieur, toute cette bigarrure est en réalité d’une désespérante monotonie.
L’homme n’est compliqué qu’en surface, là où le jet bifide de son amalgame se disperse
en gouttes fluides qui ressemblent chacune à un monde instantané dont le
psychologue s’efforce de calculer les lois de gravitation ou de chute. La
vieille définition classique est toujours exacte en sa profonde
simplicité : l’homme n’est qu’un animal raisonnable. Mais en lui la
différence spécifique, au lieu d’illuminer intérieurement le genre, lui reste
pour ainsi dire plaquée, comme si la plupart de ses connexions avec le principe
animateur du corps avaient été rompues.
Rien n’est plus difficile à saisir que ce mouvement par lequel l’esprit
se replie sur lui-même, désertant l’âme qu’il affaiblit par son absence, tant
il nous est naturel ! Combien d’actes en effet accomplissons-nous de toute
notre âme et par tout notre être ? Nous serions épouvantés de leur rareté,
pour peu que nous y songions. Au cours de leur existence, l’immense majorité
des hommes n’accède à la plénitude de l’âme qu’en de brefs instants dispersés,
aussitôt évanouis. Il nous est infiniment commode que l’esprit se sépare en
nous de l’âme, car l’esprit seul, isolé de la vie, possède le pouvoir de dire je. Contrairement à toutes les
assertions courantes, aujourd’hui indiscutées dans la mesure où le
pseudo-spiritualisme rationaliste dont elles procèdent est passé dans les
mœurs, l’esprit n’est pas la faculté de l’universel, il est la puissance
illimitée de dire moi. Ce n’est
qu’intégré dans l’âme qu’il s’ouvre sur l’universel concret et sur le
monde. Mais capable de se retourner sur soi-même, à l’inverse de l’âme qui
contemple ou se donne, il s’exprime en un je continu dans lequel il se
confond et qui s’étale ou se masque.
C’est pourquoi l’opposition essentielle que nous découvrons en nous, en
ce perpétuel dialogue qui nous constitue, – je sens deux hommes en moi ! –
ne se situe pas entre l’âme et le corps, ainsi qu’une topographie ambiguë et
trompeuse, toute pétrie d’imagination spatialisante, nous le propose, mais
entre l’esprit, faculté de dire je,
et la vie dont l’âme est
Un exemple banal va éclairer ce que cette dialectique peut avoir d’abstrait
et de décharné. J’ai promis à un ami de l’aider. Ce pacte est en quelque sorte
la concrétisation du lien qui rattache mon âme à la sienne et au long duquel
s’effectuent nos échanges humains d’une manière aussi organique que celle qui
se noue entre les organes d’un même corps. Si je n’écoute que la voix de mon
âme, j’accourrai à son secours. Mais je réfléchis, et par cette réflexion,
j’interromps le courant qui m’entraîne spontanément vers lui. Certes, il m’est
toujours loisible de réintégrer cette réflexion dans la vie qui nous rassemble.
Mais il m’est également permis de m’y fixer et de faire refluer vers moi, en
dépit de l’appel sourd de l’âme, ce don qui m’est réclamé. Je peux toujours me
clôturer, me dresser en quelque sorte au-dessus de ce coesse qui nous
constitue et le briser par un refus. Il est trop évident que « l’égoisme
charnel » que nous serions tentés d’invoquer ici : suppression de mon
confort, gêne momentanée de ma part, etc…, et où je me réfugie moi-même, est en
fait une décision de l’esprit qui se disjoint de l’âme et de l’être, et les
traite comme des choses avec lesquelles il est sans relation. Déjà nous pouvons
apercevoir ici que cette désincarnation de l’esprit hors de la vie et du réseau
de rapports ontologiques qui ne dépendent pas de lui, est l’amorce d’une
pseudo-incarnation où 1-esprit érige la réalité concrète en matière
indéterminée qu’il modèle à son gré. L’accusation qui peut m’être lancée par
l’ami : « tu n’es qu’un vil matérialiste » trouve ainsi sa
justification. Mais elle révèle du même coup que ce « matérialisme »
est la face visible d’un « hyperspiritualisme » qui veut se suffire à
lui-même et qui transforme en matière fluide, disposée à subir sa transcendance,
tout ce qu’il touche, même l’âme et même soi. Une réflexion de l’esprit qui se
sépare de l’âme et de ses relations constitutives, aboutit fatalement à
supprimer le caractère organique de la vie et, par là, au matérialisme le plus
creux.
3. – On pourrait objecter le cas, plus que classique, de ceux qui, selon
le mot de Shakespeare, sont nés en proie à ces humeurs sauvages qui renversent
souvent la forteresse même de la raison
By the
o’vergrowth of some complexion
Oft
breaking down the pales and forts of reason.
L’impulsivité, la colère, la gourmandise, l’invasion farouche du désir
n’ont-elles pas leur racine dans la chair ? N’est-ce point là une preuve
évidente que la faille qui déchire l’humaine nature se situe entre la chair et
l’esprit dont le duel est de tous les temps ? Ajoutons à cela l’éternelle
nécessité de l’ascèse qui dompte la .révolte permanente du corps, la
mortification des sens, le culte et la culture des valeurs spirituelles qui
nous arrachent à la pesanteur de
Pour autant qu’une telle vitalité subsiste encore en nous et entraîne
nos âmes dans le sillage de l’être, nous pouvons déceler à l’entour d’elle,
comme une sorte de nébuleuse ou de halo, la présence imperceptible de l’esprit
auréolant cet élan compact et massif qu’elle est incapable de pénétrer, et qui
se dirige, désordonné, aveugle, vers sa délivrance. L’instinct de l’âme est
sûr et fort : dans ses remous que l’esprit n’éclaire pas, il va droit au
réel dont il doit se nourrir sous peine de mort, même dans les nombreux écarts
que provoque sa cécité. Si donc la scission entre l’esprit et l’âme est
toujours là, béante, mieux vaut un excès qu’une déficience de vitalité. Tous
les moralistes ont pu le remarquer : il y a plus de ressources dans un
homme vif, colérique, à l’âme pleine de feu, que dans un être mou qui rampe,
invertébré, vers un but que discerne son esprit lucide. La sagesse des nations
honnit le buveur d’eau et le végétarien dont l’âme est froide et stérile. Et le
jugement populaire est plein de sens qui préfère celui qui « jette sa gourme »
dans une vitalité débordante, au rêveur qui tend vainement son désir insatiable
à travers les longues pauses obscènes de l’esprit.
4. – Que la substance humaine soit clivée, blessée, instable, et que
cette disjonction se situe entre l’esprit et l’âme, entraînant un déséquilibre
qui la déporte tantôt d’un coté, tantôt de l’autre, c’est là un fait qui crève
les yeux et auquel se rattachent d’importantes conséquences. Le propre de l’âme,
principe de la vie, est de s’adapter au réel, de s’ouvrir au rayonnement de
l’être, d’y puiser sa nourriture, parce que son incarnation la met en relation
immédiate avec lui et l’accorde directement aux grands rythmes de l’univers et
au mystère ontologique dont il est prégnant. C’est là sans doute le point le
plus communément ignoré d’une certaine mentalité moderne qui, à l’encontre des
âges antérieurs, souffre d’une hypertrophie de l’esprit objectivateur dont tout
le travail, une fois coupé de l’âme et de ses ressources, est d’introduire,
vaille que vaille, ses schèmes à priori dans l’existence qui les renie. Le
malaise qui étreint l’homme d’aujourd’hui devant le spectacle d’un monde qui
refuse d’obéir à ses injonctions au fur et à mesure où nous étendons sur lui
notre empire illusoire, n’a pas d’autre origine que cette méconnaissance
malsaine du rôle de l’âme en nous. Il est étrange de constater que l’homme
moderne ne sait plus sentir.
Il ne connaît plus que le contact extérieur et brutal avec le monde,
ou bien encore – ce qui expliquerait la surabondance des névroses et des
détraquements psychiques que nous observons – il ne tient plus à l’ordre de
l’univers que par quelques fibres ténues qui sont incapables de l’alimenter et
qui le contraignent à se repaître de lui-même et de son indigence. Il manque
d’âme, et la faculté de communier avec le réel – qui présuppose la
puissance de communiquer avec lui qu’on appelle la sensation – semble
être tarie dans la plupart de ses actes. C’est d’ailleurs pourquoi il substitue
sans cesse à la nature les produits de son artifice qui suppléent à sa carence
fondamentale et qui lui permettent de se maintenir en vie : perdu dans le
monde, il aspire à créer de toutes pièces un monde nouveau, adapté à son état
et où il pourrait enfin respirer.
Aussi longtemps qu’on n’a pas compris que l’âme, incarnée dans un
corps, où elle se compose un tout vivant, en relation immédiate avec l’univers
concret, est essentiellement accueil, ouverture par où s’engouffrent les voix
de l’être avec toute leur charge ontologique et leurs accords qui se prolongent
au delà de l’être lui-même dans la région du mystère, aussi longtemps qu’on n’a
pas vécu cette réceptivité créatrice de l’âme où, lentement et
obscurément, elle s’imprègne de la présence du réel et où elle réagit en se
dilatant et en s’offrant à sa lumière, en d’autres termes aussi
longtemps que l’âme n’est pas pour nous une intimité qui non seulement
accueille le don du monde mais encore se donne à lui dans une vivante
réciprocité, il est vain de parler de son existence et de sa nature. Ou l’âme,
parce qu’elle est incarnée, est participation organique à l’être, ou elle n’est
rien d’autre que la banale métaphore, conçue comme telle, de l’empreinte
passivement reçue dans la cire.
Sans doute ne connaît-elle pas, ne désire-t-elle pas l’être en tant que
tel. Elle le reçoit comme un hôte étranger qui peu à peu dévoile son identité
devant l’accueil qui lui est fait. Il lui faut pour cela le secours de
l’esprit, à la condition que celui-ci soit son intimité la plus
profonde, sa révélation, elle-même transfigurée, parvenue à son plus haut
niveau de lucidité, de communion active et de contemplation. Cette fusion de
l’esprit et de l’âme opère alors, pour autant que l’esprit l’accepte avec
humilité, une sorte
d’enracinement de tout l’être dans le réel qui introduit en l’inévitable
conceptualisation à laquelle nous sommes astreints pour nous traduire la
présence de l’univers, une expérience, une rectitude et une certitude dont le
flot nous submerge. Si l’incarnation de l’esprit prolonge et couronne l’incarnation
de l’âme, l’homme qui en est le siège s’établit, selon sa capacité personnelle
de réception, sur des assises ou, plus exactement, dans un terrain nourricier
dont la richesse et la fécondité sont inépuisables. Quelle que soit sa
vocation, il est dans un rapport de co-présence et de co-existence avec l’être.
Il entend ce que l’être dit, parce qu’il accepte, de toute son âme et de tout son esprit, que l’univers
soit tel qu’il est. Or, ce fiat n’est possible, que si l’homme s’accepte
lui-même, par son incarnation,
dans la totalité de son être, sans déhiscence, sans cette séparation
entre l’esprit et la vie qui le fait soi et qui le fait autre, en même temps,
sous le même rapport, par une entorse au principe d’identité qui est le mystère
de l’être humain divisible et l’origine de tous ses malheurs. L’humilité
ontologique réintroduit de la sorte notre être dans l’être de l’univers et nous
fait retrouver, sans déformation,
la structure même de la réalité concrète, antérieure à toute
connaissance et à tout amour. Nous récupérons là notre état de participation à
l’existence totale dont la présence en nous est indispensable pour que la
pensée et la volonté ne soient pas frappées de mensonge : il est trop
clair et trop souvent oublié que des lignes de structure sont prérequises pour
que la connaissance et l’amour puissent s’exercer en toute authenticité. Mais,
encore une fois, nous ne les découvrons que si l’esprit s’incarne dans la vie
et nous fait être dans l’unité qui absorbe et détruit le je au
profit de la communion préalable.
5. – En fait, cet état de communion ne dépend en aucune manière de
nous : il nous est donné du fait même que nous sommes, selon des
intensités différentes. Mais nous jouissons par l’esprit du terrible
pouvoir de le refuser et nous en usons à longueur de journée. Nous ne détenons
que cette puissance-là, signe unique de notre liberté : nous détacher de
l’être, c’est-à-dire de nous-même et de l’univers, en disant je et en
anéantissant toute participation. Le langage immédiat du réel nous devient alors
inintelligible, plus : inexistant. Comme le Satan de Vigny, nous nous
répétons, si nous osons nous scruter
Entre moi-même et moi, si grande est
la distance,
Que je
ne comprends plus ce que dit l’innocence.
Ainsi que nous l’avons vu plus haut, ce processus s’accomplit par mode
de désincarnation : l’exemple le plus typique est sans doute celui de
julien Sorel dont l’esprit, littéralement désincorporé, commande les impulsions
de l’âme et finit par tuer, en exaltant le je, tout rapport organique avec l’être et, du coup, l’être lui-même.
Le Rouge et le Noir est à cet égard une prodigieuse analyse de ce
phénomène si commun que nous avons peine à nous en apercevoir et dont les lois
dialectiques sont aussi précises et aussi contraignantes que celles qui régissent
le mouvement des molécules chimiques.
Nous avons déjà parlé de cette clôture de l’esprit sur lui-même qui
constitue l’indice le plus certain de
Écrasée entre ces deux extrêmes, l’âme se stérilise et offre de moins
en moins à l’esprit une possibilité d’incarnation dans
L’esprit dévitalisé est essentiellement égalitaire : il manque de cette
force de diversification que procure l’âme et qui fait participer des hommes
différents à une commune source de vie. Le paradoxe du je est de se
transformer en une forme vide au moment même où il inaugure sa
pseudo-incarnation. Or, cette forme vide s’avère étonnamment la même d’un
individu à l’autre pour un regard attentif : rien ne peut faire différer
un vide d’un autre vide. L’expérience du creux est à ce point de vue
révélatrice : tous les hommes qui manquent d’âme sonnent creux, quelle que
soit par ailleurs l’ingéniosité de leur esprit. Riches ou pauvres d’idées, ils
sont étonnamment dépourvus de densité. Nous avons tous rencontré de ces êtres
brillants qui ne communiquent qu’avec eux-mêmes et qui se consument en
étincelles : ils ne se distinguent en rien de la brute où brille une
pauvre lueur vacillante, le plus souvent allumée par autrui, sauf par un effort
plus grand pour paraître. Au sens populaire comme au sens plénier du mot, ils
ne donnent pas, car ils sont incapables de recevoir et de contenir. Ils
recherchent l’effet, car ils ne sont point cause ; ils sont maniérés et
ils ont des manières d’être, car ils n’ont point d’être ; ils se lancent
dans la complication et dans l’analyse, car ils sont pauvres de synthèse et de
simplicité. Par une lente dégradation au sein de la même espèce, on passe alors
au poncif, au cliché, au banal, et de là aux affirmations schématiques dûment
fabriquées par une pensée sans expérience, pour aboutir enfin aux slogans, aux
mots d’ordre, à la pure vocifération sans contenu intelligible qui constitue la
limite extrême du vide absolu. Les mouvements sociaux révolutionnaires nous
présentent, sous un fort grossissement, ce phénomène de l’incarnation du
vide : entre le
grand seigneur déraciné du XVIIIe siècle, par exemple, l’avocat éperdu de
logique, l’homme de lettres sans inspiration, le journaliste qui construit de
toutes pièces l’opinion, et la poissarde des Halles, il y a une continuité
ininterrompue. Notre époque nous fournirait mille spécimens analogues, sensiblement
moins hauts en couleur.
Mais la nature métaphysique et morale de l’homme a horreur du vide.
C’est pourquoi l’esprit et le je qui se sont séparés de l’âme sont
contraints paradoxalement à se déverser au dehors, et à s’édifier un monde qui
leur restitue un ersatz de vie et qui complète leur pseudo-incarnation.
Il y aurait ici à faire l’exégèse d’une série d’attitudes mentales qui va de
l’illusion propre à l’intellectuel en chambre à l’opinion de l’homme de la rue
et au mythe idéologique, en passant par les divers degrés de la névrose :
leur caractéristique à toutes est l’élaboration d’un univers, pur produit de
remplacement destiné à combler le vide intérieur que provoquent l’anémie de
l’âme et l’agressivité de l’esprit. L’exigence ontologique n’a plus rien qui
l’exonère et la mette en relation avec le réel : elle se creuse alors ses
propres canaux qui amènent un air plus ou moins respirable dans la cloche
pneumatique dont l’être humain s’entoure pour « vivre ». L’esprit est
astreint à un travail de Sisyphe pour insuffler l’oxygène à cette sphère
artificielle. Il doit sans cesse se créer des conditions d’existence dont le
renouvellement l’entraîne dans un devenir sans solution de continuité
qu’accentue encore l’angoisse de retomber dans le vide primitif. Il fuit son
passé, il échappe au présent et cherche un refuge dans l’avenir. A la limite de
ce processus étendu à un grand nombre d’individus, nous avons la praxis marxiste
selon laquelle l’homme est rivé au mécanisme fatal de lois historiques qui
l’obligent à modifier sans arrêt la nature et, par contre coup, à se modifier
lui-même. Cette thèse fondamentale du matérialisme dialectique est exacte dans
la mesure où elle porte sur un esprit désincarné de la vie : l’horreur
inconsciente du vide le contraint à se forger une âme et un monde artificiels
qui lui communiquent un semblant d’existence humaine. Le déterminisme marxiste
est le déterminisme du vide de l’esprit qui astreint l’homme à la domination
radicale et cosmique de l’être :
Ton règne est arrivé, Esprit pur, roi du monde.
6. – L’expérience de l’humanité prouve rigoureusement que l’esprit ne
peut se réintégrer dans l’âme, vigoureuse pour l’accueillir, sans un
secours surnaturel qui élargit l’ouverture de la vie sur l’être et amplifie
ses capacités d’adhésion affective. L’immense entreprise de domestication des
âmes et de la nature par un esprit désincarné qui vampirise la substance
ontologique de tout ce qu’il touche et la matérialise, en est actuellement
Dans le chaos où nous sommes et où naît une monstrueuse genèse à
rebours, dans ce Paradis terrestre que construit l’homme contemporain et que
n’ombrage plus l’Arbre de Vie, l’Exemple du Christ Incarné s’impose avec une
urgence accrue à tous ceux dont son rayonnement éveille l’imploration.
« Reprends courage, nous dit saint Augustin : Ego sum Deus Abraham,
Isaac et Jacob. Je suis ce que je suis, je suis l’être même,
je suis avec l’être même, mais non point tel que je ne veuille aussi être
présent aux hommes. Nous avons donc un moyen de chercher le Seigneur et de
scruter Celui qui est. Il n’est d’ailleurs pas loin de chacun de nous, car
c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être. » La Grâce est
avec l’être. La Grâce a une relation organique à l’être dont elle fonde
l’unité. C’est elle qui incarne l’esprit dans la vie et nous enracine dans tout
ce qui est. A partir d’elle et par elle, la réalité surgit en son inexprimable
authenticité, tant en nous qu’en dehors de nous. L’Incarnation est liée à la
Création et nous replace, si nous l’adoptons pour Modèle, dans le coesse originel
qui rassemble tous les êtres entre eux et leur catholicité dans l’Absolu.
Le moindre mouvement de la Grâce est plus précieux que toutes les œuvres
de l’esprit parce qu’il nous oriente vers ce qui semblait à jamais perdu.
Liége