La Spiritualité des Scouts de France
par le P. Forestier, O. P.
Article de la Vie Spirituelle n° 239, août 1939
Il n’est pas dans mes intentions de chercher à
décrire, tous les éléments dont se compose la spiritualité scoute.
Existe-t-elle ?
Ceux qui ont été scouts, qui ont vécu du scoutisme, n’en doutent
pas, encore qu’ils soient souvent assez embarrassés pour la définir.
Il y a quelques années une troupe de scouts était
venue faire une retraite au couvent du Saulchoir. Deux ou trois jeunes moines,
anciens scouts, avaient été chargés de s’occuper des retraitants.
A peine mis au contact des scouts, ils avaient
fusionné.
La surprenante aisance de cette entrée en relation
n’avait pas échappé au regard pénétrant et bienveillant d’un Père déjà âgé,
savant par surcroît, le P. Mandonnet, qui ne put se retenir de poser la
question : « Vous vous connaissez donc ? » Et l’un des
jeunes religieux de répondre, non sans un certain ébahissement de la part du
grand historien : « Tous les scouts, nous avons le même idéal. »
Une ferveur intérieure, une certaine communauté de
goûts, une parenté d’attraits qui fait sympathiser spontanément tous les scouts
avec certaines formes d’activité, constitue l’esprit scout.
En chaque individu, il a ses nuances ; en chaque
collectivité scoute, i1 a ses variantes : il y a un esprit de patrouille,
un esprit de troupe, un esprit de Province. Mais entre toutes ces différentes
formes, une certaine unité se révèle que l’on pourrait comparer à un esprit
de famille. A une sorte de climat spirituel, aurait dit Péguy[1].
Cet esprit de famille existe entre tous les scouts du
monde. Prenez un jamboree, un de ces grands rassemblements qui groupent
par milliers les garçons de trente nations. Il est surprenant de voir avec
quelle facilité tous les scouts s’accordent. Ils se trouvent bien ensemble. Ils
s’intéressent à leurs différences au lieu de s’en irriter. Fortement nationaux,
soucieux de mettre en évidence leurs caractéristiques provinciales ou
nationales, fiers de leurs terroirs et de leurs patries, ils cherchent à
sympathiser avec les autres. Ils s’efforcent de comprendre comment la richesse
de la famille totale est faite, en partie, de ses diversités. Un large esprit
de bienveillance circule parmi eux. Il est vrai que dans leur immense majorité,
ils éprouvent la joie de se savoir les fils d’un même Père qui les aime tous
dans les cieux, et dont lord Baden Powell sait si bien leur parler. A
l’intérieur de ce scoutisme mondial, chaque scoutisme national a sa physionomie
propre qui dépend à la fois des particularités du pays où il s’implante, et de
la façon dont il est appliqué : plus ou moins scoutisme d’État, plus ou
moins religieux, plus ou moins fidèle aux principes d’éducation du Fondateur.
Dans cette étude, je parlerai désormais uniquement des
scouts de France, c’est-à-dire de la partie foncièrement catholique du
scoutisme français, et donc de la « spiritualité des scouts de France ».
I
Même s’il ne s’agit que d’eux, ma prétention n’est pas
d’épuiser un sujet aussi vaste et aussi complexe. Mais de tracer quelques
grandes lignes d’orientation.
Au début du Mouvement, il arrivait que ce mot de
« spiritualité scoute » vont
spontanément sur les lèvres de jeunes chefs. Et le plus souvent, les aumôniers
eux-mêmes, mais surtout certains théologiens du dehors, qui regardaient le
jeune monstre naissant avec de sévères lunettes, se voilaient la face avec
horreur. Entre eux ils se disaient : « Vous voyez bien qu’ils veulent
faire une religion nouvelle ! »
Nous autres, scouts, qui n’avions d’autre intention
que de vivre, que de réinventer si l’on veut, pour notre compte personnel, le
patrimoine traditionnel, ces méfiances nous étonnaient.
Dans ce mot de spiritualité, nous ne mettions
pas en avant une présentation particulière du dogme ; nous ne prétendions
pas indiquer de nouvelles méthodes d’union à Dieu par l’oraison, nous ne
parlions que dans un sens large.
Dans la mesure
où le scoutisme nous donnait, parmi les autres garçons, une sorte de manière
d’être, un style de vie, une façon de
prendre la vie, dans la mesure où nous étions changés, il nous semblait
naturel de dire que nous entrions différents
dans la possession et la pratique du dogme et des sacrements, et donc que,
de notre part, il v avait là une modalité. C’est ce que nous voulions exprimer par
le mot de spiritualité scoute.
Ceux d’entre nous qui ont depuis fréquenté la
théologie et les distinctions scolastiques se rassurent pleinement. Ils savent
que le sujet matériel impose à la forme un mode d’être et que, pour si peu que soit ce mode, il est quelque chose
de réel. De bien réel.
C’est ce qu’exprimait le P. Doncœur, sur l’influence
duquel je reviendrai dans un instant, lorsqu’il écrivait « Le scout de France est fier de sa foi et lui
soumet toute sa vie. » Intrinsèquement,
le catholicisme compose avec son scoutisme ; au sens thomiste, il
l’informe. Il y a compénétration, animation. A la façon de l’âme présente dans
tout le corps et du corps humanisé par l’âme…
D’une part, la Route du Scout de France sera tout informée de catholicisme ; d’autre part,
sa vie religieuse portera un reflet, un caractère, un style qui le
différencient et le conditionnent.
Entre tous les fils de l’Église, il n’est qu’un Christ, un baptême,
une eucharistie, mais, sans faire œuvre de secte, il est loisible à chacun,
sous le contrôle de l’Église, d’accentuer son Credo et sa mystique de façon originale.
Pour n’être pas une association de piété et ne pas s’assigner d’objet religieux spécifique, pour embrasser tout ce que la vie catholique lui propose, sans imposer à ses adhérents de choix ni surtout d’exclusivité, le scoutisme peut, dans l’ordre religieux, revêtir un mode à lui. (Études, 20 février 1932.)
Et le P. Doncœur, cherchant à décrire ce style, dans
un discours de magnifique envolée et tout entier à retire, déclarait que l’élément
le plus typique en était « le goût, la volonté d’être jeune ».
Jeune de fait, et jeune d’intention, jeunesse par
opposition à vieillesse d’âge, mais surtout à ce vieillissement qu’est l’habitude au sens d’établissement,
d’ossification ; jeunesse d’âme s’opposant à scepticisme ; faculté
d’admirer s’opposant à « être blasé » ; goût d’entreprendre se
heurtant aux A quoi bon ? des sages et
des prudents selon la- chair. (Chef,
mars 1932, ou Études, 20 février 1932.)
II
Je n’essaierai pas de refaire cette description
capitale, non plus que de rechercher les autres éléments de ce style.
Je voudrais plutôt essayer de montrer pourquoi notre
scoutisme devait, chez les meilleurs, produire une spiritualité propre.
A prendre les choses tout à fait en général, on remarque
que les différentes spiritualités sont nées dans l’Église .
1) de
l’influence d’un homme ;
2) de la vie
d’un groupe, d’une communauté, ordre religieux ou même collectivité
nationale ;
3) parfois, une spiritualité naîtra de la rencontre de
deux de ces influences conjuguées.
Dans ces différents sens, on parlera d’une
spiritualité paulinienne, d’une spiritualité salésienne, d’une école française
ou espagnole, d’une spiritualité franciscaine ou dominicaine.
Notre scoutisme, ainsi qu’on le verra, devait vérifier
à sa manière, et dans une certaine mesure, cette double influence :
l’influence de grands spirituels (ils n’existent pas que dans les
livres !) et l’expérience d’une collectivité.
Qu’il soit une communauté ayant des façons de vivre
très caractéristiques, des mœurs à elle, il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en
assurer.
Mais ce qui le constitue, c’est moins ses apparences
pittoresques que l’esprit profond qui l’anime.
C’est ici l’instant de se rappeler que le scoutisme est avant tout un système d’éducation[2].
Comme toute pédagogie, il a ses moyens ; mais
aussi sa conception de l’homme : de l’homme à éduquer, à travailler ;
et de l’homme à produire au terme de ce travail.
Par bonheur son fondateur, anglican, mais esprit très
religieux, s’est montré un observateur sagace et
objectif de la nature humaine dans l’enfant.
Il l’a observée avec bienveillance, mais aussi avec clairvoyance.
Il a discerné en elle des lois profondes, des lois naturelles, au sens
philosophique du mot, et d’un caractère universel.
Cette vision, d’un optimisme modéré, retenant dans
l’homme ce qui est, se révèle en accord avec une vue
catholique des choses, en particulier avec cette anthropologie qu’est le
thomisme, pour lequel la nature est un plan
d’action, et non pas d’abord une
source de péchés.
Il s’agira non pas de nier le mal qui est dans l’homme,
ainsi qu’on en accusait les premiers scouts. Baden Powell, par exemple, ne dira
pas : ne surveillez pas les enfants, mais : ne les surveillez pas continuellement), mais de développer
surtout le bien qui est en eux (Baden Powell disait : dans tout individu,
il y a au moins cinq pour cent de bon – ce qui est vraiment d’un optimisme
modéré !).
Remplacer
pour détruire, tel sera le mot d’ordre. Pour empêcher de mal agir, fournissez des
occasions de bien agir : et ce sera le camp et les différentes activités
scoutes.
Faites appel au sentiment de l’honneur si vif chez
l’enfant. Passionnez-le pour sa propre formation. Tout un ensemble de choses
qui se résumeraient en langage d’école par ceci : La morale ne doit pas
être un recueil d’interdictions, mais l’art de se diriger en tant qu’homme, de
vivre selon ce que nous sommes, de « concorder avec nous-mêmes, et de nous
avancer, sous la conduite de la raison, vers ce que la raison (éclairée par la
foi), aura reconnu comme notre idéal » (Sertillanges).
Ce serait encore : pour créer, dans votre
disciple, ces spontanéités vertueuses qui lui permettront de bien agir
lorsqu’il sera loin de votre surveillance, de s’adapter selon les
circonstances, et que l’on appelle des habitus, il faut le faire choisir, décider,
vivre, en un mot « agir » : pédagogie actives[3].
Discerner au plus intime de nous-mêmes cette parole
mystérieuse dont Dieu nous nomme, la réaliser selon les exigences de notre
nature, l’incarner, la faire passer de la puissance obscure à l’acte, cela ne
pouvait manquer de faire saisir que le devoir de l’homme est de se développer
selon tout l’homme.
Et c’est ainsi que le scoutisme allait rencontrer une
de ces vagues de fond, qui, périodiquement, soulèvent l’humanité ; vagues
irrésistibles que l’église essaie de christianiser en ses multiples renaissances et qui se présente à nos
contemporains comme la découverte et la conquête de l’homme par lui-même.
N’était-ce pas l’objectif, qu’en des pages remarquées
de la Revue de Paris, M. Paul Baudoin fixait récemment à la
génération présente, lorsque, après la découverte de la terre, l’épopée
coloniale et l’épopée scientifique, il disait que restait le plus passionnant
et le plus difficile : la conquête
de l’homme (Les données du problème français)[4].
On peut dire que la jeunesse née avec le siècle,
grisée par les victoires de l’homme sur les éléments, a rejeté violemment le
manteau de deuil dont les spirituels jansénistes l’avait
voulu revêtir. En comparaison des accents de triomphe qui faisaient battre son
cœur, la musique éclatante d’un Bossuet ou d’un Pascal eux-mêmes, ainsi que le
remarque un éminent théologien, ne semblait plus que « fanfare de deuil »[5].
Ces garçons résistaient au pessimisme de Port-Royal et
même à certaines pages de l’Imitation, écrites il est vrai pour des moines. La
nature en eux, ils sentaient qu’elle n’était ni totalement bonne, certes, ni
absolument mauvaise non plus, qu’elle pouvait et devait devenir bonne.
Le pilote Guillaumet serait, de leur attitude, un
admirable symbole.
On se rappelle l’histoire : l’avion renversé par
la tourmente de neige, dans la traversée des Andes, cinq jours et quatre nuits
la marche sans arrêt, tout arrêt signifiant la mort par le froid. La marche,
ai-je dit, en réalité l’incroyable lutte avec la montagne, la descente depuis
4.500 mètres, les parois verticales, les chutes, les pieds qui gèlent, et à
l’intérieur de soi-même cette unique pensée pour résister à la tentation du
sommeil, de l’oubli, de la mort : « Ma femme, si elle croit que je
vis, croit que je marche. Les camarades, s’ils croient que je vis, croient que
je marche. »
Et contre toute vraisemblance, le voici qui apparaît
vivant devant ses chercheurs, méconnaissable, rapetissé, calciné, racorni, presque
exsangue, incapable d’échapper un instant à la souffrance du moindre de ses
muscles, et se redressant soudain pour dire : « Ce que j’ai fait, je
le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »[6].
Fierté d’être homme ! Voilà ce qu’ils éprouvent.
Une théologie timorée a fait son temps qui avait espéré réduire l’orgueil de
l’homme en l’humiliant jusqu’au tréfonds de son être, sans assez prévoir que la
morale risquerait de s’en aller avec le sentiment de la dignité humaine.
C’est ici que des influences
ont joué, à travers la communauté
scoute, qui allaient
préciser ses vœux, les légitimer ; faire entrevoir à de vaillants garçons
qu’il serait possible d’être pleinement homme
- dans son corps,
- dans son intelligence,
- dans son cœur.
« Splendeur
humaine, par le christianisme
intégral », leur proposait
alors le P. Doncœur dans un petit livre appelé Cadets qui a joué, je
crois, un rôle considérable dans toute une partie de la jeunesse française.
Il faudrait, pour dépeindre toutes les nuances de la
spiritualité scoute, faire intervenir ici l’influence de ces spirituels dont
j’ai parlé.
Et tout d’abord l’idéal de chevalerie avec sa
recherche d’exploits, son sens de la gratuité propagé
par la prédication enflammée du chanoine Cornette, vivante image de la jeunesse
d’âme, vieillard à l’âme candide d’un petit enfant.
Et puis l’initiation à une sensibilité franciscaine de
la nature, due au P. Sevin.
Enfin, la leçon donnée par la vie scoute elle-même.
Par son parti pris de bonne humeur, n’introduit-elle pas à l’Abandon
à Dieu ? Par la ressemblance recherchée avec les enfants, n’est-elle
pas une Petite Voie ? Par la notion de jeu, ne s’ouvre-t-elle pas à
une morale du bien ? Par sa contemplation des grandioses spectacles de la
nature, n’engendre-t-elle pas une certaine noblesse d’âme ?[7]
Tout cet ensemble donnerait, je crois, la physionomie
de cet humanisme chrétien que
j’ai essayé de discerner dans le scoutisme catholique français.
III
Spiritualité appelle perfection. Toute spiritualité
chrétienne est une mystique de perfectionnement.
De ce point de vue, le scoutisme se présente au garçon
comme une école de perfection à son image et à sa taille.
Si on veut bien étudier théologiquement la Promesse,
on sera tenu de conclure, soit qu’elle n’est rien, sauf un artifice d’éducation ;
soit qu’elle place le scout dans un état de perfection en réduction, dans un
état de perfection, diraient les théologiens, analogique, ni tout à fait
semblable à l’état de perfection tout court, ni tout à fait dissemblable.
Cette Promesse est un engagement solennel, à
faire un peu plus que ce à quoi on serait strictement obligé. Elle est
dans la ligne des promesses du baptême. Elle en est une précision. Elle peut
aider un garçon à en prendre une meilleure conscience[8].
Ajoutons qu’elle a un caractère social,
puisqu’elle incorpore dans une communauté. Désormais en plus de son honneur,
on sera comptable de l’honneur de tous les scouts[9].
Cette tendance à la perfection dans laquelle on
s’insère, on promet d’y rester TOUJOURS ; et pour y parvenir on accepte d’utiliser
certains moyens de surérogation :
- la loi scoute,
- la bonne action quotidienne,
- la discipline scoute.
Il n’est pas nécessaire d’insister pour que des
théologiens avertis reconnaissent le bien-fondé de ce que nous avancions :
être scout, c’est être dans un certain état de perfection. Et c’est donc
s’engager dans les voies d’une spiritualité appropriée.
IV
Voici donc des garçons que l’on a si bien réussi à
« passionner pour leur propre perfection » qu’ils se sont librement
engagés dans une voie de progrès, – disons, avec les réductions nécessaires,
dans une voie de perfection.
Le danger apparaît aussitôt. Il est celui même de
l’humanisme.
La créature ainsi restaurée, ainsi réhabilitée,
heureuse de savoir qu’il n’y a pas contradiction entre cet élan, cette vie
intense et le christianisme, ne va-t-elle pas se complaire en elle-même ?
Les paroles du Psalmiste :
Qu’est-ce que
l’homme pour que tu te souviennes de lui ?
Tu l’as fait de
peu inférieur à Dieu,
Tu l’as
couronné de gloire et d’honneur,
Tu lui as donné l’empire sur les œuvres de tes mains,
(Ps. VII, 4-7).
Ne va-t-elle pas les répéter avec une telle ferveur
qu’elle en arrivera à éprouver, selon une parole trop célèbre, le besoin de manquer de Dieu, de se suffire à elle-même ?
Et, d’autre part, les puissances inférieures, si
facilement rebelles dans l’état de péché originel, ne vont-elles pas si bien se
développer, chacune pour leur compte, qu’elles se soustrairont finalement au
règne de l’esprit ?
Le danger est réel. Toute tentative de ce genre ne
saurait se passer d’ascèse.
L’ascèse inséparable de toute spiritualité, le
scoutisme la fait pratiquer : ce sera la dureté et la pauvreté du
camp ; ce sera la vie commune et les multiples occasions de charité
concrète qu’elle requiert. Ce sera l’abstinence de tabac et ce sera la
frugalité de la table. Ce sera l’obéissance
à une règle et à des chefs[10].
Mais pour dominer le corps, il n’est peut-être pas
nécessaire de le détruire. Peut-être suffirait-il de le prendre bien en mains,
comme le cavalier maîtrise le coursier, souple et fort.
Et c’est, je crois, le désir de toute une génération.
Saint Paul, nous rappelle M. Masure, avait vu cette loi profonde sous
l’image… aujourd’hui redevenue si fraîche… du bel athlète des jeux olympiques…
Il s’avance dans le stade, grave et renoncé, heureux et fier, parce qu’il sent
l’avenir qui l’appelle, la vie monter en ses formes pures, et la victoire
sourire à ses viriles abstinences. Autour de lui, le long des barrières, la
foule des emmitouflés, des stagnants, des repus, des candidats à l’apoplexie et
à la goutte, le regardent passer comme une victime et le plaignent. Si jeune
d’être si obéissant, numéro d’une équipe, unité d’une patrouille, à peine revêtu d’un maillot anonyme dont la vue les fait grelotter
sous leurs fourrures. Mais lui qui passe, voyant tout le prix et la récompense
de ses sacrifices, … auscultant la vie qui court le long de ses artères, large,
pleine, équilibrée, dans la splendide chaleur et physique et morale de ses
membres assouplis, lève vers cette foule sans âme sa paume triomphante…
« O peuple esclave et roi, César sans royaume intérieur, leur crie-t-il, ceux qui vont vivre te saluent[11] ».
Toute école de spiritualité convient que l’ascèse a
ses étapes, et qu’elle doit être tout d’abord exercice avant d’être sacrifice
et folie de la Croix.
Il se pourrait bien que le scoutisme, lorsqu’il a fait
vivre les garçons au camp, lorsqu’il les a détachés, ne fût-ce que
provisoirement, du confort anémiant des villes ou de la misère des taudis, ait
du même coup trouvé une ascèse qui ne fût pas une ascèse de moines et
d’anachorètes, mais une ascèse de citoyens et de pères de famille, de garçons à
la fois vigoureux et chastes destinés à vivre et à travailler dans le monde.
V
Enfin, comme contrepoids à l’égocentrisme, menace de
tout humanisme, le scoutisme, si soucieux de développer au maximum les
personnalités, va toujours subordonner, d’une subordination volontaire,
l’individu au groupe.
Toujours il va infléchir l’essor personnel vers
le Service.
D’après Baden Powell le scoutisme se propose : l’accroissement
de la valeur de l’individu, et en même temps : le civisme,
c’est-à-dire l’emploi de ces capacités individuelles au service d’autrui.
Il vise « à inculquer à l’individu l’ambition de gagner des prix, des bourses »,
ce qui présente un certain danger « à moins qu’on ne lui enseigne
parallèlement à servir son prochain ».
Le but de l’éducation scoute, pour le Fondateur, « c’est
de remplacer les préoccupations du moi par celle du service ».
Ailleurs Baden Powell avait écrit : « Tu
trouveras le bonheur en te mettant au service d’autrui[12] ».
Tout au long de la vie scoute, on va solliciter à l’effort
le jeune garçon ; on va faire briller à ses yeux un type séduisant d’homme
accompli, robuste, joyeux, heureux ; mais toujours la raison finale de cet
effort sera qu’il doit se préparer à être utile. On le mettra au service
de la patrouille, la patrouille au service de la Troupe, la Troupe au service
du Mouvement, etc…
Par la B. A. quotidienne, sans que l’enfant le sache, on
monte en lui le mécanisme du sens social : voir ce qui manque aux
autres ; imaginer ce que l’on peut faire immédiatement pour eux[13].
Par les services collectifs, on fortifie cette
aptitude à servir.
Et voici que l’on délivre dans leur cœur des sources
insoupçonnées de joie, un chant discret et suave qui vérifie la parole du
Maître, qu’il y a plus de joie à donner qu’à recevoir, et qu’on les
introduit, peu à peu, nourris qu’ils sont de l’évangile et de l’Eucharistie, au
cœur même de la Charité, c’est-à-dire de la Perfection.
Voici ce que je lis sur un carnet de clan :
Noël 1937 à Villette-d’Anthon, paroisse
déchristianisée, pas de curé. Toutes autorisations obtenues de l’Evêché. Gros
travail de préparation matérielle, installation et remise en ordre après coup…
Mais résultat : salle comble dans l’atelier de charron aménagé en salle de
spectacle, chansons, pièces, un mot du chef disant les raisons chrétiennes de
cette rencontre d’amitié, puis le jeu du Mystère
de la Compassion de Notre-Dame. Quel
silence recueilli à l’Ave
Maria !
Et puis une église pleine pour la messe de minuit… le mot de
l’aumônier, des communions, les chants populaires, le recueillement entre nous,
notre réveillon frugal, trois heures dans la paille, éreintement, joie.
VI
Au fond du cœur de tout scout, il y a le désir de se
développer selon toutes les ressources de la nature humaine. Un vœu de
plénitude et d’héroïsme.
Être de son temps, être parmi les premiers sur toutes
les routes de l’entreprise, de la découverte et de l’organisation. Être au
premier rang dans la cité et dans la profession. Être robuste et sain, gravir
sans faiblir les pics les plus audacieux. Sentir battre des murs fermes dans
des poitrines au large souffle. Regarder sans crainte à ses frontières.
Travailler puissamment à ses sillons.
Jouir de la nature sans se laisser prendre à ses pièges ; sentir
monter en soi, avec le plaisir de la victoire morale, la vie pleine de l’homme
équilibré et fier, sensible et fort, maître de lui-même parce que soumis à
Dieu : tous les rêves de la Grèce éprise de splendeur humaine, tous
les efforts de la philosophie antique vers la pureté de l’âme unis à l’idéal du
Sermon sur la Montagne[14].
C’est qu’en route les scouts ont ouvert le dangereux
petit livre des Évangiles, le livre des contradictions. La vaillance et la
sérénité avec laquelle certains d’entre eus ont su porter de terribles croix
témoignent de la profondeur et de la sincérité de la lecture qu’ils en ont
faite.
Le Christ qu’ils y ont aimé, c’est tout d’abord
« le jeune Christ routier du Latran, tête et genoux nus, à la
tunique retroussée, au visage imberbe, aux épaules vigoureuses, tel que
l’Église primitive de Rome l’a adoré avant qu’apparût le Christ barbu de
Byzance »[15], et qui s’est défini « la Route, la Vérité et la
Vie ».
Ce Maître, ils ont compris qu’ils devaient, ainsi que
l’écrit l’un d’eux, « retrouver son visage aussi réel que possible avec la
volonté de faire vivre en soi la divine parole » jusqu’à inventer, dans la
vie contemporaine, des gestes qui seraient comme des gestes à Lui[16].
Ce geste, sera tôt ou tard de soulever la Croix du
Maître, de la porter avec Lui, de se transformer en Cyrénéen. Un vrai scout
s’efforcera de présenter à l’épreuve un, visage souriant : ne sait-il pas
qu’il contribue à racheter le monde et à alléger la Croix du Maître ?
Peut-être pourrait-on résumer tout ce qu’évoque la spiritualité
scoute en deux images qui se composeraient entre elles : l’Adam
de Michel-Ange, à la chapelle Sixtine ; et le Bon Samaritain de
Rembrandt, si discret lorsqu’il s’entremet auprès de l’aubergiste.
En tout scout, en effet, il y a l’ambition d’être un
homme achevé, de travailler à refaire en soi, et dans la mesure possible,
l’homme magnifique d’avant la chute, cette créature « capable de toutes
les passions, mais aussi capable de Dieu, troublante à cause de la flamme qui
brille dans une chair si belle. Mais finalement reposante, reposée et
magnifique, la splendide nature humaine contemplée par le Psalmiste[17] ».
Mais une autre image doit en être inséparable. A vrai
dire, c’est elle qui peu à peu se grave le plus profondément dans les meilleurs
scouts. En eux la grâce s’emparant de leur rêve de splendeur humaine, éveille
le Bon Samaritain qui n’est si joyeux d’être fort et d’être sain, et d’être
riche, que parce qu’il peut ainsi, discrètement, porter secours à la misère humaine.
Les nombreux scouts et les nombreuses cheftaines qui
n’ont pas hésité à sacrifier toutes leurs richesses d’âme et de corps pour
aller s’ensevelir dans les Missions lointaines, au service des malades et de
ceux qui étaient assis à l’ombre de la mort, représentent peut-être l’idéal
scout dans sa perfection.
Tous n’iront pas aussi loin. Mais tous, entraînés par
les meilleurs, comprennent que pour ne pas faillir à leur promesse ils doivent
s’approcher d’un tel idéal[18].
Certains, sans quitter leur pays ou leur milieu,
s’efforceront d’imiter dans leur famille, dans leur métier, le témoignage
silencieux de Charles de Foucauld, que tant de scouts admirent et aiment. Le
scout n’est-il pas fait pour servir et
sauver son prochain ?
M.-D. FORESTIER, Aumônier
général S. D. F.
[1] On saisit tout de suite l’importance du Mouvement scout dans la préparation lointaine d’un esprit de paix et de collaboration entre nations et entre classes. La discrétion seule nous empêche de relater ici les initiatives prises, après juin 1936, par des scouts appartenant à tous les échelons de travail pour trouver un mode de collaboration à travers les entreprises.
[2] Cf. Le Scoutisme, Pédagogie Active, Éd. La Revue des Jeunes.
[3] Ce souci de faire agir devait avoir de grandes répercussions dans le domaine de la liturgie et de l’éducation religieuse. Les scouts ont été les pionniers, en,France, de la messe dialoguée. Ils ont contribué à la rénovation de la liturgie du mariage et du baptême, en ce qui concerne la participation des assistants.
[4] « Les données du problème français », La Revue de Paris, 1er février 1938.
[5] M. Masure, L’Humanisme chrétien, p. 30.
[6] Cf. Terre des Hommes, de Saint-Exupéry, p. 43.
[7] Peut-être la contemplation de la nature, cette bible déployée sous nos yeux et qui chante le Créateur, n’a-t-elle pas été poussée assez loin encore. Sans doute est-ce dû aux suspicions de panthéisme qui avaient accueilli le scoutisme, et à la réserve où l’on se crut obligé sur ce point. Quant au jeu, on relirait avec profit la page de Péguy : « Héroïsme et sainteté ». La notion de jeu a pour corollaire : aisance, désintéressement et joie.
[8] On trouvera une belle étude sur la question, de l’abbé Lenoir, dans le Bulletin de liaison des Aumôniers scouts, de juin 1939.
[9] Un gamin des rues appelé à faire sa Promesse hésitait à la pensée que ses mauvais camarades de la veille croiraient tous les scouts semblables à ce qu’il avait été.
[10] On ne saurait trop insister sur l’importance, pour les chefs, des responsabilités qu’on leur confie. Pour le moindre chef, la nécessité de donner l’exemple, et de prendra en charge corps et âmes ses subordonnés, est un levier puissant de progrès.
[11] L’Humanisme chrétien, p. 163.
[12] Cf. Guide du Chef Éclaireur, passim.
[13] Il y aurait toute une étude à faire sur le rôle de la B. A. dans l’éveil des vocations, chez les scouts et les guides.
[14] L’Humanisme chrétien, p. 191.
[15] R. P. Doncœur, Chef, mars 1932, p. 128.
[16] Jean Rivero, « L’Etoile Filante », mars 1937.
[17] M. Masure, L’Humanisme chrétien, p. 40.
[18] Avec ses quelques deux mille vocations sacerdotales et avec ses vocations de cheftaines et de guides, le Mouvement scout est certainement celui où se sont fait entendre le plus d’appels à un « Plus Haut Service ». (Cf. Du scoutisme au Sacerdoce, Éd. La Revue des Jeunes).