Par Dom R. Dolle
Assemblée du Seigneur n°26,
premier dimanche de carême
L’entrée
dans le Carême avec saint Léon le Grand
IL FAUT SE RÉVEILLER PAR L’ATTENTION…
SE REPRENDRE EN MAIN PAR LA RÉSOLUTION…
SE RECONNAÎTRE DANS
L’HUMILITÉ…
LE COMBAT, L’ARMURE
SPIRITUELLE
CROIRE JUSTE, CONDITION PRÉALABLE
S’INSÉRER DANS L’ARMÉE CHRÉTIENNE
LES PRATIQUES DU CARÊME, LE JEÛNE
L’AUMÔNE DE SON CŒUR, LE PARDON DES OFFENSES
RÉSUMÉ ET CONCLUSION : LE BONHEUR DE L’ÂME PURIFIÉE
Nous possédons douze sermons que
le pape saint Léon le Grand (440-461) a prononcés au début du Carême, à
l’occasion du premier dimanche. Les idées qu’il y développe, les conseils qu’il
y donne, sont une expression authentique de la tradition de l’Église pour la
pratique de ce temps liturgique. Sans doute en avait-il reçu les éléments des
Pères qui l’ont précédé, saint Augustin surtout, mais on peut dire qu’il leur a
donné un tour achevé, dans cette belle langue oratoire qui est la sienne,
encore proche du latin classique. Ces idées, ces conseils, sont simples et peu
nombreux, la doctrine en est ferme, éloignée des subtilités philosophiques ou
théologiques auxquelles son esprit, avant tout pratique, était peu porté ;
l’expression en est multiforme, car il revient souvent sur les mêmes sujets et
ne craint pas de se répéter ; aussi nous est-il facile de choisir parmi
les textes ceux qui conviennent le mieux à notre dessein, lequel sera de
rechercher dans quelles dispositions doit se mettre le chrétien abordant le
Carême, s’il veut retirer de la pratique de ce temps salutaire tout le fruit
spirituel qu’on en peut attendre.
Et tout d’abord saint Léon
donne-t-il des définitions du Carême ? Si oui, elles pourront nous éclairer sur l’idée
qu’il s’en fait. Effectivement, il l’appelle un « service plus empressé du
Seigneur » (1,3)[1], une
« compétition de saintes œuvres » (ibid.), un « stade où l’on combat
par le jeûne » (1,5), un « accroissement de toute la pratique religieuse »
(II, 1), un « temps où la guerre est
déclarée aux vices, où s’accroît le progrès de toutes les vertus » (II,
2), « le plus grand et le plus sacré des jeûnes » (IV, 1 ; XI,
1), un « entraînement de quarante jours » (IV, 1), les « jours
mystiques et consacrés aux jeûnes salutaires » (IV, 2), les jours
« plus spécialement marqués par le mystère de la restauration
humaine » (VI, 1), etc. Autant d’expressions qui suggèrent les idées
d’exercice, de lutte, de ferveur religieuse, d’espérance aussi. Nous allons les
retrouver, ces idées, tout au long de l’analyse détaillée qu’il nous faut
entreprendre maintenant.
En premier lieu, c’est un appel à l’attention, à l’intérêt, au désir, que saint
Léon, avec la liturgie du premier dimanche, adresse à son auditeur,
l’empruntant à l’Apôtre : « C’est maintenant le temps vraiment
favorable, c’est aujourd’hui le jour du salut. » Sans doute c’est en tout
temps que Dieu nous appelle, c’est en tout temps que « la grâce de Dieu
nous ménage l’accès à sa miséricorde » (IV, 1). Cependant cette grâce est
plus abondante à présent, car nous allons nous préparer à célébrer le plus
grand de tous les mystères, plus grand que toutes ses préparations, le mystère
de notre Rédemption, « vers lequel convergent tous les sacrements de la
divine miséricorde » (XI, 4). Or l’appel d’en haut ne s’adresse pas
seulement à ceux qui vont recevoir à Pâques le sacrement de la régénération, et
« passer à une vie nouvelle par le mystère de la mort et de la résurrection
du Christ » (V, 3) ; non, cet appel retentit pour tous les membres du
peuple chrétien :
Les uns ont besoin de cette
sanctification pour recevoir ce qu’ils ne possèdent pas encore, les autres pour
conserver ce qu’ils ont déjà reçu (ibid.).
Certes un mystère si sublime, à
l’influence duquel nul temps de l’année n’échappe, devrait être constamment
présent à l’esprit des chrétiens, et
exigerait une dévotion sans
défaillance et un respect sans relâche, en sorte que nous demeurions toujours,
sous le regard de Dieu, tels que nous devrions nous trouver en la fête même de
Pâques. Mais une telle vertu n’est le fait que d’un petit nombre : les
pratiques plus austères se relâchent par suite de la faiblesse de la chair et
le zèle se détend au milieu des activités variées de cette vie ; il est
dès lors inévitable que les âmes pieuses elles-mêmes se laissent ternir par la
poussière du monde (IV, 1).
Or ne croyons pas que ces
impuretés ne soient que superficielles ; elles entrent en nous plus avant
que nous ne le soupçonnons :
A quoi bon une recherche extérieure
qui affiche les apparences de l’honorabilité, si l’intérieur de l’homme est
souillé par l’infection de quelque vice ? Donc tout ce qui ternit la
pureté de l’âme et le miroir de l’esprit doit être soigneusement effacé et en
quelque sorte gratté pour que l’on retrouve l’éclat premier (II1, 1).
Nous ne devrons donc pas nous
contenter de rechercher une correction tout extérieure, non, il va falloir
pénétrer dans les replis du cœur, et, s’il faut « gratter » le miroir
de l’âme que les fautes et les négligences ont laissé se ternir, cela n’ira pas
sans souffrance.
Or si cela est nécessaire aux âmes les
plus délicates, combien davantage doivent le rechercher celles qui ont passé
presque tout le temps de l’année avec plus de confiance en elles-mêmes ou
peut-être plus de négligence (V, 3) ?
D’où l’utilité pour tous de
l’institution divine du carême,
institution éminemment bienfaisante qui a prévu, pour rendre la pureté à nos
âmes, le remède d’un entraînement de quarante jours au cours duquel les fautes
des autres temps pussent être rachetées par les bonnes œuvres et consumées par
les saints jeûnes (IV, 1).
Utilité pour tous, avons-nous dit,
car c’est à tous que s’adresse l’avertissement du Prophète :
« Préparez la route du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » C’est,
en effet, un « passage » de Dieu, la Pâque, et malheur à qui n’y est
pas attentif !
En vue de ce passage,
que
toute vallée soit comblée, continue le Prophète, toute montagne ou colline abaissée ; que les
chemins tortueux deviennent droits et les rocailleux unis. Or la vallée signifie la douceur des humbles, la montagne et la colline
l’élèvement des superbes (VII, 1).
Il faut arriver à ce résultat que,
sur ces hauteurs aplanies, le pied puisse se poser sans craindre les chutes et
que les chemins n’offrent plus rien de
tortueux : ce sera alors une joie d’avancer pour celui
qui foulera une route affermie par l’empierrement des vertus et non un chemin rendu mouvant par le sable des vices.
L’âme a été rendue mouvante et versatile par les
habitudes vicieuses, il va falloir l’affermir par les habitudes des vertus. Car
le péché originel et les fautes personnelles ont déséquilibré la créature
raisonnable faite à l’image de Dieu dans la rectitude. L’âme spirituelle doit
reconquérir son empire naturel qui est tout l’homme ; faute de quoi, c’est
l’anarchie et rien de bon ne se fait. Saint Léon, après saint Paul, trace un
tableau des luttes d’influences qui se livrent en nous :
Il se livre en nous bien des combats : autres sont les visées de la
chair sur l’esprit, autres celles de l’esprit sur la chair. Que, dans cette
lutte, les convoitises du corps soient les plus fortes, et la volonté
raisonnable perdra honteusement la dignité qui lui est propre, et, pour son
plus grand malheur, deviendra l’esclave de celui qu’elle était faite pour
commander. Si au contraire l’esprit soumis à son Souverain et prenant plaisir
aux faveurs célestes foule aux pieds les provocations des voluptés terrestres
et ne permet pas au péché de régner dans son corps mortel, la raison alors
gardera le rang qui lui convient par excellence, le premier… Car il n’y a pour
l’homme de vraie paix et de vraie liberté que lorsque son corps est soumis à
l’âme comme à son juge et l’âme conduite par Dieu comme par son supérieur (1,
2).
Voilà donc l’objectif tracé : rétablir toutes
choses à leur place et rétablir l’homme dans la paix qui est
« tranquillité de l’ordre » ; en somme l’unifier, car tous les
vices sont des manifestations individualistes qui s’opposent autant à l’unité
intérieure qu’à
l’unité des saints, où tous sont épris de la même chose, tous ont le
même sentiment, où il n’y a place ni pour les superbes, ni pour les envieux, ni
pour les avares (X, 2).
Les forces de désagrégation qui sont en nous, qui y
sont par suite de la déchéance originelle et que nous avons laissées se
fortifier par nos péchés et notre négligence, voilà ce que nous allons devoir
réduire pour que ne soit plus troublé l’ordre naturel voulu par Dieu à
l’origine. Or ces forces anarchiques, il faut les appeler par leur nom :
ce sont les vices. Le carême apparaît donc, dès le début, comme une
« guerre déclarée aux vices » (II, 2). Œuvre toute négative, mais par
laquelle il faut commencer. Or, pour combattre ces tendances pernicieuses, il
faut d’abord les connaître. D’où la nécessité de l’examen de conscience. C’est,
faisant suite à la résolution, la première pratique du Carême.
Que toute âme chrétienne s’observe de toutes parts elle-même ; que
par un sévère examen, elle scrute le fond de son cœur (1, 5)…
A chacun de scruter sa conscience et de se présenter soi-même devant soi
pour un jugement personnel rigoureux (111, 1).
Saint Léon a donné plusieurs schémas détaillés d’une
telle inquisition ; en voici un, entre autres :
Que le chrétien voie si, dans le secret de son cœur, il trouve cette
paix que donne le Christ, si le désir spirituel n’est combattu en lui par
aucune convoitise charnelle, s’il ne méprise pas ce qui est humble, s’il ne
désire pas les grandeurs, s’il ne se réjouit pas d’un profit injuste, s’il ne
met pas sa satisfaction dans l’accroissement immodéré de ses richesses, si
enfin le bonheur d’autrui ne le fait pas brûler d’envie ou le malheur d’un
ennemi tressaillir de joie. Si peut-être il ne trouve en lui aucun de ces
mouvements déréglés, qu’il recherche soigneusement, dans un sincère examen, de
quelle nature sont ses pensées habituelles : ne consent-il jamais aux
représentations des vanités, retire-t-il au plus tôt son esprit de celles qui
flattent dangereusement (III, 1) ?
On voit apparaître ici ce que la théologie ascétique
appellera plus tard la recherche du « défaut dominant » ; ce
sont nos pensées habituelles qui nous permettront de le discerner. Le critère
de ce jugement, quel sera-t-il ?
Que chacun place tout son comportement dans la balance des divins
commandements : là, en face de ce qu’il est prescrit de faire et de ce qui
est défendu et à ne pas faire, il pèsera sa conduite en la mettant en regard de
ce double poids, recherchant dans un juste examen ce qu’en décide l’aiguille de
la balance (XI, 4).
Cependant il est une matière sur laquelle il convient
de s’examiner plus particulièrement, c’est la charité. S’appuyant sur les
paroles du Seigneur : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour
les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples », ou de
l’Apôtre Jean : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car
l’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu ;
qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour », saint Léon
recommande de scruter son âme et de
soumettre à un examen sincère les sentiments intimes du cœur ; si
l’on trouve en bonne place dans la conscience quelque chose qui vienne des
fruits de la charité, il ne faut pas douter que Dieu s’y trouve (X, 3).
Le premier fruit de l’examen de conscience sera, avec
la connaissance des mauvaises tendances de l’âme et grâce à elle, l’humilité.
Vertu négative encore, du moins à ce stade, en tant qu’elle détruit l’orgueil.
Ces premières démarches du Carême, nous le voyons, sont toutes négatives, mais
il faut commencer par détruire les mauvaises proliférations dans le jardin
intérieur, si l’on veut que puissent ensuite pousser les semences des vertus
(1, 5). Saint Léon a insisté fortement sur la nécessité de l’humilité,
condition préalable à tout le reste ; il sait bien que, sans ce solide
fondement, l’édifice spirituel serait fort exposé à la ruine, d’autant qu’il
faut avoir la noble ambition de l’élever aussi haut que possible, la grâce de
Dieu aidant. Arrêtons-nous un moment sur les considérations de notre auteur
touchant cette vertu. Il va rechercher et développer avec complaisance les
motifs qui doivent nous en donner l’estime.
Il y a d’abord la défiance de soi, qui, au début du
Carême, fera désirer de progresser dans les vertus :
Telle est la vraie justice des parfaits qu’ils n’osent jamais se croire
parfaits, de peur qu’abandonnant leur résolution de poursuivre le chemin avant
d’être au but, ils ne succombent au danger de défaillir au moment même où ils
perdraient le désir d’avancer (II, 1).
Vient ensuite l’évidence de tous les périls moraux qui
nous environnent en cette vie et doivent nous inspirer une salutaire
prudence :
Qui donc, placé dans l’incertain de cette vie, se trouvera exempt de
tentation ou libre de faute ? Qui donc ne souhaiterait de se voir ajouter
quelque chose dans le domaine de la vertu ou retrancher quelque chose dans
celui du péché ? Car l’adversité nuit et la prospérité corrompt, et il n’y
a pas moins de péril à manquer de ce qu’on désire qu’à regorger de ce qu’on
nous accorde. Des guet-apens sont cachés dans l’abondance des richesses, des
guet-apens encore dans la gêne de la pauvreté : par celles-là, on est
élevé et rendu orgueilleux, par celle-ci, on est poussé aux plaintes. La santé
est cause de tentation, la maladie cause de tentation, la première étant
matière à négligence et la seconde sujet de tristesse. Un piège se dissimule dans
la sécurité, un piège dans la crainte, et il importe peu que l’âme possédée
d’un amour terrestre soit absorbée par la joie ou par les soucis, puisque la
maladie est la même, qu’on languisse sous l’effet d’une volupté vaine ou qu’on
se fatigue sous l’effet d’une sollicitude inquiète (XI, 1).
A cela s’ajoute l’incertitude de notre jugement
moral :
Dans la poursuite des vertus, le juste milieu est imprécis et incertain
le discernement (V, 2).
Lorsqu’on est placé à la limite du bien et du mal, il
est bien difficile de garder la mesure dans le plus subtil des jugements. Tout
cela confirme la
parole de la Vérité qui nous apprend qu’étroite et ardue est la voie
qui mène à la vie.
Il faut en prendre conscience au début du Carême,
alors que nous portons notre choix sur l’une des voies qui s’ouvrent à nous,
soit la route large qui entraîne à la mort, soit le chemin des vertus qui est
en quelque façon caché et secret, car ce n’est qu’en espérance que nous
sommes sauvés, et la vraie foi aime par-dessus tout ce qui ne tombe pas sous le
sens de la chair (XI, 2).
Ces derniers mots sont une invitation à intérioriser
notre recherche vertueuse et à travailler en profondeur.
Notre humilité se nourrira enfin de la conscience plus
vive de notre condition de pécheur :
C’est orgueil que de prétendre éviter facilement le péché, puisque cette
présomption même est péché, selon la parole du bienheureux apôtre Jean :
Si nous
nous prétendons sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et
la vérité n’est pas en nous (III, 1).
Voilà donc, par la considération
loyale de nous-mêmes, le terrain déblayé de tout ce qu’un orgueil aveuglant y
avait accumulé de fausse estime et de prudence humaine. Le Carême est une
« opération vérité ». Mais lorsque l’homme se retrouve, dépouillé des
oripeaux de l’amour-propre et nu devant son Dieu, lorsqu’il sent qu’il ne peut
plus placer sa confiance dans ses mérites illusoires, que lui reste-t-il à
faire sinon à se fier à celui qui peut seul lui en donner de vrais ? Confiance
d’autant plus recommandée que, par le Carême, nous allons nous préparer à
célébrer le mystère dans lequel va être détruit l’empire du péché ;
croyons donc que Dieu peut nous faire bénéficier déjà des fruits de sa
victoire. La prière doit donc jaillir
spontanément de l’âme installée dans l’humilité :
Implorons la conduite et l’appui de
Dieu, afin que nous qui, sans lui, ne pouvons rien faire, ayons, par lui, la
force d’exécuter tout ce qui est commandé, car, si l’on nous commande, c’est
pour que nous recherchions l’aide de celui qui nous commande. Et que personne
ne s’excuse sous prétexte de faiblesse, puisque celui qui a donné de vouloir
donne aussi de pouvoir (XI, 4).
Si, dans l’accomplissement des
préceptes, l’obéissance de l’homme se heurte à quelque chose d’impossible ou de
difficile, qu’elle ne reste pas repliée sur elle-même, mais recoure à celui qui
commande, car celui-ci ne donne le précepte que pour exciter le désir et
accorder l’aide, selon le mot du Prophète : Jette en Dieu ton souci et il te nourrira (V, 1).
Voilà trouvée la source de notre
force, grâce à laquelle nous pourrons, après avoir pris appui sur l’humilité,
engager avec décision et confiance la lutte contre les vices.
Car il va nous falloir rien moins
que la force de Dieu pour mener cette lutte à bonne fin. Si les vices et leurs
sollicitations, en effet, occupent le devant de la scène, à l’arrière-plan se
profile l’ombre inquiétante du Prince de ce monde. C’est à lui que nous avons
affaire en définitive. Saint Léon a retenu l’avertissement de l’Apôtre en Eph.
VI, 12 : « Notre combat n’est pas contre la chair et le sang, mais
contre les Principautés et les Puissances, contre les maîtres de ce monde de
ténèbres, contre les Esprits du mal qui sont dans l’air. »
Aussi ne nous faisons pas
illusion ; ces ennemis qui veulent nous perdre comprennent bien que c’est
contre eux qu’est fait tout ce que nous tentons d’accomplir pour notre
salut ; par cela même que nous désirons quelque bien, nous provoquons
l’adversaire (I, 4).
A cette heure où nous abordons le
début du Carême, c’est-à-dire un service plus empressé du Seigneur, puisque
nous nous engageons en quelque sorte dans une espèce de compétition de saintes
œuvres, préparons nos âmes aux luttes des tentations (I, 3).
L’ennemi, en effet, redouble
maintenant ses attaques sous l’effet de la jalousie. Dans le monde entier, il
voit les fidèles de l’Église s’exercer à la vertu, « des foules de toutes
nations et de toutes langues » se préparer à leur régénération dans le
Christ à Pâques ;
l’avènement de la création nouvelle
approche, et l’esprit de malice est expulsé de ceux qu’il possédait (II, 2).
Comment, perdant tant d’âmes,
n’essayerait-il pas d’en reconquérir d’autres par des tentations plus subtiles
ou plus violentes ? En rompant avec le monde, le chrétien se retire au
désert avec le Christ : il va y trouver Satan qui, dans sa triple
tentation, a essayé de détourner le Sauveur lui-même de l’obéissance aux
commandements de Dieu. Mais qu’il imite son Seigneur, qu’il réponde par des
paroles de foi aux insinuations perfides du tentateur ; qu’il rende ainsi
témoignage de l’Esprit qui est en lui comme le Seigneur montra, en repoussant
la tentation, qu’il était Dieu et homme et reçut, une fois l’ennemi mis en
fuite, l’hommage des saints anges (II, 3).
Personne donc ne doit se croire à
l’abri de la tentation ; au contraire
le tentateur toujours en éveil
tourmente plus âprement de ses ruses ceux-là surtout qu’il voit s’abstenir du
péché (III, 2).
Il tendra donc à la piété
des pièges tirés de la piété même et
essayera de vaincre par le désir de la gloire ceux qu’il n’a pu abattre par la
pusillanimité (IV, 3).
Attention donc à l’orgueil et à la
vaine gloire, car
il est difficile que la louange des
hommes ne séduise pas celui qui mène une vie digne de louange (Ibid.) ;
Il faut pour cela que « celui qui se glorifie se
glorifie dans le Seigneur ». L’Apôtre l’a annoncé, « tous ceux qui
veulent vivre pieusement dans le Christ souffriront persécution ». L’agent
actif de cette persécution est le diable qui a, pour cela, des alliés
multiples. Autrefois, du temps des empereurs païens, il a fait périr les
chrétiens par le fer et par le feu ; à présent que la paix est venue, il
use d’autres moyens. Il a des alliés dans la place, nos mauvais penchants.
Ce n’est pas seulement par les douleurs et les supplices du corps que
l’âme fidèle est attaquée ; mais aussi, sans que l’intégrité des membres
soit entamée, une grave maladie la menace quand elle est amollie par la volupté
de la chair (IX, 1).
Saint Léon a une conception très réaliste de l’action
démoniaque dans le domaine moral. Pour lui comme pour la tradition ascétique
antérieure, depuis les Pères du désert, sinon depuis le judaïsme, le démon
tente directement les hommes par le moyen des vices :
Sans se lasser, il tend des pièges, toujours en éveil, en quête de
quelque brebis qui, insouciante, s’écarterait du troupeau sacré : par la
pente des voluptés et le chemin déclive de la luxure, il la mènerait dans les
auberges de la mort. Voilà pourquoi il enflamme la colère, alimente la haine,
aiguise la cupidité, ridiculise la continence, excite la gourmandise (II, 2).
Dans un sermon pour Noël (VII, 3), saint Léon est plus
explicite encore :
L’antique ennemi… sait à qui appliquer le feu de la cupidité, à qui
proposer les appâts de la gourmandise, à qui offrir l’excitation de la luxure,
à qui inoculer le poison de l’envie ; il sait qui troubler par la
tristesse, qui illusionner par la joie, qui paralyser par la crainte, qui
séduire par la vanité ; il examine les habitudes de chacun, il voit clair
dans les préoccupations, il scrute les affections, et il cherche des moyens de
nuire, partout où il remarque un souci plus absorbant. Nos habitudes de penser
rationalistes nous ont désaccoutumés de considérer ainsi l’action incessante de
l’ennemi de notre salut à l’affût derrière les tendances troubles de notre
nature déchue ; s’il faut sans doute faire la part de l’art oratoire dans
ces sermons destinés au peuple chrétien, nous aurons cependant tout avantage à
reprendre contact avec cet enseignement traditionnel et à y croire un peu plus.
Le tentateur a en outre à son service des hommes qui,
plus ou moins consciemment, se sont mis sous son obédience :
A ceux qui se sont établis dans un bon propos, le diable ne manque pas
de susciter l’hostilité de ceux qui ne leur ressemblent pas ; et
facilement ces hommes déchaînent leur haine, dont les mœurs répréhensibles,
comparées à celles des justes, paraissent plus détestables encore (IX, 1)…
Beaucoup, en effet, chose lamentable à dire, se consument de dépit en
voyant les progrès des autres, et, sachant que les vices déplaisent aux vertus,
s’arment de haine contre ceux dont ils ne suivent pas l’exemple (X, 2).
Ils imitent en cela leur chef qui
est torturé par la loyauté de ceux qui agissent avec rectitude et mis au
supplice par la persévérance de ceux qu’il ne peut jeter bas (Ibid.).
La vertu des bons, qui leur fait retrouver la
ressemblance divine, tourmente l’ennemi de Dieu et des hommes, qui poursuit
Dieu jusque dans ses images vivantes, cherchant à les défigurer.
Nous sommes donc invités à la lutte, mieux nous y
sommes acculés, ne serait-ce que pour nous maintenir. Or, pendant le Carême, il
ne suffit pas de se maintenir, il faut avancer. Le climat de ce temps est un
climat de guerre. Dans plusieurs des sermons de saint Léon retentit un
branle-bas de combat ; dès le début du premier sermon, il rappelle
« les guerres de Yahvé » que les enfants d’Israël, fortifiés par le
jeûne, menèrent contre les Philistins. Contre nos adversaires intérieurs et
extérieurs, nous devons nous défendre. Mais on ne se défend bien qu’en
attaquant :
Quand nous nous relevons, nos ennemis s’effondrent ; quand nous
retrouvons nos forces, ils perdent les leurs ; nos remèdes leur sont des
coups et la guérison de nos blessures les blesse (I, 4).
D’où l’invitation à revêtir l’armure spirituelle que
saint Paul a décrite. Saint Léon commence par citer l’Apôtre :
Debout, bien-aimés, - c’est l’Apôtre qui le dit - avec la vérité pour ceinture de nos
âmes, et pour chaussures le zèle à propager l’évangile de la paix ; tenez toujours en main le bouclier de la foi,
grâce
auquel vous pourrez éteindre tous les
traits enflammés du Mauvais ; prenez aussi le casque du salut et le
glaive de l’Esprit, qui est la parole
de Dieu (Eph. VI, 14-17).
Puis il commente ainsi :
Voyez de quels traits puissants, de
quelles défenses insurmontables nous munit ce chef qu’ont illustré de multiples
triomphes, ce maître invincible de la milice chrétienne ! Il a mis autour
de nos reins le ceinturon de la chasteté, chaussé nos pieds des courroies de la
paix : un soldat qui ne s’est point ceint les reins est, en effet, bientôt
vaincu par l’instigateur de l’impureté et celui qui n’a pas de chaussures est
facilement mordu par le serpent. Il nous a donné le bouclier de la foi pour
protéger le corps tout entier, a placé sur notre tête le casque du salut, a mis
dans notre main le glaive, c’est-à-dire la parole de vérité : ainsi le
héros des luttes de l’esprit n’est pas seulement à l’abri des blessures, mais
il peut aussi blesser qui l’attaque (1, 4).
Voilà donc détaillés les éléments
de notre armure défensive et offensive : la chasteté y tient une place de choix, car le
tentateur est par définition le démon impur. Saint Augustin avait demandé que,
pendant le Carême, les époux s’abstiennent de l’usage du mariage, afin que
s’élèvent vers Dieu dans la prière les bras qui servaient à leurs enlacements.
Saint Léon, lui, parle de la chasteté d’une façon générale. Il faut aussi
rechercher la paix, avec soi et avec les autres, paix que le démon
sournois s’efforce toujours de troubler, car il est le serpent qui rampe sans
qu’on le voie et mord au talon celui qui ne s’est pas chaussé. Enfin il y a la
foi qui se sert de la parole de Dieu, glaive plus acéré qu’une épée à deux
tranchants, pour blesser l’ennemi au cœur à l’exemple du Sauveur. Sur ce point
précis de la foi, saint Léon s’est étendu longuement dans un sermon presque
entier, le huitième, et dans une partie des septième et neuvième.
Pour saint Léon, une foi intègre est
le fondement de toute ascèse, de toute morale, de tout acte méritoire.
« Sans elle rien n’est saint, rien n’est chaste, rien n’est vivant, car le
juste vit de la foi », dira-t-il dans un sermon pour Noël (IV, 6). Sans
doute songe-t-il surtout à la foi en l’Incarnation, au dogme des deux natures
en une Personne, qu’il fit définir à Chalcédoine et défendit toute sa
vie ; mais également, quoique moins explicitement, au dogme trinitaire et
au Credo de Nicée. Cette foi, il faut la défendre contre les pièges du démon
qui s’ingénie à semer « la zizanie du mensonge parmi le bon grain de la
foi et à profaner ainsi le champ de la vérité », utilisant pour cela ses
fidèles serviteurs, les hérétiques. Aussi doit-on rectifier sa foi au début du
Carême, et l’esprit a pour cela besoin d’une ascèse tout comme le corps, car
prendre la croix du Christ, dira saint Léon à propos de la Passion, c’est
« exterminer les convoitises, faire mourir les vices, s’éloigner de la
vanité et renoncer à toute erreur ». Tout cela va de pair. Faute d’une
croyance exacte, on s’exposerait à ce que tous nos efforts pour la vertu soient
vains et de nulle efficacité, car
inutiles et vains sont les jeûnes de
ceux que le père du mensonge a trompés par ses illusions et que ne nourrit pas
la vraie chair du Christ (VIII, 1).
Sans la foi, il n’y a pas de vraie
charité ; l’intégrité de la première est condition indispensable de la
seconde :
Celui qui est étranger à la vérité
n’est pas miséricordieux, pas plus que celui qui ignore la bonté n’est capable
de justice. Celui qui n’est pas riche de ces deux vertus n’en pratique aucune.
La charité est la vigueur de la foi, la foi est la force de la charité…
Lorsqu’elles ne sont pas ensemble, elles manquent ensemble, car elles sont
l’une pour l’autre et secours et lumière, jusqu’à ce que la récompense de la
vision satisfasse le désir de la foi et que l’on voie et aime sans changement
possible ce qui, aujourd’hui, ne peut être aimé sans la foi ni cru sans l’amour
(VII, 2).
Doctrine qui peut nous paraître
sévère, habitués que nous sommes maintenant à exalter la philanthropie et à
organiser la « charité ». Saint Léon, lui, ne connaît de valeur que
surnaturelle : si le motif basé sur la foi manque, il n’y a plus que de
fausses vertus, sans mérite aucun. L’idée même que les efforts vertueux des
infidèles auraient aux yeux de Dieu valeur de préparation ne paraît pas entrer
dans son esprit.
Quel sera le critère pratique
selon lequel nous aurons, au début du Carême, à « rectifier » notre
foi, si besoin est ? C’est l’enseignement du Symbole. Saint
Léon, en en détaillant les éléments en son huitième sermon sur le Carême, avait
en vue les catéchumènes qui recevraient le baptême à Pâques : c’était une
préparation à la « traditio symboli » dont les sermons de saint
Augustin nous ont aussi laissé la trace. Après avoir mis en garde ses auditeurs
contre la « sagesse du monde », c’est-à-dire l’ensemble des doctrines
hérétiques qui prennent pour unique base la raison humaine et non la révélation
divine, il continue en ces termes
Gardez solidement dans l’âme ce que
vous dites dans le Symbole. Croyez au Fils de Dieu, coéternel au Père, par qui
tout a été fait et sans qui rien n’a été fait, engendré aussi selon la chair à
la fin des temps. Croyez que, dans son corps, il a été crucifié, qu’il est
mort, qu’il est ressuscité, qu’il a été élevé plus haut que les célestes
dominations, qu’il a été établi à la droite du Père, qu’il viendra juger les vivants
et les morts dans la même chair dans laquelle il est remonté.
Cette exhortation à l’ascèse de
l’esprit en vue d’une foi intègre est toujours valable pour nous. Rien ne se
bâtit que sur la foi dans l’ordre surnaturel ; en la laissant se
détériorer en nous, se mêler d’éléments impurs ou douteux, nous lui enlevons sa
vigueur, nous affaiblissons dangereusement les fondements de notre édifice
spirituel, lesquels doivent être d’autant plus solides que, pendant le Carême,
nous voulons l’élever plus haut.
L’armure spirituelle que saint
Léon, à la suite du saint Paul, nous a invités à endosser se résume en
définitive dans la croix du Christ, cette croix dont la puissance, au jour
de la Passion, va briser celui qui par sa jalousie a fait entrer la mort dans
le monde
La vie pieuse des saints, en effet,
n’est jamais étrangère à la croix du Christ, mais elle crucifie les désirs de
la chair par les clous de la continence et extermine les cupidités du corps par
la vertu de l’Esprit qui habite en eux (VII, 4).
La patience que le Sauveur a
montrée pendant sa Passion nous est un exemple de celle que le juste doit
opposer à ses détracteurs, car
il est de tous les temps de porter la
croix, cette croix qu’à juste titre chacun peut dire sienne, car elle est
portée par chacun suivant des modes et des mesures qui lui sont propres (IX,
1).
C’est donc les yeux amoureusement
fixés sur son Sauveur crucifié que le fidèle doit marcher sur la route austère
du Carême.
Dans cette lutte contre l’ennemi
de son salut, il n’est d’ailleurs pas seul. C’est surtout dans les sermons pour
les Quatre-Temps que saint Léon a insisté sur la force spirituelle du peuple
chrétien, uni dans une même intention de prière et de pénitence. Dans les
sermons pour le Carême, il parle cependant aussi de « l’armée
chrétienne » (XI, 3), qui en vient aux mains avec le diable, du
« peuple chrétien » (III, 2) qui doit se préparer à la fête pascale
par l’abstinence ; toute l’Église est derrière chaque chrétien, c’est en
elle qu’il va à Dieu, elle est à ses côtés pour 1e soutenir et l’encadrer. D’où
la nécessité de s’intégrer pleinement à sa foi, sans errer à droite ou à
gauche, dans les chemins détournés où le Père du mensonge est aux aguets pour
s’emparer des âmes imprudentes ou insouciantes.
Voyons maintenant quelles seront
ce qu’on peut appeler les « pratiques » du Carême. Nous en avons déjà rencontré
une, l’examen de conscience. Il y en a une autre, le jeûne, qui est
essentielle, si essentielle même que le Carême est appelé « le plus grand
et le plus sacré des jeûnes » (IV, 1) ; cette pratique, désignée
aussi plus généralement sous le nom d’abstinence, consiste en une restriction
volontaire de nourriture pour laquelle saint Léon n’énonce d’ailleurs aucune
norme disciplinaire précise. Le jeûne est envisagé sous différents aspects.
C’est d’abord une mesure de prudence, même naturelle, car
le danger de tomber dans
d’innombrables fautes nous environne de toutes parts et, d’usages licites, on
passe à des excès immodérés, particulièrement lorsque, à la faveur du soin de
la santé, s’introduit la délectation du plaisir, et que notre convoitise ne se
contente pas de ce qui peut suffire à la nature (XII, 2).
Par conséquent, en se
restreignant, on échappe à bien des dangers de fautes :
A ces tentations et à d’autres encore…
quelle vertu opposer plus à propos que l’abstinence, puisqu’elle donne et
développe les forces pour nourrir et conserver les biens de l’âme et du corps ?
Mais aussi on développe les forces
de l’âme en diminuant raisonnablement celles du corps qui risqueraient
d’étouffer les premières. Saint Léon dira dans un Sermon pour les Quatre-Temps
de Pentecôte :
Le cœur n’a plus la même vigueur
lorsque la nourriture l’accable que lorsque le jeûne le rend léger… ; mais
quand la chair qui convoite contre l’esprit est matée par le désir spirituel,
la santé est retrouvée dans la liberté et la liberté dans la santé, en sorte
que la chair soit gouvernée par l’empire de l’esprit et l’esprit par le secours
de Dieu.
Comme la concupiscence est à
l’origine des vices, la continence, c’est-à-dire la discipline imposée à tous
les appétits corporels, sera à l’origine des vertus.
Mesure de prudence surnaturelle et
de sainte libération, le jeûne sera aussi une purification de l’âme. Du fait qu’il dégage
l’âme de l’emprise du charnel, il la purifie peu à peu de l’influence excessive
que celui-ci peut exercer :
Une utile abstinence est nécessaire
non seulement pour mater le corps, mais encore pour purifier l’âme (VIII, 1).
Et lorsque l’âme est ainsi
libérée, les vertus peuvent y prospérer. Aussi l’abstinence est-elle dite la
« mère des vertus » (XII, 3), et le jeûne, s’il a un aspect de
privation corporelle, en a-t-il aussi un de restriction spirituelle :
c’est le « jeûne spirituel » qui va de pair avec l’autre, mais ne
saurait s’en passer totalement :
Le tout de notre jeûne ne réside pas
dans la seule abstention de nourriture, et il n’y a pas profit à soustraire les
aliments au corps si le corps ne se détourne pas de l’injustice et si la langue
ne s’abstient pas de la calomnie. Nous devons donc mortifier notre liberté dans
la nourriture, mais pour mater sous la même loi les autres convoitises (IV, 2).
Saint Léon souligne en de
saisissantes formules la connexion des deux jeûnes, le corporel et le
spirituel :
Parmi les disciplines célestes de
l’Église, les jeûnes divinement inspirés présentent beaucoup d’utilité :
tandis que l’appétit de la chair est soumis aux lois de la sobriété, les
mouvements intérieurs sont aussi tempérés et l’esprit jeûne d’injustice comme
le corps de nourriture (XII, 2).
Dans l’âme qui, en se fortifiant
par l’abstinence, lutte contre ses tendances vicieuses et s’abstient d’actions
malhonnêtes, les vertus vont pouvoir se développer. Cette âme va s’orner et
s’embellir, comme il convient de le faire à l’approche de la plus grande des
fêtes (III, 1), le temple de Dieu qu’elle est va se restaurer, ce qui ne se
fait d’ailleurs pas sans qu’y concoure le divin architecte lui-même (V, 1), le
miroir du cœur va retrouver son éclat un moment terni par la poussière du monde
(V, 3) ; autant d’images dont se sert saint Léon pour montrer l’âme
raisonnable retrouvant par l’exercice des vertus la ressemblance divine.
Or cette ressemblance n’apparaît
jamais si bien que dans l’exercice de la charité, et
premièrement de celle qui compatit au prochain dans ses nécessités temporelles,
l’aumône :
Nulle dévotion chez les fidèles n’est
plus agréable à Dieu que celle qui se consacre à ses pauvres ; là où il
trouve le souci de la miséricorde, il reconnaît l’image de sa propre bonté (X,
5).
L’aumône est aussi essentielle à
la perfection du Carême que le jeûne ; elle lui est complémentaire. Car,
d’une part, elle est l’exercice de la plus parfaite des vertus, « le bien
de la charité », comme dit saint Léon (X, 4), vertu
sans laquelle toutes les autres sont
comme nues, car, dans une vie, si excellente soit-elle, on ne peut dire fécond
ce que l’amour n’a pas enfanté (X, 3) ;
D’autre part, un jeûne qui ne
serait pas accompagné de l’aumône ne serait qu’une « diète stérile »
(II, 4), une pure épreuve physique, sans âme, et, en définitive, un acte
égoïste. Au contraire il faut que l’économie que nous réaliserons en jeûnant
serve au soulagement des pauvres. Saint Léon a là-dessus des formules
saisissantes : « Que les chrétiens, tout en jeûnant,
s’engraissent » (XI, 6), à savoir par le profit que la miséricorde leur
acquerra pour la santé de leur âme, car il s’agit d’un « échange »
fructueux (VII, 3) ; c’est, en effet, au Seigneur que l’on donne en
réalité ce qu’on apporte aux pauvres : ceux-ci tiennent sa place et sont
comme un signe de sa présence parmi nous. On leur donne donc les aliments dont
notre jeûne a fait l’économie, et on reçoit du Seigneur une équivalence
spirituelle, « des aliments qui nourrissent en vue de l’éternité »
(II, 4). Ainsi « la réfection des indigents seconde nos jeûnes » (X,
5) et leur donne tout leur prix. Cette lieutenance des pauvres pour le Christ
fait que l’aumône, simple secours de nos semblables suivant la raison
naturelle, se hausse au niveau d’une religion en climat chrétien : ce sont
des « hosties de miséricorde » (X, 4) que nous offrons véritablement
à Dieu lorsque, « sur le point de célébrer le mystère par lequel le sang
de Jésus-Christ a aboli nos iniquités », nous nourrissons les pauvres. Au
don tout proche du sang du Christ pour notre salut, nous répondons par notre
don infiniment plus humble, mais auquel la charité de Dieu veut bien donner une
contre-valeur d’éternité.
Mais ne faut-il pas craindre que,
sur le plan temporel, cette dépense ne cause du détriment ? Saint Léon va
répondre à cette objection. « La bonté elle-même est une grande
richesse » ; voilà pour la vertu que la bienfaisance développe en
profit spirituel, plus précieux que ceux de ce monde, en outre
la générosité ne saurait manquer de
moyens, là où c’est le Christ qui nourrit et qui est nourri ; en toute
cette œuvre intervient la main qui augmente le pain en le rompant et le
multiplie en le distribuant (X, 5) ;
Voilà pour la prudence
naturelle : elle doit céder la place à une autre prudence tout imprégnée
de foi. Et saint Léon de citer à plusieurs reprises l’exemple de la pieuse
veuve de Sarepta qui accueillit le prophète Élie en lui donnant tout ce qui lui
restait, une pincée de farine et un peu d’huile.
Mais ce qu’elle avait donné avec foi
ne lui manqua pas, et, dans les jarres vidées par une pieuse prodigalité, la
source s’ouvrit d’une nouvelle abondance : ainsi un saint usage
n’amoindrit pas un bien dont on n’avait pas craint la privation (IV, 2).
C’est, en effet, au Seigneur de
toutes choses que l’on donne, et
la pauvreté chrétienne est toujours
riche…, elle à qui est donné dans le Seigneur de toutes choses de posséder
toutes choses.
Invitation à un dépassement, dans
la foi s’entend, en sorte que ceux qui, par impossible, se ruineraient en
aumônes, resteraient riches des seuls biens véritables, qu’on engrange pour
l’éternité.
Nous avons remarqué plus haut que
saint Léon ne fixe pas de règle pratique pour le jeûne. On a soutenu récemment
que le jeûne de l’Église n’était, à son époque, ni aussi obligatoire ni aussi
rigoureux pour les fidèles qu’on l’avait cru communément[2].
Le fait que saint Léon ne parle
qu’en général de l’ » abstinence », de la
« continence », pourrait appuyer cette thèse. Le principe est
l’obligation de jeûner, de se priver, mais que, dans cette ascèse, chacun ait
sa mesure dictée par la prudence alliée à la ferveur. Pour ceux qui ne peuvent
jeûner, l’aumône sera une compensation à leur impuissance. Sans doute saint
Léon ne parle pas d’ « aumônes de carême » destinées à suppléer
au jeûne, telles qu’on les pratique aujourd’hui, il dit cependant, à propos des
jeûnes des Quatre-Temps, dont il semble qu’il ait tenu l’obligation pour plus
rigoureuse que celle du Carême :
Dans l’observance du jeûne, tous
doivent sans doute être unanimes à apporter leur dévotion ; cependant,
s’il en est certains dont l’infirmité s’oppose à leur volonté, qu’ils rachètent
cela en accomplissant aux dépens de leur bourse l’œuvre qui dépasse les forces
de leur corps… Leur souci de miséricorde leur fera obtenir la même purification
qu’à ceux qui peuvent jeûner… On ne reprochera pas au malade de rompre le
jeûne, si le pauvre reçoit de lui de quoi satisfaire sa faim (IIe
sermon pour le jeûne de septembre, 3).
Mais, de toutes façons, le jeûne
doit s’accompagner de l’aumône, et celle-ci portera sur le superflu que le
jeûne, en réduisant la dépense, a permis de dégager et dont l’avarice ne doit
pas profiter[3].
L’aumône de nos biens est une
manifestation de la charité fraternelle, celle que nous portons aux
indigents ; il en est une autre, vis-à-vis des personnes qui nous ont fait
tort, c’est le pardon. Donner,
pardonner, deux volets du diptyque de l’amour. L’aumône du pardon est toujours
possible, même quand l’offrande des biens matériels n’est pas à notre portée en
raison de la pénurie, car
elle ne vide pas nos greniers, ne diminue
rien de notre argent (II, 5).
Elle s’exerce vis-à-vis d’hommes
comme nous, de chrétiens comme nous,