La charité parfaite et les
béatitudes
Fr. Reg. Garrigou-Lagrange, O.P.
LA VIE SPIRITUELLE n° 196
1er janvier 1936
La perfection chrétienne, selon
le témoignage de l’Évangile et des Épîtres, consiste spécialement dans la
charité qui nous unit à Dieu[1]. Cette
vertu correspond au précepte suprême, celui de l’amour de Dieu ; il est
dit aussi : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et
Dieu en lui[2]. » « Surtout
revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection[3]. »
Des théologiens se sont demandé
si pour la perfection proprement dite, non pas celle des commençants ou des progressants, mais celle qui caractérise la voie unitive,
il faut une grande charité, ou si elle peut être obtenue sans
un degré élevé de cette vertu.
Quelques auteurs[4] ont
prétendu qu’un haut degré de charité n’est pas nécessaire à la perfection
proprement dite, parce que, selon le témoignage de saint Thomas, « la
charité même à un degré inférieur peut vaincre toutes lés tentations[5] ».
La majorité des théologiens répond
au contraire que la perfection proprement dite ne s’obtient qu’après un long
exercice des vertus acquises et infuses, exercice par lequel leur intensité s’accroît[6]. Le
parfait, avant d’arriver à l’état où il se trouve, a dû être un commençant,
puis un progressant. Et chez lui, non seulement la charité peut vaincre bien des tentations, mais
elle a triomphé de fait de beaucoup,
et par là elle a notablement augmenté. On ne conçoit donc pas la perfection
chrétienne proprement dite, celle de la voie unitive, sans une haute charité[7].
Si on lisait le contraire dans les
œuvres d’un saint Jean de la Croix, par exemple, on croirait rêver, et l’on
penserait qu’il y a eu là une erreur d’impression. Il parait tout à fait
certain que de même que pour l’âge adulte il faut une force physique supérieure
à celle de l’enfance (bien que, accidentellement, certains adolescents particulièrement
vigoureux soient plus forts que certains adultes), il faut aussi pour l’état
des parfaits une charité plus haute que pour celui des commençants (bien que, accidentellement,
certains saints à leurs débuts aient une charité plus grande que certains
parfaits déjà avancés en âge).
L’enseignement commun des
théologiens sur ce point paraît nettement fondé sur la prédication même du Sauveur,
là surtout où il a parlé des béatitudes, en saint Matthieu (ch. V). Cette page
de l’évangile exprime admirablement toute l’élévation de la perfection
chrétienne, à laquelle Jésus nous appelle tous. Le Sermon sur la Montagne est
l’abrégé de la doctrine chrétienne, la promulgation solennelle de la Loi
nouvelle, donnée pour parfaire la loi mosaïque et en corriger les
interprétations abusives ; et les huit béatitudes énoncées au début sont l’abrégé
de ce sermon. Elles condensent ainsi d’une façon admirable tout ce qui
constitue l’idéal de la vie chrétienne et en montrent toute l’élévation.
La première parole de Jésus dans
sa prédication est pour promettre le bonheur, et nous indiquer les moyens pour
y parvenir. Pourquoi parler tout d’abord du bonheur ? Parce que tous les
hommes désirent naturellement être heureux ; c’est le but qu’ils
poursuivent sans cesse, quoi qu’ils veuillent ; mais bien souvent ils cherchent
le bonheur où il n’est pas, là où ils ne trouveront que misère. Écoutons le
Seigneur, qui nous dit où est le bonheur véritable et durable, où est la fin de notre vie, et qui nous donne les moyens pour y parvenir.
La fin est indiquée en chacune
des huit béatitudes. ; c’est, sous divers noms, la béatitude éternelle,
dont les justes dès ici-bas peuvent goûter le prélude ; c’est le royaume
des cieux, la terre promise, la parfaite consolation, le rassasiement de tous
nos désirs légitimes et saints, la suprême miséricorde, la vue de Dieu, notre
Pare.
Les moyens sont à l’encontre de
ce que nous disent les maximes de la sagesse du monde,
qui propose un tout autre but.
L’ordre de ces huit béatitudes est admirablement expliqué par saint Augustin et saint
Thomas, c’est un ordre ascendant, inverse de celui du Pater qui descend de la considération de la gloire de Dieu à celle de
nos besoins personnels et de notre pain quotidien. – Les trois premières
béatitudes disent le bonheur qui se
trouve dans la fuite et la délivrance du péché, dans la pauvreté acceptée par amour de Dieu, dans la douceur et
dans les larmes de la contrition. – Les deux béatitudes suivantes sont celles
de la vie active du chrétien : elles répondent à
la soif de la justice et à la miséricorde exercée à l’égard du prochain. –
Viennent ensuite celles de la contemplation
des mystères de Dieu : la pureté
du cœur qui dispose à voir Dieu, et la paix qui dérive de la vraie sagesse. –
Enfin la dernière et la plus parfaite des béatitudes est
celle qui réunit les précédentes au milieu même de la persécution subie pour la justice, ce sont les dernières épreuves,
condition de la sainteté[8].
Suivons cet ordre ascendant, pour
nous faire une juste idée de la perfection chrétienne, en évitant de l’amoindrir.
Nous allons voir qu’elle dépasse les limites de l’ascèse, ou de l’exercice des
vertus selon notre propre activité ou industrie, et qu’elle comporte l’exercice
éminent des dons du Saint-Esprit, dont le mode supra-humain, lorsqu’il devient fréquent et
manifeste, caractérise la vie mystique, ou de docilité à l’Esprit-Saint.
Saint Thomas, après saint
Augustin, enseigne que les béatitudes sont des actes qui procèdent des dons du Saint-Esprit ou des vertus perfectionnées par les dons[9].
*
* *
Les béatitudes de la délivrance
du péché
Elles correspondent à la voie
purgative, qui est propre aux commençants, et dont ne doivent pas s’écarter les
progressants et les parfaits.
Tandis que le monde dit. :
le bonheur est dans l’abondance des biens extérieurs, de la richesse, dans les
honneurs, Notre-Seigneur dit, sans autre précaution,
avec l’assurance calme de la vérité absolue : bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux.
Chaque béatitude a bien des degrés : heureux ceux qui sont dans
la pauvreté sans murmure, sans impatience, sans jalousie, même si le pain vient
à manquer, et qui travaillent en mettant leur confiance en Dieu. Bienheureux
ceux qui, plus fortunés, n’ont pourtant pas l’esprit des richesses, le faste, l’orgueil ;
mais sont détachés des biens de la terre. Plus heureux encore ceux qui quitteront
tout pour suivre Jésus, se feront pauvres volontaires, et vivront vraiment
selon l’esprit de cette vocation ; ils recevront le centuple sur la terre
et la vie éternelle.
Ces pauvres sont ceux qui, sous l’inspiration
du don de crainte, suivent la voie d’abord étroite, qui
devient la voie royale du ciel, où l’âme se dilate de plus en plus, tandis que
la voie large du monde conduit à la géhenne et à la perdition. Notre-Seigneur dit ailleurs : « Malheur à vous
qui êtes rassasiés des biens de la terre, car vous aurez faim ![10] »
Par contre, bienheureuse pauvreté, qui, comme le montre la vie de saint
François d’Assise, ouvre le royaume de Dieu, infiniment supérieur à toutes les
richesses, aux misérables richesses où le monde cherche le bonheur.
Bienheureux les pauvres, ou
humbles de cœur, qui ne retiennent à eux ni les biens du corps, ni ceux de l’esprit,
ni réputation, ni honneur, et qui ne cherchent que le royaume de Dieu.
*
* *
Tandis que le désir des richesses
divise les hommes, engendre querelles, procès, violences, guerre même entre les
nations, Jésus dit : Bienheureux les doux, car ils posséderont la
terre. Bienheureux ceux qui ne s’irritent
pas contre leurs frères, qui ne cherchent pas à se venger de leurs ennemis, à
dominer les autres. « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui
encore l’autre » (Matth., V, 38).
Bienheureux les doux, qui ne
jugent pas témérairement, qui ne voient pas dans le prochain un rival à supplanter,
mais un frère à aider, un enfant du même Père céleste. C’est le don de piété qui nous inspire cette
douceur avec l’affection toute filiale à l’égard de Dieu, notre Père commun.
Les doux ne s’attachent, pas avec
opiniâtreté à leur propre jugement ; ils disent simplement : « cela
est, cela n’est pas », sans éprouver le besoin de jurer par le ciel pour
la moindre chose (Matth., V, 27).
Pour être ainsi surnaturellement
doux, même avec ceux qui sont aigres, il faut avoir une grande union avec Celui
qui a dit : « Recevez ma doctrine, car je suis doux et humble de cœur »,
avec Celui qui n’a pas brisé le roseau à demi rompu, et qui n’a pas éteint la
mèche qui fume encore. Le roseau à demi rompu, c’est parfois, dit Bossuet, le
prochain en colère, brisé par sa propre colère ; il ne faut pas achever de
le rompre en se vengeant. Jésus a été comparé à l’agneau qui se laisse mener à
la boucherie sans se plaindre.
La mansuétude dont il est ici
question n’est pas la douceur qui ne heurte personne parce qu’elle a peur de
tout, c’est une vertu qui suppose un grand amour de Dieu et du prochain, c’est,
comme le dit saint François de Sales, la fleur de la charité. Elle double le
prix du service rendu, et parvient à tout dire, à faire passer les conseils,
même les reproches, car celui qui les reçoit sent qu’ils sont inspirés par un
grand amour. Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre, la vraie terre
promise, et déjà ils possèdent saintement les cœurs qui se confient à eux.
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* *
Tandis que le monde dit : le
bonheur est dans les plaisirs, Jésus dit encore : « Bienheureux ceux qui
pleurent, parce qu’ils seront
consolés. » Il est dit de même au mauvais riche :
« Tu as reçu tes biens en ce monde, et Lazare le mendiant a reçu ses maux ;
c’est pourquoi il est consolé, et tu es dans les tourments. » (Luc, XVI,
25).
Bienheureux ceux quia comme le
mendiant Lazare, souffrent avec patience, sans consolation du côté des hommes ;
leurs larmes sont vues de Dieu. Plus heureux encore ceux qui pleurent leurs péchés,
qui, par une inspiration du
don de science, connaissent expérimentalement que le péché est le plus grand des
maux, et qui, par leurs larmes, en obtiennent le pardon. Plus heureux enfin, dit
sainte Catherine de Sienne[11],
ceux qui pleurent d’amour à la vue de l’infinie miséricorde, de la bonté du
Sauveur, de la tendresse du bon Pasteur, qui se sacrifie pour ses brebis. Ceux-là
reçoivent dès ici-bas une consolation infiniment supérieure à celle que le
monde peut donner.
Telles sont les béatitudes qui se
trouvent dans la fuite et la délivrance du péché.
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* *
Les béatitudes de la vie active
du chrétien
Il est d’autres saintes joies que
trouve le juste, lorsque, dégagé du mal, il se porte au bien de tout l’élan de
son cœur.
L’homme d’action, qui se laisse
emporter par l’orgueil, dit : bienheureux celui qui vit et agit comme il
veut, n’est soumis à personne, et s’impose aux autres.
Jésus dit : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. La justice, au grand sens du mot,
consiste à rendre à Dieu ce qui lui est dû, et alors, pour l’amour de Dieu, on
rend aussi à la créature ce qu’on lui doit, et le Seigneur, en récompense, se
donne lui-même à nous. C’est l’ordre parfait, dans la parfaite obéissance,
inspirée par l’amour qui dilate le cœur.
Bienheureux ceux qui désirent
cette justice, jusqu’à en avoir faim et
soif. Ils seront rassasiés en un sens, dès cette vie, en devenant plus
justes et plus saints.
Bienheureuse soif que celle-là :
« Que celui qui a soif vienne à moi et qu’il boive, et des fleuves d’eau vive
couleront de sa poitrine[12]. »
Mais pour garder cette soif, lorsque l’enthousiasme sensible est tombé, pour
garder cette faim de la justice, au milieu des contradictions, des entraves,
des désillusions, il faut recevoir docilement les inspirations du don de force qui empêche de faiblir, de se laisser abattre, et qui relève
notre courage au milieu des difficultés.
« Le Seigneur, dit saint
Thomas, veut nous voir affamés de cette justice à n’en pouvoir être jamais
rassasiés dans cette vie, comme l’avare n’est jamais rassasié d’or… » Ces
âmes affamées « ne seront rassasiées que dans l’éternelle vision, dit-il
encore, et sur cette terre dans les biens spirituels ». Il ajoute : « Quand
les hommes sont en état de péché, ils n’éprouvent point cette faim spirituelle ;
quand ils sont purs de tout péché, alors ils la sentent[13]. »
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* *
Cette faim et cette soif de la
justice ne doivent pas s’accompagner, dans l’action du chrétien, d’un zèle amer
à l’égard des coupables. Aussi Jésus ajoute : Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. En notre vie, comme en celle de Dieu, doivent s’unir la justice et
la miséricorde. On ne saurait être parfait sans aller comme le bon Samaritain
au secours de l’affligé, du malade. Le Seigneur rendra
le centuple à ceux qui donnent un verre d’eau par amour pour lui, à ceux qui
appellent à leur table les pauvres, les estropiés, les aveugles, dont il est
parlé dans la parabole des invités. Le chrétien doit être heureux de donner,
plus que de recevoir. Il doit pardonner, c’est-à-dire donner au-delà à ceux
qui l’ont offensé ; il doit oublier les injures, et avant d’offrir son
présent sur l’autel, il doit aller se réconcilier avec son frère. Le don de conseil nous incline à la
miséricorde, nous rend attentif aux souffrances d’autrui, nous fait trouver le
vrai remède, le mot qui console et qui relève.
Si notre activité s’inspirait
souvent de ces deux vertus de justice et miséricorde et des dons qui leur
correspondent, notre âme trouverait dès ici-bas une sainte joie et se
disposerait vraiment à entrer dans l’intimité de Dieu.
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Les béatitudes de la
contemplation et de l’union à Dieu
Des philosophes ont pensé que le
bonheur est dans la connaissance de la vérité, surtout de la vérité suprême. C’est
ce qu’enseignèrent Platon et Aristote. Mais ils se préoccupaient assez peu de
la pureté du cœur, et leur vie était sur plus d’un point en contradiction avec
leur doctrine. Jésus nous dit : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur,
car ils verront Dieu. Il ne dit
pas : bienheureux ceux qui ont reçu une puissante intelligence, qui ont le
loisir et les moyens de la cultiver, non, mais : bienheureux ceux qui ont le cœur pur, fussent-ils naturellement moins doués que beaucoup d’autres. S’ils
ont le cœur pur, ils verront Dieu. Un cœur vraiment pur est comme l’eau limpide
d’un lac où l’azur du ciel se reflète, ou comme un miroir spirituel où se
reproduit l’image de Dieu.
Mais pour que le cœur soit
vraiment pur, une généreuse mortification s’impose : « Si ton œil te
scandalise, arrache-le ; si ta main droite est pour toi une occasion de
chute, coupe-la » (Matth., V, 29). Il faut
particulièrement veiller à la pureté
d’intention, ne pas faire l’aumône
par ostentation, ne pas prier pour s’attirer l’estime des hommes ; mais
ne chercher que l’approbation du « Père qui est dans le secret ».
Alors se réalise la parole du Maître : « Si ton oeil est pur, tout
ton corps sera dans la lumière » (Matth., VI, 22).
Dès ici-bas le chrétien en
quelque sorte verra Dieu dans le
prochain, même en des âmes qui d’abord semblent lui être opposées ; il le
verra en un sens dans la sainte Écriture, dans la vie de l’Église, dans les
circonstances dé sa propre vie, et jusque dans les épreuves, où il trouvera
les leçons de choses de la Providence comme une application pratique de l’Évangile.
Or c’est là, sous l’inspiration du don d’intelligence, la véritable contemplation qui nous
dispose à celle par laquelle, à proprement parler, nous verrons Dieu face à face, sa bonté et sa beauté infinie ;
alors tous nos désirs seront assouvis et nous serons comme enivrés d’un torrent
de délices spirituelles.
Dès ici-bas cette contemplation
de Dieu doit être féconde ; elle donne la paix, et une paix rayonnante,
comme le dit la septième béatitude :
Bienheureux les pacifiques, car ils
seront appelés les enfants de Dieu. Cette
béatitude, disent saint Augustin et saint Thomas, correspond au don de sagesse qui nous fait goûter les
mystères du salut, et voir en quelque sorte toutes les choses en Dieu. Les
inspirations du Saint-Esprit, auxquelles ce don nous
rend dociles, nous manifestent peu à peu l’ordre admirable du plan
providentiel, là même et parfois là surtout où nous avons été d’abord
déconcertés, dans les choses pénibles et imprévues permises par Dieu pour un
bien supérieur. Or on ne saurait entrevoir ainsi les desseins de la Providence,
qui dirige notre vie, sans éprouver la paix, qui est la tranquillité de l’ordre.
Pour ne pas se laisser troubler
par les événements pénibles et inattendus, pour tout recevoir de la main de
Dieu, comme un moyen ou une occasion. d’aller à lui,
il faut une grande docilité au Saint-Esprit, qui veut
nous donner progressivement la contemplation des choses divines, condition de
l’union à Dieu. C’est pour cela que nous avons reçu au baptême le don de
sagesse, qui a grandi en nous par la confirmation et par la fréquente
communion. Les inspirations du don de sagesse nous donnent une paix rayonnante,
non seulement pour nous, mais pour le prochain ; elles font de nous des pacifiques ; elles nous aident à pacifier les âmes troublées, à aimer nos
ennemis, à trouver les paroles de réconciliation qui font cesser les querelles.
Cette paix, que le monde ne peut donner, est la marque des vrais enfants de Dieu, qui
ne perdent pour ainsi dire jamais la pensée de leur Père du ciel. Saint Thomas
dit même de ces béatitudes : « sunt quaedam inchoatio imperfecta futurae beatitudinis, elles
sont comme le prélude de la béatitude future[14] ».
*
* *
Enfin, dans la huitième
béatitude, la plus parfaite de toutes, Notre-Seigneur
montre que tout ce qu’il vient de dire est grandement confirmé par l’épreuve
supportée avec amour : Bienheureux
ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. Il s’agit surtout des dernières épreuves, conditions de la
sainteté.
Cette parole surprenante n’avait
jamais été entendue. Non seulement elle promet le bonheur futur, mais elle dit
qu’on doit s’estimer heureux au milieu
même des afflictions et persécutions souffertes
pour la justice. Béatitude toute surnaturelle qui n’est pratiquement comprise
que par les âmes éclairées de Dieu. Il y a du reste bien des degrés dans cette
béatitude, depuis le bon chrétien qui commence à souffrir pour avoir bien
fait, obéi, donné le bon exemple, jusqu’au martyr qui meurt pour la foi. Cette
béatitude s’applique à ceux qui, convertis à une vie meilleure, ne trouvent qu’opposition
dans leur milieu ; elle s’applique aussi à l’apôtre dont l’action est
entravée par ceux-là mêmes qu’il veut sauver, lorsqu’on ne lui pardonne pas d’avoir
dit trop nettement la vérité évangélique. Des pays entiers endurent parfois
cette persécution, telle la Vendée sous la Révolution française, à d’autres
époques l’Arménie, la Pologne, le Mexique.
Cette béatitude est la plus
parfaite parce qu’elle est celle de ceux qui sont le plus marqués à l’effigie
de Jésus crucifié pour nous. Rester humble, doux, miséricordieux : au
milieu de la persécution, à l’égard même des persécuteurs, et, dans cette
tourmente, non seulement conserver la paix, mais la donner aux autres, c’est
vraiment la pleine perfection de la vie chrétienne. Elle se réalise surtout
dans les dernières épreuves que subissent les âmes parfaites que Dieu purifie
en les faisant travailler au salut du prochain. Tous les saints n’ont pas été
des martyrs, mais ils ont, à des degrés divers, souffert persécution pour la justice, et ils ont connu quelque chose de ce martyre du cœur qui a fait de
Marie la Mère des douleurs.
Jésus insiste sur la récompense
promise à ceux qui souffrent ainsi pour la justice : « Heureux serez-vous, lorsqu’on vous
insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal
contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car
votre récompense est grande dans les cieux. »
De cette parole est née dans l’âme
des apôtres le désir du martyre, qui inspirait les sublimes paroles d’un saint
André, d’un saint Ignace d’Antioche. C’est elle qui revit en un saint François
d’Assise, en un saint Dominique, en un saint Benoît-Joseph Labre. C’est
pourquoi ils ont été « le sel de la
terre », « la lumière du monde », et
leur maison bâtie, non pas sur le sable, mais sur le roc, a pu supporter toutes
les tourmentes et n’a pas été renversée.
Et ces béatitudes, qui sont,
comme le dit saint Thomas[15], les
actes supérieurs des dons ou des vertus perfectionnées par les dons, dépassent
la simple ascèse et sont d’ordre mystique. Ce qui conduit à dire que la pleine perfection de la vie chrétienne
est normalement d’ordre mystique, c’est le prélude de la vie du ciel, où le
chrétien sera « parfait comme le
Père céleste est parfait », en
le voyant comme Il se voit et en l’aimant comme Il s’aime.
Sainte Thérèse écrit :
« Il faut, disent certains livres, être
indifférent au mal qu’on dit de nous,
se réjouir même plus que si l’on en disait du bien, on doit faire peu de
cas de l’honneur, être très détaché de ses proches… et quantité d’autres choses
du même genre. A mon avis ce sont là de
purs dons de Dieu, ces biens sont
surnaturels[16] », c’est-à-dire ils dépassent la simple
ascèse ou l’exercice des vertus selon notre propre activité ou industrie, ce
sont des fruits d’une grande docilité aux inspirations du Saint-Esprit. Elle
dit encore : « Si l’on a de l’amour des honneurs et des biens
temporels, on aura beau avoir pratiqué pendant bien des années l’oraison, ou,
pour mieux dire, la méditation, on n’avancera jamais beaucoup ; la
parfaite oraison, au contraire, délivre de ces défauts[17]. »
C’est dire que sans la parfaite
oraison on n’arrivera pas à la pleine perfection de la vie chrétienne.
C’est ce que dit aussi l’auteur
de l’Imitation, 1. III, ch. XXV, sur la véritable paix : « Si
vous parvenez à un parfait mépris de vous-même,
vous jouirez d’une paix aussi
profonde qu’il est possible en cette vie d’exil. » Et c’est pourquoi, dans
le même livre de l’Imitation, 1. III,
ch. XXXI, le disciple demande la grâce
supérieure de la contemplation :
« J’ai besoin, Seigneur, d’une grâce plus grande, s’il me faut
parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi… Il aspirait à
cette liberté, celui qui disait : Qui me donnera des ailes comme à la colombe ?
et je volerai et me reposerai (Ps. LIV, 7)… Si l’on n’est
entièrement dégagé de toute créature, on ne pourra librement appliquer son
esprit aux choses divines. Et c’est
pourquoi l’on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures périssables. Pour cela il faut une grâce puissante,
qui soulève l’âme et la ravisse au-dessus d’elle-même. Tant que l’homme n’est
pas ainsi élevé en esprit, dégagé des créatures et tout uni à Dieu, tout ce qu’il
sait et tout ce qu’il a n’est pas d’un grand prix. » Ce chapitre de l’Imitation
est à proprement parler d’ordre mystique, et il montre, que c’est là seulement
que se trouve la vraie perfection de l’amour de Dieu.
Sainte Catherine de Sienne parle
de même dans son Dialogue (ch. 44 à 49). Et c’est, nous l’avons vu, l’enseignement
même de Notre-Seigneur lorsqu’il nous prêche les
béatitudes, telles surtout que les ont comprises saint Augustin[18] et
saint Thomas, comme les actes élevés des dons du Saint-Esprit
ou des vertus perfectionnés par les dons. C’est là vraiment le plein
développement normal de l’organisme spirituel ou de « la grâce des vertus
et des dons ».
Fr. RÉG.
GARRIGOU-LAGRANGE, O. P.
[1] Cf.
S. Thomas, IIa IIae, q. 184, a. 1.
[2] I Joan., IV, 16.
[3] Col., III, 14.
[4] Parmi eux il faut citer Suarez, de Statu perfectionis, 1. 1, c. 4, n° 11, 12, 20.
Cette opinion a été invoquée par quelques-uns de
ceux qui ne veulent point admettre que la perfection chrétienne requiert une
grande charité et les dons du Saint-Esprit à un degré
proportionné, en d’autres termes que la contemplation
infuse, qui procède de la foi
vive éclairée par les dons, est dans la voie normale de la sainteté et comme
le prélude normal de la vision béatifique.
[5] Cf. III Sent., d. 31, q. 1, a. 3, et IIIa, q. 62, a. 6, ad 3.
[6] Cf. S. Thomas, IIa IIae,
q. 24, a. 9.
[7] IIa IIae, q. 184, a. 3.
[8] En saint Luc, VI, 20-22, sont mentionnées seulement
quatre béatitudes ; mais parmi elles se trouve la plus élevée, celle de ceux qui souffrent la persécution pour la
justice ; elle vient après celle des pauvres, celle de ceux qui ont faim
de justice et celle de ceux qui pleurent.
[9] Ia IIaa, q. 69, a. 1. Item
Commentum in Mattheum, c.
V, 3 : « Ista merita
(beatitudinum) vel sunt actus donorum, vel actus virtutum secundum quod perficiuntur a donis. » A la suite de saint Augustin, saint
Thomas indique dans ce Commentaire sur saint Matthieu (ch. V) quel don
correspond à chaque béatitude. Il le fait aussi dans la Somme Théologique, là où
il parle de chacun des sept dons en particulier. Nous résumerons ici cet
enseignement.
[10] Luc, VI, 25.
[11] Dialogue, ch. 89.
[12] Jean, VII, 38.
[13] S. Thomas, in
Matth., V, 6,
dit : « Vult Dominus
quod ita, anhelemus ad istam justitiam, quod numquam quasi satiemur in vita ista, sicut
avarus numquam satiatur… Saturabuntur in æterna visione… et in praesenti in bonis
spiritualibus… – Quando homines sunt in peccato, non sentiunt famem
spiritualem, sed quando dimittunt peccata, tunc sentiunt. »
[14] Cf. Ia IIae, q. 69, a. 2.
[15] Ia IIae,
q. 69, a. 2, et in Matth., V, 1 sqq.
[16] Vie, ch. XXXI ; Obras,
t. 1, p. 257.
[17] Chemin de la perfection
[18] Cf. S. Augustin : In Sermonem Domini in monte (Matth., V). – Item De quantitate animae, 1. I, c. 33 ; Confessiones, IX, c. 10 ; Soliloquia, I, c. 1, 12, 13.