par un moine du Barroux
(texte repris avec l'aimable autorisation de l'abbaye Ste Madeleine)
VI. Les fausses
techniques de prière
VII. La Sainte
Vierge, Reine de la vie intérieure
Qu’est-ce donc que l’oraison ?
Disons d’abord qu’elle ne doit pas être confondue avec la méditation, laquelle
est une activité de l’esprit préparatoire – mais pas indispensable – de l’oraison.
Voici comment Thérèse d’Avila la définit : « L’oraison est un échange
d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec Dieu dont on sait qu’il
nous aime. » Tout est dit dans cette phrase lapidaire. On remarque que
tous ceux qui ont voulu traiter de l’oraison sont tributaires de la grande
sainte Thérèse. En particulier pour les trois derniers mots, qui sont
essentiels.
Saint François de Sales : « Notre-Seigneur aime d’un amour extrêmement tendre tous ceux
qui sont si heureux de s’abandonner totalement à son soin paternel… » « Mon
esprit, pourquoi voulez-vous toujours vous empresser comme Marthe au lieu de
vous tenir en repos comme Madeleine ? »
Le Curé d’Ars : « La
prière n’est autre chose qu’une union avec Dieu. Quand on a le cœur pur et uni
à Dieu, on sent en soi un baume, une douceur qui enivre, une lumière qui
éblouit. Dans cette union intime, Dieu et l’âme sont comme deux morceaux de
cire fondus ensemble ; on ne peut plus les séparer. C’est une chose bien
belle que cette union de Dieu avec sa petite créature. C’est un bonheur qu’on ne peut comprendre. »
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus :
« Pour moi, c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le
Ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au
sein de la joie ; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel, qui
me dilate l’âme et m’unit à Jésus. »
Et le Père Charles de Foucauld,
plus laconique que tous : « Prier, c’est penser à Jésus en l’aimant. »
Mais c’est évidemment Notre-Seigneur dans l’Evangile qui nous donne toute la
lumière : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre,
ferme la porte sur toi, et prie ton Père dans le secret, et ton Père qui te
voit dans le secret t’exaucera. » (Mt 6, 6)
Parce que, au milieu de cette vie
bruyante et agitée du monde actuel, l’habitude de la prière personnelle, ou de
la lecture lente, méditée, comportant un examen sur soi-même et une résolution
pratique pour la vie, est indispensable. Elle est le seul remède capable de
replacer notre âme dans son axe surnaturel, de la délivrer des fumées de l’illusion
et du faux-clinquant de l’amour-propre. Elle est le meilleur des remèdes à l’angoisse qui nous guette au détour
des chemins.
D’autre part, les âmes éprises de
perfection ne pourront jamais dépasser un certain stade sans l’oraison. Sainte
Thérèse d’Avila nous avertit : « Si quelqu’un vous indique une autre
voie que l’oraison pour arriver à l’union à Dieu, il vous trompe.. » (Vie
par elle-même)
Dom Romain Banquet : « Dieu
attend l’oraison comme le rendez-vous le plus intime de notre âme avec lui ;
il nous attend dans l’oraison. Il demande de nous l’oraison, il en a besoin. Et
nous le tenons en échec lorsque nous ne la lui donnons pas, cette oraison qu’il
a le droit de nous demander et que nous avons besoin, nous aussi, de faire avec
soin et assiduité… Quand on se prive de l’oraison, du même coup on se prive de
la vie intérieure. »
Ces lignes à elles seules
suffisent à montrer l’importance de l’oraison quotidienne. Si donc vous voulez
entrer dans l’intimité de Dieu, écouter ce qu’il veut vous dire au fond du cœur
et vivre en sa présence au cours de vos journées, vous savez ce qu’il vous
reste à faire !
Le Père de Foucauld, déjà ermite
à Tamanrasset, se mettait à genoux avant l’aube et ouvrait son Evangile en
disant : « Seigneur, qu’avez-vous à me dire ? » Puis il
lisait lentement le passage marqué la veille. Il s’arrêtait, fermait son
Evangile et disait : « Et moi, maintenant, Seigneur, que vous dirai-je ? »
Ce doux colloque avec le Maître, c’était toute sa méthode d’oraison, fidèle en
cela à la tradition simple et savoureuse des anciens moines.
La meilleure préparation, c’est
de commencer par un grand acte de foi : je sais que la lumière de foi
infuse, déposée dans mon âme par le sacrement du baptême, est capable de
franchir la distance infinie qui sépare la créature de son créateur, et d’atteindre
Dieu dans son essence, directement, sans intermédiaire. Telle est la puissance
de la vertu théologale de foi. C’est donc cette puissance que je vais mettre en
marche au début de l’oraison.
Cette mise en présence de Dieu
doit être courte, mais faite avec ardeur et amour, cri invoquant le Saint-Esprit afin qu’il vienne nous aider. « L’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne
savons pas prier. » (Rom 8, 2.6). C’est bien le Saint-Esprit
qui est l’acteur principal dans notre oraison, il ne faut pas l’oublier ;
c’est pourquoi saint Paul disait que « l’Esprit-Saint
prie en nous avec des gémissements inénarrables » (ibid.)
Il suffit de se recueillir
paisiblement, de s’abstraire et de se dégager plutôt que de se concentrer. Il s’agit
surtout de se savoir aimé et écouté par Quelqu’un d’infiniment
bon, qui fera en nous plus que ne pourraient faire nos pauvres efforts. C’est
le conseil que donne Bossuet : « Il faut s’accoutumer à nourrir son
âme d’un simple et amoureux regard en Dieu et en Jésus-Christ, et pour cet
effet la séparer doucement du raisonnement du discours et de la multitude d’affections,
pour la tenir en simplicité, respect et attention et s’approcher ainsi de plus
en plus en Dieu, son unique et souverain bien. » Et voici Fénelon : « Il
s’agit de rentrer souvent au-dedans de soi, pour y trouver Dieu, parce que son
règne est au-dedans de nous. Il s’agit de parler simplement à Dieu à toute
heure, pour lui avouer nos fautes, pour lui représenter nos besoins, et pour
prendre avec lui les mesures nécessaires par rapport à la correction de nos défauts.
Il s’agit d’écouter Dieu dans le silence intérieur. »
Lorsque cet apaisement est rendu
difficile par les distractions, on peut employer les méthodes d’oraison ; les meilleures sont les plus simples. En
voici quelques-unes
- lire lentement un texte de son
choix et s’arrêter, puis reprendre doucement la lecture ;
- se redire une prière courte ou
une phrase qui nous est familière ;
- se représenter une phase de la
vie de Notre-Seigneur, le regarder vivant dans le
sanctuaire de notre âme ;
- faire des actes des vertus
théologales ; s’attarder sur l’une d’entre elles ;
- chaque lettre du mot ARDOR nous
rappelle les grandes intentions de la prière : adorer, remercier,
demander, offrir, réparer.
Mais le mot sur lequel s’accordent
tous les maîtres spirituels qui traitent de l’oraison, c’est l’union à Dieu,
douce, confiante, affectueuse.
Les âmes d’oraison acquièrent un
équilibre de vie, une paix intérieure, un dégagement des passions qu’une ascèse
purement volontariste n’obtiendra jamais. Ajouter un bon sens surnaturel qui
fait apercevoir toute chose sous la lumière de la foi. Bien au-dessus de la
science acquise par le raisonnement, voici quels sont pour saint Bonaventure
les fruits de l’oraison : « C’est la meilleure manière de connaître
Dieu et d’expérimenter la douceur de son amour. C’est un mode de connaître plus
excellent, plus noble et plus délectable que la recherche par voie de
raisonnement. »
Laissons maintenant la parole à
Dom Romain : « Si l’âme réglait tout son intérieur par l’influence de
l’oraison, elle se diviniserait, elle se simplifierait, et elle deviendrait un
vrai soldat du Christ. J’en connais qui argumenteraient et raisonneraient un
peu moins, économisant temps et peine, et qui verraient plus clair et plus
juste. »
« Une âme d’oraison devine
la vérité. Elle a l’instinct de la vérité. Quoi d’étonnant ? Elle est en
contact avec la vérité même. L’oraison donne le sens des vérités pratiques. L’âme
la plus contemplative se trouve la plus pratique dans la vie active, et la plus
agissante, la plus féconde. »
« Une âme d’oraison, c’est
une âme de Dieu, elle est à Dieu, elle n’est que pour Dieu. »
Un solitaire de Scété alla voir un ancien et lui demanda : « Père,
qu’y a-t-il de plus difficile dans la vie monastique ? »
L’ancien lui répondit : « C’est la prière. Car dès qu’un homme se met
en prière, une nuée de démons s’approche de lui et tente par tous les moyens de
l’en détourner. »
Ceci montre comment l’exercice de
l’oraison peut parfois revêtir l’aspect douloureux de ce combat spirituel dont Raimbaud disait qu’il était aussi rude que la bataille d’hommes.
Les obstacles que l’on rencontre à l’oraison nécessitent une lutte patiente,
réaliste, un effort continu. On peut en dénombrer de trois sortes : les
distractions, la fatigue, l’activisme.
Personne n’en est exempt. Il ne
faut pas les chasser avec fureur, comme si elles étaient mauvaises en elles-mêmes,
mais les écarter doucement en revenant sans cesse au but essentiel que l’on se
propose : la vie en Dieu, la paix intérieure.
Quand elles deviennent
obsessionnelles, prendre un livre et réorienter la direction de son regard.
Renouveler la protestation de saint Pierre : Seigneur, vous savez bien que
je vous aime !
On peut parfois « se servir »
des distractions en les dirigeant vers Dieu comme on détourne le cours d’une
rivière. Exemple : je m’inquiète pour ma mère ou pour un ami ; cette
pensée me revient sans cesse. Eh bien, Seigneur, protégez-les, je vous les
confie.
Notez qu’une prière où l’on
renonce aux distractions en revenant incessamment à l’union d’amour peut être
une forme d’oraison très méritoire.
Questionné sur la façon de se
débarrasser des distractions, un chartreux nous répondit : « Certaines
distractions restent à la surface de l’âme et ne troublent pas vraiment le
silence. D’autres (et souvent cela vient d’attaches secrètes à l’objet de la
distraction) s’imposent si fortement que le silence est impossible et ne
profite plus. Alors il vaut mieux prendre doucement un livre qui vous aide à
chasser cette distraction et à vous remettre devant Dieu. Je crois que s’il n’y
a pas de distraction, on doit continuer l’oraison sans livre, à condition qu’il
y ait toujours une certaine tension de l’âme vers Dieu, je ne sais comment l’exprimer,
un certain désir persistant qui empêche de croire que l’on est purement
indéterminé. » (Dom Ange Helly, Prieur de Montrieux)
Il y a des moments où l’exercice
d’oraison semble impossible : cervelle bourrée d’images, accablement, fatigue
nerveuse. On doit alors non pas renoncer à la prière, mais prier autrement, par
oraisons jaculatoires (de jacula : javelot),
réciter une dizaine de chapelet et se donner un moment de détente. Mais si l’on
est toujours fatigué au moment de l’oraison, cela signifie qu’on a choisi une
mauvaise heure pour s’y adonner. Il existe aussi une fatigue de l’âme plus
dangereuse, c’est le découragement. L’unique remède alors, c’est la
persévérance dans l’amour, seul capable de surmonter la tentation d’abandonner
l’oraison.
Certains tempéraments, par une
tendance irrépressible, ont du mal à se libérer de l’enchaînement
des actions dans la journée. Il faut donc trancher énergiquement et se tailler
coûte que coûte un certain temps régulier réservé pour l’oraison. Le meilleur
moment semble être le matin, et sans doute il faut un certain courage pour
commencer sa journée par du gratuit, quelque chose qui n’a aucune rentabilité.
Mais c’est alors que se forge la volonté et que l’oraison devient facteur d’équilibre,
capable de soutenir l’âme et de l’orienter pour tout le reste du jour.
Depuis une trentaine d’années, on
voit des catholiques, y compris des prêtres et des religieux, se tourner vers
les « spiritualités » de l’Orient pour apprendre les « secrets »
de la prière. Oubliant ou ignorant nos grands mystiques catholiques (saint
Bernard, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Avila, saint François de
Sales, sainte Thérèse de Lisieux, etc.), ils croient trouver dans toutes ces
techniques orientales (yoga, zen…) des méthodes d’oraison.
Consciente de la gravité de cette
erreur, la Congrégation pour la doctrine de la Foi écrivit le 15 octobre 1989 à
tous les évêques une lettre sur « quelques aspects de la méditation
chrétienne » afin de les aider à mettre en garde leurs fidèles contre
cette déformation de la prière. Dans cette lettre, le cardinal Ratzinger
explique tout d’abord qu’il existe une opposition radicale entre la prière
chrétienne et la méditation orientale. « La prière chrétienne est toujours
déterminée par la structure de la foi chrétienne, dans laquelle resplendit la
vérité même de Dieu et de la créature. C’est pourquoi elle se présente, à
proprement parler, comme un dialogue personnel, intime et profond, entre l’homme
et Dieu. Elle exprime donc la communion des créatures rachetées à la vie intime
des Personnes trinitaires. […] Elle repousse les techniques impersonnelles ou
centrées sur le moi, capables de produire des automatismes dans lesquels celui
qui prie reste prisonnier d’un spiritualisme intimiste, incapable d’une libre
ouverture au Dieu transcendant. »
Le cardinal Ratzinger parle
ensuite des dangers inhérents à ces pratiques orientales : « Certains
exercices physiques produisent automatiquement des sensations de quiétude et de
détente, des sentiments gratifiants, voire même des phénomènes de lumière et de
chaleur qui ressemblent à un bien-être spirituel. Les prendre pour d’authentiques
consolations de l’Esprit-Saint serait une manière
totalement erronée de concevoir le cheminement spirituel. Leur attribuer des
significations symboliques typiques de l’expérience mystique, alors que l’attitude
morale de l’intéressé ne lui correspond pas, représenterait une sorte de
schizophrénie mentale, pouvant même conduire à des troubles psychiques et
parfois à des aberrations morales. »
Jean-Paul II, quant à lui,
commentant lors d’une homélie (1er novembre 1982) la phrase suivante
de sainte Thérèse d’Avila : « L’abandon du mystère du Christ dans la
méditation chrétienne est toujours une espèce de "trahison" »,
rappelle également que l’oraison ne consiste pas à faire un vide mental, mais
au contraire à entrer dans une relation plus intime avec le Christ. « Le
cri de Thérèse de Jésus en faveur d’une prière toute centrée sur le Christ est
valable encore de nos jours, contre certaines méthodes d’oraison qui ne s’inspirent
pas de l’Evangile et qui tendent en pratique à se passer du Christ, au profit d’un
vide mental sans aucun sens dans le christianisme. Toute méthode d’oraison est
valable dans la mesure où elle s’inspire du Christ et conduit au Christ, qui
est la Voie, la Vérité et la Vie. » (cf. Jn 14,
6). Deux autres écueils existent dans la manière de faire oraison, l’un
consistant à tomber dans une spéculation intellectuelle et l’autre, à l’inverse,
à partir dans des rêves sentimentaux.
Lorsque l’exercice d’oraison
devient habituel, il se simplifie au point d’accéder à une vie intérieure
profonde, proche de la contemplation. La Très Sainte Vierge se fait depuis le
début de notre vie spirituelle notre mère et notre éducatrice. Elle devient
alors notre modèle et nous enseigne le recueillement : son calme, son
silence intérieur. Car deux fois l’Evangile de saint Luc la dépeint en disant
que devant le grand événement de l’Incarnation, « Marie gardait toutes ces
choses dans son cœur. » (Lc 2, 19 et 51).
Dépassant de loin les phénomènes extatiques qu’éprouvent les mystiques, la Très
Sainte Vierge entrait de plus en plus profondément dans la vie intérieure ou
vie contemplative. Dieu nous l’a donnée comme le modèle de la prière.
C’est surtout aux saints qui ont
eu l’expérience de la contemplation que nous demanderons de la définir :
« Une simple vue et
pénétration de la Vérité. » Saint Thomas d’Aquin
(Somme théologique)
« Une connaissance amoureuse
de Dieu. » Saint Jean de la Croix (Nuit obscure)
« Une amoureuse, simple et
permanente attention de l’esprit aux choses divines. » Saint François de
Sales (Traité de l’amour de Dieu)
La contemplation peut donc être
définie comme étant un simple regard d’amour absorbé en Dieu dans l’immobilité
et le silence intérieur de l’âme.
Il n’y a pas de prière plus
parfaite, car c’est alors que se réalisent les paroles de saint Paul : « L’Esprit-Saint prie en nous avec des gémissements
inénarrables. » (Rom 8, 26)
Cela peut se réaliser sous les
apparences les plus simples. On sait comment chaque soir le Curé d’Ars voyait
un paysan s’installer au fond de l’église après son travail aux champs et
rester là pendant plusieurs heures. Un jour, n’y tenant plus, le saint Curé lui
demanda ce qu’il faisait, et le paysan de lui répondre : « Je l’avise
et il m’avise. »
Si toute la vie d’oraison tient dans cette fameuse parole de saint Paul « Mihi vivere Christus est (pour moi, vivre c’est le Christ) » (Ph 1, 21), parole qui résume tout ce que les âmes assoiffées de perfection rechercheront jusqu’à la fin des temps, c’est à la Très Sainte Vierge que nous demanderons de nous conduire par la main dans les sentiers de la prière, d’échapper aux pièges de l’illusion comme aux tentations de découragement, et de parvenir enfin au seuil de ces régions mystérieuses mais si désirables qui sont voisines de l’éternité.