par le P. Noble, O.P.
Article de la Vie Spirituelle
Aux yeux de certains catholiques, même fort dévots, la vie contemplative passe pour un raffinement de la vie spirituelle, voire même pour une tendance de mysticisme outré. On assimile d’emblée la contemplation aux phénomènes extraordinaires de révélations et de visions extatiques et, féru de cette arbitraire identification, on s’en va raillant la prétention de ceux qui, dans leurs rapports avec Dieu, veulent aller au delà de l’observance matérielle de sa Loi et se soucier d’une intimité plus grande avec Celui qui est Père et Ami en même temps que Législateur et justicier.
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Il y a des mots, mal définis, qui trompent, sur leur
essentielle signification, ceux même qui les emploient dans leur discours.
Ainsi en est-il de la contemplation. Beaucoup voient en elle un hors-d’œuvre et
pourtant ne laissent pas, personnellement, d’en user.
Déjà, dans l’ordre naturel, on ne peut s’abstenir, quoi qu’on
en veuille, d’être un contemplatif.
Du haut d’une falaise, je m’absorbe dans le spectacle de la
mer et de ses vagues moutonnantes. Du sommet d’une montagne, je vois s’épandre
la plaine éclatante, ponctuée par les taches rouges de ses villages. Dans les
nuits d’été, je regarde le firmament étoilé et je médite avec Pascal sur l’effrayant
silence des espaces infinis. Je m’applique, durant de longues heures, à l’étude
philosophique ou à la solution de problèmes scientifiques. En ces divers
emplois de mon intelligence, que fais-je donc, sinon de la contemplation ?
Mon intelligence se distrait de toute considération d’ordre pratique et fixe
son attention sur des réalités qu’elle considère en elles-mêmes sans autre
souci que d’en découvrir la vérité.
Dans cette contemplation directe, notre esprit trouve sa
naturelle satisfaction ; car notre intelligence est faite pour connaître
tout ce qui est vrai, pour saisir les réalités de tous ordres qui peuplent
notre univers. Une telle connaissance, par l’attrait toujours varié de sa
nouveauté, ne saurait être indifférente à l’être pensant. Tout homme, même
appliqué tout le jour aux durs travaux matériels ou captif de tâches multiples,
aime à lever la tête et à se distraire un instant de ses occupations
coutumières. Il consacre le temps de son repos à la lecture ou à la promenade.
Spontanément, l’attention de son esprit quitte le souci des intérêts personnels
et des utilités immédiates, pour déborder sur le monde ambiant et se complaire
dans le défilé des pensées et des images qu’il suscite. Ne serait-elle qu’une
rêverie fantaisiste, cette activité de l’esprit représente une libération
apaisante après l’effort pénible et constamment tendu vers les exigences de la
vie pratique. Sans doute, les contraintes qui nous viennent de celle-ci sont
très impérieuses, elles captivent presque entièrement notre attention ; mais
que le joug se relâche un instant et, aussitôt, notre esprit, suivant sa pente
native, se porte à contempler pour elle-même toute réalité qui passe à notre
horizon, intéressé à ce curieux étalage des êtres qui vivent et s’agitent
autour de nous.
Même entendue au sens naturel, la contemplation n’est donc
point chose insolite et extravagante. Elle répond à un vif attrait de notre
intelligence, attrait qui cherche, à se contenter, sous les formes les plus
variées, chaque fois que nos astreignants labeurs nous donnent quelque répit.
A plus forte raison, la contemplation est-elle de mise dans
l’ordre surnaturel.
Le « face à face » de la vision du ciel ne sera-t-il
pas la récompense de notre activité d’ici-bas, le terme de notre béatitude
définitive ? « La contemplation de Dieu, dit saint Augustin, nous est
promise comme l’achèvement de toutes nos actions et la perfection éternelle de
toutes nos joies »[1].
Dieu nous aime. Mais que nous veut-il donc dans la tendresse
de son appel, sinon nous associer à sa vie ? Et sa vie à Lui est de se
connaître dans l’infini de son être et de s’aimer dans l’infini de sa
perfection. Cette connaissance et cet amour de Lui-même constituent sa propre
béatitude. Cette béatitude, nous la participerons, nous en hériterons : au
Ciel, mous verrons l’infini de Dieu. Ici-bas, nous ne pouvons qu’entrevoir, à
travers les obscurités de la Foi, « dans l’énigme », 1e Dieu que
cherche notre Charité ; car, si notre intelligence ne le perçoit pas dans
l’intuition, du moins notre cœur peut l’aimer déjà tout entier derrière les
indécises transparences dans lesquelles il enveloppe son mystère.
Comment contester à notre Charité l’exigence et le devoir de
ce regard sur le mystère de Dieu ? Ce regard est d’ailleurs soutenu, dans
son attention, par les vérités révélées, objets de notre Foi et de notre
contemplation. Par les saintes Lettres, l’enseignement de l’Eglise, les écrits
ou la parole des Docteurs et des prédicateurs, se proposent à notre
connaissance la vie de Dieu, ses perfections, les manifestations de sa
puissance et de son amour. Nous n’avons qu’à lire ou à entendre, à méditer ou à
réfléchir pour savoir quelque chose des secrets divins, et d’autant plus qu’à
notre réflexion personnelle viennent s’ajouter les lumières du Saint-Esprit
destinées à suppléer notre débilité et à nous donner l’intelligence, adaptée à
nos besoins personnels, de la parole de Dieu.
Qu’elle soit faite da la seule activité de notre raison s’appliquant
à la méditation ou qu’elle soit enrichie de clartés surnaturelles, notre
contemplation de Dieu satisfait l’aimante Curiosité de notre Charité. Car est-il
concevable que l’amour ne se plaise pas à se tenir en présence de l’être aimé,
à le regarder, avec l’insatiabilité de le connaître toujours davantage ?
Elle va, cette insatiable attirance, jusqu’à vouloir rencontrer la présence
aimée partout où elle en retrouve les effets et les plus lointains vestiges. La
présence de Dieu est inscrite dans l’univers créé et les beautés qui le
remplissent dénoncent la beauté infinie dont elles dérivent. « Nous ne
devons pas, dit saint Augustin, regarder les choses créées par seul attrait de
vaine et périssable curiosité, mais dans le but de nous élever vers les
réalités immortelles qui ne passent point[2] ».
C’est donc de la ferveur de notre Charité, et dans la
proportion de cette ferveur que naît et se développe, dans l’âme du croyant, l’exigence
de la contemplation. On se réjouit de connaître Dieu, parce qu’on l’aime, et l’on
s’attarde à rechercher tout ce qui, de près ou de loin, le révèle, parce que c’est
le contentement de l’amour de rencontrer enfin l’intimité et de la prolonger
dans une joie toujours neuve.
Cet attrait contemplatif est une fonction essentielle de l’affection.
Il en est inséparable. Sans doute, aimer c’est davantage encore : c’est se
dévouer au service de ce qu’on aime ; mais le besoin de se prodiguer dans
le dévouement, tout essentiel qu’il soit lui aussi, ne supprime pas celui de
vivre dans la présence et de s’établir à demeure dans l’intimité.
Ainsi, contempler Dieu et le servir sont deux obligations d’une
même Charité. Evincer l’une au bénéfice de l’autre serait contredire et
violenter le double élan spontané de cette même Charité.
Par service de Dieu, j’entends ici ce qu’il est convenu d’appeler « la vie active », dont il faut dire ce qu’elle est, afin de manifester son accord et sa jonction avec la « vie contemplative ».
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Parce que nous sommes des amis de Dieu, des clients du ciel,
des prédestinés à l’éternité, nous ne devons pas moins fournir notre vie
humaine. Nous sommes dans la voie et non pas au terme, dans les ombres
mortelles avant la clarté céleste et immortelle. Nous sommes corps et âme ;
il faut donc nourrir et protéger notre corps, développer et instruire toutes
nos facultés humaines.
Le temps de notre existence terrestre est découpé en des
jours au long desquels se déploie notre activité corporelle et spirituelle.
Activité extérieure tout d’abord, à laquelle préside notre
intelligence, dans le cadre journalier de nos occupations : étude,
enseignement, négoce, labeurs manuels ou industriels, soins domestiques,
lectures, conversations, repos, délassements, relations d’affaires, d’amitié ou
de bons offices avec autrui. Nos actions peuplent nos journées, s’amoncellent
et s’entrecroisent, dans une incroyable variété de circonstances. Dans notre
monde moderne, cette activité prend une part énorme de notre temps par le fait
de l’obligation, pour le plus grand nombre, de subvenir aux nécessités de l’existence,
de veiller à la prospérité de leurs entreprises, de faire face à toutes leurs
responsabilités.
Ces labeurs et ces occupations, qui constituent notre devoir
d’état, n’épuisent pas encore notre activité tout entière. Une activité
intérieure et pourtant très urgente : notre moralité, doit tenir notre
conscience en haleine. Sujets à l’orgueil, à l’égoïsme, à la cupidité de l’orgueil,
à la concupiscence des plaisirs de la sensation ; entraînés du dedans par
les perverses tendances du péché originel et les poussées tumultueuses de nos
passions ; sollicités du dehors par les attraits captieux et sans cesse
renaissants des occasions du péché, nous avons fort à faire pour régler notre
conduite en tout et partout conformément à la Loi de Dieu. Il nous faut lutter
et souffrir. Un incessant discernement et une pénible ascèse sont de rigueur
pour assurer en nous le triomphe permanent de la vertu.
Le croyant qui, dans la ferveur
de sa Charité, vise à la
perfection spirituelle ne saurait envisager son activité morale et son activité
extérieure, ses devoirs d’honnêteté intime et ses devoirs d’état,
indépendamment de l’amour surnaturel qu’il nourrit dans son sein. A ses yeux,
ses tâches quotidiennes, tout appliquées qu’elles soient à leurs résultats
naturels et à leurs bénéfices humains, doivent s’inspirer d’une volonté attachée
à Dieu et qui les lui offre en gages d’amour et de fidélité. Les durs combats
contre les passions, les sacrifices de l’orgueil, de l’égoïsme ou de la
concupiscence, le consentement aux douleurs inévitables et aux souffrances
infligées par les fatigues ou les maladies du corps, par les contraintes de la
vie et les oppositions de la part d’autrui, tout cet effort ascétique qui ne se
relâche pas un seul instant, prend lui aussi sa vivante inspiration dans la Foi
et la Charité. Quand on se sait adopté dans l’amitié de Dieu, frère de Jésus-Christ
et bénéficiaire des mérites de sa Croix, on n’a plus à modérer ses passions
pour le seul motif de faire prévaloir la raison sur les instincts, mais pour le
motif d’aimer Dieu et de participer par la pénitence et le renoncement aux
fruits rédempteurs de l’immolation divine.
La grâce de Dieu nous aide à cette sanctification de nos
besognes journalières et à cette pacification morale de nos passions. L’effort
naturel que nous y déployons est soutenu, du dedans, par les vertus
surnaturelles qui nous donnent la capacité de rechercher, en toute occurrence,
le point de vue de l’amour de Dieu. Sous ce mobile unique et souverain, nous
nous appliquons à tous nos devoirs de justice ; nous gouvernons notre
sensibilité, nous repoussons avec fermeté les séductions du mal et nous
déployons tout notre courage à persévérer dans le bien.
C’est donc la Charité qui met en branle notre activité vertueuse et nous applique à servir Dieu, en même temps qu’elle nous sollicite à penser à lui et à le contempler. De cette ferveur de notre attachement à Dieu sortent les d’eux attraits parallèles : et tous deux, pour se soutenir et s’amplifier, puisent à la même source d’énergie, c’est-à-dire s’inspirent du même amour ; loin donc de s’opposer et de se nuire, ils s’attirent et sont faits pour s’harmoniser et se réconforter l’un l’autre.
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L’idéal serait de réaliser cette alliance dans un juste
équilibre. Mais dans la réalité concrète de nos vies et chez les âmes les plus
saintes, l’action peut devenir un obstacle à l’exercice de la contemplation.
L’une et l’autre se déroulent dans le temps par des actes
successifs de notre intelligence, de notre volonté et de toutes nos facultés.
Car, il faut du temps pour penser, réfléchir et méditer ; il y faut même,
au préalable, l’arrêt de toute activité extérieure et de préoccupations
immédiatement pratiques. Ce n’est pas dans la fatigue du travail ou dans l’affairement
de tâches compliquées et captant l’attention tout entière que la pensée peut se
concentrer au dedans d’elle-même et fixer un immobile regard sur les réalités
spirituelles et éternelles. Pour contempler, il ne faut pas être harcelé par d’opiniâtres
et fatigants labeurs ; du moins il faut pouvoir leur imposer assez de
répit pour que le cœur et l’esprit s’élèvent paisiblement vers Dieu.
Dans les ordres religieux contemplatifs, les travaux
matériels et les préoccupations extérieures sont ramenés au strict minimum afin
que la contemplation prenne la place prépondérante. Dans d’autres ordres
religieux, la contemplation raccourcit ses exercices, la vie active passe au
premier plan, si du moins l’on entend par là la longueur du temps qu’on lui
réserve ; car les œuvres extérieures, comme par exemple le soin des
malades ou l’éducation de la jeunesse, absorbent la majeure partie des forces
et réclament que leur soient consacrées presque toutes les heures du jour.
Etablir une harmonieuse liaison entre ces deux fonctions de la vie spirituelle,
à telle enseigne que l’action dérive immédiatement de la contemplation et ne
fasse pour ainsi dire que la prolonger, est le propre de certaines familles
religieuses, tels les Frères Prêcheurs dont la mission est d’enseigner et de
prêcher aux autres les vérités divines qu’ils ont longuement étudiées et
méditées.
Pour les fidèles qui vivent dans le monde, c’est-à-dire pour
le plus grand nombre, le temps qu’ils peuvent réserver à la contemplation est d’ordinaire
extrêmement mesuré. Même très unis à Dieu par la fidélité de leur Charité, ils
ont cependant des obligations matérielles, individuelles, familiales ou
sociales tellement absorbantes qu’ils ne peuvent, à certains jours, s’assurer
un temps de recueillement suffisant pour se dégager de leurs soucis et se
mettre en solitude en face du Dieu qu’ils aiment. Du moins, en lui offrant le
mérite de leurs labeurs et de leurs peines, ils ne laissent pas de se
sanctifier et de gagner l’accroissement de leur Charité.
Mais qu’on le remarque : ce sont les contraintes
auxquelles leur vie est providentiellement soumise qui les empêchent de
contempler ; ce n’est point leur cœur qui s’y refuse. Abréger sa prière ou
son oraison peut devenir un devoir approuvé par le discernement de la prudence
surnaturelle ; car, en certaines circonstances, rompre 1e charme de la
présence, pour satisfaire la volonté de l’ami, devient la meilleure manière d’aimer.
La contemplation de Dieu est appelée par le désir de la Charité, mais la
Charité passe en premier. Il faut d’abord aimer et c’est aimer vraiment que d’être
prompt à servir la volonté de Dieu, en se donnant aux travaux obligés dont l’accomplissement
plaît à son cœur.
Absorbé par la vie active, l’ami de Dieu ne s’éloigne de la
contemplation qu’avec mélancolie et il conserve l’ardent espoir de la
reprendre. S’il ne vivait pas de cet espoir, c’est que la Charité ne serait
guère vaillante en son âme. Quitter une présence aimée parce que tel est le
devoir, puis, dans cet éloignement, laisser s’effacer le souvenir de l’intimité
récente jusqu’à perdre le goût du retour et le désir du revoir : est-ce
encore aimer ?
Le Saulchoir.
H. D. NOBLE, O. P.