Par le P. Garrigou-Lagrange
1. Que signifie l’esprit dans cette expression ?
Il signifie une manière spéciale de juger, d’aimer, de vouloir, d’agir ; c’est
une tendance ou une mentalité particulière de l’âme, par exemple un penchant à
la prière, à la pénitence, ou, au contraire, à la contradiction ; ainsi
parlons-nous de l’esprit de contradiction, ou encore d’insubordination.
2. Comment distinguer, en spiritualité, les différents
esprits ? On distingue généralement trois esprits, le divin, le
diabolique et l’humain.
Qu’est-ce que l’esprit divin ? C’est un penchant
intérieur de l’âme à juger, aimer, vouloir, agir d’une manière surnaturelle ;
c’est ainsi qu’il incline à fuir le péché par la mortification de la chair,
par l’humilité, et à tendre vers Dieu par l’obéissance, la piété,
la foi, la confiance et la charité, affective et
effective. L’esprit divin se trouve donc particulièrement dans les
inspirations du Saint-Esprit selon les sept dons.
Cet esprit se trouve à l’état latent dans les commençants et
d’une manière plus manifeste dans les progressants et les parfaits, qui sont
plus dociles au Saint-Esprit.
Sous l’inspiration de Dieu, il y a unité dans une grande variété de vertus, de
dons, de vocations contemplatives, actives, apostoliques.
C’est d’après cette variété qu’on distingue l’esprit de
chaque famille religieuse, et celle-ci décline dans la mesure où elle s’éloigne
de son esprit, elle se renouvelle au contraire quand elle y revient.
Qu’est-ce que l’esprit humain ou esprit de nature ?
C’est un penchant à juger, vouloir et agir d’une manière trop humaine, suivant
la nature déchue qui tend vers son avantage personnel, vers sa propre
utilité ; c’est l’esprit d’égoïsme et d’individualisme.
La prudence est alors envisagée comme une vertu nécessaire pour éviter les
inconvénients plutôt que comme une vertu positive qui tend au bien honnête et
dirige bien les vertus morales. Par cette prudence de la chair on met la
médiocrité, au sens péjoratif, à la place du juste milieu de la vertu.
Cette médiocrité est un milieu entre le bien et le mal,
et, s’inspirant de l’utilitarisme, elle demeure au milieu, de la base du
triangle pour fuir les inconvénients des vices, mais non par amour de
Cet esprit de nature engendre la tiédeur et enfin le
dégoût ; il dispose au péché mortel par des péchés véniels de plus en plus
délibérés. Cependant l’esprit de nature a parfois son lyrisme qui se manifeste
dans le sentimentalisme, ou affectation en la sensibilité d’un amour qui n’existe
pas assez dans la volonté.
Mais il descend rapidement du lyrisme romantique à la
prudence de la chair et à une « sottise » dont parle saint Paul qui
juge de toutes choses, même les plus élevées, d’après ce qu’il y a de plus bas,
d’après les satisfactions de la sensualité ou de l’orgueil (cf. S. Thomas sur
la prudence de la chair et la sottise, II-II, q. 55, q. 46)[1].
Qu’est-ce que l’esprit du démon ? C’est une tendance à juger, vouloir et agit d’après une inspiration perverse et diabolique. Cet esprit se manifeste clairement dans les impies, dans leur orgueil, leur luxure et leur emportement, mais au moment de la tentation il apparaît à l’état latent dans les autres.
Dans toute âme prédomine l’un de ces trois esprits :
dans les impies l’esprit du démon, dans les tièdes l’esprit de nature ;
chez les commençants qui sont généreux
dans la voie de Dieu domine déjà l’esprit de Dieu, bien que s’introduisent
parfois en eux l’esprit de nature, et même celui du démon.
Que signifie enfin le discernement, lorsqu’il s’agit
de discernement des esprits ? C’est le jugement qui consiste à discerner
exactement par quel esprit est généralement mue telle personne. Mais le
discernement peut être acquis ou infus. S’il est acquis, il a sa source
sous l’influx de la théologie morale, dans la prudence acquise unie à la prudence
infuse, et il est plus ou moins perfectionné par l’inspiration du don de
conseil.
S’il est infus, c’est la grâce gratis data,
appelée par S. Paul (I Cor. XII, 10) « le discernement des esprits ».
Elle est assez rare. Cependant un bon directeur, pieux, vertueux et prudent,
reçoit assez fréquemment des grâces d’état qui peuvent en quelque sorte, du
fait qu’elles sont pour l’utilité du prochain, se ramener à une grâce gratis
data ; elles perfectionnent sa prudence et les inspirations du don de
conseil.
* * *
Quel est le principe fondamental du discernement des
esprits ?
C’est le principe formulé par Notre Seigneur, à
savoir : « On juge de l’arbre à
ses fruits. Gardez-vous des faux prophètes, c’est d’après leurs fruits que
vous les jugerez. Un bon arbre donne de bons fruits et un arbre mauvais
ne peut porter de bons fruits » (Matth. VII, 17-20).
Or les fruits, ce sont les vertus, les dons du Saint-Esprit et leurs actes. Il faut
donc juger d’après les principales vertus, c’est-à-dire, dans l’ordre
ascendant, d’après la chasteté et la mortification ; d’après l’humble
obéissance ; et d’après la foi, l’espérance et
DESCRIPTION DES
SIGNES DE L’ESPRIT NATUREL
Cette description se fait assez facilement par contraste avec l’esprit de Dieu, en
notant quelques différences avec l’esprit du démon. Cet esprit naturel c’est,
comme nous l’avons dit plus haut, une tendance à juger, vouloir et agir d’une
manière naturelle et non surnaturelle. De quelle « nature » s’agit-il ?
Il n’est pas question de la nature considérée en elle-même, comme pouvant être
élevée à l’ordre de grâce, mais il s’agit soit de la nature déchue et
non encore régénérée par la grâce, soit de la nature encore blessée,
qui, malgré la présence de la grâce, conserve les quatre blessures,
suites du péché originel, lesquelles sont avivées par les péchés personnels.
Ces blessures chez les baptisés restés en état de grâce sont en voie de cicatrisation
ou de guérison, mais il n’y a pas de parfaite guérison en cette vie[2].
Infligées à toute la nature humaine par le péché du premier père, ces blessures sont
imparfaitement guéries par le baptême ; car la concupiscence demeure après
cette nouvelle naissance ; ce qui nous oblige au combat spirituel. Ainsi,
avec l’aide de Dieu, l’homme surmonte la concupiscence d’une manière méritoire,
comme le dit S. Thomas (III, q.
C’est pourquoi l’esprit de nature déchue ou blessée
incline à la concupiscence, qui est le foyer du péché, et ensuite à
la paresse, à la lâcheté dans l’irascible, et par suite à l’injustice
dans la volonté, à la négligence, à l’imprudence ou à la ruse dans l’intelligence.
En résumé, c’est l’esprit de l’amour propre, de l’amour désordonné de soi-même
ou égoïsme. Et cet esprit d’amour-propre, comme le montre S. Thomas, entraîne aux
trois concupiscences, c’est-à-dire à la concupiscence de la chair, à
la concupiscence des yeux et à l’orgueil de la vie[3].
Enfin ces trois concupiscences inclinent aux sept péchés
capitaux qui sont à l’origine des autres péchés souvent plus graves (I-II
q.
1. L’esprit de la nature n’incline jamais à la
mortification, ni extérieure, ni intérieure, ni à accepter les
humiliations. Comme disent les spirituels : la nature ne veut pas
mourir, mais elle cherche la délectation dans les choses de la piété, avec une
gourmandise spirituelle qui s’oppose à l’esprit de foi et au véritable amour de
Dieu.
Après les premières difficultés ou aridités, celui qui est
conduit par cet esprit de nature ne progresse plus et abandonne la vie
intérieure. Sous prétexte d’apostolat, il se livre à une activité naturelle
extérieure, vit à la surface de son âme ; en lui rien de profond, il
confond la charité avec la philanthropie, l’humanitarisme et le libéralisme.
Cette activité naturelle se manifeste, selon l’ordre décroissant, de trois
manières : 1) l’emportement, ardeur naturelle ; 2) la précipitation
naturelle ; 3) le mouvement naturel, ou l’activité naturelle, non
sanctifiée, nullement inspirée par l’esprit de foi ou par l’amour de Dieu.
Survienne la contradiction ou l’épreuve, alors la nature
gémit, refuse de porter la croix et tombe peu à peu dans le désespoir. La
ferveur initiale n’était qu’un feu, de paille subitement éteint.
Cet esprit, c’est proprement l’égoïsme, avec une
parfaite indifférence pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ce n’est pas
l’amour de Dieu ou du prochain qui tient la première place dans l’âme, c’est l’amour
désordonné de soi-même.
Mais pour se justifier, cet esprit de nature a sa
théorie ; le principe en est le suivant : il ne faut rien exagérer,
on doit éviter les excès soit dans l’austérité, soit dans la piété ; nous ne sommes pas tenus de tendre à
la perfection mystique, ce serait du mysticisme. Selon cet esprit, si quelqu’un
lit chaque jour privément un chapitre de l’Imitation de Jésus-Christ pour
son progrès spirituel, c’est déjà un mystique. Il faut, comme on dit, avancer
par la voie commune, parce que la vertu se tient dans un milieu.
Mais ils dénaturent ce principe ; le vrai sens est que la
vertu morale se tient dans un milieu et est un sommet entre deux vices, l’un
par excès, l’autre par défaut, ainsi la force entre la lâcheté et une audace
téméraire. Il est évident que ce milieu est aussi un sommet qui s’élève
entre et au-dessus de deux vices opposés l’un à l’autre. Au contraire, le
milieu dont parle la théorie susdite est au bas du triangle qui figure le mont
de
De plus, cette théorie de la médiocrité refuse, au moins en
pratique, d’admettre que les vertus théologales ne sont pas par elles-mêmes
dans un milieu, elle rejette donc pratiquement ces paroles de S.
Thomas : « nous ne pouvons aimer Dieu autant qu’il doit être aimé,
ni croire ou espérer en lui autant qu’il le faut » (I-II, q.
A plus forte raison, dans cette catégorie, néglige-t-on
pratiquement la nécessité de la docilité aux inspirations du Saint-Esprit
suivant les sept dons.
* * *
Dans la lettre du Rme Père de Paredès, Maître général des
Frères Prêcheurs, publiée en 1926 au début
de la nouvelle édition des Constitutions, cet esprit naturel est ainsi
décrit (p. 20) : « Bien que la sainteté soit dans l’homme l’effet de
la grâce de Dieu agissant en nous, elle suppose cependant, de notre part, un
long et laborieux progrès de purification et de transformation de tout ce
qu’il y a en nous, jusqu’à ce que nous parvenions au total abandon du
vieil homme, qui se pervertit dans les désirs de la chair, et revêtions
l’homme nouveau « qui a été créé selon Dieu dans la justice et la
sainteté de la vérité ». De là l’esprit d’obéissance, d’abnégation et de
sacrifice avec lesquels nous
devons tous garder ces observations avec exactitude et persévérance... ».
Par contre : « Toute indulgence humaine, tout
esprit de pusillanimité, toute condescendance faite sur ce point à
des considérations terrestres, toute dispense illégitime, sans fondement
dans les Constitutions elles-mêmes, peuvent être considérés comme une
prévarication de la part des supérieurs... et de la part des sujets comme une
renonciation à l’obligation de se sanctifier et de faire de soi des
instruments utiles pour accomplir le saint ministère. Céder à notre lâcheté
suivant la manière susdite, ce serait montrer que nous professons l’état
religieux, non pour y atteindre la fin que Dieu et l’Eglise nous ont imposée,
mais pour y trouver une solution agréable au problème de la vie présente, c’est-à-dire
pour trouver plus sûrement dans l’état religieux tous les biens nécessaires à
la vie et nous procurer en outre plus facilement des avantages dont nous
ne jouirions peut-être pas dans le siècle.
« Mais pour que
les observances régulières produisent en nous tous les fruits de sainteté
visés par les Constitutions, il ne suffit pas de les observer seulement
d’une façon matérielle ou littérale, ni comme celui qui n’a d’autre but que
d’éviter la sanction prévue par la loi ou pouvant être imposée par les
supérieurs, ni comme celui qui cherche uniquement à se montrer
irrépréhensible devant les supérieurs. Pour que nos observances soient
pour nous un moyen de sanctification... (et de préparation au saint ministère),
il est nécessaire qu’elles soient surnaturelles dans leur principe et
aient leur cause dans la grâce divine qui leur infuse l’être surnaturel.
« A défaut de cet esprit intérieur, qui est le
centre et la source de cette vie surnaturelle... il n’y a rien en nous que
de matériel et de mécanique, notre piété personnelle manque d’énergie
vitale « comme un airain sonnant et une cymbale retentissante »,
elle s’affaiblit et perd tout mérite et notre action commune elle-même est
privée de l’orientation et de l’efficacité véritables. Nous travaillons et
nous nous agitons peut-être trop dans nos affaires ; mais notre
activité n’exprime pas la vraie vie intérieure de foi, d’espérance et de
charité... Elle ressemble seulement à un effort provoqué par la nécessité
extérieure d’agir ou obéissant uniquement à des raisons naturelles
qui nous entraînent, consciemment ou non, du seul fait qu’elles favorisent les
inclinations de notre nature. A défaut de l’esprit intérieur qui nous procure
le triomphe sur nous-mêmes et donne à notre ministère la victoire sur les
ennemis du salut des âmes, que
de temps perdu et passé en vain, que d’efforts, que de sacrifices stériles,
combien d’activité dépensée inutilement ! »
Au contraire là où prospère et fleurit l’esprit intérieur,
il produit les fruits d’une sainteté solide... Alors la valeur et la vertu de
la vocation religieuse nous apparaissent plus clairement... « Cet esprit
intérieur se forme en nous par la pratique des moyens que suggère l’ascèse
religieuse ; il s’affermit et se perfectionne par le progrès spirituel
dans les divers degrés de la mystique chrétienne, comme l’enseigne le Docteur
angélique. La mystique est en effet le complément de l’ascèse dans
l’ascension des âmes vers Dieu par les degrés de la perfection de la vie
chrétienne. S’il y a eu parfois erreur à ce sujet, si des aberrations
pratiques ont grandement nui sur ce point à la vraie piété, nous assistons
maintenant à une restauration de la véritable doctrine traditionnelle qui
donne aux âmes assoiffées de vie surnaturelle le moyen de connaître les
réalités mystiques ». C’est dans cette vie parfaite que se trouve vraiment
l’esprit de Dieu qui renouvelle les âmes.
L’esprit de nature apparaît surtout dans la manière tiède de
célébrer la Messe, dans la façon de dire l’office, avec précipitation et comme
mécaniquement, de vaquer à l’étude avec curiosité et ensuite avec paresse, ou
encore d’observer ou plutôt de ne pas observer le silence et les autres
pratiques régulières, et dans la manière imparfaite d’obéir soit
incomplètement, soit servilement, comme on le ferait pour une personne humaine et non pour Dieu, ou par désir
des honneurs et des dignités.
Comme nous l’avons remarqué plus haut avec plusieurs
auteurs, en traitant de la célébration de la Messe, celle-ci peut être célébrée
dignement avec esprit de foi et piété, ou lue exactement
plutôt que célébrée, comme pour accomplir un devoir à la manière d’un
fonctionnaire exact ou d’un magistrat qui remplit régulièrement sa fonction
civile, ou encore expédiée avec précipitation, par exemple en vingt
minutes ou même en moins de temps, sans aucune piété et parfois au scandale des
fidèles. Dans la première manière il y a l’esprit de Dieu ; dans les deux
autres, c’est évidemment l’esprit de nature. Il faut prêcher sur ce sujet dans
les exercices spirituels pour le clergé.
Que faut-il donc dire contre l’esprit naturel dans la
célébration de la Messe[4] ?
La célébration quotidienne est utile pour tous les
prêtres : 1) en raison du sacrifice à offrir à Dieu pour une quadruple
fin, l’adoration, la demande, la réparation, l’action de grâces pour les
bienfaits de chaque jour ; 2) en raison de la communion sacramentelle où
nous prenons le pain quotidien supersubstantiel ; 3) à cause de la grande
utilité qui en résulte pour l’Eglise universelle et pour tous les fidèles
vivants et défunts. De plus, si le prêtre célèbre rarement, il manque à son
devoir et enfouit son talent
dans
Que faire en cas de doute, lorsque nous ignorons si telle
personne que nous devons diriger est généralement conduite par l’esprit bon ou
par l’esprit mauvais ?
1. Il faut surtout examiner son humilité.
2. Sa mortification.
3. Son obéissance au directeur.
4. Celui-ci doit lui-même prier pour recevoir de Dieu la
lumière.
DESCRIPTION SOMMAIRE
DES SIGNES DE l’ESPRIT MAUVAIS
Par contraste avec l’esprit de Dieu, l’esprit du démon
pousse d’abord à l’exaltation de l’orgueil, et il jette ensuite l’âme
dans le trouble et le désespoir, comme le démon lui-même a péché par orgueil et
demeure maintenant dans le désespoir éternel et la haine de Dieu.
Pour connaître cet esprit mauvais, il faut donc considérer
son influence par rapport à la mortification, l’humilité et l’obéissance, et
ensuite par rapport aux vertus théologales. L’esprit du démon n’éloigne pas
toujours de la mortification ; il diffère ainsi de l’esprit de
nature, parfois même au contraire il pousse à une mortification extérieure
exagérée, visible à tous, qui entretient l’orgueil spirituel et affaiblit
Il ne pousse pas à l’humilité, mais nous trompe peu à
peu, pour que nous nous estimions plus qu’il ne faut, plus que les autres, afin
que presque inconsciemment nous priions à la manière du pharisien en
disant : « O Dieu, je te rends
grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes... ni comme ce
publicain » (Luc XVIII, 11). Cet orgueil spirituel s’accompagne
de fausse humilité, du fait que nous avouons un péché personnel, pour
que les autres ne nous accusent pas d’une faute plus grave et nous considèrent
comme humbles. L’esprit mauvais nous amène encore à confondre l’humilité avec
la timidité, qui est fille de l’orgueil et redoute le mépris. De même il
n’excite pas à l’obéissance, mais à la désobéissance ou à la servilité
suivant l’opportunité des circonstances.
Au sujet de la foi, l’esprit mauvais n’incline pas
notre esprit à considérer dans l’Evangile ce qui est en même temps plus simple
et plus profond, par exemple à dire attentivement et dévotement l’oraison
dominicale, à méditer les mystères du saint rosaire, mais à ce qui est
extraordinaire et favorise l’ostentation, comme lorsqu’il a dit au
Sauveur : « Si tu es le Fils de
Dieu, jette-toi en bas. Car il est écrit : il a donné des ordres à ses
anges pour toi et ils te porteront dans leurs mains, de crainte que de ton pied
tu ne heurtes contre la pierre ». A quoi Jésus
répondit : « Il
est écrit aussi : tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu ».
L’esprit mauvais nous incite également à ce qui est contre
notre vocation ; par exemple il pousse un chartreux à aller évangéliser
les infidèles ou un missionnaire à la vie érémitique des chartreux. Ou bien, en
ce qui concerne la dévotion, il inspire de prier en négligeant la liturgie, par
exemple de prier le vendredi saint comme si c’était Noël ou vice-versa. De
même, dans les choses de la foi, il pousse à des nouveautés dogmatiques, comme
par exemple au temps du modernisme, à lire les livres des protestants
libéraux sous prétexte d’adapter notre foi à la pensée moderne. Ou au
contraire, si notre inclination naturelle est en un sens opposé, il nous
excite à un archaïsme immodéré, pour provoquer un conflit entre
catholiques ; ainsi poussait-il les israélites récemment convertis au
Christianisme à revenir à la loi mosaïque ; c’est contre cette tentation
que fut écrite l’Épître aux Hébreux, où il est dit (III, 13) : « Exhortez-vous les uns les autres pour que nul d’entre
vous ne s’endurcisse par la séduction du péché ». De même l’esprit
mauvais altère les dogmes, par exemple celui de la prédestination ainsi qu’il
apparaît dans le calvinisme, et alors se réalise l’adage : corruptio
optimi pessima. La corruption du meilleur est la pire de toutes. Le démon
connaît très bien ce proverbe ; aussi travaille-t-il à la perversion de la
foi surnaturelle. Il sait, en effet, qu’il n’y a rien de pire, de plus
périlleux et dangereux que le faux christianisme, qui conserve une
certaine apparence du vrai, et il agit parfois comme un faux Christ avant d’apparaître
comme Antéchrist. Tel qu’il fut dans la pensée de Luther et de Calvin (non dans
celle des protestants de bonne foi), le protestantisme est donc quelque chose
de pire et de plus dangereux que le naturalisme, parce qu’il est plus séduisant
et abuse davantage de
Le naturalisme pratique et ensuite théorique provient
souvent de l’esprit de la nature déchue, mais la corruption très perverse des
dogmes surnaturels, comme dans le calvinisme, vient de l’esprit du démon.
Altérer la foi divine, c’est donc, peut-on dire, utiliser une arme de grande
précision, non contre des ennemis, mais contre ses propres frères et contre
soi-même, c’est un fratricide et un suicide. Ainsi s’explique en grande partie
l’histoire de la pseudo-Réforme quant à son esprit, bien que beaucoup de
protestants soient de bonne foi, du fait qu’ils ignorent le véritable esprit du
protestantisme.
En ce qui regarde l’espérance, l’esprit mauvais
travaille à faire dégénérer notre espérance en présomption ; par
exemple, on veut parvenir trop vite à la sainteté, et non peu à peu, par les
degrés nécessaires, ni par la voie de l’humilité et de l’abnégation. Il
inspire également une certaine impatience vis-à-vis de nous-mêmes,
lorsque nos défauts paraissent trop. Par suite, il produit en nous l’indignation
au lieu de la contrition, une indignation qui est fille de l’orgueil et
contraire à
Touchant la charité, l’esprit mauvais favorise ses
simulacres qui sont comme un faux diamant ; ainsi, selon les inclinations
variées et opposées de notre nature, il pousse certains à cette fausse
charité envers le prochain qu’est le sentimentalisme, avec une indulgence
excessive sous prétexte de miséricorde et de générosité. Il en excite d’autres,
au contraire, à un faux zèle : nous voulons alors toujours corriger les
autres, mais non nous-mêmes, et en voyant le fétu dans l’œil de notre frère,
nous ne voyons pas la poutre dans notre œil.
De tout cela résulte le contraire de la paix, c’est-à-dire
Si cet homme tombe dans un péché grave et manifeste qu’il ne
peut cacher, il se laissera gagner par le trouble, l’indignation, le désespoir
et enfin par l’aveuglement de l’esprit et l’endurcissement du cœur. Avant cette
faute, le démon cachait les suites décourageantes du péché et inspirait le
relâchement ; maintenant, après la faute, il parle de l’inexorable justice de Dieu, pour nous acheminer
au désespoir. C’est ainsi qu’il forme les âmes à son image : après l’emportement
de l’orgueil vient le désespoir.
Donc si quelqu’un avait une grande dévotion sensible dans l’oraison,
mais en sortait avec un plus grand amour-propre, s’estimant au-dessus des autres,
sans obéissance envers ses supérieurs, dépourvu de simplicité à l’égard de son
directeur spirituel, ce serait le signe de la présence de l’esprit mauvais dans
sa dévotion sensible. Le manque d’humilité, d’obéissance et de charité
fraternelle est alors l’indice qu’il est privé de l’esprit de Dieu. Venons-en
maintenant aux signes de ce dernier.
SIGNES DE L’ESPRIT DE
DIEU
Ces signes s’opposent à ceux de l’esprit de nature et de l’esprit
du démon. L’esprit de Dieu incline à la mortification extérieure, il
diffère en cela de l’esprit de nature, mais à la mortification extérieure réglée
par la prudence chrétienne et par l’obéissance, et qui n’attire pas l’attention
sur nous ni n’affaiblit
L’esprit de Dieu nourrit notre foi de ce qu’il y a de
plus simple et de plus profond dans l’Evangile, par exemple l’oraison
dominicale, avec la fidélité à la tradition, en fuyant les nouveautés. Cette
vraie foi surnaturelle nous montre Dieu dans les supérieurs ; ainsi se
perfectionne l’esprit de foi, parce que nous jugeons tout à la lumière de cette
vertu.
L’esprit de Dieu rend l’espérance ferme, en la
préservant de la présomption ; il nous dit, par exemple : il faut
désirer ardemment l’eau vive de l’oraison, mais on y parvient par la voie de l’humilité,
de l’abnégation et de
L’esprit de Dieu augmente la ferveur de la charité,
il donne le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, l’oubli de soi.
Ainsi nous pensons d’abord à Dieu, secondairement à notre avantage. Il incline
également à l’amour efficace du prochain ; il nous dit : la charité
fraternelle est le principal signe du progrès de l’amour de Dieu. Il empêche le
jugement téméraire, le scandale sans motif. Il inspire le zèle, certes, mais un
zèle patient, doux et prudent, qui édifie par la prière et par l’exemple, et n’irrite
pas par des admonitions intempestives. Il donne une grande patience dans l’adversité,
l’amour de la croix, l’amour des ennemis. Il donne la paix avec Dieu, avec les
autres, avec nous-mêmes, et souvent la joie intérieure.
S’il y a une chute accidentelle, alors l’esprit de Dieu nous
parle de miséricorde. S. Paul dit (Gal. V, 22-23) : « Les fruits de l’esprit sont la charité, la joie, la
paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la longanimité, la douceur, la
foi, la modestie, la continence, la chasteté », avec l’humilité
et l’obéissance.
S’il s’agit d’un acte particulier, il est plus
difficile de discerner s’il vient de Dieu. Cependant si, se trouvant plutôt
dans la tristesse, l’âme prie et reçoit une consolation profonde, c’est le
signe de la visite de Dieu, si cette consolation incite à l’obéissance humble
et à la charité fraternelle.
Mais il faut distinguer le premier moment de consolation du
temps suivant, où quelquefois l’âme juge par elle-même de cette consolation et
peut-être d’après son amour-propre.
Il y aurait présomption à désirer des grâces proprement
extraordinaires comme les visions ou les paroles intérieures ; mais si l’âme
vit et persévère dans l’humilité, l’abnégation et le recueillement presque
continuel, il n’est pas rare qu’en vertu des sept dons du Saint-Esprit, elle
reçoive des inspirations, grâce auxquelles se concilient la simplicité et la
prudence, l’humilité et le zèle, la fermeté et
Le secret, le silence et la croix sont absolument
nécessaires à ceux que Dieu conduit vraiment par des voies extraordinaires et
ils ne doivent les manifester qu’à leur père spirituel ; sinon il y a
grand danger d’orgueil spirituel.
Particulièrement dangereuse est la disposition à se complaire
dans les révélations, à forme dogmatique ou prophétique ; car elles s’accompagnent facilement d’illusion, et même si la
première inspiration vient de Dieu, souvent vient s’ajouter une interprétation
humaine plus ou moins erronée, généralement trop matériellement comprise.
Enfin l’esprit qui procure des extases et des révélations, s’il ne perfectionne
pas les mœurs et la vie, et ne rend pas l’homme défiant de lui-même, est un
esprit d’illusion, surtout si tout cela empêche l’accomplissement du devoir
d’état et engendre des discordes. Les signes de l’esprit de Dieu sont donc l’obéissance
humble, la charité fraternelle, la paix et la joie spirituelle rayonnante.
PRINCIPES SECONDAIRES
DU DISCERNEMENT DES ESPRITS.
1. Dans ce qui se présente soudain à faire, l’esprit
qui anime quelqu’un se manifestera, si, après délibération, il se défie de
lui-même. Cependant dans cette règle il ne s’agit pas du mouvement primo
primus, ni du péché de fragilité, mais d’un acte suffisamment délibéré et
grave que l’hypocrite ne peut cacher ; ainsi se révéla le cœur des
pharisiens après la guérison imprévue de l’aveugle-né.
2. Les secrets du cœur se manifestent dans les
tribulations. Ainsi les vrais amis demeurent au jour de la tribulation,
mais non les autres, comme il est dit dans l’Ecclésiastique (VI, 8). De
même la tribulation est comme une fournaise où Dieu éprouve ses élus, selon cet
autre passage de l’Ecclésiastique (XXVII, 5) : « Les vases du potier sont éprouvés par la fournaise et
les justes le sont par la tentation » ou
3. Le commandement révèle l’homme ; car lorsqu’on
parvient au pouvoir et aux honneurs, on doit corriger et gouverner les autres,
ce qui comporte beaucoup plus de difficultés que ce qu’on faisait auparavant
dans sa vie privée. Il faut en effet montrer de la sagesse, de la prudence,
sans opportunisme et utilitarisme mesquins, de la charité envers tous, de la
justice également, une fermeté qui ne craigne pas de corriger les mauvais,
enfin de la bienveillance pour les bons serviteurs qui doivent être aidés. Voir
le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, où il est question des bons
et des mauvais pasteurs.
RÈGLES POUR DIVERSES
CIRCONSTANCES
1. Aux moments de désolation, il ne faut faire
aucun changement, mais tenir avec fermeté et confiance les résolutions qu’on
a déjà prises devant Dieu. C’est surtout vrai s’il s’agit d’une désolation accablante, qui pousse à une
tristesse mauvaise où l’esprit mauvais serait notre guide.
2. Aux moments de désolation, il faut s’adonner
davantage à la prière, à l’examen et à
3. L’esprit mauvais nous trompe en attirant notre âme
sous l’apparence du bien, et ensuite nous induit et nous incite au mal. C’est
à proprement parler une séduction, bien plus le démon se transfigure parfois
en ange de lumière : sous prétexte d’une amélioration en des choses
inférieures, il nous détourne de la voie de Dieu, pour nous faire désirer la
commodité plutôt que
4. Si l’on s’attriste d’être méprisé, c’est le signe,
sinon de l’esprit mauvais, du moins d’un esprit imparfait ; donc si l’on
se décourage quand on est
méprisé, c’est un mauvais signe, surtout chez ceux qui passent pour être
gratifiés des plus grands dons de Dieu. Car ceux qui sont vraiment tels ne se
réjouissent pas seulement de ces dons et de ces faveurs, mais aussi des
adversités et du mépris, selon ces paroles de S. Paul (II Cor. XII, 5,
10) : « Pour ce qui me
concerne, je ne me glorifie de rien, sinon de mes faiblesses... afin que la
puissance du Christ habite en moi. C’est pourquoi je me complais dans mes
faiblesses, dans les injures et les détresses pour le Christ ».
Ainsi, comme le dit S. Augustin, « l’apôtre a trouvé un trésor dans le
mépris dont le philosophe rougissait » (Sermon 160).
Par suite, l’esprit qui refuse d’être méprisé n’est pas un
esprit parfait ; de même celui qui néglige de se renoncer n’est pas d’une
vertu solide. Car, du fait qu’elles sont connexes, toutes les vertus doivent
augmenter en même temps.
COROLLAIRES :
1. L’esprit qui
abonde en pénitences tout en étant pauvre d’obéissance est imparfait, et
il tend au mal en quelque sorte, parce qu’il est trop attaché à la volonté
propre ; il fait beaucoup de bonnes œuvres, mais non par amour de
Dieu ; ce qui le prouve, c’est qu’il ne croît pas en cette humble
obéissance qui manifeste la conformité avec la volonté de Dieu.
2. Ce n’est pas, non plus, un bon esprit que celui qui
est porté au paradoxe, c’est-à-dire qui juge habituellement en dehors ou à l’encontre
de l’appréciation commune des gens prudents, qui a quelque chose d’étrange et d’artificiel :
il contient plus d’enflure que de vertu.
3. Mauvais aussi est l’esprit qui pousse à des choses
extraordinaires et en parle volontiers sans discrétion. La raison en est
que toutes les vertus augmentent en même temps, du fait qu’elles sont
connexes ; par suite Dieu ne pousse pas à de grandes choses sans inspirer
en même temps une grande humilité. Ainsi la véritable magnanimité diffère de l’impétuosité
de
Il en est de même si quelqu’un n’est pas solidement établi
dans l’humilité et l’obéissance, s’adonne à une vie extraordinaire d’oraison et
de pénitence, sous prétexte d’imiter les saints dans celles de leurs actions
qui sont plus admirables qu’imitables.
La constitution de l’édifice spirituel ne peut commencer par
le faîte, et l’oiseau ne peut voler avant d’avoir des ailes. Ainsi en est-il de
l’âme : dans ce cas, si elle semble voler, c’est seulement un simulacre de
vol ou d’élévation, une vaine et périlleuse exaltation.
CONCLUSION.
De tout cela il
résulte clairement que l’esprit de Dieu se manifeste surtout dans l’humble
obéissance, et dans la charité fraternelle qui aime le
prochain pour Dieu avec abnégation. Car l’obéissance humble ne vient pas de l’esprit
de la nature qui n’incline pas à
l’humilité, ni de l’esprit mauvais,
qui est un esprit d’orgueil et de désobéissance ; au contraire l’obéissance
humble, jusque dans les plus petits détails, manifeste la conformité
progressive avec la volonté divine.
D’autre part, la charité fraternelle est le plus grand signe
de l’amour de Dieu, selon ces paroles du Seigneur (Jean XIII, 35) :
« C’est à ceci que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour
les uns pour les autres ». La charité fraternelle est le thermomètre
sensible de notre union à Dieu ; car c’est bien d’une manière sensible qu’apparaît
notre charité quand il faut aider le prochain, surtout s’il est difficile et
exigeant ; alors, si nous l’aimons malgré cette difficulté, c’est le signe
que nous lui faisons du bien à cause de Dieu et que, par suite, augmente
notre charité envers Dieu lui-même. Il n’y a pas deux vertus de charité, l’une
envers Dieu, l’autre envers le prochain. Il n’y a qu’une seule charité, dont l’objet
principal est Dieu et l’objet secondaire le prochain. L’amour visible du
prochain manifeste ainsi l’amour invisible de Dieu, dans la mesure où il se
distingue du sentimentalisme.
Donc, si l’humble obéissance et la charité fraternelle se
conservent et progressent dans une âme ou dans une communauté, c’est alors le
signe que le véritable amour de Dieu y est en progrès. Par suite, si cette âme
manque un peu d’intelligence naturelle et d’énergie physique, Dieu y supplée
par les inspirations des dons de conseil et de force.
[1] De même Imitation de J-C, l. III, c.4 : Les divers mouvements de la nature et de la grâce.
[2] Cf. I-II, q.
Blessures : (- dans la raison déchue de son orientation vers la vérité, blessure de l’ignorance, au lieu de
la prudence ;
(- dans la volonté par rapport au bien en général, c’est la malice au lieu de la justice ;
(- dans l’irascible à l’égard du bien ardu, c’est la faiblesse à la place de la force ;
(- dans le concupiscible par rapport au bien délectable réglé par la raison, c’est la
concupiscence au lieu de la tempérance.
[3] I-II, q.
[4] Cf. Imitation de J-C, l. 4, c. 5 : Excellence du sacrement et de l’état sacerdotal.