Les
enseignements
du jeûne
de
Jésus.
In
La vie Spirituelle n°305
Mars 1946
Comme le remarque
saint Jean Chrysostome, Notre Seigneur n'avait aucun besoin pour lui-même
de ce jeûne, de quarante jours. Ce n'est
que pour nous instruire qu'il a voulu ce jeûne si long et si
sévère, c'est pour nous enseigner quel bien précieux nous trouvons dans le
jeûne, quelle force et quel bouclier contre les assauts de l'ennemi. Cela nous
avons besoin de l'apprendre, nous surtout, modernes, qui comprenons si peu et méconnaissons
d'ordinaire si foncièrement les bienfaits de ces austérités en elles-mêmes, et
surtout la sagesse maternelle de l'Eglise quand elle nous les impose par
certains de ses préceptes. Les paroles de Chrysostome sont donc encore
infiniment plus actuelles en notre temps que dans le sien.
Le jeûne est
d'abord un bienfait pour tout chrétien. Saint Thomas nous donne ailleurs
les grandes raisons qui incitent au
jeûne. Premièrement, il comprime les
concupiscences de la chair. Par le jeûne, la chasteté est protégée, défendue et conservée.
Deuxièmement, par lui, l'esprit est purifié, il s'élève plus
librement vers les objets sublimes de la
contemplation ; c'est après le jeûné,
et en vertu de cette purification, que Daniel reçoit les révélations de Dieu. Troisièmement
enfin, grâce à lui on satisfait pour le péché. La dette morale du
péché disparaît en même temps que le péché est attaqué et vaincu dans ce qu'on
peut appeler ses attaches et ses racines physiques ; c'est pourquoi le jeûne
fait comme partie intégrante de la conversion, selon le mot du Seigneur dans le
prophète Joël : Convertissez vous à moi de tout votre cœur, dans le jeûne
et les larmes. Ces trois raisons de saint Thomas nous montrent excellemment
le rôle guérisseur total du jeûne. Il pourrait dire lui-même aussi ; j'ai guéri
l'homme tout entier, « a totum hominem sanum feci ». La première raison
nous le montre guérissant la chair et la seconde guérissant l'esprit, donc tout
le malade ; la troisième proclame son triomphe sur la maladie elle même qui
est le péché. Saint Augustin a magnifiquement chanté toutes les péripéties et
tous les aspects de cette victoire : « le jeûne purifie l'esprit, élève les
sens, soumet la chair à l'esprit, rend le cœur contrit et
humilié, disperse les brumes de la concupiscence, éteint l'ardeur des passions,
allume pour ainsi dire et fait briller la splendeur de la chasteté ».
Tâchons de bien
saisir et de bien fixer dans sa précision cette notion authentique de
l'austérité, en nous garant de toutes les exagérations. L'austérité est un
moyen, elle n'est pas le but. Elle est un remède pour ces malades que nous
sommes et restons toujours. Elle n'est pas bonne en elle-même, elle ne peut
avoir qu'une bonté utile, donc mesurée par la fin d'abord, et aussi par les
circonstances. Notre appréciation et les applications que nous aurons à en
faire dépendront nécessairement de beaucoup d'éléments, faute de quoi les
imprudences seraient faciles. L'obéissance est ici le plus
souvent le guide, et parfois le
garde-fou. On voit combien notre concept si nuancé diffère de certaines notions
brutales et grossières, que nous retrouverions dans l'ascèse de beaucoup de fausses
religions et même, osons le dire, dans certaines aberrations dont des
chrétiens n'ont pas su toujours se préserver suffisamment. Il faut savoir les
en excuser en partie, et c'est facile quand on est pénétré de l'extrême
délicatesse pratique des jugements et des applications en pareille matière !
Des indiscrétions de toutes sorte ont pu aboutir à d'imprévisibles déviations,
surtout en Orient, à des formes plus ou moins étranges où l'austérité semble empiéter
et, du domaine des moyens dont elle ne devrait jamais dépasser les frontières,
envahir celui de la fin. Il faudrait relire dans Cassien les recommandations
qu'il développe avec tant de sagesse.
D'ailleurs les
exagérations sur ce point ne prouvent rien. Jésus a tout ramené d'avance à la
juste mesure et fait la part de toutes choses. Il a donné à l'austérité les
quarante jours du désert ; en ce lieu et pendant ce temps, il va jusqu'au bout
de la générosité, comme toujours et en tout, comme il va jusqu'au bout de
l'amour, in finem dilexit. Puis il se replonge dans la vie commune de tous et démontre, par
le fait même qu'il a mené ces deux vies, que l'une et l'autre sont licites et
louables, « utraque licita et laudabilis ». Saint Jean, Chrysostome fait
remarquer tous les aspects du grand enseignement que Jésus nous donne par son
jeûne au désert : il contient la leçon d'austérité que nous avons développée,
il contient aussi une leçon non moins nécessaire pour nous, de discrétion dans
les exemples qu'à notre tour nous prétendons donner aux autres ou même que nous
leur donnons par devoir. Nous y regardons à tant de fois avant de nous jeter
dans les eaux salutaires de la pénitence et quand nous y- sommes
bien immergés, nous avons souvent toutes les peines du monde à garder la juste
mesure et à nous arrêter à temps. Nous qui avons pu commencer en étonnant et
scandalisant par défaut, si l'on peut dire, finissons parfois en déroutant les
autres par excès. Nous ressemblons à ces mécanismes défectueux qu'on a autant de peine à
mettre en mouvement quand il le faut qu'à arrêter à temps. Ceux qui sont
généreux et qui savent procurer l'édification d'un bon départ ne savent pas toujours la compléter par celle de la
modération nécessaire et de la ponctualité dans l'arrêt. Notre Seigneur nous
donne ici un exemple parfait et
complet. Les baptisés, sous prétexte qu'ils ont été purifiés et divinisés par
la grâce, ne doivent pas se targuer de leur baptême pour se dispenser du jeûne
Jésus était Dieu et son jeûne vient après son baptême. Ce jeûne très dur, Jésus
d'autre part ne le prolonge pas plus que ne l'avaient fait Moïse et Elie qui n'étaient que des hommes ; pour que
l'exemple divin reste en même temps humain, il ne faudrait pas, en effet, que
les hommes tâchent d'expliquer par un secours spécial de la divinité de Jésus,
un jeûne qui serait trop au-dessus des forces humaines : ce serait encore un
bon moyen d'échapper à la leçon qui nous est donnée ! L'exemple de Jésus est
parfaitement adéquat, parfaitement applicable ; il en le modèle de ceux que
nous devons nous efforcer de donner aux autres, en nous tenant toujours aussi
loin de 1a lâcheté que de l'indiscrétion, toutes deux si naturelles à notre
pauvre humanité.
fr. Pierre-Thomas DEHAU, O.P.